ROMAIN ROLLAND & CLAUDE TILLIER
À CLAMECY
(Nièvre)
• Claude Tillier
• Romain Rolland
• Romain Rolland chantre de son pays natal
• Mon Oncle Benjamin et Colas Breugnon
CLAUDE TILLIER
Claude Tillier est né en 1801 à Clamecy. Bachelier en 1820, libéré du service militaire en 1827, marié en 1828, il fut instituteur privé à Clamecy pendant douze ans. Mais ses idées subversives et ses propos caustiques déplurent à la bourgeoisie locale qui lui retira peu à peu ses enfants.
Tillier se consacra alors au journalisme satirique, en particulier, à partir de 1841, dans L'Association, un journal de Nevers. Il écrivit également des Pamphlets contre des personnalités politiques et religieuses de la région. C'est alors qu'il composa le roman qui devait lui permettre de survivre dans la postérité, Mon Oncle Benjamin.
Malade, il vint une dernière fois à Clamecy et mourut à Nevers en octobre 1844.
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Le quartier de Clamecy habité par Tilliers; au pied de l'ancien château, dont le café des Colonnes était voisin. |
"Ma mère rêve peut-être de moi dans son petit jardin, en arrosant ses fleurs…" Sur cette place étroite, au-dessus d'un bras du Beuvron, se trouvait ce petit jardin. |
Romain Rolland rappelle que son bisaïeul, le notaire, avait bien connu Tillier : "Bien que le vieux notaire, devenu gros bourgeois, seigneur de son village, manifestât d’abord un certain dédain protecteur pour le “sieur Tillière”, instituteur bohème et atrabilaire, à peine eût-il lu les fameux Pamphlets sur Sainte-Flavie, sur Mgr Dufêtre et sur le refus de sépulture qu’il s’emballa pour lui. Il fut un des premiers souscripteurs et il célébrait publiquement les Pamphlets à Clamecy, dans le café des Colonnes, où il fut le témoin de bagarres à la Scarron entre le violent Tillier et ses contradicteurs. Il en décrit une, après avoir fait essuyer ses souliers inondés par la lampe pleine d’huile que Tillier avait jetée à la tête d’un adversaire".
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Le monument de Claude Tillier à Clamecy
ROMAIN ROLLAND
Romain Rolland est né à Clamecy en 1866. Quand il eut 14 ans, ses parents se sont installés à Paris pour lui permettre de faire ses études. Normalien en 1886, agrégé d’histoire en 1889, il a été membre de l’Ecole française de Rome. Docteur ès lettres, il enseigna surtout l’histoire de l’art et de la musique. Pourtant il n'aimait pas l'enseignement et était plutôt un homme d'écriture.
Entre 1903 et 1912, il se consacra à un grand roman, Jean-Christophe. Puis, étant revenu au pays natal et ressentant "un besoin invincible de libre gaieté gauloise", il écrivit, en 1913, un roman de verve bourguignonne, Colas Breugnon (qui ne sera publié qu'en 1919), dans lequel il exprime toute sa philosophie de la vie. Il passa tout le temps de la guerre de 14 en Suisse, publiant, pour condamner cette guerre, une série d’articles sous le titre Au-dessus de la mêlée (1915), ce qui lui valut le Prix Nobel de Littérature, mais aussi la haine de tous les nationalistes. Il salua l'avènement du socialisme en Russie, se lia avec Gorky, avec Gandhi, avec Tagore. Il prôna la "fraternité universelle des âmes" et devint une sorte de maître à penser de la gauche. En 1937, il acheta une maison à Vézelay. Pendant l'Occupation, il y resta dans une solitude silencieuse, continuant son oeuvre d'écriture. Il mourut à Vézelay en 1944. Sa tombe est à Brèves.

La maison de Brèves
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La maison de Clamecy, devenue musée Romain Rolland
ROMAIN ROLLAND CHANTRE DE SON PAYS NATAL
Voici un an, je suis revenu planter ma tente dans le pays de mon enfance ; et je savoure les harmonies de ses vastes et sereins horizons, les douces vagues des collines bleues, les rivières claires qui serpentent à travers prés, entre leurs haies de peupliers et les joyaux d'architecture qu'y ont semés les siècles de la vieille France et de Rome auguste. Mais cette musique ne parlait pas à mon enfance, comme je l'entends aujourd'hui.
