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VOLTAIRE À FERNEY

article de Robert Coiplet
dans Demeures inspirées et sites romanesques, éditions de l'Illustration, tome II, 1955, p. 87-94


Voltaire s'établit à Ferney en 1758. Il le quitta en 1778 – trois mois avant de mourir – pour venir se faire couronner à Paris. Ces vingt années ont fait rêver beaucoup d'écrivains, assoiffés de connaître à la fin de leur vie un triomphe comme le sien. Anatole France se serait-il dévoué avec la même obstination à la réhabilitation de Dreyfus sans le souvenir des affaires Calas et chevalier de La Barre ? D'autres ont possédé cette sorte de magistrature en l'ayant moins cherchée, mais ils l'ont exercée avec satisfaction. Affirmerait-on que le nom de Voltaire ne les y poussait pas ? Renan, le vieil Hugo – celui-ci en eût certainement convenu – plus près de nous, Gide, dans sa démolition des conventions bourgeoises. Et Tolstoï ? Notre époque déchoit : on conçoit difficilement aujourd'hui le pouvoir d'un homme de lettres qui tint en balance celui du roi et que les rois de l'Europe consultaient. Le XVIIIe siècle a vu le règne des publicistes et des philosophes. Ils ont sapé la société qui les cajolait. Elle ne les bâtonnait que s'ils touchaient à son amour-propre, mais pas pour ses intérêts. Ils devaient toujours se méfier, ce qui explique pourquoi Ferney est à un kilomètre de la frontière suisse, à cheval sur deux pays, dans une zone mal définie, le pays de Gex, qui laissait le temps d'être averti de l'arrivée possible du bailli.

Cette complaisance de nobles sceptiques à l'égard de ceux qui révélaient leurs tares eut pour conséquence la Révolution. Les circonstances ont peu changé. La bourgeoisie de notre temps s'engoue d'écrivains de plus ou moins de talent, mais heureux de détruire ce qui justifie sa raison d'exister. Elle va chaque jour, en riant et en applaudissant, vers la fin du spectacle, où on lui coupera la tête. Ce doit être une loi de la civilisation.

Ferney, aujourd'hui Ferney-Voltaire, est un joli bourg, un peu guindé, qui se ressent du voisinage de la Suisse. Des rues propres, beaucoup plus qu'on ne les trouvera au delà du col de la Faucille, qui peut être pris comme la frontière géologique. Vient-il beaucoup de touristes à Ferney ? De magnifiques voitures, généralement américaines, filent sans s'arrêter sur la route de France qui forme la rue centrale. Ferney n'est pas un relais ; c'est presque la frontière, et la cuisine n'y commande pas de halte particulière. Des hôtels aux vieux noms, qui rappellent Topfer autant que Voltaire, ornent une petite place au milieu de laquelle est une fontaine surmontée du buste du philosophe. Celui-ci a aussi une statue  en pied sur une avenue qui conduit à l'hôtel de ville. Il est représenté en promeneur, comme I'est à Paris, à côté du Panthéon, Jean-Jacques Rousseau, qu'il a tant détesté, qui le lui a rendu et qui a fini par l'emporter sur lui.

La première chose que l'on voit en passant la grille n'est pas le château, qui est pourtant devant vous, c'est la chapelle édifiée par Voltaire, qui se trouve à gauche de l'entrée, sur une élévation du terrain. Elle était autrefois hors du domaine, qui était moins étendu. Les yeux cherchent tout de suite la dédicace : Deo erexit Voltaire, que certains ont jugée scandaleuse, on ne sait ponrquoi. D'autres y ont vu une inconséquence venant de l'homme qui terminait ses lettres par la formule : écrasons l'infâme. L'infâme n'était pas Dieu, mais toutes les formes d'Église. Voltaire était trop prudent pour rompre avec tout le monde ; il gardait Dieu. Nous le verrons, à Colmar, en 1754, faire ses Pâques, geste que tous guettaient, mais ses ennemis plus que les autres afin de l'accabler s'il ne t'avait pas fait. ll montra partout son bulletin de confession. Il faut savoir céder à l'inévitable et Voltaire fut en cela très adroit.

