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Divertissement proposé par l'association Guillaume-Budé d’Orléans le mardi 14 décembre 1999
pour préparer l’entrée dans le nouveau millénaire.

Conception et choix des textes : Jean NIVET
Le coryphée : Alain MALISSARD
Les choreutes : Geneviève DADOU, Gérard LAUVERGEON, André LINGOIS
Les Euménides : Sylvie MALISSARD, Amélie MALISSARD, Irina GUEORGUIEV PENEV


PROLOGUE


Le Coryphée fait signe aux trois Choreutes qui, en silence, viennent s’asseoir à leur place. Le silence se prolonge.
Enfin deux choreutes parlent, dans un dialogue par lequel ils semblent s’opposer, comme Hector et Ulysse.

GIRAUDOUX, La Guerre de Troie n'aura pas lieu, acte II

— Nous avons vraiment l’air… d’être chacun sur le plateau d’une balance. Le poids parlera…
— Mon poids ? Ce que je pèse ? Je pèse la joie de vivre, la confiance de vivre, l’élan vers ce qui est juste et naturel.
— Je pèse la volupté de vivre et la méfiance de la vie.
— Je pèse la chasse, le courage, la fidélité, l’amour.
— Je pèse la circonspection devant les dieux, les hommes et les choses.
— Je pèse le chêne phrygien, tous les chênes phrygiens feuillus et trapus, épars sur nos collines avec nos boeufs frisés.
— Je pèse ce que pèse cet air incorruptible et impitoyable sur la côte et sur l’archipel.
— Je pèse tout un peuple de paysans débonnaires, d’artisans laborieux, de milliers de charrues, de métiers à tisser, de forges et d’enclumes.
— Je pèse l’olivier.
— Je pèse le faucon, je regarde le soleil en face.
— Je pèse la CHOUETTE…

On entend un bruit d’ailes. La CHOUETTE arrive… sur l'écran.


Puis, dans un coup de tonnerre, ATHÉNA apparaît… sur l'écran
.

Le Coryphée, salue la déesse :

Salut, Athéna, fille de Zeus, toi qui, toute armée,
sortis du crâne de ton père, fendu par la hache d’Héphaïstos.
Toi qui épaulas Héraklès dans ses travaux,
les Grecs dans leur lutte contre les Troyens,
toi qui aidas Ulysse à affronter les périls de la mer.
Tu es l’Esprit, sans lequel ni la force brutale
ni même la valeur personnelle ne peuvent rien.
Les Grecs ont fait de toi la déesse de la Raison :
Sois-nous favorable, ô déesse, toi qui présides aux arts de l’esprit.

Puis le Coryphée explique :

La chouette était l’animal favori d’Athéna,
car elles avaient toutes deux le regard brillant et acéré.
Avec son air bonhomme de penseur à lunettes,
la chouette est devenue symbole de ceux qui sont nourris de culture hellénique.
Les khâgneux l’ont adoptée et lui ont donné le nom de Vara.

Une Euménide (quelque part dans la salle)

Vara, tibi Khagna, Vara, dat honores multos.
Contra doce nos quomodo in tuto boire sans eau ! 

Les deux autres Euménides (en haut des escaliers, en choeur)

Exaudi nos, Vara, nostras tubas
Vara, Vara, Vara…

Le Coryphée
Allons, voyons, les Euménides, un peu de tenue…

Choreute 1
Depuis quatre-vingt ans, la chouette d’Athéna est notre emblème,
nous qui nous rassemblons sous le patronage de Guillaume Budé.

Les Euménides (en choeur)
Salut, Guillaume !

-

Choreute 2
Née avec la déesse, la chouette termine donc son troisième millénaire.
Et c’est bien grâce à elle que se conservent ces valeurs
que la ville d’Athéna a souhaité transmettre aux générations futures.

Choreute 3
Mais dans quel état ce digne oiseau est-il parvenu jusqu’à nous ?
A-t-il gardé son plumage luisant, ses yeux de feu, 
ou se retrouve-t-il un peu déplumé, le regard éteint ?
Reçoit-il toujours les honneurs de la Cité,
ou doit-il esquiver les coups que d’indignes chasseurs lui destinent ?

Coryphée
Ce soir, du moins, je sens que la chouette va être parmi nous, bien vivante…

Choreute 1
Puisque la chouette est là ce soir, empruntons donc ses ailes pour parcourir trois millénaires,
pour aller planer sur la mer et la terre grecques, sur l’Attique et sur l’Acropole,
là où se dresse le temple de la déesse,
dans un coin duquel, soyez-en sûrs, notre chouette avait trouvé son logis et son refuge…

Choreute 2
Depuis plus de vingt-cinq siècles, les paysages grecs font rêver ; la beauté grecque obsède ; les mythes grecs, les héros grecs ne cessent de revivre ; les valeurs de la Grèce sont invoquées ; la philosophie grecque enrichit nos débats…

Choreute 3
… la langue grecque a nourri notre vocabulaire: enthousiasme, géographie, catachrèse…

Les Euménides (réparties dans la salle) continuent

  Anacoluthe
Iconoclaste !
Atmosphère !
Polyglotte !
Microbe !
Bactérie !

Electron !
Cyclotron !
Physicien !
Kilogramme !
Académicien !

Humaniste…

Choreute 1 (les interrompant)
Ça, c’est pas du grec !

Le Coryphée
Un peu de sérieux, les Euménides, et vous aussi, humanistes en goguette ! N’oubliez pas que nous avons été choisis par les dieux pour dire — avec gravité, s’il vous plaît — tout ce que nous devons à la Grèce. Il y a vingt-huit siècles, les poèmes homériques naissaient, Rome naissait. Ne soyons pas un aboutissement trop indigne pour cette grande aventure de l’esprit.
Et maintenant, chers amis, rassemblons quelques beaux textes afin de suivre la chouette dans son vol à travers siècles et millénaires.

 

PAYSAGES ET MONUMENTS

 


LA MER


Les îles de la Méditerranée du temps de Darius

ESCHYLE, Les Perses, 853 sq (-472)

Ὦ πόποι, ἦ μεγάλας ἀγαθᾶς τε πο-
λισσονόμου βιοτᾶς ἐπεκύρσαμεν,
εὖθ' ὁ γηραιὸς
πανταρκὴς ἀκάκας
ἄμαχος βασιλεὺς
ἰσόθεος Δαρεῖος ἆρχε χώρας. […]

Ô dieux ! que notre empire fut puissant et heureux, alors que le monarque auguste, suffisant à tout, irréprochable, invincible, semblable aux dieux, alors que Darius commandait! […]

Ὅσσας δ' εἷλε πόλεις πόρον οὐ δια-
βὰς Ἅλυος ποταμοῖο
οὐδ' ἀφ' ἑστίας συθείς,
οἷαι Στρυμονίου πελάγους Ἀχε-
λωίδες εἰσὶ πάροικοι
Θρῃκίων ἐπαύλων,

Combien il a pris de villes, sans traverser même le fleuve Halys, sans sortir de son palais! Ainsi succombèrent les villes maritimes de la Thrace, le long des bords du golfe Strymonien.

λίμνας τ' ἔκτοθεν αἳ κατὰ χέρσον ἐ-
ληλαμέναι πέρι πύργον
τοῦδ' ἄνακτος ἄιον,
Ἕλλας τ' ἀμφὶ πόρον πλατὺν εὐχόμε-
ναι, μυχία τε Προποντίς,
καὶ στόμωμα Πόντου·

Ainsi succombèrent celles qui, loin de la mer, dressaient leurs tours sur le continent. Tout se soumit aux lois de Darius, et les cités des deux bords du détroit de Hellé, et les côtes sinueuses de la Propontide, et la bouche du Pont.

νᾶσοί θ' αἳ κατὰ
πρῶν' ἅλιον περίκλυστοι
τᾷδε γᾷ προσήμεναι,
οἵα Λέσβος ἐλαιόφυτός τε Σά-
μος, Χίος ἠδὲ Πάρος, Νάξος, Μύκο-
νος, Τήνῳ τε συνάπτουσ'
Ἀνδρος ἀγχιγείτων,

De même encore les îles voisines du prolongement de l'Asie au sein des mers : Lesbos, Samos fertile en oliviers, Chios, Paros, Naxos, Mycone, et les deux îles enchaînées l'une à l'autre, Ténos et Andros.

καὶ τὰς ἀγχιά-
λους ἐκράτυνε μεσάκτους,
Λῆμνον, Ἰκάρου θ' ἕδος,
καὶ Ῥόδον ἠδὲ Κνίδον Κυπρίας τε πό-
λεις, Πάφον ἠδὲ Σόλους, Σαλαμῖνά τε,
τᾶς νῦν ματρόπολις τῶνδ'
αἰτία στεναγμῶν.

De même encore ces îles plus avancées dans les mers, Lemnos et la terre d'Icare, Rhodes et Cnide, enfin les cités de l'île de Cypre : Paphos, et Soli, et cette Salamine dont la métropole aujourd'hui fait couler nos pleurs.

καὶ τὰς εὐκτεάνους κατὰ κλῆρον Ἰ-
αόνιον πολυάνδρους
Ἑλλάνων ἐκράτει σφετέραις φρεσίν […]
Et les villes opulentes du domaine ionien, si peuplées de Grecs

 


Chateaubriand découvre les îles grecques…

CHATEAUBRIAND, Itinéraire de Paris à Jérusalem, 1811, Première partie, Voyage en Grèce

Le vent étant tombé vers les huit heures du soir, et la mer s'étant aplanie, le vaisseau demeura immobile. Ce fut là que je jouis du premier coucher du soleil et de la première nuit dans le ciel de la Grèce. Nous avions à gauche l'île de Fano, et celle de Corcyre qui s'allongeait à l'orient : on découvrait par-dessus ces îles les hautes terres du continent de l'Epire ; les monts Acrocérauniens que nous avions passés formaient au nord, derrière nous, un cercle qui se terminait à l'entrée de l'Adriatique ; à notre droite, c'est-à-dire à l'occident, le soleil se couchait par delà les côtes d'Otrante ; devant nous était la pleine mer qui s'étendait jusqu'aux rivages de l'Afrique. Les couleurs au couchant n'étaient point vives : le soleil descendait entre les nuages qu'il peignait de rose, il s'enfonça sous l'horizon, et le crépuscule le remplaça pendant une demi-heure. Durant le passage de ce court crépuscule, le ciel était blanc au couchant, bleu pâle au zénith et gris de perle au levant. Les étoiles percèrent l'une après l'autre cette admirable tenture : elles semblaient petites, peu rayonnantes, mais leur lumière était dorée et d'un éclat si doux, que je ne puis en donner une idée. Les horizons de la mer, légèrement vaporeux, se confondaient avec ceux du ciel. Au pied de l'île de Fano ou de Calypso on apercevait une flamme allumée par des pêcheurs : avec un peu d'imagination j'aurais pu voir les Nymphes embrasant le vaisseau de Télémaque. Il n'aurait aussi tenu qu'à moi d'entendre Nausicaa folâtrer avec ses compagnes, ou Andromaque pleurer au bord du faux Simoïs, puisque j'entrevoyais au loin, dans la transparence des ombres, les montagnes de Schérie et de Buthrotum

 


Socrate sur le bord de la mer…

VALÉRY, Eupalinos ou l'Architecte (1921)

Je marchais sur le bord même de la mer, je suivais une plage sans fin… Ce n'est pas un rêve que je te raconte. J'allais je ne sais où, trop plein de vie, à demi enivré par ma jeunesse. L'air, délicieusement rude et pur, pesant sur mon visage et sur mes membres, m'opposait un héros impalpable qu'il fallait vaincre pour avancer. Et cette résistance toujours repoussée faisait de moi-même, à chaque pas, un héros imaginaire, victorieux du vent, et riche de forces toujours renaissantes, toujours égales à la puissance de l'invisible adversaire… C'est là précisément la jeunesse. Je foulais fortement le bord sinueux, durci et rebattu par le flot. Toutes choses, autour de moi, étaient simples et pures : le ciel, le sable, l'eau. Je regardais venir du large ces grandes formes qui semblent courir depuis les rives de Libye, transportant leurs sommets étincelants, leurs creuses vallées, leur implacable énergie, de l'Afrique jusqu'à l'Attique, sur l'immense étendue liquide. Elles trouvent enfin leur obstacle, et le socle même de l'Hellas ; elles se rompent sur cette base sous-marine ; elles reculent en désordre vers l'origine de leur durée. Les vagues, à ce point, détruites et confondues, mais ressaisies par celles qui les suivent, on dirait que les figures de l'onde se combattent. Les gouttes innombrables brisent leurs chaînes, une poudre étincelante s'élève. On voit de blancs cavaliers sauter par-delà eux-mêmes, et tous ces envoyés de la mer inépuisable périr et reparaître, avec un tumulte monotone, sur une pente molle et presque imperceptible, que tout leur emportement, quoique venu de l'extrême horizon, jamais toutefois ne saurait gravir… Ici, l'écume, jetée au plus loin par le flot le plus haut, forme des tas jaunâtres et irisés qui crèvent au soleil, ou que le vent chasse et disperse, le plus drôlement du monde, comme bêtes épouvantées par le bond brusque de la mer. Mais moi, je jouissais de l'écume naissante et vierge… Elle est d'une douceur étrange, au contact. C'est un lait tout tiède, et aéré, qui vient avec une violence voluptueuse, inonde les pieds nus, les abreuve, les dépasse, et redescend sur eux, en gémissant d'une voix qui abandonne le rivage et se retire en elle-même ; cependant que l'humaine statue, présente et vivante, s'enfonce un peu plus dans le sable qui l'entraîne ; et cependant que l'âme s'abandonne à cette musique si puissante et si fine, s'apaise, et la suit éternellement.


Les leçons de la Méditerranée…

CAMUS, LÉté - L’Exil d’Hélène, début et fin (1948)

La Méditerranée a son tragique solaire qui n’est pas celui des brumes. Certains soirs, sur la mer, au pied des montagnes, la nuit tombe sur la courbe parfaite d’une petite baie et, des eaux silencieuses, monte alors une plénitude angoissée. On peut comprendre en ces lieux que, si les Grecs ont touché au désespoir, c’est toujours à travers la beauté, et ce qu’elle a d’oppressant. Dans ce malheur doré, la tragédie culmine. […] L'ignorance reconnue, le refus du fanatisme, les bornes du monde et de l'homme, le visage aimé, la beauté enfin, voici le camp où nous rejoindrons les Grecs. D'une certaine manière, le sens de l'histoire de demain n'est pas celui qu'on croit. Il est dans la lutte entre la création et l'inquisition. Malgré le prix que coûteront aux artistes leurs mains vides, on peut espérer leur victoire. Une fois de plus, la philosophie des ténèbres se dissipera au-dessus de la mer éclatante. O pensée de midi, la guerre de Troie se livre loin des champs de bataille ! Cette fois encore, les murs terribles de la cité moderne tomberont pour livrer, "âme sereine comme le calme des mers", la beauté d'Hélène.

