CLAUDE DELOYNES D'AUTROCHE (1744-1823)
Traduction de l'Énéide de Virgile en vers français,
suivie de notes littéraires et morales,
Orléans, de l'Imprimerie de Jacob l'aîné, 1804 (an XII)
Discours préliminaire
Observations sur les six derniers livres de l'Énéide
Notes sur le texte des chants 1 à 4 et 7 à 12
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
Lorsqu'on traduit un Auteur ancien ou moderne c'est une règle assez ordinaire de le recommander au Public par des éloges. Rien de plus naturel : en effet, si on ne le jugeait pas digne de son attention, à quoi bon le traduire ? Le nom de Virgile nous dispense de cet usage ou de ce devoir. Eh ! que pourrions-nous ajouter au suffrage et à l'admiration de dix-huit siècles ? Que pourrions-nous dire en son honneur qui n'ait déjà été dit mille fois, et beaucoup mieux que nous ne saurions le faire ?
Les uns ont célébré ce génie vaste, capable de concevoir une fable attachante, d'agrandir un sujet simple, d'en proportionner toutes les parties, d'en distribuer sagement et avec goût tous les ornemens, et de l'embellir de tous les détails qui peuvent délasser et charmer le Lecteur dans la route, sans le détourner jamais du but.
Les autres ont considéré cet observateur profond, ce peintre admirable de la Nature, aussi varié, aussi inépuisable qu'elle ; qui la reproduit dans tout son éclat et toute sa vérité, qui en connoît toutes les teintes, qui en distingue toutes les nuances, qui dispose à son gré de toutes ses couleurs, qui la rend plus belle encore, et qui toujours fécond, loin d'épuiser une matière et de s'appesantir sur les objets, n'en saisit que les masses et ce qui sert aux effets.
Ceux-ci, mus par tous les ressorts qu'il met en jeu avec tant d'art pour effrayer et pour attendrir, se sont attachés surtout à sa grande connoissance du cœur humain, n'ont cessé de vanter cette sensibilité exquise qui le rend maître, à son gré, de toutes les âmes ; ce tact délicat, qui en ébranle jusqu'à la moindre fibre ; et ce goût assuré qui, parcourant toute l'échelle des sensations, sait en graduer les impressions, s'arrêter quand il le faut, faire succéder un sentiment à un autre avec une flexibilité sans égale.
Ceux-là, car il peut fournir à tous les genres d'éloges, plus touchés des formes extérieures ont admiré surtout l'écrivain, tour à tour fort et moelleux, simple et sublime, abondant et concis et toujours énergique et pur, à qui deux mots suffisent souvent pour produire un tableau saillant, qui ne manque jamais l'expression propre, et qui prodigue à volonté toutes les graces du style et les trésors de l'élocution.
Beaucoup le jugeant inférieur à Homère dans l'art de dessiner les personnages, lui reconnaissent bien plus de talent pour les mettre en scène, pour les faire dialoguer, pour préparer les situations pour amener les événemens. Ses discours leur semblent plus serrés, plus sages et plus vrais ; ses images aussi belles, ses comparaisons aussi riches.
Tous enfin s'accordent à l'envi à le regarder comme le Poète le plus harmonieux qui ait cadencé des vers ; comme l'Orphée du Parnasse ; comme un enchanteur divin, qui s'ouvre le chemin des coeurs, en charmant les oreilles. Tels sont les principaux points de vue sous lesquels on l'a envisagé jusqu'ici, sans qu'on ait pu dans aucun épuiser les sujets de louange : mais il en est un autre auquel on ne s'est point assez arrêté, et qui ne mérite ni moins d'attention ni moins d'éloges ; et c'est celui qui nous fixera en ce moment. C'est donc comme moraliste et comme vrai philosophe que nous allons le considérer.
Tout écrivain se trouve nécessairement entraîné par le goût et l'opinion de son siècle : car l'on n'écrit ordinairement que pour avoir des lecteurs, et pour leur plaire. Ainsi, lorsque l'impérieuse Philosophie préparoit ce règne sinistre dont nous avons recueilli les fruits sanglans, tout Auteur, quelque mépris qu'il eût d'ailleurs pour l'idole, se trouvoit forcé, ou pour jouir de quelque célébrité, ou même pour n'être pas en bute aux dédains et aux critiques injustes, de brûler quelques grains d'encens en son honneur. Virgile ayant donc conçu le plan d'un poëme vraiment national, et consacré tout entier à la gloire de Rome et de l'Italie, a dû surtout accommoder ses idées à celles de son temps, ou chercher à les rectifier et diriger pour la plus grande prospérité du peuple fameux qu'il célébroit. Les sentimens religieux qui forment le fondement et la substance de son immortel ouvrage composaient donc la base et l'essence des opinions des Romains, ce que l'histoire confirme ; ou ils commençaient à s'affaiblir à la suite de la corruption des mœurs provoquée par le luxe et l'amas des richesses, ces vengeurs de l'univers dépouillé et vaincu. L'Épique Latin, par une de ces conceptions qui ne pouvait germer que dans la tête la plus forte et la plus réfléchissante, s'est donc efforcé ou de les maintenir ou de les rétablir dans leur force primitive. Et, dans ce dessein, il a choisi pour héros de son poëme le premier fondateur de la capitale et de la religion de son pays. Il a entouré son héroïsme de tout ce que le respect pour la Divinité peut avoir de plus auguste et de plus imposant. Il avait senti ce profond et incomparable Génie que la religion seule fondant les états pouvoit seule aussi les conserver : et voilà pourquoi son véritable patriotisme, jaloux de prolonger la durée de sa glorieuse Nation, s'est attaché à ce ressort puissant qui consolide les empires. Il avait senti que sans les moeurs ils s'écroulent bientôt, et que la religion seule est la gardienne des moeurs. Il avait senti, ainsi qu'Horace, que les lois sont une foible digue contre le torrent de la dépravation ; et si son digne ami avait dit, Quid leges sine moribus vana proficiunt ? Sans les moeurs que servent les lois ? Il avait pénétré plus avant, et s'était dit à lui-même, et il l'a dit à tous les siècles : Sans la religion que deviennent les mœurs ? Sauvons donc la religion, et tout est conservé.
Une si grande et si importante vue n'a point échappé au fondateur du l'Islamisme. Mahomet, en fondant ensemble dans l'Alcoran les lois civiles et religieuses, qui dès-lors se prêtent un mutuel appui, et formant du tout un seul code, a trouvé le plus sûr secret d'assurer la durée des unes et des autres. Aussi sa religion malgré son absurdité, son gouvernement malgré son despotisme, ont-ils triomphé déjà de plus de douze siècles, sans qu'il soit possible de prévoir la dissolution de cette double puissance réunie.
Auguste qui n'était pas un homme médiocre, pénétré de l'influence de la religion et de la nécessité de la faire fleurir pour le lustre de son empire, attachoit la plus grande importance à la dignité de souverain pontife ; et quoiqu'Antoine, pour le diffamer dans l'opinion publique, ce qui prouve combien elle était contraire à l'irréligion, lui ait reproché certain banquet où, suivant son assertion, toujours suspecte dans la bouche d'un ennemi, les Dieux furent joués, et leurs foiblesses trop imitées, il n'en est pas moins vrai qu'il avait tellement à cœur l'appareil des cérémonies religieuses, la construction et la consécration des temples, et toutes les fonctions du suprême sacerdoce, que plusieurs écrivains célèbres ont pensé que Virgile, par une flatterie bien louable puisqu'elle auroit été utile au genre humain, l'avait eu en vue dans la peinture de son héros, et l'avait représenté sous les traits d'Énée. Ainsi, ce caractère de pius dont quelques esprits frivoles ont osé se moquer, auroit été, dans cette supposition très vraisemblable, l'attribut qui honoroit et flattoit davantage le prince le plus puissant, le plus éclairé de l'univers, et le plus habile dans l'art de gouverner les hommes ; et c'est à lui peut-être que le monde a été redevable du plus long intervalle de paix et de bonheur dont l'histoire et l'humanité puissent s'applaudir : et des écrivains aussi petits qu'Auguste et Virgile étaient grands, ne craindraient pas de le ridiculiser aujourd'hui !
Quoi qu'il en soit de cette conjecture on ne peut s'empêcher de convenir que jamais auteur, en écrivant, ne s'est proposé un but si beau, si noble et si utile que le poète de Mantoue. Quoi de plus moral et de plus philosophique en effet que de montrer l'homme constamment sous l'oeil de la Divinité, et dans toutes ses actions, ses jeux, ses songes même, l'objet des regards et des soins d'une Providence attentive et tendre, qui le chérit encore plus qu'il ne s'aime lui-même, suivant cette heureuse expression de Juvenal, carior est divis homo quam sibi.
Quels vices empoisonneraient nos jours, quels crimes souilleraient la face de la terre, quelle faute même commettroit-on, si l'on avait sans cesse présente à l'esprit cette grande maxime, Dieu te voit et t'entend. Quelle estime, quelle admiration, quelle reconnoissance doivent donc être dues au Génie sage et profond qui, assez rempli de la dignité de son art, assez ami de l'humanité, a consacré les plus rares talens au développement et à la propagation de ces vérités immortelles ; qui les a ornées du charme des plus beaux vers ; qui s'est efforcé de les graver dans nos ames avec le burin du plaisir, et qui s'est rendu pour le bonheur des âges un précepteur attrayant de vertu ! Tel est Virgile : et si le terme de vates qui signifie un homme inspiré, peut être dignement appliqué, n'est-ce pas surtout à celui qui a si bien peint le pouvoir du Ciel sur la terre, et non moins supérieurement exprimé les devoirs de la terre envers le Ciel.
On se persuadera aisément que les détails d'un ouvrage conçu dans un aussi excellent esprit, doivent offrir des sources inépuisables d'instruction. Aussi tous les états, tous les âges, toutes les conditions y trouvent les plus utiles leçons, et, ce qui vaut mieux encore que les leçons, les exemples les plus touchans, les plus persuasifs et les plus dignes d'être imités. Comme après la religion il n'est point de principe qui importe plus au bonheur des sociétés que l'autorité paternelle ; comme la soumission des enfans envers leurs pères est une suite et le supplément du respect pour les Dieux dont leur puissance est l'image, Virgile s'est attaché surtout à fortifier le sentiment de l'amour filial de tout ce qui pouvoit le rendre cher, précieux et respectable.
Ainsi, tantôt c'est l'intéressant Pallas qu'il nous montre soutenant les pas du vieil Evandre, s'armant à sa voix, suivant le héros auquel il le confie dans les champs de l'honneur, et jaloux de s'y montrer toujours digne de son père, jusqu'au dernier instant de sa vie dont la fin va lui causer des regrets si cuisans. Tantôt c'est l'aimable Euryale qui, s'exposant dans une entreprise périlleuse, recommande avec tant de sensibilité sa mère accablée d'âge au jeune fils de son roi, qu'il arrache des larmes des yeux des guerriers les plus vieux et les plus endurcis, témoins de sa vertu. Ici c'est le généreux Lausus qui se dévoue à la mort pour sauver Mezence, et lui conserve la vie aux dépens de la sienne, en recevant les coups qui lui étaient destinés. Mezence était un tyran, un impie ; mais il était son père ; et son sacrifice par-là n'en devient que plus beau et plus instructif encore. Enfin c'est le héros du poëme, qui donne lui-même l'exemple le plus attendrissant de l'accomplissement du devoir filial, qui s'oubliant dans les dangers pour ne s'occuper que de celui dont il tient la vie, le charge sur ses épaules, et l'emporte ainsi loin de sa ville embrâsée, et est assez heureux pour se sauver avec lui. Voilà ce qu'on trouve dans Virgile : et je n'expose ici que les principaux traits.
Ce sont ces situations aussi attachantes qu'instructives ; ce sont ces beautés supérieures, pleines d'un si grand intérêt et d'un sens si profond, qui distinguent l'Epique Latin et son illustre Maître, le divin Homère. Ce que disoit Horace de celui-ci, qu'on apprenoit dans ses écrits bien plus et bien mieux que dans ceux des Sages les plus vantés de la Grèce, ce qui était honteux et nuisible, ce qui était beau et utile. Qui, quid sit pulchrum, quid turpe, quid utile, quid non / Plenius ac melius Chrisippo et Crantore dicit. l'on peut le dire avec non moins de fondement de Virgile.
Philosophes anciens et modernes, fussiez-vous tous rassemblés, eût-on pris tout le suc de vos ouvrages, que pourriez-vous nous offrir qui vaille ces tableaux délicieux et vivans de vertu, qu'une main habile a entourés des plus brillantes guirlandes de fleurs comme ceux des Seghers et des Breughels, et qu'elle a, pour mieux les fixer dans nos ames, s'il est permis de s'exprimer ainsi, encadrés de l'or d'une volupté pure ?
Géomètres superbes, qui tenez aujourd'hui le sceptre de la renommée, et dont la science très bonne, très excellente en soi, mais très peu profitable pour le bonheur des hommes, est devenue l'objet unique des études de notre jeunesse, sans doute parce que dans un siècle, où l'on ne connoît, où l'on ne voit que de la matière jusque dans l'homme même, rien ne doit paroître plus estimable que l'art d'en mesurer les dimensions, et d'en analyser les chocs et les efforts ; que sont toutes vos spéculations et vos théories auprès de ces images si belles, de ces leçons si sublimes, qui charment et perfectionnent le genre humain ? Tous vos chiffres secs et froids nous rendront-ils meilleurs ? Il nous faut des sentimens, et non pas des calculs. Nous avons besoin d'être émus, attendris, consolés dans nos peines, fortifiés dans nos revers, dirigés sagement dans la carrière pénible de la vie ; tout cela Virgile le fait. Nous avons besoin de pères tendres, de fils respectueux, d'amis sincères, de vrais enfans de la patrie, d'excellens citoyens, d'hommes probes enfin, et Virgile les forme tous. Quel père qu'Evandre ! Quels fils que Lausus et Euryale ! Quel ami que Nisus !
Comparera-t-on à l'Epique Romain ce génie des hautes sciences, cet homme extraordinaire, si supérieur à son siècle, cet Archimède enfin d'autant plus recommandable dans son temps que ses rares talens furent jusqu'à son dernier moment consacrés au maintien et à la défense de sa patrie ? Quel fruit la postérité a-telle retiré de ses découvertes étonnantes, qu'elle a presque toutes négligées ou perdues, et dont si peu d'hommes étaient en état de connoître et d'apprécier le mérite ? (1) Archimède sentoit lui-même les bornes et l'insuffisance de son art ; il se vantoit bien de pouvoir remuer le monde physique. Il avait le levier : mais le point d'appui lui manquoit. On est plus heureux dans l'ordre social. Avec le levier de la puissance paternelle et le point d'appui de la religion, on peut mouvoir et faire marcher régulièrement le monde moral : et voilà le grand problème que Virgile a résolu, non avec l'aride aspérité des signes algébriques mais avec tout ce qu'une des plus belles langues qu'aient parlé les hommes peut fournir de douceur, de grace et d'harmonie. Voilà ce que l'on gagne à la lecture de ce poète immortel qui avait trouvé dans son cœur tous les sentimens honnêtes qu'il a cherché à faire passer dans les nôtres ; qui possédoit, suivant le témoignage d'Horace, la plus belle âme qui eut honoré la terre, animam candidiorem quam terra tulit ; et qui, autant au dessus de nos temps modernes par ses actions que par son génie, eut le noble désintéressement de refuser constamment la dépouille et les biens d'un riche proscrit qu'Auguste le pressoit d'accepter ; ce qui étonnera peut-être autant notre siècle que son rare talent.
Il avait bien raison cet illustre Mathématicien de nos jours, M. Clairaut, que les Géomètres probablement ne recuseront pas, lorsqu'il disoit à M. de Voltaire dans des vers dignes de celui à qui ils étaient adressés :
Quitte le compas ; prends ta lyre :
Je donnerois tout Pemberton,
Et tous les calculs de Newton,
Pour un sentiment de Zaïre.
Il n'avait pu se dissimuler, cet habile calculateur, que toute la science de l'analyse n'intéressoit qu'un nombre infiniment petit de têtes froides qu'elle glaçoit peut-être encore, et qu'un sentiment de Zaïre surtout de Zaïre religieuse et chrétienne, non moins actif que la flamme céleste, électrisoit soudain toutes les ames. Il reconnoissoit donc avec la justesse ordinaire de son esprit l'immense avantage si bien démontré par les faits, du grand poète sur le savant. Il avouoit ainsi que, si l'un commande à la nature morte, l'autre a pour domaine tout le monde vivant et sensible. Et tel est l'empire que depuis 1800 ans Virgile exerce dans tous les pays et chez toutes les nations éclairées. Que de délices pendant un si long intervalle il y a répandues ! Que de larmes il a sechées ! Que de vertus il a fait germer ! Et le temps n'a point affaibli sa puissance ! Sa beauté est toujours la même. Il a plu ; et il plaira encore. Les générations passeront, les siècles s'écouleront, les révolutions renverseront les empires les mieux affermis ; et Virgile subsistera toujours. Il vivra autant que la belle langue qu'il a illustrée ; ou plutôt il la fera vivre : il en prolongera la durée : on voudra l'apprendre pour l'entendre et pour l'admirer.
C'est le fruit que nous osons attendre de cette traduction. Puisse-t-elle avoir reproduit assez de beautés de l'original pour inspirer le désir de les chercher à la source Puisse-t-elle, en attendant, contribuer à ramener parmi nous ce bon goût, ce goût antique qu'une révolution hideuse de crimes, qu'un vandalisme barbare, que la dépravation des moeurs, et l'anéantissement surtout des principes religieux, ne pouvaient manquer de corrompre entièrement ! Les études interrompues pendant douze années ; les anciens professeurs arrachés à leurs fonctions, égorgés, dispersés, ou succombant au poids de l'âge et du malheur, sans laisser de disciples ni de successeurs ; toute la jeunesse d'une grande Nation, vouée à l'ignorance et préparant au monde, si un pareil état de choses duroit, de nouvelles inondations de barbares ; tout cela menaçoit la langue latine d'un oubli général dans la France. J'ai donc cru servir ma Patrie et le Gouvernement plus sage et plus éclairé, qui semble commencer à reconnoître le prix et l'influence des lettres, en m'efforçant de faire sentir et goûter dans notre langue l'Auteur latin le plus moral et le plus parfait de l'antiquité, dont toutes les traductions en vers et en prose n'ont offert jusqu'ici que le squelette décharné et dénué dès-lors d'agrément et de vie. Il m'a semblé que de tous les ouvrages littéraires qu'on pouvoit entreprendre aujourd'hui, nul ne pouvoit être plus utile pour le goût et pour les moeurs, nul n'était plus digne d'un écrivain honnête, ni plus capable de fixer l'attention publique, qu'une traduction fidelle du Poète qui a représenté sous des traits si terribles les horreurs du Tartare et les supplices des méchans, et qui a peint de couleurs si pures et si tendres le charmant Elysée et le bonheur des ames vertueuses dans ce délicieux séjour.
Eût-on les plus grands talens, qu'offrir à un Public dédaigneux, qui se croit assez riche de ses propres trésors ? Des tragédies : il a Corneille, Racine et Voltaire. Des comédies : peut-on se flatter de ressusciter Molière ? Des satyres : le genre est périlleux ; et que faire après Regnier et Boileau ? Des fables : le Bon homme a emporté son secret avec lui. Des drames : ah ! l'on n'en a déjà que trop. Le règne des traductions paroît donc arrivé, et ce genre est peut-être en ce moment celui qui promet le plus de succès. Il peut nous rendre propres les richesses anciennes et étrangères. Tout dépend du choix et de l'exécution. On pourra nous reprocher d'avoir entrepris au-dessus de nos forces ; mais du moins on conviendra qu'il était impossible de s'adresser à des auteurs d'un plus grand mérite et plus faits pour servir de modèles.
Sublime Horace, excellent Virgile, puisse-t-on vous reconnoître sous votre nouveau costume ! Puisse le plaisir que j'ai eu à vous traduire, être partagé par ceux qui liront les vers que vous m'avez inspirés ! C'est vous qui avez occupé les premiers momens de notre jeune âge. Nos premiers sentimens sont votre ouvrage. Venez encore charmer nos vieux ans. Si nous avons quelque intelligence, quelque goût, c'est à vous que nous en sommes redevables. C'est vous qui nous avez appris à apprécier ce qui est beau, en nous fournissant tous les points de comparaison. Formés à votre école, nous nous sommes permis de vous juger vous-mêmes. Vous nous avez accoutumés à être difficiles ; et votre extrême perfection vous a même été préjudiciable. Virgile l'a surtout éprouvé.
On a moins rendu justice aux six derniers livres de son Enéide, parce que les six premiers étaient plus achevés. Le style de ceux-ci est si plein, si serré et si pur ; la versification en est si belle et si soignée, qu'ils ont nui aux autres que Virgile n'a pas eu le temps de corriger et de travailler de même. Il y a bien plus de juges d'un mérite extérieur qui flatte les sens, que de l'ensemble et de la substance d'un ouvrage qui, pour être bien appréciés, exigent beaucoup de discernement et de réflexion. On s'est donc habitué généralement à regarder ces six derniers livres comme très inférieurs aux précédens. On l'a successivement répété. Cette opinion sucée dès notre plus tendre jeunesse s'est accréditée d'autant plus que les six premiers, à cause de la beauté du style et de la poésie si propres à former le goût, étant devenus plus particulièrement classiques, se sont surtout gravés dans notre mémoire ; et l'on revient difficillement des préjugés de l'enfance. M. de Voltaire lui-même, malgré l'excellence de son esprit, la finesse de son tact, la supériorité de ses lumières, et son habitude à fronder des jugemens même très bien établis, a cédé au torrent et propagé un sentiment que nous sommes loin de partager.
Forcés par le genre de notre travail à méditer Virgile, plus nous l'avons étudié, plus notre admiration a cru, en avançant dans son divin ouvrage ; plus son génie nous a étonné sur la fin de sa carrière ; plus ses six derniers chants ont développé à nos yeux d'intelligence, de profondeur et de moralité ; et s'il nous falloit choisir et prononcer entre les deux parties de ce poëme admirable, nous ne craignons pas de le dire, c'est à la seconde que nous adjugerions la palme ; et nous la croyons plus propre encore que la première à former le jugement et le cœur de la jeunesse. C'est là que la vertu est toujours en action. C'est là que les maîtres trouveront à chaque page l'occasion de développer les sentimens les plus purs et les plus nobles dans l'âme de leurs élèves.
Quoi de plus capable de les élever et de les agrandir, que le spectacle du vieux et brave Aléthès, ce Bayard des Troyens, qui serre dans ses bras Euryale et Nisus prêts à s'exposer aux plus grands dangers pour le salut de l'armée, qui les arrose de larmes de joie en leur adressant cette grande et touchante leçon ; que l'on trouve toujours en son cœur le plus digne prix d'une belle action, et que cette satisfaction intime d'avoir bien fait, suffit seule pour nous engager à bien faire.
Pour un coup si vaillant, à votre âge entrepris,
Braves enfans, est-il un assez digne prix ?
Trouvez-en dans vos coeurs la juste récompense :
C'est la plus belle, amis, que le Ciel nous dispense.
Quelle scène que celle où Énée soutient debout et sans pousser la moindre plainte, en présence de son fils, la plus douloureuse opération ; et se trouvant tout à coup délivré de la flèche qui lui perçoit la cuisse, s'arme de nouveau, retourne dans le champ de la gloire, donne, en partant, à son jeune Iule un baiser au travers de son casque ; et, lui parlant peut-être pour la dernière fois, ajoute à l'exemple cette sublime instruction faite pour se graver éternellement dans sa mémoire :
Disce, puer, virtutem ex me, verumque laborem ;
Fortunam ex aliis.
Et te animo repetentem exempla tuorum
Et pater Æneas, et avunculus excitet Hector.
Combien nous nous applaudirions si nous avions pu rendre d'une manière digne de l'original cet admirable passage, par ces vers !
Puis serrant dans ses bras, au milieu de ses armes,
Son fils, son tendre fils, arrosé de ses larmes ;
Au travers de son casque il lui donne un baiser.
« Pour vous je vais combattre, et pour vous m'exposer,
Jeune homme, lui dit-il ; sachez de votre père
Comme il faut supporter la fortune contraire,
Et braver ses dangers, et vaincre ses rigueurs ;
D'autres vous apprendront à goûter ses faveurs :
Pour le bonheur toujours il est assez de maîtres.
Mon fils, dans tous les temps regardez vos ancêtres ;
Que votre père Énée, et que votre oncle Hector
Au chemin de l'honneur vous animent encor. »
Est-il rien qui puisse autant exalter les esprits, autant échauffer les jeunes courages, autant exciter à la vertu, qu'une pareille situation ? C'est ainsi que les Guesclin, les la Trimouille et les Montmorency guidaient leurs enfans dans la carrière de l'honneur : C'est ainsi qu'ils avaient été formés eux-mêmes en entendant parler, en voyant agir leurs pères ! Oui : nous osons l'affirmer, il n'y a rien dans Homère ni dans aucun poète ancien et moderne, qu'on puisse comparer à ce morceau, bien préférable, sans doute, aux belles descriptions de la tempête et du banquet de Didon au premier livre ; et c'est dans le douxième qu'il se trouve : et les six derniers sont remplis de mille traits aussi profondément pensés. Puissions-nous être assez heureux pour les faire mieux étudier à l'avenir, pour détruire un préjugé aussi offensant pour la raison, aussi injurieux à Virgile, que celui qui a pu les faire regarder indignes de lui, comme M. de Voltaire ne craint pas de le répéter ! (2) Puissent nos observations déterminer dorénavant les professeurs à choisir de préférence dans les études, ces six chants qui forment d'ailleurs le fonds et le corps principal du poëme dont les autres ne sont que les brillans épisodes
On est également étonné et ravi d'admiration, soit qu'on en considère l'action et les détails. Un petit nombre seulement de ceux-ci, moins digne d'estime, et peu essentiel à la marche de l'ouvrage, eût sans doute été élagué par Virgile, si la mort ne l'eût pas arrêté trop tôt dans sa carrière pour l'honneur des lettres. Il auroit probablement fait disparoître l'inutile métamorphose des vaisseaux en Nymphes, et la table mangée, puérilité dont la suppression eût entraîné celle de l'histoire des Harpies, qui dépare et salit le troisième livre. A cela près, quelle foule de beautés supérieures ! quelle sublime ordonnance ! quelle unité ! quelle simplicité ! quelle rapidité ! L'on accorde au moins l'année aux poëtes épiques pour le développement de leur fable et tout le sujet ici exige à peine un mois de temps.
En effet, Énée arrive à l'embouchure du Tybre, y débarque, se fortifie sur ses rives dans un camp retranché, dépêche des ambassadeurs au roi Latinus, prince le plus voisin du lieu de son débarquement, pour solliciter une alliance avec lui. Cette alliance est d'abord acceptée, puis bientôt rompue par les efforts de Turnus, jeune prince qui prétendoit à la main de Lavinie, seule fille du roi Latinus, et qui, voyant un rival dans le héros Troyen, veut le chasser de l'Italie, et entraîne dans son parti tous les princes du Latium et des environs. Dans cette conjoncture, Énée est conseillé d'aller trouver Evandre dont il peut espérer le secours. Il se rend dans sa ville située au même lieu que Rome a depuis occupé. Evandre lui fournit quelque cavalerie conduite par son fils Pallas. Ce n'est pas tout : il lui procure le commandement d'une armée de Toscans que l'indignation contre Mezence, tyran de ce pays, avait fait assembler avec une flotte nombreuse. Énée passe en Etrurie ; il est accepté pour général ; il s'embarque aussitôt avec Tarchon, souverain de cette contrée. Pendant ce temps, Turnus, profitant de son absence, attaque le camp des Troyens, et y donne l'assaut. La flotte Etrusque survient et opère son débarquement à quelque distance de la ville assiégée. Turnus ne fit point la faute que le maréchal de Marsin commit à Turin en 1706. Il ne se laissa point enfermer entre les assiégés et ceux qui venaient les secourir. En habile général, il interrompt le siége, y laisse seulement une partie de son armée, et marche avec l'autre au-devant d'Énée, pour s'opposer à son débarquement. Le combat s'engage sur la rive, et tourne au désavantage des Latins. Le vainqueur, profitant de ce succès, ne songe à rien moins qu'à attaquer lui-même à son tour la ville de Laurente, capitale des états du roi Latinus. Pour y mieux réussir, et pour occuper l'ennemi, il imagine de faire déployer toute sa cavalerie dans la plaine, et lui-même avec son infanterie se met en marche d'un autre côté, à dessein de tourner les montagnes et de surprendre la ville à revers. Turnus en est instruit par ses espions ; il projette alors de surprendre Énée à son tour, et va s'embusquer dans des gorges et ravins par où son rival devait passer. Camille, chargée par lui de soutenir tout l'effort de la cavalerie ennemie, après beaucoup d'exploits, sucombe, est tuée. Sa troupe, après sa mort est mise en déroute. Turnus l'apprend : il quitte son embuscade et revient couvir la ville prête à être forcée. Pendant ce temps, Énée franchit les gorges dangereuses, et débouche dans la plaine. Un combat général alloit s'engager ; la nuit y met obstacle. Les Latins abattus par deux défaites murmurent, et pressent le roi Rutule de répondre à Énée qui avait offert de se battre en combat singulier. Turnus s'y décide : on prépare le champ de bataille ; on dresse des autels sur lesquels doivent se jurer les clauses du traité. Tous les rois s'y rendent : les deux armées étaient rangées à l'entour. Un trait lancé du côté des Latins frappe un Toscan. Tous les esprits alors s'irritent ; le tumulte est extrême ; on saisit de part et d'autre ses armes, et la mêlée s'engage. Énée fait de vains efforts pour empêcher l'effusion du sang et la rupture du traité. Il est blessé grièvement à la cuisse, et forcé de se retirer. Turnus profite de son absence, pour faire un grand massacre des Troyens et des Toscans. Mais Vénus guérit miraculeusement son fils. Il retourne alors au combat, et se porte vers la ville de Laurente à laquelle il donne l'assaut, et qu'il s'efforce d'embraser. Turnus aperçoit la flamme qui ravageoit déjà les tours de bois placées sur les remparts. Il vole aussitôt à sa défense, appelant Énée à grands cris. Le héros se rend avec ardeur à son invitation : les rangs s'ouvrent et s'élargissent. Les deux guerriers s'attaquent avec fureur. Turnus enfin est immolé, et Lavinie devient le prix du vainqueur.
Quel admirable plan ! quelle contexture ! Comme tout est naturel et vrai !Avec quel art et quel soin Virgile a observé le précepte de son ami, Semper ad eventum festina ! Comme tout se lie, s'enchaîne, et marche au but ! Rien d'oiseux, rien d'inutile. Dans Homère, les combats, très brillans sans doute, n'avancent presque en rien les opérations du siège de Troie. Aussi dure-t-il dix ans. On n'en savoit pas davantage du temps de ce grand poète. L'art de la guerre était alors dans l'enfance. On ne connoissoit que la force du corps et les combats singuliers. Toute la science des siéges consistoit dans l'investissement d'une place et une espèce de blocus très irrégulier : car on empêchoit rarement les secours d'entrer ; aussi les Troyens en recevoient-ils de tous côtés : et si Rhesus fut tué la nuit en arrivant sous les remparts de Pergame par Diomède, sa troupe n'eut pas moins la facilité d'entrer dans la ville le lendemain matin. Les assiégés faisaient des sorties : les plus braves défiaient leurs adversaires, et alors il s'engageoit des combats partiels qui devenaient des spectacles pour les deux partis. On rentroit après, les uns dans leur ville, les autres dans leur camp. C'est ainsi que les Romains, vers le commencement de la république, mirent dix ans à prendre la petite ville de Veies, à qui il n'a manqué qu'un Homère pour devenir aussi célèbre qu'Ilion qui occupa les Grecs autant de temps.
Mais du temps de Virgile, l'art s'était bien autrement perfectionné. La guerre se faisoit en grand ; les sièges se conduisaient d'après des principes plus industrieux et plus savans. Aux combats particuliers, plus favorables aux poëtes comme aux peintres, puisqu'ils mettent les personnages mieux en scène, le chantre d'Énée a donc ajouté le développement des grandes manoeuvres militaires qu'on ne trouve pas dans Homère. Ainsi l'assaut général donné au camp Troyen par Turnus au neuvième livre ; le débarquement extraordinaire de Tarchon, au dixième ; la charge générale de la cavalerie, au onzième, sont autant de beautés neuves qu'on chercheroit en vain dans l'Epique Grec, et qui appartiennent toutes au génie de Virgile.
Si l'on attache à présent ses regards sur les membres divers d'un corps si bien organisé, l'oeil est également satisfait de l'élégance des formes et de la justesse des proportions ; ou, pour parler sans figure, le cœur est toujours occupé, l'esprit est toujours rempli dans une juste mesure. L'héroïsme de l'amitié alla-t-il jamais plus loin que dans le dévouement de Nisus pour sauver Euryale ! Quel père a pleuré son fils plus amèrement qu'Evandre ! On parle souvent des caractères des héros d'Homère, mais y en a-t-il un plus beau que celui de Turnus ? Lausus, Camille et Pallas sont-ils des héros médiocres ? Comme Virgile a su nous les rendre intéressans ! et comme on partage douloureusement leur triste et funeste sort ! Tarchon, Messape, Drancès et Mezence sont-ils foiblement dessinés ? Tout est donc à admirer dans Virgile, l'ensemble et les détails : et de tous les auteurs de l'antiquité, il n'en est point dont la connoissance soit plus importante pour le goût et pour les moeurs. Une traduction en vers qui reproduiroit seulement la moitié des beautés d'un si parfait original, pourroit donc être regardée comme un ouvrage aussi utile qu'honorable pour une Nation.
Mais pourra-t-on me dire, plus vous nous prouvez l'excellence de Virgile dont personne ne doute, plus votre témérité est grande. Est-ce à vous qu'il convenoit d'entreprendre une tâche aussi difficile et qui exige les plus rares talens ? Le droit de rendre un tel poète ne devait-il pas être réservé au seul de Lille, comme il appartenoit au seul Apelles de peindre Alexandre ? Sans doute : cette objection je me la suis déjà faite, et j'y avois fait droit même depuis longtemps. J'avois, en effet, il y a 28 à 30 ans, commencé à traduire l'Enéide. On annonça alors que M. de Lille, déjà célèbre par la traduction des Géorgiques, alloit aussi chanter les combats et la gloire d'Énée, et joindre la couronne épique à la palme cueillie dans les champs de Virgile. Je ne doutai pas que l'attente du Public ne dût être bientôt remplie. Aussitôt rendant hommage au mérite de l'illustre académicien, je renonçai à mon projet, et je sacrifiai le deuxieme livre, déjà fini en entier, qu'un premier brouillon échappé à la perte de mes papiers pendant la révolution, et heureusement retrouvé, m'a dispensé de refaire en ce moment, et qu'on pourra comparer avec les autres chants. Ce n'est pas tout encore :
Je n'aurois pas, ainsi que l'a proposé M. de Voltaire, représenté le roi Rutule sous les traits d'un usurpateur violent, tyrannisant Latinus et sa fille au secours desquels Énée seroit venu comme un libérateur et le vengeur de leur ennemi. Un tel plan auroit entièrement dénaturé le caractère de Turnus, qui est trop beau pour être altéré. J'en aurois donc modifié seulement quelques traits. Je l'aurois peint plus épris encore de la gloire que des femmes, recherchant Lavinie plus pour l'intérêt de son ambition que de son cœur, et faisant la cour à la reine Amate moins pour les charmes de sa fille que pour la riche dot et le puissant état qu'il devait obtenir avec sa main. Lavinie l'auroit pénétré ; et comme il est assez ordinaire que les femmes veuillent être aimées pour elles-mêmes, son cœur, malgré les instances de sa mère, n'auroit été que foiblement porté pour cet hymen. Sur ces entrefaites, Énée, aimable, accoutumé à plaire, et jouissant d'une plus grande renommée encore que Turnus, auroit paru à la cour de son père. Un illustre étranger, un héros habitué à vaincre emporte souvent en peu d'heures ce qu'on refuse à d'autres amans assidus, et que l'on voit habituellement : les exemples en sont assez communs. Le cœur des femmes est fait ainsi. L'impression qu'auroit fait Énée sur Lavinie eût donc été conforme à la nature. Dès-lors la mort de Turnus, bien loin d'affliger, eût, en relevant encore le héros, satisfait le voeu du lecteur : car on penche toujours en faveur de l'amant chéri. De cette manière, tout ce que désiroit M. de Voltaire se trouvoit concilié et obtenu, ce me semble, sans nécessiter aucun bouleversement notable dans la marche du poëme : un léger changement de nuance auroit suffi. C'est ainsi que nous comptions disposer le dénouement.
Le troisième livre de l'Enéide nous avait fourni une autre idée que l'on jugera, je pense, très épique. Virgile fait trouver par les Troyens sur la côte de Sicile, un certain Grec fort inconnu, nommé Achemenide, et compagnon d'Ulysse, qui leur raconte l'histoire de Polyphême, de ce monstre dans l'antre duquel il avait été délaissé. Comment n'a-t-il pas imaginé de faire rencontrer plutôt Ulysse lui-même, Ulysse qui joue un si grand rôle dans l'Iliade, et qu'Homère a choisi pour le héros de son second poëme ? Qu'il eût été beau de voir ensemble de si grands personnages, surtout mis en scène par Virgile ! Quel parti cet illustre poète eût tiré d'une pareille situation Je ne doute pas qu'il n'en ait eu l'idée. Le temps seul lui a manqué pour la réaliser. Quoi qu'il en soit, voici comme nous avions conçu la chose.
Ulysse et Énée couraient les mêmes mers, et dans le même temps : leur rencontre n'avait donc rien que de très naturel et de très vraisemblable. La même tempête qui assaillit Énée au départ de Carthage, et qui le força d'abandonner la route de l'Italie pour relâcher en Sicile, auroit poussé les deux flottes Grecque et Troyenne sur une des petites îles Egades qui se trouvent en avant de Drépane. Les fils de Laerte et d'Anchise, échoués sur les deux bords opposés, s'avancent dans l'intérieur de l'île. Quelle surprise ! Ils se trouvent ; ils se reconnoissent. Quand on est malheureux, on n'est plus ennemi. D'ailleurs, il y avait sept ans que le siége de Troie était fini. Les deux héros se réconcilient sur l'autel de l'infortune. Que de choses ils ont à se dire ! Des guerriers aiment toujours à se rappeler leurs anciens exploits : Énée pressant Ulysse de lui raconter ses aventures depuis la prise de Pergame, la condescendance du roi d'Itaque à son invitation eût donné lieu de rappeler ce qu'il y a de plus intéressant dans l'Odyssée, et l'histoire de Polyphême trouvoit là sa place naturelle. Tout en dialoguant, et d'après les principes d'une noble flatterie et d'une louange délicate, le héros Grec eût entremêlé, de temps en temps, à ses récits quelques détails sur les plus brillans combats d'Énée pendant le siége ; et celui-ci, à son tour, eût remis sous les yeux d'Ulysse toutes les belles actions par lesquelles il s'était signalé, et qui avaient été si funestes à Troie : ce qui m'auroit fourni la matière de plusieurs chants nouveaux.
Il est aisé de sentir quelles scènes intéressantes un sujet si fécond eût pu fournir au poète capable de le traiter. Le moment de la séparation eût pu n'être pas moins piquant que celui de la rencontre. Le départ des deux flottes, l'une pour Ithaque, et l'autre pour Drépane ; la séparation des Grecs et des Troyens, les adieux de leurs chefs, leurs voeux pour leur meilleure fortune, les présens qu'ils se seraient faits des fruits de leurs exploits et d'armures enlevées aux guerriers abattus sous leurs coups ; cette espèce de restitution de ce qui avait appartenu jadis aux deux Nations, l'échange de leurs épées combien tout cela auroit pu devenir attachant et pittoresque !
A la faveur de ce cadre heureux, et qui seroit devenu si piquant sous les mains de Virgile, j'espérois fondre dans un même ouvrage les principales beautés de l'Iliade, de l'Odyssée, et toutes celles de l'Enéide. Ce projet était sans doute insensé, téméraire, présomptueux, et au-dessus de mes forces : mais il était fait pour flatter une imagination ardente et jeune alors, qui trouvoit à se complaire dans son audace. Cependant, au nom de M. de Lille, à la nouvelle de son entreprise, je crus devoir me désister de la mienne ; j'immolai à sa grande réputation ce que j'avois fait et ce que je comptois faire ; et j'abandonnai, bien à regret à la vérité, ce Virgile qui m'était si cher. Mais je me rattachai bientôt à Horace que je n'aimois pas moins, et qui ne paroissoit pas devoir m'offrir de concurrens.
