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LE SECOND LIVRE DE LA MUSE FOLASTRE
RECHERCHÉE
DES PLUS BEAUX ESPRITS DE CE TEMPS
DE NOUVEAU REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE
A LYON
PAR BARTHELEMY ANCELIN
IMPRIMEUR ORDINAIRE DU ROY
M. DC. XI.


LE TROU MADAME.

Entre tous les plaisirs qui contentent mon ame,
Ennuyée du soin d'un amoureux desir,
Mes delices, mes yeux, mon souverain plaisir
Est de passer le temps en vostre trou, madame.

Joüons y vous et moy, cependant que vous estes
En humeur de joüer aussi bien comme moy ;
Pour accomplir le jeu, tous deux avons de quoy:
L'un fournira de trous et l'autre de boulettes.

Vous n'estes pas d'un trou seulement assortie,
Ains en avez plusieurs, mais je cherche sur tous
Le milieu qui surpasse en valeur tous vos trous.
Si je mets bien dedans, je gaigne la partie.

Il va de mon honneur aussi bien que du vostre,
En ce bel exercice, et d'autant qu'en ce lieu
Sont deux trous bien divers et tous deux au milieu :
Il faut bien se garder de prendre l'un pour l'autre.

La plus belle façon est la plus ordinaire ;
Joüons le jeu commun sans user des destroits
De ces rusez joüeurs qui cherchent quelquesfois
La porte de devant par le trou de derrière.

Si vos trous sont petits, plus belle est la victoire
Que nous aurons acquise avec plus de sueur ;
Je croy que vous aurez vostre part du labeur,
Mais vous aurez aussi vostre part de la gloire.

Joüons paisiblement, car toute la journée
Vous pourriez bien avoir contre moy contesté
Qu'enfin ayant tousjours le droit de mon costé
Avecques deux tesmoins vous seriez condamnée.

Mais quoy ! quand je suis prest à faire mes decoches,
Quand mon membre est tendu pour donner plus avant,
Facheuse, vous mettez vos deux mains au devant
Afin de m'empescher de faire les aproches

L'aprentif va tousjours de droit fil en la fente ;
Mais je monstre les traits de ma dexterité,
En donnant tantost d'un, tantost d'autre costé,
Car sur tout en ce lieu la bricolle est plaisante.

C'est à la fin du jeu qu'on cognoit qui l'emporte,
Car au commencement tels se monstrent vaillans,
Qui après avoir mis cinq ou six coups dedans
Sont contrains à la fin se tenir à la porte.

La fortune en joüant s'est tousjours rencontrée
Assez propre à mes vœux : si n'ay-je jamais sçeu
Mettre tout au dedans, quelque jeu que j'ay eu,
Car deux cailles tousjours demeurent à l'entrée.

Le reste entre assez bien, mais las ! à la malheure,
Quelques fois il ressort et ne s'arreste point,
Il se pert de bons coups pour n'estre mis à point :
Ce n'est rien que d'entrer si le coup ne demeure.

Or, sus c'est trop joué, je pers trop de batailles,
Si n'ay-je pas pourtant encores tout perdu ;
Afin que ce qui reste à chascun soit rendu,
Je vous laisse vos trous et remporte mes cailles.


LA LOUANGE DES CORNES.

Sus, sus, mignardes avettes,
Chargez vous de violettes,
Mignonnes filles du ciel,
Et confisez vostre miel ;
Chargez, mouches bien heureuses,
Chargez de fleurs odoreuses
Vos cuissettes, que Jupin
Surdora d'un or plus fin
Que celuy de la Pactole,
De qui l'ondelette mole,
En mille plis se tournant,
Va son gravois raffinant.
Et après qu'un soin vous touche
D'espendre dessus ma bouche
Ou de verser en mon sein
Tout le miel de vostre essein,
Afin que je puisse dire,
Aux doux accords de ma lyre,
Ce que m'apprit l'autre jour
Le petit folastre Amour,
Ce demy dieu des bocages.
Sortez, et que les ramages
Que vous portez sur le front
Ne vous facent plus d'afront.
N'ayez plus, bouquins, de honte
Que sur vostre teste monte
Ce petit rameau cornu :
Entre nous j'en ay cogneu
Qui comme vous sur la teste
Portent ceste riche creste.
Pensez que rien n'est si beau
Que les cornes du taureau
Qui dessus sa blanche croppe
Ravit la folastre Europe ;
On ne peut pourtant douter
Que ce ne fust Jupiter,
Luy qui garde en sa chevance
Le riche cor d'abondance,
Voire qu'on dit que ce dieu
Le posa au plus haut lieu
D'Olympe, et que la Cibelle
Cheust encores immortelle
Ceste corne, qui porta
La chevre qui allaicta
Jupiter en son bas aage.
Non, non, reprenez courage
Chassez bien loin le soucy
Qui vous tyrannise ainsi.

Diane auroit elle grace,
Si en courant à la chasse
Elle portoit abattus
Ses deux cornichons pointus?
Penserez vous que Cephee
L'aimast autrement coëffée?
Ou creust que ce fust la sœur
De ce Delien sonneur
De qui la face cogneue
En rayons d'or est cornuë?
C'est honneur de Cuisse-né
De n'estre point escorné
Et la perte miserable
D'Achelois, quand sur le sable
Hercule, puissant et fort,
Marque de son heureux sort,
Luy arracha pour conqueste
Une corne de la teste:
Voire ce grand enchanteur,
Pippé d'un sçavoir menteur,
D'Alcide fut la victoire,
Venus n'a point tant de gloire
Que quand son sein demy nu
Nous fait voir ce mont cornu ;
Ce mont de laict qui respire
La douceur et le martyre,
Les dards, les traits et les feux
Que son fils foudroye à ceux
Qui contemplent la poictrine,
Poictrine large, yvoirine,
De la mere des Amours.

Le dieu des meurtriers tours,
Encores la main sanglante,
A les planter se contente
A Vulcan, qui n'en a point,
Lorsque quittant le pourpoint,
Il baise de Cytherée
L'œil et la bouche sucrée,
Ou qu'il cueille entre ses bras,
Encor' poudreux des combats ;
Avec une douce force
Les fruits de la douce amorce
Qui rendit à Venus sien,
Ce grand guerrier Thracien.

Personne donc ne souspire,
Le boiteux n'en fait que rire,
Luy que la Royne de l'air
A conceu de Jupiter.
Voire Jupiter se fasche
De ne porter ce panache,
Etvoudroit que sa Junon
(Quoy qu'on estime que non)
Par un si doux exercice
Luy eust fait ce bon office.

« Il ne faut de rien jurer, »
L'on n'oseroit asseurer,
Si Junon dedans la nuë
Luy fist la teste cornuë,
Lorsqu'Ixion malheureux
Enfut si fort amoureux ;
Car on dit qu'en ceste sorte
Elle trompa, plus accorte,
Et son frère et son espoux.
Que sert d'entrer en courroux?
« Il faut que nostre jeunesse,
Qui s'envole de vistesse,
Passe son temps à ce jeu ;
L'aage ressemble à un feu,
Lequel sans repos chemine,
Et minant autruy se mine ;
Il ressemble à un torrant
Par les montaignes courant,
Qui en nul lieu ne sejourne
Et jamais il ne retourne. »
Qu'on employe donc ses ans
A ces gaillards passetemps ;
Voire qu'on ne croye escornes
De porter ainsi des cornes.

O cornes ! tiltres d'honneur,
Cornes, tesmoins d'un bonheur,
Cornes que chascun saluë
Quand on les void par la ruë ;
Cornes, dis je, le repos
D'un million de travaux
Qui tallonnent nostre vie,
Ce n'est point une infamie
De vous porter quelques fois.
Les arcs boutans des palais,
Ministres de la justice
Les portent au sacrifice
Qu'ils luy sont obeissans ;
Arriere donc, mesdisans,
Moqueurs d'un si beau panache,
La langue au palais s'attache
De celuy qui mesdira
Des cornes et en rira !

C. BRISSARD.


ELEGIE
SUR LA MORT D'UN PERROQUET.

Destin ingrat et vous, Parques cruelles
Qui triomphez des choses les plus belles,
Qui par le temps remplissez vos fuseaux
De tendre fil des miracles plus beaux.
Hé ! qu'avoit fait, dites moy, je vous prie,
Ce perroquet pour perdre ainsi la vie?
Ains que sur luy vous eussiez entassé
Un temps plus meur sur celuy du passé :
Respondez moy, impiteuses deesses,
Voit on ça bas quelques belles richesses,
Quelques grandeurs que le cruel destin,
Prince de tout, ne vous donne à la fin?
Sans vous venger dessus ceste despouille,
Dont de regret mon visage je mouille,
Contrainct par celle à qui je dois le cœur
Et de qui l'œil (mon superbe vainqueur)
Baigne, attriste de larmelettes tendres,
De son oiseau les delicates cendres.

Or, il me plaist à fin qu'à tout jamais
A nos neveux la gloire de ses faits
Puisse arriver, et sans que l'ignorance,
Vice odieux, les mette en oubliance ;
Sacrer icy presse d'un juste dueil
Ces derniers vers sur son petit sercueil ;
Il ne faut plus que la Grece nous vante
Si hautement sa colombe éloquente,
Oiseau sacré, de qui la brusque voix
Rend estonné le peuple par les bois,
Beant après la fureur d'un oracle ;
Il ne faut plus qu'on vante le miracle.
Fait dedans Rome, où quelques fois on dit
Que maint propos la corneille rendit ;
Ne toy corbeau, de qui la langue grasse
Du grand Auguste acquit la bonne grace,
Si que toy mort il fit pompeusement
Couvrir ton corps d'un riche monument.

Que cest oiseau, dont la voix gresle et tendre
Fait resonner les rives de Meandre,
Plusdoucement, si tost qu'il plaist au sort
De limiter sa vie par la mort,
A cestuy cy pour chanter s'accompare,
Et l'autre oiseau, qui d'un frere barbare
En ses doux airs blasme la cruauté,
Le signe blanc eust esté surmonté ;
Et tant soit douce, agreable et courtoise
Du rossignol la reproche et la noise,
Le rossignol se plaignant par les bois
Du perroquet n'eust esgalé la voix ;
Que de Junon l'oiseau tant agreable
Face roüer son plumage admirable,
Monstrant cent yeux diversement luisans,
Et que de tous ils voysent seduisans,
Par leur clarté, l'esprit et le courage,
A cestuy cy eust quité le plumage.

Le perroquet esgalloit de ses yeux
Deux astres clairs brillans dedans les cieux,
Et luy servoit au sourcil de voûture
Un petit arc doré par la nature ;
Sa plume estoit plus verte que n'est pas
L'herbe d'un pré qu'un ruisseau pas à pas,
Se promenant d'une humeur ondoyante,
Nourrit sans cesse et rend plus verdoyante ;
Ses deux cerceaux, peints de mille couleurs,
Sembloyent aux prez riches de mille fleurs,
Quand le printemps leur honneur fait paroistre.
Mais que contay-je? il faudroit un bon maistre
En l'art auquel Appelle fut parfait
Pour sa beauté comprendre en un portrait :
Ici ne vaut la commune peinture.

Il vaudroit mieux supplier la nature
Pour un peril, mais, las ! elle rompit
Le moule entier après qu'elle le fit.
Nul mieux que luy n'entendoit sa maistresse,
Soit le matin qu'elle vint de la messe,
Soit vers le soir il luy faisoit ouvrir,
Et aux valets commandoit de courir
Plein de devoir, puis d'un courtois langage,
Passant le col par les trous de la cage,
La saluoit et tant il fut humain,
Baisoit sa robbe et quelque fois sa main,
Tressautoit d'aise, ainsi qu'une bergère
Voyant l'amant qui la doit faire mère
Au lieu de fille, et par un beau matin,
Luy doit de laict engrossir le tetin.

S'il arrivoit qu'il commist quelque faute,
Et qu'à l'instant d'une parole haute
Il fut reprins, tout soudain il cessoit,
Et à genoux humblement s'abaissoit,
Prioit sa dame affin que son offence
N'eust point de lien pour une penitence,
Et vous alors, par sa confession,
Vous vous purgiez de toute passion :
Car il sied mal qu'une dame s'irrite
Pour le sujet d'une offence petite,
Et rejettant toute colere au loin,
Vous le baisiez et en preniez le soin.
Quand d'aventure il voyoit la viande
Fumer sur table, il vous faisoit demande
De quelque peu, car il n'estoit gourmand,
Et vostre main luy donnoit librement ;
Nul mieux que luy contrefaisoit sans peine
Les passions d'une personne humaine,
Nul mieux que luy contrefaisoit la voix
Des animaux qui hurlent par les bois :
Tantost feignant de s'esclater de rire,
Rioit si fort qu'on n'y pouvoit redire ;
Tantost feignant l'enfant emmaillotté,
Vous eussiez creu que c'estoit verité,
Et tellement exprimoit la crierie,
Qu'à tout propos Jeanne entroit en furie
De quoy l'enfant, de l'esprit et des yeux,
Luy desroboit le sommeil gracieux.

Il appelloit quelque fois par risée
D'un sainct parler une chatte abusée ;
Si quelque fois d'at ayer lui plaisoit,
Si dextrement le chien contrefaisoit,
Que l'on eust creu facilement à l'heure
Voir des mastins qui loin de leur demeure
Vont poursuyvants, forts d'haleine et de poulx,
Parmy les bois une trouppe de loups.

