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CONFÉRENCES DONNÉES
DANS LA HUITIÈME DÉCENNIE 2024-2034
3 octobre 2024
L'humanisme renaissant, ses racines et ses aspirations
par Franck LESTRINGANT
L'humanisme, terme du XIXe siècle, désigne un mouvement culturel européen, littéraire et philosophique, des XVe et XVIe siècles, période qui correspond à la Renaissance.
Les principales figures de l'humanisme comme mouvement littéraire sont, en France, Rabelais (vers 1494–1553), Marot (1496–1544), Montaigne (1533–1592) et les poètes de la Pléiade. Le néerlandais Érasme (1467–1536) est cependant l'auteur qui incarne le plus, comme symbole, l'humanisme européen.
L'humanisme se caractérise avant tout par le statut qu'il confère aux sources antiques. Les grands auteurs de l'Antiquité grecque et latine (par exemple Platon, Aristote, Cicéron, Plutarque, Homère, Virgile, etc.) deviennent des modèles à imiter ; la redécouverte et l'appropriation de ces œuvres s'accélère.
Ce « retour » aux sources antiques est favorisé par les bouleversements que connaît l'Europe de la Renaissance, qui naît dans l'Italie du XIVe siècle. À côté des peintres qui s'inspirent de la mythologie antique, ou des érudits qui veulent renouveler le savoir, des auteurs italiens (Boccace, Dante, Pétrarque) ont initié, en littérature, ce mouvement d'imitation des « Anciens » (notamment Virgile ou Horace). Vers 1450 ensuite, l'Allemand Gutemberg (1400–1468) perfectionne l'imprimerie en inventant les caractères métalliques mobiles, ce qui permettra une beaucoup plus grande diffusion du livre et donc des savoirs. Enfin, la rétractation de l'Empire byzantin, héritier de l'Empire romain et porteur de sa culture greco-latine, puis sa chute finale à la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453, favorise le transfert des savoirs antiques vers l'Italie et donc vers l'Europe.
Les textes des Anciens sont connus, par les humanistes, en langue originale. Les lettrés apprennent le latin, la langue savante de l'époque, mais aussi le grec et l'hébreu. Ils traduisent les textes et veulent en retrouver la forme originelle. On revient directement à la source en écartant, parfois, les commentaires et les erreurs de traduction du Moyen Âge. Ce dernier est érigé en repoussoir. Le mythe du Moyen Âge, barbare, gothique, sombre, naît à cette époque.
Ce retour aux sources sert un idéal : la place centrale conférée à l'homme dans la réflexion savante. Humanisme vient du latin humanus « humain », et humanitas signifie « culture ». L'effervescence intellectuelle de l'âge humaniste se traduit par un optimiste général et une foi dans l'homme qui, par l'éducation, peut s'améliorer. On se soucie de son sort et de son bonheur. L'Anglais Thomas More (1478–1535) invente notamment L'Utopie (1516), un projet de cité idéale et bien réglée.
La « découverte » de l'Amérique nourrit le renouvellement intellectuel européen. Les lettrés de l'Europe se passionnent pour les récits de voyages des colons et explorateurs. La figure de l'Amérindien, le « bon sauvage », pousse une interrogation sur l'Autre, l'homme préservé des vices de la civilisation, et sur le Même, l'humanité qui nous lie à cette homme (Les Cannibales de Montaigne).
Cette interrogation est critique de la société : les Essais de Montaigne contiennent une dimension subversive. C'est aussi le cas chez Rabelais qui, dans Pantagruel (1532) et Gargantua (1534), moque la société de son temps. Dans son Discours sur la servitude volontaire (1576, posthume), Étienne de la Boétie (1530–1563), ami de Montaigne, formule l'une des premières grande critique moderne du pouvoir.
Enfin, l'Europe humaniste est une Europe chrétienne. La même démarche, appliquée aux textes des Anciens, est utilisée sur le texte biblique : on veut revenir au texte originel et se libérer des lectures traditionnelles. Cette tendance est contemporaine au développement de la réforme protestante duquel nombre d'humanistes se sentent proches. En France, Lefevres d'Étaples (1460–1536) traduit les Évangiles à partir de la Vulgate latine mais à l'aide de corrections grecques. En Allemagne, Martin Luther (1483–1546), réalise en 1522, à partir des textes originaux, la première traduction en allemand de la Bible.
15 novembre 2024
Jusqu'à ce que la mort s'ensuive, sur une page des Misérables
par Olivier ROLIN
Ancien élève de l'ENS et diplômé en lettres et philosophie, collaborateur à Libération et au Nouvel Observateur, Olivier Rolin est essentiellement écrivain, écrivain-voyageur, arpenteur des quatre coins du monde. Il est l'auteur de 17 romans et de récits géographiques ou essais. Prix Femina pour Port Soudan en 1994 et France Culture pour Tigre en papier en 2003, en 2014 prix du Style pour Le Météorologue, grand prix de littérature de l'Académie française pour son œuvre et sujet d'un grand dossier dans la revue Europe.
Il présente son livre Jusqu'à ce que mort s'ensuive (Gallimard 2024) récit à la fois historique et romanesque à partir d'une digression du début de la 5ème partie des Misérables : Hugo y décrit en quelques pages l'insurrection et les barricades moins connues de 1848 sous la 2ème république, les Misérables se passant dans les années 30 sous Louis Philippe. Le passage évoque deux hommes réels, Emmanuel Barthélémy et Frédéric Cournet, chacun responsable d'une barricade. Une documentation méticuleuse et rigoureusement respectée en tous points – jusqu'aux propos tenus par les protagonistes et aux manques impossibles à combler – définit la méthode revendiquée par l'auteur et qu'on retrouve dans beaucoup de ses textes. Il s'agit donc une enquête à la fois haletante mêlant plusieurs fils, que Catherine Malissard contribue à dérouler.
La première question, sur la raison d'avoir bâti un récit sur cette digression, amène l'auteur à faire le point sur l'évolution politique de Hugo. Le roman a été écrit en deux fois, entre 1845 et 1848, lorsqu'il était député conservateur, puis repris à Guernesey en 1860. Mais il n'est plus du tout le même et son rôle pendant les journées de 1848 lui pose problème car, malgré ses positions modérées, il était du côté de l'ordre. C'est d'ailleurs dans cet épisode digressif que surgit l'unique « je » de l'auteur dans le texte, à propos de la présence poétique d'un papillon pendant l'affrontement ! Olivier Rolin fut alerté, nous dit-il, par ce peu que dit Hugo sur les deux personnages, mais dans un contraste très hugolien quant à l'origine sociale, l'appartenance politique et le tempérament : Barthélémy, ouvrier sectaire, fanatique et méthodique, Cournet, bourgeois fortuné (comme V. Hugo), truculent et proche de Ledru-Rollin. L'apparence même de leur barricade respective, l'une « masque sinistre » tiré au cordeau, l'autre « gueule formidable » au bouillonnement improvisé, reflète, dans un symbolisme voulu, l'antagonisme des deux hommes que la haine, surtout celle, implacable, de Barthélémy entraînera dans une lutte à mort.
C. Malissard soulève un des thèmes essentiels, à savoir l'individuel dans le collectif. O. Rolin confirme que ce sont des personnages pris individuellement dans de grandes espérances qui l'intéressent le plus souvent, mais poursuit en rapprochant cet affrontement avec la période maoïste de sa jeunesse, où les haines provoquaient des bagarres sectaires, face sombre de toutes ces grandes espérances. Il précise avec humour que Barthélémy l'intéresse plus quoiqu'il aurait préféré être copain avec Cournet… tout comme Hugo qui connaissait Cournet et n'aurait sûrement aucune sympathie pour Barthélémy !
Sur la remarque de C. Malissard que c'est en exil, à Londres, que se révèle et s'exacerbe leur opposition, O. Rolin décrit la communauté internationale des exilés politiques de l'époque, dont des Allemands (Marx entre autres), la plupart vivant dans le plus grand dénuement, sauf quelques uns dont Cournet. Un milieu où règne la paranoïa entre factions, entre hommes du peuple et ces bourgeois contre lesquels Barthélémy radicalise sa position en la personne de Cournet avec qui il veut en finir. Jusqu'à provoquer un duel où il le tuera dans la campagne londonienne, explication du titre tiré de la formule de la condamnation à mort dans la juridiction anglaise.
Cela amène au contexte géo-historique magnifiquement envisagé à propos des deux villes, Paris et Londres, et de leurs quartiers. O. Rolin applique aussi à l'étude des lieux sa méthode de documentation à la fois livresque et in situ. « J'ai besoin de voir, de marcher, de reconstituer les lieux ». Une écriture « photographique » pour C. Malissard, mais aussi éminemment géographique et historique qui donne à voir des rues et quartiers disparus du Paris de Napoléon III d'avant les travaux d'Haussmann et du Londres noir et déjà industriel des années 1850. Longues digressions détaillées – dignes de Hugo – faisant appel aux cinq sens, comme à Paris celle de l'enfer de la grande voirie de Monfaucon avec en son centre la grande écorcherie et sa puanteur, son sang, ses boyaux… Mais aussi reconstitution de l'épouvantable bagne de Brest, avec ses lieux et ses règlements, où Barhélémy fut emprisonné. Tout cela tressé avec le contraste des mêmes quartiers de nos jours: comme les quartiers miséreux de Londres devenus bourgeois de nos jours.