Quoique l'extrême variété et mobilité de ses traits le rendît peut-être plus difficile à peindre que Virgile ; quoique le rithme lyrique, nécessaire à employer pour reproduire vraiment des odes, fût un obstacle de plus à l'entreprise, je l'ai pourtant achevée ; et l'ouvrage imprimé au commencement de 1789 alloit paroître quand la révolution survint, et agita tous les esprits. Ce n'était plus des livres qu'il falloit aux Français affamés de drapeaux, de fusils et de sabres, et yvres de licence. Ma traduction resta donc et dut rester sans publicité. Loin de se faire connoître dans ces temps malheureux, le secret seul, pour sauver sa personne, était de rester ignoré. Quels charmes pouvaient avoir les Muses chastes, innocentes et paisibles, pour une Nation démoralisée, délirante et couverte de sang ? Il fallut donc renoncer à leur commerce. Douze ans se sont ainsi passés de notre part loin de toute étude et de toute occupation littéraire.
Un Gouvernement plus sage et plus favorable à la tranquillité publique, ayant enfin permis aux lettres de se remontrer, l'homme des champs de M. de Lille parut. Je me persuadai alors que, puisqu'il donnoit au Public de nouveaux ouvrages étrangers à l'Enéide annoncée et attendue depuis si long-temps, et dont il ne parloit plus, il avait abandonné son projet, ou ne l'avait point achevé. On revient aisément à ses premiers goûts et à ses premières passions. Tous les motifs que j'ai développés ci-dessus me firent donc essayer si je pourrois retrouver pour Virgile cet ancien enthousiasme qui m'avait servi peut-être en traduisant Horace. Je me mis donc à l'ouvrage avec toute l'ardeur d'un jeune homme, et je l'ai suivi sans interruption, parce que j'ai pensé que, pour y réussir, il falloit qu'il fût exécuté d'un seul jet, et que, si on se laissoit refroidir par des suspensions ou des changemens de travail, on courroit risque d'y mettre et d'y faire remarquer de grandes inégalités. Huit ou neufs chants étaient déjà finis, quand l'annonce de l'Enéide de M. de Lille parvint enfin à ma connoissance. Devois-je abandonner ces neuf chants, ou continuer ma course ? M. de Lille m'eût conseillé sans doute ce dernier parti, que j'ai suivi. Plus il aura de rivaux à vaincre, plus son triomphe sera glorieux. J'ai cru enfin que Darès, quoique succombant sous Entelle, pouvoit n'être pas indigne des regards du Public. Au reste, il n'est pas indifférent pour le goût d'observer comment plusieurs concurrens ont pu lutter contre Virgile : et de pareils rapprochemens sont très propres à former celui de la jeunesse. D'ailleurs, chaque écrivain, comme chaque peintre, a sa manière, et les diverses méthodes ont aussi divers partisans.
Il est telle personne qui fait un grand mérite à un traducteur de ses efforts pour rendre chaque vers latin par un vers français : pour nous à qui il est évident que notre langue embarrassée d'articles et de verbes auxiliaires, est bien loin d'avoir la brièveté de la langue latine, et que le vers latin est en lui-même d'un cinquième plus long que le français, nous avons pensé qu'avec une pareille concision on ne feroit de ce Virgile, si bien proportionné, dont les conteurs sont si moëlleux et les formes si belles qu'un corps étique et décharné, nous sommes intimement convaincus qu'il faut en général trois vers français pour rendre toute la substance de deux des siens.
Tel auteur soignera infiniment les détails d'un tableau, mais négligera de le placer dans son jour. Pour nous, c'est à le mettre dans son vrai point de vue que nous sommes surtout attachés. Nous avons mis plus d'attention encore à l'ordonnance et à l'ensemble qu'aux détails. Nous avons cru que ce qui y donnoit le plus de vie, c'était le mouvement et les effets ; et que cet objet formant le grand mérite de Virgile, était surtout celui qu'on rechercheroit le plus, et qu'on aimeroit le plus à trouver dans sa traduction. Il m'a semblé que la disposition de la scène et la situation des personnages devait être telle qu'un artiste intelligent pût aussitôt avec précision, et sans incertitude, les retracer sur le papier ou sur la toile. Tel est le but constant que nous nous sommes proposé.
Il est d'autres traducteurs qui, avec beaucoup de talent et l'art de faire de beaux vers, pourraient substituer souvent leurs pensées à celles de Virgile. Si elles pouvaient rivaliser avec celles de ce grand poète, cela honoreroit infiniment leur génie ; mais ce ne seroit plus une traduction de l'Epique Latin. Pour nous, nous nous sommes fait un devoir de nous assujettir à le reproduire très littéralement, en évitant toutefois ce qui pouvoit sentir la sécheresse et la gêne. Nous avons préféré quelquefois d'être longs, pour ne pas omettre un mot, une épithète carastéristique : car il n'y a rien à perdre dans un tel auteur. Enfin, loin de nous permettre, comme dans la traduction d'Horace, cette liberté que nous avions jugée nécessaire pour retracer l'aisance, et saisir tous les tons divers du Lyrique Romain, nous nous sommes appliqués à rendre Virgile avec une fidélité scrupuleuse, et dont nous doutons qu'aucune version en prose approche même. Si la langue latine faisoit dorénavant partie essentielle des études de la jeunesse comme autrefois nous osons croire que, vu l'exactitude de notre traduction, les professeurs s'en serviraient de préférence pour expliquer Virgile à leurs disciples, et pourroient, à sa faveur, faire marcher de front leurs instructions sur la poésie latine et la poésie française, et établir des comparaisons utiles à la connoissance des deux langues.
C'est dans ces vues, c'est d'après ces principes, que nous avons dirigé notre travail. Aurons-nous réussi à faire goûter les deux ouvrages que nous offrons à la fois à l'attention des hommes de lettres -? Car Horace, forcé par la révolution à se cacher, comme tous les gens distingués, attendoit, pour se montrer, son ami Virgile, cette moitié de lui-même, suivant sa touchante expression, anima dimidium sua. Ce beau tout réuni par mes soins aura-t-il conservé sous les couleurs françaises ce charme naturel, cet heureux don de plaire, qui lui est propre ? Le Public est notre juge. Nous ne lui alléguerons pas, pour atténuer nos fautes, ces excuses ordinaires, fondées sur la difficulté de la rime, sur l'insuffisance de notre langue, et la grande supériorité de la latine. Nous n'adoptons nullement ces opinions que la médiocrité a grand intérêt à soutenir et à propager. Plus nous avons étudié notre langue, plus nous nous sommes convaincus qu'elle ne cède en rien à la langue latine. La lecture réfléchie de nos grands poëtes nous a prouvé qu'il n'y a rien que notre versification ne puisse rendre avec autant de succès et de perfection, que la poésie romaine. Elle a même souvent des avantages qui manquent à cette dernière, et qui lui facilitent tous les genres d'harmonie imitative, cette qualité distinctive des grands poëtes de l'antiquité.
S'agit-il d'exprimer des objets qui exigent un mouvement lourd et traînant, la nécessité d'un dactile au moins dans les vers latins met un obstacle à la vérité de la peinture, et précipite des sons qui devraient être constamment pesants et tardifs ? A-t-on besoin au contraire pour un objet léger et vif d'une mesure très rapide, la syllabe longue des dactiles et le spondée massif, inévitablement placé à la fin du vers où la plus grande briéveté deviendroit surtout importante, rallentissent le mouvement et rompent l'harmonie propre ? Notre langue sans avoir une prosodie aussi marquée que la latine, en a cependant une très distincte que nos Boileau et nos Racine ont su parfaitement saisir et employer. Dans les deux suppositions ci-dessus nous pouvons à volonté multiplier les longues et les brèves sans interruption. Ainsi, s'il peut nous être permis de puiser quelques exemples dans notre traduction, lorsque Virgile peint les Cyclopes travaillant avec force et péniblement les durs métaux, le vers doit être aussi lourd que leurs marteaux, et composé de seuls spondées ; et notre langue nous les a fournis dans celui-ci :
Les robustes Cyclopes
Chauffoient, tournoient, battaient et tourmentaient le fer.
On trouvera de même les longues très multipliées dans ces vers consacrés à peindre la chute de cet immense rocher qui couvroit la caverne de Cacus, et qu'Hercule ébranlant fait rouler sur le mont Aventin, et tomber dans le Tybre.
Lors Hercule, appuyant son dos à l'opposite,
D'une force divine et l'ébranle et l'agite :
De ses creux fondemens bientôt déraciné,
Par son immense poids le bloc est entraîné,
Il roule ; il brise tout en sa chute terrible :
L'air retentit d'un bruit et d'un fracas horrible.
La terre tremble au loin sous cet énorme roc,
Et le Tybre recule, épouvanté du choc.
D'un autre côté, s'agit-il de représenter la rapidité d'une fléche décochée avec force, plus l'on peut accumuler les brèves sans aucune longue, plus on rend l'image avec vérité ? C'est ce que nous croyons avoir fait dans ces deux vers composés de brèves seules :
De l'arc retentissant parti comme l'éclair,
Le trait impétueux siffle, vole et fend l'air.
Il nous seroit facile de multiplier davantage les citations, mais ces exemples suffisent ; et le Lecteur intelligent, dont l'oreille est exercée au rithme et à la mesure de la versification, distinguera facilement les autres passages qui viennent à l'appui de ce que nous avons avancé, sans qu'il soit besoin de les indiquer. Devons-nous d'ailleurs nous citer plus long-temps, tandis que nous pourrions puiser des preuves plus nombreuses et plus sûres chez les Boileau, les Racine et les La Fontaine ; chez ce La Fontaine surtout si heureusement servi par la Nature, qui, malgré son apparente négligence est peut être celui des poëtes Français qui a le mieux connu et déployé toutes les finesses de l'art ; qui a enrichi notre poésie de plus de formes piquantes et de tournures neuves ; et qui a le mieux adapté l'expression caractéristique à la peinture de tous les objets ?
Notre langue sage, belle, exacte et claire est donc encore très harmonieuse et très poétique. Si nous n'avons pas mieux fait, c'est notre faute seule, et non pas la sienne. Et dussions-nous prononcer ici notre arrêt, comme celui de bien des écrivains, la force de la verité nous entraîne, et nous ne pouvons nous empêcher de dire : Ce n'est point l'instrument qui manque à l'ouvrier ; c'est toujours l'ouvrier qui manque à l'instrument.
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(1) On ignore encore par quel art et quels moyens il soulevoit les vaisseaux des Romains, qu'il faisoit retomber après sur des rochers où ils se brisoient. Son miroir ardent seroit aussi mis au rang des fables historiques, si M. de Buffon n'en avait, de nos jours, démontré la possibilité, en le réalisant.
(2) Voyez l'essai sur la poésie épique, à la suite de la Henriade.
OBSERVATIONS
en réponse à ce qu'ont avancé sur les six derniers Livres de l'Enéide M. de Voltaire, dans son Essai sur la Poésie épique, et M. de la Harpe, dans son Cours de Littérature.
Les personnes instruites et réfléchies qui, dans l'intention de comparer et de juger de nouveau les deux parties de ce poëme, comme nous les en avons priées, ont daigné nous lire jusqu'au bout avec attention, si nous avons été assez heureux pour la fixer, sont à même à présent de prononcer, non plus d'après des préjugés de collège, ou sur la foi de quelques écrivains célèbres, trompés eux-mêmes et entraînés par le torrent ou intéressés peutêtre à obscurcir la grande réputation de Virgile, mais, d'après les diverses observations que nous avons mises sous leurs yeux dans le cours de ces notes, ou plutôt d'après leur propre sentiment, et le plaisir plus ou moins grand que les six premiers ou les six derniers chants leur ont procuré. Nous en appellons donc à leur droiture et à leur goût. N'ont-elles pas été émerveillées de la judicieuse conduite de ce qui forme le fond et l'action principale du poëme, et du bel ordre qui y règne, et du rapport de toutes les parties, et de l'art avec lequel l'intérêt est gradué et croît jusqu'au dénouement ? Ne sont-elles pas étonnées d'avoir pu croire jusqu'à ce jour, et. repèter peut être ce qu'elles ont lu ou entendu dire sur la prétendue imperfection de la seconde partie, et sa grande disparité avec la première ? M. de Voltaire, dont le nom et l'opinion ont tant de poids en litterature, et d'après l'avis duquel on craint peu de se tromper, et l'on ose moins examiner, n'a pas peu contribué à abuser notre siècle sur ce point, et à propager et augmenter une grande erreur Mais était-il un juge impartial ? Lorsque son Essai sur la poésie épique parut pour la première fois à la suite de la Henriade, avait-il toute la maturité nécessaire pour décider ainsi du mérite essentiel d'un Ouvrage aussi profond que l'Enéide ! N'était-il pas trop jeune pour juger les poëtes épiques, comme pour entreprendre des ouvrages de ce genre ? s'il avait composé quinze ou vingt ans plus tard son Essai et sa Henriade, ce poëme, bien autrement traité sans doute, eût acquis un bien autre prix, et les réflexions sur Virgile eussent pu être bien autrement instructives et justes. Il est si aisé de critiquer et de dénigrer, en ne s'attachant qu'à quelques parties, ou en les dénaturant ; il est si facile avec un style léger et tranchant, avec quelques plaisanteries, et quelques traits de ridicule bien ou mal saisis, de fasciner les yeux et de faire illusion ! Nous avouons nous-mêmes n'avoir pas su nous en defendre dans notre jeunesse, et il n'a fallu rien moins que l'examen attentif, nécessité par notre travail, pour nous détromper et faire tomber le voile qui nous déroboit tant de beautés et une si magnifique composition.
On pouvoit s'attendre que M. de la Harpe, cet Aristarque si judicieux, en parlant de Virgile, auroit rectifié les jugemens très hasardés de M. de Voltaire, et qu'il auroit mis dans ses décisions cette circonspection tant recommandée par Quintilien, quand il s'agit de prononcer sur les grands hommes et que réclamoit un aussi grand poète que le cygne de Mantoue, et un aussi grand Ouvrage que l'Enéide. Au lieu de cela, il a encore renchéri sur les torts, et l'injustice de l'Auteur de la Henriade. La légèreté avec laquelle il tranche sur l'imperfection de l'Enéide en total ; la présomption avec laquelle il fait main-basse sur les six derniers Livres, généralement condamnés, dit-il, et-blâme le caractère du héros, à la victoire duquel on ne prend pas, suivant lui, plus d'intérêt qu'à la mort de son rival ; tant d'hérésies littéraires que ne rachètent aucuns aperçus neufs et fins, tels qu'il s'en trouve dans l'Essai de M. de Voltaire, nous persuadent que cette notice de M. de la Harpe sur Virgile est un fruit de son extrême jeunesse, un de ses extraits au sortir du collège, auquel il aura donné place dans son vaste Cours de Littérature : car on sait et il n'a que trop prouvé qu'il aimoit à ne rien perdre de ce qu'il avait écrit. Quoi qu'il en soit, son Ouvrage très répandu, et très digne de l'être, étant fait pour devenir un jour classique, il est important de prémunir les jeunes gens contre des erreurs aussi capitales, capables de corrompre leur jugement, et de leur faire concevoir de très fausses idées en matière de goût. Lorsqu'on ne sent pas les, vraies beautés d'un Ouvrage, ou plutôt lorsqu'on les dédaigne et qu'on les transforme en fautes, on est trop disposé à changer les fautes en beautés, et à prendre du clinquant pour de l'or. Nous croyons donc pour l'intérêt des lettres et l'honneur de Virgile qui y est si intimement lié, devoir relever, ici des assertions dangereuses qui déparent un Cours de Littérature d'ailleurs si utile, et rempli de tant de connoissances, de tant de solides principes, et de tant d'excellens exemples.
Après avoir déclaré Virgile également inférieur à lui-même et à Homère, son modèle dans les six derniers Livres, voici donc ce qu'ajoute M. de la Harpe : Qu'y trouve-t on ? Un roi Latinus qui n'est pas le maître chez lui, et ne sait pas même avoir une volonté ; qui, après avoir très bien reçu les Troyens, laisse la reine Amate et Turnus leur faire la guerre, et prend le parti de se renfermer dans son palais, pour ne se mêler de rien : une Lavinie dont il est à peine question, personnage nul et muet, quoique ce soit pour elle que l'on combat : cette reine Amate qui, après la défaite des Latins se pend à une poutre de son palais : enfin, Turnus tué par Énée, sans qu'il soit possible de prendre intérêt, ni à la victoire de l'un, ni à la mort de l'autre. (V. le 1er vol. du Cours de Lit., p. 265 et 266.) Est-ce avec un tel dédain qu'on peut traiter le monument, après I'Iliade, le plus beau de l'antiquité et le plus honorable pour l'esprit humain ? Qu'auriez-vous dit, M. de la Harpe, si l'on avait jugé ainsi vos tragédies sur quelques personnages secondaires et accessoires, et sur ce qu'ils ne font pas, et sur ce que vous n'auriez pas jugé devoir leur faire faire ? Ne vous seriez-vous pas écrié ? Ce sont mes acteurs principaux qu'il faut considérer. Le parti que je voulois en tirer, l'effet que je me proposois et qu'on devait attendre, est-il rempli ? Voilà ce que vous devez examiner, et non pas des rôles subalternes que j'ai voulu rendre tels ? Pourquoi n'avez-vous pas appliqué à Virgile un raisonnement que vous auriez trouvé si juste pour vous, et qui l'est en effet ? Et pourquoi le jugez-vous sur ce qu'il n'a pas fait, ou n'a pas voulu faire ? Le roi Latinus, dites-vous, n'est pas le maître chez lui ; mais tous les hommes, et même les rois, sontils toujours les maîtres chez eux ? Latinus d'ailleurs n'est-il pas un vieillard ? La lenteur, l'indécision, la foiblesse ne sont elles pas le partage ordinaire de l'âge avancé ? Un poëme épique n'est-il pas le tableau de la vie humaine et des passions qui la troublent, et des divers caractères qui la composent ? Parce qu'un ouvrage s'appelle héroïque, tous les caractères doivent-ils l'être ? La première loi n'est-elle pas qu'ils saient variés et vrais ? Thersyte ne figure-t-il pas dans l'Iliade parmi les braves de la Grèce ? Pourquoi reprochez-vous à Virgile d'avoir été fidèle à la Nature, et d'avoir tracé des vieillards pusillanimes ! Ils ne le sont pas tous, sans doute. Villars octogénaire avait encore conservé l'audace, la fierté et même la fanfaronade de sa jeunesse ; mais ces exemples sont rares. Virgile nous a montré aussi dans Evandre un vieillard magnanime, plein du sentiment de l'honneur, et dont les années ont glacé les bras et non pas le courage. Devait-il multiplier les cas d'exception qui ne sont pas des règles ? Lavinie, continuez-vous, est un personnage nul et muet, quoique ce soit pour elle que l'on combat. Mais n'est-il pas ce qu'il doit être ? N'a-t-il pas ce caractère d'innocence et de pudeur qui charme tant dans une jeune personne ? Le sort des princesses n'est-il pas d'être souvent sacrifiées à des raisons d'état ? Elle n'agit pas, dites-vous, quoique l'on combatte pour elle. Mais Briséis, cause première de la colère d'Achille et de tant de maux et de combats désastreux pour les Grecs, agit-elle davantage ? Paroît-elle seulement ? dit-elle un seul mot dans l'Iliade ? Virgile au moins s'il ne prononce pas les sentimens de Lavinie, les laisse pénétrer et entrevoir et il nous la montre assez pour nous y attacher. Ainsi, après en avoir tracé d'abord le portrait le plus flatteur, il nous fait voir sa couronne et sa chevelure rayonnantes d'une flamme céleste ; et ce prodige est interprété comme un présage de sa gloire future. Ailleurs il nous la présente le thyrse à la main, entraînée par sa mère dans les bois, et vouée à l'hymen de Bacchus. Quand la guerre commence, elle accompagne Amate au temple de Pallas, où l'on va conjurer la Déesse d'être favorable aux Latins et contraire à Énée ; et elle paroît à ses côtés avec ce maintien modeste, si convenable et si attrayant, oculos dejecta decoros : Et ses beaux yeux étaient modestement baissés. Dans le douzième Chant, au seul nom d'un époux, et en la présence de celui qui, de l'aveu de sa mère, peut seul prétendre à ce titre, elle rougit, elle pleure : Tous ses sens sont émus ; un modeste incarnat / Sur son front virginal répand un vif éclat. / Nuancé tour-à-tour d'une agréable teinte, / Ainsi brille l'yvoire où la pourpre est empreinte ; / Ainsi dans les bouquets que Palès a cueillis, / La rose s'entre-mêle à la blancheur des Lys.
Que ces nuances délicates que ces teintes chastes ont de charme ! Qu'elles contrastent bien avec les emportemens des amours de Didon ! Et combien elles rendent Lavinie aimable ! Turnus, à cet aspect, est troublé d'amour, et il y avait bien lieu de l'être ; illum turbat amor : mais notre poète ne lui met pas dans la bouche de fades galanteries ; il le fait agir en véritable amant. Turnus n'en devient que plus ardent pour presser un combat qui peut lui mériter et faire obtenir la main de la princesse. Un si peau prix excite encor plus son ardeur. ardet in arma magis. Tel devait être l'amour dans la seconde partie de ce poëme, consacrée seulement aux sentimens et aux actions héroïques. De si grands intérêts que ceux de la fondation d'une religion et d'un état berceau de l'empire Romain, devoient-ils être subordonnés à des intrigues amoureuses ? Virgile, en nous traçant Lavinie telle qu'elle est dans ce poëme, et non autrement, a fait preuve du jugement le plus sain et le plus pur, et il a voulu nous apprendre et à tous les siècles que la timide pudeur est le plus bel apanage de la jeunesse, comme le plus bel ornement de la beauté : Gratior et pulchro veniens in corpore virtus.
Lorsqu'il a voulu peindre l'amour avec sa fougue et ses excès, a-t-il fait choix pour son sujet d'une jeune personne ? Non et ce point est très remarquable. Il s'est servi d'une femme ayant déjà passé la première fleur de l'âge, d'une veuve enfin moins asservie aux lois rigoureuses de la décence ; et voilà Didon. Une fille passionnée (et pour attacher après la Reine de Carthage, il faudroit qu'elle le fût beaucoup) lui eût semblé un être aussi immoral dans son poëme qu'il est scandaleux dans la société. Accoutumés, comme nous le sommes aux amourettes de roman et à toutes les scènes galantes de nos théâtres, qui ont tant d'influence sur nos moeurs, nous voudrions trouver de la galanterie partout, et nous ne goûtons que les tableaux galants. Vous n'étiez pas fait, M. de la Harpe, pour partager de tels sentimens. Quoi ! vous ne trouvez dans les six derniers Livres de l'Enéide qu'un Latinus imbécille, une Lavinie muette, une Amate pendue, un Énée qui n'inspire pas plus d'intérêt pour sa victoire que Turnus pour sa vie ! M. de Voltaire était moins difficile et plus juste ; il jugeoit Turnus très intéressant, et s'il lui fait un reproche, c'est de l'être trop, et surtout au détriment du héros principal. Cette objection a quelque apparence de fondement ; mais si c'est un tort de Virgile, il le partage avec Homère. L'Hector du poète Grec, immolé par Achille, n'est-il pas du plus grand intérêt, et aussi aimable que brave ? Aux qualités brillantes ne joint-il pas les plus solides et les plus estimables ? N'est-il pas bon fils, bon frère, bon père et bon époux ? Ne montre-t-il pas toujours une intrépidité à toute épreuve ? N'est-il pas le vrai boulevard de Troie, et n'a-t-il pas figuré pendant vingt-deux chants de la manière la plus glorieuse et la plus attachante ? Ne le voit on pas tomber, avec regret enfin, sous les coups du fils de Pélée, comme Turnus, sous la javeline d'Énée ? Si les deux Epiques de la Grèce et de Rome ont dessiné ainsi les deux émules de leurs héros, n'ont-ils donc pas eu de puissantes raisons pour cela ? Les vainqueurs de tels hommes n'en paroissent-ils pas bien plus grands ? Lorsque d'aussi dignes rivaux se mesurent, n'est-ce pas le comble de l'art de tenir les spectateurs en suspens, et de leur faire balancer leurs espérances et leurs voeux jusqu'à l'instant décisif qui semble devenir alors l'effet de la volonté céleste, et qui nous apprend que le Maître suprême donne à qui il lui plaît la victoire, et qu'il fait triompher celui qui le mérite le plus ou qu'il protège plus spécialement. Si Turnus et Hector avaient moins su nous charmer, que nous importeroit leur vie ou leur trepas ? Dans le plan proposé par M. de Voltaire, il auroit voulu qu'Énée eût un rival qu'il pût haïr, afin de s'intéresser au héros davantage. Je doute que ce moyen eût rempli son but ; le dénouement trop prévu seroit devenu trop nécessaire, et dès lors plus de suspension, plus d'incertitude, et partant moins d'intérêt. Quoi qu'il en soit, il a rendu justice au caractère d'Énée, tel qu'il existe, et il observe avec beaucoup de sagacité qu'Homère chantant l'oisiveté d'Achille avait été obligé de suppléer à l'absence de son héros en présentant des personnages qui pussent occuper dignement la scène, tels qu'Ulysse, Ajax, Diomède et tant d'autres ; et que Virgile n'en devait offrir que de subalternes, pour ne point affaiblir son héros qu'il ne fait jamais perdre de vue, et auquel seul il a voulu et dû nous attacher.
Vous avancez, au contraire, M. de la Harpe, que la froideur du caractère d'Énée se répand sur tout le poëme qui, suivant vous, manque dans son ensemble d'invention et d'intérêt, et dont les six derniers Livres, si inférieurs aux premiers, péchent contre la règle essentielle de la progression. Je ne sais si j'en dois croire mes yeux. Est-ce bien, vous, doué d'un goût si solide et si sûr et si bon juge d'ordinaire, qui avez pu tracer ces lignes ? L'Enéide froide ! Énée froid ! Mais tous les héros, pour vous plaire, doivent-ils être emportés, violents et sanguinaires ? Le véritable héroïsme exclut-il la sagesse ? Auguste dans Cinna, Sévère dans Polyeucte, Seleucus dans Rodogune cessent ils d'être grands parce qu'ils sont sensés ? Sur qui le Tasse a-t-il calqué le principal héros de son poëme ? Est-ce sur le bouillant et vindicatif Achille ou sur le sage Énée ? Celui-ci n'a-t-il pas servi de modèle à Godefroy qui, chef d'une entreprise sainte, devait aussi se distinguer par sa prudence et sa raison ? La copie, sans doute, est encore loin de l'original : Godefroy est grand et magnanime ; mais il manque de ces nuances précieuses qui rendent si beau le caractère du héros Troyen ; qui le présentent sous tant de faces intéressantes ; qui, en diversifiant et multipliant ses qualités le recommandent sous tant de rapports à l'estime et à l'instruction des siècles, et le font autant chérir qu'admirer. Énée n'est pas seulement un héros et un héros malheureux, brave dans les combats, calme dans les dangers, inébranlable dans l'infortune. Il est encore, ce qu'on ne trouve pas dans Godefroy, bon fils, bon père et bon ami ; et, sous tous ces points de vue, il charme, il attache. Et vous direz qu'il est froid que l'Enéide manque d'invention et d'intérêt ! Quel blaspheme ! Ses six derniers Livres, si inférieurs aux premiers ! Ne sembleroit-il pas qu'il est question d'une production misérable dans cette seconde partie ? Vous voulez bien faire quelque éloge de l'épisode de Nisus et Euryale, de celui du bouclier, de celui du convoi de Pallas, et enfin de celui de Cacus qui en mérite beaucoup quant à la forme et si peu, à notre avis, quant au fond. Mais est-ce-là tout ce qu'on trouve dans ces six Chants ? et n'y avez-vous rien découvert de plus ? Hé quoi ! cette sage et superbe ordonnance, cette admirable proportion de toutes les parties, cette simplicité d'action cette rapidité dans la marche, cette grande machine du merveilleux si bien disposée et si bien employée ; tout cela ne vous a point frappé ? Quoi ! Junon suscitant Alecton des Enfers ; quoi ! cette Furie Soufflant sa rage au sein d'Amate et de Turnus, armant toute l'Italie, et faisant marcher tous ses guerriers ; quoi ! la Reine des Cieux d'un seul coup ouvrant les portes du temple de Janus, et brisant tous ses verroux ; tous ces grands tableaux, qui pénétraient Boileau d'admiration, n'ont fait aucune impression sur vous ! Quoi ! ce beau dénombrement des combattans, leurs portraits variés, la piquante description de toutes leurs troupes et de leurs diverses armures, et des lieux dont elles sont parties, n'ont point attiré votre attention ? La touchante hospitalité d'Evandre vous a laissé insensible et froid ? L'assaut tout de feu, donné par Turnus au camp Troyen, et les exploits de ce bouillant guerrier dans ce même camp où il était renfermé seul, et dont il s'échappe après un grand carnage, en se jetant tout armé dans le Tibre, ne vous ont point échauffé ? Quoi ! il n'y a point d'invention dans le débarquement extraordinaire de Tarchon et le brisement de son navire ; dans cette situation si dramatique de Turnus confondu et désespéré, croyant poursuivre Énée, ne trouvant sur le vaisseau où il s'était réfugié qu'un fantôme à la place, et emporté par Junon, au milieu des mers, loin du champ de bataille dont il peut être soupçonné d'avoir fui, et dont son honneur s'indigne ?
Vous voulez bien reconnoître quelque intérêt répandu sur Pallas, Lausus et Camille ; mais ce n'est, suivant vous, qu'un intérêt passager et rapidement épisodique, jeté sur des personnages qu'on ne voit qu'un moment. Mais Pallas, mais ce digne fils d'Evandre, si vaillant et si vertueux, qui figure si bien dans trois Chants, (le 8e, le 10e et le 11e) n'occupe-t-il les yeux qu'un moment ? Les plaintes amères, le douloureux désespoir d'un tendre père, d'un vieillard infortuné, privé d'un fils unique et cher, et tombant évanoui sur son corps inanimé, cette scène déchirante ne vous a donc point ému ; ne vous a donc pas arraché une larme ! Un fils tel que Lausus, faisant un rempart de son corps à son père, et sacrifiant sa vie pour sauver la sienne, ne mérite-t il et n'inspire-t-il que quelque intérêt ? Un tel dévouement n'est-il pas le comble de l'héroïsme et de la vertu ? Et vous ne dites rien de Mézence ! Ce caractère si fier, si énergique, ce père bravant et cherchant la mort pour ne pas survivre à son fils, et, malgré la plus grave blessure, retournant au combat et volant à la vengeance, offre t-il une peinture dénuée d'invention et d'intérêt ? Le rôle si neuf de Camille n'est-il pas une des plus belles inventions dont ait été enrichie l'épopée ? Cette reine des Volsques n'est-elle pas la mère et le modèle de nos héroïnes modernes, les Bradamantes et les Clorindes ? N'avez-vous point remarqué l'art avec lequel Virgile fait disparoître ses deux principaux héros, Énée et Turnus, dans le 11e Chant, pour fixer sur elle toute l'attention dont elle est si digne, et qu'elle occupe si parfaitement, non pas pendant un moment rapide, mais jusqu'à la fin de ce Livre terminé par sa mort si attendrissante ? Le conseil d'état, tenu par Latinus pour délibérer sur la paix ou la guerre, et entendre les ambassadeurs porteurs de la réponse du fameux Diomède, si heureusement mis ici en action par Virgile, n'est-il pas un tableau du grand genre, et qui varie merveilleusement ceux des batailles qui précèdent ? Les discours de Drancès et de Turnus, où se développent si habilement le génie artificieux et jaloux de l'un, et l'âme martiale de l'autre, ne sont ils pas des chefs-d'oeuvres de la plus haute éloquence ? Cette marche solemnelle des rois qui s'avancent en pompe au pied des autels pour y jurer les conditions de la paix, qu'un trait perfide, lancé du côté des Latins, fait rompre, n'est-elle pas une cérémonie imposante et auguste ? La magnanimité d'Énée qui, pour maintenir la foi des traités, et empêcher le retour des combats, se porte sans armes au milieu des deux partis irrités, et s'efforce de les arrêter et de les appaiser ; la fermeté inébranlable avec laquelle il supporte la plus douloureuse opération pour se faire extirper de la cuisse une flèche qui l'avait traîtreusement atteint, tandis qu'esclave de sa parole il réclamoit les droits de la religion et de l'humanité ; les nobles leçons qu'il donne à son fils, au moment où il retourne au champ de bataille pour y chercher Turnus, et exposer sa vie ; son brillant combat avec son rival, ne forment-ils pas autant d'actes du plus véritable héroïsme ? Je passe sous silence tant de traits de sentimens répandus presque à chaque page, avec une profusion et un talent qui n'appartiennent qu'à Virgile ; et cette moralité constante qui résulte de l'ensemble et des détails de ce poëme, et qui, du plus parfait des poëtes fait encore le plus sage et le plus profond des philosophes ; et cette adresse avec laquelle il flatte si agréablement Auguste et les Romains en rappelant les faits historiques honorables pour eux, en comparant l'état de Rome ancienne et naissante avec celui si pompeux, de son temps, de Rome moderne et triomphante, en passant en revue presque tous les lieux de l'Italie, et faisant remonter jusqu'à Énée l'origine de tant de coutumes, de tant de cérémonies civiles et religieuses, et de tant de décorations si précieuses pour ses contemporains. S'il falloit s'attacher à tout ce qui est bien conçu, bien imaginé bien exécuté, on ne finiroit point.
A l'aspect de tant de beautés pleines pour moi de la plus heureuse invention et du plus grand intérêt, et quand je considère ce plan si simple, cette action si bien conduite, et ce bel enchaînement qui lie toutes les parties de la seconde portion de cet excellent Ouvrage, j'avoue que mon admiration pour elle l'emporte beaucoup sur celle que m'avait inspiré la première, et que je l'ai traduire avec plus d'enthousiasme encore et plus de plaisir. Puissent mes Lecteurs s'en appercevoir ! Et puissé-je leur faire partager mon opinion ! Ce n'est point l'envie de me singulariser en rejetant des idées reçues, et en cherchant à en faire adopter de différentes, qui me l'a dictée. J'obéis, en l'énonçant, et en désirant qu'elle se propage, au sentiment de ma conscience et de mon goût. Je dis ce que je pense. Le héros de Virgile me semble tel qu'il devait être, et j'en appelle hautement du jugement de M. de la Harpe qui prétend que le caractère d'Énée n'a pas eu plus de succès dans l'épopée qu'au théâtre. S'il n'a pas réussi au théâtre, quoiqu'on l'y voye encore assez fréquemment, ce n'est pas la faute de Virgile, mais de son imitateur qui s'est trop écarté de son modèle et qui auroit dû le traduire plus souvent, et le bien traduire. Mais Énée pourroit avoir avec Didon des torts qu'on ne lui pardonneroit pas au théâtre, et cependant avoir des succès dans l'épopée, et surtout dans les six derniers chants du poème, fort étrangers à la reine de Carthage ; et il ne faut pas croire que dix-huit siècles admirateurs aient pu se faire une si longue illusion. Je ne lui reprocherai donc point, comme vous, M. de la Harpe, d'être presque toujours en larmes et en prières : j'aime un héros sensible et religieux. Ce trait de votre part achève de me prouver que vos réflexions sur Virgile sont une production de votre tendre jeunesse. Ce n'est pas après une révolution toute de sang et de crimes et cause de tant de larmes que vous auriez fait un reproche à Énée d'avoir une âme compatissante. Ce n'est pas après une révolution qui a si bien ouvert et dessillé vos yeux, qui vous a fait sentir le besoin et la nécessité de la religion, que vous auriez pu vous rendre l'écho de St.-Evremond et de tant d'impies durs et froids qui ne pardonnent point à un héros de pleurer et de prier. Ce n'est pas depuis que la religion a tant agrandi encore votre génie fortifié par l'adversité que vous auriez su mauvais gré à un fondateur d'empire d'être religieux, et d'en multiplier souvent les actes, et que vous auriez blâmé ce commerce si noble avec le Ciel qui élève tant les ames, qui, par la prière nous met en communication avec l'Etre-Suprême, et qui, quoique très souvent répété dans le poëme, ne paroît pas, j'ose le dire, une seule fois inutile et surabondant. Ah ! si une mort trop cruelle et trop précoce ne vous avait pas enlevé à cette religion dont vous étiez devenu un des défenseurs les plus illustres et les plus intrépides ; à notre littérature dont vous étiez un des plus beaux ornemens ; si j'avois pu avoir l'avantage de vous posséder dans ma retraite champêtre, comme vous me l'aviez fait espérer ; si j'avois pu vous y réunir avec un de nos amis communs, victime aussi du malheur et de son zèle religieux, j'ose croire que vous rendant à mes observations et aux siennes, et à l'impression que vous auroit fait ce Virgile que nous aurions relu et médité ensemble, vous auriez retracté des opinions de jeunesse, trop défavorables à l'Epique Romain, et surtout à la seconde partie de son poëme, et que vous vous seriez rangé à mon avis, ou plutôt à celui de cet illustre poète qui, après avoir composé les six premiers Chants, portant plus loin sa vue, voyoit bien au delà dans le nouvel Ouvrage qu'il entreprenoit, et le jugeoit bien plus grand et bien plus important, ainsi qu'il s'en est expliqué lui-même très clairement dans ces vers du septième Livre : Major rerum mihi nascitur ordo / Majus opus moveo.
NOTES
Le même esprit et les mêmes principes qui ont dirigé la rédaction des Notes sur Horace dans la traduction libre des Odes de ce Poète en vers français ont également guidé dans les Notes sur Virgile. Nous n'avons pas cru devoir nous attacher aux discussions érudites, ni aux observations grammaticales, et encore moins répéter, comme on fait si souvent, ce qu'ont dit les Traducteurs et Commentateurs qui nous ont précédé. Des réflexions utiles au goût et à la morale ont paru devoir suffice, et offrir un intérêt plus général.
NOTES DU LIVRE I
(I-0) Sommaire du premier livre – On peut regarder ce premier Livre comme le plus superbe portique du plus superbe temple. Grande proportion, belle ordonnance, noble simplicité, pureté de style, tout s'y trouve. Virgile, dans son début nous semble infiniment plus heureux qu'Homère et que le Tasse. Tout à coup, après une exposition claire et précise, il entre dans le sujet ; et, ce qui est le comble de l'art, inspire un grand intérêt pour son héros en le montrant d'abord dans un danger imminent. Rien ne fixe plus l'attention rien n'attache davantage le Lecteur que l'épreuve de l'adversité et les situations périlleuses de celui que l'on propose à son admiration. L'action dans un poëme ne sauroit jamais commencer trop tôt. Virgile vous y introduit sur-le-champ. Vous voyez dans les premiers vers Junon irritée contre Énée et les Troyens, leur vouer une haine immortelle ; et quel est le motif de cette haine ? Le plus puissant sur le cœur d'une femme : l'outrage fait à sa beauté. Dans Homère, Apollon sévit contre les Grecs ; et pourquoi ? Parce que l'on n'a pas accepté la rançon que Chrysès, son Pontife, apportoit pour sa fille, et qu'Agamemnon a voulu garder sa captive dont les lois de la guerre le rendaient maître de disposer. Quelle foible cause pour cette grande colère du Dieu ! et qui pouvoit lui rendre ce Prêtre si cher ? On l'ignore. L'offense d'Apollon, si même il y en a, n'est qu'indirecte. L'affront fait à Junon est personnel. On sent aisément la différence. Elle est toute à l'avantage de Virgile et de son jugement.
Énée d'abord intéresse donc beaucoup par ses malheurs et ses dangers : double ressort bien puissant sur les coeurs. C'est l'unique reste d'une grande Nation. Il échappe à travers le fer et la flamme aux ruines de sa patrie ; il s'embarque avec quelques-uns de ses concitoyens sauvés avec peine, comme lui, de la fureur des Grecs. On pourroit croire qu'il va trouver sur la mer un asyle et le repos. Point du tout : la vengeance de Junon l'y poursuit. Il n'y rencontre que des tempêtes. Tel est son sort pendant sept années. Comment s'en tirera-t-il ? On voit combien la curiosité est excitée par un pareil exposé.