Il ne fallust les rays d'une chandelle
Pour cultiver sa memoire fidelle,
Ne l'appetit par qui l'estomac creux
Rend nostre esprit du sçavoir amoureux ;
Seul et par luy enseigné de l'usage,
Il se rendit disert en ce langage,
Interrompant le plaisir du repos,
Pour feindre ainsi l'accent de nos propos ;
Il fut espris des beautez d'une fille ;
Mon Dieu, quel art, quelle langue subtile
Avoit il lors pour luy faire estimer
Que c'est vertu que de sçavoir aimer !
D'elle il avoit l'ame si fort blessée,
Que nuict et jour nulle autre en la pensée
Ne luy venoit et sçavoit secourir
De sa beauté qui le faisoit mourir.
Tousjours vouloit qu'elle luy fust presente,
La demandoit quand elle estoit absente,
Devenoit triste et remply de langueur
Quand sa maistresse avoit la fièvre au cœur.
Luy racontoit tousjours quelque sornette,
Quelque devis et quelque chansonnette,
La baisotoit, l'embrassoit, l'accolloit
Sur son tetin volloit sous le collet,
Couloit son bec le long de sa chair franche,
Fleuroitle bout de sa rosette blanche,
Puis il glissoit au nombril arrondi,
Etfuretoit du ventre rebondi
Le cabinet, où si fort il fretille,
Qu'on peut douter s'elle fust après fille ;
Bref, tout le jour du brasier de ce feu
Il se paissoit sans en estre repeu.

Mais quelle voix avoit il quand la ruë
Se remplissoit d'une troupe menuë
Autour de luy, et que mille brocards,
Mille jargons venoient de toutes parts,
Pour esmouvoir sa teste furieuse !
Il menaçoit la trouppe injurieuse
Qui faineante entournoit sa maison,
De fer, de feu, de corde et de prison.

L'on m'a conté qu'un jour estant absente,
Pierre accolla Jeanne, nostre servant,
Et que l'oyseau, fermant l'œil à demi,
A tels plaisirs se feignoit endormy,
Veilloit pourtant, et regardoit sans cesse
Les paillardeaux d'une telle jeunesse.
Le lendemain nous donnant le bon jour,
Il nous conta et l'affaire et l'amour
De nos servans, qui depuis fous de rage,
Luy ont donné quelque mauvais breuvage,
L'ont mal traité, et d'un trop froid morceau
Luy ont gasté l'usage du cerveau ;
Depuis, mourant d'une mort si cruelle,
Disoit: Je meurs pour estre trop fidelle.

Or, perroquet, honneur d'où le soleil
Tire son char du languissant sommeil,
Repose heureux, et si en ta pensée
Demeure encor quelque chose passée,
Du soin qui suit le cours de l'univers,
Pense en celuy qui t'a chanté ces vers.

P. DE L'ÉCLUSE.


LA PUCE.

Permettez moy, ma grand' amie,
Permettez moy, je vous supplie,
Que j'exerce ma cruauté
Envers cette importune puce
Qui avec tant de privauté
Vous picque, vous mort et vous succe.

Bien que de semblable nature,
Toutes deux viviez de pointure
Et vous paissiez du sang d'autruy :
Pardonnez moy, ma douce vie,
Si pourtant je ne suis amy
D'une qui vous est ennemie.

Car je ne puis sans jalousie
La voir repaistre son envie
D'un bien qu'elle n'a merité,
Et moy, pour toute recompense,
Voir offenser cette beauté,
Et n'en avoir la jouyssance.

Voyez vous comment la mauvaise
Sur ce beau front court à son aise,
Et va sans crainte meurtrissant,
D'une violente morsure,
Ce marbre animé rougissant
Du coup de sa vive picqueure.

Je pensois l'avoir attrappée,
Mais, las ! elle m'est eschappée,
Je la voy parmy vos cheveux
Qui ne craint point d'estre surprise
Dedans ces liens et ces nœuds
Où premier mon ame fut prise.

Ha ! la voilà sur vostre bouche ;
Non, si vous voulez que j'y touche,
Je m'asseure que d'un baiser
Ardant de l'amour qui m'enflame
Je la feray tost embraser
Des vives chaleurs de mon ame.

Or çà ! pour estre si mauvaise
Et ne souffrir que je vous baise,
Vous en est il arrivé mieux?
Vous endurez mesme supplice,
Car pour avoir changé de lieux
Elle n'a changé de malice.

La voilà qui succe, folastre,
Cette belle gorge d'albastre,
Et desteint la vive blancheur
De ce chef d'œuvre de nature,
Dont auparavant la couleur
Paissoit toute autre creature.

Si vous n'eussiez fait resistance,
Je la tenois en ma puissance ;
Elle est entrée maintenant
Dedans vostre sein, la cruelle,
Pour succer sans empeschement
Le nectar de vostre mammelle.

C'est à ce coup, ma grand' amie,
C'est à ce coup, ma douce vie,
Que je veux en faire une fin ;
Permettez donc que je la prenne,
Et qu'en touchant ce beau tetin
Je vous delivre d'une peine.

Quoy ! vous vous mettez en colère
Et m'appelez un temeraire
De mettre ma main si avant !
Pardonnez moy, chere maistresse,
Car vostre mal est mon tourment,
Et ne puis voir ce qui vous blesse.

Gardez vous bien que la friande
Encore plus bas ne descende,
Et, comme elle a fait du dehors,
Le dedans après elle mange ;
Sentez vous point desjà le corps
Vers le milieu qui vous demange?

Je disois bien, ma grand' amie,
Qu'à la fin de la maladie
Vous imploreriez mon secours:
Çà donc ! mon cœur, çà done ! ma belle,
Çà donc, mon ame et mes amours,
Qu'à ce coup je vous depucelle.

F. R.


SONNET.

Belle, vous avez tort de m'avoir refusé ;
Il est vray, je le sçay, j'ay honte de le dire,
Je me repens d'avoir tant souffert de martyre,
Et m'estre si longtemps après vous amusé.

Je suis las d'estre ainsi finement abusé,
Mon espingle du jeu desormais je retire :
Rompons la paille ensemble ; à mon tour je veux rire,
Commençant à vos tours d'estre plus advisé.

Cerchez un autre amant qui en l'air se contente,
Je ne me nourris plus d'une si vaine attente :
L'espoir en ce quartier n'en guarist que bien peu.

Çà ! çà ! joüons de tout, ha ! vous estes en perte,
J'ay gaigné, je vous tiens, vous voilà descouverte !
Si je blouse dedans, j'emporteray le jeu.

С. В.


EPITHALAME
DU SIEUR DE VAURENARD, GENTILHOMME SERVANT L'HOSPITAL, ET DAMOISELLE DE RICMONT, SON ESPOUSE.

Après avoir passé quelques jours en tristesse,
Pour sa chère moitié qui fut mise au tombeau,
Vaurenard a senti s'allumer de nouveau
Les desirs langoureux de sa pasle vieillesse.

Or, comme la vertu recherche la noblesse,
Il a voulu choisir quelque chose de beau,
De noble et de gentil qui, d'un amour gemeau,
Soulageast en commun le fardeau qui le presse.

Mais la pauvre espousée aussitôt qu'elle veid
Le baston de vieillesse immobile en son lict :
Ha ! que ton faux semblant (dit elle) m'a deceue ;

Car les autres vieillards ont le blanc au menton,
Et le vert à la queuë, et tu as, gros frippon,
A la teste le vert, et le blanc à la queuë !

R. F.


SONNET
POUR LE MOIS DE MAY.

Madame, j'ay un may d'une assez longue sorte,
Roide, ferme, bien droit et que je veux planter
On dit que vous avez un trou à vostre porte :
Je vous prie advisez, si le voulez prester.

Vous aurez du plaisir à me le voir porter,
Le guider dans la fosse et, d'une adresse accorte,
Luy faire en secoüant sa racine jetter
Que jamais pour l'hyver vous ne sentirez morte.

Çà donc ! belle, venez le faire avecques moy :
Vous fournirez de trou, je fourniray de may,
D'un may verd et touffu où rien n'est à redire.

Vous pourrez d'une main le dresser sans guindas,
Etsi, paraventure, il trebuchoit à bas,
A le redresser preste on ne se fait que rire.


STANCES
SUR LE JEU DU BILLARD.

Si vous eustes jamais à jouer quelque envie,
Mesdames, si l'esbat d'une plus douce vie
Occupa quelques fois vostre esprit plus gaillard,
Laissez là le volant, quitez le trou-madame,
Et bannissant le soin meurtrier d'une belle ame,
Prenez le manche en main et jouez au billard.

C'est un jeu tout plaisant dont le doux exercice
Fait paroistre en poussant quel en est l'artifice,
Parfait en ce qu'il a beaucoup plus d'action
Que ny le trou-madame ou le volant qui rouë
Çà et là repoussé ; car quand quelqu'un y jouë,
De pousser et choquer, c'est sa perfection.

Il faut que de ce jeu la place soit unie,
La terre soit d'argille et ferme et applanie,
Bien pestrie, sablée et carrée à l'entour.
Que de pièces de bois elle soit enfermée,
De blouse, d'archelet et de sonnette armée :
D'autant que par ces trois on peut faire un bon tour.
On doit avoir en main un billard de mesure,
De cormier roide et ferme, et que par l'emmanchure
Il soit propre à la main ; car pour estre tenu
Souvent et si longtemps, quelques fois on se fasche
Qu'il soit ou long ou court, ou trop long ou trop lasche,
Mais sur tout, gardez vous d'en prendre un trop menu ;
Encore, on doit tenir pour maxime gentille
Qu'un billard ne fait rien s'il n'est fourny de bille :
Deux billes au billard font faire son effet
Qui ensemble accouplez, superbe hieroglifique,
Font la forme et le trait d'un engin magnifique,
Plus doucereux cent fois que n'en est le pourtrait.

A ce jeu bien souvent on s'esbat à la guerre,
Lors vous voyez chacun bien mesurer sa terre,
Du billard et de l'œil, et là les plus sçavans
Prennent s'il est besoin la bille toute plaine,
A demy, au costé, et d'une main certaine
Mettent, mieux aguerris, leur compagnon dedans.
Si l'on veut debuter, il faut que l'on se mette
A un pied de la corde où l'on pend la sonnette,
Puis pousser du billard la bille fermement ;
Ainsi dedans la blouse, on fait aller la bille.
Mais ce n'est rien d'un coup qui ne recharge habille:
Blouser cinq ou six fois, c'est faire bravement.

La blouse qui appelle est tousjours la meilleure,
Pourveu qu'en s'y dressant l'embouchure en soit seure,
Car si l'on ne s'essaye à bien prendre le bois,
On peut estre certain d'une fourchue atteinte:
<< Qui se brasse du mal temeraire sans crainte,
« C'est raison que tout seul il emporte le faix. »
Après qu'on a jetté hors du jeu force billes,
Et que les compagnons regardent, inutiles,
Lequel des deux derniers emportera l'honneur ;
On voit le plus rusé qui dans l'archelet donne,
Et qui fait tout d'un temps que la sonnette sonne
De passer, ce n'est rien, si l'on n'est bon sondeur.

Qu'on butte asseurement, je ne l'ose pas dire,
Cela pend du billard, du jeu et de la mire ;
Le billard escorté à biller n'est pas bon,
Le lieu sourd, mal uny, au billard est contraire,
Si la mire n'est juste, on ne sçauroit rien faire :
Tel croit frapper au but qui ne donne qu'au long.

Si l'on joüe à livé, c'est un plaisir extrême,
Plaisir, quand on le sçait, que chascun joueur aime,
Car c'est là que l'esprit opère avec le bras:
On ne doit à ce jeu s'esloigner de la passe,
Afin d'aller au but, car si on l'outre passe,
On ne peut loin du trou jamais faire son cas.

Mercure le premier, pour repos à sa peine,
Y joüa, ce dit on, avecq' l'Athenienne
Dont les regards charmeurs vont ce dieu consommans.
Elle preste son jeu et sa porte et sa blouse,
Et malgré les desdains d'Aglaure la jalouse,
Mercure entra, rusé, pour s'esbattre au dedans.

Jouez donc à ce jeu, pucelettes jolies,
Serrez fort le billard avec les mains polies:
« Le temps aux pieds aislez fuit sans plus retourner ;
Vous vous repentirez, en la pasle vieillesse,
D'avoir sans y jouer passé vostre jeunesse :
Tard vient le repentir qu'on ne peut reparer. »

С. В.


SONNET.

O  vous de qui l'amour eschauffe la poictrine,
Qui sur tous autres jeux aimez ceux de la nuict,
Bandez vos yeux de deuil, car la Parque a conduit
Ce Catze ensanglanté sous l'infernalle bruine,

Ne vivez qu'à regret, puisque la mort maline
Vous prive de l'espoir d'un si doucereux fruit :
Pauvre amoureux trouppeau, où estes vous reduit?
D'icy naist vos esbats, d'icy vostre ruine.

Desormais sur vos fronts on verra le soucy.
Vous avez l'œil cavé, renfrogné le sourcy,
Vous paissant seulement d'une joye my-morte :

Vous qui l'aimiez jadis, et qu'il a tant chery,
Cultivez son tombeau afin qu'estant pourry,
Sa cendre au bout d'un mois un autre vous apporte.

P. D. L.


COMPARAISON
DES DEMONS ET DES FEMMES, PAR R. F.

La femme et les demons ont beaucoup d'alliance,
L'un tente les pecheurs, l'autre les amoureux,
L'un charme nos desirs, l'autre enchante nos vœux,
L'un nous paist de son fard et l'autre d'apparence.

Tous deux trompent nos cœurs d'une belle esperance ;
L'un nous darde à présent, l'autre garde ses feux ;
Les demons ont tousjours leur enfer avec eux,
Les femmes l'ont aussi, mais avec difference,

Car l'un est pour les vifs et l'autre pour les morts,
De l'un plaist le dedans, de l'autre le dehors,
L'un allege nos corps, l'autre afflige nos ames :

L'un brusle pour un temps, l'autre brusle à jamais,
Qui doncques voudroit voir des accords bien parfaits,
Il faudroit marier les demons et les femmes.


SIXAIN.

Une l'autre jour se vantoit
Que par la brigue elle esperoit
Eschevin de ville me faire :
Vrayment, dis-je, belle Catin,
Je voudrois vous avoir fait mere,
Et que m'eussiez fait eschevin.


AUTRE.