Vient ensuite le sujet du duel qui met fin à la vie du modéré Cournet sous la balle de l'implacable Barthélémy, duel retentissant à l'époque, le dernier en Angleterre. O. Rolin en a retrouvé sur place la mémoire tangible (par ex. la même auberge et certainement le champ qui en fut le théâtre). Le thème du duel appelle celui du double qui traverse tout le récit, jusqu'à la fin avec le double meurtre dans lequel Barthélémy trouve la mort.
De manière passionnante O. Rolin tisse donc, sans jamais en lâcher un, une tapisserie à quatre fils : la biographie, forcément lacunaire, des deux protagonistes ; la géographie historique, sociale et politique des lieux qu'ils sont amenés à habiter ; sans oublier le fil de l'accompagnement à la fois admiratif et malicieusement critique de celui qui est à l'origine de sa démarche, le grand V. Hugo. Tout cela – 4ème fil – à travers une mise en perspective minutieuse avec notre siècle : sa propre biographie d'ancien de la gauche prolétarienne et les dédales dans lesquels il nous entraîne au cours de ses multiples promenades-enquêtes pour « reconnaissances des lieux » toujours là, disparus ou transformés par les activités modernes. La conférence se termine sur une affirmation, dont le XXIe siècle devrait prendre leçon, l'importance du passé qui « fabrique » les hommes, même à leur insu, la connaissance du passé étant un des principaux moyens de vivre bien.
Un entretien, à la fois dense et fluide de bout en bout, illustré par la lecture de certains passages montrant une écriture d'amples périodes et digressions très travaillées, alliée à un style plus lapidaire et familier, et pimentée par un humour jamais bien loin. Un entretien invitant à découvrir l'œuvre d'un écrivain travaillant sur son sujet loupe en main, tel S. Holmes !
14 janvier 2025
Comment la poésie comprend le monde
par Jean-Pierre SIMÉON et Éric FOTTORINO
Eric Fottorino est journaliste et écrivain. Il a longtemps été journaliste au Monde et est cofondateur de l'hebdomadaire Le 1 et de plusieurs trimestriels. Auteur d'une quinzaine de romans, il a reçu plusieurs prix. Jean-Pierre Siméon, agrégé de lettres modernes, est poète, romancier, dramaturge et critique. Il a reçu lui aussi plusieurs prix et a été directeur artistique du Printemps des Poètes.
Certes il peut sembler paradoxal d'allier poésie et journalisme, mais l'entretien va mettre en évidence les liens étroits qui unissent ces deux domaines. Jean-Pierre Siméon rappelle la relation au monde qu'avaient Grecs et Romains à travers la poésie, la tragédie. Or l'exclusion des poètes de l'expression de la réalité entraîne une compréhension unique du monde et l'on constate que, si la philosophie et la poésie sont exclues, elles sont remplacées par des experts, des scientifiques. Jean-Pierre Siméon évoque le poète Novalis selon lequel plus il y a de poésie, plus il y a de réalité.
Pour Eric Fottorino les poètes sont les reporters de leur époque, et il pense au poème de Marguerite Yourcenar « Gares d'émigrants : Italie du sud » (1934). Le journal Le 1 propose d'ailleurs chaque semaine un poème.
Jean-Pierre Siméon déplore qu'actuellement on ne lise plus les poètes, qui auraient beaucoup à nous dire, comme Ronsard dans Discours des misères de ce temps, à la reine mère du roi (1562), et bien d'autres tels Agrippa d'Aubigné, Lorca, Hugo, Lamartine. Les poètes parlent de tout, de la réalité. Pensons à Virgile qui mettait déjà en garde contre la mort des abeilles dans les Géorgiques (années trente av. J.-C.) ! Ou à Hugo : « Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne … », poème où s'exprime toute la douleur d'un père après la disparition de sa fille. La réalité, c'est ce que les cinq sens nous disent.
Eric Fottorino voit dans la poésie un refuge par rapport au réel. Il en veut pour preuve qu'après le 11 septembre 2001 les rayons de poésie ont été dévalisés à New York. Il en a été de même au début de la pandémie du Covid. Tout poème a pour arrière-plan la mort et on pense à Primo Lévi. On se souvient du président Georges Pompidou citant Éluard, lors d'une conférence de presse, pour répondre à une question concernant l'affaire Russier. Eric Fottorino raconte son émotion à la lecture du poème d'Henri Michaux « Je suis né troué », alors qu'il avait 17 ans. Grâce à l'écriture, il a pu élucider ses origines, s'approcher au plus près de ses ancêtres. Pour lui, le journaliste restitue le réel.
Jean-Pierre Siméon voit dans la poésie un corps-à-corps avec le réel. Elle dit le réel, alors que les experts le mettent en concept. Jean-Pierre Siméon montre l'investissement du corps dans l'écriture. Les premiers textes étaient des incantations, comme les grands mythes, des chants. Eric Fottorino indique qu'il a écrit et non tapé le texte de « Mon enfant, ma sœur », sœur dont il ne sait rien mais qu'il interpelle. Pour lui, lire son texte à haute voix, donc l'entendre, est primordial pour saisir la musicalité.
Jean-Pierre Siméon considère que la langue des hommes et femmes politiques est asphyxiée, le discours d'André Malraux lors de l'entrée au Panthéon de Jean Moulin étant une exception. Il déplore que l'image se substitue à la langue et pense que l'acronyme est l'aboutissement absolu de la perte du réel. Une langue monosémique est parfois indispensable, mais son emploi doit être limité, car elle réduit le réel.
En conclusion de cet échange passionnant, Jean-Pierre Siméon et Eric Fottorino rappellent que comprendre vient de cum prehendere.
21 janvier 2025
Qu'est-ce qu'un bois sacré chez les Romains ?
par John SHEID
John Scheid, agrégé de grammaire, historien et archéologue, spécialiste de l'Antiquité romaine, est professeur honoraire au Collège de France. Après de nombreuses publications depuis 1975 (sa thèse portant sur les Frères arvales), il a publié récemment Les Romains et leurs religions, aux éditions du Cerf.
Les actes du colloque international du Centre Jean Bérard sur le thème des bois sacrés (Naples, 1989) ont été publiés en 1993. John Scheid est l'auteur de l'introduction, sous le titre "Lucus, nemus, qu'est-ce qu'un bois sacré?" Le texte intégral se trouve en Open Edition Book à l'adresse https://books.openedition.org/pcjb/320.
« La notion moderne de bois sacré doit beaucoup aux romantiques allemands et sert de fondement à des considérations anachroniques sur le culte des arbres ou la divinisation de la nature. En fait, les textes invoqués prouvent que le lucus était pour les anciens Romains un lieu créé et habité par une divinité, un lieu "monstrueux" en pleine terre habitée, à l'instar du tescum de la formule augurale, où la toute-puissance divine se manifestait de façon éclatante. »
13 mars 2025
Mieux connaître Guillaume Budé: l'unité d'une œuvre aux multiples facettes
par Romain MENINI et Luigi-Alberto SANCHI
Romain Menini, agrégé de lettres classiques, est maître de conférences à l'université Gustave-Eiffel à Champs-sur-Marne.
Luigi Alberto Sanchi, agrégé de grammaire et docteur en histoire, est chercheur à l'université Panthéon-Assas.
Tous les deux présentent leur livre L'Antiquité selon Guillaume Budé et soulignent en introduction que Budé (1468-1540) est très peu connu du grand public, que son œuvre est souvent ignorée, bien que son rôle dans la connaissance du monde antique ait été fondamental et qu'il soit le symbole de la culture encyclopédique. Ce grand humaniste, contemporain d'Érasme et de Thomas Moore, devient la référence d'auteurs qui seront par la suite beaucoup plus connus que lui, comme Rabelais. Il œuvre auprès de François Ier pour la création de chaires en grec et en latin, qui seront l'embryon du Collège Royal, plus tard Collège de France. En 1519 il offre au roi De l'institution du prince, sans doute publié grâce à Étienne Dolet, qui cherche à faire en latin ce que Budé a fait en grec. La mort de Budé représente une grande perte pour la France.
Luigi Alberto Sanchi rappelle que Budé a presque tout écrit en latin. Rabelais cite à maintes reprises Budé sans le nommer, car ce dernier est un personnage important de la Cour. Le XVIème est un siècle érudit, de grande inventivité, mais on retient surtout ceux qui ont écrit en français ou dans les deux langues (français et latin). Budé va faire progresser la connaissance du grec, de la prose grecque. Il effectue un travail colossal, cite une centaine d'auteurs grecs, une soixantaine d'auteurs latins. Il souhaite qu'il y ait des études de grec et d'hébreu protégées par le roi. Luigi Alberto Sanchi indique que les premiers professeurs sont payés en 1530.