Le domaine de Ferney, situé sur les premières hauteurs qui dominent la plaine d'alluvions du lac de Genève, a la forme d'un quadrilatère à peu près régulier, clos de murs. Le château est dans la partie la plus proche de la route de Genève, à laquelle le relie une avenue. Parallèle à cette route, il se présente de profil sur la vallée. La chapelle est devant la façade principale. L'autre façade est séparée du parc par une terrasse. Cette terrasse, bordée sur la gauche d'une balustrade, domine une seconde terrasse sans caractère, ornée de statues modernes, après laquelle sont des prés plantés d'arbres fruitiers s'étendant jusqu'au mur d'enceinte. Ces décrochements successifs de terrains dégagent la vue sur les Alpes de Savoie, que, par temps clair, le mont Blanc domine. C'est à peu près le plan de Versailles du côté de la terrasse qui surplombe l'orangerie et la perspective de la pièce d'eau des Suisses, Le parc qui s'ouvre en face du château a, lui aussi, des aspects qui font penser aux allées ombreuses de Versailles. Un bassin au centre duquel un enfant joue, assis sur un dauphin, de beaux arbres qui se reflètent, une avenue au fond obscur, c'est un peu une allée des Saisons à Versailles. Il est difficile de dire si tout cela a beaucoup changé depuis Voltaire ; les gravures qui représentent l'extérieur du château comme celles qui en montrent les chambres sont nombreuses, mais il n'y en a pas deux qui se ressemblent.

De la terrasse, au second plan, après les vergers. on voit les maisons du village, et, sur la limite des terrasses et du jardin, deux lignes de peupliers, orientées en direction du lac, marquent l'avenue qui eût conduit, en cas de danger, Voltaire à la frontière. Elle commence après le mur du parc et traverse des prés appartenant aussi au château. Des vaches y dorment, qui dépendent de la ferme, l'une des deux fermes de Ferney, la moins intéressante, celle dite des vaches, située dans le village sur la route transversale. Ce quartier est celui de Ferney où subsistent en plus grand nombre les maisons qui datent de Voltaire, terminées en greniers à sécher le chanvre. Sur la rue principale les maisons ont été modifiées par les arrangements contemporains. Il ne reste que le souvenir des créations de Voltaire : la poterie, qui subsiste, mais sous une forme moderne qui ne lui doit plus rien ; les ateliers de bas de soie, qui l'occupèrent autant que sa ferme d'étalons, qui fut une vraie manie. Pour placer les produits de ses ateliers, il envoya des bas à la duchesse de Choiseul en lui demandant de les montrer à toute la Cour. Il en expédia à l'impératrice de Russie, en même temps que des montres. Les montres de Ferney coûtaient 18 louis, au lieu de 40 qu'on les eût payées à Paris. Il en envoyait aussi au sultan, avec qui Catherine était en guerre. Voltaire eut toujours le sens du commerce ; sa fortune, qui était considérable, venait plus des fournitures de guerre que des belles-lettres. Il fut associé aux frères Paris dans le ravitaillement des armées. On connaît un règlement de 600 000 francs que lui fit Paris-Duverney à la fin de la guerre de la succession de Pologne. On connaît aussi les gains qu'il fit avec d'Alembert sur la loterie,  dont le mathématicien avait démonté le mécanisme et trouvé les faiblesses. En outre, on n'ose dire enfin, il prêtait aux grands, à fonds perdus, contre une rente viagère au taux moyen de 10 %.

Ces moyens expliquent l'aisance de sa vie à Ferney et l'abondance qu'il répandit autour de lui, les dotations comme les créations d'industries nouvelles. On découvre à Ferney un Voltaire âpre au gain et bon dans l'usage qu'il en fait :  « L argent est fait pour circuler, qui le garde est mauvais citoyen. » C'est l'idée qui inspire le capitalisme ; il l'explique avant que celui-ci soit inventé. Il ne pense pas aux misères, les guerres, le travail mal rétribué, sur lesquels le profit s'établit. Il ne voit que la réussite de ses entreprises et le bien qu'il répand avec la tolérance.