Mignonne, jour et nuict je suis importuné
D'un petit compagnon qui quand et moy fut nay,
Qui veut que je l'estreine et je n'ay pas de quoy ;
Vous avez un connin, pour Dieu ! prestez le moy,
Afin que je l'appaise et qu'un peu je repose,
Car ce petit vilain ne demande autre chose.


SONNET.

Tu m'as trompé d'un jour, un jour m'est une année,
Doncques mes interests seront de douze moys ;
Çà ! fais m'en la raison, puis que tu me les dois ;
Processive, veux-tu souffrir d'estre adjournée?

La raison fait pour moy, et la deesse née
De l'escumeuse mer, me soustient en mes droits,
Mon advocate ell' est, son fils porte-carquois,
Mon juge, je te tiens, tu seras condamnée.

Ne plaidons point, ce n'est qu'affliction ;
D'un cas sujet à composition,
C'est double mal, si le procès trop dure:

Je ne veux pas te chicaner si fort
Que tu en sois foulée par l'accord,
Soit, pour un an, ne me donne qu'une heure.

A. C.


SONNET.

Bien pour un jour perdu l'accord estoit passable
De me recompenser d'une heure de plaisir,
Et pouvois à l'instant contenter mon desir,
Mais une heure n'est pas pour trois jours raisonnable.

Je revoque l'accord, il m'est trop dommageable,
Vous m'estes condamnée, et je peux vous saisir,
Ou le corps, ou les biens, et m'est permis choisir :
Hé ! qui ne choisiroit vostre corps tant aimable?

Avare huissier, oste tes panonceaux,
Les biens nous font en amour mille maux,
Troublent l'esprit, roüillent la fantaisie.

Wanuë en a qui l'esloignent de moy,
N'en faut donc plus, huissier, retire toy ;
Car quant au corps je feray la saisie.

A. C.


CONTRE LES TOUSSEURS.

Passant, qui tant toussez, votre toux me tourmente,
Et par divers respects changez ma passion,
Je saute en vous oyant plein de devotion,
Et sors pour saluer celle qui me contente ;

Mais voyant que c'est vous, frustré de mon attente,
Vostre toussir me sert d'extresme affliction,
Que si vous cognoissiez ma perturbation,
Vous ne troubleriez plus mon esperance ardente.

Car, passant, le tousser est un signal donné
Entre m'amie et moy ; vous m'avez destourné
De mes pensers sucrez, car je resvois en elle ;

Si vous avez gousté un semblable plaisir,
Vous ne me ferez plus un si grand desplaisir,
Ou la toux de renard vous puisse estre eternelle.

A. C.


D'UN QUI CONVIE SA MAISTRESSE A CHANTER
DU MESME.

Chantons nous deux, tu tiendras le bassus
Et par compas conduiras la mesure ;
Enfredonnant je feray le dessus.
Que le chant soit sur la clef de nature.

Du B carré la musique est trop dure,
Et le B mol est par trop paresseux.
Ayant chanté Orlando de Lassus
Nous reprendrons nostre bonne adventure.

Quelle douceur ! que j'aime ces fredons !
Quel paradis que comprendre ces tons
Mignardement fringottez par crochues !

Crachons un peu, reprenons nostre vent,
Voicy la pause. Ha ! dit l'autre, comment
Es-tu si las pour deux ou trois venues?


EPITAPHE D'UN YVRONGNE.

Dessous ceste tombe repose
Un qui aima plus que la rose
Tainte dans le sang d'Adonis,
Plus qué la franche violette,
Le lis ou bien la pasquerette,
La fleur du bon père Denis.

Il portoit pourtant à l'oreille
Tousjours quelque rose vermeille,
Non pour l'odeur dont on fait cas,
Mais pource qu'elle est agreable
Et non de couleur dissemblable,
Au vin, le prince du repas.

Tout soudain que sortoit de l'onde
Le soleil à la tresse blonde,
Il se feignoit malade au cœur ;
Mais, pour quelque mal de poictrine,
Il n'avoit d'autre medecine
Que ceste bachique liqueur.

Volontiers, quand on est malade,
La parole est triste et maussade,
Tousjours on veut le medecin ;
Luy, en sa forte maladie
Ne brusloit de plus grande envie
Que de boire et de voir du vin.

Tant soit peu, Lubin n'eust sceu estre
Loin de la table de son maistre ;
Lubin estoit porte flacon,
Lubin apprestoit la saucisse,
Et les pastez rudes d'espice,
Les andoüilles et les jambons.

S'il est vray, comme dit Virgile,
Qu'après que la trame fragile
Du sort humain se tranchera,
Les ames auront mesme envie
Des jeux aimez durant leur vie,
La femme sans cesse boira.

Tousjours sous son aureillet tendre
Ainsi que faisoit Alexandre
Dormant sur l'honneur du sçavoir,
Cestui-cy, ô rare merveille !
Dormoit une grosse bouteille
Que sans cesse il vouloit avoir.

Or, toy qui passes d'aventure
Par le lieu de sa sepulture,
Ne verse point de fleurs icy ;
Mais bien respans parmy la place
Un vin fumant à pleine tasse ;
Car le vin fut tout son soucy.

P. D. L.


LA CHASSE DES BASSETS.
AU SIEUR DE BOLIVARS.

C'est assez, compagnons, au cerf donner la chasse ;
Sus ! recouplons nos chiens, quittons ces pans, de grace,
Ne laissans plus quester nostre limier en vain ;
Faisons treve à la trouppe, et cerchons pour nostre aise
Un plaisir moins penible et où plus on se plaise.
On se lasse à manger tousjours d'un mesme pain.

Qu'on ramène au chemin nostre mule lassée,
Elle est, je le voy bien, de chasser harassée,
Nos chiens n'en peuvent plus, le cerf ils ont perdu ;
J'ay beau dire à Miraut, à Gerfaut, à Rochelle,
C'est en vain que je crie et que je les appelle :
« L'arc ne peut pas durer qui est tousjours tendu. »

Remportez au logis ces pièces et ces toilles,
Pour vous allons chasser avec ces damoiselles,
Leurs taillis sont tondus et leurs trous frequentez.
Nos bassets, des meilleurs à bien couler sous terre,
A la belle acculée iront faire la guerre :
Vous n'aurez point de bien si vous ne le tentez.

A l'acul de nos chiens nous presterons l'oreille,
Et pour nous rafreschir nous aurons la bouteille,
Que chascun à son rang embrassera joyeux ;
Les dames nous feront de leurs jambons largesse,
Nous de nos cervelats nous leurs ferons caresse :
Pour un poulce de bien il en faut faire deux.

Si tost que le basset s'aproche de la fente
Où loge le taisson, aussi tost il l'évente,
Coule sous le terrier ; lors un plaisir plus doux
Chatouille nos esprits, et de nos damoiselles
Ravit le sentiment, heureuses, disent-elles,
Que nos petits bassets chassent dedans leurs trous.

C'est un contentement, et rare et magnifique,
D'entendre des bassets sous terre la musique,
Et comme le taisson, les repousse irrité,
Qu'il rempare son fort et enfin qu'il s'acule :
Le choc n'est pas sanglant quand l'ennemi recule,
Et l'honneur n'est pas grand s'il n'est bien disputé.

Il faut que du taisson on descouvre la teste,
Autrement on verroit la furieuse beste,
Bouclant sur nos bassets, faire un funeste effort ;
Ils pourroyent, ressentant sa rage et sa furie,
En vous donnant plaisir, belles, perdre la vie :
« Le plaisir est bien cher quand il cause la mort. »

Le taisson en son fort a des chambres diverses,
Force rusés destours, force feintes traverses,
De façon que nos chiens, le perdant là dedans,
A l'heure que l'on void la fin d'une entreprise,
Quelque accident viendra qui fait faillir la prise:
« Il faut pour bien chasser sçavoir prendre le temps. »

Sur la voix de nos chiens nous ferons la tranchée,
Afin de descouvrir la beste escarmouchée,
Pendant que dessous terre on orra leurs combats,
A Naquet on verra l'oreille ensanglantée,
Et sis ou du taisson aura quelque dentée ;
Mais nos chiens d'un refus ne se rebutent pas.

Ma Miraude se tient plus fine sur sa garde,
Bien qu'autant que ces deux au combat se hazarde,
La queue luy roidist si tost que près des trous
Elle approche le nez, elle est de longue haleine,
Et qui jamais ne craint le peril ou la peine:
Belles, permettez nous que chassions avec vous.

С. В.


DEUX SONNETS DE LA CHASSE.

J'erre dedans ce bois pour y faire ma queste,
Retenant attaché au trait ce gros mastin ;
Mais, las ! j'ay beau l'enceindre et venir du matin,
C'est en vain qu'en ce lieu plus longtemps je m'arreste.

Devers vostre taillis mon chien leve la teste,
Je le voy rebaudy s'y rebattre, et mutin
M'y traîner malgré moy ; je croy pour le certain,
Que ce doit estre là le bauge.de la beste.

Il est des plus rusez et plus prompts à chasser ;
De la chambre il sçait bien le cerf faire eslancer :
Pour combattre neuf fois il ne perd le courage.

Ses membres sont plus droits plus ils sont assaillis :
Bref, Madame, il est tel que vostre beau taillis
Sera bien resserré s'il n'y treuve passage.

P. L. D.


AUTRE DU MESME.

C'est un doux passe-temps que celuy de la chasse,
Madame, il est semblable à celuy des amours.
Pour attraper le cerf, il faut faire maints tours,
Fort huer et courir en mainte et mainte place.

Pour jouir, en aimant, de ce que l'on pourchasse,
Il faut que les amans soyent discrets, non pas lourds ;
La grâce, à mon advis, le geste et le discours,
Enamour sont les chiens de la meilleure race.

C'est pourquoy pour ne vivre en sale oisiveté,
Je picque après le cerf mon levrier au costé,
Ma trompe dans le col et dans le poing les armes.

Puis, quand celle du cerf m'a tenu trop long temps,
Un lieu ne plaist tousjours, je vais passer le temps,
Loin du peuple et du bruit, dans la forest des dames.


DESDAIN.

Ha ! je le disois bien qu'elle a la cuisse molle,
La chair d'oye et crasseuse, et que mon grand foüetteur,
A ce trou gargoüillard ne feroit point de peur,
Trou qui va distillant une moiteuse colle.

Que te sert il d'user d'une prompte bricolle,
D'un souple maniment et d'un souspir trompeur,
Disant que mon bidaut te muguette le cœur,
A qui ta concque sert d'une large gondolle?

C'est un chemin rompu, on n'y peut cheminer,
C'est un creux four banal où chascun va fourner,
Un haras à poulains, un cuvier de loüage ;

Bref, afin de parler de son humeur au vray,
Il est aussi dolent sans un fouet de mesnage
Qu'un aveugle qui a son baston esgaré.

F. R. D.


CONSOLATION
AUX DAMES D'ORLÉANS
Quand le Roy vint bloquer le porteau pour les mottes qui sont sur la rivière.

Mes dames, d'où vient ceste peur
Qui vous rend si fort esperdues?
Ne craignez point pour vostre honneur,
Vos mottes sont bien deffendues.

Si nous avons mesme desir,
Ayons aussi mesme asseurance ;
Sur vos mottes est mon plaisir,
Soit donc aussi vostre allegeance.

Vous n'estes plus à descouvert,
Ne soyez plus espouvantées ;
On vous a donné le couvert,
Vos mottes en sont mieux gardées.

Ayant si bonnes garnisons,
Faut il craindre l'ennemy proche?
Vos mottes groulent d'escadrons,
N'ayez pas peur qu'on en approche.

Ne gaignez point ce bruit nouveau,
Qu'on vueille coupper la riviere ;
Vos mottes n'auront faute d'eau
Tandis qu'aurons la force entiere.

Voyez vous pas desjà Venus,
Qui de l'escume fust conceuë,
Vous envoyer ses flots chenus,
Certains indices d'une crue?

Gardez bien vos chalans percez,
Que l'ennemy ne les surprenne,
Ou pour le moins nous les laissez,
Nous garderons bien qu'il n'y vienne.

Encor' au cas qu'ils fussent pris,
Que ceste peur ne vous travaille:
Le haut de vos maschecoulis
Deffend le bas de la muraille.

R. F.


LE JEU DES QUILLES.

Entre les jeux plus beaux, les quilles ont leur place ;
Belles, de cest esbat je chanteray les loix,
Pourveu qu'avecques vous nous abattions le bois,
Et chascun à son rang avecques nous le face.

L'exercice, en ce jour, surpasse la science,
Il faut tousjours tirer la cause à son effet :
Sçavoir la loy du jeu, c'est quand mieux on le fait,
Et en un point tout seul on ne void l'excellence.

Dedans quelque lieu frais, on doit planter ses quilles,
Où le soleil jamais ne monstre ses rayons ;
Il faut qu'il soit armé tout autour de gazons,
Car les coups autrement resteroient inutiles.

L'allée de ce jeu doit estre longue et droite,
Sans fossez ou caots, et qui responde bien ;
Car si le lieu est sourd, la boule ne fait rien ;
Mais surtout que l'entrée en soit un peu estroite.

Si elle estoit trop large, on verroit que la boule,
Au lieu d'aller le droit, gauchiroit à ses rangs,
Voire que quelquefois on feroit des coups blancs,
A la honte et regret de celuy qui la roule.

La quille doit avoir un bon pied de mesure,
D'un bois dur et bien droit, esgalée à son pas,
Sa teste est menuë et grosse par le bas :
Le plaisir est plus grand et la rencontre seure.

A ce jeu les garçons jouent contre les filles,
Leur donnant toutes fois la boule et le devant.
Qui de venuë abat du bois, fait sagement,
Car tousjours au rabat on n'abat pas des quilles.

Il faut pour bien jouer viser à la cornière ;
De là vient le plaisir, et l'abbatis du bois,
Tirant un peu coustière, en faire tousjours trois,
« Car le nombre parfait est le nombre ternaire. »

Pour mieux faire un beau coup, il faut que sur le ventre
On se couche tout plat, et d'un plus brusque effort
Attaquer le milieu ; car si ce n'est le sort,
On est seur de gaigner quand on choque et qu'on entre.