Dans le Tasse, rien ne prévient pour Godefroy, plus que pour les autres princes ou guerriers croisés, au moins ses égaux. Le héros éprouve une vision dans laquelle Gabriel lui annonce qu'il est choisi Général de toute l'armée ; mais le Lecteur, qui ne voit aucun motif de cette préférence, reste froid, et ne partage par la vision. L'Hermite Pierre qui dans le conseil contribue si puissamment à la nomination du Chef suprême, auroit dû sans doute en motiver la nécessité, moins encore sur les raisons de l'efficacité du pouvoir quand il est concentré dans une seule main, ce qui est très bon en politique, que sur les services signalés et les actions brillantes de Godefroy qu'il auroit citées alors, ce qui eût été beaucoup meilleur dans un poëme. Le Tasse, par ce moyen que la circonstance rendoit naturel, et en imaginant quelque trait saillant, comme il était facile à son génie, eût pu, ce qui est si important dans un début, intéresser vivement en faveur de son héros, à l'exemple de Virgile auquel nous revenons.
Junon n'ayant pu réussir encore à exterminer les Troyens, imagine d'associer Eole à son projet, et de lui faire déchaîner tous les vents qui lui sont soumis : ce qui amène une belle description de l'empire de ce Dieu, et des îles d'Eolie, et de l'irruption de ces vents sur la mer. La plus horrible tempête est donc excitée. Et quelle tempête sous le pinceau de Virgile ! Elle a servi de modèle à tous les Poëtes qui se sont exercés dans ce genre, sans pouvoir être surpassée, ni même égalée. Il ne faut rien moins que l'intervention de Neptune pour sauver Énée prêt à périr avec toute sa flotte, et pour ramener le calme sur les flots. Admirable apparition de ce Dieu. Vigoureuse réprimande faite par lui aux vents, auteurs de cette scène. Les Troyens échoués sur des bancs de sable ou des rochers gagnent enfin les bords de l'Afrique, et trouvent un asyle dans un port excellent et supérieurement décrit. Un repas pris sur la rive délasse agréablement les Navigateurs, et le Lecteur fatigué des horreurs et des désastres de la tempête. Énée part après avec Achate, pour reconnoître le pays qui lui est inconnu. Il rencontre dans la forêt une jeune fille, armée et vêtue à la manière des Lacédémoniennes. C'était Vénus. C'était sa mère. Elle ne se fait connoître qu'au moment où elle disparoît. On sent combien l'incognito répand d'intérêt sur leur conversation. Les coups de théâtre se succèdent ici presque sans interruption ; et si le merveilleux, autorisé dans l'épopée, amène par des moyens que la tragédie n'admettroit pas les effets auxquels il faut toujours tendre, et qui décident le succès des ouvrages, n'en sont pas moins piquans.
Vénus enveloppe donc Énée et son fidele Achate d'un nuage qui, leur laissant la liberté de voir, les rend invisibles à tous les yeux. Sous ce voile, ils entrent dans Carthage dont ils admirent tous les travaux. Ils se rendent dans un temple magnifique, consacré à Junon : quel spectacle étonnant et inattendu les frappe ! Ils y trouvent une foule de tableaux retraçant les principaux événemens de la guerre de Troie. Qu'une pareille invention est heureuse et attachante ! Ce n'est pas tout : dans ce même temple un grand concours de monde arrive, accompagnant des étrangers qu'on amenoit à la Reine. C'étaient les principaux Officiers de la flotte dispersée par la tempête, et dont Énée craignoit la perte. Il reconnoît, sans être vu, ses Capitaines et ses amis. Quelle scène ! Il résiste quelque temps au désir qu'il avait de tomber dans leurs bras pour juger du motif qui les conduit, et de ce que Didon décidera à leur égard. Il apprend le salut de douze de ses vaisseaux ; il entend Didon former des voeux pour qu'on puisse le retrouver. Dans ce moment le nuage se dissipe. Énée et Achate paroissent au milieu de l'assemblée. L'étonnement, qui d'abord était tout pour eux, se reverse sur les spectateurs stupéfaits. C'est à de pareils traits qu'on reconnoît le génie. Cette situation amène un dialogue d'Énée et de Didon, rempli de la plus touchante éloquence. Le penchant de la Reine pour le héros Troyen commence à percer dans sa réponse. Il est gradué avec un art infini jusqu'au fatal dénouement. Énée est accueilli dans son palais de la manière la plus flatteuse. Un banquet superbe se dispose aussitôt. Tout ce que la poésie a de plus riche est prodigué dans cette description : dès le commencement du festin, Ascagne, par l'ordre de son père, apporte de riches présens à la Reine. Il arrive, se présente : c'était l'Amour sous sa figure. Vénus avait fait cette substitution pour embrâser le cœur de Didon, et l'attacher à Énée. Cette invention est délicieuse. Quelle ne sera pas une passion allumée par l'Amour même ! A quels effets terribles ne doit-on pas s'attendre ! Avec quel art Virgile a préparé ce drame effrayant ! Comme la flamme de Didon se développe par degrés, et va toujours en croissant ! Elle ne peut se lasser de voir et d'entendre le héros Troyen. Le banquet, les présens, les chants d'Iopas, tout cela l'occupe et l'intéresse peu. La Nuit cependant avance ; n'importe : pour prolonger le plaisir d'être avec son amant, elle l'engage à raconter ses aventures, et la prise de Troie, et ses courses sur mer ; ce qui est bien naturel et fournira la matière des deux chants suivans.
(I-1) Avant de lire l'Enéide et de juger Virgile, il faut bien se pénétrer du sujet de son poëme : or quel est-il ? La fondation d'une ville et l'établissement des Dieux de Troie en Italie : Dum conderet urbem inferretque Deos Latio. Voilà ce que l'Auteur s'est proposé. A-t-il bien rempli son plan ? Le caractère de son héros est-il analogue à son but et à ce qu'il doit faire ? C'est ce qu'il s'agit d'examiner, sans exiger du poète qu'il lui donnât des qualités plus brillantes peut-être, mais qui eussent été contradictoires avec son objet. Comment faut-il envisager Énée, et quel est-il en effet ? Le fondateur d'un empire et d'une religion. Un tel homme devait-il être comme Achille, suivant l'expression d'Horace, Iracundus, inexorabilis, acer ? Homère, en chantant la colère du héros Grec, a dû le peindre ainsi. Mais à de pareils traits reconnoîtroit-on le législateur et le pontife ? L'acer a donc dû être remplacé par le pius, attribut distinctif et nécessaire, qui n'a pu être tourné en ridicule que par des gens superficiels, qui n'ont jamais réfléchi peut-être sur ce qu'était Énée, ni dès-lors conçu ce qu'il devait être. Lorsque Saint-Evremond a avancé que le héros de Virgile était plus propre à être un fondateur de moines qu'un fondateur d'empire, il a dit une haute sottise, et ce prétendu bon mot, répété par des esprits aussi légers que lui, ne prouve que le peu de réflexion et la frivolité du jugement de cet auteur philosophe, trop vanté jadis, et réduit par la postérité à sa juste valeur. Énée devait être religieux, pius : car la religion seule fonde les empires, comme seule elle les soutient. Si les chefs des Nations n'en donnent pas les premiers l'exemple, et ne parlent pas en son nom, quels droits ont ils de commander aux peuples, et quels motifs ceux-ci ont-ils pour obéir ? Cette importante vérité, sentie et développée par Virgile, pour l'instruction de tous les siècles, avec toute la sublimité du talent est la plus grande preuve de la profondeur de son génie, et son plus beau titre à l'admiration et aux respects de la postérité. Son héros devait donc être un sage dont la bravoure même avait besoin d'être entourée d'un certain calme imposant et majestueux, plutôt que d'une turbulence indomptable et sanguinaire. C'est à la Providence, c'est aux Dieux qu'il devait recourir sans cesse ; car sans cesse poursuivi du malheur, errant sur les mers pendant tant d'années et toujours au milieu des dangers, comment les auroit-il supportés sans la religion, ce seul et nécessaire appui contre l'infortune ? Dans les peines et les disgraces on est et l'on a besoin d'être religieux. Un sentiment si consolant pour l'humanité ne pouvoit pas échapper au moral et judicieux Virgile, et combien ne doit on pas l'en louer ? De tous les héros d'Homère s'il devait donc en imiter un, ce ne pouvoit être que le sage Ulysse, victime également du malheur, errant de même sur les flots et que l'excellent Epique Grec, ce maître plus instructif, de l'aveu d'Horace, que les Chrysippe et les Crantor, avait peint non moins religieux. Comme une perfection trop grande, et trop continue cependant, paroîtroit trop au-dessus de l'humanité, et dès-lors intéresseroit et instruiroit moins, Virgile n'a pas cru devoir exempter Énée de toutes les foiblesses, et il l'a montré quelque temps esclave de cette passion qui subjugue souvent même les plus grands hommes ; mais le secours des Dieux l'en délivre. Il ne faut rien moins contre un penchant si séducteur que leur intervention et leurs ordres les plus absolus ; encore n'en triomphe-t-il qu'en fuyant, et Virgile nous donne par cet exemple la plus utile des leçons : car ce n'est guère que par la fuite qu'on peut vaincre l'amour. Effuge, tutus eris a dit à cet égard l'homme le plus initié dans ses mystères. Nous avions encore traduit ainsi ces vers :
Qu'il soutint de combats pour établir ses Dieux,
Pour fonder cette ville, honneur de nos ayeux,
Mère des rois Albains, qu'on respecte et renomme,
Et berceau fortuné de la superbe Rome !
(I-2) J'ai cru devoir nommer ici Énée dont Virgile ne prononce le nom que beaucoup plus bas, quoiqu'il soit le héros de son poëme. Il m'a semblé qu'on ne sauroit faire connoître trop tôt le personage sur lequel tout l'intérêt doit être fixé.
(I-3) Ajax fils d'Oilée avait abusé de Cassandre dans le temple même de Minerve. L'expression de sacrilège infâme caractérise donc parfaitement son crime. On sait qu'il mourut en blasphémant contre les Dieux qu'il bravoit encore malgré son naufrage, lorsqu'il fut foudroyé. La Fable nous offre une grande leçon dans l'exemple et la fin de cet impie. Elle nous montre en action l'immoralité conduisant à l'athéisme, ce qui n'est devenu que trop commun de nos jours.
(I-4) J'ai cru devoir placer ici ces vers : Veterisque memor Saturnia belli, / Prima quod ad Trojam pro caris gesserat Argis, que je n'avois pas rendus plus haut. Il m'a paru qu'ils devaient faire un meilleur effet dans la bouche même de Junon que fondus dans le récit du poète.
(I-5) J'ai tiré ce vers de la Traduction libre d'Horace en vers français et de l'Ode troisième du troisième Livre. Horace avait certainement emprunté de Virgile cette belle expression, conjuge me Jovis et sorore, qu'il met, ainsi que le chantre d'Énée, dans la bouche de Junon. Le traducteur de Virgile a bien pu sans doute, par compensation, reprendre la version au traducteur d'Horace. Au reste, il doit être permis, je crois, de se copier soi-même sans être accusé de plagiat.
(I-6) Var. Et qui m'invoquera désormais ? Quels mortels / D'offrandes, à genoux, chargeront mes autels ?
(I-7) Plusieurs monumens et bas-reliefs antiques que j'ai vus en Italie représentent Eole armé d'un trident, mais plus petit que celui de Neptune, et dont la pointe du milieu est moins allongée que les deux autres : j'ai donc cru pouvoir ici lui en mettre un à la main, et, pour le désigner, me servir de l'expression de triple lance, que quelques littérateurs de mes amis ont trouvée heureuse. Il y en a qui ont blâmé le mot dardent, supposant qu'il ne pouvoit être appliqué qu'à des objets détachés de la main. Mais il n'est point dit dans Virgile si Eole, en perçant la montagne, retint la lance, ou s'il la darda à peu de distance. Ainsi, l'on est bien libre de supposer la manière que l'on voudra. La critique, au surplus, ne seroit pas juste, même dans le premier cas. On dit, en effet, tous les jours, que les guêpes, les abeilles, les serpens dardent leurs aiguillons ; ils ne les abandonnent pas cependant.
(I-8) Nous avons cru devoir donner ici à Énée une attitude un peu plus héroïque que dans l'original. Virgile le nomme, et pour la première fois, au quatre-vingt-douzième vers de son poëme, et il commence par nous le montrer tremblant de tous ses membres : Extemplo Ænee solvuntur frigore membra. Assurément ce n'est pas prévenir favorablement ses lecteurs en faveur de son héros. En vain les commentateurs ont voulu le justifier, en disant que ce n'est pas de mourir que craint Énée, mais de mourir dans l'eau, parce que, suivant les opinions religieuses d'alors, les corps, privés de sépulture, erraient dans les enfers, sur les bords du Styx sans pouvoir le passer. Cette observation n'est pas dénuée de justesse ; et il est possible que Virgile même ait eu cette idée. Mais il n'en est pas moins vrai que de pareilles réflexions ne se présentent pas d'abord, et que l'on juge surtout par les premières impressions. Or, l'on n'aime pas à voir un héros si frissonnant, et cela ne dispose pas l'intérêt en sa faveur. C'est cependant le grand but qu'on doit chercher à atteindre. Virgile, sans doute, n'y eût pas manqué, s'il avait eu le temps de mettre la dernière main à son immortel ouvrage. Il est du devoir d'un traducteur judicieux de suppléer à ce qu'il auroit fait ; et ce n'est pas manquer à la fidélité du texte que d'être fidèle à l'esprit de l'auteur.
(I-9) Nous avons omis ici dans la traduction un vers qui nous a semblé bien déplacé dans l'original. Virgile, après avoir représenté ces trois vaisseaux jetés sur des rochers cachés à fleur-d'eau, ajoute que les Italiens appellent autels ces rochers placés ainsi au milieu de la mer. Saxa vocant Itali mediis quæ in fluctibus aras. Et qu'importent leurs noms ? Il s'agit de l'effet. Une pareille observation minutieuse ou érudite, comme on voudra, mais bonne tout au plus dans un traité de géographie nautique, devient glaciale au milieu d'un tableau tout de feu. Il est bien étonnant que Varius et Tucca chargés par Auguste de revoir l'Enéide, et autorisés à en retrancher ce qui leur déplairoit, n'aient pas élagué un pareil vers. Nous avons cru devoir être plus sévères qu'eux.
(I-10) Neptune, suivant le texte, appelle l'Eurus et le Zéphyr pour les tancer, Eurum ad se Zephyrumque vocat. Le Zéphyr, suivant nos idées reçues, étant un vent plus fait pour appaiser les tempêtes que pour les exciter, nous nous sommes bien gardés de le mettre en scène. Nous avons donc substitué au Zéphyr, ordinairement fort doux, l'Autan impétueux, ce père véritable et fécond des orages.
(I-11) Virgile dit que Cymothoe ( l'une des Néréides ) et Triton dégagent les vaisseaux des rochers qui les retiennent : Cymothoe simul et Triton adnixus acuto / Detrudunt naves scopulo. Assurément voilà bien peu d'agens pour un pareil travail. Deux personnes, fussent-elles divines, pour soulever trois navires ! Cette supposition sort des règles de la vraisemblance, et blesse toutes les lois de la physique. Il est bien étonnant que ces observations aient échappé à Virgile, et qu'il n'ait pas proportionné au moins le nombre des agens à celui des vaisseaux pour rendre leur dégagement simultané. Mais n'oublions jamais que ce grand poète n'a pas eu le temps de retoucher son poëme, et qu'il avait une si grande idée de la perfection qu'il l'avait, en mourant, condamné aux flammes, comme indigne de passer à la postérité ; et soyons sûrs que les fautes qu'on peut lui reprocher n'existeraient point si la mort n'eût pas terminé si-tôt sa carrière. Il auroit probablement dans cette circonstance mis, ainsi que nous, des essaims de Tritons et de Néréides, pour opérer le grand effet physique du soulèvement des vaisseaux. Quant à Neptune, il n'est pas extraordinaire de le voir dégager seul ceux qui étaient échoués au milieu des sables. Outre que l'imagination attache une bien plus grande puissance au Dieu des Mers, l'opinion a établi que, d'un coup de son trident, il soulève ou abaisse les flots. Or, pour relever des navires échoués, il ne faut qu'un accroissement des eaux de la mer ; et c'est ce que les marées opèrent tous les jours. Rien n'est donc plus juste, plus naturel et plus vrai que cette image de Neptune, d'un coup de son trident, remettant à flot les vaisseaux.
(I-12) J'ai cru devoir en cet endroit faire un léger changement au texte qui porte : Est in secessu longo locus. Ce mot locus adopté par toutes les éditions, nous semble l'avoir été par erreur, et être peu applicable dans la circonstance. En effet, il désigne spécialement des endroits terrestres, et non pas des endroits maritimes. D'ailleurs, il ne présente ici aucune image, et je ne puis me persuader que, dans une description aussi soignée et aussi pittoresque que celle de ce beau port si tranquille et si sûr, Virgile ait employé un mot aussi oiseux et aussi vague. Que diroit-on si on traduisoit littéralement, il y a un lieu dans un grand enfoncement ? On ne manqueroit pas, avant d'avoir vu l'original, de blâmer le traducteur de la pauvreté de son tableau. J'ai donc substitué lacus à locus, et je ne doute pas que ce ne soit le mot véritable employé par Virgile ; car c'est le mot propre, et Virgile le manque rarement. Ce port enfermé de tous côtés par de grands bois et de hautes montagnes, et couvert dans son entrée par une île élevée, était bien un véritable lac, et cette expression convient surtout à l'immobilité. Quoi qu'il en soit, il n'existe point sur la côte d'Afrique de port semblable à celui décrit ici par Virgile. On n'en retrouve le modèle que dans celui de Carthagène en Espagne. J'ai ajouté à la description de ce beau port la peinture d'une belle aiguade formant une cascade dans le fond de la grotte, et qui me paroît terminer ce morceau d'une manière plus saillante que dans le texte où l'on voit seulement intus aquae dulces, ce qui dit bien qu'il y avait au-dedans des eaux douces, mais sans donner aucune image de leur nature et de leur forme. L'essentiel et le grand art est de former toujours des tableaux. On goûtera, j'espère, celui Du limpide ruisseau / Qui s'épanche du roc, et tombe en nappes d'eau, et qui donne ainsi de la vie à cette grotte près de laquelle Énée vient mouiller avec sept vaisseaux. J'ose croire que les littérateurs éclairés ne blâmeront point cette expression de mouiller, ni toutes celles prises de la langue de la marine, que j'ai employées dans la description de la tempête et qui se reproduiront dans le récit des courses d'Énée sur les mers. Ils ne confondront sûrement pas l'art de la navigation, si général et si connu, avec les autres arts mécaniques, abandonnés à la classe du peuple, dont les termes barbares ou ignorés sont proscrits justement de la versification noble. Si l'on appliquoit cette règle sévère à la navigation, ce seroit restreindre étrangement le champ de la poésie, et se priver, dans toutes les descriptions si fréquentes des tempêtes et des voyages de mers, des termes propres sans lesquels il n'y a plus de style. Lorsque des mots sont généralement adoptés, non-seulement dans les ports et sur les côtes maritimes, mais dans tous les pays, et qu'ils sont dans toutes les bouches, les rejeter en vers, seroit une absurdité. J'ai donc cru pouvoir et devoir, dans l'occasion, me servir des expressions, doubler le cap, chavirer, assurer le mouillage, remettre à flot, tourner les antennes, ranger, serrer la côte, etc. etc. ; j'ai cru que, dans une tempête, on pouvoit parler des lames d'eau, et des vergues dans l'équipement d'un navire.
(I-13) Jupiter, en parlant d'Ascagne, dit dans le latin, cui nunc cognomen Iulo additur, qui est surnommé lule ; et, pour prouver qu'il le connoît bien, il ajoute : Ilus erat, dum res stetit Ilia regno. Il s'appeloit Ilus quand le royaume de Troie subsistoit encore. Et c'est à Vénus, sa grand'mère, qui devait bien connoître les noms et surnoms de son petit fils, que le Roi des Dieux s'amuse à raconter de pareilles fadaises ! Et c'est dans le livre des Destins que se trouvent des détails aussi minutieux ! S'il en était ainsi pour tout, ce devroit être un gros et fameux livre. On me saura gré, j'espère, de n'avoir pas chargé ma traduction de ces petits détails enfantins, si déplacés, et si surabondans dans un discours déjà trop long.
(I-14) Le texte dit qu'Énée part, balançant dans ses mains deux javelots, bina manu crispans hastilia. Cette attitude ne nous a point paru assez conforme à la prudence nécessaire à un chef qui va à la découverte dans un pays inconnu et suspect, et qui a plus besoin encore d'armes défensives que d'armes offensives. Nous avons donc cru devoir lui mettre dans une main un bouclier, et dans l'autre une lance bien plus propre à garantir un guerrier dans les attaques qu'il pourroit essuyer, que des javelots, qui, une fois lancés, le laissent tout-à-fait sans défense. Nous avons donc représenté Énée, Qui, d'Achate suivi, dans le pays s'avance, / Le bouclier en main, et relevant sa lance. Cette position et cette lance relevée sont, à notre avis, d'un effet plus pittoresque et plus vrai, et rappellent les descriptions de l'Arioste et les tableaux des anciens preux que l'on peint ainsi dans leurs marches.
(I-15) On peut bien quelquefois donner le change par des réponses amphibologiques ; mais il n'est jamais permis de contredire la vérité. Le mensonge est surtout impardonnable dans la bouche d'une Divinité. Il est donc bien étonnant que Virgile ait fait dire à Vénus qui, quoique sous la figure d'une fille de Sparte, n'en était pas moins une Déesse, qu'elle ne méritoit aucuns sacrifices. Haud equidem me tali dignor honore. Nous avons cru devoir corriger cette tache, en faisant énoncer à Vénus une proposition générale, vraie en soi, mais qui peut présenter un sens équivoque à Énée. Ces honneurs réservés pour les seuls Immortels, / Des humains, dit Vénus, ne sont point le partage. Si la copie ne peut pas reproduire toutes les beautés, au moins faut-il qu'elle fasse disparoître les fautes.
(I-16) Virgile dit seulement ici que Sichée révèle à son épouse le forfait commis et caché dans sa maison caecumque domus scelus omne retexit. Il nous a paru plus piquant et plus animé de représenter le coupable lui-même, Dans l'ombre s'échappant, un poignard à la main. Cette fuite, ce poignard, cette ombre rendent ce tableau effrayant, et l'on croit voir l'assassin sous ses yeux. L'ombre surtout prouve que le crime a été commis pendant les ténèbres de la nuit : ce qu'il faut supposer, malgré le silence du texte à cet égard, pour justifier le profond secret dans lequel il était resté enseveli.
(I-17) Vous allez admirer cette ville naissante, / Moins remarquable encor que sa Reine puissante. Nous avons substitué ces deux vers à ces deux-ci du latin, qui nous ont semblé offrir un détail aussi minutieux que peu poétique, Mercatique solum, facti de nomine Byrsam : / Taurino quantum possent circumdare tergo. Il importe peu de savoir que Didon a acheté en Libye autant de terrein que le cuir d'un boeuf mis en lanière peut en envelopper, et qu'à cause de cela la ville s'appelle Byrsa, (nom qui depuis ne lui est jamais donné, et que dès-lors il était inutile de rappeler) ; ou plutôt il importe de l'ignorer, puisqu'il en résulte nécessairement une très mince idée de l'empire de cette Reine, qu'on représente cependant après comme si puissant : ce qui devient contradictoire.
(I-18) Je suivois l'ordre enfin d'une auguste Déesse, / De Vénus… de ma mère… Où donc est sa tendresse ? Cette situation est du plus grand intérêt, et vraiment théâtrale. Le lecteur partage nécessairement l'étonnement et la peine de Vénus, en entendant les plaintes de son fils, plaintes d'autant plus piquantes qu'Énée les lui adresse sans la connoître. Il y a en cela un art admirable, et l'on reconnoît la touche d'un grand maître. Ce trait que j'ai ajouté, et qui n'est point dans l'original, où donc est sa tendresse, augmente sans doute encore l'effet.
(I-19) Me voilà donc errant aux déserts de Libye, / Sans appui, sans ressource, et du Ciel délaissé ! Ce dernier trait et du Ciel délaissé, si conforme aux sentimens religieux d'Énée, nous a paru devoir terminer ce discours, d'une manière plus heureuse que dans le texte. Il motive mieux l'interruption à ce mot échappé de son cœur oppressé, et la réponse de Vénus, Quisquis es, haud invisus, credo, coelestibus : Les Dieux, n'en doutez point, sont encor vos amis. Tout ce qui peut faire ressortir le fonds du caractère du héros est important et précieux à saisir ; et l'on ne doit point perdre de vue que la religion en forme la principale nuance, comme nous l'avons observé, et comme nous aurons souvent occasion de l'observer encore.
(I-20) Racine ayant donné du sentiment aux flots de la mer, dans ce vers tant cité, Le flot qui l'apporta, recule épouvanté, j'ai cru, à son exemple, en pouvoir dire autant de l'air ; j'ai cru pouvoir l'animer, et lui faire partager l'épouvante et le frémissement des cygnes poursuivis par un aigle, qui, dans leur fuite, lui communiquent une agitation et une vibration, symptômes véritables de la terreur. Je ne puis m'empêcher de faire remarquer ici, à l'occasion de la description du vol de ces oiseaux, avec quelle attention Virgile avait observé la Nature, et comme il la rend fidèlement. Tous ceux qui, ainsi que moi, habitent la campagne, dans des pays à grands étangs, où les oiseaux aquatiques sont communs, peuvent se convaincre de la vérité de la peinture, et ils verront nos canards sauvages, ainsi que les cygnes du lac de Mantoue, si bien examinés et si bien décrits par notre poète, former les mêmes circonvolutions, avant de se poser, En ligne réunis, voler, raser la terre, / Se relever, tourner, baisser, se diviser, / Et sur le lieu choisi s'abattre et se poser. Nous avons, dans ce tableau, autant consulté la Nature que son admirable peintre.
(I-21) C'est une bien heureuse invention poétique que celle de ces tableaux représentant les principaux événemens de la guerre de Troie. Quel intérêt ils répandent dans cette scène ! et qu'ils sont fièrement dessinés !
(I-22) Ulysse ayant été le compagnon de Diomède dans l'expédition contre Rhésus, et ayant enlevé, d'après Homère, (voyez le Xe Liv. de l'Iliade) les chevaux de ce Roi des Thraces, nous avons cru, pour la fidélité du trait historique, devoir le mettre en scène ici, quoique Virgile l'ait oublié : le tableau en acquiert plus de vie.
(I-23) Nous avons rendu le véritable sens de ce passage, souvent mal interprété. Il y a des traducteurs et commentateurs de Virgile qui ont cru que c'était le fer du javelot dont Troïle était percé qui labouroit le terrein ; mais il suffit de réfléchir sur la position du guerrier pour en sentir l'impossibilité. Il est renversé sur le dos, et sa tête traîne dans la poussière : il n'y a donc que le bois du dard qui puisse y former quelque trace. Le texte l'indique assez puisqu'il ne se sert que du mot inscribitur, terme trop foible s'il s'agissoit du sillon formé par le fer. L'expression de versa hasta éclaircit d'ailleurs la difficulté, et dit assez que c'est en rebroussant que le javelot sillonne la poussière. Pour ne point laisser de doute à cet égard nous avions eu l'intention d'employer le mot rebroussant, ainsi qu'il suit ; mais nous n'avons pas osé l'admettre dans le vers, à côté du texte : Sa tête échevelée en la poudre traînoit, / Et du dard rebroussant le bois la sillonnoit.
(I-24) Nous présumons que Virgile dans la description du temple élevé par Didon, avait en vue le Panthéon où le bronze était très prodigué, et formoit les degrés, les poutres, les plafonds et les portes ; sans cela, ce grand poète n'auroit sûrement pas répété trois fois le mot d'airain dans deux vers : Ærea cui gradibus surgebant limina, nexaeque / Ære trabes, foribus cardo stridebat aenis. Et il auroit mis plus de variété dans les ornemens et dans la matière qui les composoit, ainsi que nous avons cru devoir le faire pour nous accommoder aux règles du goût et de la belle architecture, Par des degrés de marbre on montoit au portique ; / Vingt colonnes ornaient sa face magnifique, / Et cinq portes de bronze, avec fracas roulant, / Ouvraient le temple saint, d'or pur étincelant. Le temple du Vatican nous a servi de modèle, et nous n'avons point oublié les cinq portes de bronze qui y introduisent. On peut être étonné de voir d'abord Énée dans le temple, surtout après l'ordre que lui avait donné Vénus de se rendre aussitôt au palais de la Reine : Perge modo, atque hinc te reginæ ad limina perfer. Pour justifier Virgile, on peut supposer que le temple dont il s'agit se trouvoit dans l'enceinte du palais. Il est vrai que l'on voit dans le quatrième livre qu'elle y avait fait élever un autre temple en l'honneur de Sichée ; mais celui-ci n'était qu'une espèce d'oratoire secret : et quoiqu'il puisse paroître assez extraordinaire qu'il y eût deux temples dans le même palais, la chose n'est pas cependant impossible. Mais ce qu'il importe le plus de remarquer ici, c'est le lieu où Didon rend la justice : Jura dabat legesque viris. Ce n'est pas sans raison assurément que Virgile, ce moraliste non moins profond qu'il était grand poète, lui fait remplir ce grave et sacré ministère dans un temple. Il a voulu nous apprendre par-là qu'une fonction qui rapproche ainsi l'homme de la Divinité avait besoin d'être entourée de tout ce qui en rappelle la sainteté et les augustes devoirs, et que le juge devait toujours se regarder comme étant sous l'oeil de celui qui jugera un jour les justices et les juges. C'est d'après les justes notions de la dignité de cet état, et de celle du lieu où il s'exerce, que l'usage avait consacré généralement ces expressions, le temple de Thémis, le sanctuaire de la Justice : voilà pourquoi les signes les plus augustes de la religion et de l'autorité souveraine s'y présentaient par-tout pour remplir l'âme d'un profond recueillement et d'un saint effroi. Que les temps sont changés ! A voir nos tribunaux dépouillés de ces images respectables qui rappelaient de si grandes et de si profondes idées ; à voir surtout nos tribunaux criminels où l'infortuné qui y est traduit se montre publiquement aux prises avec sa conscience, avec la prévention ou l'imposture qui l'accuse, aux yeux d'une multitude tumultueuse et passionnée, qui tantôt applaudit à l'audace du crime effronté qui triomphe, et tantôt se repaît de la foiblesse malheureuse ou mal-adroite de l'innocence qui succombe, on croit être dans des arênes et non pas dans des temples.
(I-25) C'était un luxe des anciens Romains d'avoir des lambris dont les panneaux formés d'albâtre ou d'yvoire étaient encadrés d'or. On ne peut nier que ce ne fût d'un grand goût et d'une grande magnificence. On en formoit aussi des espèces de tableaux portatifs.
(I-26) Il y a infiniment d'adresse de la part de Virgile à avoir profité du trait historique de Teucer fondant, après la prise de Troie, la ville de Salamine dans l'île de Chypre. Il établit ainsi très heureusement, et d'une manière très vraisemblable, comment Didon a pu être instruite des principaux événemens de ce siège mémorable. C'est à de pareils traits, c'est à l'art avec lequel le poète épique et dramatique motive naturellement tout ce qui forme l'action de sa fable qu'on reconnoît l'homme de génie. Corneille et Racine ont, à cet égard, un talent qui les distingue infiniment de tous les autres tragiques modernes.
(I-27) Elle ordonne aussitôt que sur tous les autels / L'encens fume en l'honneur des puissans Immortels. Simul divum templis indicit honorem. Qu'il est beau de voir, au sujet d'un heureux événement, les remercîmens solemnels adressés aux Dieux et les cérémonies religieuses précéder l'appareil des fêtes publiques, et leur donner ainsi un caractère plus imposant et plus auguste : et c'est un auteur payen qui nous fournit d'aussi grandes leçons ! Et dans quel temps furent-elles plus nécessaires que dans celui où, par la proscription de toute apparence extérieure de religion, on a semblé vouloir méconnoître qu'il y a une Providence qui gouverne le monde ? Que sont cependant des fêtes que la religion ne consacre pas ? De véritables jeux d'enfans. Il faut le dire avec franchise : un Te Deum eût inspiré une joie plus vraie et plus générale, eût plus honoré nos victoires, eût plus encore exalté les courages, que les plus beaux feux d'artifice des Pyrotecniciens de l'Italie, dont l'éclat passager brille seulement dans quelques grandes villes. [Cette note était composée , il y a déjà quelques années : comme elle renferme une grande vérité , nous n'avons pas cru devoir la supprimer, quoique les circonstances aient amené un changement très avantageux dans l'exercice et la publicité du culte pour lequel , toutefois ,il reste encore bien des choses à désirer.]
(I-28) Je n'ai pas besoin sans doute, de justifier ici le mot de porcs. Notre poésie a la grande obligation à M. de Lille de ne plus rejeter les dénominations des animaux dont on parle le plus, et qu'on a le plus souvent sous les yeux. Lorsqu'il se trouve plusieurs termes pour désigner la même espèce, elle peut bien en proscrire quelques-uns ; mais c'est une nécessité pour elle d'en admettre au moins un. Ainsi, si le mot de cochon est d'un style bas, celui de porc est sorti de l'avilissement, et l'épopée même peut n'en point rougir.
(I-29) Nous ne connoissons guère d'invention poétique plus heureuse que cette substitution de l'Amour au jeune Ascagne. Comme elle motive l'ardente passion de Didon, et prépare aux terribles effets qui vont la suivre, est-il étonnant que le cœur de cette Reine soit en proie à la plus vive flamme. C'est un Dieu lui-même qui l'allume, et quel Dieu ! Inscia Dido / Insideat quantus miseræ Deus. Trop malheureuse, helas ! / Tu ne sais point quel Dieu tu presses dans tes bras. Mercure, ce grand agent des intrigues amoureuses, avait déjà disposé le terrein d'après l'ordre de Jupiter, et amolli l'âme de Didon. Cupidon vient après, et l'embrase. A quelle scène tragique dès-lors ne doit-on pas s'attendre ? On ne sera point trompé : et les événemens vont répondre à l'intervention de si puissans intermédiaires.
(I-30 ) Le texte dit que Vénus dépose Ascagne sur un lit de marjolaine : nous avons cru plus heureux de substituer un lit de rose, ombragé d'un lilas, arbuste qui, par la suavité de sa fleur, est bien fait pour orner et embaumer les bosquets d'Idalie et de Paphos.
(I-31) Nous avons cru devoir placer ici la traduction de ces deux vers qui se trouvent beaucoup plus bas : Dependent lyconi laquearibus aureis / Incensi, et noctem flammis funalia vincunt. Vingt lustres suspendus, des cristaux colorés / Réfléchissaient l'éclat sur les lambris dorés ; / Et leurs torrens de feux qui remplissent la salle / Du jour le plus brillant rendent la nuit rivale. Il nous a semblé que tout ce qui a trait à la description de la salle du banquet devait être réuni pour produire plus d'effet, et précéder la peinture du banquet même. Virgile, en éparpillant les détails, a fait perdre à son tableau le mérite de l'ensemble : assurément ce n'est pas sur la fin du repas, Postquam prima quies epulis, mensæque remotae, qu'il faut parler des lustres qui l'ont éclairé.
(I-32) Var. Vers la fin du repas, l'on apporte aux convives, / Des coupes d'un contour plus ample, et dont les rives / Se baignaient d'un nectar qui pétille au dehors ; / Des guirlandes de fleurs en couronnaient les bords.
(I-33) Que cette cérémonie religieuse, cette coupe sacrée, cette libation, cette prière adressée aux Dieux, répandent ici d'intérêt, et rendent cette scène touchante ! Pourquoi ne peut-on pas lire, sans le plus grand attendrissement, dans Virgile, cette belle invotion que nous voudrions avoir rendue en vers français, dignes des siens ? C'est que de tous les sentimens il n'en est point qui fasse plus d'impression sur les ames honnêtes que les sentimens religieux : et voilà pourquoi Homère, Virgile et le Tasse, ces incomparables génies, mettent si souvent en jeu ce ressort si puissant pour émouvoir les coeurs. Qui n'est touché jusqu'aux larmes en voyant Tancrède blessé, épuisé d'un long combat, ranimer ses forces pour aller chercher l'eau dont il doit baptiser Clorinde, cette tendre amante qu'il vient d'immoler sans la connoître ! N'est-ce pas à cette teinte religieuse que Zaire et Alzire ont dû leur plus grand succès ? N'est-on pas transporté, en entendant ces beaux vers de Gusman à Zamore ? Des Dieux que nous servons connois la différence, / Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance, / Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiner, / M'ordonne de te plaindre et de te pardonner. Plaignons les hommes irreligieux, puisqu'ils ne peuvent pas sentir de pareilles beautés. Leurs coeurs sont fermés aux plus douces émotions.
(I-34) Tout autre poète que Virgile auroit mis ici dans la bouche d'Iopas des chants analogues à la passion de Didon qu'il auroit cru accroître par-là. Il auroit choisi dans le vaste champ des amours des Dieux ces anecdotes qu'Horace appelle si bien Peccare docentes historias et se seroit même sans doute fort applaudi d'une pareille invention poétique ; mais Virgile avait bien une autre idée de la dignité de son art. Il croyoit que la haute poésie lyrique ne devait être consacrée qu'à célébrer les grandes merveilles de la Nature, la puissance et la majesté des Dieux et non pas leurs foiblesses. Sans doute il a voulu aussi apprendre aux Rois et aux Grands dont l'exemple influe si puissamment sur ceux qui les approchent, que des chants profanes et scandaleux, propres à corrompre les moeurs publiques, déshonoreraient les fêtes qu'ils donnent dans leurs palais, où la décence toujours doit commander le respect.
(I-35) Le désordre de la passion de l'amour se peint admirablement dans les questions multipliées et sans suite que Didon fait à Énée. Elle n'attend point qu'on ait satisfait sa curiosité sur un point pour passer à un autre. Elle précipite les demandes. Elle confond tout, les temps, les lieux et les guerriers. Nous avons cru avoir saisi l'esprit de Virgile en ajoutant ce vers : Qui put brouiller Achille avec Agamemnon, et en le plaçant surtout le dernier, tandis qu'il devait être le premier à ne consulter que la raison et la date des événemens, puisque la brouillerie d'Achille et d'Agamemnon commence l'Iliade.
NOTES DU LIVRE II
(II-0) Sommare du deuxième livre — Ce second Chant est regardé par les connoisseurs comme plus beau de l'Eneide, et nous nous rangeons volontiers de leur avis. Il n'en est point où Virgile ait déployé plus de talent. Ce n'est plus le disciple et l'imitateur d'Homère, c'est son digne rival. Le poète Grec n'avait peint que des combats de jour : car l'on ne peut donner le nom de combat à la surprise nocturne de Rhesus par Diomède. Ici, tout ce que le sac d'une grande ville emportée et brûlée au milieu des ténèbres peut offrir de plus affreux est réuni pour l'effroi du Lecteur. Combats variés à l'infini, surprises, embuscades, assaut nocturne, maisons croulantes, palais incendiés, temples violés, famille de rois égorgée, tels sont les tableaux terribles qui se présentent tour-à-tour. Et comme si la fureur des hommes n'eût pas suffi pour rendre cette scène épouvantable, l'Epique Latin a cru devoir encore employer les Dieux à la destruction de cette illustre cité, et accroître l'horreur du désastre de tous leurs efforts réunis. Et Virgile n'avait point de modèle ! et il a trouvé tout dans son génie ! Qu'on ajoute à l'excellence du fond des choses le style le plus parfait, et la plus belle poésie de toute la latinité, et l'on aura une idée de ce morceau admirable qui seul vaut mieux que des ouvrages entiers des Poëtes modernes les plus vantés.