Romain Menini montre que le travail de Budé est totalement nouveau, qu'il s'agit plutôt d'une monographie érudite, mais son latin est difficile à lire. D'ailleurs Érasme se plaint auprès de Budé de la prose de ce dernier. Pour comprendre l'Antiquité, Budé étudie différents domaines, la poésie, la prose, le droit, les héritages, les opérations financières, l'économie… Il s'intéresse à Hippocrate, et plus à Galien, plus avancé. Romain Menini explique comment travaillait Budé. On a reconstitué sa bibliothèque, réelle et virtuelle. On a retrouvé environ 40 livres annotés par Budé; il annotait son propre manuscrit; on sait même quelle édition il utilisait pour travailler. Et jusqu'à sa mort il a apporté des ajouts.
Selon Luigi Alberto Sanchi, on a l'impression que Budé écrit au fil de la plume. Il prend le lecteur par la main. Il cherche à comprendre comment fonctionne l'empire grec, par exemple combien Alexandre donne à Aristote pour ses recherches, quel est le prix des légumes… Budé veut comprendre le système des poids et mesures. Les chiffres sont énormes, parfois les scribes n'ont pas compris… Aucun domaine de la connaissance ne doit rester dans l'ombre pour Budé.
Les deux auteurs montrent comment Budé part du droit de l'Antiquité pour aller vers une pensée universaliste. Il est une figure tutélaire, celle de l'érudition à la française. On retrouve toujours dans ses écrits l'axe du philologue qui en fait sa spécificité.
F. Guerry-Raby
2 octobre 2025
Condorcet, un mathématicien humaniste
par Bertrand HAUCHECORNE
Ancien président de la section orléanaise, Bertrand Hauchecorne est agrégé de mathématiques ayant enseigné en classes préparatoires. Il est directeur de collection chez Ellipse, auteur d'articles dans les revues Tangente et Quadrature et fait régulièrement paraître des ouvrages, didactiques – comme Contre-exemples en mathématiques – aussi bien que sur la culture et l'histoire des mathématiques. Son activité ne se limitant pas à sa spécialité, il est depuis 1995 maire de Mareau-aux-Prés, une commune proche d'Orléans.
Condorcet est connu et souvent cité pour sa philosophie humaniste et ses positions avant-gardistes mises en action dans son engagement politique; il l'est aussi pour ses talents mathématiques, descendant de Pascal par sa précocité, ses innovations et ses inventions dans ce domaine. Il n'est pourtant pas secondaire de connaître son œuvre mathématique, car, toute sa vie, Condorcet n'eut de cesse mettre ses connaissances et conclusions mathématiques abstraites au service de la chose publique et politique, en les appliquant directement dans le concret de certaines réformes qui lui paraissaient nécessaires. La conférence de B. Hauchecorne s'attache, dans un chemin volontairement chronologique, à dérouler les trois fils directeurs – science, humanisme et tous domaines et action politique – de ce grand esprit de la société de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Esprit éminemment représentatif des Lumières et qui a une place exceptionnelle dans l'histoire des idées grâce à la diversité de ses recherches et à la modernité éclatante de ses idées.
Né en 1743, orphelin de son père militaire peu après sa naissance, couvé par une mère très pieuse, Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet, reçoit, dès son précepteur particulier jusqu' à son entrée au collège de Navarre à Paris, une instruction jésuite rigoureuse marquée par une discipline brutale et souvent humiliante, mais un enseignement approfondi et très novateur, ces deux aspects contradictoires n'étant peut-être pas totalement étrangers à certaines de ses positions humanistes futures.
Son talent de mathématicien éclot à 16 ans durant sa première année au collège, avec sa thèse sur l'Analyse mathématique, qui suscite l'admiration du jury dont fait partie d'Alembert. De leur rencontre naîtront une amitié et un compagnonnage intellectuel sans faille. Dès 1763, il décide de se consacrer aux sciences et, en 1765, il soumet à l'Académie des Sciences un Essai sur le Calcul Intégral dont la dernière partie est consacrée aux diverses applications possibles, premier mémoire qui lui vaut à nouveau une pluie d'éloges, notamment du grand mathématicien Lagrange. En 1768, dans une lettre à d'Alembert intitulée le Système du monde et le Calcul intégral, il donne une définition de ce qu'on nommera le déterminisme : « Une intelligence qui connaîtrait l'état de tous les phénomènes dans un instant donné, les lois auxquelles la matière est assujettie, et leur effet au bout de d'un temps quelconque, aurait une connaissance parfaite du Système du monde. C'est le but auquel se doivent diriger tous les efforts des géomètres philosophes […] sans pouvoir jamais espérer d'y atteindre ». Définition reprise presque littéralement par Laplace un demi-siècle plus tard dans son Essai philosophique sur les Probabilités.
Avec son entrée, grâce à d'Alembert, dans le salon de Julie de Lespinasse drainant la fine fleur des Lumières, en premier lieu l'équipe de L'Encyclopédie, le réseau des relations de Condorcet s'élargit au-delà du monde scientifique. Et certes, il régnait dans les salons le sentiment général que, vu l'état de perfectionnement des mathématiques, le moment était venu de chercher les moyens d'assurer le bonheur de l'humanité. C'est là, au gré des discussions, sur l'absolutisme royal et l'Église, que se sont sans doute forgées les valeurs qui, selon lui, doivent étayer la politique publique et qui définissent sa pensée. En 1769, à 26 ans, il est élu à l'Académie des Sciences. À cette époque il noue des liens avec Diderot, Voltaire, le grand économiste Turgot. C'est à ce dernier qu'il adresse en 1773 Ma profession de foi, lettre dans laquelle il expose ses réflexions sur les notions de morale et de justice. Son engagement pour l'octroi des libertés religieuses et des droits économiques, politiques et civiques (des protestants, des juifs à qui la citoyenneté sera accordée en 1791 ; et même ceux des auteurs !) se confirme dans le pamphlet Réflexions sur l'esclavage des nègres publié 1781 en Suisse sous pseudonyme. Plaidoirie argumentant point par point pour la suppression de l'esclavage considéré comme un crime. Son action contre l'esclavage ne faiblira jamais et, pendant la révolution, député, il ne cessera d'écrire à ce sujet. Mais, malgré des avancées, l'esclavage ne sera aboli qu'en 1794 après sa mort (restauré par Napoléon et aboli à nouveau en 1848).
Dans le cadre de la promotion de l'esprit des Lumières, il contribue à l'Encyclopédie. En 1782 il est élu à l'Académie française et parallèlement, à partir de cette époque, il reprend et complète nombre de ses articles dans une édition complémentaire, L'Encyclopédie méthodique, organisée sur un classement thématique et non plus alphabétique. À l'entrée Probabilités il expose avec enthousiasme cette discipline, centre d'intérêt majeur pour lui, dont il essaie surtout – selon sa méthode – de clarifier les concepts et les usages qu'on peut concrètement en faire. À la demande Turgot de produire ses réflexions sur les thèmes liés à la démocratie, il fait paraître en 1785 un de ses essais majeurs et primordiaux dans sa pensée, Essai sur l'application de l'analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix, dont le Préliminaire contient, dans un même élan, son credo humaniste et un vibrant hommage au « grand homme [qui] était persuadé que les vérités des Sciences morales et politiques sont susceptibles de la même certitude que celles qui forment le système des Sciences physiques […] Cette opinion [qui] conduit à l'espérance consolante que l'espèce humaine fera nécessairement des progrès vers le bonheur et la perfection, comme elle en a fait dans la connaissance de la vérité ».
Ces recherches sur les modes de scrutin l'amènent à sa théorie sur les votes, marque de son génie, baptisée « Paradoxe de Condorcet » et pouvant être vue comme l'ancêtre de la statistique. Cette théorie sera reprise et développée au XXe siècle par l'économiste Arrow, prix Nobel 1972 pour ce travail. Condorcet démontre que le scrutin uninominal peut ne pas représenter les désirs des électeurs quand le premier candidat n'obtient pas plus de la moitié des voix « dans la mesure où le candidat préféré d'une majorité d'électeurs peut n'être pas élu, en raison de la dispersion des voix, conduisant à élire un candidat qui n'obtient qu'une majorité relative
Voici l'exemple à l'appui : 60 votants et le choix entre 3 candidats a, b et c. Le signe > indiquant la préférence, c. à d. le vote. 23 préfèrent : a > c > b // 19 préfèrent : b > c > a // 16 préfèrent : c > b > a // 2 préfèrent : c > a > b. Le candidat a sera élu, ayant remporté 23 voix, soit la majorité. Néanmoins, a n'est pas le choix préféré de la majorité des électeurs, puisque 35 électeurs (19 + 16) préféraient b à a. Mais les 23 n'ont pas réussi à faire élire b, car ils ont chacun préféré voter pour leur candidat préféré dans l'absolu, c'est-à-dire b ou c. » En termes concrets, résume le conférencier, pour Condorcet, le vainqueur devrait être b ; si a échoue c'est à cause de la dispersion des voix. Le paradoxe est donc la formation d'une réponse collective contradictoire à partir de réponses individuelles cohérentes.