LA TERRE

Richesse de la terre italienne…

VIRGILE, Géorgiques, II, 173 sq

 Campagne italienne

Salue, magna parens frugum, Saturnia tellus,
magna uirum : tibi res antiquae laudis et artes
ingredior sanctos ausus recludere fontes,
Ascraeumque cano Romana per oppida carmen.
Nunc locus aruorum ingeniis, quae robora cuique,
quis color et quae sit rebus natura ferendis.
Difficiles primum terrae collesque maligni,
tenuis ubi argilla et dumosis calculus aruis,
Palladia gaudent silua uiuacis oliuae.
Indicio est tractu surgens oleaster eodem
plurimus et strati bacis siluestribus agri.
At quae pinguis humus dulcique uligine laeta,
quique frequens herbis et fertilis ubere campus
(qualem saepe caua montis conualle solemus
despicere; huc summis liquuntur rupibus amnes
felicemque trahunt limum) quique editus Austro
et filicem curuis inuisam pascit aratris,
hic tibi praeualidas olim multoque fluentis
sufficiet Baccho uitis, hic fertilis uuae,
hic laticis, qualem pateris libamus et auro,
inflauit cum pinguis ebur Tyrrhenus ad aras
lancibus et pandis fumantia reddimus exta.
Sin armenta magis studium uitulosque tueri
aut ouium fetum aut urentis culta capellas,
saltus et saturi petito longinqua Tarenti,
et qualem infelix amisit Mantua campum
pascentem niueos herboso flumine cycnos.

Salut, grande nourricière de moissons, terre de Saturne, grande mère de héros: en ton honneur j'entreprends de célébrer l'art antique qui a fait ta gloire, j'ose ouvrir les sources sacrées et je chante à travers les villes romaines le poème d'Ascra.
Voici maintenant le lieu de dire les caractères des différentes terres, quelle est à chacune sa vertu, sa couleur et ses aptitudes naturelles en fait de productions.
D'abord les sols rebelles et les collines ingrates, où l'argile est mince et le caillou abondant sur la terre buissonneuse, aiment les olivettes vivaces, chères à Pallas. La preuve en est que dans ce même milieu, l'olivier sauvage croît en abondance et que les champs sont jonchés de ses baies incultes.
Au contraire une terre grasse et fertilisée par une douce humidité, une plaine abondante en herbe et riche en végétation naturelle (telle que nous en voyons souvent dans un creux de vallée, là où les eaux affluent du haut des rochers et charrient un limon fécondant), ou bien une plaine exposée à l'Auster et qui nourrit la fougère détestée des charrues cintrées, voilà le fonds qui te fournira un jour des vignes entre toutes robustes et donnant à flots le jus de Bacchus, le fonds fertile en grappes, fertile en cette liqueur que nous offrons en libations dans les patères d'or, lorsqu'un gros Tyrrhénien a soufflé dans l'ivoire auprès des autels, et que nous offrons les entrailles fumantes dans les plats évasés.
Mais si tu as plutôt le goût d'entretenir du gros bétail et des veaux, des agneaux ou des chèvres qui brûlent les cultures, gagne les défilés boisés et la région lointaine de la grasse Tarente, ou une plaine semblable à celle que Mantoue l'infortunée a perdue, et qui nourrit dans les herbes de son fleuve des cygnes neigeux.


Les oliviers du Pleistos…

LACARRIERE, L’Été grec, 1976

PleistosUn torrent court vers le fond de la vallée du Pleistos. Partout, à l'infini, des oliviers massifs, énormes, ventrus ou creusés de fissures profondes, bosselés, tordus, craquelés, éventrés, évoquant de façon saisissante des gnomes monstrueux, la face ricanante et figée d'esprits des bois englués en ces arbres, comme des héros transformés en plantes et immobilisés à mi-chemin de leur métamorphose. Je tâte, je caresse, je parcours de la main ces troncs qui donnent envie de les presser, de saisir cette peau rugueuse et craquelée du temps, cette écorce comme le cuir vergeté des grands reptiles. On comprend à les voir l'amour et la dévotion que les Grecs ont toujours portés à cet arbre. Dans un chœur d'Œdipe à Colone, Sophocle a composé un hymne à l'olivier — chant d'un homme qui dut lui aussi presser sa main contre ces troncs rugueux, plus vieux à ses yeux que l'histoire même de la Grèce : Arbre béni, dit-il, ignoré de l’Asie, arbre invincible et immortel, nourriture de notre vie, olivier couleur d'émeraude, que protège Athéna, la déesse aux yeux d'émeraude !


Les bergers du Cyllène…

HÉRÉDIA, Les Trophées, Les Bergers, 1893

Boucher berger

Viens. Le sentier s'enfonce aux gorges du Cyllène.
Voici l'antre et la source, et c'est là qu'il se plaît
à dormir sur un lit d'herbe et de serpolet
à l'ombre du grand pin où chante son haleine.

Attache à ce vieux tronc moussu la brebis pleine.
Sais-tu qu'avant un mois, avec son agnelet,
elle lui donnera des fromages, du lait ?
Les Nymphes fileront un manteau de sa laine.

Sois-nous propice, Pan ! ô Chèvre-pied, gardien
des troupeaux que nourrit le mont Arcadien,
je t'invoque... Il entend ! J'ai vu tressaillir l'arbre.

Partons. Le soleil plonge au couchant radieux.
Le don du pauvre, ami, vaut un autel de marbre,
si d'un cœur simple et pur l'offrande est faite aux Dieux.


Le soldat libéré retrouve sa terre…

ARISTOPHANE, La Paix, 1127 sq

ἥδομαί γ᾽ ἥδομαι
κράνους ἀπηλλαγμένος
τυροῦ τε καὶ κρομμύων.
οὐ γὰρ φιληδῶ μάχαις,
ἀλλὰ πρὸς πῦρ διέλ-κ
ων μετ᾽ ἀνδρῶν ἑταί-
ρων φίλων, ἐκκέας
τῶν ξύλων ἅττ᾽ ἂν ᾖ
δανότατα τοῦ θέρους
"ἐκπεπρισμένα",
κἀνθρακίζων τοὐρεβίνθου
τήν τε φηγὸν ἐμπυρεύων,
χἄμα τὴν Θρᾷτταν κυνῶν
τῆς γυναικὸς λουμένης.

Ah, quel plaisir, quel plaisir d'être enfin délivré du casque, et du fromage, et des oignons !
Ce que j'aime, moi, ce n’est pas la guerre.
Ce que j’aime, c’est m’asseoir au coin du feu, boire avec des copains, faire flamber du bois bien sec, les vieilles souches arrachées en été, et griller des pois chiches, faire rôtir des glands, tout en baisant la Thratta, pendant que ma femme se lave.

οὐ γὰρ ἔσθ᾽ ἥδιον ἢ τυχεῖν μὲν ἤδη ᾽σπαρμένα,
τὸν θεὸν δ᾽ ἐπιψακάζειν, καὶ τιν᾽ εἰπεῖν γείτονα,
" εἰπέ μοι τί τηνικαῦτα δρῶμεν ὦ Κωμαρχίδη;" –
ἐμπιεῖν ἔμοιγ᾽ ἀρέσκει τοῦ θεοῦ δρῶντος καλῶς.
ἀλλ᾽ ἄφευε τῶν φασήλων ὦ γύναι τρεῖς χοίνικας,
τῶν τε πυρῶν μεῖξον αὐτοῖς, τῶν τε σύκων ἔξελε,
τόν τε Μανῆν ἡ Σύρα βωστρησάτω ᾽κ τοῦ χωρίου.
οὐ γὰρ οἷόν τ᾽ ἐστὶ πάντως οἰναρίζειν τήμερον
οὐδὲ τυντλάζειν, ἐπειδὴ παρδακὸν τὸ χωρίον." –
" κἀξ ἐμοῦ δ᾽ ἐνεγκάτω τις τὴν κίχλην καὶ τὼ σπίνω·
ἦν δὲ καὶ πυός τις ἔνδον καὶ λαγῷα τέτταρα,
εἴ τι μὴ ᾽ξήνεγκεν αὐτῶν ἡ γαλῆ τῆς ἑσπέρας·
ἐψόφει γοῦν ἔνδον οὐκ οἶδ᾽ ἅττα κἀκυδοιδόπα·
ὧν ἔνεγκ᾽ ὦ παῖ τρἴ ἡμῖν, ἓν δὲ δοῦναι τῷ πατρί·
μυρρίνας τ᾽ αἴτησον ἐξ Αἰσχινάδου τῶν καρπίμων·
χἄμα τῆς αὐτῆς ὁδοῦ Χαρινάδην τις βωσάτω,
ὡς ἂν ἐμπίῃ μεθ᾽ ἡμῶν,
εὖ ποιοῦντος κὠφελοῦντος
τοῦ φεοῦ τἀρώματα".

Rien n'est plus agréable, quand les semailles sont faites, que laisser le dieu arroser les champs et d'entendre un voisin vous dire : — Dis donc, mon vieux Comarchidès, qu’est-ce qu’on pourrait bien faire, à c’te heure ? J'aimerais bien, moi, boire un bon coup, pendant que le dieu nous fait du bien. Allons, la patronne, fais griller trois mesures de haricots avec un peu de blé mélangé ; et sors-nous des figues. Dis à Syra de crier à Manès de rentrer du champ : pas moyen d'ébourgeonner la vigne aujourd'hui, ni même de travailler la terre, vu que le sol est détrempé. — Et que de chez moi, dit un autre, on apporte la grive et deux pinsons. Il y avait aussi du petit lait à la maison et quatre morceaux de lièvre ; à moins que la belette n'ait emporté tout ça hier soir, parce que j’ai cru entendre tout un remue-ménage. Apportes-en, garçon, trois pour nous, et donnes-en un au père. Et demande à Eschinadès des myrtes, des branches avec leurs baies, et crie en passant à Charinadès de venir trinquer, puisque le dieu travaille pour nous et se rend utile à nos labours ». 

ἡνίκ᾽ ἂν δ᾽ ἀχέτας
ᾄδῃ τὸν ἡδὺν νόμον,
διασκοπῶν ἥδομαι
τὰς Λημυνίας ἀμπέλους,
εἰ πεπαίνουσιν ἤ-
δη (τὸ γὰρ φῖτυ πρῷ
ον φύσει ), τόν τε φή
ληχ᾽ ὁρῶν οἰδάνοντ᾽·
εἶθ᾽ ὁπόταν ᾖ πέπων,
ἐσθίω κἀπέχω
χἄμα φήμ᾽, "ὧραι φίλαι"· καὶ
τοῦ θύμου τρίβων κυκῶμαι·
κᾆτα γίγνομαι παχὺς
τηνικαῦτα τοῦ θέρους.

Et quand la cigale fait entendre sa chanson douce, j'ai plaisir à passer en revue mes vignes, mes plans de Lemnos, à voir si elles mûrissent (parce que c’est du plan précoce).
J’aime bien aussi regarder la jeune figue grossir ; quand elle est mûre, je l’approche de ma bouche et j’y mords, tout en fredonnant Saisons aimées.
Alors je me fais une infusion de thym broyé; et, à cette époque de l'été, je me fais du lard.

 


Permanence de la Grèce…

LACARRIERE, L’Été grec, 1976

De Corinthe à Nauplie et de Nauplie à Epidaure, le car qui nous emmène suit une route chaotique, chemin de terre troué et bosselé, creusé par les chariots, ravagé par les pluies, entre les vignes, les oliviers, les cyprès et les caroubiers. Paysage jaune et blanc, avec, à l'horizon, les montagnes du Péloponnèse et, plus près, juste au-dessus d'Epidaure, le mont Arachnaion. Il s'appelait déjà ainsi au temps d'Eschyle — et bien avant sans doute — et c'est pour moi le premier des mystères infinis de la Grèce : ce nom resté inchangé depuis trois mille ans. En France, il n'est pratiquement pas un seul relief — de la colline aux plus hauts monts — qui n'ait changé dix fois de nom depuis les Gaulois. Il faut, pour retrouver le nom ancien, fouiller les archives, torturer la toponymie, et déceler peut-être, derrière les appellations franciques, romanes, occitanes ou latines, la racine gauloise ou celtique. En Grèce, rien de tel. L'Olympe, le Taygète, le Parnasse, l'Ida, le Dictè, l'Athos, l'Arachnaion portent toujours les mêmes noms. Miracle de pérennité, puisque ce pays a vu de continuelles invasions. Pourtant, malgré le passage et l'occupation des Romains, des Vénitiens, des Francs et des Turcs, les noms des lieux sont restés grecs. Cette éternité des noms qui ont pris racine en ce sol, noms plus vieux que les plus vieux des oliviers centenaires que je vois tout au long de la route, tordus par les meltems, crevassés, boursouflés mais aussi tenaces que la mémoire paysanne, nul paysage ne la rend plus évidente que ce coin de terre entre Nauplie et Epidaure ni que ce mot — magique à mes oreilles — de mont Arachnaion. Quand j'ai demandé au chauffeur le nom de cette montagne et que, gardant une main sur le volant, il m'a désigné de l'autre ce mont chauve en me disant : Arachnaion, c'est comme si Eschyle en personne nous eût guidé vers Epidaure.

LES MONUMENTS

Arrivée à Athènes…

HERAKLEIDES LE CRÉTOIS, Περὶ τῶν ἐν τῆι Ἑλλάδι πόλεων, Fragments I (+IIIe siècle)

Acropole

Ἐντεῦθεν εἰς τὸ Ἀθηναίων †ἔπεισ ἄστυ. ὁδὸς δὲ ἡδεῖα, γεωργουμένη πᾶσα, ἔχουσά τι τῆι ὄψει φιλάνθρωπον. ἡ δὲ πόλις ξηρὰ πᾶσα, οὐκ εὔυδρος, κακῶς ἐρρυμοτομημένη διὰ τὴν ἀρχαιότητα. αἱ μὲν πολλαὶ τῶν οἰκιῶν εὐτελεῖς, ὀλίγαι δὲ χρήσιμαι, ἀπιστηθείη δ᾽ ἂν ἐξαίφνης ὑπὸ τῶν ξένων θεωρουμένη, εἰ αὕτη ἐστὶν ἡ προσαγορευομένη τῶν Ἀθηναίων πόλις· μετ᾽ οὐ πολὺ δὲ πιστεύσειεν ἄν τις. ὧδε ἦν τῶν ἐν τῆι οἰκουμένηι κάλλιστον· θέατρον ἀξιόλογον, μέγα καὶ θαυμαστόν, Ἀθηνᾶς ἱερὸν πολυτελές, ἀπόβιον, ἄξιον θεᾶς, ὁ καλούμενος Παρθενών, ὑπερκείμενον τοῦ θεάτρου, μεγάλην κατάπληξιν ποιεῖ τοῖς θεωροῦσιν. Ὀλύμπιον ἡμιτελὲς μὲν κατάπληξιν δ᾽ ἔχον τὴν τῆς οἰκοδομίας ὑπογραφήν, γενόμενον δ᾽ ἂν βέλτιστον εἴπερ συνετελέσθη. γυμνάσια τρία, Ἀκαδημία, Λύκειον, Κυνόσαργες· πάντα κατάδενδρά τε καὶ τοῖς ἐδάφεσι ποώδη. La route vers Athènes est agréable, la campagne autour, entièrement cultivée et, semble-t-il au regard, hospitalière. La cité est entièrement sèche : elle est mal alimentée en eau et, du fait de son ancienneté, elle est mal distribuée en rues et en quartiers. La plupart des maisons sont simples ; peu sont confortables. Au premier regard, un étranger pourrait  difficilement  croire  que c'est là que se trouve ce qu'il y a de plus beau sur la terre  : un théâtre qui mérite d'être mentionné — il est grand et admirable; un somptueux sanctuaire d'Athéna, qui se voit de loin et qui mérite d'être vu — c'est le célèbre Parthénon, qui surplombe le théâtre et fait grande impression sur ceux qui le contemplent ; un Olympieion qui, bien qu'à moitié achevé, est une construction impressionnante par son plan ; il serait plus beau encore, s'il était complètement achevé ; trois gymnases, l'Académie, le Lycée et le Cynosarges, tous couverts d'arbres et d'un gazon bien vert.