Cil qui, plus advisé, à la partie aspire
Fait rouler doucement sa boule dans le jeu.
Lors choisissant un coin et un plus propre lieu,
Il en peut faire sept sans qu'on luy puisse nuire.

Il ne faut pas pourtant dementir son ouvrage,
Faisant feu au premier et la fumée en fin :
Roide se maintenir, c'est estre plus qu'humain,
Et un acte qui plaist aux humeurs de cest aage.

La quille du milieu est la plus estimée ;
Quand seule de venuë on l'abat, c'est le bon,
D'autant qu'elle vaut neuf ; aussi tousjours voit on
La pièce du milieu estre la mieux aimée.

Les maistres du mestier, pour maxime asseurée
Tiennent qu'il ne faut estre ardent comme beaucoup,
Mais puisqu'il faut qu'un coup engendre un autre coup,
« Ce qui est violent n'est jamais de durée. »

La partie en des lieux est mise à vingt et quatre,
Et ailleurs on la met à qui en fait le plus ;
Si on passe le nombre, on est du gain exclus,
Mes dames, advisez, si vous voulez combattre.

С. В.


VILANNELLE.

Au fond d'un taillis escarté,
Fuyant la chaleur de l'esté,
Margoton s'estoit endormie,
Margoton, la nymphe jolie,
L'heur, les desirs et les amours
De tous les plus jolis pastours
Qui, dans ceste plaine herbeluë,
Meinent leur troupe barbelue.

Ses cheveux blonds et annelez,
En ondelettes crespelez,
Flottoient sur sa blanche poictrine,
Comme quelque fois de Cyprine
On voit espars les beaux cheveux,
Quand du sein des flots escumeux
Elle sort et vogue, amoureuse,
Dessus une concque perleuse.

Au travers du bois, les zephyrs
Poussoient leurs amoureux souspirs,
Faisant voleter à leur guise
Son cotillon et sa chemise,
Voire qu'ils alloyent baisottant,
Ces deux pilliers qu'on prise tant,
Ces deux colonnes albastrines
Deux pyramides yvoirines,
Des delices l'heureux sejour
Et le petit temple d'amour.

Jà tellement le vent se glisse,
Qu'il luy va des ouvrant la cuisse,
De qui l'excellente couleur
Surpasse la neige en blancheur,
La cuisselette rebondie,
Cuisse fermelette, arondie,
Petits pilotis gracieux
D'un chef d'œuvre si precieux,
Par qui s'animent en nos ames
Mille brasiers et mille flames.

A l'entour d'elle mille fleurs,
Peintes de cent mille couleurs,
Se voyent freschement escloses ;
Les œillets pourpris et les roses,
Le lys et blanc et violet,
La tymbrée et le serpolet,
La pasle et gentille roquette,
Et l'une et l'autre violette,
Le muguet et le basilic
Servoient à Margoton de lict.

Au gazouil d'une onde argentine,
Ceste bergerette poupine,
Pressée d'un somme plaisant,
Alloit finette seduisant
Le soucy charmeur qui l'affolle
Et tout son embon-point luy vole,
Souci, helas ! trop inhumain,
Qu'elle prit pour aimer Sylvain,
Sylvain à qui poussotte encore
Le poil frisotté qui redore
Le cuir polly de son menton,
Et où quelque fois Margoton
Va passant sa main blanchissante,
Et de son amour violente
Essaye d'amortir le feu
Qui la consomme peu à peu.

Comme elle est en tel équipage,
Sylvain entre dans le bocage,
Et entre les jeunes lauriers,
Les myrthes et les taliziers,
Il void, dessus l'herbette verte,
Sa bergere un peu descouverte ;
Il void, en despit du colet,
Les deux montagnettes de laict ;
Il void une petite fraise,
Non une fraise, ains une braise
Que les zephyrer amoureux
Vont baisottant audacieux ;
Il void, au moins de voir il tasche
Ce que plus bas la robe cache,
Et à ce que l'œil ne peut voir
Le penser y fait son devoir,
Qui furette sa cuisse blanche,
Descouvre son ventre et sa hanche,
Et void son: Hola ! que je dit,
Margoton luy a interdit,
Et Amour, qui fait sa retraite
Dedans ceste place secrette,
A mis un obstacle à ce lieu
Que nature a fait pour un dieu.

Sylvain, ravy de voir sa belle
En ce poinct sur l'herbe nouvelle,
Versant de ses yeux mille pleurs,
Discourt ainsi de ses douleurs :

O belle nymphe de ces prées,
De cent mille fleurs bigarrées,
Nymphe plus sage que Pallas,
Plus belle encore que n'est pas
Venus, la déesse écumière,
Nymphe dont la grâce est plus fière
Que de Junon le grave port,
Helas ! combien as tu de tort
De me voir finir miserable,
Sans me prester plus favorable
La main de ta douce pitié !
Ma constance et mon amitié,
Mes souspirs, mes pleurs et mes plaintes,
Ne donront elles point d'atteintes
Au roc de ton cœur endurcy?
Veu que, me voyant plaindre ainsi,
Il me semble, et c'est chose seure,
Que cest antre ma douleur pleure.

Antre, le fidelle tesmoin
De mes pensers et de mon soin,
Antre où l'on void en mainte place
Le progrez de tout mon disgrace,
Antre où l'on void en mille lieux
Esmaillez nos noms amoureux,
Helas ! n'auray jepoint de cesse
A vous raconter sa rudesse?
Ne verray je jamais le jour
Que, subjette aux lois de l'amour,
Margoton de ses bras me serre
Comme aux ormeaux on void le lierre?
Ne verray je ses cheveux blonds
Annelez, crespelus et longs,
Voletant à leur fantasie
Sur le sein de mon ennemie,
En ondelettes repliez
Autour de moy esparpillez?
Ne baisotteray à je mon aise
De ce beau sein la double fraise,
Ce beau sein, où l'on voit fleuris
La rose, l'œillet et le lys,
Ce sein où l'on voit rebondies
Deux pommelettes arrondies,
Ce thresor de neige et de laict
Qui va poussottant le colet,
Monstrant qu'une telle richesse
N'aime pas qu'un cambre la presse,
Beau sein qui fust mis sous les cieux
Pour l'objet sacré de nos yeux?
Ne presseray je mamelettes
De mes mains ces deux pommelettes,
Ces petits globes arrondis,
Ma richesse et mon paradis?
Verray je point quelque journée
En ceste grotte destournée
Margoton changer mon esmoy,
Et pour un gage de sa foy
Me laisser cueillir, plus piteuse,
Ceste douce fleur amoureuse,
Douce mignardelette fleur,
Fleureuse doucelette odeur,
Mignonelette ambrosienne,
Recompense heureuse à ma peine,
Ma Cyprine, mon petit œil,
Mon sucre et mon nectar vermeil?

Margoton, qui prestoit l'oreille
A ces pleurs, feignant nom pareille
En sursaut de se resveiller ;
Un bras tantost va desployer,
Et l'autre tantost elle passe
Dessus ses yeux et sur sa face,
Se vire, se tourne, et soudain
Elle feint d'aviser Sylvain,
Et aussitost baisse, finette,
La veue, et lors Sylvain se jette
Devant sa bergere à genoux.

Si vous restez, belle, en courroux,
Si vous n'avez point agreable,
Dit il, que Sylvain miserable
Cherche un repos en vous voyant,
Que vostre bel œil foudroyant
Darde sus mon cœur tant de foudre,
Que sa faute et luy soient en poudre,
Que je perde avec la raison
D'amour la fièvre et le poison,
Ou bien permettez moy, ma belle,
Que sur ce beau sein qui pommelle
Je rende idolastre mes veux ;
Permettez moy, nymphe aux beaux yeux,
Que je baise et rebaise encore
La bouche et le front que j'adore ;
Bref, permettez qu'entre vos bras
Je meure d'un si doux trespas.
Le temps aujourd'huy nous convie
A une plus gaillarde vie,
Et la vieillesse qui nous suit
Nous y presse et nous y conduit.
Çà donc, ma nymphe, çà ! que j'entre
Gaillard dedans ce petit antre,
Dedans cest antre mousselu,
Ce petit antre barbelu,
Et là rendons un sacrifice
A nostre déesse d'Eryce !

Ainsi disoit le beau Sylvain,
Quand sa bergere tout soudain
Luy dit: Berger, j'ay l'ame atteinte
De ta priere et de ta plainte ;
Tes maux, soufferts pour mon amour,
Meritent bien quelque bon tour ;
Mais je crains qu'une humeur légère,
Après avoir à ta misère
Donné le repos et la fin,
Ne te rende un ingrat, Sylvain.
Que si de ton amour jurée
Margoton estoit asseurée,
Aujourd'huy, pour te secourir,
Je ne craindrois point de mourir.
Hé ! dit Sylvain, hé ! quelle offense
Faites vous contre ma constance?
Plustot Loyre ira contremont
Que je vous face un tel affront,
Plustotle soleil sans lumière
Fera sa course journalière,
La lune sera sans clarté
Plustot que moy sans loyauté ;
Plustot le ciel dessus ma teste
Verse l'orage et la tempeste
Que les Cyclopes inhumains
Forgent là bas pour les humains ;
Plustot les penses violettes,
Plustot les roses vermeillettes,
Et plustotle lys argentin
Paroistra quand le vent mutin,
Qui en la plus froide partie
De ce monde emporte Orithie,
Emplisttout ce qui est çà bas
De neige, de gresle et frimas,
Et d'un frain glacé tient la course
Des fleuves jusques à leur source ;
Çà donc, ma belle, çà ! mon cœur,
Çà ! ma mignonne. çà ! mon heur,
Çà ! ma petite Cyterée,
Çà ! que ceste bouche sucrée,
Je baise et succe mille fois,
Çà ! ma nymphe, tu me le dois ;
Çà ! çà ! que partout je furette,
Et que la place plus secrette
Ne soit exempte de ma main !

O trois fois bien heureux Sylvain !
Je me pers, je meurs, je me pasme !
Hé ! Margoton, hélas ! quel blasme,
Quel doux languir est celuy là,
Quand on vient à faire cela !
Mais recommençons, ma tetonne,
Mon amelette, ma mignonne,
Regarde entre les arbrisseaux
Les bouquins chevre-pieds ribauds
Presser l'albastre des poitrines
De leurs nymphelettes poupines,
Aussi tost qu'ils ont veu nos tours,
Nos jeux, nos ris et nos amours.

Ainsi ceste couple amoureuse,
Couple gaillarde bien heureuse,
Jouyssoit de ce bien plus doux,
Heureuse cent fois plus que nous,
Où l'amour a tant d'artifice,
Tant de ruse, tant de malice,
Tant de tours, d'attraits et tant d'art,
Qu'au lieu d'amour ce n'est que fard.

С. В.


LA NAISSANCE D'AMOUR.

A toy qui as la cognoissance
D'Amour, je chante sa naissance,
Et comme au monde il va sans yeux,
Jeune eventė, jeune folastre,
Et rendit le ciel idolastre
Du monde et le monde des cieux.

Avant qu'Iole vînt au monde,
Et que d'une playe profonde
Son visage eust blessé mon cœur,
Elle estoit là haut bien heureuse,
Estant lors aussi doucereuse
Qu'aujourd'huy pleine de rigueur.

Ce fut au ciel que sa lumière
Donna l'origine première
A ce petit serpent ailé ;
Petit demon dont la malice
Se nourrit de nostre supplice,
Et pour nostre heur est aveuglé.

Tout aussi tost que sa naissance
Eut fait paroistre ceste engeance,
Petits pieds et petites mains,
Vouseussiez veu naistre de mesme
La vie, helas ! de la mort blesme,
Et la mort naistre des desdains.

Vous eussiez veu, las ! quel desastre !
Naistre au lever de ce fier astre
L'esperance et le desespoir ;
Les cris à l'escart prenoyent estre,
La ruse aussi l'on voyoit naistre,
Et le feu le froid concevoir.

On voyoit, alors que l'on balle,
Esclorre au coin de quelque salle
Les baisers sucrins et mignards ;
Derriere une tapisserie
On voyoit sortir de furie
Mille tordions plus gaillars.

La pasle crainte on y voit naistre,
Qui fait sauter par la fenestre
Celuy qui pense estre attrappé ;
De là naist un fardé langage
Et la feinte d'un pucelage,
Encore qu'il soit eschappé.

La soupsonneuse jalousie,
La furieuse frenesie
Et tout ce qu'on souffre en aimant
Prirent naissance à sa naissance,
Et pour nous combattre à outrance
Il se sert de ce regiment.

Ses fantassins sont les œillades
Qui renversent nos barricades,
Venant à la charge à miliers,
Et, selon les vieilles pratiques,
C'est lors que nous branlons nos piques
Et donnons dedans leurs boucliers.

Ce petit fol perdit la veuë,
Et luy fust sa mère incogneuë,
Pour la regarder de trop près ;
Il volle, et de l'aile il tremousse
Et porte de traits une trousse,
Traits que la mort fit de cyprès.

Il couve une ame si felonne,
Qu'aveugle il n'espargne personne,
Frappant à tort et à travers ;
Et ce qui est plus admirable,
C'est que d'une cause semblable
Il en rend les effects divers.

Petit demon plein de ravage,
Petit ecueil plein de naufrage,
Petite peste de nos ans,
Las ! que n'en avorta la mère,
Ou que ne vid on ce vipère
Naistre et mourir en mesme temps !

A. C. B.


SONNET
POUR LES FEMMES CONTRE LES TRANSIS.

Amans qui vous plaignez que nous sommes cruelles,
Qui feignez de mourir cent mille fois pour nous,
Vostre vainqueur est tel et vos malheurs si doux,
Que vostre liberté prend de prisons si belles.

Vous monstrez bien le vent de vos sottes cervelles ;
Quand pour je ne sçay quoy vous estes si fougoux,
Mille brasiers ardans vous dardent leurs courroux,
Mais ces feux, ce ne sont que chaleurs naturelles.