Dans la même volonté de réduire les risques d'erreur, sa réflexion le porte sur la question de la constitution d'un jury d'assises : il démontre mathématiquement que les chances d'une décision correcte augmentent avec le nombre de votants, et soutient ainsi sa préférence pour les jurys populaires plutôt que de magistrats. Et la question de la décision la plus juste dans ces jurys l'amène in fine logiquement – ou plutôt mathématiquement – à celle de l'abolition de la peine de mort pour laquelle il se prononce fermement dès 1785, notamment dans une lettre, mathématiquement argumentée, à Frédéric II de Prusse. Reprenant sa théorie sur les scrutins, il expose que plus la décision est grave, plus la forme du scrutin doit donner des garanties de probabilités d'une décision juste ; mais dans les scrutins la certitude absolue n'existant pas, il faut bannir la peine de mort pour deux raisons liées : elle est irrémédiable et sa décision risque d'émaner de motivations passionnelles d'un jury horrifié, excluant le rationnel. Il est à noter que cet argument sera repris par Roger Badinter dans sa lutte pour l'abolition. Cette conviction accompagnera Condorcet jusqu'à sa mort. Ce sera le sujet de son discours de député à l'Assemblée le 19 janvier 1793 et ce pourquoi il ne vote pas la mort de Louis XVI.
En 1786, il se marie avec Sophie de Grouchy, très cultivée, tenant aussi salon, qui après sa mort veillera à faire connaître son œuvre. C'est dans les années suivantes, pendant la Révolution, que son parcours et son action politique se précisent. Il est fondateur, avec Talleyrand, Mirabeau et La Fayette, de la Société des trente, un véritable laboratoire d'idées, qu'on pourrait rapprocher de la notion actuelle de think tank. En 1790, au sein d'un comité de cinq savants chargés de réfléchir à l'unification des poids et mesures, c'est lui qui propose de définir le mètre comme le dix-millionième de la distance du pôle à l'équateur.
Le 3 juillet 1790, en lien avec la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen de 1789, il publie un article où, précédant Olympe de Gouges, il prône l'idée de l'égalité des femmes et leur admission au droit de cité, fustigeant les hommes car « n'ont-ils pas violé le principe de l'égalité des droits en privant tranquillement la moitié du genre humain de recourir à la formation des lois, en excluant les femmes du droit de cité ? ». Précurseur d'une exigence absolue que le monde moderne n'a pas encore résolue !
En 1791 il est élu à l'Assemblée législative (réélu à la Convention en 1792) et prend une part active à de nombreuses réformes – bien que son projet de Constitution n'aboutisse pas – et surtout à la question de l'instruction qui lui tient à cœur et dont il expose l'audacieux contenu, en avril 1792 dans un discours à l'Assemblée, le Rapport et projet de décret de l'organisation de l'Instruction publique. La question fut différée en raison de l'urgence du risque de guerre. Il est cependant celui qui proposa le premier véritable système d'instruction publique, contenu aussi dans l'essai Cinq Mémoires sur l'instruction publique. Il y défendait un système éducatif en cinq degrés de connaissances à partir de l'école primaire, conduisant à « l'égalité de fait » et « l'égalité politique reconnue par la loi » sans distinction de sexe, de classe ou d'âge, dans l'assurance des besoins, droits, devoirs et fonctions de chacun et celle du développement de ses talents naturels. Un enseignement laïc et indépendant du pouvoir politique, en faveur de la liberté par le combat contre l'ignorance car « même sous la constitution la plus libre un peuple ignorant est toujours esclave » et que « l'instruction est le seul remède à la stupidité », comme le souligne B. Hauchecorne par ces citations. Enfin, pour assurer à chacun la facilité de conserver ses connaissances et d'en acquérir de nouvelles il prévoyait l'éducation permanente ! Précurseur de la « formation continue » ?
En 1793, l'année de la Terreur, après son vote contre la mort du roi en janvier, quand les Girondins dont il partage beaucoup d'idées sont arrêtés le 2 juin 1793, il les défend contre les Jacobins. Pour ce désaccord et ces raisons, la Convention signe sa propre arrestation le 8 juillet. Il fuit et se cache chez une amie ; arrêté neuf mois plus tard, il est retrouvé mort dans son cachot sans qu'on puisse définir clairement les raisons de son décès et c'est en vain que Sophie, sa veuve, réclame ses cendres. Le 25 décembre 1794, Le Républicain français donne à lire, comme incrédule : « Condorcet n'existe plus ! ». Il avait consacré ces mois de « sursis » à écrire une œuvre restée à l'état de brouillon, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, qui fut publiée en 1795. Un hymne au progrès de cet adversaire infatigable de tous les dogmes, notamment religieux, car réducteurs, détenteur d'une foi inébranlable dans le perfectionnement infini des sciences certes mais surtout de la pensée humaine, les premières utilisées comme moyen de la deuxième. Cette place supérieure attribuée au progrès humain qui, pour se réaliser, exige l'engagement dans l'action a conduit Condorcet à sacrifier en toute conscience sa carrière scientifique. Notre conférencier, lui-même mathématicien, le souligne par l'hommage que lui rendit F. Arago en 1841 : « Notre confrère se vit obligé de renoncer aux plaisirs si vifs et purs que donnent les découvertes scientifiques, il n'en écrivait pas moins […] : Donnez-moi des nouvelles de vos travaux. Je suis comme les vieux gourmands qui, ne pouvant plus digérer, ont encore le plaisir de voir manger les autres ».
Au terme de la conférence B. Hauchecorne nous livre deux citations tirées de la dernière œuvre, l'une d'un beau lyrisme : « Il arrivera donc, ce moment où le soleil n'éclairera plus sur la terre que des hommes libres, ne reconnaissant d'autres maîtres que leur raison », l'autre, un aphorisme aux résonnances multiples et d'une grande hauteur : « Il faut douter même de la nécessité de douter de tout ». Belle conclusion pour ce modèle d'humanisme, à la fois optimiste et courageux dans ses actes et sa morale, en avance d'une façon vertigineuse dans tous les sujets qui préoccupent encore notre monde moderne et dont notre époque devrait certainement s'inspirer.
C. Spenlé-Calmon
13 novembre 2025
Relire "Le Premier homme" d'Albert Camus
par Guy BASSET
Après des études de philosophie à Paris-X-Nanterre Guy Basset a fait carrière dans les Ressources Humaines. Mais parallèlement il n'a cessé de s'intéresser à l'œuvre d'Albert Camus et à l'Algérie, publiant de nombreux articles, notamment entre 1880 et 1970, et donnant des conférences en Algérie, Tunisie, Jordanie, Espagne et Italie. Il a participé dans la collection Bouquins au dictionnaire L'Algérie et la France et au Dictionnaire Albert Camus,. Administrateur de la Société des Études Camusiennes depuis sa création, premier directeur de la revue Présence d'Albert Camus, il a soutenu en mai 2016 une thèse sur ses travaux à l'Université Paris III Sorbonne nouvelle.
En préambule de sa conférence sur Le premier homme, Guy Basset révèle son rapport affectif à l'Algérie d'autant qu'il connaît la fille de Camus et a eu son fils pour condisciple. Il se réjouit de la libération de Boualem Sansal et lui rend hommage, ajoutant qu'il fait partie écrivains algériens de langue française qui admirent Camus.
Il commence par les circonstances entourant le texte : le manuscrit a été retrouvé dans la voiture où Camus a trouvé la mort le 4 janvier 1961, et sur le moment il n'a pas été jugé opportun de le publier pour différentes raisons (inachevé, d'une écriture peu aisée, la situation de la guerre d'indépendance). Publié 1994 tel quel chez Gallimard grâce à sa fille Catherine il suscite un enthousiasme immédiat : son contenu le fait percevoir comme un roman autobiographique sur sa famille et son enfance en Algérie ; pour les spécialistes, il est le témoin de la façon dont Camus travaillait ses textes. G. Basset souligne la pertinence de la jaquette de couverture, une photo du jeune Camus et de l'équipe de foot, sport dont il disait qu'il était « son royaume » et « une grande école de vie car [comme dans la vie] on ne sait pas d'où vient la balle »
G. Basset passe donc ensuite à la loupe ce qui n'était au départ qu'un manuscrit à l'état de brouillon (une page est projetée à l'appui de la démonstration): ratures, notes et remarques critiques en marge nombreuses, phrases très longues (à l'inverse du style habituel), noms et prénoms changeants… mais déjà une vigueur de la langue. Nous n'avons que le quart de ce projet ambitieux que Camus voulait être son Guerre et Paix. Commencé en mai 53, des circonstances l'amenèrent à mettre le projet de côté (séquelles de la rupture avec Sartre, des problèmes familiaux …), la phase active fut de 58 à 59 et un mois avant sa mort, il écrivait : « J'en ai fini avec le 1er jet ». Entre temps parurent en 1954 L'Eté, en 1957 L'Exil et le Royaume et Réflexions sur la peine de mort avec Arthur Koestler et Jean Bloch-Michel thème qui traverse toute son œuvre). Le manuscrit est en deux parties, Recherche du père et Le fils ou le premier homme, la première beaucoup plus longue et plus soignée. Malgré le nom du héros, Jacques Cormery, le roman reprend des éléments de la biographie de Camus qu'il est aisé de confronter avec les biographies écrites à son sujet. Il englobe l'enfance et l'adolescence. Mais des plans prévisionnels dans les feuillets montrent que qu'il voulait aller plus loin : la guerre, l'occupation et la résistance. G. Basset enchaîne sur la place de l'Algérie dans l'œuvre, omniprésente, avec lieux soigneusement sélectionnés, restreints aux endroits où il a vécu : Mondovi lieu de naissance et le quartier populaire de Belcourt à Alger, pour l'enfance et l'adolescence avec sa mère et sa grand-mère dans un état de grande pauvreté, n'évoquant pas ses voyages d'adulte dans ce pays. Le lieu exceptionnel du récit est le grand lycée Emir Abdelkader d'Alger, un des plus importants de France, attirant des enseignants prestigieux, à la fois une épreuve et une immense ouverture pour le jeune Camus car lieu de la première confrontation avec le milieu aisé et cultivé de la bourgeoisie où « les choses avaient un nom ». Le passé de l'Algérie a aussi une place importante dans le récit. Camus disant souvent que l'Algérie n'a pas de passé, comme les pauvres n'ont pas de passé, ce passé est pourtant montré, notamment celui de son père et de sa mère minorquine. Camus suit les traces du peuplement de l'Algérie par ses ascendants : le village de Mondovi – tantôt Solferino à la campagne à la campagne, où son père avait trouvé une place de régisseur dans un domaine viticole, dont il est dit qu'il a été fondé par ceux de 1870. Il s'agit donc d'une certaine Algérie.