Énée pour répondre aux désirs de Didon commence donc le récit des malheurs et de la prise de Troie. Après dix ans d'un siège opiniâtre, les Grecs, rebutés d'une si longue résistance, semblent abandonner les campagnes Troyennes. Ils s'embarquent, comme pour retourner dans leur patrie ; déjà ils ont dépassé Ténédos : cette île les couvre ; ils se cachent derrière. Les Troyens craient qu'ils poursuivent leur route ; ils sortent de leur ville, s'abondonnent à la joie, et contemplent surtout avec admiration et surprise un énorme cheval de bois que les Grecs, en partant, avaient laissé sur le rivage, comme un vœu qu'ils offraient à Pallas pour la sûreté de leur retour en Grèce. Ce cheval formidable contenoit les plus braves des Grecs. Il paroît suspect à plusieurs Troyens qui proposent d'y mettre le feu, ou du moins de sonder ses entrailles. Laocoon, appuyant cet avis, lance contre ses flancs une longue javeline. Cependant on trouve et saisit un jeune Grec nommé Sinon. On l'amène à Priam. Il arrive enchaîné au milieu d'une multitude qui l'insulte et le hue. Parvenu auprès du Roi, il répond à ses questions si artificieusement qu'il finit par intéresser tout le monde à son sort. Il persuade aux Troyens que s'ils pouvaient jamais faire entrer ce cheval dans leur ville, il leur tiendroit lieu à jamais de Palladium. On le croit. Un prodige extraordinaire vient fortifier son assertion, et ajoute encore à la crédulité des Troyens. Deux serpens monstrueux s'élancent de la mer, se portent vers Laocoon, saisissent ses deux enfans et lui, et les dévorent. On ne doute plus alors que le cheval offert à Pallas ne soit un don sacré. Aussitôt on établit sous ses pieds des essieux roulans. On s'empresse de le traîner à force de cordages ; et, pour l'introduire, on abat un pan de la muraille. On se livre après aux plaisirs et à l'yvresse. On ne fait plus de garde. On ne ferme plus la ville. La nuit survient, tout s'endort ; mais les Grecs veillent. Ils profitent de l'obscurité, reviennent de Ténedos, débarquent de nouveau ; et, à la faveur des ténèbres et de Sinon qui ouvre les portes du cheval et facilite la sortie des guerriers qu'il renfermoit, ils surprennent la ville ensevelie dans le sommeil et le vin. Les meurtres, l'incendie et le pillage commencent bientôt. Énée pendant ce temps dormoit. Hector lui apparoît en songe, et lui annonce l'embrasement de la ville. Il se lève en sursaut, court au faîte de son palais, et ne reconnoît que trop la vérité des paroles de son ami qui lui avait prédit son établissement en Italie et l'avait chargé d'y transporter les Dieux d'Ilion et la chaste Vesta. A l'aspect de l'incendie, il s'arme aussitôt, espérant rassembler encore assez de braves pour faire acheter cher aux Grecs leur victoire. Une foule de Troyens se réunit en effet à lui, et marche sous ses ordres. Androgès, avec une nombreuse troupe de Grecs, arrivoit des vaisseaux. Il prend celle d'Énée pour une bande amie. Les Troyens le détrompent, fondent sur lui, l'exterminent avec toute sa suite. D'après l'avis de Corèbe, il leur semble utile de se déguiser en Grecs. Ils changent donc d'armure et trahissent ainsi les perfides vainqueurs en diverses rencontres. Mais les Troyens, trompés par leur costume Grec, les accablent de traits du haut d'un temple devenu le théâtre du plus sanglant combat. Cassandre, fille de Priam, venoit d'en être arrachée avec violence, et on la traînoit par les cheveux. Corèbe reconnoît son amante ; il s'élance sur les ravisseurs, suivi d'Énée et de sa troupe. Cassandre est délivrée : mais les Grecs se raniment, reviennent à la charge ; et Corèbe, accablé par eux, tombe aux yeux de la Princesse, et expire sur l'autel même de Minerve. Quelle scène ! et avec quel art Virgile met ici en jeu les deux plus grands ressorts de la tragédie, la terreur et la pitié ! Une partie de la troupe d'Énée succombe donc sous les coups de ses amis et de ses ennemis. Forcé de céder, le héros se porte avec ce qui lui reste de guerriers au palais de Priam, qu'assiégeoit Pirrhus. Il pénètre dans l'intérieur par un passage secret qu'il connoissoit. Il monte au faîte ; une vieille tour de bois dominoit le fort. On la sappe, on l'abat, on la précipite sur les assiégeans écrasés. Comme tout cela est neuf et piquant ! Cependant le fils d'Achille enfonce la porte à coups de hache : ceux qui la défendaient sont mis en déroute. Polyte, fils de Priam, est blessé ; il s'échappe à travers les cours et les galeries. Pirrhus le poursuit, l'atteint et l'immole aux yeux de son père qui s'était réfugié au pied d'un autel, avec son épouse et ses brus. Cet auguste vieillard ne peut contenir son indignation ; il lance un foible trait au meurtrier de son fils. Pirrhus, plus furieux encore, le saisit aux cheveux, et l'égorge à l'autel même. Énée, à cet aspect se rappelle son père prêt à subir le même sort ; il retourne à sa maison pour l'y défendre et le sauver, s'il se peut, avec son épouse et son fils. Anchise se refuse à fuir avec lui ; mais deux prodiges extraordinaires l'y déterminent. Énée le charge sur son dos, et tenant le jeune Ascagne par la main, il cherche à s'échapper ; mais il prescrit à Créuse, son épouse, de le suivre à quelque distance. Ils craient entendre un corps de Grecs qui les poursuit. La terreur s'empare d'eux ; ils changent de route ; Creuse s'égare, et se perd. Énée ne s'en aperçoit qu'après être sorti de la ville, dans un vallon près d'un temple de Cérès, où tous les gens de sa maison, d'après son ordre, devaient se rassembler. Désespéré de ce malheur, il se détermine à la rechercher. Il revient soigneusement sur ses pas ; il rentre dans la ville ; il la parcourt au milieu des flammes, appelant sans cesse Creuse. Il pousse jusqu'à la citadelle ; il y voit Ulysse et Phénix qui gardaient l'immense butin et une multitude de femmes et d'enfans captifs. Quel intérêt toutes ces situations présentent ! Mais Créuse ne se retrouve point ! Énée la cherchoit et l'appelloit toujours. Son fantôme tout à coup lui apparoît. Il lui annonce n'avoir rien à craindre des Grecs, et que Cybelle l'attache à jamais à son service. Énée veut embrasser cette ombre chérie : elle échappe à ses désirs. N'ayant plus d'espoir, il se décide à sortir de nouveau de Troie. Il retourne donc à l'endroit où il avait laissé son père et son fils, et sa troupe. Il la trouve fort augmentée. Une grande foule de Troyens s'y était réunie. Tous le choisissent pour chef, et se montrent prêts à le suivre. Le héros, ainsi accompagné, reprend son père sur ses épaules, et se sauve derrière les montagnes.
(II-1) On peut juger en cet endroit de la différence du génie des langues. Dans le texte latin, Énée annonce le commencement de sa narration par ce mot unique, Incipiam. Si, d'après le systême des versions littérales, on disoit en français seulement Je commence, une telle sécheresse paroîtroit assurément un véritable oubli des convenances vis-à-vis d'une grande Reine à laquelle on adresse la parole. Il falloit donc, pour s'accommoder à nos moeurs, à nos idées et à l'esprit de notre langue, nécessairement user d'une périphrase qui contînt quelque chose de plus honnête et de plus moëlleux, comme nous l'avons fait dans ce vers : A votre ordre ma voix ne sera point rebelle.
(II-2) Cette fiction du cheval de Troie, qui renferme tant de guerriers, et que l'on roule non-seulement dans la ville, mais encore dans la citadelle située sur une très grande hauteur, est si absurde et si invraisemblable qu'il ne faut rien moins, pour s'y prêter, que cette longue tradition consacrée par tant de siècles, et cette foi, pour ainsi dire, enfantine que nous avons sucée, à cet égard, dès notre plus tendre jeunesse. Cependant, comme presque toutes les fables ont un fondement de vérité, et qu'on ne peut révoquer en doute l'histoire de la prise de Troie, je me persuade que les Grecs, ne pouvant l'emporter de vive force, eurent en effet recours à la ruse. Ils feignirent donc de s'embarquer pour la Grèce, et se tinrent derrière Ténedos, bien décidés à revenir quelque fût l'événement. Comme ils étaient maîtres de la plaine et de toute la campagne environnante, ils cachèrent, suivant toute apparence, un gros corps de leurs troupes dans quelque bois voisin dont le nom en langue phrygienne ou grecque pouvoit être le même que celui qui désignoit un cheval. Les assiégés, se croyant donc délivrés de leurs ennemis, ouvrent leurs portes, se livrent à la joie, et ne font plus de garde. Les Grecs sortent alors de leur bois pendant la nuit surprennent la ville, et la brûlent. Rien de plus naturel et de plus vraisemblable qu'un pareil événement. La renommée le répand bientôt, et publie que Troie a été emportée et anéantie par les Grecs sortis de ce bois dont la désignation était semblable à celle de cheval. Delà les Grecs, grands conteurs et amis du merveilleux et des fables, auront bâti celle de ce prétendu cheval de bois, dans lequel ils étaient renfermés. A force d'être répétée, elle aura acquis un degré de crédibilité. On aura trouvé l'idée plaisante, et elle se sera transmise ainsi de siècle en siècle : car Virgile n'en est point l'inventeur, puisque Homère lui-même en parle au quatrième Livre de l'Odyssée. Il n'a pas peu contribué, à la vérité, à la propager par les beaux vers dont il l'a embellie ; de sorte qu'il ne reste à la critique ni faculté, ni désir même de l'attaquer. D'ailleurs, notre poète l'a palliée ou justifiée avec un art infini ; et il semble qu'après le discours adroit de Sinon, le supplice étonnant de Laocoon et de ses enfans, la fuite des serpens réfugiés sous le bouclier de Minerve, on partage la crédulité des Troyens, devenue commune à bien des Peuples. Plutarque, dans la Vie de Romulus, dit que, du temps de ce Roi, on immoloit un cheval à Mars, dans une fête solemnelle en mémoire du cheval de Troie.
(II-3) Didon ayant parlé, dans le premier Livre, de Teucer qu'elle avait vu, il m'a semblé heureux de le citer ici, quoique le texte ne le nomme pas. C'est de la part d'Énée un moyen de piquer l'attention de la Reine, que Virgile, je crois, ne désavoueroit pas.
(II-4) Var. Quoi qu'il en soit, Troyens, défiez-vous des Grecs : / Je les crains, et leurs dons me sont toujours suspects.
(II-5) Il y a des personnes qui se persuadent ou que l'harmonie imitative est une chimère, ou que notre langue n'y est pas propre. Ce vers, s'il est permis de le citer pour exemple, Et pénétrant le bois, elle y reste en tremblant, nous paroît propre à désabuser les uns et les autres. Le stetit illa tremens du latin n'a pas plus d'r et de t que le français, elle y reste en tremblant ; et l'effet dans ce dernier est peut-être encore plus sensible. Pour en juger, supprimez elle y reste, et substituez y demeure en tremblant ; le vers a perdu la moitié de sa vie. Tout le mouvement tient à ces consonnances RESTE EN TREM, et à ces T répétés, qui forcent la langue à une espèce de vibration pareille à celle de la javeline. Nous espérons également n'être pas restés au-dessous de l'original pour rendre par les sons de la poésie le retentissement intérieur du coup de cette javeline : Du cheval, à ce coup, les entrailles gémirent ; / Et ses flancs caverneux longtemps en retentirent.
(II-6) On doit trouver assez étonnant que Virgile ait fait saisir et amener Sinon par des bergers, agens peu nobles dans un poëme épique, et qui semblaient d'ailleurs ne devoir guère se rencontrer en ce moment dans la campagne. Les Grecs qui en étaient maîtres depuis dix ans, n'y laissaient pas certainement paître les troupeaux. Ils devaient en avoir dévasté tout le pays : car le défaut de subsistances les mit sur le point souvent d'abandonner le siège. Ils les tiraient de si loin qu'ils en envoyèrent chercher plusieurs fois jusques dans la Thrace, par Ulysse et Palamède. Il ne devait donc y avoir ni troupeaux ni bergers, bien loin à la ronde. La prise de Sinon pouvoit avoir lieu, à notre avis, par un moyen bien plus noble, bien plus naturel et que la prudence eût avoué. Les Troyens à qui le caractère astucieux des Grecs n'était point inconnu devaient se défier d'un départ aussi brusque, et y supposer quelque artifice. La raison exigeoit donc qu'ils s'assurassent par divers détachemens s'ils étaient tous embarqués, et s'il n'en était point resté. Un parti de cavalerie, en battant la plaine et les marais voisins, auroit donc pu y découvrir Sinon. L'objet dès-lors était rempli, et tout était concilié, prudence, vraisemblance et dignité. Dans le plan de refonte de l'Enéide que j'avois conçu, telle devait être la manière dont j'aurois fait arrêter le jeune et fourbe Grec. J'aurois substitué aux bergers des militaires plus faits pour figurer dans un poëme consacré aux combats.
(II-7) On reconnoît bien ici la multitude passant rapidement de l'abattement à l'insolence. Hier elle était dans la consternation et l'effroi ; aujourd'hui elle se croit délivrée de tout danger ; un malheureux Grec désarmé se présente, on s'en moque, on l'insulte : voilà le peuple : mais tout le monde n'a pas les crayons de Virgile pour le peindre.
(II-8) Il y a beaucoup d'adresse de la part d'Énée à citer ici l'origine et la généalogie de Palamède. En le faisant descendre du grand Bélus, l'un des ayeux de Didon, c'est un moyen sûr d'intéresser cette Reine encore davantage à la narration.
(II-9) Que Virgile connoissoit bien le cœur humain ! Les traîtres sont toujours soupçonneux, et voilà pourquoi Sinon insiste tant pour qu'on ne lui manque pas de parole ; Tu modo promissis maneas, servataque serves Troja fidem. Les auteurs se peignent, dit-on, dans leurs ouvrages. On auroit bien tort de juger cependant de l'âme de Virgile par le caractère de Sinon. C'était au contraire un homme d'une candeur admirable, d'une simplicité et d'une franchise sans pareilles, d'une douceur de moeurs qu'on ne peut comparer qu'à son talent. Aussi Horace, qui le connoissoit bien, l'appelle optimus Virgilius. C'est en parlant de Varius et de lui qu'il disoit, animae quales neque candidiores terra tulit. Personne pourtant n'a peint un fourbe avec des couleurs plus vraies : tant il est prouvé que tout est possible au génie.
(II-9 bis) Quelle belle instruction nous trouvons ici ! Si le malheur rappelle à la religion, le bonheur la fait souvent oublier. Virgile semble avoir voulu prémunir les hommes contre cet abus, par l'exemple de la reconnoissance des Troyens envers les Dieux libérateurs. S'ils s'abandonnent à la joie après le départ des Grecs, ils ne négligent point les Divinités qui ont pu les secourir. Des autels s'élèvent aussitôt sur les bords de la mer ; un sacrifice solemnel est offert à Neptune. Quelles leçons ! Et c'est un payen qui nous les donne !
(II-10) Qu'il nous soit permis de faire remarquer encore ce passage comme un exemple de l'harmonie imitative dont notre langue est susceptible. C'est moins pour notre propre gloire que nous le faisons que pour l'honneur de la langue française, trop souvent dépréciée, et que nous croyons aussi propre à tout peindre que les langues grecque et latine. Ce n'est point de l'instrument qu'il faut se plaindre, c'est de celui qui l'emploie. Il n'est point de genre de beautés auquel notre poésie ne puisse atteindre, quoi qu'en disent ses détracteurs. Puissé-je en avoir donné plus souvent la preuve ! Mais elle est sensible en cet endroit. L'inversion un peu forcée de ce vers, En traversant les murs, quatre fois s'arrêta / La masse, semble rendre au naturel la difficulté de la marche du cheval au passage de la muraille. La masse rejetée à l'autre vers arrête tout à coup le lecteur, comme la machine arrête ceux qui la traînent. On ose penser que ce mot pesant est plus heureux que le substitit du latin rejeté aussi dans un autre vers, et qui, formant un dactile, ne répond pas assez à la gravité de la chose. Le bruyant cliquetis des armures heurtées, doit paroître rivaliser, non sans avantage, avec le texte : atque utero sonitum quater arma dedere. L'effet principal tient surtout à l'H aspirée du mot heurtées, qui suspend tout à coup la prononciation, et produit dans la bouche une espèce de choc, imitatif de celui qu'éprouvent les guerriers armés, se heurtant au sein du cheval. Substituons dans le vers le mot froissées au mot heurtées et lisons après pour la rime, Rien n'arrête pourtant nos troupes insensées, tout l'effet de ce morceau est anéanti.
(II-10 bis) Et les temples des Dieux, de festons décorés, / D'un peuple prosterné sont en foule entourés. Ne nous lassons point de faire observer le caractère religieux que Virgile donne aux Troyens. Il justifie et fortifie par-là le fond de piété, attribut essentiel de son héros, devenu dès lors un résultat nécessaire de l'esprit, des moeurs, et de l'exemple de ses concitoyens. Ce n'est pas tout encore : et c'est ici qu'on ne peut assez admirer l'art de notre poète, et sa profonde connoissance des sources de l'intérêt et des ressorts de la sensibilité. Il s'agissoit d'attacher Didon et les Tyriens auxquels Énée parle, au sort des Troyens ; il s'agissoit d'intéresser tous ses lecteurs pour le succès de son poëme et l'honneur de son héros. Or, quel moyen plus efficace et mieux imaginé que de les représenter malheureux sans l'avoir mérité, et malgré leur attachement, leur zèle et leur constant respect pour les Dieux ! Est-il après cela quelqu'un qui ne puisse et ne doive les plaindre ? La vertu aux prises avec l'adversité, est un spectacle digne du Ciel, disoit Sénèque le tragique.
(II-11) On trouve ici dans le texte latin une fin de vers dont la consonnance ou dissonance, comme on voudra, exerceroit bien nos critiques, s'il s'en rencontroit une pareille en français, ruit oceano nox. Comment, diroient-ils, supporter ce no nox ! Quelle dureté ! Quelle barbarie ! On n'en a jamais fait cependant de reproches à Virgile, non plus que de tant d'autres semblables. Les oreilles des Latins étaient-elles moins délicates que les nôtres, et moins sensibles à l'harmonie ? On ne le croira pas sans doute. Sommes-nous de meilleurs juges que nos pères, et sentons-nous mieux qu'eux le charme des vers des Racine et des Boileau ? Ces grands poëtes cependant n'ont jamais cru blesser les oreilles en admettant dans leurs vers plusieurs syllabes consécutives, commençant par les mêmes consonnes. Ils n'imaginaient pas écrire pour des Sybarites. Ils ne croyaient pas qu'on ne pourroit pas un jour prononcer sur son sein. Quand Joad disoit à Abner dans Athalie, cette pièce dont la versification est si admirable et si soignée, Mais CE SEcret courroux, / Cette oisiVE VErtu, vous en contentez -vous ; quand Boileau, en parlant du vrai poète, s'exprimoit ainsi : S'il ne sent point du Ciel l'influenCE SEcrète, ils ne croyaient pas être des barbares, et jamais dans leur temps on ne s'est avisé de les chicaner sur de pareilles choses. Aujourd'hui c'est le grand triomphe des critiques. Il est si aisé de souligner ou de noter en lettres italiques de pareilles syllabes : mais quel emploi ! Que diroit-on de l'homme qui, se trouvant dans une belle prairie, émaillée de fleurs, ne s'occuperoit que de chercher s'il ne s'y rencontre pas quelque feuille de ronce ou d'ortie ? II ne faut pas sans doute composer des vers à la manière de Chapelain ; mais il ne faut pas aussi de notre poésie faire une poésie efféminée ; et faudra-t-il se priver du mot propre sans lequel il n'y a point de style, parce qu'il commence ainsi que la syllabe qui le précède. D'après ces censeurs pointilleux, il faudroit donc proscrire de la langue les mots où se trouvent les mêmes sons. Ainsi, l'on ne devroit plus se servir des mots CONCORde, CONQUÉrant, vive, conVIVE, même, mêmement, tête, tenter, conTENTEment, etc., etc., etc. Autrefois on s'occupoit plus du fond des choses, de la beauté des idées, et de la justesse des expressions, que de ce mécanisme minutieux des mots. Aujourd'hui que l'éducation est toute en danse et en musique, on ne sait plus que compasser des syllabes, et calculer des sons. Est-ce à la froide analyse à juger et disséquer les vers ? Le triste compas de la géométrie devroit-il se porter aussi dans la langue des Dieux ?
(II-12) Cette apparition d'Hector en songe, examinée avec quelque attention, pourroit paroître un hors d'oeuvre. En effet, si le merveilleux doit être employé, c'est lorsqu'il devient nécessaire, ou pour inspirer un grand intérêt, ou pour faire connoître quelque chose d'important que sans cela l'on ne pourroit apprendre, ou pour répandre une sombre attente, une terreur inquiète sur des événemens futurs. Or, que fait ici le spectre d'Hector ? Il instruit Énée de l'embrâsement de Troie, d'un fait notoire, et dont Énée, en se réveillant et ouvrant les yeux, sera beaucoup mieux informé que par tout ce qu'on peut lui dire. Il y a bien autrement d'art dans le songe d'Athalie, qui remplit toutes les conditions expliquées ci dessus. Lorsque Jézabel dit à Athalie : Tremble, / Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi : / Je te plains de tomber dans ses mains redoutables, elle apprend à sa fille ce que tout le monde ignoroit, ce qu'Athalie ignoroit elle-même et ne pouvoit apprendre que par une pareille intervention ; et il en résulte un effroi universel sur la manière dont s'accomplira la terrible menace. Racine est ici infiniment supérieur à Virgile, et par le fond et par la forme. Trois vers lui ont sufli pour produire le plus grand effet : au lieu de cela, Virgile en met sept dans la bouche d'Hector. C'est beaucoup trop. Lorsqu'on introduit des fantômes, il faut que leurs discours saient très courts. On ne se prête pas aisément à une trop longue illusion. Cette faute se reproduira souvent encore dans la suite de l'Enéide. Peut-être les principes des anciens à cet égard n'étaient-ils pas aussi rigoureux que les nôtres. Quoi qu'il en soit, on regretteroit beaucoup que notre poète eût sacrifié les beaux vers de sentiment qu'il a consacrés à cette apparition d'Hector ; et il doit d'ailleurs paroître bien naturel que l'on revoie en songe un parent, un beau-frère, un ami, un compagnon d'armes, un héros enfin justement regreté, dont la perte devenoit tous les jours plus amère et plus douloureuse aux Troyens, dans leur détresse.
(II-13) L'établissement des Dieux d'Ilion étant un des objets fondamentaux de l'Enéide, Virgile a motivé l'obligation pour Énée de se rendre en ce pays, par tout ce que la religion et le sentiment ont de plus pressant et de plus impérieux : et voilà pourquoi Hector lui en fait un devoir exprès, en allant chercher et lui remettant lui-même la statue de Vesta. Cette raison majeure rend l'apparition d'Hector utile à l'action du poëme et dès-lors la justifie beaucoup. Dans ce même Livre, le fantôme de Créuse renouvelle les mêmes ordres : Ad terram Hesperiam venies. Virgile sentoit bien que l'on pourroit reprocher à son héros de sacrifier Didon, cette reine si passionnée, et de quitter Carthage. Il lui a donc fallu rendre ce départ nécessaire, en circonvenant l'âme d'Énée de tout ce qui le pouvoit faire triompher de l'amour. Il a donc employé tout ce qui a le plus de pouvoir sur l'imagination : les oracles, les apparitions, les ordres d'une épouse, les conseils d'un ami, le désir enfin de la gloire et l'amour de la célébrité. Et, malgré tout cela, il n'est personne encore qui ne regarde Énée comme un ingrat. Car pardonne-t-on aisément d'être infidèle à qui est si tendrement aimé ?
(II-14) Et, dans le même instant, blémissant de surprise. Il m'eût été facile de mettre pâlissant au lieu de blémissant ; mais il m'a semblé que ce dernier mot, quoique vieux, était bien plus énergique ; et puisque le mot blême a été conservé, on ne voit pas pourquoi le verbe qui exprime la chose seroit rejeté. Il y a une infinité d'anciens mots de notre langue qu'il seroit bien plus à propos de rajeunir que d'en forger de nouveaux, bizarres, inutiles ou inintelligibles. Que ne fouillons-nous dans cette mine riche, féconde et déjà exploitée, plutôt que de nous livrer à un néologisme barbare, et de nous perdre en suivant des filons obscurs et stériles. Réalisons ce passage d'Horace, Multa renascentur quæ jam cecidere (vocabula). C'est aux grands écrivains qu'il appartient de faire revivre tant de termes nécessaires qui enrichissaient autrefois notre langue, et que l'on a malheureusement abandonnés. Sans avoir ces titres que donnent de grands talens ou de grands succès, nous avons essayé d'en ressusciter quelques-uns, et nous désirons qu'on applaudisse à notre courage, et qu'on imite notre exemple.,
(II-15) Mais tout effort est vain quand les Dieux sont contraires. Que cette maxime est admirable, et quel grand sens elle renferme ! Comme elle part bien en ce moment d'une âme pénétrée ! Ce n'est point là une de ces sentences froides et philosophiques que M. de Voltaire a trop mises à la mode et qui hérissent la plupart de nos tragédies modernes où elles sont clouées, sans savoir souvent pourquoi, et forment un vain et fastidieux remplissage : ici, c'est l'expression du sentiment et l'effusion d'un cœur religieux, et non le sermon d'un pédant. Quelle briéveté dans ce trait ! et que de choses il exprime ! Qu'on remarque à ce sujet le grand art de Virgile. Ce seul vers, si instructif et si profond, forme à la fois la plus heureuse transition, et prépare aux scènes funestes qui vont se succéder. Il excuse en même temps le héros de n'avoir pas eu de plus longs et de plus grands succès. Les Dieux étaient contraires. De quel succès peut-on se flatter sans les Dieux ?
(II-16) Quel tableau s'offre ici à nos regards ! Une jeune Princesse, la fille de Priam, Cassandre, paroît les bras enchaînés, traînée par les cheveux aux yeux de son amant au désespoir, qui vole à son secours. Quoi de plus touchant ! Quoi de plus capable d'attacher et d'attendrir ! Hé bien, cela n'a point suffi à Virgile. Cette situation qui auroit honoré tout autre auteur, doué d'assez de génie pour la concevoir et la peindre, eût semblé imparfaite à ce grand poète, s'il n'y eût joint cette teinte religieuse qui ajoute tant aux effets et surtout à ceux du malheur. Il falloit qu'il s'emparát de l'âme de ses lecteurs par tout ce qui était capable de les émouvoir. C'est d'un temple, c'est du sanctuaire de Minerve qu'on arrache la jeune vierge qui lui était consacrée ; c'est aux pieds de l'autel même que son amant est immolé, après l'avoir enlevée des bras des ravisseurs. Enfin, toute cette scène de carnage se passe, ou dans l'intérieur, ou dans le parvis, pour en rendre encore le dénouement plus douloureux et plus déchirant.,
(II-17) Ses yeux vers son amante étaient encor tournés. Ce vers n'est point dans Virgile. L'on jugera, j'espère, qu'il ajoute à l'intérêt de cette catastrophe, et qu'il est bien dans le caractère d'un amant véritable.
(II-18) Comme Virgile ennoblit les moindres détails ! Cette porte obscure et écartée pouvoit figurer mal dans le poëme ; mais l'Epique Latin sait la relever et attacher sur elle l'esprit du lecteur par une image touchante, qui le repose agréablement de l'horrible peinture des combats précédens. C'est par-là que souvent, dans des temps plus heureux, / D'Hector la digne épouse, Andromaque, sans suite, / A la Reine, à Priam alloit rendre visite ; / Menoit à ses ayeux enchantés, attendris, / L'objet de son amour, Astyanax son fils. Cette judicieuse observation appartient à M. Segrais.
(II-19) Cette tour de bois antique, délabrée, ruine qui s'élevoit au-dessus du toit, pouvoit, dit encore ingénieusement M. Segrais, faire une pauvre idée, mais Virgile ramène aussitôt à la belle vue qui s'y présentoit. On y voyoit des Grecs la flotte à découvert, / Leur camp, tout Ilion, la campagne et la mer.
(II-20) Pour rendre la ruine de cette vieille tour qui s'écroule, il m'a semblé que le style devait se sentir du désordre de la chose, et que dès-lors les vers, bien loin de suivre les règles ordinaires de l'hémistiche, devaient se briser inégalement. Aussi, dans le premier, le repos se trouve au quatrième pied, l'édifice ébranlé tremble ; dans le second, au cinquième pied, Avec un bruit horrible il se brise ; et soudain / Ecrase, anéantit des légions entières. Dans ce dernier, le sens est arrêté après le premier pied, et ce mot lourd écrase, ainsi rejeté, répond à la chûte du bâtiment et paroît l'exprimer. Il faut donc convenir que notre langue et notre versification peuvent se prêter à tous les mouvemens et à la peinture des objets les plus désordonnés de la Nature. Il ne s'agit que de trouver des hommes assez habiles pour les employer. O Racine ! ô Boileau ! ce que vous avez fait, ne peut-on pas le refaire encore ? Votre art et vos secrets vous auraient -ils suivi dans le tombeau ?
(II-21) Que Virgile connoissoit bien les devoirs de tous les états ! Qu'il est beau de voir ici le vieux Monarque, déterminé à ne point survivre à la ruine de son empire, se revêtir encore des armes de sa jeunesse, pour mourir au moins en combattant ! Vespasien disoit : Il faut qu'un empereur meure debout, Oportet imperatorem stantem mori, pour tenir jusqu'au dernier moment les rênes du gouvernement. S'il eût été question de la conservation de sa couronne, il eût ajouté sans doute, et armatum : et voilà l'exemple et la leçon que donne le vénérable Priam à tous ceux qui gouvernent. S'ils doivent être renversés du trône, il faut au moins qu'ils expirent sur les marches, en se défendant.
(II-22) Le texte présente ici quelques difficultés et est susceptible de diverses interprétations. Celle que nous avons adoptée paroîtra, j'espère, la plus conforme à la raison et même au sens littéral des termes du latin. Nous avons donc supposé que Pirrhus avait été blessé également par Polite, et qu'il le poursuivoit pour venger sa blessure. Ce motif nous a semblé nécessaire pour excuser, en quelque sorte, la férocité de sa conduite qui, sans cela, seroit aussi trop révoltante. On peut pardonner à un homme blessé, et irrité par ses souffrances, de tuer son rival, même aux yeux de son père, et d'achever le père après sur le corps de son fils ; mais il faut une grande cause pour d'aussi terribles effets. Cette blessure alors légitime en quelque sorte, ou du moins peut faire supporter cet excès de fureur. Qu'on examine le texte avec attention, on verra que Virgile ayant dit que Polite était blessé, saucius, il ne devait pas ajouter, illum ardens infesto vulnere Pyrrhus insequitur, en lui appliquant l'infesto vulnere. La blessure du malheureux Polite n'était pas un motif pour exciter l'ardeur de Pirrhus. L'infestum vulnus, cette blessure ennemie se rapporte donc nécessairement à Pirrhus. Qu'on pèse bien, en effet, la force du mot infesto et l'on sera, je pense, de mon avis. Je sais que des commentateurs ont supposé que vulnere avait été mis ici pour telo. Cette substitution seroit un peu forte : mais comment alors expliquer l'infesto ? D'ailleurs Virgile, dans le vers suivant, a mis et premit hasta. Puisqu'il a précisé l'arme avec laquelle il le poursuivoit, la lance, il n'a donc pas pu vouloir employer le terme vague de telo, ou de son figuré. On pourra m'objecter peut-être qu'Homère dit dans l'Odyssée que Pirrhus n'avait point été blessé au siége de Troie ; mais ce n'est pas une raison pour que Virgile n'eût pas dérogé à l'assertion d'Homère en cette circonstance. On n'ignore pas, en effet, que les Poëtes grecs et latins, qui ont écrit après lui, bien loin de s'asservir à ses récits, ont presque dénaturé toute son histoire.
(II-23) Par un si foible coup qu'il a soudain paré, / Le bouclier d'airain est à peine effleuré. Nous avions encore traduit ainsi ce passage : Du bouclier soudain l'airain le repoussant, / Au bord supérieur il s'arrête en glissant, ce qui peut-être rend plus exactement le texte, et peint mieux la foiblesse du coup. En effet, lorsqu'un trait est lancé de près à un ennemi par un bras vigoureux, il doit suivre une direction inclinée qui le rapproche de la terre. Dès lors, s'il glisse sur le bouclier, c'est le bord inférieur qui doit être atteint et entamé. Le trait de Priam touchant et s'arrêtant au bord supérieur, summo clypei umbone, Virgile ne pouvoit pas donner une plus grande preuve de la foiblesse de la main dont il était parti.
(II-24) On a fait, à notre avis, de vains efforts pour justifier Virgile d'avoir rendu Énée inutile et froid spectateur de la mort de son roi, de sa reine, et de toute la famille royale qui était aussi la sienne. On ne s'accoutume point à voir le héros d'un poëme racontant, surtout à une reine, la fin tragique de tant d'illustres personnages, convenir qu'il en a été le témoin, et dire, Je vis près des autels qu'ils avaient consacrés, / Hécube et ses cent brus, et Priam massacrés, et ne pas ajouter après, je volai aussitôt pour les secourir, du moins les venger. Et quel motif plus puissant pour attirer un guerrier ? Il s'agissoit bien de songer alors à son père, à sa femme et à son fils qu'il avait oubliés jusques-là ! Quoi ! un monarque vénérable, un auguste vieillard est traîné par les cheveux, et égorgé au pied d'un autel ! et ni la religion violée, ni l'humanité outragée, ni la majesté royale en butte aux traitemens les plus barbares, ne lui font pas faire un pas pour punir le sacrilège assassin, ni même en montrer le désir ! C'est en vain que Segrais emploie toute sa rhétorique pour pallier une telle faute. Disons plutôt que Virgile l'auroit sûrement fait disparoître, s'il avait eu le temps de retoucher son ouvrage, et de lui donner cette perfection dont il avait de si grandes idées : et rien n'était plus facile, sans rien changer absolument à l'ordonnance de ce chant. En effet, ce ne pouvoit être que du haut du toit où il s'était porté pour abattre cette vieille tour qu'Énée a pu apercevoir, à la lueur de l'incendie, la fureur de Pirrhus et le massacre de toute cette famille de rois, dans une des cours, près de l'autel sacré. Il falloit donc qu'à cette vue il se précipitât du sommet du palais, pour poursuivre le féroce meurtrier ; mais arrivé sur le lieu de la scène, il n'y auroit plus trouvé Pirrhus qui ne seroit point resté à l'attendre, et qui, pendant qu'il descendoit, auroit porté ailleurs et ses pas et ses coups. Il l'auroit vainement cherché autour du théâtre sanglant, où ramené par sa douleur et l'impossibilité de venger ses maîtres sur l'auteur de leur perte, la réflexion alors lui auroit représenté son père exposé à subir le même sort, et l'auroit fait ainsi courir à sa maison pour y défendre ce qu'il avait de plus cher, après avoir acquitté ce qu'il devait à sa patrie et à son roi. C'est ainsi que, dans notre plan de refonte de l'Enéide, nous devions disposer cette situation, et suppléer ce que Virgile sans doute auroit fait encore mieux. N'oublions pas de remarquer qu'il a entouré cette scène de tout ce qui pouvoit la rendre la plus pathétique et la plus touchante. C'est sous un arbre sacré, c'est au pied d'un autel qu'il nous représente Hécube et ses brus rassemblées ; c'est-là qu'elles forcent le vieux monarque à prendre place à leurs côtés : car, dans le malheur, c'est toujours au pied des autels qu'on se réfugie ; c'est là qu'on s'empresse de se mettre sous la protection de la Divinité, cette première des Puissances. Virgile ne pouvoit pas manquer dans une circonstance aussi triste, aussi intéressante, d'animer et de fortifier son tableau de tout l'effet des teintes religieuses. Et quel tableau il nous met sous les yeux ! C'est le fils d'Achille, plus terrible encore que son père ; c'est ce vainqueur furieux, Egorgeant d'un bras lâche et cruel / Le fils aux yeux du père, et le père à l'autel. Combien cet autel sanglant contribue à accroître la pitié pour Priam et l'horreur pour Pirrhus ! Telles sont les beautés supérieures que la religion fournit aux écrivains qui en sentent tout le prix. Si des poëtes athées étaient capables de composer des poëmes dignes d'être lus, ce qui est plus que douteux, car, d'après l'observation judicieuse de Bacon, l'athéisme est la preuve la plus sûre de la médiocrité du génie, de combien d'avantages ils se priveraient en s'interdisant le ressort de la religion, ce levier le plus fort pour remuer les coeurs, et dont les Homère, les Virgile, les Tasse et les Milton, c'est-à-dire les quatre plus beaux génies du monde, ont fait un si puissant et si merveilleux usage.
(II-25) Enfin cédant aux coups des haches redoublées, / Il pousse un cri de mort, roule au fond des vallées, Nous avons osé hasarder ici une tournure latine que nous croyons propre à donner de l'énergie au style. Au lieu des coups redoublés des haches que la rigoureuse méthode de notre langue semble exiger, nous nous sommes persuadés que les haches redoublées produiraient plus d'effet, et pouvaient seules bien rendre le crebris bipennibus du latin. C'est en empruntant de la langue de Virgile les formes qui rendent sa poésie si vivante que la nôtre, justement accusée d'une circonspection trop timide, pourroit acquérir cette fierté et cette vigueur qui, jointes à sa clarté et à sa justesse, la rendraient la plus belle que les hommes aient parlé : mais il faut un grand art et de grands maîtres pour tenter et régler ces innovations. Puissions-nous être jugés n'avoir pas été trop présomptueux en cette circonstance !
(II-26) Qu'importe un vain tombeau dans le sein des ténèbres ? Il faut bien se garder de voir dans cette réflexion d'Anchise une maxime irréligieuse, échappée à un homme aux abois, aigri par le malheur. Tout l'esprit du poëme repousse une pareille idée ; et le caractère surtout du vieux père d'Énée qui par-tout paroît plutôt porté à la superstition qu'à l'impiété. Ce n'est que sur la vaine pompe d'un tombeau que porte son indifférence, et non sur ce qui formoit alors la croyance sur les morts, si bien développée au sixième Livre. Il demande, en effet, les adieux funèbres, ces dernières cérémonies, ou espèces de prières suffisantes, au défaut d'un tombeau, pour assurer le sort des ames dans les enfers.
(II-27) Mais Créuse se jette au-devant de mes pas, / En m'opposant mon fils renversé dans ses bras. Que cette situation est touchante et dramatique ! et, si l'on ne se trompe, qu'elle feroit d'effet au théâtre ! Qu'elle fourniroit d'heureux développemens au talent d'une actrice intelligente, dans le débit de ces vers ! Si tu cours à la mort, donne-la-moi sur l'heure ; / Ou bien, si dans ce fer quelque espoir te demeure, / Défends ici ton père, et ton fils en ce jour, / Et ton épouse encor si chère à ton amour.
(II-28) Lorsqu'un auspice paroissoit favorable, il falloit qu'il fût confirmé par un second de même nature, pour qu'on y ajoutât une foi entière. La raison le prescrivoit assez, pour éviter de se tromper ; mais la religion des anciens en faisoit un devoir. On en trouvera plusieurs autres exemples dans l'Enéide, ainsi que dans I'Iliade.
(II-29) Dieux, sauvez tous les miens, sauvez mon petit-fils. Anchise ne désigne ici que son petit fils dont la conservation lui semble plus précieuse encore que celle de son propre fils et de sa bru qu'il ne nomme pas. Et Virgile en cela a bien connu et saisi la Nature. Les grands-pères, en effet, sont plus attachés à leurs petits-fils qu'à leurs propres enfans. Quelle peut être la cause de ce sentiment ? On l'ignore : mais il existe. Est-ce la même foiblesse, est-ce le même besoin de secours qui rapprochent ainsi la vieillesse et l'enfance, ces deux âges si différens ? Le vieillard, toujours avide de l'avenir, avidusque futuri, comme l'a si bien dit Horace, se persuade-t-il accroître son existence de toute la carrière que son petit-fils a à parcourir ? Voit-il avec plus d'intérêt celui qui ne doit pas immédiatement lui succéder, et profiter de ses dépouilles ? Il est difficile d'expliquer ce secret de la Nature, que l'expérience journalière confirme.