Les monuments de Périclès…

PLUTARQUE, Vie de Périclès XII-XIII

Athènes

ὃ δὲ πλείστην μὲν ἡδονὴν ταῖς Ἀθήναις καὶ κόσμον ἤνεγκε, μεγίστην δὲ τοῖς ἄλλοις ἔκπληξιν ἀνθρώποις, μόνον δὲ τῇ Ἑλλάδι μαρτυρεῖ μὴ ψεύδεσθαι τὴν λεγομένην δύναμιν αὐτῆς ἐκείνην καὶ τὸν παλαιὸν ὄλβον, ἡ τῶν ἀναθημάτων κατασκευή, τοῦτο μάλιστα τῶν πολιτευμάτων τοῦ Περικλέους […] ἀναβαινόντων δὲ τῶν ἔργων ὑπερηφάνων μὲν μεγέθει, μορφῇ δ' ἀμιμήτων καὶ χάριτι, τῶν δημιουργῶν ἁμιλλωμένων ὑπερβάλλεσθαι τὴν δημιουργίαν τῇ καλλιτεχνίᾳ, μάλιστα θαυμάσιον ἦν τὸ τάχος. ὧν γὰρ ἕκαστον ᾤοντο πολλαῖς διαδοχαῖς καὶ ἡλικίαις μόλις ἐπὶ τέλος ἀφίξεσθαι, ταῦτα πάντα μιᾶς ἀκμῇ πολιτείας ἐλάμβανε τὴν συντέλειαν. […] ὅθεν καὶ μᾶλλον θαυμάζεται τὰ Περικλέους ἔργα πρὸς πολὺν χρόνον ἐν ὀλίγῳ γενόμενα. κάλλει μὲν γὰρ ἕκαστον εὐθὺς ἦν τότε ἀρχαῖον, ἀκμῇ δὲ μέχρι νῦν πρόσφατόν ἐστι καὶ νεουργόν· οὕτως ἐπανθεῖ καινότης ἀεί τις ἄθικτον ὑπὸ τοῦ χρόνου διατηροῦσα τὴν ὄψιν, ὥσπερ ἀειθαλὲς πνεῦμα καὶ ψυχὴν ἀγήρω καταμεμιγμένην τῶν ἔργων ἐχόντων. Ce qui causa le plus de plaisir aux Athéniens et contribua le plus à embellir leur ville, ce qui frappa le plus l'imagination des étrangers, ce qui seul atteste que cette puissance tant affirmée  de la Grèce et son antique prospérité ne sont pas des mensonges, ce furent les monuments construits par Périclès. […] Les monuments s'élevaient, d'une grandeur imposante, d'une beauté et d'une grâce inimitables ; les artistes s'efforçaient à l'envi de se surpasser par la perfection technique du travail, mais le plus admirable fut la rapidité de l'exécution. Tous ces ouvrages, dont il semblait que chacun dût exiger plusieurs générations successives pour être achevé, se trouvèrent tous terminés pendant la période d'apogée d'une seule carrière politique. […] Aussi l'admiration pour les monuments de Périclès s'accroît-elle d'autant plus qu'ils ont été faits en peu de temps pour une longue durée. Chacun d'eux, à peine fini, était si beau qu'il avait déjà le caractère  de l'antique, et si parfait qu'il a gardé jusqu'à notre époque la fraîcheur d’un ouvrage récent, tant y brille toujours une sorte de fleur de jeunesse qui en a préservé l'aspect des atteintes du temps. Il semble que ces ouvrages aient en eux un souffle toujours vivant et une âme inaccessible à la vieillesse.

Le temple d’Ephèse parle…

HUGO, La Légende des siècles, X, Les Sept Merveilles du monde

Moi, le temple, je suis législateur d'Éphèse;
Le peuple en me voyant comprend l'ordre et s'apaise;
Mes degrés sont les mots d'un code, mon fronton
Pense comme Thalès, parle comme Platon,
Mon portique serein, pour l'âme qui sait lire,
A la vibration pensive d'une lyre,
Mon péristyle semble un précepte des cieux;
Toute loi vraie étant un rhythme harmonieux,
Nul homme ne me voit sans qu'un dieu l'avertisse;
Mon austère équilibre enseigne la justice;
Je suis la vérité bâtie en marbre blanc;
Le beau, c'est, ô mortels, le vrai plus ressemblant.
Ephèse Artémis

Chateaubriand sur l’Acropole…

CHATEAUBRIAND, Itinéraire de Paris à Jérusalem, I, Voyage en Grèce

Chateaubriand AcropoleJ'ai vu du haut de l'Acropolis le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette : les corneilles qui nichent autour de la citadelle, mais qui ne franchissent jamais son sommet, planaient au-dessous de nous; leurs ailes noires et lustrées étaient glacées de rose par les premiers reflets du jour ; des colonnes de fumée bleue et légère montaient dans l'ombre, le long des flancs de l'Hymette, et annonçaient les parcs ou les chalets des abeilles ; Athènes, l'Acropolis et les débris du Parthénon se coloraient des plus belles teintes de la fleur du pêcher; les sculptures de Phidias, frappées horizontalement d'un rayon d'or, s'animaient et semblaient se mouvoir sur le marbre par la mobilité des ombres du relief; au loin, la mer et le Pirée étaient tout blancs de lumière; et la citadelle de Corinthe, renvoyant l'éclat du jour nouveau, brillait sur l'horizon du couchant, comme un rocher de pourpre et de feu.
Du lieu où nous étions placés, nous aurions pu voir, dans les beaux jours d'Athènes, les flottes sortir du Pirée pour combattre l'ennemi ou pour se rendre aux fêtes de Délos; nous aurions pu entendre éclater au théâtre de Bacchus les douleurs d'Œdipe, de Philoctète et d'Hécube; nous aurions pu ouïr les applaudissements des citoyens aux discours de Démosthène. Où sont allés les génies divins qui élevèrent le temple sur les débris duquel j'étais assis ? Ce soleil, qui peut-être éclairait les derniers soupirs de la pauvre fille de Mégare, avait vu mourir la brillante Aspasie. Ce tableau de l'Attique, ce spectacle que je contemplais, avait été contemplé par des yeux fermés depuis deux mille ans. Je passerai à mon tour. D'autres hommes aussi fugitifs que moi viendront faire les mêmes réflexions sur les mêmes ruines.


En 663, l’empereur Constant II Heraclius découvre Rome…

AMMIEN MARCELLIN, Rerum gestarum libri 13-15 (fin du +IVe siècle)

Rome maquette

Proinde Romam ingressus imperii uirtutumque omnium larem, cum uenisset ad rostra, perspectissimum priscae potentiae forum, obstupuit perque omne latus quo se oculi contulissent miraculorum densitate praestrictus. […] Deinde intra septem montium culmina per adcliuitates planitiemque posita urbis membra conlustrans et suburbana, quicquid uiderat primum, id eminere inter alia cuncta sperabat: Iouis Tarpei delubra, quantum terrenis diuina praecellunt: lauacra in modum prouinciarum exstructa: amphitheatri molem solidatam lapidis Tiburtini compage, ad cuius summitatem aegre uisio humana conscendit: Pantheum uelut regionem teretem speciosa celsitudine fornicatam: elatosque uertices scansili suggestu consulum et priorum principum imitamenta portantes, et Vrbis templum forumque Pacis et Pompei theatrum et Odeum et Stadium aliaque inter haec decora urbis aeternae. uerum cum ad Traiani forum uenisset, singularem sub omni caelo structuram, ut opinamur, etiam numinum adsensione mirabilem, haerebat adtonitus. Aussitôt entré à Rome, foyer de l'Empire et de toutes les vertus, l’empereur Constant II vint aux Rostres et resta confondu devant le forum si glorieux de l'antique puissance romaine. De quelque côté qu'il portât les yeux, il était ébloui par les merveilles accumulées. […] Entre les sommets des sept collines, contemplant les quartiers de la cité et ses faubourgs établis sur les pentes et les terrains plats, il pensait que ce qu'il avait vu d'abord l'emportait sur tout le reste : ainsi le sanctuaire de Jupiter Tarpéien, qui domine tout comme le ciel domine la terre ; des thermes aux constructions grandes comme des provinces ; la masse de l'amphithéâtre consolidée par un bâti en pierre de Tibur, et dont le regard de l'homme n'atteint que difficilement le sommet ; le Panthéon, semblable à un quartier qui serait arrondi, et sa coupole d'une hauteur grandiose ; les colonnes élevées, qui se dressent avec leur plate-forme accessible et portent les images des anciens empereurs ; le temple de la Ville et le Forum de la Paix, le Théâtre de Pompée, l'Odéon, le Stade et, parmi ceux-ci, les autres ornements de la Ville Éternelle. Mais quand il arriva au Forum de Trajan, monument unique sous tous les cieux, il demeura confondu.

Antiquités de Rome…

DU BELLAY, Antiquités de Rome, 1558

Rome ruines

Pâles Esprits, et vous, Ombres poudreuses,
qui, jouissant de la clarté du jour,
fïtes sortir cet orgueilleux séjour
dont nous voyons les reliques cendreuses ;

dites, Esprits (ainsi les ténébreuses
rives du Styx non passable au retour,
vous enlaçant d’un trois fois triple tour,
n’enferment point vos images ombreuses),

Dites-moi donc (car quelqu’une de vous,
possible encor se cache ici dessous),
ne sentez-vous augmenter votre peine,

quand quelquefois de ces coteaux romains
vous contemplez l’ouvrage de vos mains
n’être plus rien qu’une poudreuse plaine ?

  


INTERMEDE 1

Intermède par les Euménides, disséminées dans la salle :  l’une lance le début d’une formule latine… une autre l’achève. Le public entre dans le jeu…

Ad augusta ? per angusta ! Euménides
Ars longa ? vita brevis !
Asinus asinum ? fricat !
Bis repetita ? placent !
Delenda est ? Carthago !
Errare ? humanum est !
Qui bene amat ? bene castigat !
Si vis pacem ? para bellum !
Verba volant ? scripta manent !
Tu quoque ? mi fili !
Fluctuat ? nec mergitur
Homo homini ? lupus !
In vino ? veritas !
Mens sana ? in corpore sano !
Nil novi ? sub sole !
O tempora ? o mores !
Panem ? et circenses !
Timeo Danaos ? et dona ferentes !
Veni vidi ? vici !
Quousque ? tandem !

 

 

HÉROS ET HÉROÏNES

 

 

ANTIGONE

Malissard Sylvie

L’histoire d’Antigone…

ANOUILH, Antigone, Prologue

L’histoire commence au moment où les deux fils d’Oedipe, Etéocle et Polynice, qui devaient régner sur Thèbes un an chacun à tour de rôle, se sont battus et entre-tués sous les murs de la ville, Etéocle l’aîné, au terme de la première année de pouvoir, ayant refusé de céder la place à son frère. Sept grands princes étrangers que Polynice avait gagnés à sa cause ont été défaits devant les sept portes de Thèbes. Maintenant la ville est sauvée, les deux frères ennemis sont morts et Créon, le roi, a ordonné qu’à Etéocle, le bon frère, il serait fait d’imposantes funérailles, mais que Polynice, le vaurien, le révolté, le voyou, serait laissé sans pleurs et sans sépulture, la proie des corbeaux et des chacals. Quiconque osera lui rendre les devoirs funèbres sera puni de mort.


Antigone sur son dernier chemin…

SOPHOCLE, Antigone, épisode IV

Strophe II, 808-815
ὁρᾶτ᾽ ἔμ᾽, ὦ γᾶς πατρίας πολῖται, τὰν νεάταν ὁδὸν
στείχουσαν, νέατον δὲ φέγγος λεύσσουσαν ἀελίου,
κοὔποτ᾽ αὖθις. ἀλλά μ᾽ ὁ παγκοίτας Ἅιδας ζῶσαν ἄγει
τὰν Ἀχέροντος
ἀκτάν, οὔθ᾽ ὑμεναίων ἔγκληρον, οὔτ᾽ ἐπινύμφειός
πώ μέ τις ὕμνος ὕμνησεν, ἀλλ᾽ Ἀχέροντι νυμφεύσω.

Voyez-moi, citoyens du pays de mes pères, suivre ici mon dernier chemin.
Voyez-moi donner un dernier regard à l’éclat du soleil.
Puis tout sera fini.
Hadès, chez qui s’en vont dormir tous les humains,
m’emmène, vivante, aux bords de l’Achéron,
sans que j’aie eu ma part des chants d’hyménée,
sans qu’aucun hymne ne m’ait saluée dans la chambre nuptiale.
L’Achéron seul m’est promis pour époux. […]

Strophe II, 841-851
ὦ πόλις, ὦ πόλεως πολυκτήμονες ἄνδρες·
ἰὼ Διρκαῖαι κρῆναι
Θήβας τ᾽ εὐαρμάτου ἄλσος, ἔμπας ξυμμάρτυρας ὔμμ᾽ ἐπικτῶμαι,
οἵα φίλων ἄκλαυτος, οἵοις νόμοις
πρὸς ἕργμα τυμβόχωστον ἔρχομαι τάφου ποταινίου·
ἰὼ δύστανος, βροτοῖς οὔτε νεκροῖς κυροῦσα
μέτοικος οὐ ζῶσιν, οὐ θανοῦσιν.

O mon pays! et vous aussi, fils opulents de ce pays!
Et vous, ondes de Dircé! et toi, terre sainte consacrée à Thèbes, déesse des chars!
c’est vous que, malgré tout, je prends pour témoins ici.
Voyez ce que je suis, et voyez quelles lois me frappent,
lorsque, sans pleurs des miens, je vais vers le cachot
où, sous la terre déversée, s’ouvre un tombeau d’un nouveau genre!
Ah! malheureuse, qui ne dois plus compter au nombre des humains,
ni au nombre des morts,
et ne dois pas plus habiter chez les morts que chez les vivants !