Ensuite le conférencier revient plus précisément et en quatre points sur l'injonction première du récit, à savoir la recherche du père. Le séjour de J. Cormery à Saint Brieuc, pour voir la tombe de son père au début, est fondateur dans la quête du père mais aussi dans celle de la mère restée en Algérie (bien plus présente que le père dans le texte) dont il est dit qu'elle lui demandait depuis longtemps cette visite. Cette mère analphabète à la fois si douce et inaccessible, tellement et douloureusement aimée, qui est d'ailleurs la dédicataire du roman : « A toi qui ne pourra jamais lire ce roman ».
Ce père mort à la guerre à 29 ans en 1914, lui est un inconnu. « Flot de compassion et de pitié » et « révolte contre l'ordre mortel du monde », un père devenu son « cadet » dans « l'interminable solitude où on l'avait jeté ». Le 2ème point est le pèlerinage à la campagne en dehors d'Alger sur les lieux dont il a été question plus haut où le héros adulte retrouve la modeste maison natale. Les souvenirs de sa mère sont aussi un relais mais ils sont épars et elle n'a pas la parole facile. Enfin, l'orphelin de père ayant besoin de quelqu'un qui lui montre la voie, la recherche du père passe, et de façon puissante, par les deux pères de substitution qui ont poussé le héros vers son destin : d'abord l'instituteur Monsieur Germain (Bernard dans le roman) , rescapé, lui, de 14 qui veille sur le garçon Cormery-Camus et qui va voir la mère et la grand-mère pour les convaincre de le laisser entrer au lycée ; ensuite le professeur de philosophie Jean Grenier (Victor Malan ici) qui en outre est « né là où mon père est mort et enterré ». Concernant la recherche du père particulièrement, deux temporalités s'entrechoquent : le récit de l'enfant et le récit de l'homme qui revient sur son passé ; c'est sur ce dernier que s'ouvre le roman.
Est-ce une autobiographie ou pas ? A cette question G. Basset fait une double réponse : oui et non. L'œuvre ne constitue ni les Mémoires de Camus ni une histoire de l'Algérie. Il y a comme dans d'autres des éléments empruntés à sa vie ; des identifications sont possibles et même probables. Mais Camus a toujours eu tendance à combiner plusieurs personnages et sources pour construire ses personnages. Selon le conférencier la version définitive aurait certainement été moins autobiographique, mais peut-être moins émouvante par rapport à l'éclosion de sa personnalité. Dans la division de son oeuvre en trois cycles qu'opérait Camus sans y mettre de rigidité - Sisyphe ou le « cycle de l'absurde », Prométhée ou le « cycle de la révolte » et Némésis ou le « cycle de l'amour » - Camus mettait le Premier homme celui de l'amour.
Une question d'un auditeur amène le conférencier à éclairer le titre, certainement lié aux propos de Camus sur l'absence de passé du pays et des pauvres : le premier homme est celui qui va ouvrir un avenir pour lui-même et les autres. « le fils sera le premier homme » est écrit dans le début du roman.
Colette Spenlé-Calmon
2 décembre 2025
L'ombre volage d'Anacréon dans la poésie légère
par Stéphanie LOUBÈRE
Stéphanie Loubère enseigne la littérature du XVIIIème siècle à l'université d'Orléans et travaille tout particulièrement sur les sources d'inspiration que constituent les poètes antiques pour le XVIIIème.
On découvre qu'au XVIIIe siècle Anacréon est un modèle omniprésent, mais aussi un modèle évanescent et combien sa survie dans le monde littéraire tient à la filiation.
D'Anacréon, nous savons très peu de choses. Il serait né à Téos au VIème siècle avant Jésus-Christ. Il s'exila à Samos, puis se rendit à Athènes. Selon la tradition, il serait mort étouffé par un grain de raisin. Il est représenté le plus souvent en vieillard, buvant du vin et entouré de belles femmes. Le vide sur sa biographie se double d'un vide sur son œuvre. Nous disposons de fragments d'épigrammes, d'une soixantaine d'odes. Les plaisirs des sens, les joies de l'amour y sont louées. C'est en 1554 qu'Henri Estienne propose une traduction latine d'Anacréon. Les lettrés de l'époque découvrent alors Anacréon et s'enthousiasment pour sa poésie. Plus tard, poètes, traducteurs, imitateurs vont s'emparer de ce modèle paradoxal.
Platon qualifie Anacréon de « sage » et lui confère ainsi un prestige inattaquable. La difficulté sera de faire coïncider les fragments de l'œuvre d'Anacréon disponibles avec les éloges de Platon. Mais c'est justement le vide sur les données historiques et poétiques qui va permettre l'appropriation. La tradition des « Vies de … » qui accompagne les traductions participe à la reconstitution d'un modèle. Ainsi va se construire sur l'ombre la figure de l'idole, figure exemplaire, dont la vie et la pratique poétique se confondent. Dès les années 1680, Fontenelle met en scène Aristote et Anacréon, le philosophe et le sage. L'abbé de Chaulieu, en 1704, fait l'éloge d'Anacréon et est ensuite appelé « l'Anacréon du Temple ». Dans « Les odes d'Anacréon et de Sapho en vers français, par le poète sans fard » de François Gacon (1712), on suit Anacréon à la cour de Polycrate. La poésie est ainsi intégrée au récit de la fin de sa vie et concourt à la survie du modèle qu'est Anacréon.
Le vide qui entoure l'œuvre et la vie d'Anacréon permet également le fantasme et alimente la veine anacréontique. De nombreuses traductions, des ballets et opéras s'en inspirent. Ainsi « Les surprises de l'amour » (1757), livret de Gentil-Bernard, musique de Rameau. Des recueils de chansons dans les domaines érotique et bachique s'en inspirent aussi. L'ambition sera d'élever les auteurs de chansonnettes au niveau des poètes. Les arts visuels s'emparent eux-aussi du sujet, comme en témoigne le tableau de Restout « Les plaisirs d'Anacréon » (1767). Ce qui fera hurler Diderot. Cette transmission protéiforme de l'œuvre d'Anacréon se fait plus par l'esprit que par la lettre. Ainsi Claude Dorat montre que pour traduire Anacréon, il convient de se faire poète et de produire des œuvres anacréontiques (« Les baisers » 1770).
La fragmentation de l'œuvre d'Anacréon devient une force philosophique. Mettre à profit la disponibilité de ce modèle faussement inoffensif, opposé à Epicure par exemple, permet la création d'œuvres se réclamant du poète antique et affirmant par là qu'une autre poésie est possible. L'ombre d'Anacréon, sans véritable contour, va amener des poètes mineurs à revendiquer une place et le rejet de l'académisme établira qu'un grand auteur peut se spécialiser dans un genre mineur, posture poétique relevant de la « recusatio » utilisée par Anacréon.
La connaissance réelle de l'œuvre d'Anacréon demeure sans commune mesure avec l'anacréontisme. L'union du poète léger et du philosophe sérieux reste l'héritage de celui qu'Ovide nommait « vinosus senex ».