(II-30) Que Créuse de loin s'avance sur nos pas ! Cet ordre d'Énée doit paroître bien extraordinaire. Devait-il éloigner ainsi une personne qui lui était si chère ? Et, dans l'obscurité de la nuit, auroit-elle grossi sa troupe de manière à les faire reconnoître et à compromettre sa sûreté et celle de son père ? Le sentiment ne fait point de pareils calculs et nous avouons que nous ne trouvons point de raisons pour justifier Virgile à cet égard, et que nous ne goûtons aucunes de celles employées pour l'excuser. Mais, dit on, il falloit que Créuse se perdît. Sans doute : Énée n'auroit pas pu, de son vivant, faire décemment l'amour à Didon, ni épouser Lavinie : et alors il n'y auroit plus eu de poëme. Mais ne pouvoit-elle pas se perdre, sans cette disposition de marche inconcevable, dans le moment surtout où, se croyant poursuivis par les Grecs, la terreur les disperse et leur fait perdre la route ? Elle pouvoit donc l'accompagner jusques-là, puis s'égarer alors ; et le peu d'attention qu'auroit mis Énée à ce qu'elle devenoit se trouvoit motivé par cet effroi subit et la peur de ne pas sauver son père dont le poids ne lui laissoit pas le libre exercice de toutes ses facultés et de tous ses mouvemens. Se fût-il même aperçu que son épouse s'égaroit, il lui était impossible de la rappeler pour ne pas se découvrir ni attirer sur ses pas les vainqueurs forcenés. La perte de Créuse devenoit, ce nous semble, plus vraisemblable ainsi. Elle eût été du moins alors, non la faute d'Énée, mais celle du malheur.
(II-31) Prenez les choses saintes : / Mes mains sortant du meurtre, et de sang encor teintes, / Les souilleraient sans doute, Combien ce respect d'un guerrier pour ses Dieux qu'il n'ose même toucher, dans un tel moment de désordre qui pouvoit l'excuser, est admirable et instructif ! Ses mains sortaient du meurtre, et étaient encore teintes de sang. Il faut donc être bien pur pour approcher des Dieux ; il faut surtout n'avoir pas à se reprocher d'avoir versé le sang des hommes. Quelle est donc précieuse cette religion qui prend sous son égide l'humanité toute entière, et qui du genre humain voudroit faire un peuple de frères ! O vous, Philosophes prétendus, qui voudriez proscrire une si heureuse institution comme déraisonnable et fanatique, vous ressemblez à ces Syrênes qui attiraient les hommes par des paroles emmiellées, pour les dévorer plus à loisir ! Et quand a-t-on versé plus de sang que sous le règne de cette philosophie si douce en paroles, si cruelle en effets ? Etoient-ils religieux les monstres qui ont couvert la France d'échafauds et de victimes ? Non, ils étaient ou se disaient philosophes. Ainsi donc impie et barbare sont synonymes. On en a trop vu la preuve.
(II-32) Créuse, ah, malheureux ! Créuse m'est ravie. Sans insister davantage sur la manière dont Créuse se perd, que de beautés résultent de sa perte, et quel parti Virgile en a su tirer ! Qu'il est admirable de voir Énée s'exposer de nouveau aux plus grands dangers pour la rechercher, rentrer dans Troie, retourner à sa maison et dans la citadelle, et parcourir, en l'appelant, les places et les rues ! Que de détails intéressans cette circonstance fournit au poète sur la suite des événemens du sac de cette ville célèbre, dont sans cela il n'auroit pu instruire ses lecteurs.
(II-33) J'ai cru devoir ressusciter encore le vieux mot faillir, qui est d'une grande énergie et qui n'a pas de synonyme. Comment un terme si nécessaire à notre langue a-t-il pu être abandonné, surtout après avoir été employé par Racine ? (Voyez Phèdre).
NOTES DU LIVRE III
(III-0) Sommaire du troisième livre – Ce troisième Livre est peut-être celui qu'on lit le moins, et qui présente le moins d'intérêt. Après la peinture effrayante du sac et de l'embrasemement de Troie, des détails nautiques doivent sembler un peu froids. Ce Chant renferme cependant de grandes beautés et prouve l'étendue des connoissances géographiques de Virgile qui a semé sa narration d'incidens très piquans. L'épisode surtout d'Hélénus et d'Andromaque retrouvés en Epire est délicieux. C'est-là que Racine a puisé le sujet de sa belle tragédie d'Andromaque : car l'Enéide est une mine inépuisable de richesses. Quand ce Livre n'auroit d'autre mérite que celui d'avoir fourni le germe et la matière d'un pareil trésor, c'en seroit un très grand à nos yeux ; mais il offre encore aux connoisseurs bien d'autres sujets de louange et d'estime.
Énée continue le récit de ses aventures. Echappé au désastre de Troie, il se sauve avec une troupe assez nombreuse de ses compatriotes dans les montagnes, et gagne la ville d'Antandre située à l'est de Pergame, sur le revers de la chaîne de l'Ida. Il y équipe une flotte de vingt vaisseaux, et abandonne l'Asie. Il se trouve porté d'abord dans la Thrace. Il y débarque, et y fonde une ville à laquelle il donne son nom. Ce n'était point là que les Destins l'appeloient. Tandis qu'il offroit en cette rive un sacrifice à Jupiter, et qu'il arrachoit sur un tertre quelques plans de myrte pour orner l'autel, tout à coup les racines distillent des gouttes de sang, et une voix lamentable sort du fond de ce tertre. C'était celle de Polydor, fils de Priam, que Polymnestor, roi de Thrace, avait fait massacrer, pour s'emparer de ses trésors. Cette voix recommande à Énée de fuir une terre aussi inhospitalière. Le héros ne balance pas à suivre un tel conseil ; mais, avant de quitter ce pays sacrilège, il rend à Polydor, resté sans sépulture les derniers honneurs : ce qui amène des détails bien précieux sur les cérémonies funèbres des anciens. Incertain de la route qu'il doit tenir, il croit devoir aller à Delos consulter l'Oracle d'Apollon. La réponse ambiguë qu'il en reçoit fait croire à Anchise que la Crète est le lieu désigné pour leur établissement. On s'y rend. Énée y établit sa colonie et y bâtit une nouvelle ville. La peste qui vient l'y désoler lui fait un devoir d'abandonner un séjour si funeste. Ses Pénates lui apparoissent en songe, et lui annoncent que l'Italie est vraiment le pays que lui destinent les Dieux. Il remet donc à la voile. Une tempête affreuse vient l'assaillir ; et celle-ci, différente de celle du premier Livre, (car le génie de Virgile est aussi varié que fécond) a lieu par une brume épaisse qui dure trois jours devenus une seule et même nuit. La flotte Troyenne est poussée sur les îles Strophades, séjour des Harpies dont l'histoire tenant sans doute à d'anciennes traditions ou faisant allusion à des faits ignorés de nous, et qui ont pu décider Virgile à s'en occuper, nous semble déparer aujourd'hui son beau poëme. Quoi qu'il en soit, Énée, épouvanté des menaces de Céleno, leur reine, quitte bientôt une relâche si fâcheuse, et poursuit sa route sur les côtes de la Grèce. Il voit, en passant, Zacinthe, Samé, Dulychium, Ithaque, et double le promontoire de Leucate. Il apprend qu'Helénus, fils de Priam, et Andromaque, veuve d'Hector, règnent en Epire. Le désir de les revoir, le déterminent à relâcher à Buthrot, capitale de ce pays. Touchante entrevue de ces anciens amis. Adieux au départ non moins touchans encore. Hélénus, pontife d'Apollon et prophète de ce Dieu, instruit Énée sur la marche qu'il doit tenir pour arriver dans le Latium, et y joint les plus excellens conseils pour le succès de sa navigation. Il lui prescrit de fuir la côte d'Italie qui regarde l'Epire, dont les villes principales, presque toutes fondées par les Grecs ses ennemis, ont fait appeler ce pays la Grande-Grèce, et surtout d'éviter le détroit dangereux de Charybde et Scylla et de faire plutôt le tour de la Sicile. Énée s'arrache donc des bras de ses amis, et sacrifie à l'amour de la gloire et à la volonté des Dieux tout ce qui auroit pu le retenir dans des lieux si chers. Il aperçoit l'Italie, et relâche un moment dans un port dont la description pittoresque rivalise avec celle du port de la côte d'Afrique où il s'était sauvé après la tempête du premier Livre. Il côtoie donc toute la partie méridionale de l'Italie, est près de se perdre dans les gouffres de Charybde ; mais il échappe à ce danger, et se réfugie sur la côte de Sicile, voisine de l'Etna dont, à cette occasion, le poète fait la plus admirable peinture. Un bruit extraordinaire effraie les Troyens pendant la nuit. Ils en ignoraient la cause. Le matin un homme semblable à un spectre vient aborder leurs vaisseaux : c'était un des compagnons d'Ulysse qui avait été abandonné dans l'antre de Polyphême. Il leur raconte l'histoire de ce Cyclope et la manière dont son maître et sa troupe avaient crevé son oeil unique, et s'étaient sauvés de sa caverne. Il leur conseille de s'éloigner aussitôt d'un rivage aussi dangereux. Ils ne tardent pas,, en effet, d'appercevoir Polyphême et les autres Cyclopes qui accouraient pour les dévorer. Ils partent précipitamment, et suivent heureusement les deux bords de la Sicile opposés à la Grèce et à l'Afrique. Les détails géographiques sont aussi exacts que précieux. La flotte Troyenne enfin arrive à Drépane, ville où régnoit Aceste, originaire de Troie et issu de Dardanus. C'était de cet endroit qu'Énée était parti pour l'Italie, lorsque la tempête l'avait jeté sur les côtes de Carthage, et il termine ainsi sa relation et son histoire.
(III-1) Nous saluons encore, et les larmes aux yeux, / Cette terre natale où dorment nos ayeux. Ces deux vers ne sont point dans Virgile. On les trouvera, j'espère, d'un goût antique. Ils ajoutent, ce me semble, beaucoup à l'intérêt, dans le moment où Énée et les Troyens s'arrachent pour jamais à la terre qui les a vu naître, et lui font leurs derniers adieux. Ce ressouvenir douloureux de leurs ayeux qu'ils y laissent est un de ces sentimens naturels et religieux qui appartiennent surtout aux peuples voisins de la jeunesse du monde, ou dont la civilisation n'a point desséché les ames. Cet attachement pour les lieux qui renferment les cendres de nos ancêtres est un des caractères qui honorent le plus l'humanité. On n'oubliera jamais cette sublime réponse d'un Chef des Sauvages du Canada à un Général Français, qui exigeoit la cession de leur pays : Nous sommes nés ici ; nos pères y sont ensevelis : dirons-nous aux ossemens de nos pères : Levez-vous, et venez habiter avec nous une terre étrangère ? Il est étonnant que le trait que nous avons ajouté ait échappé à Virgile, ce moraliste si profond et si sentimental. Que n'avons-nous pu glaner plus souvent ainsi sur ses traces ! Nos efforts ont dû redoubler surtout dans ce chant où l'aridité du sujet présente moins d'attrait au lecteur : aussi avons-nous cherché à racheter, autant qu'il était en nous, le défaut d'intérêt, par une versification plus soignée et un choix de rimes plus riches.
(III-2) Je bâtis une ville, et l'assieds sur ce bord, / Qui regarde au levant notre antique Troade : Énée, en quittant l'Asie, se porta au couchant, et fonda dans le golphe Thermaïque, suivant Denis d'Halycarnasse, la ville d'Enia, que Virgile appelle Enéade. Cette ville subsista assez longtemps. Elle ne fut détruite que par Cassandre, l'un des successeurs d'Alexandre-le-Grand, qui en transporta les habitans dans sa nouvelle ville de Thessalonique. La Troade alors se trouvoit donc au levant de la cité bâtie par Énée. Dans cette description géographique, il m'a paru heureux de rappeler encore la Troade, quoique Virgile ne le fasse pas. Il est dans la nature de songer souvent aux lieux que l'on regrette.
(III-3) Et cent vases au bas, pleins d'un lait écumant, / Couronnent le contour du triste monument. Les détails que l'on trouve ici sur les cérémonies funèbres des anciens sont bien précieux. L'âme un peu mélancolique de Virgile sembloit se complaire dans ces descriptions. Aussi les a-t-il souvent répétées. On en trouvera de fort étendues encore dans le Ve, le VIe, le Xe et le XIe Livre. Mais ce qu'il importe de remarquer ici, c'est moins la singularité et la peinture des rits divers observés dans les funérailles, que cette religion des tombeaux fondée sur le dogme de l'immortalité de l'âme, sur ce dogme important, fondement essentiel de l'ordre social, et que le sage fondateur d'un empire ne pouvoit trop s'efforcer de consolider. Et voilà pourquoi, sans doute, Virgile revient si souvent sur cet objet qui, nous rappelant notre dernier asyle, nous remplit de réflexions sombres et profondes, et pénètre d'un saint recueillement. Les anciens croyaient que l'âme se décomposoit à la mort, et se divisoit en trois parties ou substances : l'une aérienne, qui s'élevoit dans la région céleste ; l'autre plus lourde, qui descendoit aux enfers ; et la troisième qui erroit péniblement autour du corps jusqu'à ce qu'elle eût été fixée dans le tombeau. Les sépulcres, à leurs yeux, étaient donc toujours habités par des ames, même au défaut des corps, et c'est ce qui les leur rendoit si sacrés. Qu'ils sont bien différens ces monumens funèbres, absolument vides, que l'on voit pêle-mêle entassés dans le vaste dépôt, ou plutôt le cahos de la rue des Petits-Augustins à Paris ! Je ne sais s'ils parlent à l'artiste ; si leur désordre, leur mutilation et ce mêlange bizarre de l'histoire et de la fable, du sacré et du profane, du décent et de l'immoral, ne blessent pas davantage leurs regards et ne leur inspirent pas plus de douleur et de regrets que la parfaite exécution de quelques parties et la beauté de quelques débris ne leur procurent de plaisirs. Mais ils sont muets pour le simple observateur ; ils n'ont plus de voix pour l'homme sensible : c'est sous les voûtes de nos temples qu'ils nous disaient de grandes vérités et nous donnaient de terribles leçons, en nous montrant la foiblesse et la briéveté de l'homme en opposition avec la puissance et la durée de l'Eternel, plus présent en ses augustes demeures. Mais aujourd'hui, dans leur réunion confuse, partie dans des salles, partie en plein air, ils n'expriment plus rien ; ils ont, si l'on peut hasarder cette expression, perdu toute leur vie ; ils sont désenchantés pour nous ; et leur aspect nous laisse aussi froids que les marbres dont ils sont formés. Eh ! que signifient des tombeaux qui n'appartiennent plus même à la mort ? Nous ne croyons pas devoir finir cette note sans faire remarquer que Virgile, ainsi que beaucoup de poëtes qui l'avaient précédé, ne s'astreint point à suivre l'histoire d'Homère. Suivant l'Epique Grec, Polydor, le plus jeune des fils de Priam fut tué par Achille. (Voyez le XXe Livre de l'Iliade.) Virgile suppose, au contraire, que Priam l'avait confié, avec ses trésors, à Polymnestor, roi de Thrace.
(III-4) Dans le canal formé par Rhénée et Micône / Apollon l'a fixée ; et de ce double appui / Lui fait contre les vents un rempart aujourd'hui. Nous avons rectifié ici une petite erreur géographique de Virgile. Il place l'île de Délos entre Micône et Giare qui l'enveloppent : Mycone celsa Gyaroque revinxit. Mais l'île de Giare est à plus de 16 lieues de Délos. Les îles de Ténos et de Siros en sont bien plus près encore que Giare ; mais elles n'embrassent pas Délos : c'est l'île de Rhénée qui la couvre, ainsi que Micône ; et elle est vraiment placée dans le canal étroit qui les sépare, ainsi que nous l'avons expliqué dans cette traduction. Nous avons encore ainsi traduit ce passage : Apollon l'a fixée, et lui fait aujourd'hui / Braver l'onde et les vents, fière d'un double appui.
(III-5) Virgile désigne bien l'île de Delos, en citant cette île flottante, chère à Apollon, et où il avait un temple célèbre ; mais il ne la nomme pas, ce qui est peut-être une faute. Nous l'avons sauvée dans cette version, en faisant commencer la prière d'Énée dans le temple, par ces mots : O grand Dieu de Délos.
(III-6) La hauteur de Pergame était sans citadelle. Avec quelle vérité Virgile dessine tous ses personnages ! Comme il sait donner à chacun le caractère qui lui convient, le langage qui lui est propre ! Les vieillards aiment à raconter, et surtout les choses anciennes. Le bon Anchise entre donc ici dans de grands détails sur l'ancien état de la ville de Troie. Ces détails, dans toute autre bouche, seraient déplacés et fastidieux : ils intéressent dans celle d'un vieillard respectable, qui a droit de se faire écouter attentivement d'une jeunesse exilée de sa patrie, en lui rappelant l'histoire de son pays et la position topographique de ces lieux qu'elle ne reverra plus. C'est en rendant ainsi la Nature qu'on est sûr de plaire dans tous les lieux et dans tous les âges. Eût-elle jamais de peintre plus fidèle que Virgile ?
(III-7) Le texte dit ici, au sujet des sacrifices faits à Délos, avant d'en partir : Taurum Neptuno, taurum tibi, pulcher Apollo : / Nigram Hyemi pecudem, Zephyris felicibus albam. Cette répétition d'un taureau immolé à Neptune, d'un taureau immolé à Apollon, nous a semblé un peu trop uniforme et ne pas assez observer l'ordre des convenances. Le sacrifice le plus solemnel nous a semblé devoir appartenir à Apollon, puisque c'est dans son île et dans son temple qu'il est offert, et que c'est lui qu'on était venu consulter, et à qui on devait le plus. Nous avons donc mis un chevreau seulement pour Neptune, et réservé le taureau pour Apollon, en terminant par lui l'ordre des sacrifices, comme le plus pompeux, tandis que Virgile fait sacrifier après des brebis aux Tempêtes et aux Zéphyrs, ce qui naturellement devait précéder : De deux brebis alors il consacre les têtes ; / La blanche aux doux Zéphyrs, et la noire aux Tempêtes, / A Neptune Egéen il immole un chevreau ; / A vous, bel Apollon, un superbe taureau.
(III-8) Virgile avec une seule épithète propre caractérise les diverses îles que la flotte Troyenne côtoie dans la mer Egée ; Paros, éclatante par la blancheur de ses marbres, niveam Paron ; Donyse, remarquable par ses beaux arbres, viridem Donysam ; Naxos couverte de vignes, Bacchatamque jugis Naxon : et voilà ce qui donne de la vie à la poésie. L'abbé des Fontaines, dans son squelette de traduction en prose, n'a senti ni la vérité ni la richesse de ses peintures, et n'a pas même essayé d'en rendre une seule. Nous côtoyons, dit-il, les îles de Naxos, de Donyse, d'Oléare, de Paros, les Cyclades, et toutes les petites Îles dont cette mer est couverte. Cette description si pittoresque de ces détroits formés par tant de terres multipliées, et que les vaisseaux parcourent rapidement, crebris legimus freta consita terris, n'a pas mérité le moindre mot ni la moindre attention de sa part. Et l'on ose appeler cela une traduction ! Non ce n'est pas là rendre Virgile, c'est l'écorcher. Tel est ce traducteur, doué d'ailleurs de beaucoup de savoir. Lorsque l'Epique Romain est riche, il le dépouille : s'il présente quelques difficultés, il saute par-dessus ce qui est plutôt fait : enfin, il a changé en corps étique le corps le plus substantiel et le mieux conformé. Nous avons suivi dans notre version l'ordre naturel dans lequel les îles citées se présentent, ordre un peu interverti dans le latin puisque Virgile finit par Paros qui, en allant de Délos en Crète, s'offre la première, ainsi que Naxos située vis-à-vis : voilà pourquoi nous avons mis, Nous voyons, tour-à-tour, l'éclatante Paros, / Et de vignes chargés les côteaux de Naxos. Oléare et Donyse ne peuvent se découvrir qu'après avoir passé le détroit qui sépare Paros et Naxos. La copie doit racheter par l'exactitude ce qui lui manque sur tant d'autres points. Virgile a omis de caractériser Oléare ; nous avons cru devoir le faire pour la plus grande régularité de ce morceau : Et d'Oléare encor les riches pâturages, / Et Donyse étalant ses superbes ombrages. Il y a dans le texte une expression bien énergique relativement à Naxos, Bacchatam que jugis Naxon. Ce bacchatam a embarrassé presque tous les commentateurs. La traduction des professeurs de l'Université dit à ce sujet : Nous côtoyons les îles de Naxe, célèbres par les courses des Bacchantes, etc. Il ne s'agit point ici de courses de Bacchantes ; Virgile ne s'occupe, et ne devait s'occuper que des objets qui pouvaient frapper les regards des navigateurs en passant, par conséquent, des côteaux tout couverts de ces vignes qui produisaient un si bon vin que l'île en avait été consacrée à Bacchus. Cet article était plus intéressant à rappeler que les courses prétendues des Bacchantes. Bacchatam est donc un de ces termes heureux, créés par Virgile pour consacrer un lieu voué à Bacchus. Nous aurions dû le rendre peut-être par ces vers, qu'on peut substituer : Naxos toute bacchique, en ses vineux côteaux, ou Dans ses côteaux vineux, la bacchique Naxos.
(III-9) Virgile répète ici quatre vers qui se trouvent dans le premier livre. Il use souvent d'une pareille licence, que nous n'avons pas cru devoir suivre, quoiqu'autorisés par son exemple. Nous avons donc rendu différemment ces quatre vers, et nous leur avons donné plus de développement dans cet endroit, en leur consacrant six français au lieu des trois employés au premier chant. Nous avions oublié précédemment d'exprimer Oenotrii coluere viri que l'on retrouve dans la nouvelle version. Les Grecs ont appelé ce beau lieu l'Hespérie : / Jadis il fut soumis aux rois de l'Enotrie, etc.
(III-10) L'abbé des Fontaines dit que l'histoire des Harpies contribue à mettre dans le poëme une agréable variété, et que c'est sur-tout par cette variété que Virgile est admirable. N'en déplaise au docte abbé, nous ne sentons point l'agrément de cette variété dans cette peinture dégoûtante des Harpies. Si cet épisode servoit en quelque chose à la marche du poëme, on pourroit faire grace au fond du sujet en faveur de cette utilité et des beaux vers que Virgile y a consacrés ; mais il n'en résulte qu'une prédiction inutile, qui finit par un enfantillage sur les tables mangées : tout cela nous semble indigne du génie de Virgile. Ségrais, dans cette aventure, croit découvrir une allégorie sur les méchantes femmes, comme dans celle des Cyclopes l'image des hommes que le carnage ou l'ivrognerie abrutit. De telles allusions sont si tirées que nous doutons fort que Virgile en ait eu seulement l'idée. On appelle bien de méchantes femmes des harpies, mais on ne voit pas en quoi les Harpies représenteraient les méchantes femmes.
(III-11) Dulichyum, Samé nous arrivent après. Nous avons cru pouvoir nous servir ici d'une expression fort usitée par les marins : au lieu de dire qu'ils arrivent près de terre, ils disent que la terre leur arrive. En effet, lorsque l'on vogue sur l'eau, les objets ont l'air de venir à vous ; ce qui, à la précision de cette tournure, ajoute encore la vérité.
(III-11 bis) Virgile se montre le digne rival d'Horace en flatterie fine et délicate. Comme il est adroit en passant près du golfe d'Ambracie, si célèbre par la mémorable bataille d'Actium, gagnée par Auguste, de rappeler ce nom d'Actium, et surtout d'y faire célébrer ces mêmes jeux que le vainqueur établit en l'honneur de sa victoire et qui s'appeloient, à cause de cela, Actiaques. Ce sont-là de ces traits heureux qui flattent d'autant plus que la louange est indirecte.
(III-12) De surprise et de peur elle reste ébahie, Il est étonnant que l'on ait abandonné ce mot d'ébahie, si expressif, et qui n'a point de synonime. Nous avons cru devoir le ressusciter en cet endroit, où il devient si pittoresque. Puissions-nous être assez heureux et avoir assez de pouvoir pour lui redonner le droit de cité !
(III-13) Ou si vous n'êtes plus, dites : Que fait Hector ? Aut, si lux alma recessit / Hector ubi est ? Voilà un de ces traits antiques inimitables, et qu'on ne peut assez admirer. Que de choses dans ces trois mots, Hector ubi est ! Comme ils parlent d'une âme remplie de ce qu'elle aime et regrette ! que de sentimens ils expriment ! Ils ont suffi au sensible et pénétrant Racine pour lui faire développer tout le beau caractère d'Andromaque.
(III-14) Var. Du malheur constamment ayant subi l'épreuve, / D'Hector ou de Pirrhus me montrez vous la veuve ? Cette question était assez embarrassante pour Andromaque, qui, malgré son amour pour Hector, en était à son troisième époux. Le lecteur reste ici en suspens, et fort curieux de voir comment elle s'en tirera. La manière dont elle le fait est aussi noble que touchante : elle rejette son apparente infidélité sur la fatalité du sort et les loix impérieuses de l'esclavage. Chez les peuples anciens, encore à demi-barbares, comme au temps de la prise de Troie, on ne faisoit la guerre que pour enlever du butin et des femmes : celles-ci devenaient des esclaves asservies à tous les caprices et à toutes les volontés des vainqueurs, et par conséquent à leur lit. Tel était le droit de la guerre alors ; tel il est encore aujourd'hui chez les Sauvages et les Tartares : ils ne combattent pas pour agrandir leur territoire, mais pour s'enrichir des dépouilles des vaincus. Les Grecs, après leur conquête, ne songèrent point à garder la Troade et tout ce beau pays ; ils ne s'occupèrent que de piller et d'emporter chez eux leur butin. Ils ne s'amusèrent donc point à poursuivre Énée et des fuyards sur lesquels il n'y avait rien ou peu à prendre ; ils trouvaient mieux leur compte dans la ville. Aussi avons-nous vu dans le IIe Livre comme ils s'en étaient acquittés dans la nuit même de leur triomphe, et comme Ulysse et Phénix gardaient l'immense butin sous le parvis du temple de Cybelle : Là, de tout Ilion les richesses captives, / Les meubles précieux, les tables d'or massives, / Et les saints ornemens des temples violés, / Et les vases des Dieux étaient accumulés. / Des enfans en grand nombre, et des femmes tremblantes / Se tenaient à l'entour de leurs mains défaillantes. D'après cela, l'évasion d'Énée et de sa suite, et la liberté qu'il eut d'équiper une flotte dans la ville d'Antandre, n'ont plus rien d'extraordinaire.
(III-15) Il nous fallut, hélas ! d'un maître impérieux, / En victimes, souffrir l'amour injurieux. On doit faire observer ici l'art avec lequel Andromaque s'efforce de pallier ou d'atténuer sa faute. En la représentant commune à toutes les captives, ses compagnes, elle n'a fait que partager le sort général. Ce pluriel nos servitio enixae, employé par Virgile, semble l'envelopper d'un voile officieux qui l'excuse. L'abbé des Fontaines n'a pas senti le prix de cette nuance délicate et décente. Mais moi, lui fait-il dire, je me suis vue l'objet de l'insolente ardeur du fils d'Achille dont j'étais la malheureuse esclave. Ah ! traducteur barbare, combien un pareil style, prêté à la veuve d'Hector, eût été humiliant pour elle ! N'avez-vous pas rougi de le mettre dans sa bouche ? Nous avons cru devoir, ainsi que Virgile, ménager son honneur, autant qu'il était possible, en observant ce pluriel précieux et en ajoutant en victimes.
(III-16) C'est ce passage qui a fourni à Racine le sujet de sa belle tragédie d'Andromaque. Mais combien le génie de ce grand poète y a ajouté, et a rendu le rôle d'Oreste théâtral ! S'il n'eût assassiné Pirrhus, ainsi que l'histoire le raconte, que parce qu'il lui enlevoit sa maîtresse, ce n'eût été là que l'effet d'une jalousie et d'une vengeance ordinaires : mais il l'assassine parce qu'il lui rend son amante, et que cette amante exige sa tête pour preuve de son amour : et voilà ce qui est vraiment tragique. Oreste, déjà parricide, devient ici sacrilège, puisqu'il immole un Roi dans un temple, au pied des autels. Nous avons cru devoir prononcer l'indignation d'Andromaque au sujet de ce nouveau crime, plus que ne l'a fait Virgile, parce qu'elle est digne de sa belle âme : voilà pourquoi nous avons ajouté : Et, du sang de Pirrhus souillant ses mains impies, / Donne un nouveau forfait à venger aux Furies.
(III-17) Hélénus avait eu le malheur de tuer à la chasse son frère Chaon. Pour honorer la mémoire de ce frère chéri, il appela de son nom Chaonie la partie occidentale de l'Epire qui touche à I'lllyrie.
(III-18) L'Enéide est remplie de vers qui ne sont point achevés, mais qui n'en offrent pas moins un sens parfait. Ici il s'en rencontre un qui n'en présente aucun déterminé, et c'est le seul de ce genre dans tout le poëme. Il s'agit du jeune Ascagne. Quem tibi jam Troja, dit le texte, et il en reste là. Dans tous les manuscrits, on a essayé d'achever ce vers ; mais ceux qui l'ont entrepris n'ont été heureux ni pour le fond ni pour la forme ; ils l'ont donc ainsi terminé : Quem tibi jam Troja peperit fumante Creusa ? Assurément ce n'est pas là le style de Virgile ; mais ce qui est plus repréhensible, c'est cette naissance prétendue d'Ascagne, au moment du désastre et de l'incendie de Troie ; Troja fumante. Or, dans cet instant le petit enfant pouvoit avoir six ou sept ans, puisqu'il s'évada avec son père qu'il suivoit, à la vérité, haud passibus æquis. Nous avons essayé de présenter ici une variante plus raisonnable : Quem tibi jam Troja Divi pereunte dederunt ? Iule était né pendant le siège, qui dura dix ans. Troie, dès l'instant que commença ce siège, qui amena sa ruine, était vraiment sur le point de sa perte. Troja jam pereunte. L'expression est conforme à la vérité, et ne forme peut-être pas trop de disparate avec la latinité de Virgile. Nous osons espérer que ce complément de vers pourra mériter l'approbation des hommes de lettres, et nous l'avons inséré dans le texte.
(III-19) Que baignent de nos mers les flots Illyriens. L'Illyrie touche à l'Epire ; et la mer située entre les côtes de ces deux pays et l'Italie s'appeloit la mer d'Illyrie, Illyricus sinus. Le célèbre Architas avait péri dans cette mer, comme le lui fait dire Horace (Ode XXVIII, Ier Liv.) me ILLYRICIS notus obruit undis.
(III-20) En dépit des Zéphyrs, pour la voir en sa grotte, / Arrêtez-vous. Le zéphyr ou le vent d'Est est le plus favorable pour se rendre de Sicile à l'embouchure du Tibre : voilà pourquoi nous avons mis ici, au sujet de l'ordre qu'Hélénus donne à Énée d'aller consulter à Cumes la Sibylle, En dépit des Zéphyrs, pour la voir en sa grotte, / Arrêtez-vous ; laissez murmurer votre flotte.
(III-21) Pour profiter d'un vent qui s'élève du Nord, Virgile ne désigne point ici le vent dont Anchise désire profiter pour appareiller. Comme le vent de Nord est le plus propice pour passer d'Epire en Italie, nous avons cru qu'il était plus à propos de le nommer.
(III-22) Mortel chéri des Dieux, qui du triste Ilion / Echappâtes deux fois à la destruction. Troie avait déjà été détruite par Hercule. Anchise avait été témoin de ce premier désastre, et y avait échappé.
(III-23) De mon Astyanax vous me rendez l'image. Que l'âme d'une mère se peint bien dans ce retour vers le fils qu'elle a perdu ! Comme tout cela est vrai et touchant ! La présence du fils d'Énée ne pouvoit que lui rappeler sa perte. C'est de Virgile surtout qu'on peut dire avec la plus grande vérité qu'il saisit toujours la Nature sur le fait. Astyanax, suivant l'opinion la plus probable, suivie ici par Virgile, avait péri après la prise de Troie ; Ulysse, d'après les conseils de Calchas, l'avait précipité du haut d'une tour en bas.,
(III-24) Soyons toujours Troyens, et qu'au gré de nos voeux, / Notre amitié s'étende à nos derniers neveux ! Virgile fait en cet endroit une heureuse allusion au traité d'alliance par lequel Auguste accordoit aux Epirotes tous les privilèges des citoyens de Rome, et formoit de Buthrot une colonie Romaine. Que de tels rapprochemens, motivés sur une origine commune, sont ingénieux ! Ces beautés sont perdues en partie pour nous, et il nous faut beaucoup de réflexion pour les apprécier. Mais combien elles dûrent être vivement senties, lorsque l'Enéide parut !
(III-25) De là, vers l'Italie est le plus court trajet. Du cap Céraune pour gagner la terre d'Otrante, il n'y a qu'une vingtaine de lieues ; mais ce trajet était effrayant pour les anciens. Aussi voit-on que Palinure, avant de s'y hasarder, consulte tous les astres avec grand soin et ne l'entreprend que lorsqu'il paroît sûr du temps. La navigation autrefois ne se faisoit presque qu'en suivant les côtes : rarement on osoit se risquer en pleine mer. La forme des vaisseaux des anciens ou plutôt de leurs galères, ne le permettoit guère. D'ailleurs privés de la boussole et des connoissances astronomiques que l'on a acquises depuis, ils se seraient exposés à se perdre, dans les longues nuits et les temps brumeux.
(III-26) Des critiques un peu sévères pourraient trouver du bavardage dans ce discours d'Anchise qui dit successivement le pour et le contre ; mais il faut considérer que c'est un vieillard qui parle, et qu'à cet âge on rabâche un peu. C'est à la peinture des moeurs, plus encore qu'à une perfection uniforme et générale que le poète épique doit s'attacher, ainsi que le tragique, et c'est ce que fait Virgile. Il donne à chaque âge son caractère et ses défauts, suivant ce précepte important du judicieux Horace, Ætatis cujusque notandi sunt tibi mores.
(III-27) J'ai cru pouvoir, sans aucun inconvénient, changer le nom d'Achemenide, personnage absolument inconnu, en celui d'Achemide, et l'abréger ainsi d'une syllabe. C'est la rencontre de ce compagnon d'Ulysse, qui m'avait fait naître l'idée de faire rencontrer plutôt Ulysse, son maître, par Énée, ainsi que je l'ai déjà exposé dans le discours préliminaire ; l'intérêt alors eût crû, en raison de l'importance des personnes. L'on ne peut trop s'étonner qu'elle ait échappé à Virgile, et qu'il ait manqué une si belle occasion de déployer son génie, et de s'approprier les richesses d'Homère.
(III-28) L'histoire de Polypheme ressemble assez aux contes de l'Ogre du Petit-Poucet ou de la Barbe-Bleue dont on berce les enfans, et l'on pourroit assez s'étonner de la trouver dans deux des trois poëmes les plus célèbres de l'antiquité. Virgile n'a fait que copier le neuvième Livre de l'Odyssée ; et, quoiqu'il y ait mis son talent ordinaire, le récit de cette aventure, dans la bouche d'Ulysse, inspire bien un autre intérêt que dans celle du très subalterne Achemenide. Quoi qu'il en soit, il falloit que ce morceau d'Homère fût très goûté autrefois, puisque Virgile s'en est emparé, et qu'Horace, cet homme d'un goût si sûr, le mettoit au rang des choses merveilleuses, enfantées par le poète Grec : Ut speciosa dehinc miracula promat / Antyphatem Scyllamque et cum Cyclope Charybdim. (Horace. Art. Poët.)
(III-29) La plupart des éditions portent que l'Italie fut ébranlée par le cri de Polypheme, penitusque exterrita tellus Italia. Il y auroit aussi trop d'exagération. Nous avons donc cru qu'il falloit se borner à faire trembler la Sicile, et s'en rapporter aux manuscrits où l'on lit Trinacricæ au lieu d'Italiae, d'autant qu'on voit après dans le texte, curvisque immugiit Aethna cavernis, et l'Etna appartient bien à la Sicile.
(III-30) Et l'Aquilon propice / S'élevant tout à coup, nous repousse au-dehors. Pour sortir du détroit de Pélore, et regagner la côte orientale de la Sicile, il faut un vent de Nord.
(III-31) Aux endroits et aux fleuves nommés ici par Virgile j'en ai ajouté quelques-uns, en m'astreignant toutefois à suivre exactement l'ancienne géographie. Il m'a paru naturel de rappeler la côte des Cyclopes, où les Troyens avaient couru un si grand danger, et qu'ils ne pouvaient manquer de revoir en ressortant du détroit de Pélore. Comme ils ne devaient pas être tentés de se rapprocher d'un rivage si périlleux, j'ai mis : Des Cyclopes de loin nous revoyons les bords.
(III-32) La Sicile forme un espèce de triangle ; ce qui l'a fait appeler Trinacria. Tous les lieux cités ci-dessus se trouvent sur la rive orientale. Après le cap Pachin, qui forme un des angles, se trouve le côté méridional qui regarde l'Afrique, et sur lequel sont situés Camarin, Gela, Agrigente, etc., que côtoie la flotte, et dont il est ici parlé. Pour mieux fixer l'attention et éviter toute confusion sur la position des lieux, j'ai cru devoir spécifier sur quel côté du triangle ceux-ci étaient placés. Sur le bord qu'à l'Afrique oppose la Sicile, / Non loin, de Camarin nous découvrons la ville, etc.
(III-33) La narration d'Énée finit assez séchement, dans le latin, par ce vers : Hinc me digressum vestris deus appulit oris. Après cela, le héros se tait. Conticuit tandem. Puisqu'en finissant, il s'adresse à Didon, et lui dit qu'un Dieu l'a poussé sur les rivages de son empire, vestris oris, il me semble qu'il devait ajouter quelque chose d'agréable pour la reine généreuse et hospitalière qui le recevoit si bien. La chose devenoit d'autant plus convenable qu'elle ne pouvoit servir qu'à allumer la passion, dont les développemens vont être si terribles dans le quatrième livre. J'ai suppléé, autant qu'il a été en moi, à cet oubli de Virgile, qui, suivant nos moeurs et nos usages de civilité, paroîtroit un véritable manque de convenance, et j'ai terminé ainsi ce discours dans la traduction : Je partois de Drépane, / Lorsqu'un Dieu, tout à coup me portant sur vos bords, / D'éprouver vos bontés, grande Reine, à Carthage, / Et de vous admirer m'a fourni l'avantage.Ce langage était dû à la reconnoissance, quand même il n'auroit pas été réclamé par l'amour.
NOTES DU LIVRE IV
(IV-0) Sommaire du quatrième livre – L'opinion publique a fixé depuis longtemps le degré d'estime dû à ce quatrième Chant, l'un des plus beaux et le plus attachant sans doute de l'Enéide. Son mérite est établi sur une base que le temps n'use ni n'affaiblit. C'est dans le cœur humain qu'est écrit son succès. Les faits historiques, quelque bien décrits qu'ils soient, perdent de leur intérêt, à mesure qu'ils s'éloignent des temps qui en ont été les témoins. Ce que les hommes ont autrefois pensé de la nature de l'âme, des peines et des récompenses d'une autre vie, a fait place à des idées plus pures et plus sublimes. Depuis que l'art de la guerre a changé, et qu'on tue son ennemi à une demi-lieue, même sans le voir, on a cesse de faire cas de la force du corps, et des brillans faits d'armes, et des beaux coups de lance, et des traits rapidement dardés. Les Coclès et les Bayard, arrêtant seuls des armées sur un pont, sont devenus pour nous des êtres presque fabuleux. Tous les beaux vers que Virgile a consacrés à ces divers objets, dans son poëте, trouvent des lecieurs, ou froids, ou peu curieux, ou même incrédules : mais lorsqu'il s'agit d'une passion dont la source est dans le cœur quiconque aime ou a aimé, dit aussitôt avec Didon : Agnosco veteris vestigia flammæ. Et ce n'est point ici une de ces fades et langoureuses galanteries de Roman ; c'est l'amour avec toute sa fougue et tous ses emportemens ; c'est une flamme dévorante qui, s'étendant par degrés, produit bientôt le plus terrible incendie ; c'est l'amour vraiment tragique enfin et tel qu'il convient à l'épopée. Mais j'entends des critiques damerets s'écrier : On ne peut pardonner à Énée d'être un ingrat, d'être un infidèle, et d'abandonner celle qui lui a donné un si généreux asyle, et son trône et son cœur. Et c'est précisément parce que tant de chaînes retenaient Énée, qu'il lui a fallu plus de force pour les rompre. On se plaint précisément de ce dont on devroit louer Virgile. Si Didon avait moins fait pour Énée, s'il n'en était pas si éperdument aimé, s'il ne l'aimoit pas luimême, qu'y auroit-il d'étonnant dans leur séparation ? Mais s'arracher à tout ce qui flatte les sens ; mais se vaincre soimême ; mais triompher de la plus douce comme de la plus impérieuse des passions, n'est-ce pas ce qui constitue le véritable héroïsme ? Les Romains qui se connoissaient en ce genre au moins autant que nous, s'ils n'étaient pas aussi galans, ont-ils jamais fait un reproche à Virgile de la prétendue infidélité de son héros eux qui applaudirent tant à Titus pour le sacrifice qu'il leur fit d'une Reine qu'il adoroit, d'une Reine dont il était si tendrement aimé, et qui avait quitté ses états pour le suivre aux bords du Tibre. Hé ! depuis quand doit-on préférer les plaisirs à l'honneur, la mollesse aux dangers, et les voluptés aux victoires ? Depuis quand les ordres célestes les oracles des Dieux, la gloire de fonder un grand empie, doivent-ils être sacrifiés à un honteux et lethargique repos ? Je le demande à ces censeurs de Virgile : aiment-ils mieux Antoine abandonnant pour Cléopâtre sa réputation et l'empire du monde, et immolant sa vie même à une femme perfide, impérieuse, et déjà surannée, que César s'arrachant de ses bras, malgré la jeunesse de ses charmes, pour voler à la conquête de l'Univers ? Ne savent-ils pas gré à Henri IV de quitter Gabrielle dès que Mornay paroît, et de retourner à son armée ? Il est vrai que cet éloignement du Roi est moins une rupture qu'une interruption, et qu'on peut croire qu'il retournera à son amante, après avoir vaincu ainsi qu'il le fit en effet, suivant l'histoire. Il est vrai qu'on ne s'intéresse guères à une femme qui ne dit pas un mot à son amant, ni lorsqu'''iill arrive ni lorsqu'il est près d'elle, ni lorsqu'il part, et qui n'en est pas mieux traitée, puisqu'elle n'en obtient pas non plus une seule parole, qui ne sait enfin que lui prodiguer ses appas, et le faire soupirer et brûler dans ses bras.