Cherchez ailleurs de l'eau pour amortir vos feux,
On ne fait point d'estat de vos cris langoureux :
Ceux là nous cherissons qui ont plus de constance.

Que sert de s'eschauffer si fort en son harnois?
N'abaissez point ainsi, mes mignons, vostre bois,
Car nous n'eusmes jamais d'escu pour vostre lance.


COMPARAISON
DE L'EPINETTE ET .

Amour et l'epinette ont, par humeur semblable,
Beaucoup d'affinité, de douceur agreable :
Une tierce se joue aux yeux et à la bouche,
Des cinq doigts aux tetins une quinte se touche ;

Puis apres doucement le dyapason entre
Par quintes et par tierce en l'octave du ventre ;
Aucune fois B mol sur B carré se pousse,
Aussi un doux refus rend la joye plus douce.

Tousjours le son se fait par cordes estenduës,
Venus aussi se plaist ès choses bien tenduës ;
Souvent le bras se leve, et cela nous denotte

Que Venus veut souvent qu'on luy leve la cotte ;
Mais voicy le debat: l'espinette est ouverte
Et Venus en son jeu voudroit estre couverte.


L'ARQUEBUSIER.

Amour, impatient de voir ma liberté
Défier son carquois et seul l'attendre en place,
S'est fait arquebusier, et contre mon audace
S'est armé, cauteleux, d'une fière beauté.

Il a fait de ses yeux son plomb en rond vousté,
Sa poudre de son ris, sa mesche de sa grace,
Et des gentils attraits qui décorent sa face,
S'est fait un fourniment pour flanquer son costé.

Hardy, il bat l'estrade à l'entour de sa bouche,
Dedans ses blonds cheveux il dresse l'escarmouche,
Sa taille il gabionne et s'en dresse un rempart.

Pour butte il a mon cœur ; mais, hélas ! je ne treuve
Harnois si bien trempé ne si fort à l'espreuve
Qu'il ne le perce à jour tant il est bon soldart.

P. C.


LE SINGE.

Personne desormais ne vante
Ce que d'une voix plus sçavante
Tant de beaux esprits ont chanté ;
Je leur en laisse la victoire,
Car je ne veux pas autre gloire
Que chanter un singe crotté.

Ce singe est un singe admirable,
Singe en fadaises honorable,
Singe badinement falot,
Singe fatal, singe extatique,
Singe qui garde la boutique,
Pour y servir de sibilot.

Singe qui est de bon lignage,
Autant que singe de nostre aage,
Et qui bouffonnoit assez bien ;
Mais depuis que la gloire sotte
Enfle sa teste de marotte
A bouffonner il ne sceut rien.

Il fut pourtant de compagnie
Assez accostable et jolie,
Qui ne faisoit rien sans raison ;
Il s'en venoit, la pauvre beste,
De dehors, tant il fut honneste,
Faire son cas à la maison.

C'est un plaisir quand il se jouë,
A quelqu'un qui luy fait la mouë,
Ou qu'il contrefait le fringuant ;
Vestu d'une robe au dimanche,
Croteuse, courtaude, sans manche,
On le prendroit pour un pedant.

Tousjours quelque chose luy manque,
Bien qu'il serve de salte en banque,
Pour arrester tous les passans ;
Car ces ouvrages, ces triacles,
Ces danses, ces sauts, ces miracles,
Ne sont bons que pour les enfans.

Chacun le court, chacun le huë,
Chacun d'un lardon le saluë
Sans qu'il le puisse ressentir ;
A le voir en cest equipage,
Lardé à profit de mesnage,
Il est habile pour rostir.

Or, s'il n'avoit point tant de vices,
On en auroit mille services,
Car il est un singe fort doux,
Singe attentif et benevole,
Singe un peu forbu de verole,
De galle, de tac et de poux.

Bref, c'est un singe d'esperance,
Singe, s'il en est point en France,
Singe, l'appuy de sa maison,
Voire singe qui pourroit faire
En singerie un' bonne affaire ;
Mais elle n'est plus de saison.

Il ne cesse jamais d'escrire,
De barbouiller et faire rire
Ceux qui relisent ses escrits ;
Mais il peut bien quitter sa tasche ;
Sa singerie aujourd'huy fasche,
Et pour elle on n'a plus de bis.

On dit qu'il use de magie,
Et, lorsqu'il luy en prend envie,
Il se change en asne parfait ;
Voire on m'a bien dit davantage
Qu'en avallant quelque breuvage
Il se change en un veau de laict.

Mais ce que plus fort on admire
Et davantage me fait rire,
C'est que de singe qu'il estoit
Il est asne et veau tout ensemble,
Et si pourtant il ne luy semble
Tant il a l'esprit contrefait.

Les roses n'ont pas la puissance
De changer l'asnière semblance
Qui le rend ainsi mal plaisant ;
Il faut que pour changer d'oreilles
Il produise d'autres merveilles
Ou s'aille desormais taisant.


A UNE DAME
SUR SON MIROIR.

Madame, vous portez ce cristal pour vous voir ;
Vous pouvez contempler les traits de vostre face
Aussi bien dedans moy qu'en ce luisant miroir :
Portez moi dessus vous et me donnez sa place.


DE MARTIN
AMOUREUX D'ANNE.

C'est l'amoureux Martin qui d'un point requiert Anne,
La priant que ce point soit mis dessus son nom,
Changeant Anne en amie ; ainsi faisant, sinon
Qu'il faut que pour un point Martin perde son asne.


SONNET.

Je suis vostre escolier, vous estes ma maistresse,
Qui docte m'enseignez en l'escole d'amour ;
J'ay vos beautez pour livre, où j'apprens chacun jour
Quelque leçon nouvelle où mon esprit se dresse.

Dans ce livre on cognoist que c'est que de caresse,
Du desdain, du refus, et comme tour à tour
L'espoir et le malheur en nos cœurs fait séjour,
Apastez bien souvent d'une feinte promesse.

Les caractères vrais de ce livre sont beaux :
Vostre poil, vostre front, vos deux astres gemeaux
Et vos grâces en sont les lettres plus parfaittes.

Si veux je le comprendre, afin que par escrit
J'y commence dessus et que m'ouvrant l'esprit,
Ma muse avec mes vers en soyent les interprettes.


CONTRE CELLES QUI N'ONT POINT D'AMY.

Une dame sans un amy,
C'est un ruisseau sans planche,
C'est un rossignol endormi
Au dessusd'une branche.

C'est un coche sans attirail,
Sans hommes une ville,
C'est comme un beau grain de corail
Que jamais on n'enfile.

C'est une serrure sans clé,
Un marché sans personne,
C'est un moulin moulant sans blé,
C'est un luth qu'on ne sonne.

C'est un orphevre sans esmail,
C'est un peintre sans veue,
C'est un gendarme sans cheval,
C'est un renard sans queue.

C'est un navire qu'on ne voit
Jamais partir de l'ancre,
C'est un puits où l'eau point ne croît,
C'est un cornet sans encre.

C'est un pelerin sans bourdon,
Son chapeau sans coquille,
C'est un aveugle sans baston,
Une boulle sans quille.

C'est un chemin fort embrouillé,
On n'y trouve qu'obstacle,
C'est un vieux canon tout rouillé
Que jamais on ne racle.

C'est un qui joüe au mal content,
Un rien dans une bource,
C'est une cloche sans batant,
C'est une aride source.

C'est un apostume à percer,
A faute de lancette,
C'est un huis qu'on doit enfoncer,
Un canon sans baguette.

C'est un four qui est sans fourgon,
Une coignée sans manche,
Une place sans garnison,
Sans le bras une manche.

C'est une monture à dresser
Qui ne sçait aller l'amble,
Et c'est pour seurement chasser,
Lieu propre, ce me semble.

C'est une blouse à bricoler,
Sans esteuf ny sans bale,
Et sans qu'on l'entende parler,
Un tuyau de regale.

C'est la volaille sans lardon,
C'est le poisson sans sauce,
C'est le mortier sans son pilon,
Sans fesse un haut de chausse.

C'est une cage sans oiseau
Qui demeure inutille,
C'est une gaine sans cousteau,
C'est un trou sans cheville.

C'est un jardin dessus un mont
Que jamais on n'arrose,
Toutes celles qui rien ne font,
Devroyentprester leur chose.


RESPONSE.

II faut que je vous die aussi
Qu'est un amant sans dame :
Un corps roide, froid et transi
De gel, faute de flamme.

C'est une lance sans arrest,
Sans son enfer un diable,
C'est sans amorce un pistolet,
Un courtaut sans estable.

C'est une teste sans bonnet,
Un jeu sans gibeciere,
Une escritoire sans cornet,
Un renard sans taniere.

C'est un doigt qui n'a point d'anneau,
C'est un pré sans fontaine,
Une chèvre sans chalumeau,
C'est un cousteau sans gaine.

C'est la flûte sans le tambour,
Le loup sans sa caverne,
Et c'est le fourgon sans le four,
Le flambeau sans lanterne.

C'est un soldat qui craint sa peau,
Qui jamais ne s'hazarde,
C'est un qui se trouve nouveau
A broyer la moustarde.

C'est un oiseleur sans faucon,
Un oiseau sans plumage,
Un mal accordé violon,
Un ouvrier sans ouvrage.

C'est un frais et friand morceau,
Qui est fort de requeste,
C'est un espée sans fourreau,
Sans but une sagette.

C'est l'arbalestre à desbander,
Le pescheur sans nacelle,
C'est une lardoire à larder,
C'est un os plein de moüelle.

C'est d'empoix propre à savonner,
C'est un jeune novice
Qui ne sçait encor entonner,
A faute d'exercice.

C'est un vibrequin ou poussoir
Que jamais on n'affile,
C'est la saumure sans saloir,
C'est l'huistre sans coquille.

C'est un pigeon sans colombier,
Un trespassé sans fosse,
C'est un pilon sans son mortier,
Une jambe sans chausse.

C'est une broche sans rosti,
Sans point de lechefrite,
C'est un cuisinier aprenti
Qui n'a point de marmite.

C'est une plume sans papier,
Le rossignol sans cage,
La chandelle sans chandelier,
Le furet sans passage.

Ce sont aiguillées de fil
Que l'on voit inutiles :
Donc qu'on employe cet outil
Qui est si propre aux filles.

F. G. L.


LA DAME A UN AMY.

La dame qui a un amy,
C'est le puits et la corde,
La fourmilliere et la formy,
C'est un arc qu'on encorde.

C'est la vertuelle et le gond,
La coignée emmanchée,
C'est la teste et le morion,
La poisle bien hochée.

C'est quelque ouvrage de noyer
Que sans cesse on rabotte,
Ce sont des bottes d'escuyer
Que chaque jour on frotte.

Ce sont les accords les plus doux
De toute la musique ;
Et c'est quelque coursier fougoux
Que l'on dresse et qu'on pique.

C'est un petit manchon fourré
Où nostre chat se jouë,
C'est un arbre au pied labouré
Que sans cesse on secouë.

C'est un connin qui va chassant
Au fond de la garenne ;
C'est un mur où l'on va pissant,
Un moulin qu'on engrenne.

C'est un huis garny de carreaux,
C'est un escu qu'on perce,
C'est un casque fait à barreaux
Qu'une lance traverse,

C'est un pot avec sa cuillier,
C'est l'estang et la bonde,
C'est l'esguille et son esguillier,
C'est la playe qu'on sonde.

C'est un fourneau à deux soufflets,
Une enclume où l'on forge,
Un rastelier à pistolets,
Un lieu où l'on rend gorge.

C'est la chapelle et l'alambic,
Le ballon qu'on seringue,
C'est le trou où niche le pic,
Et la dame qu'on fringue.

C'est le concierge et le palais,
L'huissier et la baguette,
C'est le crocheteur et le faix,
Le suisse et sa braguette.

C'est un chandelier bien luisant,
Fourny de sa chandelle,
Et c'est la cage et le phaisant,
La gaine et l'alumelle.

C'est la bouteille et l'entonnoir,
C'est le fouet et la trompe,
Le mareschal et le boutoir,
La navire et la pompe.

C'est un haut de chausses percé
Qu'on ravaude et ravance,
C'est un champ tousjours bien hersé,
C'est la bague et la lance.

C'est un mulet qu'on va sanglant,
Un rat qu'un chat estrangle :
Prestez, belle, vostre devant
Afin que l'on vous sangle.

С. В.


ODE.

C'est erreur au peuple de croire
Que le desir s'en va de boire
Après avoir longuement beu :
Quant à moy, tant plus je me plonge
Dedans le vin, et plus je songe
A boire sans estre repeu.

Jamais la mer ne se contente,
Bien que d'un fleuve elle s'augmente,
Et certes, j'en suis tout ainsi :
Ma soif n'est point desaltérée,
Bien que par moy fust devorée
La vendange qui croist icy.

Soudain on void le feu s'esteindre,
Quand plus l'argument devient moindre
De luire et faire son devoir :
Quand je n'auray plus de quoy boire,
Mon Bertrand, il faudra bien croire
Que le trespas me viendra voir.

L'on ne void qu'un soleil au monde,
Qu'une mer, qu'une terre ronde,
Qu'un ciel de flambeaux allumé:
Ainsije suis tout seul yvrongne,
Et aucun autre ne se donne
Un triomphe tant estimé.

Bref, malgré la maudite envie,
Je veux boire toute ma vie,
Sans me lasser un seul moment:
Je ne veux rien ouyr contable
Que quelque conte delectable
D'un qui sera mort en beuvant.

P. D. L.


SONNET.

Si j'avais de l'argent et qu'au Roy j'en offrisse,
Peut estre que le Roy me donneroit du sien ;
Des papiers je luy voüe en humble sacrifice,
Des papiers je reçois, tousjours papiers je tien.

D'envoyer des papiers, c'est faire mon office ;
De papiers je me sers et ne m'en entretien :
S'il a besoin de moy pour luy faire service,
J'ay affaire de luy pour me faire du bien.