Antistrophe III, 861-871
ἰὼ ματρῷαι λέκτρων
ἆται κοιμήματά τ᾽ αὐτογέννητ᾽ ἐμῷ πατρὶ δυσμόρου ματρός,
οἵων ἐγώ ποθ᾽ ἁ ταλαίφρων ἔφυν·
πρὸς οὓς ἀραῖος ἄγαμος ἅδ᾽ ἐγὼ μέτοικος ἔρχομαι.
ἰὼ δυσπότμων κασίγνητε γάμων κυρήσας,
θανὼν ἔτ᾽ οὖσαν κατήναρές με.

Ah! fatal hymen d’une mère! incestueuses étreintes
qui aux bras de mon père ont mis ma mère infortunée !
De quels coupables suis-je issue, misérable !
Et ce sont ceux qu’aujourd’hui, maudite, sans hymen,
je m’en vais rejoindre à mon tour.
Ah! le malheureux hymen que tu as donc rencontré, frère,
puisque, même mort, tu as pu venir perdre encore la soeur qui t’avait survécu !

Antistrophe III, 876-882
ἄκλαυτος, ἄφιλος, ἀνυμέναιος ταλαίφρων ἄγομαι
τὰν πυμάταν ὁδόν. οὐκέτι μοι τόδε
λαμπάδος ἱερὸν ὄμμα
θέμις ὁρᾶν ταλαίνᾳ.880
τὸν δ᾽ ἐμὸν πότμον ἀδάκρυτον
οὐδεὶς φίλων στενάζει.

Privée de pleurs de deuil, sans amis, sans mari,
me voici, malheureuse, entraînée sur la route qui s’ouvre devant moi !
Infortunée, je n’aurai plus le droit de contempler l’éclat de ce flambeau sacré ;
et, sur mon sort que nul ne pleure,
pas une bouche amie pour pousser un gémissement !

Antigone et le bonheur

ANOUILH, Antigone, 1944

Vous me dégoûtez tous, avec votre bonheur, avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu’ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n’est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, — et que ce soit entier — ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d’un petit morceau, si j’ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd’hui, et que cela soit aussi beau que quand j’étais petite — ou mourir. […]
Comme mon père, oui ! nous sommes de ceux qui posent des questions jusqu’au bout. Jusqu’à ce qu’il ne reste vraiment plus la petite chance d’espoir vivante, la plus petite chance d’espoir à étrangler. Nous sommes de ceux qui lui sautent dessus quand ils le rencontrent, votre espoir, votre cher espoir, votre sale espoir ! […]
Oui, je suis laide ! C’est ignoble, n’est-ce pas, ces cris, ces sursauts, cette lutte de chiffonniers. Papa n’est devenu beau qu’après, quand il a été bien sûr, enfin, qu’il avait tué son père, que c’était bien avec sa mère qu’il avait couché, et que rien, plus rien, ne pouvait le sauver. Alors, il s’est calmé tout d’un coup, il a eu comme un sourire, et il est devenu beau. C’était fini.
Antigone 1

 

ULYSSE

Présentation d’Ulysse…

HOMÈRE, Odyssée, I, 1-10

Ulysse

Ἄνδρα μοι ἔννεπε, Μοῦσα, πολύτροπον, ὃς μάλα πολλὰ
πλάγχθη, ἐπεὶ Τροίης ἱερὸν πτολίεθρον ἔπερσε;
πολλῶν δ´ ἀνθρώπων ἴδεν ἄστεα καὶ νόον ἔγνω,
πολλὰ δ´ ὅ γ´ ἐν πόντῳ πάθεν ἄλγεα ὃν κατὰ θυμόν,
ἀρνύμενος ἥν τε ψυχὴν καὶ νόστον ἑταίρων.
ἀλλ´ οὐδ´ ὧς ἑτάρους ἐρρύσατο, ἱέμενός περ;
αὐτῶν γὰρ σφετέρῃσιν ἀτασθαλίῃσιν ὄλοντο,
νήπιοι, οἳ κατὰ βοῦς Ὑπερίονος Ἠελίοιο
ἤσθιον; αὐτὰρ ὁ τοῖσιν ἀφείλετο νόστιμον ἦμαρ.
τῶν ἁμόθεν γε, θεά, θύγατερ Διός, εἰπὲ καὶ ἡμῖν.
Quel fut cet homme, Muse, raconte-le-moi, cet homme aux mille astuces, qui si longtemps erra, après avoir renversé de Troade la sainte citadelle ? De bien des hommes il visita les villes et s'enquit de leurs mœurs ; il souffrit sur la mer, dans le fond de son cœur, d'innombrables tourments, tandis qu'il s'efforçait d'assurer sa vie et le retour de ses compagnons. Mais à ce prix même il ne put les sauver, quelque envie qu'il en eût, car ils périrent par leurs propres folies. Les insensés ! ils avaient dévoré les bœufs du Soleil fils d'Hypérion, et le Soleil leur ravit en revanche la journée du retour. De ces exploits, déesse fille de Zeus, à nous aussi, débutant à ton gré, redis-nous quelques-uns !

L’Ulysse menteur de Giono…

GIONO, Naissance de l’Odyssée, 1930

Ulysse et sirènesUlysse, ce n’était pas un trop mauvais garçon, mais il avait menti, menti d’affilée, comme on respire, comme on boit quand on a soif, tant et tant qu’il ne connaissait plus le vrai du faux, qu’il n’y avait plus de vrai dans sa vie, son imagination cristallisant sur chaque brin de vérité une carapace scintillante de mensonges. Il ne songeait plus à réagir. Les figures de cet extraordinaire périple : "les forêts d’algues apparues dans le creux de la boule ; les bras chargés de pins que les ports tendent vers la mer ; les vastes cieux où l’orage coule comme la lie d’un vin terrible", il les sentait toutes entrées en lui, entassées dans l’enclos de sa peau, la boursouflant de formes nouvelles. Ulysse ! Ce ne serait plus désormais ce nez de goupil, ces minces lèvres, ces yeux que l’habitude du rêve mensonger creusait de regards insondables, mais un hétéroclite amalgame de géants, de déesses charnelles, d’océans battant la dentelle des îles perdues… Et il avait peur de paraître devant Pénélope déformé par cette ingurgitation d’aventures trop grosses pour lui.

 


L’Ulysse initiateur de Lacarrière…

LACARRIERE, Un jardin pour mémoire, 1999

Ulysse et CalypsoUlysse succéda pour moi, en tant qu’initiateur, à Athéna. Celle-ci ne m’avait pas appris grand-chose. J’en fus simplement amoureux un moment. J’admirais surtout qu’elle ait pu rester vierge au milieu de tant de dieux et de tant de héros dépravés. Mais ses conseils à Ulysse pour venir à bout des Troyens ne m’étaient pas d’une grande utilité. Je n’étais pas naïf au point de croire aux pouvoirs réels d’Athéna, mais, après tout, ce ne sont pas les dieux qui nous créèrent, c’est nous qui les avons créés, et il faut bien alors y croire nous-mêmes, établir avec eux un modus vivendi. Comme le fit Ulysse. Ce que j’admirais en lui était moins ses prouesses de combattant ou son art de la ruse que sa capacité à séduire déesses, nymphes et femmes. Car ses rencontres et ses conquêtes féminines ont tout d’une initiation. Quand il quitte son île d’Ithaque pour aller combattre sous les murs de Troie, Ulysse est un roi et un père de famille heureux, qui ne se soucie guère des nymphes ou des magiciennes. Ce n’est qu’à son retour, dix ans plus tard, qu’il rencontrera les trois femmes qui feront de lui un amant comblé (pour deux d’entre elles) et un homme accompli : Circé (la femme fatale), Calypso (la nymphe au coeur fidèle) et Nausicaa (la princesse intouchable). Signalons toutefois un épisode, en général peu remarqué, de son séjour chez Calypso. En tant que fille du soleil, Calypso a le pouvoir de rendre les hommes immortels. Elle propose donc à Ulysse l’immortalité, mais Ulysse la refuse. Il veut retourner à Ithaque, il veut retrouver sa famille, il ne veut pas changer de vie, ni même de condition. Je ne sais s’il avoua ce haut fait à sa femme Pénélope, mais je pense que, plus encore que de vaincre des monstres, c’est un haut fait de se vaincre soi-même, de refuser d’être dieu et de préférer rester homme, pour demeurer parmi les siens.

HÉLÈNE

Hélène sur le rempart de Troie…

HOMERE, Iliade, III,121-162
Jacques OFFENBACH, La Belle Hélène

Ἶρις δ᾽ αὖθ᾽ Ἑλένῃ λευκωλένῳ ἄγγελος ἦλθεν
εἰδομένη γαλόῳ Ἀντηνορίδαο δάμαρτι,
τὴν Ἀντηνορίδης εἶχε κρείων Ἑλικάων
Λαοδίκην Πριάμοιο θυγατρῶν εἶδος ἀρίστην.
Τὴν δ᾽ εὗρ᾽ ἐν μεγάρῳ· ἣ δὲ μέγαν ἱστὸν ὕφαινε
δίπλακα πορφυρέην, πολέας δ᾽ ἐνέπασσεν ἀέθλους
Τρώων θ᾽ ἱπποδάμων καὶ Ἀχαιῶν χαλκοχιτώνων,
οὕς ἑθεν εἵνεκ᾽ ἔπασχον ὑπ᾽ Ἄρηος παλαμάων·
ἀγχοῦ δ᾽ ἱσταμένη προσέφη πόδας ὠκέα Ἶρις·
Le Narrateur :
Iris vient en messagère trouver Hélène aux bras blancs. Elle a pris les traits de sa belle-soeur, l'épouse du fils d'Anténor, celle que s'est donnée pour femme Hélicaon, le roi fils d'Anténor, Laodice, la première pour la beauté des filles du roi Priam. Et elle trouve Hélène en son palais en train de tisser une large pièce, un manteau double de pourpre. Elle y trace les épreuves des Troyens dompteurs de cavales et des Achéens à cotte de bronze, les multiples épreuves qu’ils ont subies pour elle sous les coups d’Arès. Iris aux pieds rapides s’approche d’elle et dit :
« Δεῦρ᾽ ἴθι νύμφα φίλη, ἵνα θέσκελα ἔργα ἴδηαι
Τρώων θ᾽ ἱπποδάμων καὶ Ἀχαιῶν χαλκοχιτώνων,
οἳ πρὶν ἐπ᾽ ἀλλήλοισι φέρον πολύδακρυν Ἄρηα
ἐν πεδίῳ ὀλοοῖο λιλαιόμενοι πολέμοιο·
οἳ δὴ νῦν ἕαται σιγῇ, πόλεμος δὲ πέπαυται,
ἀσπίσι κεκλιμένοι, παρὰ δ᾽ ἔγχεα μακρὰ πέπηγεν.
Αὐτὰρ Ἀλέξανδρος καὶ ἀρηΐφιλος Μενέλαος
μακρῇς ἐγχείῃσι μαχήσονται περὶ σεῖο·
τῷ δέ κε νικήσαντι φίλη κεκλήσῃ ἄκοιτις. »

Iris :
"Viens, ma chère fille, viens voir : l'histoire est incroyable! Les Troyens dompteuts de cavales et les Achéens à cotte de bronze jusqu'ici, dans la plaine, allaient portant les uns conntre les autres l'Arès, source de pleurs; ils ne songeaient qu'à la guerre exécrable: les voilà maintenant assis et muets. La bataille a pris fin; ils s'appuient à leurs boucliers; leur longues javelines, près d'eux, sont fichées en terre. Alexandre et Ménélas chéri d'Arès, vont ensemble, pour t'avoir, combattre de leurs longues piques, pour t’avoir, vont combattre à coups de piques, et on t’appellera l’épouse de celui qui aura vaincu."

Ὣς εἰποῦσα θεὰ γλυκὺν ἵμερον ἔμβαλε θυμῷ
ἀνδρός τε προτέρου καὶ ἄστεος ἠδὲ τοκήων·
αὐτίκα δ᾽ ἀργεννῇσι καλυψαμένη ὀθόνῃσιν
ὁρμᾶτ᾽ ἐκ θαλάμοιο τέρεν κατὰ δάκρυ χέουσα
οὐκ οἴη, ἅμα τῇ γε καὶ ἀμφίπολοι δύ᾽ ἕποντο,
Αἴθρη Πιτθῆος θυγάτηρ, Κλυμένη τε βοῶπις·
αἶψα δ᾽ ἔπειθ᾽ ἵκανον ὅθι Σκαιαὶ πύλαι ἦσαν. […]
Οἳ δ᾽ ὡς οὖν εἴδονθ᾽ Ἑλένην ἐπὶ πύργον ἰοῦσαν,
ἦκα πρὸς ἀλλήλους ἔπεα πτερόεντ᾽ ἀγόρευον·

Le Narrateur :
Ainsi dit la déesse ; et elle met au coeur d’Hélène le doux désir de son premier époux, de sa ville, de ses parents. Vite, elle se couvre d’un long voile blanc et elle sort de sa chambre en versant de tendres pluers. Elle n'est pas seule : deux suivantes l'accompagnent, Éthré, fille de Pitthée, ainsi que Clymène aux grands yeux. Bientôt elles arrivent là où sont les portes Scées. […]
[Priam et les sages du Conseil des Anciens] voient Hélène monter sur le rempart et, à voix basse, ils échangent des mots ailés :

« Οὐ νέμεσις Τρῶας καὶ ἐϋκνήμιδας Ἀχαιοὺς
τοιῇδ᾽ ἀμφὶ γυναικὶ πολὺν χρόνον ἄλγεα πάσχειν·
αἰνῶς ἀθανάτῃσι θεῇς εἰς ὦπα ἔοικεν·
ἀλλὰ καὶ ὧς τοίη περ ἐοῦσ᾽ ἐν νηυσὶ νεέσθω,
μηδ᾽ ἡμῖν τεκέεσσί τ᾽ ὀπίσσω πῆμα λίποιτο. »
Priam :
"Non, il n’y a pas lieu de blâmer les Troyens ni les Achéens aux bonnes jambières si, pour une telle femme, ils souffrent de si longs maux. Elle a terriblement l’air, quand on la voit de près, des déesses immortelles … Mais, malgré tout, telle qu’elle est, qu’elle s’embarque et qu’elle parte! qu’elle ne reste pas ici comme une calamité pour nous et pour nos fils plus tard !"
Ὣς ἄρ᾽ ἔφαν, Πρίαμος δ᾽ Ἑλένην ἐκαλέσσατο φωνῇ· Le Narrateur :
Voilà comment ils parlent. Mais, élevant la voix, Priam appelle Hélène :
Δεῦρο πάροιθ᾽ ἐλθοῦσα φίλον τέκος ἵζευ ἐμεῖο, Priam :
"Avance ici, ma fille…"

Hélène :
On me nomme Hélène la Blonde,
la blonde fille de Léda.
J’ai fait quelque bruit dans le monde :
Thésée, Arcas et cetera.
Et pourtant, ma nature est bonne !
Mais le moyen de résister,
alors que Vénus, la friponne,
se complaît à vous tourmenter.
Dis-moi, Vénus, quel plaisir trouves-tu
à faire ainsi cascader la vertu ?