Quand il arriva à Ferney il sortait de l'une des crises les plus graves de sa vie, qui en connut beaucoup. Mme du Châtelet était morte en 1749 ; le coup lui fut plus dur qu'on ne l'admet. Il se rapprocha de sa nièce, Mme Denis, dont le règne ne commencera vraiment qu'à Ferney. Il hésite ; Louis XV ne l'aime pas ; la protection de Mme de Pompadour, qui lui était assurée, se fait plus lointaine ; la marquise ne se sent pas assez solide devant les dévots pour se compromettre un peu plus, et elle lui préfère Crébillon.  C'est la vraie raison du départ pour la Prusse, départ devant lequel il avait hésité du vivant de Mme du Châtelet. On sait comment finit l'aventure : un monarque hautain qui fait sentir son joug et un écrivain qui a peine à cacher sa supériorité intellectuelle. Le chapitre est connu et ce n'est pas notre sujet. Il renvoie à Frédéric sa clef de chambellan et sa croix ; Frédéric les lui rend, mais lui demande de partir. À Francfort on l'arrête pour fouiller ses bagages. Mme Denis est venue au-devant de lui : ils sont tous les deux mis en prison. Ils passent à Strasbourg, affolés. Voltaire pense que, à Colmar, il pourra faire imprimer l'ouvrage qu'il achève, les Annales de l'Empire, et regarde du côté de Paris. En vain, là-bas, les dévots sont déchaînés : on vient de publier, fourberie de Frédéric, une prétendue Histoire universelle qu'il a peine à désavouer ; et, pour comble, des copies de la Pucelle sont mises en circulation. Le roi « ne désire pas que M. de Voltaire rentre à Paris ».

Il achète, à Genève, une maison, « sur Saint-Jean »., ce seront les Délices, dont on a fait un musée en 1954, précédant en cela Ferney, qui devra l'imiter s'il tient à son bon renom. Genève est encore incertain : l'Essai sur les mœurs, qui vient d'être imprimé, contient l'apologie de Michel Servet. On n'est en sûreté que chez soi. Il acquiert le comté de Tournay et la terre de Ferney. Ferney prendra bientôt le pas sur Tournay : « J'appuie ma gauche au mont Jura, ma droite aux Alpes, et j'ai le lac de Genève au-devant de mon camp ; rampant ainsi d'une tanière dans l'autre, je me sauve des rois et des armées. » Telle est l'origine de Ferney.

Sous le règne de Voltaire, ce fut un monde – monde étrange, intelligent et dévoré de petitesses, élégant, et en même temps sans ordre et cynique, celui dont le Neveu de Rameau donne l'image. Voltaire vivait entouré de visiteurs de mérite et de parasites. Sur ce microcosme du XVIIIe siècle, on a le témoignage saisissant des dessins de Huber.

Il reste peu, certains disent qu'il ne reste rien, du séjour de Voltaire à l'intérieur du château. Autant que les gravures qui représentent la vue des façades, celles qui montrent la chambre de Voltaire et son salon se contredisent. La plus véridique paraît être celle de Last. On y voyait le portrait de la grande Catherine et le pastel de La Tour. Le cénotaphe, qui ne contint jamais son cœur, à quoi il était destiné, est présenté tantôt dans la chambre, tantôt dans le salon. Il en est de ce cénotaphe comme de l'ormeau qu'on disait avoir été planté par lui du côté de la ferme des étalons. Il change de place selon les relations des voyageurs, et rien ne prouve que celui que l'on montre aujourd'hui soit l'ormeau de Voltaire. En 1954 il était malade et on devait l'abattre lors de l'hiver suivant. On le regardait avec mélancolie en pensant que, sans doute, Voltaire avait pu le voir, même s'il ne l'avait pas planté, tant il est vieux.

Les peintres et les sculpteurs se succédaient à Ferney. Voltaire était un modèle complaisant, quitte à crier ensuite. Il cria contre Vivant Denon, qui avait dessiné un Déjeuner de Voltaire dans son lit qu'il jugea offensant et ridicule. L'est-il vraiment ? Représentée assise à côté de lui, Mme Denis est telle que la chronique de Ferney la décrit, une grosse dame de courte taille, bonasse, au moins d'apparence.

Le vrai dessinateur de Ferney reste Huber. Il était Suisse, et s'attacha à Voltaire quand celui-ci s'établit à Genève. Lié avec Joseph de Maistre, avec Grimm et Mme d'Épinay, il n'était pas quelconque.

Les silhouettes et les ombres étaient à la mode. Huber exécuta un grand nombre de découpures qui représentent non seulement des personnages, mais des scènes de la vie de Ferney : Voltaire dans la ferme à étalons, montrant l'un d'eux en fonction aux dames faussement scandalisées ; Voltaire et ses paysans ; Voltaire plantant des arbres ; le lever de Voltaire dictant à son secrétaire en passant sa culotte, sujet qui eut de nombreuses répliques ; Voltaire jouant aux échecs ou jouant la comédie ; Voltaire corrigeant un cheval qui rue. Beaucoup de ces tableaux sont aujourd'hui au musée de I'Ermitage, à Leningrad. Malgré leur inspiration souvent vulgaire, ils restent pour I'histoire de Ferney des documents semblables à ce que donnerait aujourd'hui la photographie.