Le Roy, par mon escrit, à la vertu je dresse,
Le Roy, par son escrit, à l'espargne m'adresse.
Si je fay qu'il apprenne à vivre dans le mien,

Faites que dans le sien au lieu j'apprenne à vivre,
Ou de tous ses papiers je feray faire un livre :
Au moins j'y apprendray que je n'y prendray rien.


LE TESTAMENT DE BLENET,
DIT LE CAPITAINE BEL-AIR.

Renversé sur le lict tout emplastré d'ordure,
Où le sort inhumain pour despoüille m'attend,
Je fay mon testament, et par ceste ecriture
Je veux, si je le peux, rendre un chacun content.

Il estoit bien en moy d'eschapper ce passage,
Mais je veux aux enfers m'en aller à tastons,
Et comme vif j'acquis la verolle en partage,
Je veux farcir là bas de gale les lutons.

Quand l'ame de mon corps partira pour descendre
Où les rais du soleil sont privez d'action,
Je veux qu'à chaque coin un tambour face entendre
A chamarre et fredons ma folle intention.

Je remets à chacun les offences passées,
D'autant que maintenant je ne m'en peux venger ;
Mais tousjours les rigueurs des fureurs insensées,
Compagnons de son lict, le viennent outrager

Mes heritiers feront porter mon corps en terre,
Les quatre maquereaux de reputation,
Les putains autres fois qui me firent la guerre
Chanteront sur ma fosse en grand devotion.

Je veux qu'en carillons les clochettes on sonne,
Que bras, jambes et reins aillent esgallement,
Et qu'à chaque sonneur cent coups de foüet on donne,
Si mieux n'aime d'avoir la corde en payement.

Je laisse en premier lieu ma verolle et ma galle
A celle dont je fus premièrement gasté :
Mais non, c'est trop donné, une partie esgalle
Doit accroistre au barbier qui m'a si bien frotté.

Je donne à la putain et à la maquerelle,
Par qui tant amoureux je perdis la raison,
Quelque bouton chancreux ou la galle eternelle,
Et pour comble d'honneur la roüe en la prison.

J'assigne à mes batards cent mille escus de rente
Sur le bien le plus clair dont je suis jouyssant,
Et afin que chacun de mon legs se contente,
Au plus fin thresorier ils seront adressant.

Je laisse à bon Boisseau, pourveu qu'il soit en aage
De manier le bien que je luy veux donner,
Cent regiments de poux, et s'il a du courage,
Il ne doit pas à un laschement pardonner.

Je laisse aux courtisans le vent et les fumées,
Dont aussi bien comme eux j'ay repeu mon cerveau,
Aux pages et laquais les froides grivelées,
Et pour tout leur breuvage au soir boire de l'eau.

Afin qu'Engoulevent ait de moy souvenance,
J'entens qu'il soit tousjours porteur de rogatons,
Et veux qu'en ce faisant il ait soin de la pance,
Deust il avoir par jour deux cents coups de bastons.

Avant que de finir ce legs que je veux faire,
Je veux recompenser mon hoste d'un bienfait :
J'entends qu'à Policarpe on donne mon breviaire
Et qu'il s'en pleigne à moy s'il n'en est satisfait.

Pour rendre plus certain le but de mon envie,
De Martin et Maucler seront executeurs,
Et d'autant qu'on les tient subjects à frenaisie,
Soulas avec Deschamps leur seront pour tuteurs.

Z. BLENET, DIT BEL-AIR.


COMPLAINTE
D'UN A QUI SA FEMME COUPA LE CATZE.

Comme à la rive meandrine,
La mort qui menace le cigne,
Le fait en melodieux sons
Finir sa vie et ses chansons,
Ainsi voyant ma mort prochaine,
Je veux pour la dernière fois
Accorder ma cruelle peine
Aux tristesaccens de ma voix.

Helas ! faut il que je te laisse,
Pauvre engin? Je meurs de tristesse,
Te voyant mourir, mon Dibaud,
Accommodé en chien courtaut.
Mais puisqu'il faut que tu finisses
Par le traistre coup du cousteau,
Pour recognoistre tes services
Je te veux bastir un tombeau.

Auquel tous les ans mainte dame,
Plus pitoyable que ma femme,
Se souvenant du temps passé,
Ira pleurer le trespassé,
Puis que sur les fosses des dames,
Tu pleurois jadis nuict et jour,
Est ce pas raison que les femmes
Pleurent sur la tienne à leur tour?

Çà ! mon mignon, que je te baise,
Que je te caresse à mon aise ;
Donne moy ce dernier soulas,
Que je te tienne entre mes bras.
Mais las ! en vain je te manie,
J'ay beau te prendre et caresser,
La mort, de mon heur ennemie,
T'empesche bien de redresser.

Tu fus jadis un' rude lance,
Ma grande corne d'abondance,
Mon tuyau d'orgue, mon bourdon,
Ma saqueboute, mon fourgon,
Ma seringue, ma coulevrine,
Mon calemart, mon gros lardon,
Mon cylindre, ma belle quine,
Mon flacquedare, mon pilon.

L'entonnoir du corps de ma femme,
Le chaud alambic de mon ame,
Le subtil furet des connins,
Qui souloit prendre les plus fins ;
Mon andoüille, ma harquebuse,
Mon boudin, mon baston de lict,
Ma goustière, ma cornemuse,
Mon mignon, mon tout, mon deduit.

Et maintenant tu es plus lasche
Que la tetine d'une vache ;
Ton bout, qui jadis fut pareil
Au bouton de rose vermeil,
A la couleur toute ternie ;
Falloit il qu'un membre si fort
Qui donnoit aux autres la vie,
Fust sujet aux lois de la mort?

Quelle rage, quelle colère
D'avoir coupé ce pauvre haire,
D'avoir barbouillé tout de sang,
Ce marbre et cest yvoire blanc,
Ceste fontaine d'eau de vie
Dont la source, chascun le sçait,
Ne se trouva jamais tarie
De nectar, de sucre et de laict !

Les filles plus religieuses,
Au lieu d'estre tant impiteuses
Que coupper un pauvre ambrelin,
S'en feroient plustost de satin ;
Et ma tygresse endiablée,
Usant de tous contraires traits,
Pour n'en avoir esté saoullée
S'en est privée à tout jamais.

Mais voyez vous qu'elle est cruelle !
Aussi tost qu'il approchoit d'elle,
Humble son bonnet il ostoit,
Et quand ma femme l'appelloit,
Il dressoit soudain les oreilles,
Tant il estoit plein de bonté,
Et puis s'estandoit à merveilles
Pour accomplir sa volonté.

Elle voyant tant de services,
Recognoissant ses bons offices,
En fa soit son Prince et son Roy,
Poussée de je ne sçay quoy ;
Enfin ell' a couppé ma vite,
Son prince, son Roy, son joyau,
C'est faire un trait de jacobite,
Que tuer son Roy d'un cousteau.

Il n'y a donc plus d'asseurance,
De vouloir donner pour deffence
Une faucille entre les mains
Du reverend dieu des jardins ;
Puisque l'outrecuidance extresme
Des femmes qu'on void aujourd'huy,
Les fait user de glaive mesme
De ce puissant dieu contre luy.

R. F.


ODE.

Alors que je cuide approcher
De vos levres pour arracher
Un baiser à langue sortie,
Margot, vous entrez en courroux
Et me dites à tous les coups
Que je m'en vois à ma Marie.

Que vous avez de cruauté !
Si vous aviez un peu gousté
Quelle douceur y est confite,
A peine pourriez vous cesser
De m'accoller et m'embrasser,
Afin d'estre ma favorite.

Margot, sus, embrassez moy donc,
Et par un baiser moite et long,
Faites que l'on vous porte envie,
Ou s'il vous faut plus amuser,
Je courray viste pour baiser
Le tendre sein de ma Marie.

Les baisers un peu dissolus,
Ces baisers doucement goulus,
Seul soulagement de ma braise,
Ont tant de pouvoir sur mon cœur,
Que je ne veux que l'on me baise
Si je n'y sens quelque saveur.

DE LA SOUCHE.


SONNET.
AMOUR MARCHAND.

Amour devient marchand, son plumage il deguise ;
Cachant les aislerons pendus à ses costez,
Il se feint plus pesant, les pieds plus arrestez,
Affin d'avoir credit pour faire marchandise.

Il n'a plus les attraits desquels il faisoit prise,
Privant les amoureux de leurs felicitez ;
Vray est que pour changer tant de divinitez,
Ainsi qu'auparavant il use de surprise.

Pour garder sa boutique, helas ! il a des yeux,
Non ceux qu'Argus avoit, mais des plus radieux :
Passans, esloignez vous d'une telle boutique.

Si vous y marchandez, ce sera fait de vous ;
Amour y est logé, il y fait sa pratique,
De vous fier en luy, on vous nommera fous.

P. D. L.


ODE.

C'est erreur au peuple de croire
Que le desir s'en va de boire
Après avoir largement beu,
Quant à moy, tant plus je me plonge
Dedans le vin, et plus je songe
A boire sans estre repeu.

Jamais la mer ne se contente,
Bien que d'un fleuve elle s'augmente ;
Et certes, j'en suis tout ainsi :
Ma soif n'est point desaltérée,
Bien que par moy fust devorée
La vendange qui croist icy.

Soudain, on void le feu s'esteindre,
Quand plus l'argument devient moindre,
De luyre et faire son devoir ;
Quand je n'auray plus de quoy boire,
Mon Bertrand, il faudra bien croire
Que le trespas me viendra voir.

L'on ne void qu'un soleil au monde,
Qu'une mer, qu'une terre ronde,
Qu'un ciel de flambeaux allumé:
Ainsi je suis tout seul yvrongne,
Et aucun autre ne se donne
Un triomphe tant estimé.

Bref, malgré la maudite envie,
Je veux boire toute ma vie,
Sans me lasser un seul moment ;
Je ne veux rien ouyr contable
Que quelque conte delectable
D'un qui sera mort en beuvant.

A. F. B.


Mais qui te fait ainsi curieux me reprendre
Que je ne devois pas si soudain femme prendre?
Ne me fay plus la guerre, amy, car je te dis
Que c'est le seul moyen pour gaigner paradis.
Je n'eusse peu jamais faire un plus sainct ouvrage
Pour mon propre salut que par le mariage ;
Voire que ce qui rend les maris soucieux,
Jà desjà me promet un lieu dedans les cieux.
Cest extreme hazard d'estre cocus les fasche :
Si j'ay le chef cornu et que je ne le sçache,
Suis-je pas innocent? Or, tous les innocens
Resteront dans le ciel l'Eternel benissans ;
Si l'on me fait cocu et n'ose y contredire,
Bien que j'y sois present, n'est ce pas un martyre?
Les patiens martyrs iront la sus au ciel:
Donc avecques raison n'y fermeray-je pas l'œil?
Que si j'ay pour compagne une pucelle honneste,
Suis je pas bien heureux de si belle conqueste?
Or, tous les bien-heureux, ainsi que Dieu l'a dit,
Seront mis en sa gloire, et moy sans contredit.
Voy donc, je te suppli', si je ne suis pas sage
D'avoir dedans le ciel assigné mon partage.
Que pour l'heur qu'il y a desormais, fusses tu
Marié pour jamais et ensemble cocu

B. A.


DE L'AMOUR.

O nuict douce et debonnaire !
Belle obscurité plus claire
Mille fois que la clarté,
Qui m'as heureuse apporté,
Sous ta paupiere endormie,
Mon bien, mon heur et ma vie.

Ores, je te tiens, mon cœur,
Pancharite mon bon-heur,
Pancharite ma rebelle,
Ma petite colombelle.

Mignonne, voicy le temps
Qui nous doit rendre contens,
Nous donnant la jouyssance
De nostre longue esperance.
Sus en l'honneur de Cypris ;
Passons cette nuict en ris
Et en folastres malices
Nous repassions nos delices ;
Quoy ! cruelle, qu'attens-tu,
Hé ! que ne me permets tu,
Que ne permets tu, farouche,
Que je baisotte ta bouche?
Mais pourquoy ne veux tu pas
Que je gouste les appas
Et les douces charmeresses
De tes levres baiseresses?

Las ! Pancharite, dy moy,
Dy moy, mignarde, pourquoy,
Cruelle, tu me denie
Ce dont tu as tant d'envie !
Tu ne demandes pas mieux,
Mais je voy bien que tu veux
D'un front masqué contrefaire
La pudique et la severe.
Ha ! tu te veux desguiser,
Enseignant de mespriser
Les folastres gaillardises
Et les douces mignardises.

Mais par ces yeux esclairans
Comme deux astres errans
Dans la celeste vouture,
Par ce beau front je t'adjure,
Et par ceste bouche encor,
Mon plus precieux thresor,
Par ceste bouche rosine,
Par ceste bouche ambrosine,
Par ces blonds cheveux espars
Dont l'or fin, de toutes parts,
Folastrement s'escarmouche
Autour de ta belle bouche,
Par ces deux gentils tetons,
Et par ces petits boutons
Plus rouges que l'escarlatte
Dont une cerise esclatte,
Par ce beau sein potelé
Dont je suis ensourcelé,
Ne permets pas, je te prie,
Que je perde icy la vie,
Boüillant d'un ardant desir,
Qui me veut ores saisir !
Ha ! je voy bien qu'à ceste heure
Il faut, chetif, que je meure,
Mais jà desjà je suis mort,
Si par un soudain confort
Mignarde, enfin tu n'appaise
La chaude ardeur de ma braise.
Venus, prends moy à mercy,
Et toy, Cupidon, aussi ;
Car d'une nouvelle rage
Furieusement j'enrage,
Rage qui me vient dompter
Sans la pouvoir supporter.

L'adjurant en ceste sorte
D'une façon demi-morte,
Mes souspirs eurent pouvoir
A la fin de l'esmouvoir ;
Ainsi elle fut vaincuë
Et sa cholere abbatuë,
Une honteuse pasleur
Luy fit changer de couleur,
Lors d'une chaste rosée,
Ayant la face arrosée,
Honteuse amoureusement,
Amoureuse honteusement,
Elle commence à me dire :
Sus, prends ce que tu desire,
Pancharite est toute à toy !
Soudain s'approchant de moy,
Sans contrainte elle me baise,
Puis coup sur coup me rebaise,
Enfin, se laissant aller,
Elle me vient accoller,
Et entre mes bras pasmée
Elle demeure charmée.