Nous naissons toutes soucieuses
de garder l’honneur de l’époux;
mais des… circonstances fâcheuses
nous font mal tourner malgré nous !
Témoin l’exemple de ma mère,
quand elle vit le cygne altier
qui, vous le savez, est mon père :
pouvait-elle se méfier ?
Dis-moi, Vénus, quel plaisir trouves-tu
à faire ainsi cascader la vertu ?

Ah! malheureuses que nous sommes !
Beauté, fatal présent des cieux !
Il faut lutter contre les hommes,
il faut lutter contre les dieux !
Vous le voyez tous, moi, je lutte.
Je lutte, mais ça ne sert à rien,
car si l’Olympe veut ma chute,
un jour ou l’autre… il faudra bien !
Dis-moi, Vénus, quel plaisir trouves-tu
à faire ainsi cascader, cascader la vertu ?

 


INTERMÈDE 2

Adresse aux membres de l’Association Budé par les Euménides :

Euménide 1

Savantissimi budistès,
eminentes humanistès
qui hic assemblati estis,
salus, honor et argentum,
atque bonum appetitum.

Euménide 2

Per totam terram videmus
grandam vogam ubi sumus,
et quod grandes et petiti
sunt de nobis infatuati.
Totus mundus, courant ad nos,
nous regardat sicut deos.

Euménide 3

Donc il est nostrae sapientiae,
de prandere gardam à non recevere
in nostro docto corpore
que des personnes capabiles
et vraiment dignas d’occupare
has plaças honorabiles.

En choeur

Vivat, Vivat Budaeus
Tu fuisti magnus humanistus
C’est pourquoi te honoravimus
en enterrant le saeculus !

 

 

PENSÉE ET PHILOSOPHIE

 

 

L'HOMME

L’homme entre la science et la morale…

SOPHOCLE, Antigone, Stasimon I, v. 334 sq

πολλὰ τὰ δεινὰ κοὐδὲν ἀνθρώπου δεινότερον πέλει.
τοῦτο καὶ πολιοῦ πέραν πόντου χειμερίῳ νότῳ
χωρεῖ, περιβρυχίοισιν
περῶν ὑπ᾽ οἴδμασιν.
θεῶν τε τὰν ὑπερτάταν, Γᾶν
ἄφθιτον, ἀκαμάταν, ἀποτρύεται
ἰλλομένων ἀρότρων ἔτος εἰς ἔτος
ἱππείῳ γένει πολεύων.

κουφονόων τε φῦλον ὀρνίθων ἀμφιβαλὼν ἄγει
καὶ θηρῶν ἀγρίων ἔθνη πόντου τ᾽ εἰναλίαν φύσιν
σπείραισι δικτυοκλώστοις,
περιφραδὴς ἀνήρ·
κρατεῖ δὲ μηχαναῖς ἀγραύλου
θηρὸς ὀρεσσιβάτα, λασιαύχενά θ᾽
ἵππον ὀχμάζεται ἀμφὶ λόφον ζυγῶν
οὔρειόν τ᾽ ἀκμῆτα ταῦρον.

καὶ φθέγμα καὶ ἀνεμόεν φρόνημα καὶ ἀστυνόμους
ὀργὰς ἐδιδάξατο καὶ δυσαύλων
πάγων ὑπαίθρεια καὶ δύσομβρα φεύγειν βέλη
παντοπόρος· ἄπορος ἐπ᾽ οὐδὲν ἔρχεται
τὸ μέλλον· Ἅιδα μόνον φεῦξιν οὐκ ἐπάξεται·
νόσων δ᾽ ἀμηχάνων φυγὰς ξυμπέφρασται.

σοφόν τι τὸ μηχανόεν τέχνας ὑπὲρ ἐλπίδ᾽ ἔχων
τοτὲ μὲν κακόν, ἄλλοτ᾽ ἐπ᾽ ἐσθλὸν ἕρπει,
νόμους γεραίρων χθονὸς θεῶν τ᾽ ἔνορκον δίκαν,
ὑψίπολις· ἄπολις ὅτῳ τὸ μὴ καλὸν
ξύνεστι τόλμας χάριν.

Il est bien des merveilles en ce monde ; il n’en est pas de plus grande que l’homme. Il est l’être qui sait traverser la mer grise, à l’heure où souffle le vent du Sud et ses orages, allant son chemin au milieu des abîmes que lui ouvrent les flots soulevés.
Il est l’être qui tourmente la déesse auguste entre toutes, la Terre, la Terre éternelle et infatigable, avec ses charrues qui chaque année la sillonnent sans répit, tirée par des mules, produits de ses cavales.

L’homme à l’esprit ingénieux enserre et capture les oiseaux étourdis, et aussi le gibier des champs, et les poissons qui peuplent les mers, dans les mailles de ses filets. Par ses engins, il se rend maître de l’animal sauvage qui va courant les monts; et, le moment venu, il met sous le joug et le cheval à l’épaisse crinière et le taureau des montagnes.

Parole, pensée rapide comme le vent, aspirations d’où naissent les cités, tout cela il se l’est enseigné à lui-même. En se faisant un gîte, il a su se dérober aux traits du gel ou de la pluie, cruels à ceux qui n’ont pour toit que le ciel. Bien armé contre tout, il n’est désarmé contre rien de ce que peut lui offrir l’avenir. Contre la mort seule, il n’aura jamais de charme qui lui permette d’y échapper, bien qu’il ait su déjà imaginer plus d’un remède contre les maladies les plus opiniâtres.

Mais, ainsi maître d’un savoir dont les ressources dépassent toute espérance, il peut prendre ensuite la route du mal tout comme celle du bien. Qu’il fasse donc dans ce savoir une part aux lois de sa ville et à la justice des dieux, à laquelle il a juré foi. Il montera alors très haut dans sa cité, tandis qu’il s’exclut de cette cité le jour où il laisse, par bravade, le crime le contaminer.


L’autre visage de l’homme : la violence à Troie

VIRGILE, Enéide, II, 486-495

Troie Maublanc

At domus interior gemitu miseroque tumultu
miscetur, penitusque cauae plangoribus aedes
femineis ululant ; ferit aurea sidera clamor.
Tum pauidae tectis matres ingentibus errant ;
amplexaeque tenent postis atque oscula figunt.
Instat ui patria Pyrrhus ; nec claustra, neque ipsi
custodes sufferre ualent ; labat ariete crebro
ianua, et emoti procumbunt cardine postes.
Fit uia ui ; rumpunt aditus, primosque trucidant
immissi Danai et late loca milite complent.

L’intérieur n’est que gémissements, tumulte et douleur.
Toutes les cours hurlent du cri lamentable des femmes et leur clameur monte jusqu’aux étoiles.
Les mères épouvantées errent çà et là dans les immenses galeries; elles étreignent les portes, y collent leurs lèvres.
Ni barres de fer, ni gardiens ne peuvent soutenir l’assaut ;
les coups redoublés du bélier font éclater les portes et les arrachent de leurs gonds. La violence ouvre la voie; Les Danéens envoyés là forcent les accès, massacrent les premiers arrivés et remplissent largement les lieux de soldatesque.


  Violence en Béotie…

THUCYDIDE, Histoire de la guerre du Péloponnèse, VII, 29

 Incendie

καὶ πυλῶν ἅμα διὰ τὴν ἄδειαν ἀνεῳγμένων. ἐσπεσόντες δὲ οἱ Θρᾷκες ἐς τὴν Μυκαλησσὸν τάς τε οἰκίας καὶ τὰ ἱερὰ ἐπόρθουν καὶ τοὺς ἀνθρώπους ἐφόνευον φειδόμενοι οὔτε πρεσβυτέρας οὔτε νεωτέρας ἡλικίας, ἀλλὰ πάντας ἑξῆς, ὅτῳ ἐντύχοιεν, καὶ παῖδας καὶ γυναῖκας κτείνοντες, καὶ προσέτι καὶ ὑποζύγια καὶ ὅσα ἄλλα ἔμψυχα ἴδοιεν· τὸ γὰρ γένος τὸ τῶν Θρᾳκῶν ὁμοῖα τοῖς μάλιστα τοῦ βαρβαρικοῦ, ἐν ᾧ ἂν θαρσήσῃ, φονικώτατόν ἐστιν. καὶ τότε ἄλλη τε ταραχὴ οὐκ ὀλίγη καὶ ἰδέα πᾶσα καθειστήκει ὀλέθρου, καὶ ἐπιπεσόντες διδασκαλείῳ παίδων, ὅπερ μέγιστον ἦν αὐτόθι καὶ ἄρτι ἔτυχον οἱ παῖδες ἐσεληλυθότες, κατέκοψαν πάντας· καὶ ξυμφορὰ τῇ πόλει πάσῃ οὐδεμιᾶς ἥσσων μᾶλλον ἑτέρας ἀδόκητός τε ἐπέπεσεν αὕτη καὶ δεινή. La population de Mycalessos se croyant en sécurité, les portes étaient restées ouvertes. Les Thraces se ruèrent donc dans la ville. Ils saccagèrent les maisons et les temples, massacrèrent les habitants sans plus épargner les vieux que les jeunes, semant instinctivement la mort sur leur passage, tuant les femmes, les enfants, les bêtes de somme elles-mêmes, bref tout ce qu’il voyaient de vivant. Dans la ville, où régnait un tumulte extrême, on assista à toutes les formes de meurtre. Les assaillants firent notamment irruption dans une école, la plus importante du pays, et ils massacrèrent tous les enfants, qui venaient d’entrer en classe. Ce fut pour toute la population de la cité un désastre sans précédent.

 

LA DÉMOCRATIE


Périclès souligne la grandeur de la démocratie…

THUCYDIDE, Guerre du Péloponnèse II, 37

 Pericles

'Ξρώμεθα γὰρ πολιτείᾳ οὐ ζηλούσῃ τοὺς τῶν πέλας νόμους, παράδειγμα δὲ μᾶλλον αὐτοὶ ὄντες τισὶν ἢ μιμούμενοι ἑτέρους. καὶ ὄνομα μὲν διὰ τὸ μὴ ἐς ὀλίγους ἀλλ' ἐς πλείονας οἰκεῖν δημοκρατία κέκληται· μέτεστι δὲ κατὰ μὲν τοὺς νόμους πρὸς τὰ ἴδια διάφορα πᾶσι τὸ ἴσον, κατὰ δὲ τὴν ἀξίωσιν, ὡς ἕκαστος ἔν τῳ εὐδοκιμεῖ, οὐκ ἀπὸ μέρους τὸ πλέον ἐς τὰ κοινὰ ἢ ἀπ' ἀρετῆς προτιμᾶται, οὐδ' αὖ κατὰ πενίαν, ἔχων γέ τι ἀγαθὸν δρᾶσαι τὴν πόλιν, ἀξιώματος ἀφανείᾳ κεκώλυται. ἐλευθέρως δὲ τά τε πρὸς τὸ κοινὸν πολιτεύομεν καὶ ἐς τὴν πρὸς ἀλλήλους τῶν καθ' ἡμέραν ἐπιτηδευμάτων ὑποψίαν, οὐ δι' ὀργῆς τὸν πέλας, εἰ καθ' ἡδονήν τι δρᾷ, ἔχοντες, οὐδὲ ἀζημίους μέν, λυπηρὰς δὲ τῇ ὄψει ἀχθηδόνας προστιθέμενοι. ἀνεπαχθῶς δὲ τὰ ἴδια προσομιλοῦντες τὰ δημόσια διὰ δέος μάλιστα οὐ παρανομοῦμεν, τῶν τε αἰεὶ ἐν ἀρχῇ ὄντων ἀκροάσει καὶ τῶν νόμων, καὶ μάλιστα αὐτῶν ὅσοι τε ἐπ' ὠφελίᾳ τῶν ἀδικουμένων κεῖνται καὶ ὅσοι ἄγραφοι ὄντες αἰσχύνην ὁμολογουμένην φέρουσιν. etc..

La constitution qui nous régit n'a rien à envier à celles de nos voisins. Loin d'imiter les autres peuples, nous leur offrons plutôt un exemple. Parce que notre régime sert les intérêts de la masse des citoyens et pas seulement d'une minorité, on lui donne le nom de démocratie. Nous nous gouvernons dans un esprit de liberté et cette même liberté se retrouve dans nos rapports quotidiens, d'où la méfiance est absente. Mais, si nous sommes tolérants dans les relations particulières, dans la vie publique, nous évitons très scrupuleusement d'enfreindre les règles établies. Nous obéissons aux magistrats qui se succèdent à la tête de la cité, comme nous obéissons aux lois, à celles surtout qui assurent la protection des victimes de l’injustice et à ces lois non écrites qui attirent sur ceux qui les transgressent le mépris général.

Nous intervenons tous personnellement dans le gouvernement de la cité au moins par notre vote ou même en présentant à propos nos suggestions. Car nous ne sommes pas de ceux qui pensent que les paroles nuisent à l’action. En bref j'affirme que notre cité dans son ensemble est pour la Grèce une éducatrice. Les témoins de notre puissance ne manquent pas et nous en laisserons des marques assez grandioses pour susciter l'admiration de notre siècle et des siècles à venir.


La bataille de Salamine…

ESCHYLE, Les Perses 386 sq

Salamine

ἐπεί γε μέντοι λευκόπωλος ἡμέρα
πᾶσαν κατέσχε γαῖαν εὐφεγγὴς ἰδεῖν,
πρῶτον μὲν ἠχῇ κέλαδος Ἑλλήνων πάρα
μολπηδὸν εὐφήμησεν, ὄρθιον δ´ ἅμα
ἀντηλάλαξε νησιώτιδος πέτρας
ἠχώ· φόβος δὲ πᾶσι βαρβάροις παρῆν
γνώμης ἀποσφαλεῖσιν· οὐ γὰρ ὡς φυγῇ
παιᾶν´ ἐφύμνουν σεμνὸν Ἕλληνες τότε,
ἀλλ´ ἐς μάχην ὁρμῶντες εὐψύχῳ θράσει·
σάλπιγξ δ´ ἀυτῇ πάντ´ ἐκεῖν´ ἐπέφλεγεν.
εὐθὺς δὲ κώπης ῥοθιάδος ξυνεμβολῇ
ἔπαισαν ἅλμην βρύχιον ἐκ κελεύματος,
θοῶς δὲ πάντες ἦσαν ἐκφανεῖς ἰδεῖν.
τὸ δεξιὸν μὲν πρῶτον εὐτάκτως κέρας
ἡγεῖτο κόσμῳ, δεύτερον δ´ ὁ πᾶς στόλος
ἐπεξεχώρει, καὶ παρῆν ὁμοῦ κλύειν
πολλὴν βοήν· "Ὦ παῖδες Ἑλλήνων, ἴτε,
ἐλευθεροῦτε πατρίδ´, ἐλευθεροῦτε δὲ
παῖδας, γυναῖκας, θεῶν τε πατρῴων ἕδη,
θήκας τε προγόνων· νῦν ὑπὲρ πάντων ἀγών."