Clamecy, vieille petite ville endormie, qui mire son visage ennuyé dans l'eau trouble d'un canal immobile ; autour, champs monotones, terres labourées, prairies, petits cours d'eau, grands bois, champs monotones... Nul site, nul monument, nul souvenir. Rien n'est fait pour attirer. Tout est fait pour retenir. Il y a dans cette torpeur et cet engourdissement une secrète force. L'esprit qui les goûte pour la première fois en souffre et se révolte. Mais celui qui, depuis des générations, en a subi l'empreinte, ne saurait plus s'en déprendre ; il en est pénétré ; cette immobilité des choses, cet ennui harmonieux, cette monotonie, ont un charme pour lui, une douceur profonde, dont il ne se rend pas compte, qu'il dénigre, qu'il aime, qu'il ne saurait oublier. Clamecy, ville des beaux reflets et des souples collines... Autour de toi, tressées, comme les pailles d'un nid, s'enroulent les lignes douces des coteaux labourés. Les vagues allongées des montagnes boisées, par cinq ou six rangées, ondulant, mollement ; elles bleuissent au loin : on dirait une mer. Mais celle-ci n'a rien de l'élément perfide qui secoua l'Ithacien Ulysse et son escadre. Pas d'orages. Pas d'embûches. Tout est calme. A peine çà et là un souffle paraît gonfler le sein d'une colline. D'une croupe de vagues à l'autre, les chemins vont tout droit, sans se presser, laissant comme un sillage de barque. Sur la crête des flots, au loin, la Madeleine de Vézelay dresse ses mâts. Et tout près, au détour de l'Yonne sinueuse, les roches de Basserville pointent entre les fourrés leurs dents de sangliers. Au creux du cercle des collines, la ville, négligente et parée, penche, au bord de ses eaux, ses jardins, ses masures, ses haillons, ses joyaux, la crasse et l'harmonie de son corps allongé, et sa tête coiffée de sa tour ajourée…
Ce qui lie d'une étreinte invincible, c'est l'obscure et puissante sensation, commune aux plus grossiers et aux plus intelligents, d'être depuis des siècles un morceau de cette terre, de vivre de sa vie, de respirer son souffle, d'entendre battre son cœur contre le nôtre, comme deux êtres couchés dans le même lit, côte à côte, de saisir ses frissons imperceptibles, les mille nuances des heures, des saisons, des jours clairs ou voilés, la voix et le silence des choses. Et ce ne sont pas les pays les plus beaux, ni ceux où la vie est la plus douce, qui prennent le cœur davantage, mais ceux où la terre est le plus simple, le plus humble, près de l'homme, et lui parle une langue intime et familière.
Mon ciel gris, un peu fané ; les grandes ombres des nuages qui passent sur les champs, les vastes plaines blondes aux moissons endormies ; les villages de chaume, comme des nids d’alouette, cachés parmi les blés ; le lent mugissement des bœufs blancs aux beaux yeux, couchés dans l’herbe haute des pariries closes de haies en fleurs ; les peupliers chantant sur le bord des eaux claires, le dôme des noyers aux feuilles odorantes… O Morvan, collines bleues, rivières transparentes, saules de pâle argent, comme un ruisseau léger ; voûtes profondes des forêts ; auguste bourdonnement des cloches de Vézelay, qui dresse sur son roc, au-dessus de la plaine, sa sainte cathédrale aux deux puissantes tours ; chant lointain qui me vient de mon doux Nivernais !…
MON ONCLE BENJAMIN et COLAS BREUGNON
• MON ONCLE BENJAMIN
Le roman est d’abord une galerie de portraits de gens bien connus dans la région, mais transposés au XVIIIe siècle : tout le monde pouvait reconnaître l’avocat Page, le poète Milletot-Rateau, le juge Paillet, le marquis de Cambis, Manette l’aubergiste, Thomas-François Bellin qui était officier de santé à Corvol, etc.