Alors sur le lict doré,
Mignardement préparé
Dessusla folastre couche
Nous dressons nostre escarmouche ;
Je me deschargeay soudain
De l'ardeur dont j'estois plain,
Et de la cuisante flamme
Que je sentois dedans l'ame.
Sur celle qui allumoit
Ce feu qui me consumoit
Tout de mon long je me couche
Entre ses bras, bouche à bouche,
Flanc à flanc, nos seins collez
Sont l'un à l'autre accollez.

Et lors tout doucement j'entre
Au creux de ce petit antre,
Où Cypris fait son sejour,
Dedans les vergers d'Amour ;
Vergers qui tousjours verdissent,
Vergers qui tousjours fleurissent.
En ce lieu, me promenant,
Gaillard, je vais moissonnant
Mille sortes de fleurettes,
Roses, œillets, violettes ;
Bref, je la baisotte tant
Qu'à la fin j'en suis content ;
Mais toutes fois je ne cesse
De la rebaiser sans cesse,
Nos corps serrément estrains
Sont sans contrainte contrains,
D'une mignardise estrange,
Faire un amoureux eschange,
Et doucement annelans
Vont leurs deux ames meslans.
Les languettes fretillardes
Se font des guerres mignardes,
Et sur le rempart des dents
S'entrechoquent au dedans.

O ! combien de mignardises,
O ! combien de paillardises,
Aperceurent ceste nuict
Et le flambeau et le lict,
Seuls tesmoins de nos delices,
Seuls tesmoins de nos malices !
Lors qu'estroittement pressez,
Nous nous tenons embrassez,
Et qu'une chaleur fondue
Par les veines espandue,
Va d'une douce liqueur
Attiedissant sa langueur,
Lorsque ma bouche sa bouche
Folastrement escarmouche
Par doux baisers savoureux,
Par doux baisers amoureux,
Soudain je commence à dire :
O Dieux ! gardez vostre empire,
Etjouyssez seurement
De ce haut gouvernement,
Moyennant que je te tienne,
Moyennant que tu sois mienne !
Pancharite, n'aye peur
Que j'envie leur grandeur,
N'aye peur que je desire
Ny leur ciel ny leur empire.
Ainsi je vais m'esgayant
Ores sa bouche frayant,
Ores esgarant ma vie
Entre ses deux bras ravie ;
Or' en ses yeux affettez,
Noyant les miens enchantez,
Tantost de sa chevelure
Je fais une entortilleure,
Et je m'en vais garrotant,
Tantost je vais baisottant
Ses tremblottantes mamelles,
Ses mamelles aussi belles
Que celles de la Cypris ;
Puis, d'autre fureur espris,
Visant à place plus haute,
Dessus son beau col je saute,
Et tantost d'un coup de dent
Je vais sa gorge mordant ;
Or d'une main fretillarde,
Parmi l'obscur, je m'hazarde
De taster les pilliers nuds
Dont ses flancs sont soutenus,
Flancs où, sous garde fidelle,
Amour fait la sentinelle,
Portier de ce lieu sacré
A sa mère consacré.
Bref, en cent mille manières
De delices singulières,
Folastres, nous nous baisons,
Et mignards contrefaisons
Les amours des colombelles,
Les amours des tourterelles,
Et à l'envi furieux
Et à l'envi amoureux,
Par nos bouches mi-beantes,
Nos deux ames languissantes
D'un doux entrelassement
Se meslent ensemblement
Et de leurs corps homicides,
Tour à tour les laissent vuides.

Ainsi, nous nous esbatons,
Et roidement combattons,
Non sans sueur, non sans peine,
Non sans souvent perdre haleine ;
Quand enfin les nerfs lassez
Et les membres harassez,
Quand jà l'humeur s'escoulante
Et la vigueur defaillante,
Sans cœur, sans force et vertu,
Enfin, je suis abbatu,
A l'instant mon col j'incline
Sur sa douillette poictrine,
Où un sommeil gracieux
Me sille bien tost les yeux.

Elle, ainsi que je repose,
S'ennuye de ceste pose,
Et me voyant sommeiller,
Elle me vient resveiller
Par petites chatouilleures,
Et mignardes mordilleures.
De sa bouche elle me bat ;
Pour m'agacer au combat,
Elle me tire l'oreille ;
Tout soudain je me resveille :
Comment ! me dit-elle alors,
Ainsi donc, couard, tu dors,
Ainsi donc, tu te reposes,
Fors des paupières descloses ;
A ces mots me revalant
Plus dispos qu'auparavant,
Je me saisis de mes armes
Pour donner nouveaux allarmes,
Et par maniment divers
Battre à tort et à travers,
D'une assez brusque furie,
Je tierce la batterie.

Parmi ce douteux duel,
D'un coup doucement cruel
Que je donne à la traverse,
Bravement je l'outreperce.
Blessée d'un coup si doux.
Elle redouble les coups ;
Chacun de sa part s'efforce
De faire paroir sa force ;
Chacun, selon son pouvoir,
S'aquitte de son devoir,
Par fretillardes secousses
Et reciproques repousses,
Chacun mesle de sa part
Quelque nouveau trait paillard,
Quelque nouvelle delice,
Quelque nouvelle malice,
Quelque lascif mouvement,
Quelque mignard branlement,
En cent façons agitée
Venus est contr'imitée,
Tant qu'enfin deux corps meslez
Sont en un corps assemblez.

Cent mille fois je t'honore,
Nuict que je revere encore,
Nuict heureuse dont les dieux
Doivent bien estre envieux,
Nuict que Cypris immortelle
Ne peut promettre plus belle.

O ! claires obscuritez,
O ! ombrageuses clartez
Qu'entre tant de mignotises,
Qu'entre tant de mignardises,
Tant de faveurs, tant d'esbats,
Tant de gracieux debats,
Tant de souspirs, tant de plaintes,
Tant d'amoureuses estraintes,
Tant d'estroittes liaisons,
Tant de douces pasmoisons,
Tant de baisers, tant d'injures,
Tant de friandes morsures,
Tant de plaisans desplaisirs,
Tant de desplaisans plaisirs,
Tant de belles gentillesses,
Tant de lascives caresses,
Tant de tristes gayetez,
Tant de douces cruautez,
Tant de folastres malices,
Tant de paillardes delices,
Tant de gracieux combats.
Qu'entre tant de vifs trespas
Et de vies trespassez,
J'ay si gayement passez.


AU ROSSIGNOL
FAISANT SON NID DANS LE BOCAGE.

Gentil chantre de ce boccage
Qui entrecoupe ton ramage,
Tantost l'envoyant jusqu'aux cieux,
D'un fredon doux et gracieux,
Et tantost, remply de merveille,
Le pousse tout bas en l'oreille
De ton maistre, qui a soucy
Qu'on ne te face tort icy,
Et que, par quelque outrecuidance,
L'on ne desrobe ton engeance
Qui jeune apprend dedans le nid
A chanter petit à petit.
Reformant sa chanson rustique
En une plus douce musique,
Afin qu'elle soit quelques fois,
Comme toi, sereine des bois.

Mais d'où vient que mieux tu gringotte,
D'où vient que plus douce est ta note,
Et qu'on te voit d'oresnavant
Etplus disert et plus sçavant?
Sinon que ne desdaignes estre
Disciple de Bertrand, ton maistre,
Qui t'apprend en mille façons
L'air de ses plus belles chansons.
Eschangeant du tout ton ramage,
Tu contr' imite le langage
Qui, en despit des mesdisans,
Ne cede pas aux mieux disans,
Soit qu'il flageole en bergerie,
Tant Marguerite que Marie,
Ou qu'en vers il aime quelqu'un,
Ou qu'un pleure le sort commun,
Ou que d'une muse plus douce,
Doucement sur la lyre il pousse,
Comme il vit, helas ! malheureux,
Captif dans un retz amoureux.

A te voir quelque il me semble
Tant doucement ton cœur il emble
Des accens de sa belle voix,
Que ta forme se tourne en bois
Par estrange metamorphose ;
Car muet et la bouche close,
Les yeux fermez, son action
Te tire en admiration ;
Etpuis, tu t'efforce à redire,
Mais en vain, ce qu'il a sceu dire.

Or, vy, rossignol, vy tousjours,
Et quand reviendront les beaux jours,
Dedans ceste espaisse ramée
Ameine ton espouse aimée,
Sans avoir peur qu'on face tort
Aux tiens à qui dessus le bort
Du nid tu porte la bechée
D'un petit ver ou d'une achée.


ODE.

Les amans voluptueux
De leurs feux,
Et sale concupiscence,
Ont feint un dieu Cupidon
Du brandon,
Duquel ils sentent l'offence,

Ils invocquent Atropos
Pour repos
De leurs amoureuses flames,
Mais c'est afin de pouvoir
Decevoir
Quelque peu discrettes dames.

Enfin, telles passions,
Fictions,
Ils tournent en mocqueries,
Ayant jouy de l'honneur,
Et meilleur,
De leurs dames tant cheries.

Quand à moy, dès qu'on m'eust dit
Ton beau bruit,
Ta vertu, ta renommée,
Dieu des dieux d'un sainct amour
Dèsce jour
A ma poictrine enflammée.

C'est celuy qui mes esprits
A espris:
Te poursuivre en mariage,
Luy seul le vueille enflammer
A m'aimer
D'un reciproque courage.

De l'amitié le destin
Et la fin
S'est une fois apperceuë,
Elle doit semblablement,
Dignement,
D'un autre estre recogneuë.

Pyramus, loyal amant,
N'aima tant
Jamais sa Thysbé fidelle,
Et Achille, brave et preux,
Valeureux,
Briseis, dame très belle.

Que je t'aime d'un grand cœur,
Et ardeur,
A nul autre comparable ;
C'est raison, mon cher esmoy,
Que de toy
Je reçoive le semblable.

Voudrois tu bien que l'on dist
Et mesdist
De toy, comme d'autres filles,
Qu'ayant un ami acquis
Et conquis,
Ell' en souhaiteroyent mille?

Plus vaut un amy loyal,
Cordial,
Que mille pleins d'inconstance.
A chaque passage objet,
Et sujet,
Leur amour est en balance.

Un sous la faveur de Dieu
Va au lieu ;
Là gist mon amour profonde,
Mon ode: mon espoir cher
Va chercher
Doucement qu'on te responde.


AUTRE.

Tu dis, petit malin, que personne ne prise,
Sinon un seulement, mon esprit et mes vers ;
Le grand et le petit, et ceux que l'univers
Pour leur savoir admire, admirent mon emprise.

L'ignare et le savant mes œuvres favorise,
L'ignare pour le style et facile et divers,
Et le sçavant pour voir en mes vers mille mers,
Et les doctes douceurs des pastoraux d'Aphrise.

Tu diras, imposteur, que je me vais loüant,
Mais je me vais joüant, car tu te vas loüant,
Et je me loüe aussi d'autant que tu me blasme.

Or, de ce que tu dis, poëtastre, il n'est rien ;
De moy en autre lieu je ne dis tant de bien :
Mais tu loge une rage, et moy une belle ame.


EPITAPHE DERISIF D'UN SAVETIER.

Cy gist debout faisant le guet
Un savetier nommé Huguet,
Qui assomma d'un horion
Sa bonne femme Marion,
Agée plus de soixante ans ;
En son vivant passa le temps
Joyeusement à chopiner,
Sans oublier le clopiner,
Tel ement que n'estoit marrie,
Quand voyoit la vierge Marie.
Ledit Huguet fut enfin pris
Et fut de justice repris,
Lequel se fut moine rendu
S'il eust failly d'estre pendu ;
Vous qui passez par ce quartier,
Priezpour ledit savetier,
Qui en beuvant borgne devint
D'un coup de pierre qui survint.


MASCARADE.

Dames, vous pourrez treuver pis
Que nos pesles bien emmanchées,
Donc ne refusez nos gros pics
Pourbesongner à vos tranchées.

Sans pionniers on ne peut prendre
Ny rempars, ny ville, ny tours ;
Il vous faut donc soudain nous prendre
Si vous voulez avoir secours.

Nous sommes si bons à la guerre
Pour miner, sapper et trancher,
Enfin nous faisons rais de terre
Les forteresses trebucher.

Tousjours avecque la besoche,
Le pic, la tranche et le hoyau,
Nous faisons si bien nos approches
Que nous renversons le chasteau.

Nous portons dessus nos eschines
Nos ferremens bien retroussez,
Car il faut de grosses fascines
Pour bien recombler vos fossez.


AUX DAMES.

Dames, qui nous huez
D'avoir perdu nostre besoche,
Nous n'en sommes point desnuez,
Car nous allons bien aux approches ;
Nous avons pesles et piquois
Pour bien lever vostre harnois.


MASCARADE.

Ces jours passez les amoureuses flammes
Brusloient si bien nos esprits et nos âmes
Et nous faisoient sentir un tel tourment,
Que peu à peu perdions l'entendement ;
Mais cependant que nous avons carriere,
Aller nous faut tant chez l'apoticaire,
Que trouverons de quoi tant seulement,
En fin de temps un peu d'entendement.
Puis nous irons faisant mille caresses
Deçà, delà, recherchant les deesses,
Estans bien seurs que sans or et argent
On nous prendra pour nostre entendement.


AUX DAMES.

Et vous, mesdames, qui ardemment aimez,
Faites amant tel que vous desirez,
Lors cognoistrez le grand contentement
Que l'on reçoit d'un bon entendement.


MASCARADE.

Nous ne sommes point hypocrites
Comme ceux là qui font les chattemittes,
Ny de ceux là qui sont ambitieux,
Qui voudroient estre desjà là haut és lieux ;
Mais nous allons cherchans tout le contraire,
Courant tousjours après nos adversaires,
Ne craignant point les genes ny les fers,
Afin d'entrer aux profonds des enfers.