Quand le jour aux blancs coursiers épand sa clarté sur la terre, voici que, sonore, une clameur s’élève du côté des Grecs, modulée comme un hymne, cependant que l’écho des rochers de l’île en répète l’éclat.
Et la terreur alors saisit tous les barbares, déçus dans leur attente.
Car ce n’était pas pour fuir que les Grecs entonnaient ce péan solennel, mais bien pour marcher au combat, pleins de valeureuse assurance ; et les appels de la trompette embrasaient toute leur ligne.
Aussitôt les rames bruyantes, tombant avec ensemble,  frappent l’eau profonde en cadence, et tous bientôt apparaissent en pleine vue.
L’aile droite, alignée, marchait la première, en bon ordre.
Puis la flotte entière se dégage et s’avance, et l’on pouvait alors entendre, tout proche, un immense appel : "Allez, enfants des Grecs, délivrez la patrie, délivrez vos enfants et vos femmes, les sanctuaires des dieux de vos pères et les tombeaux de vos aïeux : c’est la lutte suprême".

 


La corruption de la démocratie…

DÉMOSTHÈNE, Troisième Philippique, 30

Démosthène

Τί δὴ τὸ πάντων αἴτιον τούτων, καὶ τί δή ποθ´ ἅπαντ´ εἶχε καλῶς τότε, καὶ νῦν οὐκ ὀρθῶς; ὅτι τότε μὲν πράττειν καὶ στρατεύεσθαι τολμῶν αὐτὸς ὁ δῆμος δεσπότης τῶν πολιτευομένων ἦν καὶ κύριος αὐτὸς ἁπάντων τῶν ἀγαθῶν, καὶ ἀγαπητὸν ἦν παρὰ τοῦ δήμου τῶν ἄλλων ἑκάστῳ καὶ τιμῆς καὶ ἀρχῆς καὶ ἀγαθοῦ τινος μεταλαβεῖν· νῦν δὲ τοὐναντίον κύριοι μὲν οἱ πολιτευόμενοι τῶν ἀγαθῶν, καὶ διὰ τούτων ἅπαντα πράττεται, ὑμεῖς δ´ ὁ δῆμος, ἐκνενευρισμένοι καὶ περιῃρημένοι χρήματα, συμμάχους, ἐν ὑπηρέτου καὶ προσθήκης μέρει γεγένησθε, ἀγαπῶντες ἐὰν μεταδιδῶσι θεωρικῶν ὑμῖν ἢ Βοηδρόμια πέμψωσιν οὗτοι, καὶ τὸ πάντων ἀνδρειότατον, τῶν ὑμετέρων αὐτῶν χάριν προσοφείλετε. οἱ δ´ ἐν αὐτῇ τῇ πόλει καθείρξαντες ὑμᾶς ἐπάγους´ ἐπὶ ταῦτα καὶ τιθασεύουσι χειροήθεις αὑτοῖς ποιοῦντες. ἔστι δ´ οὐδέποτ´, οἶμαι, μέγα καὶ νεανικὸν φρόνημα λαβεῖν μικρὰ καὶ φαῦλα πράττοντας· ὁποῖ´ ἄττα γὰρ ἂν τἀπιτηδεύματα τῶν ἀνθρώπων ᾖ, τοιοῦτον ἀνάγκη καὶ τὸ φρόνημ´ ἔχειν. Pourquoi tout allait-il bien autrefois et pourquoi tout va-t-il mal aujourd'hui ? Ah ! c'est d'abord parce que le peuple alors, osant faire campagne par lui-même, était le maître des hommes politiques, parce qu'il disposait personnellement de tous les avantages et que chacun s'estimait heureux de recevoir de lui les honneurs, les magistratures, une part d'un bien quelconque. Maintenant, au contraire, ce sont les politiques qui disposent de tout, c'est par eux que tout se fait ; et vous qui êtes le peuple, énervés, dépouillés de votre argent et de vos alliés, réduits à la condition de serviteurs, citoyens de surcroît, vous vous estimez heureux s'ils vous distribuent quelque chose ; enfin — trait de courage qui dépasse tout — vous leur savez gré de vous donner ce qui est à vous. Quant à eux, après vous avoir parqués dans la ville, ils vous mènent à cette curée et vous apprivoisent pour vous domestiquer.

 

L'IDÉALISME PLATONICIEN


L’Idéal selon Platon…

PLATON, Phèdre, 249 d - 250 c

 Platon Académie

ἣν ὅταν τὸ τῇδέ τις ὁρῶν κάλλος, τοῦ ἀληθοῦς ἀναμιμνῃσκόμενος, πτερῶταί τε καὶ ἀναπτερούμενος προθυμούμενος ἀναπτέσθαι, ἀδυνατῶν δέ, ὄρνιθος δίκην βλέπων ἄνω, τῶν κάτω δὲ ἀμελῶν, αἰτίαν ἔχει ὡς μανικῶς διακείμενος — ὡς ἄρα αὕτη πασῶν τῶν ἐνθουσιάσεων ἀρίστη τε καὶ ἐξ ἀρίστων τῷ τε ἔχοντι καὶ τῷ κοινωνοῦντι αὐτῆς γίγνεται, καὶ ὅτι ταύτης μετέχων τῆς μανίας ὁ ἐρῶν τῶν καλῶν ἐραστὴς καλεῖται. καθάπερ γὰρ εἴρηται, πᾶσα μὲν ἀνθρώπου ψυχὴ φύσει τεθέαται τὰ ὄντα, ἢ οὐκ ἂν ἦλθεν εἰς τόδε τὸ ζῷον· ἀναμιμνῄσκεσθαι δὲ ἐκ τῶνδε ἐκεῖνα οὐ ῥᾴδιον ἁπάσῃ, οὔτε ὅσαι βραχέως εἶδον τότε τἀκεῖ, οὔθ᾽ αἳ δεῦρο πεσοῦσαι ἐδυστύχησαν, ὥστε ὑπό τινων ὁμιλιῶν ἐπὶ τὸ ἄδικον τραπόμεναι λήθην ὧν τότε εἶδον ἱερῶν ἔχειν. […]
κάλλος δὲ τότ᾽ ἦν ἰδεῖν λαμπρόν, ὅτε σὺν εὐδαίμονι χορῷ μακαρίαν ὄψιν τε καὶ θέαν, ἑπόμενοι μετὰ μὲν Διὸς ἡμεῖς, ἄλλοι δὲ μετ᾽ ἄλλου θεῶν, εἶδόν τε καὶ ἐτελοῦντο τῶν τελετῶν ἣν θέμις λέγειν μακαριωτάτην, ἣν ὠργιάζομεν ὁλόκληροι μὲν αὐτοὶ ὄντες καὶ ἀπαθεῖς κακῶν ὅσα ἡμᾶς ἐν ὑστέρῳ χρόνῳ ὑπέμενεν, ὁλόκληρα δὲ καὶ ἁπλᾶ καὶ ἀτρεμῆ καὶ εὐδαίμονα φάσματα μυούμενοί τε καὶ ἐποπτεύοντες ἐν αὐγῇ καθαρᾷ, καθαροὶ ὄντες καὶ ἀσήμαντοι τούτου ὃ νῦν δὴ σῶμα περιφέροντες ὀνομάζομεν, ὀστρέου τρόπον δεδεσμευμένοι.

L'homme qui aperçoit la beauté sur la terre, se ressouvient de la Beauté véritable. Son âme alors prend des ailes ; elle brûle de s'envoler vers les hauteurs. Dans son impuissance, elle lève, comme l'oiseau, ses regards vers le ciel ; et, négligeant les soins d'ici-bas, elle se fait accuser de folie ; mais ce transport qui l'élève est le plus beau des délires. Toute âme d'homme a donc, par nature, contemplé les Essences; autrement elle ne serait point entrée dans le corps d'un homme. Mais, se ressouvenir, à la vue des choses de la terre, de cette contemplation n'est pas également facile pour toutes les âmes, surtout pour celles qui n'ont fait qu'entrevoir les choses du ciel ou qui, après leur chute sur la terre, ont eu le malheur d'oublier ainsi les mystères sacrés qu'elles avaient vus naguère. […]
Alors la Beauté était splendide à contempler, lorsque nos âmes, mêlées au chœur des bienheureux, jouissaient de ce radieux spectacle, initiées à des mystères qu'il est permis d'appeler les plus saints, admises à contempler des apparitions parfaites, simples, immuables et béatifiques, qui se dévoilaient à nos yeux au sein de la plus pure lumière, non encore scellés dans ce tombeau que nous appelons le corps, emprisonnés en lui comme l'huître en sa coquille.


L’idéal chrétien de saint Augustin…

SAINT AUGUSTIN, Confessions VII, 10

Saint Augustin

Et inde admonitus redire ad memet ipsum, intraui in intima mea duce te, et potui, quoniam factus es adiutor meus. intraui et uidi qualicumque oculo animae meae supra eundem oculum animae meae, supra mentem meam, lucem incommutabilem, non hanc uulgarem et conspicuam omni carni, nec quasi ex eodem genere grandior erat, tamquam si ista multo multoque clarius claresceret totumque occuparet magnitudine. non hoc illa erat sed aliud, aliud ualde ab istis omnibus. nec ita erat supra mentem meam, sicut oleum super aquam nec sicut caelum super terram, sed superior, quia ipsa fecit me, et ego inferior, quia factus ab ea. qui nouit ueritatem, nouit eam, et qui nouit eam, nouit aeternitatem; caritas nouit eam. o aeterna ueritas et uera caritas et cara aeternitas, tu es deus meus, tibi suspiro die ac nocte! Les livres platoniciens m’avaient averti de revenir à moi-même. J’entrai donc, sous Ta conduite, dans l’intimité de mon être… J’y entrai et je vis avec l’oeil de mon âme — au-dessus de l’oeil de mon âme et au-dessus de mon intelligence — une lumière immuable, non pas celle que nous connaissons bien et qui est visible à toute chair, ni une lumière de même nature qui ne s'en serait distinguée que par une différence de degré et d'intensité ou d'extension dans l'espace. Non, c'était autre chose, bien autre chose que toutes nos lumières ! Et si elle était au-dessus de mon intelligence, ce n'était pas de la manière dont l'huile est au-dessus de l'eau ou le ciel au-dessus de la terre. Elle était au-dessus parce que c'est elle-même qui m'a créé, et moi j’étais au-dessous parce que j'ai été créé par elle. Qui connaît la vérité connaît cette lumière, et qui la connaît connaît l'éternité. La charité la connaît. O éternelle vérité et vraie charité et chère éternité !

Du Bellay reprend les thèmes platoniciens…

DU BELLAY, L’Olive

Du Bellay

Si notre vie est moins qu’une journée
en l’éternel, si l’an qui fait le tour
chasse nos jours sans espoir de retour,
si périssable est toute chose née,

que songes-tu, mon âme emprisonnée ?
Pourquoi te plaît l’obscur de notre jour,
si, pour voler en un plus clair séjour,
tu as au dos l’aile bien empennée ?

Là est le bien que tout esprit désire,
là le repos où tout le monde aspire,
là est l’amour, là le plaisir encore.

Là, ô mon âme, au plus haut ciel guidée,
tu y pourras reconnaître l’Idée
de la beauté, qu’en ce monde j’adore.

 

L'HUMANISME


L’homme européen est une création méditerranéenne…

VALÉRY, Variété L'Européen (??)

MéditerranéeSur les bords de la Méditerranée, ce grand lac salé, quantité de populations extrêmement différentes, quantité de tempéraments, de sensibilités et de capacités intellectuelles très diverses se sont trouvés en contact. Grâce aux facilités de mouvements, ces peuples entretinrent des rapports de toute nature. Le nombre des éléments ethniques en présence ou en contraste, au cours des âges, celui des mœurs, des langages, des croyances, des législations, des constitutions politiques ont, de tout temps, engendré une vitalité incomparable dans le monde méditerranéen. En aucune région du globe, une telle variété de conditions et d'éléments n'a été rapprochée de si près, une telle richesse créée et maintes fois renouvelée. Or, tous les facteurs essentiels de la civilisation européenne sont les produits de ces circonstances, c'est-à-dire que des circonstances locales ont eu des effets (reconnaissables) d'intérêt et de valeur universels. En particulier, l'édification de la personnalité humaine, la génération d'un idéal du développement le plus complet ou le plus parfait de l'homme, ont été ébauchées ou réalisées sur nos rivages. L'homme, mesure des choses ; l'homme, élément politique, membre de la cité ; l'homme, entité juridique définie par le droit ; l'homme égal à l'homme devant Dieu et considéré sub specie aeternitatis, ce sont là des créations presque entièrement méditerranéennes dont on n'a pas besoin de rappeler les immenses effets.


Consigne au nouveau gouverneur de respecter la dignité de la Grèce…

PLINE LE JEUNE, Lettres VIII, 24

Trajan

Cogita te missum in prouinciam Achaiam, illam ueram et meram Graeciam, in qua primum humanitas litterae, etiam fruges inuentae esse creduntur; missum ad ordinandum statum liberarum ciuitatum, id est ad homines maxime homines, ad liberos maxime liberos, qui ius a natura datum uirtute meritis amicitia, foedere denique et religione tenuerunt. Reuerere conditores deos et nomina deorum, reuerere gloriam ueterem et hanc ipsam senectutem, quae in homine uenerabilis, in urbibus sacra. Sit apud te honor antiquitati, sit ingentibus factis, sit fabulis quoque. Nihil ex cuiusquam dignitate, nihil ex libertate, nihil etiam ex iactatione decerpseris. Habe ante oculos hanc esse terram, quae nobis miserit iura, quae leges non uictis sed petentibus dederit, Athenas esse quas adeas Lacedaemonem esse quam regas; quibus reliquam umbram et residuum libertatis nomen eripere durum ferum barbarum est.

Songe que tu es envoyé dans la province d'Achaïe, au sein et au cœur même de cette Grèce où, comme le veut la tradition, ont été découvertes à leur naissance la civilisation, les lettres et même la culture de la terre ; que tu y es envoyé pour remettre l'ordre dans la constitution des cités libres, que tu vas donc à des hommes qui sont hommes entre tous, à des citoyens libres, libres entre tous, qui après avoir reçu  ce privilège de la nature l'ont conservé par le courage, le mérite, les alliances, enfin les traités et le culte de la religion. Respecte leurs dieux fondateurs et les noms que leurs dieux portent dans leur langue, respecte leur ancienne gloire et jusqu'à cette vieillesse qui est vénérable dans l'homme et sacrée dans les villes. Qu'auprès de toi soit en honneur l'antiquité, en honneur les grandes actions, en honneur même les légendes. Ne diminue la dignité de quiconque, la liberté de quiconque, ni même la vanité de quiconque. Aie devant les yeux que cette terre est celle d'où nous est venu notre droit, qui nous a donné nos lois, non après nous avoir vaincus, mais sur notre demande, que c'est à Athènes que tu vas entrer, Lacédémone que tu vas régir ; leur arracher la dernière  ombre et le nom qui seul leur reste de la liberté serait cruel, sauvage, barbare.