Le Voltaire qu'ils peignent est celui que lui-même décrivait : un squelette, un malade à deux doigts de la mort, mais plus vivant que tous ceux qui l'entourent. Un visage détruit et pétillant d'intelligence. L'homme qui couvrait l'Europe de ses écrits de circonstance. Le journaliste de génie.

Ferney conserve le pastel de La Tour, daté de 1736, quand Voltaire avait quarante ans. On n'est plus certain que ce soit I'original ; on y voit une réplique. Voltaire en avait fait tirer une miniature destinée à une bague de Mme du Châtelet. Quand celle-ci mourut en couches, des œuvres de Saint-Lambert, Voltaire chargea un domestique d'enlever le portrait de la bague. On ouvrit celle-ci, mais ce fut le portrait de Saint-Lambert qu'on trouva.

La vocation de Saint-Lambert est remarquable. L'auteur des Saisons prit Mme du Châtelet à Voltaire, et Jean-Jacques Rousseau essaya vainement de lui prendre Sophie d'Houdetot ; il eut plus de génie en amour que dans ses livres.

Voltaire, comme tous les grands nerveux, était plus brillant le soir que le matin. Le voyageur anglais Moore et le prince de Ligne le montrent inquiet et mécontent, ne commençant à être aimable qu'à partir de midi. Il y avait toujours deux  ou trois personnes venues de Paris qui restaient pendant un mois ou six semaines, aussitôt remplacées par d'autres. Au total, douze ou quinze personnes, à table, où lui-même ne paraissait pas toujours. Il était éclatant au souper, applaudissant à l'esprit des autres, montrant un faible pour les histoires dirigées contre le clergé. Il avait pourtant son jésuite personnel, le Père Adam, qui resta treize ans à Ferney. On s'est demandé si le Père Adam avait été un imposteur placé par les ennemis de Voltaire auprès de celui-ci. Il est plus probable que sans le savoir il servait de protection à Voltaire, soucieux de se garder du côté de la religion : un chapelain qui disait la messe dans « son église ». Il eût été difficile de lui demander plus.

Le Père Adam était ausai son partenaire aux échecs, où il gagnait souvent. Voltaire lui lançait les pièces du jeu à la tête, furieux d'avoir perdu la partie et d'avoir perdu une heure, alors qu'il avait tant à travailler.

L'époque de Ferney est celle du Dictionnaire philosophique, en réalité composé d'œuvres qui ne furent rassemblées qu'assez tard. Voltaire écrivit aussi, à Ferney, l'Ingénu, l'Homme aux quarante écus, Jeannot et Colin, la Princesse de Babylone. Mais l'essentiel de cette littérature est polémique, faite de brochures et de pamphlets. C'est à Ferney, en 1762, que Voltaire commença de s'intéresser à Calas, un marchand calviniste de Toulouse, roué et brûlé en 1761, accusé faussement d'avoir tué son fils parce que celui-ci voulait se faire catholique. Voltaire intéressa à sa cause Choiseul, le roi de Prusse et Catherine II. Calas fut réhabilité en 1766, « malgré l'obstination de quelques personnes dévotes, qui soutenaient hautement qu'il valait mieux laisser rouer un vieux calviniste innocent que d'exposer huit conseillers de Languedoc à convenir qu'ils s'étaient trompés ». En 1761, Calas ; en 1766, le chevalier de La Barre. Voltaire fut moins heureux. Dix ans de lutte ne purent obtenir la réhabilitation du jeune homme de dix-neuf ans, décapité et brûlé pour n'avoir pas salué une procession. L'inscription de la statue, qui n'existe plus, d'ailleurs, devant le Sacré-Cœur, à Paris, était exacte. Voltaire eut peur ; sur le même bûcher que le chevalier on avait brûlé le Dictionnaire philosophique, et le chancelier Pasquier dit, au Parlement de Paris, que le jeune homme avait puisé son impiété dans les ouvrages des philosophes, dont Voltaire.