AUX DAMES.

Et vous, mesdames, soyez donc pitoyables
De ces cercheurs, accompagnez des diables,
Qui ne desirent rien, en tout ce qu'ils font,
Qu'entrer un jour en vostre enfer profond.


MASCARADE.

Les poupelos de bonne grace,
Qui viennent cy vous esgayer,
Sont tous issus de la grand' race
Des amours que, vistes hier.

Ils aiment le jeu et la dance,
La mignardise et le deduit,
Honneste seroit bien la panse
Qui grossiroit d'un si beau fruit.

Amour n'a tant qu'eux de delices
Pour sçavoir bien amadouer,
Qu'heureuses seroient les nourrices
Qui pourroient les porter joüer.

A manier leur peau doüillette,
Venus se plaist soir et matin ;
Car jusques à leur courtelette,
Vous diriez que c'est du satin.

Si vous avez desir de rire,
Faites les coucher avec vous ;
Vous ne pouvez, en tout l'empire
D'Amour, choisir enfans plus doux.

Ne craignez qu'aucun vous en blasme
S'il n'est quelque gros elephant ;
Qui pourroit blasmer une femme
De se jouer à un enfant?

Au reste, ne vous donnez peine
De leur derriere toute nuict,
Il y a plus d'une sepmaine
Qu'ils n'ont pissé dedans le lit.


MASCARADE,
LES GENTILS-HOMMES.

Voulez-vous, bergeronnettes,
Venir sauter et dancer,
Et chanter des chansonnettes
Pour nos esprits recréer ;
Et choisir un amy propre
D'entre nous qui voulons bien
Vous rendre le reciproque
Si voulez nous aimer bien.

LES BERGERES.
De chanter il n'est possible,
Le temps ne le permet pas,
Ny de danser, ny de rire,
Ny de prendre aucuns esbats :
Ce n'est aux bergeronnettes,
Lesquelles meurent de faim,
De chanter des chansonnettes
Et n'ont unmorceau de pain.

LES GENTILS-HOMMES.
Venez hardiment, les belles,
Bien tost vous en donnerons ;
Ne soyez donc point rebelles
Et entendez nos raisons:
Vous aurez pain et viande
Et de tous biens à foison,
Mais vous en payerez l'amande,
Telle que la demandons.

LES BERGERES.
Nous seroit il bien loisible
De recevoir tant de biens,
Etpuisqu'il fust impossible
Que trouvassions les moyens
De payer si grande amande
Que vous nous demanderiez :
Ce nous seroit, ce me semble,
Fait de filles esventez.

LES GENTILS-HOMMES.
Non, non, ne craignez, mes filles,
Bien aisement vous payerez
De vos graces tant gentilles :
Avec nous vous coucherez,
Et ne payerez amande,
Autre chose que cela,
Qui est aisé, ce me semble ;
Et plaisir on vous fera.

LES BERGERES.
Vous avez fort bonne grace,
Cela n'estimez vous rien?
Sortez hors de ceste place,
Et gardez bien vostre bien ;
Si nous estions descouvertes,
Nous serions deshonnorez
De dix mille mocqueresses,
De quoy nous serions gabez.

LES GENTILSHOMMES.
Comment pensez vous, bergères,
Que permissions, entre nous,
Que de vieilles langagères
Osassent parler de vous?
S'il y avoit si hardie
Qui un seul mot en eust dit,
Luy ferions perdre la vie
Sans aucun nul contredit.

LES BERGERES.
Or, sus donc, mes gentils-hommes.
Essayons l'esbatement
De Venus, toutes que sommes,
Fredonnant gaillardement :
Nous laissons nos brebiettes
Pour aller avecques vous,
Plus ne vous faut de houllettes
Pour joüir de nos amours.


MASCARADE.

Qui voudra de l'amour la conqueste poursuivre,
Sage, prenne l'advis de vieillards amoureux
Dont le rusé conseil rend en amours heureux
L'amant qui sottelet pas à pas le veut suivre.

Dessous ce poil chenu, l'amour folet et tendre
Nourrit de nos beaux jours encor quelque verdeur,
Comme on void au foyer une lente chaleur
S'entretenir longtemps dessous la grise cendre.

L'amour de nos vieillards n'est une amour volage ;
C'est un roc aimantin, d'asseurance gardé.
L'amour de ces mignons au langage fardé
S'esvanouit souvent au plus beau de leur aage.

Le bois trop jeune et verd à la flamme reculle,
Faisant distiller l'eau dont il est abreuvé :
Mais le bois un peu sec d'humidité privé,
De loin sentant le feu, legerement se brusle.

Il n'est qu'un vieux limier pour la chasse cognoistre,
Et n'est que l'homme vieil pour sçavoir de fins traits,
Soit du jeu, soit du bal, soit d'amoureux attrais ;
La science au vieillard tousjours se fait paroistre.

Ceux qui disent de nous n'estre chose seante
Voir vieillards amoureux, petits fols, taisez vous,
Nous sçavons le moyen de faire en peu de coups
Sortir du noir fusil une flamme esclairante.

Si pour en faire essay avec aucune dame ;
Bien que semble un poil gris indigne d'estre aimé,
Elle aura bien le cœur en glace transformé,
Si du feu des vieillards ne sent la vive flame.


MASCARADE.

Les printanières fleurs qu'icy voyez depeintes,
Et les boutons vermeils qui renaissent leurs ans ;
Les lys et les œillets, qui ne sont choses feintes,
Produisent leurs vertus au gré des courtisans,
Si tost que le soleil les guide dans la plaine,
Leur donnant sa clarté par l'aurore du jour ;
Aussi tostil ravit la beauté souveraine
De quelque nymphe belle, par un ardant amour :
Les amans fleurissans qui ont tant de vigueur
Au cœur de leurs rameaux, qui par vive racine
Produisent leur vertu par leur divine odeur,
Au gré de Cupidon, chef de l'amour mutine ;
Amour, c'est chose vaine, ce n'est que tout tourment,
C'est chose qui domine un chacun en son tour ;
L'on ne cognoist jamais par un mesprisement
Au vray qu'il est certain par un mortel séjour.


AUX DAMES.

Mais si vous rejoignez Mars et Mercure ensemble,
La fleur et les odeurs, et leurs conditions,
Le vouloir, le desir qu'avons envers les dames
De leur monstrer combien avons d'affections,
De leur faire paroir la fleurissante amour,
Et l'art subtil d'aymer plus vif que n'est le jour.


SONNET AUX DAMES.

Dames, qui desirez nettes vos maisons rendre,
Que le lustre n'en soit par la poudre effacé,
Que le plancher n'y soit çà et là lambrissé
Des toilles que l'araigne a coustume de tendre.

Voicy de vrais housseurs qui, curieux d'apprendre
Comme il faut bien housser, maint pays ont passé.
Ils ne sont de ceux là qui, lorsqu'ils ont houssé,
Vous laissent un soucy de tot nouveau en prendre.

Il n'y a trou ny coin, chambre ny cabinet,
Que leur housseau n'y passe et ne rende si net,
Qu'en vain d'autres housseurs tascheroyent d'y mieux faire

Pour rien nous en ferons les espreuves chez vous.
Où pourriez vous trouver de tels housseurs que nous
Qui houssassent si bien sans demander salaire?


MASCARADE.

Nous sommes des foüilleurs qui remportons le prix
Par dessus tous fouillans au verger de Cypris :
Ores, pour mieux fouiller, nous cherchons vostre terre,
Dames, vous defians à la fouilleuse guerre.
Nos armes sont un foüet qui, d'un manche branlant,
Rond, gros à pleine main, jusqu'au bout s'esgalant,
Long assez, claquetant d'une amoureuse touche,
Vous rend victorieux en la douce escarmouche,
Nous combatons ainsi : nous vous terrasserons,
Et du manche du foüet vos jambes ouvrirons
Pour nous plonger dans vous et remporter la gloire
D'avoir acquis, foüillans, une telle victoire.


MASCARADE.

Sont ils belles, nos poullettes?
Ou s'en pourroit il trouver
Qui fussent si godinnettes
Que nos poulles pour couver?
Regardez, dessous leurs aisles,
Les gros œufs au fonds d'hyver.
S'en pourroit il voir de telles
Que nos poulles pour couver?

Où courent tant de gens, qu'est ce qu'ils veulent dire?
Pourquoy de tous costez les voyons arriver?
Veulent ils aujourd'huy, soigneux, se faire escrire
Dans les nids où l'on voit nos poullettes couver?

Sommes nous point assez de notre compagnie?
Quoy ! osez vous laisser vos nids en la maison?
Retournez, retournez, que fols on ne vous die,
Couver au nid d'autruy, il en est la saison.
Voyez vous pas nostre œil posé sur nos follettes
Qui n'en part nuict ne jour (d'un soin rarement doux),
Craignant que dans le nid de ses tendres poullettes,
On n'y vienne nicher en l'absence de nous?
Nous allons à bas bruit et basse sonnerie,
C'est affin que de nous on ne s'en mocque après,
Nous ne fuyons le bal, le jeu, la pomperie,
Car telles gens que nous ne veulent point de frais.
Si ne laissons pourtant d'avoir la bourse pleine,
De beaux doubles doublons, pistolets et ducats:
Un homme sans argent, ce n'est qu'une ombre vaine
De qui pour le present on ne fait pas grand cas ;
Au fait de la maison, gouvernons tout par ordre,
Si bien que rien ne peut hors d'icelle eschapper.
La folle femme met tout mesnage en desordre,
Quand d'un esprit malin tasche le dissiper,
Puis, se donnant bon temps, commères à commères,
Rire, sauter, danser, avec maint poursuivant :
Telles on voit souvent, sous humaines prières,
Jetter à l'abandon la clef de leur devant,
Pour aller au moulin et faire le mesnage,
Tirer du boursillon à peine un petit soult,
Mettre la chair au pot et trotter comme un page,
Il se faut tenir prest pour regarder à tout,
Il nous convient sçavoir comme on fait la buée,
Combien les chaperons coustent à represser,
Combien il faut d'argent à la garde loüée
Qui vient dedans nos licts nos femmes redresser,
Nous voulons tous chez nous voir, sentir et cognoistre,
Laissans au coin du feu nos beaux jours s'escouler,
Aussipropres aux champs mener les oysons paistre,
Que d'estre en nos maisons à tousjours coucouler.


AUX DAMES.

Dames, si par amour vous plaisoit préparer
Un petit nid mollet que puissions mesurer,
Tant propre pour nos œufs preserver de froidure.
Nos poulles à long col y voudroient bien nicher ;
Si l'essay en voulez, il vous faut approcher,
On n'a rien au hazard si on ne s'avanture,


TABLE DES MATIERES
DUSECOND LIVRE DE LA MUSE FOLA STRE.

Le Trou-Madame.
La Louange des cornes
Elégie sur la mort d'un perroquet.
La Puce.
Sonnet. Belle, vous avez tort de m'avoir refusé.
Epithalame du sieur de Vaurenard, gentilhomme servant l'hospital, et damoiselle de Ricmont, son espouse.
Sonnet pour le mois de may.
Stances sur le jeu du billard.
Sonnet. O vous de qui l'amour eschauffe la poictrine
Comparaison des démons et des femmes, par R. F.
Sixain. Une l'autre jour se vantoit.
Autre. Mignonne, jour et nuict je suis importuné.
Sonnet. Tu m'as trompé d'un jour, un jour m'est une année
Sonnet. Bien pour un jour perdu l'accord estoit passable
Contre les tousseurs
D'un qui convie sa maistresse à chanter de mesme.
Epitaphe d'un yvrongne
La Chasse aux bassets, au sieur de Bolivars
Deux sonnets de la chasse
Autre du mesme.
Desdain.
Consolation aux dames d'Orléans quand le Roy vint bloquer le porteau pour les mottes qui sont sur la rivière.
Les Jeu des quilles
Villanelle
La Naissance d'Amour
Sonnet pour les femmes contre ces transis.
Comparaison de l'épinette et de l'amour.
L'Arquebusier.
Le Singe
A une dame sus son miroir.
De Martin amoureux d'Anne.
Sonnet. Je suis vostre escolier, vous estes ma maistresse
Contre celles qui n'ont point d'amy
Response
La Dame à un amy (aliàs: qui a un amy)
Ode. C'est erreur au peuple de croire.
Sonnet. Si j'avois de l'argent et qu'au Roy j'en offrisse
Le Testament de Bleuet, dit le capitaine Bel-air.
Complainte d'un à qui sa femme coupa le catze
Ode. Alors que je cuide approcher
Sonnet. Amour marchand.
Ode. C'est erreur au peuple de croire. A. F. B.
Mais qui te fait ainsi, curieux, me reprendre
De l'amour.
Au rossignol faisant son nid dans le boccage (se trouve dans le 3e livre de l'édition de 1615-édition 1621)
Ode. Les Amours voluptueux (idem, éd. 1621).
Autre. Tu dis, petit malin, que personne ne prise (idem, 3e 1., édition de 1621)
Epitaphe dérisive d'un savetier (idem, 3e éd. 1621).
Mascarade. Dames, vous pourrez treuver pis
Aux dames. Dames, qui nous huez.
Mascarade. Ces jours passez les amoureuses flammes
Aux dames. Et vous, mesdames, qui ardamment aimez
Mascarade. Nous ne sommes point hypocrites.
Aux dames. Et vous, mes dames, soyez donc pitoyables
Mascarade. Ces poupelas de bonne grace
Mascarade Les Gentilshommes. Les Bergeres.
Mascarade. Qui voudra de l'amour la conqueste poursuivre
Mascarade. Les printanières fleurs qu'icy voyez dépeintes
Aux dames. Mais si vous rejoignez Mars et Mercure ensemble.
Sonnet aux dames
Mascarade. Nous sommes des fouilleurs (alias: fouailleurs) qui remportons le prix.
Mascarade. Sont-ils belles, nos poullettes?.


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