 

L'ÉPICURISME

 

Bonheur d’une vie simple à la campagne…

HÉSIODE, Les Travaux et les Jours  575-590

Berger Delacroix

ὥρῃ ἐν ἀμήτου, ὅτε τ' ἠέλιος χρόα κάρφει. τημοῦτος σπεύδειν καὶ οἴκαδε καρπὸν ἀγινεῖν ὄρθρου ἀνιστάμενος, ἵνα τοι βίος ἄρκιος εἴη. ἠὼς γὰρ ἔργοιο τρίτην ἀπομείρεται αἶσαν, ἠώς τοι προφέρει μὲν ὁδοῦ, προφέρει δὲ καὶ ἔργου, ἠώς, ἥτε φανεῖσα πολέας ἐπέϐησε κελεύθου ἀνθρώπους πολλοῖσί τ' ἐπὶ ζυγὰ βουσὶ τίθησιν. Ἦμος δὲ σκόλυμός τ' ἀνθεῖ καὶ ἠχέτα τέττιξ δενδρέῳ ἐφεζόμενος λιγυρὴν καταχεύετ' ἀοιδὴν πυκνὸν ὑπὸ πτερύγων, θέρεος καματώδεος ὥρῃ, τῆμος πιόταταί τ' αἶγες καὶ οἶνος ἄριστος, μαχλόταται δὲ γυναῖκες, ἀφαυρότατοι δέ τοι ἄνδρες εἰσίν, ἐπεὶ κεφαλὴν καὶ γούνατα Σείριος ἄζει, αὐαλέος δέ τε χρὼς ὑπὸ καύματος· ἀλλὰ τότ' ἤδη εἴη πετραίη τε σκιὴ καὶ βίϐλινος οἶνος, μάζα τ' ἀμολγαίη γάλα τ' αἰγῶν σϐεννυμενάων, Dans les chaudes journées d’été, quand le chardon fleurit, quand la cigale, posée sur un arbre, les ailes crissantes, nous assourdit de son chant, les chèvres sont plus grasses, le vin est meilleur, les femmes sont plus ardentes et les hommes plus amollis, car la Canicule leur brûle la tête et les jambes, et leur dessèche la peau. Repose-toi alors à l’ombre d’un rocher ; bois du vin de Biblos ; fais ton repas d’une galette bien levée et du lait d’une chèvre qui n’allaite plus, puis de la viande d’une génisse élevée dans les bois et qui n’a jamais vêlé ou d’un agneau de première portée. Pour déguster le vin noir, reste assis à l’ombre, le corps repu de nourriture, le visage tourné vers un léger souffle d’air, près d’une source d’eau fraîche et limpide dont tu puiseras l’eau, trois quarts d’eau pour un quart de vin.

Epicure a révélé aux hommes le secret du bonheur sur terre…

LUCRÈCE, De la Nature des choses , I 62-67 et II, 14-33

Epicure

Humana ante oculos foede cum vita iaceret 
in terris oppressa gravi sub religione,
quae caput a caeli regionibus ostendebat
horribili super aspectu mortalibus instans,
primum Graius homo mortalis tollere contra
est oculos ausus primusque obsistere contra. […]

O miseras hominum mentes, o pectora caeca !
Qualibus in tenebris vitae quantisque periclis
degitur hoc aevi quod cumquest ! nonne videre
nihil aliud sibi naturam latrare, nisi ut qui
corpore seiunctus dolor absit, mensque fruatur
iucundo sensu cura semota metuque ?
Ergo corpoream ad naturam pauca videmus
esse opus omnino: quae demant cumque dolorem,
delicias quoque uti multas substernere possint.
Gratius inter dum, neque natura ipsa requirit,
si non aurea sunt iuvenum simulacra per aedes
lampadas igniferas manibus retinentia dextris,
lumina nocturnis epulis ut suppeditentur,
nec domus argento fulget auroque renidet
nec citharae reboant laqueata aurataque templa,
cum tamen inter se prostrati in gramine molli
propter aquae rivum sub ramis arboris altae
non magnis opibus iucunde corpora curant,
praesertim cum tempestas adridet et anni
tempora conspergunt viridantes floribus herbas.

1, 62-67
Alors qu’aux yeux de tous l’humanité traînait sur terre une vie abjecte, écrasée sous le poids d’une religion dont le visage, se montrant du haut des régions célestes, menaçait les mortels de son aspect horrible, le premier un Grec, Épicure, osa lever ses yeux mortels contre elle, et contre elle se dresser.
II, 14-33
O misérables esprits des hommes, ô coeurs aveugles ! Dans quelles ténèbres et dans quels dangers s’écoule ce peu d’instants qu’est la vie ! Ne voyez-vous pas ce que crie la nature ? Réclame-t-elle autre chose que pour le corps l’absence de douleur, et pour l’esprit un sentiment de bien-être, dépourvu d’inquiétude et de crainte ? Ainsi pour le corps, nous le voyons, il est besoin de bien peu de choses. Tout ce qui peut supprimer la douleur est capable également de lui procurer maint plaisir exquis. Et dans cet état, la nature elle-même ne réclame rien de plus agréable : s'il n'y a point parmi nos demeures de statues dorées de jeunes gens, tenant dans leur mains droites des flambeaux allumés pour éclairer des orgies nocturnes; si notre maison n'est pas toute brillante d'argent, toute éclatante d'or; si les cithares n'en font pas réspnner les vastes salles lambrissées et dorées: il nous suffit du moins, étendus entre amis sur un tendre gazon, le long d’une eau courante, sous les branches d’un grand arbre, de pouvoir à peu de frais apaiser agréablement notre faim, surtout quand le temps sourit et que la saison parsème de fleurs les herbes verdoyantes.



Quatre remèdes pour les hommes…

DIOGÈNE D’OENOANDA, Inscription sur une muraille (+IIe siècle)

À une époque où le monde antique perdait confiance en ses vertus, renonçait aux valeurs qui avaient fait sa grandeur pour s'abandonner aux consolations mystiques des hermétistes, des néo-pythagoriciens, des gnostiques, un vieil épicurien, nommé Diogène, qui vivait à Œnoanda, en Lycie, fit graver sur le mur d'un portique un message épicurien que ne pouvaient plus guère comprendre ses contemporains en proie à la terreur et aux sortilèges. C'est, cinq cents ans après l'enseignement du maître athénien, l'un des derniers monuments de la sagesse grecque.

Oenoanda Inscription

Parvenu au crépuscule de ma vie — tout près de quitter ce monde en raison de mon grand âge — j'ai voulu, avant que la mort ne me rattrape, composer un hymne magnifique célébrant la plénitude du plaisir, afin d'apporter dès maintenant mon aide à ceux qui sont bien disposés. Si une seule personne, ou deux, trois, quatre, cinq, six — ou tout autre nombre qu'il vous plaira de choisir, pourvu qu'il reste modeste — se trouvait en fâcheuse posture, je m'adresserais à elle individuellement et ferais tout mon possible pour lui prodiguer les meilleurs conseils. Mais, comme je l'ai déjà dit, la plupart des gens souffrent d'un mal commun — telle une épidémie — causé par leurs idées fausses sur les choses, et leur nombre ne cesse de croître (car, dans une émulation réciproque, ils se transmettent ce mal les uns aux autres, à l'instar des moutons) ; en outre, il convient de venir aussi en aide aux générations futures (puisqu'elles nous appartiennent, bien qu'elles ne soient pas encore nées) et, par ailleurs, l'amour de l'humanité nous incite à secourir également les étrangers qui viennent ici. Or, puisque les remèdes exposés dans cette inscription sont destinés à un plus grand nombre de personnes, j'ai souhaité utiliser ce portique pour faire connaître publiquement les remèdes qui apportent le salut. Nous avons éprouvé ces remèdes à fond : nous avons dissipé les craintes qui nous saisissent sans raison ; quant aux douleurs, nous avons totalement extirpé celles qui sont infondées, tandis que nous avons réduit au strict minimum celles qui sont naturelles, en limitant leur intensité à fort peu de chose.

Ce remède c'est le « tetrapharmakon », le « quadruple remède » des Doctrines d'Épicure :

Ἄφοβον ὁ θεός,
ἀνύποπτον ὁ θάνατος
καὶ τἀγαθὸν μὲν εὔκτητον,
τὸ δὲ δεινὸν εὐεκκαρτέρητον.

Il n'y a rien à craindre des dieux.
Il n'y a rien à craindre de la mort.
On peut atteindre le bonheur.
On peut supporter la douleur.

τἀγαθὸν εὔκτητον !
Il est facile de connaître le bonheur !

*

Transcription des 135 premières lignes de l'inscription (sur 3500 environ)
sur le site "https://chaerephon.e-monsite.com/medias/files/oenoanda.html" :

5 [ὁρῶν τοὺς πλείστους τῇ περὶ τῶν πραγμάτων ψευδοδοξίᾳ
νοσοῦντας καὶ μὴ ἀκούοντας τοῦ σώματος ἐνκλήσεις]
τ̣ῇ ψυ̣χῇ δ̣ι̣[α]φ̣[ό]ρο̣υ̣ς
ἐπιφέροντος καὶ δι-
καίας,
10 ὅτι μὴ δεόν-
τως ὑπ' αὐτῆς σκύλλ̣ε-
ται καὶ καταπονεῖται
καὶ εἰς οὐκ ἀνανκαῖα
σύρεται πράγματα
15 (τὰ μὲν γὰρ ὑπ' αὐτοῦ
ζητούμενα μεικρὰ εἶ-
ναι καὶ εὐπόριστα, ὧν
δύναται καὶ ἡ ψυχὴ
συναπολαύουσα
20 καλῶς διάγειν, v τὰ δ' ὑ-
πὸ τῆς ψυχῆς μεγάλα τε
καὶ δυσπόριστα, πρὸς δὲ
τῷ μηδὲν ὠφελεῖν τὴν
φύσιν καὶ κινδύνους
25 ἐπιφέροντα). vv τούτους
οὖν ὁρῶν (πάλιν γὰρ ἐπα-
ναλήμψομαι) διακει-
μένους οὕτως, v κατω-
λοφυράμην μὲν αὐτῶν
30 τὸν βίον καὶ ἐπεδάκρυ-
σα τῇ τῶν χρόνων ἀ-
πωλείᾳ, v χρηστοῦ δέ
τινος ἡγησάμην ἀν-
δρός, ὅσον ἔστ' ἐφ' ἡμεῖν,
35 τοῖς εὐσυνκρίτοις αὐ-
τ[ῶν φιλανθρώπως βοη]-
θε̣ῖν̣. τ̣[οῦτο δὲ πρῶτον]
τῆς γρα[φῆς αἴτιόν ἐσ]-
τιν. v τὸν̣ [μὲν κενὸν φό]-
40 βον ἐκ θ̣[ανάτου, τὸν δ' ἐκ]
τῶν̣ θ̣ε̣[ῶν φημὶ πολλοὺς]
ἡμῶν κα[τέχειν, τὸ δὲ ποιη]-
τικὸν τῆ[ς τῷ ὄντι τει]-
μίας χαρᾶ[ς οὐκ εἶναι θέα]-
45 τρα v καὶ ν̣[— —καὶ]
βαλανεῖα̣ [καὶ μύρα]
καὶ ἀλείμ̣[ματα, ἃ δὴ κα]-
ταλελοίπ̣[αμεν τοῖς]
πλήθεσιν, ἀ̣[λλὰ τὴν | φυσιολογίαν]
50 [ἠθέλησα δ' ἐλένχειν τοὺς τὴν φυσιολογί]-
[αν αἰτιωμέν]ου̣ς̣ ὅ̣τι
[ἡμεῖν συμ]φ̣έρε[ιν οὐ]-
[δὲν δύνατ]αι. v οὕτω̣ [δ', ὦ]
πο̣[λεῖται], καὶ οὐ πολ̣[ει]-
55 τευ̣όμενος, διὰ τῆ[ς]
γ̣ραφῆς καθάπερ πρ̣[άτ]-
τ̣ων λέγω ταῦτα, v δε̣[ι]-
κ̣νύειν δὲ πειρώμε-
ν̣ος ὡς τὸ τῇ φύσει
60 συμφέρον, v ὅπερ ἐσ-
τὶν ἀταραξία, καὶ ἑνὶ
καὶ πᾶσι τὸ αὐτό ἐσ-
τιν. v καὶ τὴν δευτέ-
ραν οὖν ἀποδοὺς αἰ-
65 [τί]α̣ν τοῦ συνγράμ-
μ̣ατος, τὸ κατεσπου-
δ̣ασμένον ἡμῶν νῦ̣ν
προστίθημι, ὁποῖόν
ἐ̣σ̣τ̣ι̣ν καὶ τίν' ἔχει φύ-
70 [σιν ἐξηγούμενος].
[ἐν δυ]σμαῖς γὰρ ἤδη
[τοῦ β]ίου καθεστη-
[κότ]ε̣ς v (διὰ τὸ γῆρας
[καὶ ὅ]σον οὔπω μέλ-
75 [λοντ]ες ἀναλύειν
[ἀπὸ τ]οῦ ζῆν), v μ̣ετὰ
[καλο]ῦ παιᾶν̣[ος ὑ]-
[πὲρ το]ῦ̣ τ̣ῶ̣[ν ἡδέ]-
ων πληρώματος, v ἠ-
80 θελήσαμεν, v ἵνα μὴ
προλημφθῶμεν, βο-
ηθεῖν ἤδη τοῖς εὐ-
συνκρίτοις. v εἰ μὲν
οὖν εἷς μόνον v ἢ δύ' ἢ
85 τρεῖς v ἢ τέτταρες ἢ
πέντε v ἢ ἓξ v ἢ ὅσους,
ἄνθρωπε, βούλει τῶν
τοσούτων εἶναι πλείο-
νας, μὴ πάνυ δὲ πολ-
90 λούς, διέκειντο κα-
κῶς, v κἂν καθ' ἕ[να— —]
καλούμενος̣ [πάν]-
τα παρ' ἐμαυτὸν ἔπρατ-
τον ε̣ἰ̣ς̣ συμβουλίαν
95 τὴν ἀ̣ρ̣ίστην. v ἐπεὶ δέ,
ὡς προεῖπα, οἱ πλεῖστο̣ι
καθάπερ ἐν λοιμῷ
τῇ περὶ τῶν πραγμάτων
ψευδοδοξίᾳ νοσοῦσι
100 κοινῶς, v γείνονται δὲ
καὶ πλείονες v (διὰ γὰρ
τὸν ἀλλήλων ζῆλον
ἄλλος ἐξ ἄλλου λαμ-
βάνει τὴν νόσον ὡς
105 [τ]ὰ̣ πρόβατα), v δίκαι̣ο̣ν̣
[δ' ἐστὶ καὶ] τοῖς μ̣[εθ' ἡ]-
μᾶς ἐσομένοις βοη-
θῆσαι v (κἀκεῖνοι γάρ
εἰσιν ἡμέτεροι καὶ εἰ
110 μὴ̣ γεγόνασί πω), v πρὸς
δὲ δὴ φιλάνθ̣ρωπον
καὶ τοῖς παραγεινομέ-
νοις ἐπικουρεῖν ξέ-
νοις. vv ἐπειδὴ οὖν εἰς
115 πλείονας διαβέβη-
κε τὰ βοηθήματα
τοῦ συνγράμματος,
ἠθέλησα τῇ στοᾷ ταύ-
τῃ καταχρησάμενος
120 ἐ̣ν κοινῷ τὰ τῆς σωτη-
ρίας προθεῖ̣ν̣[αι φάρμα]-
κα, ὧν δὴ φαρ̣μ[άκων]
πεῖραν ἡμε[ῖ]ς̣ π̣[άντως]
εἰλήφαμεν. [τοὺς]
125 γὰρ ματαίως [κ]ατ[έχον]-
τας ἡμᾶς φόβους [ἀ]-
πελυσάμεθα, v τῶν τε
λυπῶν τὰς μὲν κ̣εν̣ὰ̣ς
ἐξεκόψαμεν εἰς τέ-
130 λειον, v τὰς δ̣ὲ φυσικὰς
εἰς μεικρὸν κομιδῇ
συνεστείλαμεν, ἐλα-
χιστιαῖον αὐτῶν τ̣[ὸ]
μέγεθος ποι̣ή̣σ̣α̣[ν|τες]
135 [            ]θ̣η
Voyant que la plupart des gens souffrent
de fausses conceptions sur la réalité
et n'écoutent pas les différents appels,
importants et justifiés,
que le corps adresse à l'âme,
à savoir qu'il est tourmenté
injustement par elle,
qu'il souffre et
est entraîné vers des choses
nullement nécessaires
(car les choses qu'il réclame
sont petites et
faciles à obtenir,
et l'âme peut très bien
en jouir aussi
et passer une vie agréable,
tandis que ce que recherche l'âme
est grand et difficile à se procurer,
sans aucun profit pour la nature,
et comporte des dangers),
voyant donc ces hommes
(pour revenir à mon propos)
dans cet état,
je me suis lamenté
sur leur mode de vie
et j'ai pleuré
de ce gaspillage de temps ;
et j'ai considéré
que c'est le propre d'un homme bon,
dans la mesure où nous le sommes,
d'aider avec humanité ceux d'entre eux
qui sont de bonne composition.
Telle est la première
raison de cet écrit.
La vaine crainte
de la mort, la crainte des dieux,
je l'affirme,
bloquent beaucoup d'entre nous,
et ce qui procure
la joie véritable,
ce n'est ni les théâtres, ni ...,
ni les bains, ni les parfums
ou les onguents,
toutes choses que nous laissons
au vulgaire ; mais nous voulons
que ceux qui accusent la nature
de ne pouvoir nous être
aucunement utile,
contrôlent la nature.
C'est pourquoi, concitoyens,
même si je ne fais pas de politique,
par cet écrit je dis ces choses
comme si j'agissais,
en m'efforçant de montrer
que ce qui est utile
à la nature,
à savoir l'ataraxie, est le même
pour tout un chacun et pour tous.
Ainsi, après avoir donné
la deuxième raison
de cet écrit,
j'ajoute ce qui fait aujourd'hui
l'objet de nos études,
et j'explique
quel il est et
quelle est sa nature.
Nous nous trouvons déjà en effet
au soir de notre vie
(en raison de la vieillesse
mais sans être encore
arrivé au moment de quitter
la vie),
et nous avons voulu,
par un beau chant de remerciement
pour la plénitude
des plaisirs (sc. que nous avons connus),
afin de ne pas être pris au dépourvu,
venir dès maintenant au secours
de ceux qui sont de bonne composition.
Et si un seul, ou deux,
ou trois ou quatre,
ou cinq ou six, ou
autant que tu le veux, homme,
parmi ces gens, et bien davantage,
mais pas en nombre trop important,
étaient dans de mauvaises dispositions,
je ferais tout mon possible,
dussé-je les appeler
un par un,
pour leur prodiguer
les meilleurs conseils.
Mais vu que, comme je l'ai déjà dit,
la plupart des hommes
souffrent communément comme d'une peste
de fausses conceptions sur la réalité,
et qu'ils sont
de plus en plus nombreux
(cela est dû à leur émulation réciproque,
et l'un reçoit de l'autre
la maladie
comme les moutons), et comme
il est juste de secourir
aussi ceux qui vivront après nous
(car eux aussi
sont des nôtres, même
s'ils ne sont pas encore nés),
et qu'il convient à un ami du genre humain
de venir en aide aussi
aux étrangers qui vivent avec nous,
puis donc que
l'aide que peut apporter
cet écrit concerne
un plus grand nombre,
j'ai voulu profiter
de ce portique
pour offrir publiquement
les remèdes du salut,
que nous avons mis nous-même
entièrement à l'épreuve.
Car nous nous sommes
libéré des peurs
qui nous tenaient sans raison
enchaînés, et
parmi les souffrances,
celles qui étaient vaines, nous les avons
complètement éliminées, tandis que
les autres, les naturelles,
nous les avons minimisées,
en réduisant leur importance
au minimum
...