Si Gabrielle, depuis longtemps éprise de Henri en secret, et le sachant en danger à son armée où il s'exposoit trop, s'était, comme une nouvelle Jeanne d'Arc, couverte de l'armure d'un de ses ancêtres tué à Poitiers ou à Azincour, et religieusement conservée comme un monument de gloire ; si montée sur un des chevaux de son père, alors combattant sous les drapeaux de Henri, elle se fût dérobée, la nuit, de la maison paternelle pour partager les périls de son amant, ou les lui ravir ; si, survenant au moment d'une accion, et pénétrant jusqu'au Roi, elle avait été assez heureuse pour lui sauver la vie, en parant les coups qui lui étaient portés, et dont elle auroit reçu quelque atteinte ; si dans le désordre de la mêlée prolongée dans la nuit, surpris par un orage et se trouvant égarés ensemble un même lieu leur eût servi d'asyle ; si, dans ce réduit champêtre, le Roi, empressé de panser la blessure du guerrier valeureux et inconnu, qui avait si noblement défendu ses jours, et détachant à cet effet, malgré sa résistance, son armure ensanglantée, eût reconnu la beauté dont l'image était gravée déjà dans son cœur ; si, à cette vue, transporté à la fois de tendresse et d'admiration, saisissant et baisant la main qui lui avait sauvé la vie, il lui en eût consacré les restes, et eût senti la reconnoissance resserrer encore les noeuds de l'amour ; si le lendemain, malgré les prières et les larmes d'une amante blessée pour lui, et épuisée des efforts du combat de la veille, il se fût éloigné d'elle pour retourner à son camp et obéir à la voix de l'honneur, entraîné par Mornay et ses autres officiers qui, craignant qu'il n'eût été tué ou fait prisonnier, l'avaient dans leur désolation cherché longtemps en vain sur le champ de bataille et dans tous les environs, et ne l'auraient retrouvé qu'avec peine : le déchirement de la séparation eût été sans doute alors plus douloureux. (*) Mais, dans ce cas, peut-être nos censeurs trouveroient-ils Henri trop dur. Quoi qu'il en soit, il est fâcheux que M. de Voltaire n'ait pas mérité leur critique, ainsi que Virgile, et qu'avec le talent distingué pour le dialogue, qu'il a déployé dans ses tragédies, il ait fait faire à son héros l'amour à la muette, et ait usé si rarement des formes dramatiques dans sa Henriade tandis qu'elles font tout le charme des poëmes d'Homère et de Virgile, qui n'ont cessé de prouver par leur exemple que le poète devait raconter le moins qu'il pouvoit, et mettre le plus souvent ses personnages en scène. Mais laissons Gabrielle, pour revenir à Didon. On ne perdra pas au change.
La Reine de Carthage n'avait pas entendu sans un grand trouble, la narration d'Énée. L'impression que le héros avait faite sur son cœur, ne lui permet pas de goûter le moindre repos pendant la nuit. A peine le jour paroît, elle va trouver Anne, sa soeur, et lui fait corfidence de sa nouvelle flamme promettant bien, suivant l'usage, de la combattre toujours. Anne, en confidente complaisante, lui persuade aisément qu'elle ne doit point résister à un penchant qui importe à la prospérité de son empire. La politique vient à l'appui de l'amour. Les deux soeurs se portent dans les temples pour rendre les Dieux favorables à l'hymen désiré. Plus on s'occupe d'une passion, plus elle croît. Le développement graduel en est peint par Virgile d'une manière admirable. L'amour exclut tout autre soin. La Reine ne songe plus aux travaux de sa ville. Tous les ouvrages restent interrompus. Le temps se passe tout entier en plaisirs et en festins. Une grande chasse se prépare. Junon, à cette occasion, pour fixer Énée en Afrique, et l'empêcher de fonder cet empire qui doit detruire Carthage, imagine de lui faire épouser Didon, et de susciter, au milieu de la chasse, une tempête affreuse qui les force de se refugier dans une grotte qui deviendra pour eux le temple de l'Hymen. Elle communique ce projet à Vénus qui sourit malignement de la ruse, et y adhère. La chasse a lieu. Virgile, non content de parler à l'âme de ses Lecteurs et aussi jaloux encore de plaire à leur esprit a déployé tout son art dans cette description (et il est à remarquer que chaque Chant offre quelque morceau descriptif, aussi neuf que varié). On croit assister à cette chasse. Rien n'y est omis, pas même le retard si naturel qu'y apporte la Reine retenue par le soin de sa toilette. Enfin l'on part. On est déjà loin. L'orage survient ; la grotte se présente, et l'hymen s'accomplit. On ne peut trop admirer le voile de décence répandu par Virgile sur cette scène de la grotte, qui bientôt ne fut plus un mystère. La renommée la publie par-tout, et va l'apprendre à Iarbe, l'un des amans dédaignés de la Reine. Au récit de cette nouvelle, ce fils de Jupiter ne se contient plus. Il invoque la vengeance de son père. Le Dieu l'entend, et dépêche aussitôt Mercure à Carthage, pour ordonner à Énée de partir sur-le-champ, et de remplir sa destinée. Le héros balance longtemps : enfin il se décide à obéir. Il ordonne en secret à ses principaux Officiers de tenir sa flotte prête à appareiller d'observer le plus grand secret dans l'armement. Les yeux d'une amante sont bien pénétrans. Didon est instruite du projet fatal : elle aborde son infidèle, et lui fait les plus tendres reproches. Énée s'excuse mal, et rejette son départ sur l'ordre des Dieux et l'apparition de Mercure. La Reine alors éclate et pulvérise toutes ses raisons par le discours le plus passionné, le plus pressant, le plus tragique qu'il y ait peut-être au théâtre, s'échappe furieuse et désespérée,, et et et tombe évanouie. Revenue de ce transport, elle se radoucit un peu, et charge Anne de lui obtenir par des larmes et des prières ce qu'on a refusé à ses emportemens. Anne échoue. Le sentiment de l'honneur et les ordres célestes l'emportent dans le cœur du religieux Énée. Didon, le voyant inflexible, ne songe plus qu'à finir une vie odieuse. Pour remplir plus sûrement ce projet sinistre, elle apprend à sa soeur qu'elle a trouvé une magicienne qui doit la guérir de son amour, en faisant consumer sur un bûcher tout ce qui a appartenu à son amant. Elle engage, en conséquence, Anne à faire dresser ce bûcher, et à y faire apporter et l'image d'Énée, et ses armes, et surtout le lit conjugal, auteur de tous ses maux. Anne fait exécuter ses intentions. Le bûcher se prépare. La magicienne arrive. Grand et pittoresque tableau des cérémonies magiques. La nuit survient. Didon se désole et se tourmente de plus en plus. Un Dieu presse Énée en songe d'accélérer son départ. La flotte appareille. Didon, dès le lever de l'Aurore, aperçoit les vaisseaux fuyant à toute voile. Son désespoir est au comble et éclate par la plus vigoureuse imprecation contre l'ingrat qui la trahit, et contre sa postérité : puis, montant sur le bûcher, elle s'y perce le cœur de l'épée même dont elle avait fait présent à Énée, et par cette fin déplorable nous montre dans quel abîme jettent les passions, comme Énée nous apprend par son exemple que le véritable héroïsme consiste à en triompher, à se vaincre soi-même et à prouver que la gloire est au-dessus de tout.
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(*) Un tel cadre, ce me semble, eût été attachant ; et quel prix il eût pu acquérir sous le pinceau de M. de Voltaire ! Quels brillans détails descriptifs eût pu fournir la scène de l'armement, lorsque Gabrielle, aidée de l'Amour, se seroit efforcée de revêtır les diverses parties de l'antique armure d'un de ses ayeux, en invoquant son courage ! Combien celle du départ auroit fixé l'attention du Lecteur quand la jeune beauté, armée de pied en cap, et montée sur le cheval accoutumé à la porter, auroit franchi, au milieu de la nuit, le pont-levis du château que l'Amour auroit abaissé sous ses pas ! Avec quel intérêt on l'eût suivie dans sa route ; on l'eût vue frémissant d'abord aux approches de l'armée et au bruit du canon, pais s'enhardissant, s'élancer à travers les escadrons, étonner autant les chevaliers Français par son intrépidité que par la singularité et l'ancienneté de son armure, parvenant enfin auprès du Roi pressé par les ennemis, se mettre entre eux et lui, et parer tous les coups qu'on lui portoit ! Que le moment de la reconnoissance, malgré son obstination à taire son nom, et ses efforts pour ne point se laisser désarmer, eût été surtout théâtral ! Que de choses chevaleresques les deux amans auraient pu se dire en de pareils instans ! Combien la joie des guerriers, en retrouvant leur Roi, eût été piquante et précieuse à peindre ! Combien leur saisissement eût redoublé, quand le Monarque leur auroit montré, dans le chevalier à l'antique armure, l'héroïne charmante à la valeur et à l'amour de laquelle il était redevable de la vie ! Combien le sacrifice qu'il eût fait alors à la gloire d'une passion si naturelle et des sentimens dus à une amante si courageuse et si tendre, fût devenu sublime ! Quelle belle instruction il eût donnée à la noblesse Française, en lui apprenant par son exemple et ses paroles qu'on doit être prêt à sacrifier à l'honneur tout ce que l'on a de plus cher ! Un pareil morceau, bien traité, eût pu rivaliser avec l'admirable leçon qu'Énée donne à son fils, au douzième Livre, en partant pour combattre Turnus. Que de matériaux l'Auteur de la Henriade eût trouvés là pour remplir un Chant qui, malgré ses efforts, est resté si succinct et si vide ! Lorsqu'on introduit l'Amour dans le poëme épique, bien différent du poëme érotique, il faut, ainsi que l'a fait Virgile, le rendre tragique et moral, et surtout prodiguer plus les situations que les appas.
(IV-1) Hélas ! chère Anne, hélas, j'ai retrouvé mon cœur. Agnosco veteris vestigia flammae. Racine, dans Andromaque, traduit ce vers avec ce talent supérieur qui lui est propre. De mes feux mal éteints je reconnois la trace. Quand il faut lutter à-la fois contre Virgile et contre Racine la position est embarrassante. Nous en sommes nous bien tirés ? Le lecteur en est juge.
(IV-2) Racine paroît avoir calqué le rôle d'Enone, dans Phèdre, sur celui d'Anne : mais quelle différence dans ces deux personnages ! Oenone pousse au crime la malheureuse Phèdre, et favorise un inceste ; Anne ne flatte et n'encourage qu'une passion légitime. Le caractère d'Oenone peut être tolérable dans la tragédie ; il seroit inadmissible dans le poëme épique.
(IV-3) Allons sacrifier, ma soeur, aux Immortels, / Et cherchons leur suffrage au pied de leurs autels. Avec quel soin Virgile cherche à écarter toute apparence d'immoralité dans l'union d'Énée avec Didon ! Il savoit que si des scènes galantes peuvent plaire momentanément à quelques esprits corrompus d'un siècle dépravé, la postérité n'avoue et ne goûte vraiment que ce qui est honnête. C'est au pied des autels que la reine de Carthage s'efforce de faire ratifier son hymen par les Dieux !
(IV-4) Grande Junon, pour vous les dons sont sans mesure, Pour vous qui consacrez les saints noeuds de l'hymen. Junon présidoit à l'hymen ainsi qu'aux accouchemens ; ce qui lui avait fait donner le surnom de Pronuba. C'est elle ici que l'on invoque le plus ; c'est elle aussi qui joue le plus grand rôle et qui va devenir le pontife de l'hyménée.
(IV-5) Elle demande encor l'histoire de Pergame, / Et des feux d'Ilion nourrit encor sa flamme. Nous avons ajouté ce second vers, qui nous a semblé aussi expressif que vrai, et qui pouvant être pris dans un sens métaphorique, ne nous attirera pas, je pense, le reproche qu'on a fait à Racine d'avoir, en comparant les feux de l'âme et ceux qui consumèrent Ilion, associé le moral et le physique, et confondu deux genres très distincts dans ce vers d'Andromaque, débité par Pirrhus : Brûlé de plus de feux que je n'en allumai. Racine auroit pu répondre à ces critiques, que s'il avait tort, Horace l'avait en avant lui, précisément dans la même espèce. En effet, dans l'Ode XIV. du Livre des Epodes, adressée à Mecène, le lyrique Latin dit à son ami au sujet de ses amours : Ureris ipse miser ; quod si non pulchrior ignis / Accendit obsessam Ilion, / Gaude sorte tua ; me libertina neque uno / Contenta, Phryne, macerat. On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici une traduction entière de cette jolie petite pièce, qui a été oubliée dans l'édition d'Horace.
A MECENE.
Cessez vos reproches amers ;
Ne m'accusez point de paresse :
Vous attendiez de moi des vers :
Ai-je pu tenir ma promesse ?
Non cher Mecêne, du Léthé
Je n'ai point bu l'eau somnifère ;
Un Dieu dont je suis tourmenté,
M'empêche de vous satisfaire.
Hélas ! pour repondre à vos voeux,
Mon cœur n'est point assez tranquille ;
Anacréon, de moins de feux,
Jadis a brûlé pour Bathille.
Jadis des rigueurs de l'Amour
Il se plaignit moins sur sa lyre,
Que je n'en gémis en ce jour :
Vous connoissez un tel martyre.
Vous avez senti son flambeau :
Votre cœur encore est sa proie ;
Vous brûlez ; mais un feu moins beau
Alluma les bûchers de Troie.
Votre Hélêne, ô Sort fortuné !
Est aussi constante que belle :
Pour moi, je sèche pour Phryné
Qui, tous les jours, m'est infidelle.
(IV-6) On n'entend plus gémir ces machines bruyantes, / Qui portaient dans les airs des masses effrayantes. Nous avons cherché à rendre ici l'effet des Grues qui soulèvent si haut de si énormes pierres, et qui semblent se perdre dans les nues, ainsi que Virgile l'a si bien exprimé, æquataque machina cælo.
(IV-7) Et l'auguste Hyménée, acceptant leurs promesses, / Y viendra consacrer leurs feux et leurs tendresses. Virgile, pour qu'on ne s'y méprenne pas, ne cesse d'insister sur la dignité et la légitimité des noeuds qui vont unir les deux amans, hic hymeneus erit. S'il en était autrement, le rôle de Junon seroit indigne d'une déesse, ou plutôt ne seroit plus que celui d'une entremetteuse aussi méprisable que vile.
(IV-8) Et des milliers de chiens, à l'envi s'animant, / Les suivent, frappant l'air d'un joyeux aboiement. Notre poésie a l'obligation à M. de Lille de l'avoir reconciliée avec les animaux qui nous sont les plus utiles et qui frappent le plus nos regards. Par quelle fatalité le loup, le tigre et le lion, ces êtres destructeurs, étaient-ils, ainsi que les conquérans farouches, ennoblis à nos yeux, et figuroient-ils brillamment dans notre idiôme poétique, tandis que l'ânesse paisible, la jument féconde, la vache nourricière et l'innocente brebis se trouvaient avilies ? Comment avait-on pu surtout flétrir le chien, ce commensal, ce gardien de l'homme, et peut-être son plus fidèle ami ? Ce préjugé est heureusement dissipé, et le chien, que Racine avait déjà introduit dans la tragédie, peut se montrer hardiment aujourd'hui dans le poëme épique.
(IV-9) Son arc négligemment, sur son dos demi-nu, / Avec son carquois d'or, se croisoit suspendu. Ces deux vers se trouvent déjà dans le premier livre. Nous avons cru pouvoir les replacer ici où ils ne sont peut-être pas moins bien appliqués qu'à Vénus, et où leur effet pittoresque complète la parure de chasse de Didon. Virgile en répète si souvent tant des siens qu'on nous pardonnera, j'espère, d'avoir usé quelquefois de cette licence que son exemple autorise, surtout l'ayant fait très rarement, et avec autant de réserve.
(IV-10) Et dans son carquois d'or les flèches qui frémissent, / A chacun de ses pas se choquant, retentissent. Nous avons hasardé ici une coupe de vers qui nous a paru propre à rendre le choc des flèches dans le carquois. Le sens étant tout à coup arrêté après le mot choquant, le style paroîtra, j'espère, d'accord avec l'image qu'il faut représenter. L'onomatopée ou l'harmonie imitative a fait la grande célébrité des langues grecque et latine. La nôtre, nous ne cesserons de le répéter, peut prétendre à la même gloire. Il s'agit de la bien employer, sans être arrêté par des craintes pusillanimes.
(IV-11) Il voudroit voir paroître un sanglier horrible, / Ou descendre des monts quelque lion terrible. Que ce trait est heureux ! On aime à voir dans un jeune homme cette hardiesse qui promet un héros. Voilà comme Virgile dessine les caractères, et les fait jaillir du fond du sujet. Ce n'est point là un de ces portraits postiches, sortis péniblement de la tête du poète, et que l'on cloue avec autant d'art que de difficulté ; il naît de la circonstance ; et un seul coup de pinceau fier et hardi a suffi pour faire ressortir le personnage.
(IV-12) Et les Nymphes du lieu, témoins de leurs tendresses, / Répètent à grands cris leurs voeux et leurs promesses. Tout autre poète que Virgile eût échoué dans la scène de la grotte. Ovide et Tibulle n'auraient pu résister probablement à l'envie et à l'occasion de tracer quelques tableaux voluptueux. Mais l'Epique Latin, doué d'un sens plus profond et d'un cœur plus moral, savoit que la décence seroit à son ouvrage ce que la pudeur est à la beauté. Il ne lui échappe donc pas un mot, pas une image qui puisse blesser la vierge la plus timorée. Tout prend au contraire, sous ses crayons, un caractère saint et religieux. L'hymen exige un autel, des flambeaux, un prêtre et des témoins. Hé bien ! la grotte devient un temple ; la terre offre l'autel ; le ciel, par ses éclairs, fournit les flambeaux ; Junon fait l'office de pontife ; et les chastes Nymphes servent de témoins. C'est ainsi qu'Homère a jeté un voile mystérieux de décence sur les amours d'Ulysse et de Circé. A de pareils traits on reconnoît ces hommes assez forts de leur génie pour n'avoir pas besoin d'appeler la corruption humaine au secours de leur talent.
(IV-13) Où le sang des beliers inondoit les portiques. Le latin dit seulement, Pecudumque cruore pingue solum sans désigner les animaux immolés. Nous avons cru devoir spéficier les beliers, parce qu'ils étaient voués surtout à Jupiter-Ammon qui se trouvoit lui-même représenté dans son temple avec une tête et des cornes de belier.
(IV-14) Deux fois au fer des Grecs l'a dérobé sa mère. Vénus enleva une fois son fils qu'avait blessé Diomède. (Voyez le VIe Livre de l'Iliade.) Neptune une autrefois le couvrit d'un nuage pour le soustraire aux coups d'Achille. (Livre XXe)
(IV-15) Et devez vous priver ses généreuses mains / Du bonheur de fonder l'empire des Romains ? Mercure, pour donner plus de poids à son discours, cite et devait citer les propres paroles de Jupiter. Ce n'est donc point ici une répétition oiseuse et qu'on puisse reprocher à Virgile. Elle ajoute à l'effet. Nous avons, à son exemple, reproduit littéralement ce qui devait naturellement faire le plus d'impression sur Énée. La description du voyage aérien de Mercure est tirée du cinquième Livre de l'Odyssée. Virgile a copié Homère ; mais, à son ordinaire, il l'a fort embelli. Il a jeté de l'intérêt sur la route du Dieu, en le faisant reposer, non sur le mont Ossa, comme le poète Grec, mais sur le mont Atlas qu'il a personnifié d'une manière piquante, sous la forme d'un vieillard, et du vieillard, père de Maya, et par conséquent ayeul de Mercure qui s'arrache de ses bras, pour achever sa mission.
(IV-16) Je ne suis point venu pour former cette chaîne. C'est avec bien du regret que nous avons traduit ici Virgile littérallement : car nous ne le reconnoissons pas dans ce trait qui détruit tout le charme de ce qui a précédé, et ne fait plus d'Énée qu'un homme à bonnes fortunes, un coureur d'aventures, un trompeur enfin qui abuse de la bonne foi d'une Reine, sous l'apparence d'un faux hyménée. Comment une telle faute, la plus grave à nos yeux de toute l'Enéide, a-t-elle pu échapper au judicieux Virgile ? Comment ces vers (car dans un cas pareil il faut citer le texte, pour qu'on ne juge pas sur la seule traduction) Nec conjugis unquam / Prætendi tædas, aut hæc in fœdera veni ont-ils pu sortir de la plume d'un écrivain ordinairement si profond et si moral ? Un tel passage suffiroit pour faire tomber au théâtre une pièce de Didon, fût-elle la mieux conduite, fût-elle versifiée avec tout l'art de notre auteur. Virgile a cru probablement qu'une offense aussi injurieuse était nécessaire pour amener la catastrophe, faire éclater le désespoir de Didon et motiver cette vehemente réponse, la plus tragique que nous connoissions, nec tibi diva parens, etc. Mais il devait choisir un autre moyen. Nous ne doutons pas qu'il n'en eût le projet et qu'il ne se fût occupé de l'imaginer. Le temps lui manquant pour faire disparoître une telle faute, c'est pour cela sans doute qu'il avait en mourant condamné son poëme au feu ; car nous n'en voyons pas d'autre qui pût suggérer un arrêt aussi sévère. L'essentiel était de ne point avilir son héros : c'était assez de le rendre infidèle, sans en faire un imposteur ; et l'on ne peut, à cet égard, trop applaudir à l'art avec lequel M. Lefranc de Pompignan a sauvé, dans sa tragédie de Didon, l'honneur d'Énée, en lui faisant remporter une victoire pour la reine de Carthage, au moment où il l'abandonne. C'est à cette heureuse invention que sa pièce est redevable du succès dont elle jouit encore, malgré le ridicule et extravagant amour d'larbe, malgré la foiblesse de la versification, et la froideur du rôle de Didon en comparaison de l'original.
(IV-17) Et mon fils dont ma main découronne le front, etc. On était au moment d'imprimer ce quatrième chant, lorsqu'un de mes amis m'a fait observer qu'il ne croyoit pas le mot découronner français. Je ne l'ai pas trouvé en effet dans les anciens dictionnaires et j'ignore s'il est dans le nouveau dictionnaire de l'Académie, imprimé récemment ; mais je l'avois toujours cru français, et s'il ne l'est pas, il est si beau, si noble, si sonore, il a tant d'analogie avec détrôné, qu'on le jugera, j'espère, digne de le devenir : c'est ce qui m'a déterminé à ne le point changer, et je désire que notre langue puisse en être enrichie. On le retrouvera employé une seconde fois dans un autre endroit de ce chant, où son effet est plus frappant encore et plus pittoresque.
(IV-18) Et ce n'est pas mon cœur qui commande ma fuite. Le texte dit seulement : Italiam non sponte sequor ; et le vers reste après incomplet ; ce qui prouve que Virgile se proposoit d'ajouter quelque chose, et probablement il eût en finissant, un peu adouci la dureté de ce discours : c'est ce que nous avons tâché de faire dans le vers ci-dessus.
(IV-19) Var. Va ! les Dieux n'ont jamais commandé le parjure. Nous avons substitué ce vers à celui-ci : Scilicet is superis labor est, ea cura quietos / Sollicitat qui ressemble trop à une sentence philosophique, que les impies citent quelquefois avec complaisance, et qui d'ailleurs est contradictoire avec ce qui suit. Didon peut-elle dire, en effet, dans le même moment, à Énée, que les Dieux ne s'occupent pas de lui, et cependant ajouter qu'elle espère que ces Dieux le puniront de son infidélité ? Spero equidem mediis, si quid pia numina possunt, supplicia hausurum scopulis. Comment, avec le grand sens dont il était doué, M. Lefranc, en imitant cet endroit de Virgile, a-t-il pu, dans un morceau de sentiment tout de feu, insérer ces vers sentencieux à la glace : Tranquilles dans les cieux, contens de nos autels, / Les Dieux s'occupent-ils des amours des mortels ? / Ou, si de nos ardeurs leur majesté blessée, / Abaisse jusqu'à nous leurs soins et leur pensée, / Ce n'est que pour punir des traîtres comme toi, / Qui d'une tendre amante ont abusé la foi. La passion procède-t-elle ainsi par des syllogismes ? Elle a sa logique sans doute, et Didon réfute assez victorieusement Énée pour en fournir la preuve ; mais elle ne s'asservit pas aux formes compassées de l'école. M. Lefranc, au lieu de paraphraser si mal le seul vers de Virgile qu'il y avait à supprimer, auroit bien mieux fait d'imiter ces apostrophes si pathétiques : Num fletu ingemuit nostro ? num lumina ftexit ? / Num lacrymas victus dedit ? aut miseratus amantem est ? S'il s'était bien pénétré du caractère de Didon, s'il avait reproduit en beaux vers français tous ceux que Virgile a mis dans la bouche de cette amante passionnée, il eût fait de ce rôle, le rôle le plus brillant de notre theâtre, le rôle de prédilection des grandes actrices, celui qui auroit le plus développé leurs moyens, et qui leur auroit procuré le plus d'applaudissemens et de gloire. Nous osons croire que Virgile avoueroit la correction que nous avons faite : le discours de Didon en acquiert plus de force encore, et devient plus conforme au caractère religieux de cette princesse qu'il nous a représentée sans cesse au pied des autels et les surchargeant de victimes. Puisqu'Énée lui citoit les ordres des Dieux, au lieu d'une réflexion assez injurieuse sur leur tranquille insouciance, il nous a paru heureux de puiser au contraire dans leur nature et leur justice la refutation la plus forte de ce qu'il avançoit. Et, de toutes raisons surpris au dépourvu, / Il ose associer l'Olympe à son injure ! / Va ! les Dieux n'ont jamais commandé le parjure. / Ne les atteste plus : tu ne les connois pas. Un tel morceau, si nous ne nous abusons point, dans la bouche d'une excellente actrice, produiroit un grand effet au théâtre.
(IV-20) Et dans tout le chemin tout est en mouvement. Quel art que celui de Virgile ! et quel peintre ! il sait même nous attacher à des insectes ; et ce contraste d'aussi petites choses avec les choses héroïques grace à la magie de son talent, bien loin d'être choquant, charme et repose agréablement l'âme du lecteur, trop ébranlée par les secousses du désespoir furieux de Didon. Ce tableau des fourmis est délicieux.
(IV-21) Je lui pardonne tout… je mourrai plus tranquille… Je crois avoir saisi le véritable sens de ce passage, fort mal interprété par les commentateurs, et dont le texte, altéré dans presque toutes les éditions, présente en effet beaucoup d'obscurité. Les unes portent quam mihi cum dederis (veniam), les autres cum dederit ; celles-ci cumulatam morte, celles-là cumulatum, et quelques autres cumulata : enfin on lit, dans le plus grand nombre, relinquam à la fin du vers, et dans un plus petit, remittam. Il est difficile de trouver aucun sens raisonnable avec relinquam ni avec dederis, encore moins avec cumulatum et cumulata ; nous avons donc adopté cette leçon, Quam mihi cum dederit, cumulatam morte, remittam, qui est celle des professeurs de l'Université, en mettant toutefois cumulatam morte entre deux virgules ; mais sans adhérer à leur traduction, qui doit paroître bien étrange. La voici : En m'accordant cette grace, il m'obligera ; et ma mort qu'il souhaite, mettra le comble à ma reconnoissance. Quel style ! et qu'est-ce que ce galimathias signifie ? Remittam veut évidemment dire : Je lui pardonne. C'est une des acceptions assez communes de ce mot ; et l'interprétation du vers nous semble aussi simple que naturelle. S'il m'accorde la grace que je lui demande, même en mourant, je lui pardonnerai mon trépas.
(IV-22) On reproche aux comparaisons des anciens d'être quelquefois plus brillantes que vraies, et de ne saisir qu'une face de l'objet, ou de n'avoir avec lui que des rapports éloignés. Ici la justesse est égale à la beauté. L'image qui suit le plus souvent pour ajouter à l'effet, précède en cet endroit. On voit d'abord ce grand chêne battu par les vents, et résistant à toutes leurs attaques. L'esprit, frappé de la majesté du tableau, est curieux de découvrir comment s'en fera l'application : et, quand elle est aussi parfaite, son étonnement croît avec sa satisfaction. Ce sont là les secrets et les finesses de l'art de Virgile.
(IV-23) Virgile fait allusion, dans cet endroit, aux situations les plus frappantes des tragédies de Penthée et d'Oreste, traitées par Euripide.
(IV-24) Quoi ! telle qu'une esclave à leurs chars enchaînée,/ Je partirois, hélas ! seule et découronnée ! Ce passage rappelera sans doute ces vers si beaux de Clitemnestre dans Iphigénie : Et moi qui l'amenai triomphante, adorée, / Je m'en retournerai, seule et désespérée ! Hé ! que peut-on faire de mieux, excellent Racine, que d'imiter votre style et vos tournures ? Que n'avons-nous pu nous les approprier plus souvent ! Ce mot, peut-être hasardé, de découronnée, nous semble d'un effet plus piquant encore que celui de désespérée, qui n'exprime qu'un sentiment moral, tandis que le premier rend une image physique,
(IV-25) Partez ; point de retard : la femme qu'on offense, / Dans son emportement, est toute à la vengeance. Le texte dit ici, Varium et mutabile semper fæmina : rien de si mobile et de si changeant que la femme. Ce sarcasme, présenté en forme de sentence, nous a paru bien déplacé dans la bouche d'un Dieu qui ne sembloit pas devoir s'amuser à faire des épigrammes contre les femmes. Mais ce qu'il y a de pire, c'est la foiblesse de cette réflexion, et son peu de rapport avec ce qui précède. Est-ce après avoir peint Didon en fureur, méditant les projets les plus sinistres que Mercure devait finir par un trait de comédie ? Nous avons donc cru mettre plus d'accord dans ce morceau, en substituant, La femme qu'on offense, dans son eme portement, est toute à la vengeance : ce qui est vrai en tout temps, et surtout dans la circonstance.
(IV-26) Et, s'il doit y régner, que son règne soit court ! / Qu'un coup prématuré lui ravisse le jour ! Il existe une règle ou un usage assez bizarre dans notre poésie, qui défend de faire rimer les mots qui finissent par un T avec ceux qui n'en ont point, mais seulement au singulier, et qui le permet au pluriel. Cependant la rime étant faite pour l'oreille, plus que pour les yeux, on ne sent pas pourquoi cette différence du pluriel au singulier, le son étant parfaitement le même dans l'un et dans l'autre. Nous avons donc commis sciemment et volontairement la prétendue faute qu'on pourroit nous objecter ici, pour avoir lieu de réclamer contre une loi aussi capricieuse, et qui ne nous paroît fondée sur aucune raison solide. Notre versification offre assez de difficultés sans qu'on les multiplie encore par des contrariétés et des gênes dont il ne résulte aucun agrément ni aucun avantage. Quand il s'agit de réformer des abus, il faut bien que quelqu'un élève la voix le premier ; et nous nous en sommes chargés, espérant être appuyés par des écrivains et des poëtes, plus faits encore que nous pour entraîner l'opinion publique. Ce n'est point l'embarras de corriger ou de changer ces deux vers, qui détermine notre réclamation mais l'intérêt de notre poésie ; car nous les avions dabord composés très régulièrement ainsi, quant aux rimes : Et, s'il doit y régner, que les momens saient courts ! / Qu'un coup prématuré mette fin à ses jours ! Nous prions les Lecteurs rigoureux, et obstinément attachés aux anciens us et coutumes, de les lire de cette manière.
(IV-27) De ma cendre sortez, sortez, digne vengeur. Didon ne pouvoit pas terminer son effrayante imprécation plus énergiquement qu'en désignant par un esprit prophétique, et en appelant au secours de sa vengeance ce terrible Annibal, cet ennemi si fatal aux Romains.
(IV-28) Elle appelle Barcé, nourrice de Sichée ; / (La sienne dans la tombe, à Tyr, était couchée.) Les nourrices jouissaient autrefois de beaucoup de considération auprès des enfants qu'elles avaient élevés ; les Princesses en faisaient ordinairement leurs confidentes et leurs amies : et voilà pourquoi on en trouve si souvent dans les pièces des anciens où elles jouent un grand rôle, comme Oenone dans Phèdre. On les regardoit et traitoit comme de secondes mères, et elles ne quittaient plus la maison de leurs nourrissons. Cet attachement si naturel fait bien l'éloge des moeurs antiques, si supérieures aux nôtres en ce point comme en beaucoup d'autres. On ne voit de nos jours dans les nourrices que des mercenaires qu'on prend ordinairement dans une classe obscure. Les anciens, plus pénétrés sans doute que nous de l'influence du physique sur le moral, étaient persuadés que les enfans, dans le sein de leurs nourrices, avec leur lait, puisaient aussi leurs affections ; et, par cette raison. ils les choisissaient dans une classe plus éloignée des vices, et plus faite pour avoir des sentimens élevés. Ils avaient donc ennobli et la fonction et la personne dont la tendresse, vraiment maternelle, leur garantissoit d'ailleurs la fidélité. Cette qualité précieuse les faisoit surtout employer dans les messages et les affaires qui exigeaient un grand secret. Didon avait conservé sa confiance à la nourrice de Sichée, au défaut de la sienne qui était morte à Tyr, avant son départ. Cette attention de Virgile à suivre et à nous retracer les usages antiques, n'est pas un des moindres mérites de son ouvrage. Nous verrons le septième Livre commencer par les honneurs funèbres rendus à la nourrice d'Énée, sur le rivage de Gaiette qui conserve encore son nom, à la faveur peut être de ces beaux vers : Tu quoque littoribus nostris Aeneia nutrix, / Eternam moriens famam, Caieta, dedisti. car les grands poètes sont des distributeurs d'immortalité aux lieux comme aux personnes.
(IV-29) De mon bûcher qu'Énée aperçoive la flamme, / Et dise : J'ai tué mon amante et ma femme ! Le latin dit : Et nostræ secum ferat omina mortis, et qu'il emporte avec lui le présage de ma mort ! ce qui est peut-être un peu froid. On trouvera, j'espère, le caractère de la passion et le dernier cri du désespoir mieux prononcés dans ces mots mis dans la bouche même d'Énée, et que Didon suppose que l'aspect de la flamme du bûcher doit lui arracher, J'ai tué mon amante et ma femme ! Plus on peut mettre les acteurs en scène, et plus on produit d'effet. Que de sentiment, d'ailleurs, dans ces deux expressions, qui peignent si bien l'état de son âme, mon amante et ma femme ! la dernière surtout conserve jusqu'au bout le fond de décence et d'honnêteté qui, dans son malheur, la rend plus intéressante et plus à plaindre encore.
NOTES DU LIVRE VII
(VII-0) Sommaire du septième livre – C'est ici que commence la véritable action du Poème dont tout ce qui précède n'a été que l'heureuse préparation et l'intéressante exposition. Virgile, jaloux d'imiter en tout Homère, ou de lutter contre lui, a voulu rassembler dans un même ouvrage le mérite et le caractère des deux poëmes de ce fameux Génic de la Grèce. On peut donc regarder les six premiers Livres de l'Enéide comme l'Odyssée de Virgile, et les six derniers comme son Iliade. Est-il resté dans cette seconde partie au-dessous de son modèle, ou au-dessous de lui même ? Nous sommes loin de le penser, quant au dernier article surtout. Quoique l'opinion contraire ait généralement prévalu, nous n'avons pas craint dans le discours préliminaire de la combattre, d'annoncer notre prédi lection et de réclamer un nouveau jugement, en démêlant les motifs séduisans et spécieux qui avaient pu induire en erreur sur cepoint. La magie d'un style enchanteur, le prestige presque irrésistible de la versification la plus harmonieuse, ont fait, suivant nous, illusion jusqu'à ce jour, et rendu moins sensible à des beautés plus réelles, mais moins brillamment exprimées. Le coloris éblouissant des six premiers tableaux enfin a donc fasciné les yeux, moins disposés dès-lors à bien apprécier la sagesse de la composition, la beauté de l'ordonnance et la régularité du dessin des six derniers, et le grand mérite de l'ensemble de toutes leurs parties présentées d'une manière un peu plus serne. Pour écarter toute séduction étrangère au fond des choses dans le nouvel examen que nous provoquons, nous oserons indi quer un moyen qui paroît pouvoir servir beaucoup à la décision de la question dont il s'agit. Si le Public accorde quelque estime à notre travail, s'il juge que nous nous sommes bien pénétrés de l'esprit de Virgile, et que nous en avons souvent approché dans la traduction, nous proposerons aux admirateurs de ce grand Poète d'oublier un moment le texte latin, et de prononcer d'après l'impression que cette traduction aura laissée dans leur esprit. Cette seconde partie leur aura-t-elle procuré autant ou plus de plaisir que l'autre ? Le génie de Virgile leur aura-t-il paru s'y être développé avec autant d'abondance, de force et d'invention ? Le procès dès lors est jugé dans notre sens ; et nous croyons devoir admettre et solliciter pour juges toutes les personnes de goût à qui la langue latine n'est pas même familière ou qui ne la connoissent pas, et qu'aucune prévention ne peut égarer. Il n'y a pas, je pense, de différence sensible pour le style et la poésie dans les douze chants de notre version. On ne trouvera probablement pas que nous nous soyons fatigués, épuisés sur la fin d'une carrière aussi longue en apparence : nous avons toujours été soutenus par le même plaisir et le même enthousiasme' ; et, si nous avons, en achevant, éprouvé quelque sentiment, c'est moins la satisfaction d'avoir rempli une tâche qu'on pourroit croire pénibles, que le regret de la trouver terminée,si-tôt et en si peu de temps.
Il s'agit à présent de comparer les diverses beautés des deux parties de ce double Poème, et l'on observera qu'on doit compter "pour beaucoup dans la balance la conception d'un sujet grand et-simple à la fois, la rapidité de la marche, la régularité du plan et l'unité enfin de l'action, au dénouement de laquelle tout concourthet tend constamment. Le mérite de tant, de difficultés vaincues avec un talent infini ajoute sans doute beaucoup au prix des six derniers Livres, tandis que dans les six premiers qui se passent en courses et en récits, l'auteur est bien plus d l'aise, et ayant moins d'obstacles et d'entraves, a eu besoin de moins d'efforts. C'est cet art de renfermer une fable attachante dans un même lieu et dans un espace de temps très limité, qui fait le grand triomphe du Poète tragique, et qui le distingue de l'élégant Romancier. C'est ce parfait accord de toutes les parties ; c'est cette composition régulière, formant un tout bien proportionné, qui, aux yeux des gens d'un goût réfléchi établit la superiorité du Tasse sur l'Arioste, malgré la plus grande fécondité d'imagination de ce dernier, malgré la variété plus piquante de ses situations, l'inépuisable richesse de ses ornemens, et la perfection plus soutenue de son style. La seconde partie de l'Enéide exigeait plus de force et de génie ; Virgile le jugeait ainsi : et l'on peut sans doute s'en rapporter à lui. C'est après avoir composé les six premiers Livres, qu'il disait, en invoquant les Muses, Major rerum mihi nascitur ordo : majus opus moveo.