Françoise Guerry-Raby
16 décembre 2025
Gaza, carrefour des mondes (du -XVe au +VIIe s.)
par Maurice SARTRE
Maurice Sartre, professeur émérite d'histoire ancienne de l'université de Tours, est aussi un grand spécialiste de l'Orient antique. Il a étudié à Lyon avec Pierre Vidal-Naquet et il est l'auteur d'une thèse portant sur "Bostra, des origines à l'islam" (1985). Il est à l'origine de multiples publications sur l'Orient grec et romain et ses cités, dont certaines avec son épouse Anne Sartre-Fauriat, notamment un Dictionnaire du monde antique (2009). Une liste de ses principaux livres figure sur notre site. Inlassable promoteur de la culture ouverte à tout le monde, premier président des Rencontres de Blois, M. Sartre, comme le souligne notre vice-président présentateur Pierre-Alain Caltot, est "un ambassadeur de la culture, à la croisée des mondes". Sa passion l'a porté à couvrir ce qui s'est passé à Palmyre (quelques publications en résultent), ville sur laquelle il est venu faire une conférence chez nous en 2016. C'est ainsi qu'il met la même passion et son érudition au service de Gaza, ville martyre mais dont peu de gens connaissent le brillant passé plurimillénaire. Le conférencier expose, dans une conférence très fluide, d'abord la longue et glorieuse histoire de la ville, pour mieux souligner le désastre actuel auquel elle est soumise de nos jours.
Gaza, lieu de rencontres et d'échanges riches et fructueux pendant plus de deux millénaires de l'Antiquité et réduite actuellement à un dixième de département français, fut, par sa situation géographique, une ville-carrefour, entre quatre mondes d'importance. Dans l'axe nord-sud, elle est le point de rencontre stratégique entre la grande Syrie antique occupant la façade orientale de la Méditerranée – où Hérodote, déjà, la situe sous le nom de "Palestine" – et au sud l'Égypte et sa vallée du Nil, par l'intermédiaire de la presqu'île du désert du Sinaï. Dans l'axe est-ouest, elle est le point de contact entre l'Arabie des Nomades et la Méditerranée, citée par Pline comme "port des Arabes", d'où ils exportaient l'encens et autres aromes et parfums précieux d'Orient et où arrivaient les marchandises du monde gréco-latin, notamment les céramiques (on a trouvé quantités d'amphores) et des objets en métal etc… Cette situation stratégique de point de rencontre et de passage lui a valu à la fois richesse, convoitise, donc guerres, destructions suivies de repeuplements. Les fouilles archéologiques sont malheureusement presque impossibles, car la Gaza actuelle et son territoire très urbanisé sont construits sur le site antique.
La ville a été fondée autour de 1500 av. J-C. ; on la connaît sous le nom de Hazattu (tablettes en akkadien cunéiformes datant du XIVe s.), intégrée à l'Egypte. Mais on ne sait pas grand-chose de cette première Gaza, qui disparaît dans le courant du XIIe siècle. À cette époque apparaissent dans la région des populations nouvelles en fuite, venues du monde grec (Mycéniens, Égéens, Crétois, de Sardaigne, d'Italie du sud…) que les historiens appellent "peuples de la mer", dont certains s'installent dans la région de Gaza. Les Égyptiens leur donnent le nom de Péléset, qui a donné Philistin, puis Palestine (en arabe actuel Phalestine). La Gaza philistine s'installe à 3 km de la mer, de solides remparts du VIIIe ont été mis au jour dans les années 1995 à 2004 par une équipe franco-palestinienne, seule période où des fouilles ont pu être faites. Pendant plusieurs siècles Gaza va constituer un enjeu entre les différents grands empires (Égyptien, Assyrien, Babylonien). Mais ce qui est sûr c'est qu'à aucun moment elle ne fait partie de la Judée, dont elle constitue la limite, ni même du royaume d'Israël. Elle reste constamment philistine. Le conférencier précise qu'on y venait même pour "faire la fête" et cite à ce propos l'épisode biblique du prince de Judée semi-légendaire Samson y rencontrant Dalila, puis y trouvant la mort dans les décombres du temple de Gaza qu'il a lui-même détruit : une manière de souligner que, donc, dans la Bible Gaza est hors de la Terre Promise.
À la fin du VIe siècle Gaza devient perse, soumise aux Achéménides, et redevient poste fortifié d'extrême importance, tête de pont pour toutes les opérations vers l'Égypte. Elle retrouve en même temps la prospérité (Hérodote la compare à la grande Sardes), grand centre par lequel passe la route de l'encens et de tous les produits précieux venant du désert, du Yémen, de l'Inde… Pline l'Ancien en a laissé une description. Mais elle est aussi port d'importation des pays méditerranéens grecs et latins (on a retrouvé, en 2013, une superbe statue d'Apollon, aujourd'hui disparue). Elle bat monnaie (existence de pseudo chouettes d'Athéna frappées à Gaza); c'est un grand marché d'esclaves et d'animaux exotiques; elle vend ses produits agricoles dont le vin.
En 334 elle a affaire à Alexandre le Grand qui met trois mois pour la prendre en creusant des tunnels destinés à faire s'effondrer les remparts, qui en tire un énorme butin et massacre la population. Renée de ses cendres une nouvelle fois, elle se repeuple rapidement, essentiellement de Grecs, et acquiert le statut de polis avec toutes les institutions attenantes. Ainsi, ayant adopté la langue grecque, elle devient pour mille ans l'une des plus brillantes et riches cités grecques de la région, dont elle est aussi un centre intellectuel et économique, finissant par acquérir une indépendance de fait.
Prise en 97 av. J-C. par la dynastie judéenne des Hasmonéens, elle devient "Gaza désertée" de sa population non juive, qui fuit vers le monde égéen, la Grèce, la Syrie, pour éviter une judaïsation forcée. Cela jusqu'à ce qu'après la prise de Jérusalem en 63, Pompée la délivre et l'institue ville provinciale romaine. Elle se reconstitue alors une identité cosmopolite faite de Grecs (surtout Macédoniens), d'Arabes et d'Araméens de Syrie.
Gaza, désormais cité romaine, prend pour dieu principal Zeus Marnas; mais d'autres dieux sont honorés dans leurs temples ou sanctuaires (par ex. Apollon, la Fortune-Tyché, Héraklès, Aphrodite). Le stade, le théâtre – où l'on sait qu'elle organisait, sous Hadrien au IIe s. ap. J-C., des jeux "isolympiques" – et sûrement un gymnase sont désormais enfouis sous la ville et les décombres. Ayant acquis une très grande maîtrise de l'eau en région sèche, elle est prospère en agriculture et continue à faire du vin. Dans l'Antiquité tardive, Gaza retrouve un rayonnement culturel et intellectuel et, malgré l'installation d'une minorité chrétienne, avec son aristocratie, profondément hellénisée, demeure païenne, illustrant aux yeux des païens la résistance à l'intolérance jugée obscurantiste des chrétiens.
Au début du Ve siècle ap. J-C., après plusieurs échauffourées et répressions, les chrétiens eurent leur victoire définitive avec la destruction du temple de Zeus Marnas par l'évêque Porphyre – sur les ruines duquel fut construite une gigantesque église. L'opération fut suivie d'une répression sans pitié. Avec la suprématie chrétienne, Gaza devint un lieu de monachisme. Parallèlement elle redevint un foyer de la vie intellectuelle, chrétienne cette fois, et, à la fin du siècle, y est créée une véritable école de rhétorique où œuvrent rhéteurs, philosophes, grammairiens et poètes. Elle se couvre de bâtiments nouveaux et ouvre une école de mosaïstes réputée, qui permet de la comparer à Ravenne. Les thèmes sont tirés de la mythologie, classique ou corrigée, comme célèbre mosaïque du roi David. Cependant, même si la plupart des inscriptions sont en grec, la langue désormais parlée par le gros de la population est l'araméen.
Au début du VIIe siècle, les difficultés augmentent et le climat est à l'insécurité : raids répétés de Bédoins venus du Sinaï, domination perse de 618 à 628… Finalement, par une victoire sur les Byzantins, les armées musulmanes s'emparent de la ville en 637. Gaza devient alors un centre de pèlerinage islamique, redevenue belle et grande cité prisée par les voyageurs pour son artisanat, son architecture ses jardins… et ses vénérables vignobles !
Après cet exposé historique aussi approfondi et structuré que passionné – où le conférencier s'est magistralement attaché à montrer le passé glorieux de Gaza et sa puissance de renaissance et d'adaptation – enchaînant aussitôt avec un "Mais on ne peut pas en rester là !" très exclamatif, Maurice Sartre, qui n'a jamais cessé d'aller à Gaza dès qu'il en a l'occasion, termine sa conférence sur l'état actuel de cette cité qui fut traversée par tous les courants importants de l'histoire. Il rappelle les 72.000 morts depuis deux ans et, sans le mettre sur le même plan, le scandale de la destruction volontaire et systématique de son patrimoine. Il souligne que, depuis cinquante ans, il était déjà très difficile de fouiller et que nombre de beaux monuments importants ont été sciemment détruits, montrant des photos à l'appui. Il donne l'émouvante précision que des gens qui eux-mêmes ne possédaient rien ont tout de même caché des mosaïques pour éviter leur destruction ! Car ce patrimoine, par voie d'éradication volontaire, est réduit systématiquement à l'état de gravats, nous dit-il. Il donne comme exemple une des dernières destructions en date programmée, du 10 septembre 2025, où l'armée, prévenant qu'elle va détruire un lieu, ne donne que trois heures pour tenter un sauvetage archéologique. N'a donc pu être sauvé que ce qui était aisément transportable, tout le reste ayant été détruit. Ce pilonnage, dit M. Sartre avec fermeté et indignation, a pour but de faire disparaître toute trace d'occupation ancienne, y compris le nom même de Palestine. "Priver un peuple de son patrimoine entre dans les crimes génocidaires". Une question d'un auditeur sur la destruction de Palmyre par Daesh, ville à laquelle M. Sartre s'est aussi beaucoup intéressé, lui permet de préciser que le processus est le même, la différence étant qu'ici ce n'est pas religieux. Daesh avait compris que les Occidentaux s'intéressaient au patrimoine et, d'autre part, prétendaient ramener les Musulmans à leurs fondamentaux. Gaza, dit-il, c'est l'effacement des racines d'un peuple pour effacer ce peuple.