Voyant que la plupart des gens souffrent de fausses conceptions sur la réalité et n'écoutent pas les différents appels, importants et justifiés, que le corps adresse à l'âme, à savoir qu'il est tourmenté injustement par elle, qu'il souffre et est entraîné vers des choses nullement nécessaires (car les choses qu'il réclame sont petites et faciles à obtenir, et l'âme peut très bien en jouir aussi et passer une vie agréable, tandis que ce que recherche l'âme est grand et difficile à se procurer, sans aucun profit pour la nature, et comporte des dangers), voyant donc ces hommes (pour revenir à mon propos) dans cet état, je me suis lamenté sur leur mode de vie et j'ai pleuré de ce gaspillage de temps ; et j'ai considéré que c'est le propre d'un homme bon, dans la mesure où nous le sommes, d'aider avec humanité ceux d'entre eux qui sont de bonne composition. Telle est la première raison de cet écrit. La vaine crainte de la mort, la crainte des dieux, je l'affirme, bloquent beaucoup d'entre nous, et ce qui procure la joie véritable, ce n'est ni les théâtres, ni ..., ni les bains, ni les parfums ou les onguents, toutes choses que nous laissons au vulgaire  ; mais nous voulons que ceux qui accusent la nature de ne pouvoir nous être aucunement utile, contrôlent la nature. C'est pourquoi, concitoyens, même si je ne fais pas de politique, par cet écrit je dis ces choses comme si j'agissais, en m'efforçant de montrer que ce qui est utile à la nature, à savoir l'ataraxie, est le même pour tout un chacun et pour tous. Ainsi, après avoir donné la deuxième raison de cet écrit, j'ajoute ce qui fait aujourd'hui l'objet de nos études, et j'explique quel il est et quelle est sa nature. Nous nous trouvons déjà en effet au soir de notre vie (en raison de la vieillesse mais sans être encore arrivé au moment de quitter la vie), et nous avons voulu, par un beau chant de remerciement pour la plénitude des plaisirs (sc. que nous avons connus), afin de ne pas être pris au dépourvu, venir dès maintenant au secours de ceux qui sont de bonne composition. Et si un seul, ou deux, ou trois ou quatre, ou cinq ou six, ou autant que tu le veux, homme, parmi ces gens, et bien davantage, mais pas en nombre trop important, étaient dans de mauvaises dispositions, je ferais tout mon possible, dussé-je les appeler un par un, pour leur prodiguer les meilleurs conseils. Mais vu que, comme je l'ai déjà dit, la plupart des hommes souffrent communément comme d'une peste de fausses conceptions sur la réalité, et qu'ils sont de plus en plus nombreux (cela est dû à leur émulation réciproque, et l'un reçoit de l'autre la maladie comme les moutons), et comme il est juste de secourir aussi ceux qui vivront après nous (car eux aussi sont des nôtres, même s'ils ne sont pas encore nés), et qu'il convient à un ami du genre humain de venir en aide aussi aux étrangers qui vivent avec nous, puis donc que l'aide que peut apporter cet écrit concerne un plus grand nombre, j'ai voulu profiter de ce portique pour offrir publiquement les remèdes du salut, que nous avons mis nous-même entièrement à l'épreuve. Car nous nous sommes libéré des peurs qui nous tenaient sans raison enchaînés, et parmi les souffrances, celles qui étaient vaines, nous les avons complètement éliminées, tandis que les autres, les naturelles, nous les avons minimisées, en réduisant leur importance au minimum ...
 


Le cinquième remède : le vin…

!RONSARD, Odes II 

Amphore vin

Versons ces roses en ce vin,
En ce bon vin versons ces roses,
et buvons l’un à l’autre, afin
qu’au coeur nos tristesses encloses
prennent en buvant quelque fin.
La belle rose du printemps,
Aubert, admoneste les hommes
passer joyeusement le temps
et pendant que jeunes nous sommes
ébattre la fleur de nos ans.

Rose

Les Euménides (dans la salle)
Carpe diem … Carpe diem… Carpe diem…



 Buvons, chantons, dansons…

ION DE CHIOS (-Ve siècle) cité dans Athénée de Naucratis, Deipnosophistes , XI 463c-d

Banquet

Ἴων δὲ ὁ Χῖός φησιν·
« Χαιρέτω ἡμέτερος βασιλεύς, σωτήρ τε πατήρ τε·
ἡμῖν δὲ κρητῆρ´ οἰνοχόοι θέραπες
κιρνάντων προχύταισιν ἐν ἀργυρέοις· ὁ δὲ χρυσὸς
οἶνον ἔχων χειρῶν νιζέτω εἰς ἔδαφος.
Σπένδοντες δ´ ἁγνῶς Ἡρακλέι τ´ Ἀλκμήνῃ τε,
Προκλέι Περσείδαις τ´, ἐκ Διὸς ἀρχόμενοι,
πίνωμεν, παίζωμεν, ἴτω διὰ νυκτὸς ἀοιδή,
ὀρχείσθω τις, ἑκὼν δ´ ἄρχε φιλοφροσύνης.
Ὅντινα δ´ εὐειδὴς μίμνει θήλεια πάρευνος,
κεῖνος τῶν ἄλλων κυδρότερον πίεται. »

Ion de Chios dit :
" Salut à notre roi, notre père et notre sauveur. Que des serviteurs échansons nous mêlent le vin dans des aiguières d'argent : qu'avec ce pot d'or un autre fasse couler de ses mains le vin sur le sol de l'appartement. Faisons avec pureté de cœur des libations à Hercule, Alcmène, Proclès, aux descendants de Persée, en commençant par Jupiter. Buvons, jasons: que le chant ne cesse de la nuit. Çà, que quelqu'un danse, et qu'il prélude de plein gré à la joie; je veux dire celui à qui est destinée la charmante épouse, et qu'il boive plus largement que les autres !"

FINALE

Les Euménides (dans la salle)
Carpe diem … Carpe diem… Carpe diem…

Le Président Malissard (indigné, s’adressant au public)
Ce sont, vous l’imaginez bien, les incorrigibles épicuriens dont je suis entouré qui m’ont imposé ce final hédoniste que, pour ma part,  je trouve particulièrement indigne, indigne de cette fin de siècle, indigne de la gravité de notre association, indigne de vous qui êtes venu ce soir pour vous enrichir l’esprit et le coeur d’une science austère. Aussi bien, vais-je, comme nous le faisons depuis maintenant quarante-cinq ans, poursuivre par un exposé fort sérieux et très documenté sur un aspect important de…

Protestations des choreutes, des Euménides… La musique de Jamais le dimanche vient progressivement couvrir la voix du président et le contraint à se taire… Puis la musique baisse…

Les Euménides (elle descendent les deux escaliers, puis montent sur le scène; les choreutes se lèvent pour les accueillir)
(ton ironique) Desinit in piscem
(ton résigné) Alea jacta est…
(ton informatif) Acta est fabula… 
 — (ton impératif, vers le public) Plaudite cives…

Le Président
Bonum vinum laetificat cor hominis… ! Nunc est bibendum ! Omnes ad buffetum !

La musique de Jamais le dimanche reprend, pendant que le public sort vers le buffet.

 

FIN


Compte rendu de cette soirée par André Lingois,
paru dans le Bulletin de l’Association Guillaume-Budé de mars 2001, page 16

Le mardi 14 décembre 1999, pour marquer la fin de l'année, du siècle et du millénaire de manière festive, a eu lieu une séance inhabituelle dont l'intitulé, La Chouette vole sur les millénaires, avait quelque peu piqué la curiosité des budistes. Ceux-ci ont d'ailleurs été récompensés, puisqu'il leur a été offert, à l'issue de la soirée, un symposium, c'est-à-dire un buffet, lequel fut des plus appréciés.

La séance a été consacrée principalement à la lecture de textes traitant des différents aspects de la Grèce, de son influence sur Rome et sur notre civilisation au cours des siècles. Le président Alain Malissard, jouant le rôle du coryphée, a rappelé d'emblée l'importance de notre emblème : la chouette, animal favori d'Athéna, avec son regard brillant et acéré, est le symbole de la culture hellénique et des valeurs que notre association souhaite transmettre aux générations futures. Les textes, lus par les membres du Bureau, allaient d'Homère à Diogène d'Oenanda, de Virgile à saint Augustin, de Du Bellay à Camus et Lacarrière. Ils avaient été distribués selon trois grands thèmes — paysages et monuments, héros et héroïnes, pensée et philosophie — chaque séquence étant illustrée de diapositives et séparée par des extraits musicaux ou des intermèdes ludiques.

Le thème central donnait sa place au théâtre avec la participation de Sylvie Malissard, comédienne professionnelle, qui joua notamment une scène de l'Antigone de Sophocle, en parallèle avec une scène de l'Antigone d'Anouilh.

Cette anthologie d'une cinquantaine d'extraits n'avait la prétention d'épuiser ni le trésor des lettres antiques, ni les commentaires des modernes — de Chateaubriand à Valéry — mais d'en montrer les aspects variés, parfois antagonistes, comme, dans Thucydide, l'éloge de la démocratie et le constat désabusé de la violence guerrière, ou comme la beauté idéale conçue par Platon et le bonheur de la vie simple des chaudes journées d'été chanté par Hésiode.

Et l'on put conclure par ces vers de Sophocle: "Il est bien des merveilles en ce monde ; il n'en est pas de plus grande que l'homme".


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