Nous avons déjà vu passer Mme Denis. La nièce célèbre de Voltaire était née Mignot, sœur de l'abbé que Voltaire aimait beaucoup, celui qui transporta en carrosse son corps à Scellières, pour le faire inhumer en terre chrétienne malgré les défenses. Mme Denis, jeune, était boullotte et piquante. En vieillissant, elle devint une grosse femme. Voltaire l'avait mariée, jadis, à Denis, officier au régiment de Champagne. Elle aimait les beaux hommes et, à Ferney, ne s'en priva pas. On ignore beaucoup de choses sur les relations de Voltaire et de sa nièce. En 1715 il exprimait le désir de passer avec elle les dernières heures de sa vie et de mourir entre ses bras. Elle avait alors trente-sept ans. Mme d'Epinay disait qu'elle était à mourir de rire : toute ronde, laide et bonne, menteuse et sans méchanceté. Plus tard son caractère s'aigrit ; les disputes de Voltaire et de sa nièce furent innombrables. Ferney avait été acheté à son nom ; elle refusa ensuite la contre-lettre qu'elle avait promis d'écrire. Elle régentait Ferney, prenant le pas sur les autres femmes de la cour de Voltaire. Mme D'Epinay disait encore qu'elle adorait son oncle, en tant qu'oncle et en tant qu'homme. Des lettres découvertes en 1938 ne laisseraient aucun doute sur ce point. Elle partagea les malheurs de son oncle lors du retour de Prusse ; il se peut qu'ils aient cherché l'un près de l'autre l'oubli de leurs épreuves.

Voltaire aimait à s'entourer de jeunes femmes, comme il aimait à s'entourer de tableaux qu'il recommandait de choisir parmi « les plus immodestes ». Parmi ces jeunes femmes il y eut « Belle et Bonne », la fille charmante, de dix-huit ans, d'un officier pauvre qui avait douze enfants à élever, Varicourt. On s'éprit de sa jeunesse et on la maria au marquis de Villette, un débauché à qui cet amour fit trouver la sagesse. C'est à Paris, chez les Villette, qu'en 1778 Voltaire descendit et mourut, dans la maison du quai des Théatiens, qui existe toujours, aujourd'hui sur le quai Voltaire, au coin de la rue de Beaune.

D'autres jeunes femmes embellirent la vieillesse de Voltaire : la femme de La Harpe, gracieuse et tendre ; celle du marquis de Florian, oncle du fabuliste. Il faut dire les deux femmes, car Florian devenu veuf de Mme de Fontaine, seconde nièce de Voltaire, qu'il avait beaucoup aimée, épousa à Ferney une autre protégée du patriarche, Angélique Rilliet, qui était divorcée. Malgré ses efforts, qui s'adressèrent jusqu'au cardinal de Bernis, alors ambassadeur à Rome, Voltaire ne put leur obtenir de dispense, et l'union dut être célébrée par un pasteur.

Il y eut aussi Marion, la nièce de Corneille, dont le peu d'esprit causa des déceptions autant que sa parenté, qui se découvrit incertaine. Voltaire lui apprit l'orthographe et la dota du produit des Commentaires sur Corneille, qui procurèrent 40 000 livres, auxquelles il en ajouta 20 000.

Quittons Ferney après un dernier regard sur les lieux que Voltaire a pu voir et qui sont devenus si différents. La charmille reste en partie, où il se retirait au fort de la chaleur. Elle encadrait une pelouse, son « cabinet », où l'on avait ordre de le laisser seul. Hors du parc, à l'opposé du village, se voit la deuxième ferme, celle de ses étalons et des expériences auxquelles il conviait les dames. On montre de ce côté, sur le mur extérieur, un nom et une date gravée dans le crépi du mur : Tolstoï, 1900 ; on la donne en consolation aux visiteurs éconduits comme la preuve qu'un Tolstoï est resté aussi à la porte. Mais Tolstoï n'est plus venu en France après 1861, et si l'histoire est vraie elle ne peut concerner qu'un de ses descendants. Le parc finit sur un chemin encaissé entre des murs et des taillis que Voltaire avait fait planter pour masquer la vue à son voisin qu'il n'aimait pas, le banquier genevois Mallet. Il nommait cet obstacle : mon cache-Mallet. En descendant le chemin. on retrouve l'allée de peupliers, d'où l'on a une dernière vue du château, se présentant de profil sur la deuxième terrasse. Les prés plantés de pommiers remplacent les vignes du temps de Voltaire, qui ne donnaient qu'un petit vin, bien qu'il eût fait venir des plants de Corton.

Des vignes, des élevages de vers à soie, l'industrie du bas, I'horlogerie, la poterie : Ferney devait tout à Voltaire. Dans ces promenades, où nous cherchons l'homme sous l'écrivain, nous sommes quelquefois déçus. À Ferney, on découvre un Voltaire humain.

Robert Coiplet, dans Demeures inspirées et sites romanesques, éditions de l'Illustration, tome II, 1955, p. 87-94


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