Avec cette dernière partie très engagée Maurice Sartre termine une conférence passionnante et émouvante de bout en bout, devant un auditoire nombreux et captivé.
Colette Spenlé-Calmon
17 février 2026
Penser l'humain en regardant les arts préhistoriques
par Chloé MORILLE
Chloé Morille enseigne la littérature du XXème siècle à l'université d'Orléans et est membre du laboratoire POLEN. Ses recherches portent sur la littérature comparée, l'intermédialité entre littérature et arts. "Penser l'humain en regardant les arts préhistoriques", tel est le titre de la conférence, auquel Chloé Morille ajoute un sous-titre qui nous conduit immédiatement à prendre du recul : "L'Homme n'a pas toujours été la mesure de toute chose".
Ce sont les vestiges du paléolithique récent (environ -40000 à -12000) qui font l'objet de l'étude. Il convient tout d'abord de distinguer l'art pariétal (sur une paroi, dans une grotte) de l'art rupestre (en plein air), de ne pas oublier l'art mobilier (concernant des objets transportables). Cet art paléolithique prend différentes formes : modelage, gravure, peinture… Si "L'Homme de Vitruve", célèbre dessin réalisé vers 1490 par Léonard de Vinci, est l'emblème de l'humanisme qui place l'Homme au centre, Chloé Morille va s'attacher à montrer qu'il n'en fut pas toujours ainsi dans l'art.
Après ce que la conférencière nomme "une longue cécité", des chercheurs comme Edouard Lartet et Henry Christy, vers le milieu du XIXème siècle, explorent, fouillent et découvrent des objets gravés (gravure sur ivoire de mammouth par exemple). À cette époque sont découverts d'autres objets, baguettes, bâtons percés, etc… Lartet apporte la preuve d'un art préhistorique, mais l'homme préhistorique est alors considéré plutôt comme un artisan. La découverte des peintures d'Altamira en 1879 par Sautuola suscite l'opposition du monde scientifique, qui met en doute l'ancienneté des peintures. Il faudra d'autres découvertes et attendre l'année 1902 pour que la communauté scientifique change d'avis et admette son erreur. En témoigne l'article "Mea-culpa d'un sceptique". À partir de ce moment-là, l'Homme préhistorique est considéré comme un artiste. La Grotte de Lascaux ne sera découverte qu'en 1940. Son occupation daterait de 21000 avant le présent.
Comment aborder cet art ? C'est la première question que nous nous posons. Les préhistoriens parlent de cavernes participantes et évoquent l'esprit du lieu. L'espace tridimensionnel d'une grotte offre des images non planes, impose une sélection des peintures. Nous constatons qu'il s'agit souvent de palimpsestes qui indiquent une certaine indifférence à la lisibilité et à la complétude des figures. Nous remarquons également la grande importance accordée au relief de la grotte. Nous ne devons pas oublier le degré d'altération de l'œuvre, altération due au temps, au support, aux colorants, au climat. L'omniprésence des "signes" continue à nous interroger aujourd'hui.
Face à cet art figuratif, nous voyons rapidement l'inégalité de traitement entre des animaux au tracé soigné et des humains au tracé semblant "bâclé". L'art pariétal nous fascine par son bestiaire : outre l'ours énorme, nous découvrons chevaux, taureaux, cerfs (dans cet ordre à Lascaux). Ces animaux sont des symboles. Peut-on penser qu'il s'agit là d'une métaphore des saisons ? On trouve dans certaines grottes des représentations de poissons à contre-courant. Remontent-ils ce courant pour se reproduire ? Cela expliquerait leur présence avec les cerfs et l'ensemble figurerait l'automne. L'art paléolithique est plus symbolique que naturaliste. Ce n'est que bien plus tard que l'Homme deviendra le centre du monde. Georges Bataille voyait dans les figures humaines de l'art paléolithique une décomposition (dé-composition) et parlait de la "stupéfiante négation de l'Homme".
Après les animaux des chasseurs-cueilleurs, les agro-pasteurs commencent à plus représenter l'Homme. Au paléolithique récent, on trouve quelques humains, en particulier des statuettes. La Vénus de Willendorf (Autriche), 11 cm, la Vénus de Hohle Fels (Allemagne, 35000 à 31000 avant le présent), 6 cm, répondent à un canon précis : importance des seins, du pubis, du ventre, des hanches. Les femmes sont souvent représentées sans tête. La Dame de Bassempouy (3,6 cm), taillée dans de l'ivoire de mammouth, constitue l'une des représentations les plus réalistes d'un visage humain. Elle est datée de 29000 à 22000 avant le présent. Les peintures permettent de représenter des mains, mains soufflées au pochoir, mains appliquées. On voit aussi des têtes, des sexes, souvent pubis, parfois marqué, mais aussi des sexes masculins. On repère également une forme d'hybridité masculin-féminin.
A Lussac-les-Châteaux (Vienne), la Grotte de la Marche a permis la découverte de très nombreuses plaquettes présentant des animaux (loups entre autres), deux figurines féminines enceintes et un visage humain. Ce visage montre une superposition des traits avec un sourire et exprime l'avènement de l'individu dans l'art pariétal. Oscar Fuentes parle de la "conscience de soi au Magdalénien". L'abri du Roc-aux-Sorciers (Angles-sur-l'Anglin, Vienne), occupé au Magdalénien, présente une frise sculptée avec en grand nombre animaux, corps de femmes et visages humains.
En conclusion Chloé Morille estime que les animaux sont des symboles dont nous n'avons pas le sens. Les humains, surtout des femmes, souvent sans visage, sont à interpréter avec recul. Il ne faut pas oublier que le fonctionnement de ces peintures et sculptures diffère selon l'endroit. On peut obtenir une décomposition du mouvement par juxtaposition d'images. Et avant Sapiens, l'Homme de Neandertal avait déjà créé des gravures, des spéléofacts.
Françoise Guerry-Raby
12 mars 2026
Entretien sur son oeuvre romanesque
par Tanguy VIEL
Tanguy Viel né à Brest en 1973 vit depuis de nombreuses années en pays de Loire, installé à Beaugency. Depuis son premier roman, paru en 1998, il est édité chez Minuit, représentant dans le droit fil de la ligne éditrice. Parmi la dizaine de ses romans, L'Article 353 du Code Pénal paru en 2017 a reçu le Grand Prix RTL-Lire. Il est aussi l'auteur de deux essais, Icebergs en 2019 et Vivarium en 2024. En 2003-2004 il a été pensionnaire à la Villa Médicis.
C. Malissard, présidente de notre association, fait le choix de prendre comme fil conducteur un power-point commenté sous forme de photos jalonnant l'itinéraire à la fois géographique et romanesque de l'auteur, ponctué de lectures d'extraits choisis. Partant de Brest et de sa rade, le Finistère nord sur fond de mer, lieux de l'enfance constituant l'imaginaire fondateur et l'espace mental, théâtre de presque tous ses livres, l'itinéraire aboutit à la Loire sur les bords de laquelle l'auteur vit depuis 40 ans sans que – paradoxe – elle apparaisse dans son œuvre ! Une photo de la Villa Médicis permet de préciser les bienfaits fondamentaux de ce « moment de suspens », dans cet espace luxueux et riche d'une immense bibliothèque, à la fois sanctuarisé et festif, lieu de rencontres libres de trentenaires de tous pays et de tous arts à l'orée de leur œuvre, dans une communauté d'interrogations, d'aspirations et de nécessité de se détacher des grands prédécesseurs admirés. Deux photos évoquent deux figures alliées décisives qui lui donnèrent sa chance : François Bon, passeur de livres et mentor sans paternalisme encourageant le jeune Tanguy de 19 ans à écrire et déposant d'autorité son premier roman chez le grand Jérôme Lindon. Et donc ce dernier qui fut un grand accélérateur en le faisant entrer dans son écurie avec son premier roman édité Black note en 1998. A la même époque d'ailleurs que Laurent Mauvignier, deux « gugus » d'alors « qui n'en sont pas encore revenus » d'avoir été connus deux ans plus tard. Une dernière photo et troisième figure en clin d'œil, le saxophoniste John Coltrane – « romantique à la James Dean », lecteur de Bataille et toute sa vie à l'avant-garde de l'écriture jazzique – clôture ce parcours. Elle précise ainsi le rôle du jazz à la fois dans l'inspiration de T. Viel, (son premier roman Black note raconte la tragédie sur fond de drogue de quatre jeunes provinciaux musiciens se rêvant réincarnation du fameux quartet de Coltrane) et dans l'écriture, toujours en recherche et en mouvement, ainsi que dans son attachement à une société des « petits » qui tentent de s'élever face aux puissants.