Nous sommes en 1745. Benjamin Rathery est, à Clamecy, un médecin bon vivant d’une trentaine d’années. Sa sœur, mère de cinq enfants après six ans de mariage, le pousse à se marier. Elle choisit pour lui Arabelle, la fille du médecin de Corvol, M.Minxit, qui « consulte les urines ». Mais Arabelle s’est entichée d’un courtisan assez ridicule, M. de Pont-Cassé, qui provoque Benjamin en duel. Benjamin réussit à le désarmer grâce à une botte que lui a enseignée un vieux sergent revenant de la bataille de Fontenoy. Arabelle, enceinte, s’enfuit avec son séducteur, qui est tué au cours d’une altercation avec un passant. Elle-même trouvera la mort lors d’un accouchement prématuré. Son père mourra de chagrin après avoir organisé un dîner avec tous ses amis. Benjamin héritera de sa maison et de dix mille francs de rente.
Georges Brassens disait : "Quiconque n'a pas lu Mon Oncle Benjamin ne peut se dire de mes amis".
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Corvol l'Orgueilleux |
La maison de M. Minxit à Corvol |
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La route de La Chapelle, à Moulot, où Tillier place l'auberge de Manette |
Les pentes de Saint-Pierre-du-Mont, que dévale Benjamin après sa mésaventure avec M. de Cambyse. |
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La Croix-des-Michelins, où Benjamin se bat en duel avec M. de Pont-Cassé. |
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LE FILM
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En 1969, Edouard Molinaro a adapté le roman pour le cinéma, avec Jacques Brel (Benjamin), Rosy Varte (sa sœur), Claude Jade (Manette), Bernard Blier (Cambyse), Armand Mestral, Paul Frankeur… Le dénouement du film est différent. Arabelle épousera M. de Pont-Cassé ; Benjamin, lui, banni de Clamecy parce qu’il a humilié le seigneur du pays, M. de Cambyse, part sur les routes avec Manette, la fille de l’aubergiste de Moulot, et le jeune Gaspard. |
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• COLAS BREUGNON
Nous sommes en l'année 1616. Colas Breugnon a 50 ans. Après avoir parcouru le monde, il s'est installé à Clamecy. Sa grande affaire est de goûter la vie. Il a une femme, grondeuse et courageuse, une fille, mariée, qui lui ressemble, une petite fille, Glodie, une maison sur les bords du Beuvron, "à l'entrée du faubourg, de l'autre côté du pont", un métier, celui de sculpteur sur bois. Son optimisme est celui de Rabelais et de Montaigne. Mais ses idées sont aussi celles des "philosophes" qui naîtront au siècle suivant.
Faisant partie d'une ambassade envoyée par les Clamecycois au château d'Asnois, où séjournent deux courtisans, il se lance dans un éloge du peuple et une critique du parasitisme des nobles. Ses amis sont le curé Chamaille, le notaire Paillard, unis avec lui dans la condamnation de tout fanatisme et de toute hypocrisie. Ce sont aussi tous les badauds de Clamecy, ceux qui passent leurs journées "les fesses incrustées sur le rebord des ponts" à regarder le monde et tout ce qui "réjouit les yeux".
Mais une épidémie de peste survient. Colas se retire dans une bicoque isolée en compagnie de bons livres, acceptant la mort. Celle-ci ne veut pas de lui, mais elle lui prend sa femme. Et ses voisins, stupidement, brûlent sa maison. Alors Colas, jusque là individualiste impénitent, se met au service de la petite cité qu'il veut sauver du désordre. Il se fait "capitaine de Clamecy" et oblige les hésitants et les couards à prendre leur destin en main. Puis il encourage les bons bourgeois de la ville à faire la nique à leur duc, au cours d'une liesse collective encouragée par une vendange pléthorique.
Pourtant la vieillesse est là: Colas doit accepter de vivre dans la maison de sa fille, entouré de livres, en particulier d'un Plutarque, qui vont lui apprendre à préserver sa liberté dans la dépendance.
Le livre se clôt à l'Epiphanie: le roi Colas boit, il sait que son temps est révolu ; mais il est heureux…
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Le terroir où se situent les romans de Claude Tillier et de Romain Rolland |
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MON ONCLE BENJAMIN |
COLAS BREUGNON — ASNOIS : château de la "sérénade" BRÈVES : presbytère du curé Chamaille CUNCY : château du seigneur Philbert DORNECY : maison du notaire Paillard |
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Breugnon, près de Clamecy |
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L'un des ponts de Villiers-sur-Yonne que l'enfant traversait la nuit pour aller à Brèves avec son père. |
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