Un champ plus vaste encor pour moi s'ouvre et s'étend :
J'entreprends un ouvrage et plus noble et plus grand. (*)
D'après cette conviction d'une plus grande entreprise, ce géant littéraire a donc dû y mettre toute la vigueur de son talent ; et nous trouvons en effet qu'il s'y est surpassé. Le merveilleux, cet agent si puissant de l'épopée, s'y trouve à notre avis, employé avec plus de succès encore que dans le commencement. Si Junon, dont le caractère est parfaitement soutenu jusqu'à la fin, paroît, au premier Livre, implorant le secours d'Eole pour déchaîner les vents et exciter les tempêtes, elle fait plus au septième. C'est l'Enfer qu'elle soulève, c'est la terrible Alecton qu'elle en évoque et qu'elle envoie dans toute l'Italie semer la guerre et ses horreurs : et ce dernier tableau est plus vigoureux encore. Si dans le quatrième Livre le développement de l'amour et de tous ses orages a bouleversé les coeurs, l'héroïque dévoument de Nisus et le triomphe de l'amitié n'ont-ils pas au neuvième exalté plus noblement les ames ? L'emportement d'Amate, le douloureux désespoir de la mère d'Euryale, et la mort si touchante de Camille, tout cela n'offre-t-il pas une compensation au moins égale des tourmens, des fureurs et de la fin déchirante de la malheureuse Didon ? Le portrait du fourbe Sinon ne s'éclipse-t-il pas devant celui de l'artificieux Drancès, ce modèle si accompli des courtisans envieux et jaloux ? Les assauts si chauds, donnés par Turnus en plein jour au camp Troyen, et par Énée à la ville de Laurente, ne peuvent-ils pas balancer un peu l'assaut nocturne de la ville de Troie ? Le magnifique tableau de l'Olympe et du Conseil des Dieux, au dixième Livre, ne fait-il pas, en quelque sorte, le pendant de l'admirable peinture des Enfers ? Si, par la plus heureuse des inventions poétiques, Virgile nous montre dans l'Elysée les âmes des principaux Héros qui, en passant à la lumière, doivent un jour illustrer Rome, n'a-t-il pas mis le comble à cette sublime conception si flatteuse pour fon pays, er retraçant, au huitième Livre, sur le bouclier que Vénus remet à son fils les faits les plus mémorables de l'histoire de cette ville célèbre ? Je pourrais pousser plus loin ce parallèle ; et, si je l'appliquais à toutes les parties, aux détails même, aux comparaisons, j'établirais, je crois, en faveur de mon opinion un avantage évident, surtout quant à la moralité de l'ouvrage plus constante et plus prononcée encore dans la seconde partie. Mais en voilà assez pour mettre sur la voie tous les hommes de goût, que j'appelle au nouvel examen de cette belle question, plus digne de les occuper que tant de frivolités littéraires qui fixent aujourd'hui les yeux du Public. Je dois ajouter cependant encore, et cette considération n'est peut-être pas d'un faible poids, qu'il n'y a dans les six premiers Livres que deux personnages en scène, qui, à la vérité, la remplissent parfaitement, Énée et Didon : tous les autres acteurs ne sont que secondaires, et très secondaires. Dans les six derniers Livres, au contraire, quelle foule captive les regards et l'attention ! Veut-on des jeunes gens ? Quoi de plus aimable et de plus intéressant qu'Euryale et Nisus, que Laususet Pallas ! Veut-on des vieillards ? Aléchès, Latinus et Evandre sont bien autrement attachans que le vieil Aceste et le vieil Anchise. Veut-on des hommes faics ? Quels guerriers que Tarchon, et Messape et Mézence ! Je ne parle point du Héros du Poème, ni de son rival, de ce Turnus dont le caractère est si beau, trop beau peut-être, et que je regarde comme l'égal au moins de l'Hector de l'Iliade, s'il ne lui est supérieur. Ces deux Héros sans doute doivent être appréciés d'après le plaisir inexprimable et l'admiration constante qu'ils inspirent surtout le dernier qui ne figure que dans cette seconde partie, et dont la première n'offre aucun équivalent. Mais il est temps d'entrer dans les détails, et de suivre pas à pas le fil de ce beau Poème.
La flotte Troyenne, après quelques jours de relâche dans le port de Gaiette, pendant lesquels Énée perd sa nourrice, et lui fait de magnifiques obsèques, et rend ce lieu héritier éternel de son nom, met de nouveau à la voile, côtoie l'île dangereuse de Circé dont Neptune l'écarte et la sauve, et, arrivée à l'embouchure du Tibre, remonte ce fleuve. Les Troyens débarquent aussitôt sur la rive gauche. Énée et les principaux chefs s'étaient assis sous un arbre : on leur sert des fruits sur un gâteau, les fruits consommés, on attaque le gateau qui disparoît bientôt. Nous avons mangé nos tables, s'écrie le jeune Ascagne. C'est à cet enfantillage qu'aboutit cette horrible famine, prédite par la harpie Céléno, qui avait répandu un si grand effroi. On peut appliquer ici à Virgile ce qu'Horace disait du bon Homère : Aliquando bonus dormitat Virgilius. Mais il se réveille bientôt pour ne plus sommeiller, ou le faire bien rarement. Après un repas joyeux en l'honneur de l'heureuse navigation achevée, et des actions de grâces aux Dieux pour les avoir fait enfin aborder à ce Latium tant désiré, les Troyens ayant appris que le Roi le plus voisin de l'endroit de leur débarquement était Latinus, Énée lui dépêche aussitôt des ambassadeurs chargés de présens pour soliciter son alliance. e : la faculté de fonder une ville sur les bords du Tibre. Its parient à l'instant. En approchant de Laurente, capitale des Etats de ce Roi, ils trouvent une jeunesse nombreuse s'exerçant à mille jeux. Virgile saisit ici, avec un art bien flatteur pour sa Nation, l'occasion de retracer les exercices du champ de Mars auxquels se livroit la jeunesse de Rome ; e un moment après, en décrivant le palais du roi Latinus, il l'orne de tous les trophées et de toutes les statues qui décoraient le Capitole ; ce qui n'est pas moins adroit et moins heureux. Les ambassadeurs introduits sont très accueillis du Roi, qui, n'ayant qu'une fille que Faune son père et des Oracles multipliés défendaient de marier à aucun prince du pays, et réservaient à un illustre étranger, ne doute point qu'Énée ne soit cet étranger désigné par les Dieux. Il lui fait donc offrir la main de Lavinie. Cette princesse avait été promise au jeune Turnus, roi des Rutules, que favorisoit la reine Amate sa sante, et qui ne pouvoit, sans indignation, se voir préférer un rival nouvellement débarqué dans l'Ausonie. Cependant, Junon, du haut des airs, aperçoit les vaisseaux Troyens en sûreté dans le sein du Tibre, et ceux qui les montaient débarqués sur le rivage. Sa fureur redouble à cet aspect ; les tempêtes sur les ondes ne pouvant plus la servir, c'est sur terre qu'elle veut déchaîner les orages : elle appelle l'enfer à son secours, et évoque la cruelle Alecton qu'elle envoie soulever toute l'Italie, et provoquer habitans à la guerre Alecton obéit. Après avoir, suivant l'énergique expression de Boileau, soufflé sa rage au sein d'Amate et de Turnus, elle excite entre les Troyens et les paysans, une rixe qui bientôt devient un combat sanglant. Un grand cerf privé qu'avaient élevé des enfans de Thyrrée, régisseur des domaines du roi Latinus est lancé par la meute d'Ascagne qui s'amusoit à la chasse, et vient à passer près de lui. Le jeune homme tend son arc, l'ajuste,-et perce d'une flèche l'animal gémissant qui regagne son gite dans la maison de Thyrrée. A l'aspect de son sang, en entendant ses cris, Si vie, au désespoir, appelle au secours. Aussitôt tous les paysans se rassemblent ; chacun s'arme et court à la vengeance contre le meurtrier. Les Troyens, de leur côté, sortent de leur camp pour soutenir et défendre Ascagne. La mêlée s'engage ; plusieurs colons Ausoniens sont tués. Par l'ordre de Junon on transporte leurs corps à Laurente, pour échauffer l'indignation des Latins. Turnus, furieux qu'on lui enlève Lavinie, arrive dans le moment, et saisit cette occasion d'exciter à la guerre tous les habitants. Il y réussit : tout de peuple en armes veut forcer Latinus à la déclarer, et à ouvrir les portes du temple de Janus, signal des combats. Le roi s'y refuse, et se cache. Junon arrive, pousse elle-même les portes dont elle brise les verroux. L'Italie aussitôt est en fou, et ne respire plus que les batailles ; tous les princes des environs entrent dans cette ligue. Le dénombrement de ces guerriers et de leurs troupes diverses se trouve placé en endroit ainsi qu'il devait être ; car on ne saurait trop tôt faire connaître ceux sur qui va reposer l'intérêt et l'attention. Le Tasse a consacré à cette exposition le premier Chant de son Poème, et Homère le second de l'Iliade, devenu sous sa main le monument le plus beau et le plus précieux qui existe pour la description de la Grèce antique. Ce Poète immortel a un avantage qui manquoit à ses rivaux : il a peint des pays et des moeurs qu'il avait sous ses yeux, ou sur lesquels il avait pu se procurer des notions sûres ; ce qui ajoute infiniment à la vérité de ses tableaux, et leur donne un grand caractère d'authenticité ; car il n'écrivoit pas très longtemps après la guerre de Troie. Virgile, au contraire, écrivant à plus de mille ans cet événement, ne pouvoit avoir aucuns documens bien positifs sur l'ancienne Italie d'alors, ni sur son histoire, ni sur l'état de sa population, ni sur les coutumes et les moeurs de ses habitans. Il a donc fallu qu'il tirât tour de son propre fond. Aussi s'est-il borne aux détails et positions géographiques qui ne changent point. Mais son génie inventif a supplée à ce qui lui manquoit en s'attachant aux diverses divers costumes qui distinguaient les combattans des différens pays, et en répandant sur ce point la plus étonnante comme la plus piquante variété. Parmi les souverains armés, on voit d'abord paroître l'impie Mézence, tyran d'Etrurie, et son fils, l'intéressant Lausus ; puis Aventin, fils d'Hercules et Coras et Catille, princes de Tibur ; et Céculus, monarque de Preneste ; et l'intrépide Messape, fils de Neptune, des Falisques et des Fescenniens ; et l'illustre Clausus, l'un des chefs des Sabins ; et le fier Halésus, fils d'Agamemnon ; et le vaillant Ebale, souverain de la Campanie ; et le brave Ufens, et le pontife Umbron l'un commandant les Eques belliqueux, l'autre les Marses indompiés ; et Virbius enfin fils d'Hippolyte et d'Aricie. Les portraits de Turnus Camille, qui vont jouer des rôles si brillans, terminent cette glorieuse galerie.
(VII-1) Plein d'espoir et de joie, Énée ordonne alors / De se porter à droite, et de gagner ces bords. Pour remonter le Tibre, il faut qu'une flotte venant de Gayette se porte à droite, ainsi que nous l'avons expliqué. Le latin annonce seulement l'ordre de changer de route, et de cingler vers la côte : Flectere iter sociis, terraeque advertere proras imperat. La précision et la justesse géographique ajoutent, ce me semble, au mérite des détails nautiques.
(VII-2) O divine Erato ! viens, parle, inspire-moi. On s'étonnera peut être que Virgile, ayant à traiter les sujets les plus elevés, et à chanter les combats, s'adresse à Erato que l'usage et son nom attachent plus particulièrement à l'expression des sentimens de l'Amour ; et qu'il l'invoque plutôt que Calliope qui pour nous, est la Muse des chants héroïques. Cela prouve que les attributions des Muses chez les anciens n'étaient pas aussi circonscrites qu'aujourd'hui et que leurs poëtes reconnoissant aux neuf Soeurs tous les talens, les jugeaient également propres à les inspirer. Quoi qu'il en soit, à cette invocation si noble et si bien placée succède l'exposition la plus claire, la plus simple et la plus courte du sujet. On y voit peints les principaux personnages. Latinus gouvernoit une partie du Latium. Son âge, sa dignité, son caractère pacifique, rien n'est omis. De son mariage il ne lui restoit qu'une fille, jeune, belle et vertueuse. Tous les princes de l'Italie la recherchaient : Turnus, roi des Rutules, paroissoit l'amant favorisé, et il était surtout cher à la reine Amate qui appuyoit son hymen ; mais les oracles des Dieux et des Devins s'y opposaient constantment. On conçoit, on découvre à l'instant tout le fond et le noeud de l'action. Quatorze vers ont suffi à Virgile pour cela, et comprennent encore toute la généalogie de Latinus et le portrait avantageux de Turnus. Que de choses en si peu de mots !
(VII-3) Puis l'innombrable essaim / Fondant sur une branche, et s'y groupant soudain, / Forme une grappe énorme au rameau suspendue. Le prétendu phénomène que Virgile annonce ici comme si effrayant pour les Laurentins, est une chose si ordinaire, qu'il est étonnant que ce parfait observateur de la Nature l'ait pu représenter ainsi : Mirabile dictu. C'est ce qui arrive tous les jours lorsque les essaims s'échappent de la ruche qui les a vu naître. Ils vont se suspendre aux branches des grands arbres les plus voisins. Pour que le fait cité en cet endroit fût étonnant, il faudroit qu'il fût prouvé que les essaims d'abeilles ont une repulsion pour le laurier, et qu'ils ne s'attachent jamais à ses branches. C'est ce que les Naturalistes Italiens pourraient vérifier, et peut-être l'avait-on observé du temps de Virgile. Les lauriers en France sont trop peu élevés pour qu'on ait été à portée de suivre cette observation : mais en Italie où ils sont plus communs, et où j'en ai vu d'aussi grands que des chênes, surtout à Rome, dans les jardins du palais Corsini, in Transtewere, on pourroit s'occuper de l'éclaircissement de ce point d'histoire naturelle, et l'examen serviroit peut-être à la justification de Virgile, et tourneroit à l'avantage de ses connoissances rurales.
(VII-4) Et répandoit au loin une odeur méphitique. Il me semble déjà voir des Critiques près d'être suffoqués par ce mot méphitique. « Une telle expression qui appartient aux sciences et à la chymie tout au plus, a-t-elle, vont-ils s'écrier, paru jamais en vers, et surtout dans un poëme épique ? » Eh ! Messieurs, doucement ! Souvenez vous que je traduis Virgile, et l'on y lit : Sævamque exhalat opaca Mephitim. Si ce poète s'est servi de ce mot Mephitim, sans doute j'ai bien pu l'employer aussi ; car mon devoir était de rendre le texte et c'est à quoi je me suis attaché le plus qu'il m'a été possible ; et peut-être le Public trouvera-t-il que mes efforts n'ont pas été toujours infructueux.
(VII-5) Le bel lule, Énée et les chefs principaux / A terre descendus, fort près de leurs vaisseaux, / S'étaient assis au pied d'an alisier superbe. Virgile ne désigne point l'arbre sous lequel reposaient les guerriers ; il dit seulement plus bas qu'on chargeoit de fruits sauvages le gâteau qui servoit de table : Et Cereale solum pomis agrestibus augent. D'après cela, j'ai cru devoir les faire asseoir sous l'arbre qui avait pu les fournir, et j'ai choisi parmi les arbres fruitiers celui dont le nom est le plus noble en poésie et qui, doué d'une plus grande force végétative, s'élève le plus haut et fournit le plus bel ombrage. J'ai donc adopté l'alisier, et je pense qu'on ne m'en blâmera pas. Moins on laisse de vague dans les descriptions et plus les images sont précisées, plus elles plaisent. C'est surtout à former des tableaux vrais et sensibles que je me suis attaché : sans cela je n'aurois point rendu Virgile, dont un des grands mérites est le mérite descriptif, et c'est celui que ses traducteurs jusqu'ici ont le plus négligé.
(VII-6) Hé bien donc ! nous avons dévoré notre table. Quelque respect et quelqu'amour que nous ayons pour Virgile, il nous a été impossible de dissimuler combien ce jeu de mots, cette espèce de calembourg du jeune Ascagne était peu digne de l'épopée. Nous n'insisterons donc pas davantage sur ce point dont tout le monde convient ; nous croyons cependant devoir nous arrêter un moment sur une espèce de contradiction qui existe entre ce qu'on voit ici et ce qu'on a vu au troisième Livre. Comment s'est-il fait qu'Anchise, qui avait été si effrayé dans les îles Strophades de la menace que la harpie Céléno avait faite aux Troyens, d'une famine qui les forceroit à manger leurs tables, ait attaché leur bonheur à l'accomplissement de cette fatale prédiction, et qu'il s'en sont ainsi expliqué avec son fils ? Et dans quel temps l'auroit-il fait ? Ce n'est pas en Epire, puisque l'on a dû remarquer, dans ce même Livre troisième, avec quelle inquiétude Énée avait consulté Hélénus sur l'effet du terrible oracle de la Harpie, et sans doute Anchise alors la partageoit. Or ce vieillard mourut en arrivant à Drépane, à la fin de la traversée de Buthrot à cette ville. Rien dans cet intervalle n'avait pu le détromper : on ne voit rien du moins qui l'indique. Comment a-t-il donc pu rassurer son fils, et assigner à l'époque des tables mangées la fin de ses travaux et la prospérité de son nouvel établissement ? C'est sans doute, pourra-t-on dire, dans ses diverses apparitions en songe après sa mort qu'il lui aura donné ces éclaircissemens. Dans ce cas, nous pensons que Virgile auroit dû l'énoncer.
(VII-7) Ceux-ci frappent du ceste, ailleurs d'autres rivaux / Lancent des disques lourds ou de prompts javelots. Virgile fait ici l'énumération des divers exercices du champ-de-Mars. On sent combien de pareils détails devaient être agréables pour les Romains. C'est par allusion aux Consuls qui allaient prendre les faisceaux au Capitole qu'il représente les rois Latins remplissant la même cérémonie, au commencement de leur règne, dans le palais qui dominoit la ville de Laurente. L'antiquité qu'il donne à ces usages ne pouvoit que les rendre plus venerables : en caressant avec un art aussi delicat la vanité de sa nation, son génie s'assuroit les suffrages de ses contemporains et l'admiration de la postérité.
(VII-8) On voyoit en avant sous les nombreux portiques, / Italus et Saturne, et le double Janus, / Et, la serpe à la main, le vineux Sabinus. Combien cette galerie des vieux rois du Latium, dont plusieurs mêne étaient déifiés, est imposante et vénérable ! Virgile, en parlant de Sabinus, a, pour le désigner et rappeler que c'était à lui qu'on était redevable de la vigne, emploié une expression bien heureuse, celle de Vitisator, que nous ne pouvons rendre que par une périphrase peu noble et peu sonore, Planteur de vigne. Notre langue, moins riche et moins hardie que les langues grecque et latine, n'a malheureusement point ou presque point de ces expressions composées, si caracteristiques. Dans ce dénuement, j'ai cru, m'attachant au résultat de la plantation de la vigne, devoir me saisir de la seule épithète analogue que me fournissoit l'idiome dont je me servois. J'ai donc appelé Sabinus le Vineux : ce qui le distingue toujours par l'objet principal de son goût. La serpe que je lui ai soigneusement conservée à la main indique en outre assez son occupation favorite. Virgile auroit pu l'appeler Vinosus au lieu de Vitisator, ainsi qu'Horace avait qualifié le bon Homère dans ce vers : Laudibus arguitur vini vinosus Homerus.
(VII-9) Au milieu du parvis on admiroit surtout / Une figure assise, et sa lance debout. Virgile, pour achever de flatter les Romains après avoir peint, dans les jeux qui occupaient les Laurentins, les exercices du Champ-de-Mars de Rome, décrit et montre dans le palais des rois Latins les différens trophées d'armes qu'on voyoit de son temps au Capitole. Il n'a pas oublié la statue de Romulus qui était au milieu de la cour, parfaitement semblable à celle désignée sous le nom du roi Picus. J'ai ajouté à la description, pour la rendre plus saillante encore et sa lance debout, attribut réel qui a échappé à Virgile, et que retracent les médailles et monumens antiques.
(VII-10) C'était le roi Picus en cèdre figuré. Ces anciennes statues étaient en bois de cèdre, antiqua e cedro. Dans l'enfance de l'art, on ne sculptoit qu'en bois, et très grossièrement encore. Chez tous les peuples on a commencé ainsi. Ce n'est qu'après que l'art du dessin eut fait des progrès qu'on osa attaquer avec le ciseau la pierre et le marbre.
(VII-11) Il (Dardanus) débarqua, dit-on, à Samé de la Thrace, / Que l'on nomme aujourd'hui l'île de Samothrace. Cette réflexion sur les noms d'un lieu éloigné peut paroître, au premier coup-d'oeil, un peu oiseuse ; mais dans quelle bouche se trouve-t-elle ? Dans celle d'un vieillard, dans celle du bon roi Latinus. Or l'on sait que les vieillards aiment à raconter et à faire preuve d'érudition. C'est un moyen ingénieusement suggéré par l'amour-propre qui ne vieillit point, pour fixer l'attention et se faire écouter d'une jeunese moins instruite et moins expérimentée. Virgile dont l'objet est toujours de peindre les moeurs, et des moeurs vraies, fidèle à cette maxime importante de son ami, Aetatis cujusque notandi sunt tibi mores, donne à l'âge avancé le ton qui lui convient : et de telles nuances nous semblent importantes à conserver. Bien des traducteurs prétendront peut-être que de tels détails, inutiles à leurs yeux, étaient bons à supprimer. Nous ne sommes pas de leur avis. Avec de pareils principes on abrège et l'on s'épargne de la peine : mais on ne rend plus l'auteur qu'il faut faire connoître. Ce qui paroît un défaut à des esprits imbus du goût moderne, est souvent une beauté pour celui qui est bien pénétré du goût antique, et qui sait que la peinture des moeurs est le but le plus difficile, comme le plus précieux, à atteindre.
(VII-12) Agréez cependant ces dons que de Pergame / Énée a pu sauver au milieu de la flamme. Je n'ai pas cru devoir rendre ici les mots du texte, fortuna parva prioris munera, qui m'ont paru manquer de justesse et de vérité. Les présens qu'Énée envoie à Latinus, étant surtout composés du sceptre et de la couronne de Priam, ne peuvent point être regardés comme des restes de son ancienne fortune, puisqu'ils ne ne lui appartenaient pas. On ne conçoit même pas trop comment ces objets ont pu se trouver en sa possession, ainsi que le sceptre et la couronne d'or, et le collier de perles d'Ilione, dont il est question au premier Livre, et dont il gratifie Didon. Énée ne s'était porté, dans la nuit de la prise de Troie, au palais de Priam que pour y combattre, et non pour en enlever les richesses. Elles ne pouvaient lui avoir été remises que par quelques officiers de la maison de Priam, qui s'en seraient chargés en s'échappant du palais, et qui l'auraient rejoint avant son départ de la ville d'Antandre. C'est la seule supposition raisonnable de ce fait, et il eût été peut-être nécessaire que Virgile l'indiquât.
(VII-13) Pour hériter un jour de mon puissant empire, / Je n'ai plus qu'une fille, etc. On ne peut nier que l'offre faite ici par Latinus de sa fille pour Énée, à ses ambassadeurs, ne soit un peu précipitée et contraire surtout à nos usages modernes. Mais il faut songer que Latinus est un vieillard chez qui le caractère est affaibli par les années, et qu'à son âge surtout les impressions religieuses sont et doivent être plus fortes encore. Poursuivi par les Oracles, par la volonté de Faune son père, comment ne chercheroit-il pas, en cédant enfin, à se procurer cette tranquillité après laquelle soupirent toujours les vieillards ? S'il s'était mis au-dessus de toutes ces considérations et des prédictions des Devins, et des Oracles et des prodiges, et s'il s'en fût moqué, nos philosophes modernes auraient trouvé son rôle admirable. Mais Virgile avait des pensées bien différentes des leurs ; et si Ovide avait dit, Turpe senex miles ; turpe senilis amor, il était persuadé qu'un vieil impie, un vieil athée eût été l'être le plus honteux qui put souiller son poëте, et déshonorer la terre. C'est donc à tort que M. de Voltaire reproche à Latinus sa foiblesse. Virgile n'a pas cherché à peindre des hommes parfaits, mais à rendre la nature. Or chaque âge a ses traits caractéristiques qu'il faut savoir saisir, comme l'a si bien dit Horace ; et c'est ce que son digne ami a fait, en traçant le portrait de ce vieux roi auquel il a appliqué tous les caractères qui distinguent le vieillard, Dilator, spe longus, iners, avidusque futuri. Le tableau d'Horace lui a sans doute servi de modèle, car tel est Latinus sur tous les points. Ou, si Horace n'a écrit qu'après Virgile, c'est sur le portrait si bien saisi du vieux monarque que le legislateur du Parnasse aura calqué celui du vieillard ea général : tant il l'aura trouvé ressemblant et vrai !
(VII-14) Pour venger un affront dont son orgueil s'irrite, / Mars sut exterminer la nation Lapythe. Mars ayant été excepté de l'invitation faite aux Dieux par Pyrithous d'assister à ses noces avec Hippodamie, s'en vengea en excitant, au milieu du festin, une querelle si violente entre les Centaures et les Lapythes que ces deux peuples s'exterminèrent presque entièrement. Diane, de son côté, ayant été oubliée dans l'offrande qu'Énée, roi de Calydon, faisoit à toutes les autres Divinités des prémices de ses fruits, envoya un sanglier monstrueux qui ravagea tout le pays, et qui ne succomba que sous les coups de Méléagre. Mais ce qu'il importe le plus de remarquer ici, c'est le choix heureux de ces histoires. Il prouve l'excellence du jugement de Virgile. La situation de Junon est la même que celle dépeinte au premier Livre. Son dépit de voir les Troyens près d'échapper à son ressentiment, suscitant de nouveau dans son âme les mêmes sentimens d'indignation qu'elle avait déjà déployés au commencement du poëme, les mêmes réflexions sur l'impuissance de ses coups se présentaient naturellement, et ses discours ne pouvaient rouler que sur le même fond d'idées. Mais quelle étonnante et admirable variété dans la forme ! Il s'agissoit, au premier Chant, de perdre les Troyens sur mer, et d'exciter de nouvelles tempêtes. Elle cite à ce sujet Pallas qui, plus puissante qu'elle, avait bien pu foudroyer le fils impie d'Oilée, et submerger toute sa flotte. Ici il ne s'agit plus de soulever les flots. Les Troyens ont atteint le rivage désiré. Ce n'est donc plus qu'en les faisant attaquer sur terre qu'elle peut espérer encore de les détruire. Elle se rappelle donc ce que Diane et Mars ont fait et exécuté sur terre pour se venger des Calydoniens et des Lapythes. On doit sentir dans ces divers rapprochemens, analogues aux diverses situations, le tact sur et judicieux de Virgile. Dans son plan de destruction, ce n'est donc plus à Eole, ce n'est plus au Ciel que Junon s'adresse : ce sont les Enfers qu'elle évoque ; c'est la terrible Alecton qui est chargée de sa vengeance. Quelle force dans les discours de la Déesse ! Quelle vigueur dans ce nouveau tableau ! Il efface sans contredit tout ce qu'on a déjà vu. Si les vents ont bouleversé les mers d'Afrique, Neptune bientôt ramène le calme : mais l'Italie, mise toute entière en commotion par l'horrible Furie, ne trouve point de Dieu qui l'appaise ; et le sang de ses rois va couler de toutes parts.
(VII-15) Je suis vaincue, hélas ! moi la Reine des cieux, / Moi l'épouse et la soeur du grand Maître des Dieux ! Junon répète ici ce qu'on lui a déjà entendu dire. L'idée de sa dignité de reine de l'Olympe, de soeur et d'épouse de Jupiter, compromise et blessée par le non-succès de ses efforts, devait naturellement se représenter sans cesse à elle. Il falloit donc qu'elle l'exprimât de nouveau, et l'on n'en doit point faire de reproches à Virgile. Nous avons, ainsi que ce poète, en conservant la pensée, varié la tournure et l'expression, comme on en peut juger en comparant avec la version ci-dessus le passage du premier Livre : Contre un seul peuple en vain je lutte si long-temps, / Moi que l'Olympe entier pour sa reine proclame, / Moi du grand Jupiter et la soeur et la femme !
(VII-16) Hécube n'aura pas d'une couche effrayante / Seule emis de ses lancs une torche brûlante. Hécube, fille de Cissée, roi de Thrace, étant enceinte de Pâris, crut en songe accoucher d'une torche qui incendioit Troie. Ce songe ne se vérifia que trop, puisque Pâris peut être regardé comme le véritable incendiaire de sa patrie : c'est à quoi Virgile fait allusion, en comparant Énée à Paris, et Vénus à Hécube.
(VII-17) Et le battant d'un bras qui jamais ne repose, / Admire tous ses tours sans en savoir la cause. On a regardé généralement cette comparaison comme trop basse et indigne de l'épopée ; mais, avant de la blâmer, il faudroit connoître dans quel degré d'estime était le jeu de la toupie chez les Romains. Si ce jeu, abandonné de nos jours à la classe du peuple, formoit l'amusement des jeunes enfans de qualité de Rome, la comparaison dès-lors était noble du temps de Virgile ; et puisqu'un homme doué d'un goût si exquis l'a employée, on peut croire qu'il en était ainsi. Mais ce que l'on n'a pas remarqué jusqu'à présent, c'est sa grande justesse. Les Furies étaient armées de fouets ; et c'était une idée et une expression reçues que les gens poursuivis par leurs remords tournaient sous le fouet des Furies. Amate, dans ses fureurs, était censée tourner sous le fouet d'Alecton. Cette observation, qui a échappé à tous les Commentateurs, a motivé sans doute la comparaison dont il s'agit, et peut la faire absoudre de l'anathême dont elle a été frappée.
(VII-18) A leur tête, la Reine, un brandon à la main, / Chante de Lavinie et célèbre l'hymen. J'ai cru devoir sauver ici une contradiction de Virgile, que le délire d'Amate ne sauroit excuser, ce me semble. Elle fait publier que Lavinie est destinée à Bacchus, qui seul est digne d'elle. Tous ses transports, ses courses, ses danses, ses orgies ne peuvent même avoir d'autres motifs ; et cependant tout à coup Virgile lui fait célébrer l'hymen de sa fille avec Turnus : Turnique canit hymenaos. J'ai supprimé le nom de ce guerrier, et en ne parlant que de l'hymen de Lavinie en général, c'est au Lecteur judicieux qu'il appartient de l'appliquer à Bacchus ou à Turnus, suivant qu'il aimera mieux s'attacher au texte ou à la raison de la circonstance.
(VII-19) Le jeune prince alors, d'un rire sardonique / Accueillant la prêtresse, en ces mots lui réplique. Turnus qui va jouer un si grand rôle, paroît en scène pour la première fois. C'est à la manière dont s'annonce d'abord un personnage, c'est aux premiers traits dont son caractère se dessine qu'on reconnoît le grand écrivain et l'homme de génie. Le début doit faire pressentir tout ce que sera et tout ce que fera le héros qui paroît. Ainsi, dans Homère, au premier mot, on devine Achille. Ainsi, en voyant au petit palais Farnèse à Rome la tête d'Alexandre simplement crayonnée, on s'écrie aussitôt : Voilà le vainqueur de l'Asie, et il n'y a que Michel-Ange qui ait pu l'exquisser aussi fièrement. (*) Turnus ne l'est pas moins hardiment par les premiers coups de crayon de Virgile. Une vieille Prêtresse veut le déterminer à entreprendre la guerre. Elle flatte son amour propre ; excite son ambition ; irrite sa jalousie. On pourroit croire que le jeune guerrier, entraîné par tous ces motifs va s'empresser d'accéder à des représentations si conformes à son courage. Hé bien ! c'est tout le contraire : il eût regardé, comme au-dessous de lui, de recevoir des conseils et des leçons d'une femme, et de céder à de pareilles impulsions. Il prend le ton de la raillerie, et, renvoyant la Prêtresse à ses autels, il lui annonce qu'il appartient aux hommes seuls de faire ou la paix ou la guerre. Une telle fierté ne promet pas un homme ordinaire, et laisse attendre quelque chose de grand. On ne sera pas trompé. Le rire sardonique était proverbial dans la plus haute antiquité. On en voit un exemple au vingtième Livre de l'Odyssée. Des Etymologystes le font dériver de la ville de Sardes en Lydie a d'autres, de l'île de Sardaigne.
(VII-20) Il appelle aussitôt les Dieux à cette guerre. Turnus, dans un premier moment de fanfaronade bien naturel à un guerrier impétueux et bouillant, se fait fort de battre les Latins et les Troyens réunis ; mais il se rappelle bientôt qu'il ne peut obtenir ce succès qu'avec le secours des Dieux. Il cherche donc à se les rendre favorables. Qu'un pareil trait est d'un bel exemple, surtout dans un jeune héros !
(VII-21) Et (Silvie) se frappant le sein, elle vole, elle appelles : / Au secours ! au secours ! venez tous, crioit-elle. M.de Voltaire, au sujet de la mort de ce cerf, fait une critique de Virgile où il y a aussi peu de bonne foi que de justesse. La guerre, dit-il, commencée à l'occasion d'un cerf blessé, ne peut que refroidir l'imagination que la ruine de Troie a échauffée. Quelle logique ! La cause d'une guerre pourroit être très futile, et la guerre n'en être pas moins très chaude. Il auroit donc fallu démontrer que, dans la manière dont elle a été conduite par Virgile, ce poète a refroidi nos imaginations ; et il auroit eu bien de la peine à prouver une telle assertion. Les guerres de Louis XIV, entreprises presque toutes, à l'exception de celle de la succession d'Espagne, pour de vils intérêts mercantiles, n'en ont pas été poussées moins chaudement, et moins brillamment, par les Turenne, les Crequi et les Luxembourg, quoique les motifs en fussent très peu nobles. Cependant, bien que l'histoire nous présente les plus grands événemens occasionnés souvent par de très petites causes, Virgile, dans un poëme épique où la fable était à sa disposition, auroit eu tort de donner à une guerre importante un prétexte aussi frivole que le meurtre d'un cerf. Aussi n'a-t-il pas commis une pareille faute. La cause de la guerre (et cette cause digne de l'épopée se trouve puisée dans le fond essentiel du poëme) est la rupture du mariage de Turnus avec Lavinie. Avant l'histoire du cerf, le jeune prince outragé avait déjà rassemblé ses généraux et ses troupes, et donné ses ordres pour marcher contre les Latins, et pour chasser du Latium les Troyens, ses nouveaux ennemis. Amate, désespérée de cette rupture, avait parcouru en délire avec sa fille toutes les villes de ses états. Alecton enfin avait soulevé l'Italie entière, dans ses courses. Tout cela avait précédé l'aventure du cerf, qui n'est qu'un épisode subséquent, très propre sans doute à échauffer les paysans contre de nouveaux venus, débarqués sur leur territoire, mais nullement décisif pour entraîner les rois à la guerre. Quelque estime que nous ayons pour les talens littéraires de M. de Voltaire, quelque confiance que nous inspire l'excellence de son goût, lorsqu'il est désintéressé ; quelques bontés et quelque amitié que nous ayons éprouvées de sa part dans notre jeunesse, pendant notre séjour à Ferney, nous ne pouvons nous empêcher de réclamer et protester hautement contre une critique aussi dénuée de fondement. Amicus Plato ; magis amica veritas. Bien loin donc que cette circonstance de la mort du cerf de Thyrrée nous semble mesquine, grace à l'art divin du poète elle devient délicieuse, et forme un contraste charmant qui repose le Lecteur effrayé des fureurs d'Alecton et des extravagances d'Amate, et lui inspire d'autres sentimens plus touchans et plus tendres. Quel intérêt Virgile a su répandre sur le malheureux animal ! Comme il le fait aimer ! Il n'est personne qui ne partage surtout la douleur de Sylvie en l'entendant s'écrier : Venez tous ; au secours ! au secours ! Que cette scène est déchirante ! Combien tout cela est naturel et vrai ! Ce sont-là de ces traits de cette aimable simplicité antique, qu'on chercheroit en vain dans les écrivains modernes. Quel fond de sensibilité il avait, cet auteur qui sait ainsi nous arracher des larmes, même pour la mort d'un cerf ! Si Homère est le poète du génie, ah ! Virgile est par excellence le poète du sentiment.
(VII-22) Il s'avançoit lui-même, une hache à la main. Nous avons supprimé l'occupation de Thyrrée, que Virgile représente fendant avec des coins un chêne en quatre, Quadrifidam quercum cuneis ut forte coactis scindebat. Ces détails, un peu communs, et même minutieux, rendent ce personnage trop peu noble pour l'Epopée.
(VII-23) Le Vélino tremblant l'entendit à sa source ; / Et d'effroi, tout à-coup, en suspendit sa course. On a reproché à Virgile d'avoir fait commencer la guerre par une querelle de paysans ; et, comme il est plus aisé de critiquer que de louer, on n'a pas remarqué combien cette querelle se trouvoit ennoblie par l'intervention d'Alecton et tout le merveilleux de sa puissance infernale. La Furie pousse un cri ; les montagnes, les forêts sont ébranlées ; les fleuves les plus lointains en sont troublés dans tous leurs cours. C'est par cet art qu'Homère et Virgile ont presque seuls bien connu, qu'on aggrandit les détails les plus simples en apparence. Il est étonnant que Virgile, en parlant du Vélino, n'ait songé qu'à sa source, fontesque Velini ; et qu'il n'ait rien dit de la fameuse cascade qui termine son cours, et que nous avons essayé de laisser entrevoir arrêtée, dans ce vers, Et d'effroi, tout à coup, en suspendit sa course. Sans doute il ne l'avait pas vue ; car son génie n'auroit pas manqué de consacrer quelques coups de crayon à la description de cette merveille de la nature, si propre à échauffer un poète tel que lui, et si digne d'avoir un tel peintre. M. Vernet, dont l'imagination s'était enflammée à son aspect, n'a pu résister au besoin de la reproduire sur la toile ; et ses hardis pinceaux l'ont supérieurement rendue dans un tableau que possédoit M. Digne, Consul à Rome. C'est, à notre avis, ce que cet illustre artiste a jamais fait de plus beau ; mais un heureux possesseur seul en jouit. Si Virgile l'avait peinte, elle appartiendroit au monde entier, et tout le monde croiroit l'avoir sous les yeux. Que n'avons-nous son talent pour l'exquisser en vers ? essayons au moins d'en donner quelque idée en prose, s'il est possible ; car les expressions manquent à la langue pour rendre dans la vérité cet étonnant spectacle. Je rends compte de l'impression qu'il m'a fait, et que le temps n'a point effacé.
Le Vélino, sorti du lac Luco, et descendant des montagnes d'un cours rapide, se trouve tout à coup resserré entre des rochers qui le réduisent à-peu-près à soixante pieds de largeur. Son lit à l'instant lui manque ; il s'élance dans le vide, et se précipite de plus de trois cents pieds de hauteur. Qu'on se figure des flots accumulés, tombant avec fureur, se heurtant dans leur chûte, se pressant, se brisant, bouillonnant, écumant, et arrivant dans le vaste et profond abîme qu'ils se sont creusé, avec un bruit horrible et majestueux. L'air comprimé violemment retentit dans les creux des rochers et le fracas ressemble au tonnerre d'une artillerie nombreuse qu'on entendroit de loin. Voyez les flots après cela sortir de cet abîme, avec une nouvelle rage, par un passage resserré ; se disputer, en grondant, à qui passera les premiers ; s'emporter, se mêler, se confondre et mugir ; trouvant enfin de plus larges ouvertures, s'élargir en girandoles, rouler sur des roches qu'ils ont rongées et taillées en forme de timbales ; y produire de nouvelles cascades ou plutôt y former de vastes nappes d'eau qui se rendent à droite et à gauche dans la Néra, dont le lit perpendiculaire les reçoit au fond d'un vallon sombre et sauvage. L'impétuosité des ondes jusqu'au bas est telle, et leur brisement si multiplié, qu'il s'en élève des nuages de rosée ou de poussière humide qui remontent encore plus haut que le point de la première chûte, et dans lesquels les rayons du soleil, réfractés et réfléchis, produisent une multitude d'arcs-en-ciel. Tout cela n'offre qu'une image imparfaite et très légère de la plus belle cascade de l'Europe.