C. Malissard oriente ensuite l'entretien sur le terrain technique du style, très personnel et suscitant de nombreux articles et masters, elle appuie ses remarques sur la lecture d'extraits. Une écriture à la fois « inadaptée » et « très maîtrisée », « langue dans langue » selon la définition d'un beau roman donnée par Proust. T. Viel oppose alors l'écriture romanesque à celle de la poésie et de ses essais d'un style différent souvent poétique, dans lesquels il s'agit « de ne pas laisser échapper les phrases qui nous frôlent » (dernier essai Vivarium). Dans le roman, dit-il, c'est laborieux, on va chercher les phrases, il n'y a pas d'épiphanie, on veut « phagocyter » le monde, contrairement à « l'horizon de paradis » qui caractérise la poésie.
Rappelant la cinéphilie de l'auteur, C. Malissard interroge l'influence du cinéma sur son style, souvent qualifié de cinématographique à cause de différents procédés tels que les effets de montage, l'ellipse, la mise en place de scènes fortes, la variation des points de vue et un vocabulaire précis qui donne à voir… Acquiesçant à cette analyse, T. Viel ajoute que le cinéma est un réservoir, pour écrire sur un sujet il regarde le plus de films possible. La deuxième caractéristique du style est le jeu très subtil entre deux extrêmes installant le texte dans une forme dislocation : l'impression de parole spontanée présentant tous les aspects de l'oralité, voire familière, à l'intérieur d'une syntaxe très construite, développée sans défaut à l'intérieur de phrases souvent très longues. T. Viel précise que l'oralité l'intéresse mais venant de l'intérieur, « comme un soliloque », ce qui constitue un troisième – et original – aspect de l'écriture de cet auteur : les récits se déroulant presque toujours à la première personne. C. Malissard aborde ensuite le sujet des thèmes de prédilection et l'univers des romans, soulignant la similitude avec Balzac – pour lequel T. Viel éprouve un grand intérêt – notamment l'argent et sa puissance constructive ou destructive, moteur des actions des victimes et des exploiteurs (lecture dans L'Absolue perfection du crime) : T. Viel évoque son enfance scandée par des histoires familiales d'argent en lien avec la position sociale. A travers et au-delà de l'argent, il y a dans tous les romans de T. Viel la peinture de la société, une société de classes où les personnages principaux – le plus souvent narrateurs – gens simples, de condition modeste ou un peu paumés sont manipulés, arnaqués et humiliés dans une trajectoire de domination/destruction par des gens de pouvoir (économique ou politique) sans scrupules ( L'Article 353 du Code pénal, La Fille qu'on appelle); ou, s'ils passent à l'action (hold-up, braquages…), échouent lamentablement. Aussi la question de la dénonciation sociale se pose-t-elle, à laquelle T. Viel répond en soulignant une évolution par rapport aux premiers livres où la question psychologique était première (Black note, Paris-Brest). Ensuite s'est opéré un virage avec l'ancrage des récits dans la province des petites villes, où les classes sociales se côtoient davantage, et dans la « fraternité » ressentie avec le cinéaste Chabrol et ses thèmes de prédilection ou bien la porosité à l'actualité (La Fille qu'on appelle).
L'entretien se poursuit avec la question centrale de la vérité liée au mode de narration. Que s'est-il réellement passé ? Le narrateur est-il fiable ? Car la narration est toujours rapportée dans une forme de monologue comme une justification, sous forme de récit rétrospectif, aveu, déposition dans le cadre judiciaire ou policier, de manière souvent confuse, avec répétitions, hésitations, reformulations, doutes, versions des faits différentes. Tous moyens créant un effet de labyrinthe où le lecteur est piégé avec délectation mais qui le mettent dans la situation de débroussailler, de partager l'errance avec le narrateur en même temps qu'il devient enquêteur. « Un style, c'est toujours une inquiétude, une envie de faire bouger les lignes ». En cela, T. Viel pousse à l'extrême une question fondamentale du récit littéraire prétendant à dire la vérité.
Cette subjectivité qui crée doute et ambiguïté ouvre l'entretien sur la question de l'intertextualité : ces romans relèvent volontairement de l'influence du cinéma par la création d'images et de cadrages (ex. L'Absolue perfection du crime) et notamment celui d'Hitchcok (le roman Cinéma raconte de manière obsessionnelle le film noir Le Limier modèle lui-même de construction labyrinthique). De la même façon, par les intrigues, l'atmosphère et les faits rapportés T. Viel affirme jouer avec les codes du roman policier et du roman noir… tout en les déjouant.
L'entretien a juste le temps d'aborder la place des deux beaux essais, Icebergs et Vivarium, promenades intimes et réflexives dans la littérature : lectures, qui définissent en même temps un paysage littéraire de référence et le processus de l'écriture, dans laquelle T. Viel cherche à comprendre comment l'écrivain parvient à fixer dans les mots « la rivière souterraine qui nous sert d'esprit » (Icebergs). Le style, souvent poétique, y est très différent de celui des romans. La conférence se termine par une lecture d'un long et magnifique extrait de Vivarium.
Moment denses et riches, que tout le monde aurait bien prolongés, en présence d'un auteur répondant aux questions avec grandes une spontanéité et une authenticité souriante, en complicité avec « l'intervieweuse ».
Colette Spenlé-Calmon
26 mars 2026
Jürgen Habermas, le dernier philosophe
par Jean-Marc DURAND-GASSELIN
Le conférencier, Jean-Marc Durand-Gasselin, est professeur de philosophie en khâgne au lycée Pothier à Orléans et spécialiste du philosophe allemand Jürgen Habermas (1929–2026). Il a exposé le parcours biographique et philosophique de ce penseur contemporain.
Dans un premier temps, le conférencier a rappelé les grandes étapes de la vie de Jürgen Habermas. Né en 1929 à Düsseldorf dans un milieu bourgeois aisé, le jeune Habermas doit subir plusieurs opérations en raison d'une fente palatine. Il a une enfance surprotégée, bourgeoise et provinciale, dans une fratrie de trois. Compte tenu de son handicap, il a conscience très tôt de l'importance de la communication. Ses difficultés d'élocution l'amènent à s'intéresser très vite au rôle de la parole, inclusive ou exclusive.
A l'âge de dix ans, il entre dans les Jeunesses Hitlériennes (adhésion obligatoire à partir de cette année-là). En novembre 1945, il voit un film commandé par les Américains sur les camps. Ce choc déclenche chez lui une vive réaction : il prend alors conscience de la nécessité absolue d'une rupture avec le nazisme. Il décide de dire les choses et, pour ce faire, de devenir journaliste, alors qu'il envisageait des études de médecine.
Les années Adenauer (1949–1963) constituent pour le philosophe un moment de frustration profonde : faible dénazification en raison de la Guerre Froide et très fort anticommunisme traduisent une continuité et non la rupture espérée.
C'est à Bonn que Habermas fait la majeure partie de ses études. Il constate que ses maîtres enseignaient déjà sous la période nazie, incarnant ainsi une forme de continuité. Il lit, entre autres, Heidegger, qu'il a découvert en 1945 et publie en 1953 un premier article critique sur ce philosophe ("Penser avec Heidegger contre Heidegger").
Habermas fait quelques rencontres déterminantes : Karl-Otto Apel et sa "pensée engagée", Theodor W. Adorno qui le remarque et le recrute à l'Institut pour la recherche sociale à Francfort (école marxiste contrainte à l'exil en 1933), Wolfgang Abendroth qui s'oppose aux tendances élitistes d'un Carl Schmitt dans le domaine du droit.
Le conférencier aborde ensuite quelques notions essentielles à la compréhension de l'œuvre de Jürgen Habermas, dont les travaux sont multiples, au nombre desquels L'espace public (1962), Théorie de l'agir communicationnel (1981), Sociologie et théorie du langage (publié en français en 2018), Espace public et démocratie délibérative : un tournant (2023).
Dans l'espace public, Habermas distingue quatre époques :
– l'époque féodale, où la représentation du pouvoir est un spectacle,
–
l'époque bourgeoise, qui initie une culture de la conversation dans les cours italiennes, conversation imitée par la bourgeoisie des villes,
–
le moment dialectique, où tout le monde discute, ce qui peut être dangereux, donc période du sens et de la censure (grande partie du XIXe siècle),
–
le moment du capitalisme organisé qui conduit à une reféodalisation.
La notion habermassienne de l'agir communicationnel met en évidence le rôle de la culture, des institutions et des individus. La société évolue en transformant notre relation au langage.
En conclusion Jean-Marc Durand-Gasselin souligne que la posture du philosophe auréolé ne plaît pas à Habermas, qui en cela s'oppose à Heidegger. Habermas juge nécessaire de travailler à partir des théories aussi bien en sciences qu'en histoire. Le conférencier a terminé en répondant à quelques questions du public.
Françoise Guerry-Raby
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