(VII-24) Ce lieu sombre et désert a d'Amsancte le nom. Cette vallée s'appelle aujourd'hui Muphiti, à cause des vapeure méphitiques qui s'en exhalent. Virgile ne pouvoit pas faire rentrer aux enfers par un passage plus digne d'elle cette hideuse Alecton qui vient de jouer un rôle si terrible. On parle beaucoup de l'emploi du merveilleux dans l'Epopée : en fût-il jamais de plus saillant et de mieux conduit que celui qu'offre tout ce morceau, composé de près de trois cents vers latins ? et quels effets il en résulte ! comme tout cela a bien préparé la guerre, et amené naturellement la description de tous les guerriers et de toutes les troupes qui vont la faire ! Boileau, ce juge si excellent, ne pouvoit se lasser d'admirer cette avant-scène.
(VII-25) Voilà ces Phrygiens qu'on adopte à ma place : / Amis, on les couronne, et c'est moi que l'on chasse ! Ce discours, que Virgile suppose avait été tenu par Turnus, et dont il rapporte seulement la substance dans son récit, nous l'avons mis directement dans la bouche du jeune guerrier. Le Lecteur partage dès-lors l'impression qu'il dût faire sur le peuple de Laurente assemblé. Il est si différent de lire que Turnus se plaint d'avoir été chassé, se limine pelli ; ou de l'entendre s'écrier lui-même : Amis, on les couronne ; et c'est moi que l'on chasse ! Plus on peut placer les personnages en scène, plus on peut les montrer agissant et parlant, plus on produit d'effet ; et c'est aux effets qu'il faut toujours tendre. Le grand art du poète épique est de bien disposer les événemens, et d'amener heureusement ses acteurs ; puis il doit se taire, et l'on ne doit plus entendre qu'eux. Virgile est en général très fidèle à cette règle. Son traducteur s'est fait un devoir de l'être encore plus que lui, non-seulement dans cet endroit, mais aussi dans plusieurs autres.
(VII-26) Numa Pompilius fut l'instituteur de la cérémonie solemnelle d'ouvrir les portes du temple de Janus, lorsqu'on entreprenoit une guerre. Virgile la fait remonter bien plus haut ; et, par cette invention, il a trouvé le moyen d'enrichir son Poème d'une superbe description, bien flatteuse pour les vainqueurs de toutes les Nations, pour ces conquérans du monde. Les Laurentins, dans leur folle ardeur pour la guerre, veulent forcer Latinus à la déclarer, et à ouvrir les portes fatales que cent verroux tenaient captives. Le vieux Monarque s'y refuse obstinément, et disparoît. Lors Junon descend des cieux, frappe les portes, et, du coup, les verroux et les barres sont brisés. Voilà qui est beau, grand et divin : l'importance de l'effet répond à la puissance de l'agent.
(VII-27) Digne de suivre un chef moins dur, moins sanguinaire, / Surtout de n'avoir pas Mézence pour son père. Lausus, devant jouer un rôle très saillant, Virgile commence dès l'abord à y préparer les esprits, et à répandre beaucoup d'intérêt sur ce jeune prince. Sa beauté, son courage, son adresse à dompter des chevaux, son audace à la chasse, son grand cœur digne d'un autre père, tous ces traits jetés en avant attachent déjà tous les spectateurs à son sort. Tel est l'art des expositions ; et c'est ainsi que le génie, maître de sa matière, dispose les événemens, et commande l'attention.
(VII-28) La maison Claudienne est de lui descendue, / Cette auguste maison, la gloire des Romains, / Depuis l'instant que Rome adopta les Sabins. Ce n'est pas sans raison que Virgile s'est attaché à relever l'ancienneté de la maison Claudienne, et qu'il la fait descendre de ce Clausus, par lui donné pour chef aux Sabins : c'est un trait de flatterie très adroit. Tibère et Drusus, beaux fils d'Auguste, et l'impératrice Livie, leur mere, étaient de cette illustre maison. Quoiqu'elle ne fût pas Romaine, et qu'elle n'eût été reçue à Rome qu'après l'expulsion des rois, lorsque Atta-Clausus s'y transporta de Régille avec toute sa famille, et cinq mille de ses cliens, qui formèrent, lors de l'adoption, une tribu particulière, nommée la tribu Claudienne ; il n'en est point qui ait joué un aussi grand rôle dans la République, et produit autant de grands hommes : elle comptoit, lorsque Virgile écrivoit, cinq dictatures, vingt-huit consulats, sept censures, sept triomphes et deux ovations.
(VII-29) Ou qui sème les bords du funeste Allia. Virgile, en parlant de cette rivière d'Allia, qui se jette dans le Tibre, l'appelle infaustum nomen, à cause de la malheureuse bataille qui se donna sur ses bords, où les Romains furent défaits par les Gaulois.
(VII-30) Et ceux que virent naître et Formie et Minturne, / Et ceux qui sont lavés dans les eaux du Volturne. Virgile parle ici des peuples qui occupaient les rives du Liris et du Volturne. Nous avons cité deux des villes les plus anciennes et jes plus connues du territoire des Sidicins et des Aurunces, dont il est question en cet endroit, Formie et Minturne. Ces noms moins barbares, et qui rappellent d'autres souvenirs historiques, sauvent un peu la sécheresse aride de cette énumération : Minturne, que les malheurs de Marius ont rendu fameuse, a le mérite de rimer parfaitement avec le Volturne.
(VII-31) Les Eques vous suivoient, ces peuples aguerris, / Toujours au sein des bois par la chasse endurcis. Les Eques ayant toujours été des ennemis redoutables et irréconciliables des Romains, Virgile, par cette raison, les peint sous des couleurs moins favorables, et les représente comme des pillards perpétuels Et dont tous les plaisirs sont, du soir au matin, / D'exercer la rapine et vivre de butin.
(VII-32) Et sa main balançoit une lance au long fer, / D'un bois noueux de myrte à Mars devenu cher. Le texte porte pastoralem myrtum, le myrte cher aux bergers, probablement parce qu'ils en formaient leurs houlettes. Nous avons substitué, à Mars devenu cher, qui nous a paru présenter une idée plus épique, plus analogue à la circonstance, et non moins vraie dans l'application. Le bois de myrte en effet était employé de préférence pour les lances et javelines, comme Virgile le dit lui-même dans les Georgiques, at myrtus validis hastilibus bona. Le myrte consacré primitivement à Vénus, était donc, par l'adoption de cet usage, devenu cher à Mars. Les deux divinités devaient s'applaudir de le voir dans la main de Camille. Virgile ne pouvoit finir plus heureusement, et plus brillamment cette peinture de tous les guerriers ligués contre les Troyens, que par le portrait de cette belle et vaillante reine des Volsques ; aussi l'a-t-il présenté le dernier. Celui de Turnus, quoique le principal rival d'Énée, a passé avant celui de Camille, sur lequel il a cru devoir finalement arrêter les regards, comme étant en effet le plus extraordinaire. Il y a infiniment d'art dans une pareille disposition des personnages ; et l'on reste dans une attente impatiente du rôle que va jouer une guerrière si brave et si jeune, pour laquelle on a déjà inspiré tant d'intérêt et d'admiration
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(*) Raphaël avait été chargé de toutes les peintures du palais dit le Petit-Farnèse. Il avait fort à cœur que l'on ne vit son ouvrage que lorsqu'il seroit achevé, et surtout qu'il ne fût pas connu auparavant de Michel-Ange. Celui-ci trouva le secret, malgré ses précautions, de s'y introduire un jour en son absence. Jugeant sans doute que les noces de Thétis et de Pelée, que le triomphe de Galathée, et tous ces sujets galans ne sont pas dignes des palais des grands, et qu'il falloit en choisir de plus nobles, et voulant en outre donner à son rival une leçon, et un exemple de la manière ferme dont il falloit dessiner, crayonna aussitôt sur une muraille la tête d'Alexandre, avec une vigueur dont lui seul était capable ; puis se retira. Raphaël, plus touché de l'admirable beauté de cette tête que de l'offense qu'on avait voulu lui faire, a eu, pour l'honneur des arts et de son âme, la noble générosité de respecter ce morceau précieux, fruit de l'élan du génie, et de s'y asservir pour la distribution des ornemens de cette salle, quoiqu'il ne cadrât nullement avec ses plans. Un tel procédé vaut mieux que le plus beau tableau, et l'honore davantage.
NOTES DU LIVRE VIII
(VIII-0) Sommaire du huitième livre – Ce Chant, presque tout épisodique, est fort estimé des connoisseurs La nature des épisodes, la place qu'ils occupent. dans le poëme, leur liaison avec le fond du sujet, l'utilité dont ils sont même à la marche de l'action, justifient bien leur admiration. Quelle noble et touchante simplicité dans l'accueil hospitalier d'Evandre ! Quel pompeux appareil dans l'ensemble les détails des cérémonies religieuses de la fête so-Lemnelle célébrée en l'honneur d'Hercule ! Comme l'histoire de l'établissement de cette fête et partant le récit des crimes et de la mort de Cacus, se trouvent naturellement amenés ! Quelle poësie dans la description des efforts et de la victoire du Dieu sur le brigand ! Veut-on du merveilleux ? on ne sera pas moins satisfait et moins étonné de la fécondité du génie de Virgile. Si la terrible Junon s'est montrée si active dans le livre précédent pour la perte d'Énée, sa rivale Vénus, ne devait pas s'oublier pour la défense de son fils ; et l'on trouve dans celui-ci le succès de ses moyens. Ils sont un peu différens de ceux mis usage par la vindicative reine des cieux. Les uns et les autres sont analogues à la trempe du caractère des deux Déesses. Vénus sentant la nécessité pour Énée d'avoir une armure céleste qui le mit à l'abri de tant de coups prêts à se diriger contre lui, va trouver Vulcain pour en obtenir une ; et, afin d'y réussir, elle emploie tour-à tour les prières et les caresses. Son époux est attendri ; il ne peut résister à de charmes et tout est accordé. Cette scène véritable tableau de l'Albane, auquel succède bientôt un autre de Jules Romain, pour l'exécution de l'ouvrage, le travail de la forge et les portraits des Cyclopes. Celui de Junon et d'Alecion, au Livre septième, était de Michel-Ange ; car Virgile possède tous les genres de talens. La divine armure commandée par Vulcain, s'exécute avec célérité. Vénus la reçoit, et la remet à son fils. Virgile ici a lutte glorieusement avec Ho. mère. Si le Poète Grec a le grand mérite de l'invention du bouclier d'Achille, son digne Emule, en l'imitant, l'a surpassé pour le choix des sujets représentés sur celui d'Énée, et qui étaient sur tout du plus grand intérêt pour les Romains. Les moissons et les vendanges et les paysages gravés au bouclier du fils de Pelée, ne représentaient rien qui touchât particulièrement les Grecs. Au lieu de cela, Virgile, en reproduisant les faits historiques les plus mémorables de Rome, a flatte bien ingénieusement l'orgueil de sa Nation, et s'est emparé impérieusement par-là de l'atention de la postérité dont les regards ne peuvent se détacher des brillantes époques qu'offrent les annales de cette ville célèbre qui a tenu dans ses mains les destinées du monde. Quel trait de génie sur-tout d'avoir placé dans le centre l'événement le plus important et le plus glorieux du temps où il vivoit, cette fameuse bataille d'Actium qui avait décidé de l'empire de l'univers, et qui l'avait assuré à Auguste ! Combien la description des triomphes pompeux qui suivirent cette victoire, devenoit flacteuse pour l'empereur ! Voilà de l'adulation, dira-t-on : ah ! si cela est, celle-ci est si ingénieuse et si noble, que je demande grace pour elle. Qu'on ne s'en permette jamais d'autre : on ne sera point affadi, Mais passons aux dérails.
Le signal de la guerre est arboré au haut de la citadelle de Laurente. On presse les enrôlemens. Les troupes se rassemblent. Pour accroître encore la force des alliés on dépêche un ambassadeur à Diomède qui s'était établi dans l'Appulie, et y avait fondé la ville d'Arpos. Vénulus est choisi pour engager ce héros à entrer dans la ligue contre un de ses anciens ennemis, contre le Troyen Énée. A l'aspect de tant de préparatifs, et dans des conjonctures si critiques, le fils d'Anchise ne pouvoit pas être tranquille. Il erroit un soir au bord du Tibre, plongé dans de sombres réflexions ; il s'assied, à la fin, accablé de soucis, et succombe au sommeil. Le Dieu du fleuve lui apparoît en songe, relève son courage, lui annonce la fin de ses travaux, et lui conseille de s'appuyer de l'alliance d'Evandre qui avait bâti Pallante au même endroit que Rome a occupé depuis, et d'aller trouver le vieux Monarque dont les secours peuvent conjurer l'orage élevé contre lui. Énée se réveille ; et, prompt à suivre les avis du Dieu, il prend deux de ses plus légers vaisseaux, s'embarque, remonte Tibre, le et se rend à Pallante. Un concours nombreux célébroit une fête religieuse en avant de la ville, et non loin du rie vage. Tout-à coup l'on aperçoit les deux navires. La terreur s'empare des esprits ; le festin sacré est interrompu ; la foule se disperse. Le fils d'Evandre, Pallas plus brave, ose avancer, et s'informer si les navigateurs sont amis ou ennemis. Énée se fait connoître, et s'annonce comme cherchant Evandre, et désirant le voir et s'allier avec lui. Pallas conduit le Héros Troyen à son père, qui l'accueille avec beaucoup d'affection, et l'invite au banquet et à la solemnité. Les vieillards aiment à raconter. Il était bien naturel qu'Evandre instruisit son nouvel hôte de l'objet de la fête et de son origine. Il le fait en détail, et lui apprend qu'elle doit son établissement à la reconnoissance des habitans de ce lieu pour l'insigne victoire remportée par Hercule sur le brigand Cacus qui désoloit tout ce pays. Le récit de cet événement forme l'épisode le plus pittoresque et le plus poétique. Quand la cérémonie est achevée, le Monarque reprend avec Énée le chemin de la ville, et, dans la route, lui raconte l'histoire antique du pays, et lui fait observer les endroits les plus remarquables dont la description si bien imaginée et exécutée par Virgile, devenoit surtout si intéressante pour les Romains. Enfin il le reçois sa simple demeure et l'admet sous le toît de l'hos pitalité. C'est-là que les grands intérêts d'Etat s'agitent. Pendant ce temps, (et cette diversion est extrêmement heureuse, et tient en suspens le lecteur qui n'aime pas à voir tout à coup épuiser un sujet), Vénus, inquiète pour son fils, va trouver Vulcain, et lui demande une divine armure. Tout l'art que les femmes savent employer si bien pour obtenir ce qu'elles désirent, est ici mis en oeuvre avec une extrême délicatesse : Vulcain ne résiste point, et ne sait que s'empresser à satisfaire la Déesse, On se met aussitôt à l'ouvrage. Admirab.e et sublime peinture de la forge du Dieu et des divers travaux des Cyclopes. Cependant, Evandre conclut une alliance avec Énée, et lui fournit quatre cents chevaux que doit commander son fils Pallas. Ce n'est pas tout, il l'engage à se rendre en Toscane où l'indignation contre Mézence avait fait astemarmée et équiper une flotte qui n'attendaient qu'un chef pour agir. Evandre lui en promet le commandement. Les deux princes se séparent. Énée part avec Pallas. Adieux héroïques et touchans du bon Monarque à son fils. Dans la route de Pallante en Toscane, lorsque les guerriers approchaient du camp Etrurien et avaient fait halte dans un bois sacré, Vénus descend nuage, et apporte à son fils la magnifique armure fabriquée par Vulcain. Énée ne peut se lasser d'en admirer toutes les parties, et surtout l'éclatant bouclier sur lequel le Dieu avait gravé les faits les plus glorieux des Héros de sa race.
(VIII-1) Que des Troyens vainqueurs la vengeance fidelle / L'iroit bientôt chercher dans sa ville nouvelle. Virgile n'omet rien de ce qui peut embellir son Poème, et saisit habilement tous les faits historiques qui pouvaient s'y 'adapter. Diomède, le grand Diomède étant venu après le siège de Troie s'établir en Italie, et y ayant fondé dans la Pouille, sur les bords de la mer Adriatique, la ville d'Arpos ou d'Argyrippe, il était bien naturel que la ligue Latine cherchat à s'appuyer du secours et du bras d'un si fameux guerrier. On devait penser qu'un ennemi si terrible des Troyens les poursuivroit encore, et craindroit surtout, en les laissant prendre pied dans le Latium, d'avoir pour voisins des rivaux aussi irréconciliables. L'ambassade de Vénulus vers ce prince n'est donc point un hors-d'oeuvre : outre qu'elle était commandée par la saine politique, elle contribue beaucoup à l'action. On verra, au onzième Livre, quel effet produit le retour de Vénulus et de ses collègues. Le grand conseil d'état qui en est la suite, sert à la fois au développement des caractères de Turnus et de Drancès et du roi Latinus, et à l'exposé des pro positions de paix que le vieux Monarque juge devoir faire à Énée, voyant qu'il ne peut plus compter sur l'appui de Diomède, et que ce grand homme lui-même lui donne le conseil de s'allier avec le prince Troyen, dont il avait fait un magnifique éloge. Cet éloge, mis dans une pareille bouche, est un trait de génie de la part de Virgile, puisqu'il rehausse infiniment le Héros du Poème. objet essentiel que doit toujours se proposer le poète épique.
(VIII-2) Et soit que vous vouliez paroître ou vous cacher, / Mon hommage par-tout doit vous aller chercher. J'ai cru devoir supprimer ici ces mots du texte et propius tua numina firmes ; confirmez par un nouveau signe la foi de votre oracle. Ce doute est injurieux pour le Dieu du Tibre, qui d'ailleurs avait annoncé positivement, pour preuve de ce qu'il avançoit, la rencontre de la laie blanche aux trente marcassins de même couleur. Énée n'avait donc pas besoin de demander un nouveau signe, qui ne lui est point donné. C'était un usage, à la vérité, chez les anciens, lorsqu'on croyoit avoir reçu un auspice favorable, d'en demander un second qui confirmât le premier ; et l'on en voit bien des exemples dans Homère et dans l'Enéïde : cela était très raisonnable. La science des augures étant fort conjecturale, il en falloit plusieurs concordans pour établir une opinion, ou du moins une espérance probable. Mais ici il n'est pas question d'augures ni d'auspices qu'on puisse interpréter différemment. L'oracle est positif et sort de la bouche même d'un Dieu. Énée ne doit donc pas en avoir de défiance, ni surtout la témoigner. C'est une faute échappée à Virgile, et que son traducteur eût été inexcusable de reproduire.
(VIII-3) Nous recherchons Evandre ; allez, et dites-lui, / Que de son alliance osant briguer l'appui, / Des guerriers d'Ilion, commandés par Énée, / Désirent à son sort unir leur destinée. Le texte latin porte : dicite lectos Dardaniæ venisse duces, et parle seulement des guerriers de Troie. Cela ne suffisoit pas : Il était nécessaire qu'Énée se nommât ; et nous ne concevons pas comment cette réflexion a pu échapper à Virgile. Pallas pouvoit-il deviner qu'Énée était devant ses yeux, et être frappé de son grand nom, s'il ne s'est pas fait connoître ? Obstupuit tanto perculsus nomine. Le tanto nomine ne peut se rapporter qu'au héros Troyen, et non pas à la ville d'Ilion. Nous avons suppléé à cette omission assez grave de Virgile, en mettant dans la Traduction : des guerriers d'Ilion commandés par Énée. Lorsque, quelques lignes plus bas, Énée adresse la parole au monarque Evandre, nous avons eu également l'attention de mettre son nom dans sa bouche dès le commencement ; ce que Virgile a encore oublié, même dans toute l'étendue de ce discours. Énée est devant vous, et vient vous supplier. Quand un personnage paroît devant des gens auxquels il est nécessairement inconnu, il ne sauroit trop se presser d'annoncer quel il est : sans cela, les acteurs ne s'entendent pas, et les spectateurs ne comprennent rien. Cette règle est aussi importante dans l'Epopée qu'au theâtre ; et, dans de pareilles circonstances, la maxime de Boileau est toujours applicable : J'aimerois mieux encor qu'il déclinât son nom, / Et dit, je suis Oreste, ou bien Agamemnon.
(VIII-4) Oui, vous me rappellez Anchise votre père ; / Voilà ses yeux, sa bouche, et sa personne entière. Que l'on reconnoît bien là le ton de la nature, et le véritable langage d'un vieillard ! plus on avance en âge, plus on aime à se rappeler les faits de sa jeunesse. Si par hazard l'on rencontre quelques enfans ou petits-enfans de ceux avec qui l'on a eu autrefois des liaisons, on se plaît à les entretenir de leurs parens ; on se rappelle avec délectation les campagnes, les voyages, les parties de plaisir qu'on a pu faire ensemble. Le chapitre de la ressemblance est toujours le premier qui se présente. On reconnoît, ou l'on croit reconnoître les traits de ses anciens amis dans leur postérité. C'est aussi la première chose qui frappe Evandre, et dont il s'occupe. Il retrouve Anchise tout entier dans Énée. Ce compliment, très naturel, devient même très flatteur, puisque l'éloge le plus complet de l'époux de Vénus suit immédiatement le ressouvenir des présens qu'il reçut de son amitié à son départ de Phénée. Le détail qu'il en fait ici, est un trait heureux qui motive le renouvellement d'une ancienne alliance, et qui termine parfaitement cette espèce de reconnoissance. Que ce Virgile est beau, simple, naturel et vrai ! comme il sait donner à chaque personnage, à chaque état, à chaque âge, le caractère, les moeurs et le style qui leur conviennent !
(VIII-5) Pour gagner Salamine, il vint en Arcadie. Il était nécessaire qu'Evandre expliquât comment il avait pu connoître Anchise. Le moyen imaginé pour cela par Virgile est très heureux. Hésione, soeur de Priam, était mariée à Télamon, roi de Salamine. Priam, dans sa jeunesse, voulant visiter son beau-frère et sa soeur, au lieu de se rendre en droiture à l'ile de Salamine, profite de ce voyage pour parcourir le continent de la Grèce, et passe en Arcadie. Anchise était du nombre des princes et des seigneurs de sa cour qui l'accompagnoient. Evandre put donc ainsi se lier d'amitié avec le père d'Énée, et le recevoir dans Phéné, capitale de ses Etats. Rien de plus vraisemblable et de plus naturel.
(VIII-6) D'Alcide en cet instant la fureur est émue. Virgile nous semble avoir plus montré l'excellence de sa poésie, que celle de son jugement dans cet épisode de Cacus, qui, sous la main d'un tel maître pouvoit devenir si intéressant. Quoi de plus misérable, à notre avis, et de moins épique que cette circonstance de ce brigand traînant par la queue dans son antre les taureaux et les genisses d'Alcide, pour qu'on ne reconnoisse pas l'empreinte de leurs pas, tandis qu'au contraire la résistance nécessaire qu'ils faisoient, devait la rendre plus sensible, et sillonner tout le terrain ? mais ce qui est moins noble encore, c'est cette colère d'Hercule pour le rapt de quelques malheureuses pièces de bétail. Quel motif qu'un si sordide intérêt pour exciter un Dieu ! Nec Deus intersit, nisi dignus vindice nodus, a dit Horace, cet ami si judicieux de Virgile qui auroit dû profiter ici de cette importante maxime. Il falloit donc imaginer une cause digne vraiment d'armer le héros. Nous osons croire que si Virgile avait représenté Cacus désolant toute la contrée par l'enlèvement des jeunes filles qu'il sacrifioit à sa brutalité, que s'il l'avait montré, dans ce moment, poursuivant une jeune personne aussi remarquable par sa beauté que par son innocence, fille d'un des principaux chefs du pays, et la ravissant après avoir tué son frère accouru à sa défense, il eût fait un tableau des plus attachans. S'il eût ajouté qu'elle était consacrée au culte de Vesta, l'effet se fût accru du sentiment religieux. Enfin, s'il eût placé dans cette scène son père au désespoir, implorant le secours et la vengeance d'Hercule, alors le Dieu s'armoit pour les motifs les plus nobles ; il vengeoit à la fois la beauté, la pudeur et la religion. Quoi de plus digne de son juste courroux ! Avec quel intérêt, dans ce cas, on suivroit tous ses efforts ! Quel moment que celui où il auroit délivré et fait sortir de l'antre la jeune et tremblante captive qu'il eût rendue à son père, au milieu d'un peuple attendri et applaudissant à son triomphe ! Que fait, au lieu de cela, la délivrance de quelques bêtes à cornes ; et qu'importe que les troupeaux de Géryon saient mangés par Hercule ou par Cacus ? Faut-il, dit le Lecteur, tant de vacarme pour si peu de chose ? Il reste de glace, et il pouvoit être si puissamment échauffé. C'est, suivant ce nouveau plan, que nous nous proposions de traiter cette anecdote de Cacus dans le projet que nous avions formé autrefois de retravailler l'Enéide. Quel dommage que, pour tant et tant de beaux vers, Virgile n'ait pas choisi un cadre plus heureux !
(VIII-7) Et le Tibre recule, épouvanté du choc. On reprocha autrefois à Racine d'avoir prêté du sentiment à un être matériel, dans ce vers le flot qui l'apporta recule épouvanté. Ce grand poète trouvoit son excuse dans l'exemple de Virgile qui en avait fait autant en cet endroit, Refluitque exterritus amnis. Ce qu'on blâmoit jadis a passé depuis pour une hardiesse heureuse. Malgré cela, on m'approuvera, je pense, d'avoir mis ici le Tibre plutôt que le fleuve. Le Tibre étant souvent personnifié dans ce poëme, et l'imagination étant accoutumée à se le représenter ainsi, il n'est pas étonnant qu'il soit susceptible d'épouvante. L'effet n'est pas moindre dans la version adoptée, et la vérité est plus grande et c'est toujours là qu'il en faut revenir, comme l'a si bien dit Boileau : Rien n'est beau que le vrai.
(VIII-8) Pinare … fit pour le sacrifice / Elever cet autel que l'on nomme le Grand, / Et qui n'aura jamais de surnom différent. Virgile saisit toutes les occasions de rappeler ce qui pouvoit intéresser ses contemporains. Il s'attache surtout avec complaisance aux usages religieux, dont il se plaît à rehausser l'antiquité. La tradition et l'histoire faisaient remonter très loin le culte d'Hercule. Denis d'Halicarnasse et Tite-Live en attribuent l'institution à Evandre. Les familles Potitienne et Pinarienne, citées par Virgile, y avaient été attachées dès l'origine. L'autel d'Hercule dit Ara maxima de son temps, était dans la place appelée Forum boarium, entre le mont Aventin et le mont Palatin.
(VIII-9) Du peuplier d'Hercule il courbe un verd branchage, / Et paroît ombragé de son double feuillage. Virgile appelle le peuplier bicolor, de double couleur, parce que sa feuille est verte d'un côté et blanchâtre de l'autre. Nous avons cru être autorisés par-là à lui supposer un double feuillage. Cette expression paroîtra, j'espère, aussi poétique que celle bicolor. Le peuplier était consacré à Hercule.
(VIII-10) Ils entonnent soudain cet hymne harmonieux. Virgile, au rithme près, a composé en cet endroit une espèce d'hymne en l'honneur d'Hercule. Le traducteur d'Horace qui peut-être a fait preuve de quelque talent lyrique, eût été inexcusable de laisser échapper une si belle occasion de rentrer dans la carrière. J'ai donc cru devoir ici me livrer à mon goût pour l'ode, en adopter la coupe et la mesure, et consacrer une strophe à chacun des glorieux travaux d'Alcide, cités par notre poète ; ce qui les fait mieux ressortir. Il m'a paru nécessaire toutefois de ne pas me départir du mètre alexandrin adapté au poëme épique, et j'ai employé des stances de quatre grands vers dans lesquelles les rimes sont croisées. Il résulte de cette combinaison un repos. satisfaisant pour l'oreille du Lecteur nécessairement fatigué, à la longue, de la constante uniformité des rimes masculines et féminines, tombant toujours deux à deux.
(VIII-11) Ton glaive ardent se lève, et les tranche à la fois. Plusieurs bas-reliefs et autres monumens antiques que j'ai vus représentent Hercule combattant l'hydre de Lerne avec une torche enflammée. Les artistes modernes lui mettent un glaive à la main ; et, comme ses têtes renaissaient lorsqu'on les coupoit les unes après les autres, on suppose que ce héros, pour triompher de ce monstre, les coupa toutes enfin d'un seul coup. Nous avons cherché à concilier les deux opinions, ancienne et moderne, par ce vers, Ton glaive ardent se lève, et les tranche à la fois.
(VIII-12) Ce bon roi les rassemble ; il leur donne des lois ; / Eclaire leurs esprits d'une douce morale ; / Et fait naître en leurs coeurs l'amitié sociale. On ne nous reprochera pas, j'espère, d'avoir développé ici, plus longuement que dans le texte, les effets de la civilisation sur des peuples sauvages, dus aux lois sages et à l'excellent gouvernement d'un roi vertueux. La peinture de l'âge d'or est si attachante, et il est si doux de s'arrêter sur ces temps heureux, si différens des nôtres, quoiqu'ils n'aient jamais existé peut-être que dans la fable. Qui ne chérit encore la mémoire de ce bon Saturne, de ce monarque législateur, de ce prince si paisible, si religieux et si recommandable, dont le règne fut celui des moeurs et des vertus ? C'est lui, dit Virgile, qui nomma Latium le pays qui lui avait servi d'asyle, parce qu'il s'y était caché : Latiumque vocari maluit, his quoniam latuisset tutus in oris. Cela n'a aucun sens dans notre langue, et n'en peut avoir que dans le latin, à cause du rapport avec le mot latere. Nous avons donc dû supprimer dans notre traduction l'étymologie du Latium : le texte d'ailleurs nous a paru présenter en cet endroit une espèce de contradiction, Saturne avait donc nommé Latium le pays dont il s'agit. Lors de l'arrivée d'Énée en Italie, il portoit encore ce nom, et cependant on lit, quelques vers plus bas, que depuis Saturne il en avait changé souvent : Saepius et nomen posuit Saturnia tellus. Tout cela n'est pas fort aisé à concilier : nouveau motif pour la suppression de ce passage.
(VIII-13) Il atteste ce lieu de la nécessité / Qui fit taire les lois de l'hospitalité. Un Argien, reçu par Evandre en sa maison, osa attenter à sa vie : il fut condamné à mort, exécuté et inhumé dans un bois auquel cet événement fit donner le nom d'Argiletum qu'il conservoit encore du temps de Virgile. Bien des Lecteurs jusqu'ici n'ont peut-être vu dans cette anecdote rapportée par le poète qu'un simple fait historique dont il a cherché à embellir sa narration : mais il importe de faire remarquer le soin que prend le bon roi de s'excuser d'avoir été forcé de manquer aux lois de l'hospitalité. Comme il recevoit en ce moment Énée, il juge devoir lui inspirer la plus grande confiance, et le convaincre qu'il ne falloit rien moins qu'un crime aussi atroce que celui de l'Argien pour le rendre infidèle à ces devoirs sacrés que la qualité d'hôte imposoit dans la vénérable antiquité. Quelle nuance fine et délicate de sentiment cette réflexion d'Evandre exprime et développe ! Virgile est peut-être le seul écrivain chez qui l'on trouve de pareils traits, si honorables à la fois pour l'âme et pour le génie. L'on sent aisément, sans qu'il soit nécessaire que je le fasse observer encore, combien tous ces détails historiques et topographiques sur les lieux depuis occupés par Rome, étaient intéressans pour les Romains ; combien surtout la comparaison de leur état ancien avec l'état présent, et l'opposition de ce Capitole couvert de ronces avec ce Capitole rayonnant d'or et de gloire, sont piquantes et poétiques.
(VIII-14) Des troupeaux mugissans paissaient de tous côtés / Dans ces lieux qui depuis ont formé les arénes, / Le forum éloquent, les superbes carênes. L'un des quartiers les plus beaux et les mieux bâtis de Rome s'appeloit les Carênes. On lui avait donné ce nom à cause des becs de vaisseaux qui décoraient un magnifique palais que le Grand Pompée y avait fait construire. Ce palais fut confisqué par le parti vainqueur, comme cela se pratique ordinairement dans les guerres civiles : car le systême des confiscations, si favorable à la cupidité, est d'une haute antiquité. Antoine s'était approprié la superbe maison de Pompée. On peut voir dans la note 17º du cinquième Livre des Odes d'Horace un mot très heureux du jeune Sextus Pompée, adressé à l'usurpateur. La tribune aux harangues était placée dans le forum. J'ai donc cru pouvoir, par un privilège de l'art de la poésie, appeler éloquens le lieu qui avait retenti si souvent des admirables discours des Hortensius et des Cicérons.
(VIII-15) Que mollement couvroit la peau d'une panthère. Le texte dit, la peau d'une ourse de Libye, Libystidis ursae : nous avons observé dejà qu'il n'y avait point d'ours en Libye, et nous nous sommes conformés à l'opinion de Juste-Lipse qui pensoit que, par cette expression, les anciens désignaient les panthères.
(VIII-16) Vulcain a son palais dans cette île infernale / Qu'on nomme Vulcanie. Cette île Vulcanie, l'une des îles Eoliennes, conserve encore son ancien nom, et s'appelle aujourd'hui Volcano. Elle fait partie des îles Lipari ; elle renferme dans son sein un volcan qui jette encore des flammes de temps en temps, mais qui était bien plus ardent autrefois, et voilà pourquoi Virgile avait placé dans cette île le palais du Dieu du feu.
(VIII-17) Les Cyclopes rangés, levant leurs lourds marteaux, / En cadence les font tomber sur les métaux ;/ Et la longue tenaille, à la serre tenace, / Tourne dans tous les sens, et retourne la masse. Qu'il nous soit permis de citer ces vers, moins pour l'intérêt de notre amour-propre, que pour l'honneur de notre langue trop dépréciée, et déclarée à tort si inférieure à la langue latine ! Et qu'on nous dise si le français ici ne lutte pas, à force égale au moins, avec le latin ; et si l'harmonie imitative de ce dernier qu'on pouvoit croire impossible à rendre en cet endroit, ne se trouve pas reproduite d'une manière aussi pittoresque ! Les deux premiers vers, presque composés de seuls spondées, ne sont-ils pas aussi lourds que les marteaux mis en jeu : et l'on doit remarquer à quoi tient l'effet en pareil cas : souvent à peu de chose. Si pour rendre le vers moins dur, au lieu de levant leurs lourds marteaux, on eût mis levant de lourds marteaux, l'effet seroit fort affaibli. Il dépend presque tout de ces deux syllabes longues leurs lourds, qui commencent par la même consonne, et qui, difficiles à prononcer, peignent la peine qu'ont les Cyclopes à soulever leurs marteaux. Cet hémistiche en cadence les font, mauvais en toute autre circonstance, et faisant tomber le vers tout à coup, donne l'image véritable de la chûte de ces marteaux. On ose croire que la peinture de la longue tenaille, à la serre tenace, ne cède pas à celle du texte, Versantque tenaci forcipe massam : la phrase française se termine aussi par le mot pesant la masse qu'auparavant l'on a vue tournée et retournée dans tous les sens, tandis que le latin n'offre qu'une seule action, versant.
(VIII-18) Le barbare accolloit des vivans à des morts. Virgile nous donne ici une grande et terrible leçon : il nous offre une vérité bien importante, en nous montrant dans Mézence la plus horrible barbarie, jointe à l'impiété. Ce sont, en effet, deux monstres presque inséparables. Respecteroit-il l'humanité, l'homme puissant qui a mis la divinité sous ses pieds ? Malheur, malheur aux peuples gouvernés par des impies ! Les Mézences seront ressuscités, et surpassés peut-être et c'est ce que la France a vu dans les temps malheureux dont nous sortons. Qui a produit tous ses maux ? L'impiété. Qui a accumulé tant d'atrocités ? L'impiété. Qui a renouvelé, par les mariages dits Républicains, les affreux accouplemens du tyran d'Etrucie ? L'impiété. Que l'irréligion continue à régner ! le monde ne sera plus qu'un théâtre d'horreurs. Philosophes athées, qu'on vous couronne ! et nous aurons autant de nouveaux Mézences. Quelle est grande, quelle est belle, quelle est bienfaisante et nécessaire cette religion sublime qui de la sainte humanité, qui de l'amour des hommes entre eux a fait le premier fondement de son édifice, et le premier dogme de sa doctrine ! Massacres de Vassy, massacres de Merindol et de Cabrières, massacres d'Irlande, et tant d'autres si justement exécrables ; fatale Saint-Barthelemy qu'on ne pourra jamais condamner et déplorer assez, fruits horribles d'une politique féroce ou d'un fanatisme insensé, qu'êtes-vous auprès de tant de scènes sanglantes dont nous avons été les témoins ou les victimes et de tant de meurtres judiciaires, et des mitraillades, et des noyades, et de toutes ces expéditions philosophiques ? Complots anciens et sanguinaires, c'est à la religion seule qu'il appartient de vous anathématiser. La philosophique impiété en a perdu le droit. Lorsque l'on voudra rappeler désormais ce que le monde vit commettre de plus tyrannique et de plus atroce ; lorsque l'on voudra faire reculer d'horreur, il n'y aura plus qu'à citer ses oeuvres ; et l'on ne se perdra point dans des temps lointains.
(VIII-19) Le bon roi fait donner à la troupe d'élite / De rapides chevaux d'origine Samnite. Les chevaux des Samnites étaient fort renommés autrefois : la cavalerie de ces peuples etoit excelente.
(VIII-20) Evandre, partageant leur peine et leurs alarmes, / Serre en ses bras son fils, le baigne de ses larmes. Virgile, habile dans l'art de préparer les catastrophes, non content d'avoir déjà inspiré un grand intérêt pour Pallas au moment de son départ, annonce et fait ressortir d'une manière très prononcée la tendre affection du bon Evandre. Il nous le montre serrant son fils dans ses bras, et l'arrosant de ses larmes. On prévoit déjà d'avance de quelle douleur sera déchiré le cœur de ce sensible père, s'il survient quelque événement funeste. Il semble que l'on appréhende déjà le coup qui pourroit frapper le jeune guerrier, et l'on ne tremble pas moins que le vieux Monarque. Comme cette scène est touchante, et adroitement filée ! Comme le discours du roi et ses regrets d'être retenu par l'âge et de ne pouvoir accompagner son fils à la guerre, sont vrais, pénétrans et chevaleresques ! Il se dédommage, en quelque sorte, de la privation qu'il éprouve à cet égard, en rappelant les exploits de sa jeunesse. Voilà bien le ton et le langage de la nature dans un preux vieillard.
(VIII-21) Il le falloit trois fois abattre et désarmer ; / Et, pour en triompher, trois fois l'exanimer. Pour exprimer une chose nouvelle, j'ai cru pouvoir hasarder un nouveau mot. Hérilus, au rapport d'Evandre, était doué de trois ames de fer, et, pour le vaincre, il falloit trois fois le priver de son âme. Le terme exanimer m'a paru très propre à rendre cet effet sans périphrase et avec énergie. Ce mot, pour obtenir le droit de bourgeoisie, a toutes les qualités requises. Il est par lui-même lui-même noble et sonore, et son sens est très clair. Il dérive du mot latin exanimare ; il a beaucoup d'analogie avec le verbe animer et le participe inanimé qui sont déjà très accrédités dans notre langue. J'espère donc qu'il pourra être accueilli, et qu'on ne m'accusera pas de néologisme pour une couple d'expressions dont l'importation en français me semble devoir au contraire accroître la richesse nationale.
(VIII-22) Dieux ! exaucez mes voeux ; qu'une affreuse nouvelle / Ne vienne point briser une âme paternelle ! C'est par ces vers attendrissans, qui laissent entrevoir l'événement, et qui disposent à la scène douloureuse du XIe Chant, que se termine le discours du bon vieillard, le modèle des pères. A ces mots, il tombe évanoui, et l'on est obligé de l'emporter dans sa maison. Quel tableau pathétique ! si l'on est déjà aussi touché par la crainte du malheur, combien ne sera-t-on pas affecté quand on l'aura sous les yeux, et qu'on entendra les gémissemens d'un père au désespoir ! C'est ainsi que Virgile sait se rendre maître des coeurs, et leur faire partager les sentimens de ses personnages.
(VIII-23) Les rapides chevaux de leurs pieds bondissans / Battent à coups pressés les guérets frémissans. L'harmonie imitative du latin de Virgile pour rendre le galop du cheval est si parfaite en cet endroit que les personnes les moins versées dans la langue de ce poète ont retenu ce vers qui l'exprime si bien : Quadrupedante putrem sonitu quatit ungula campum. Peut-être trouvera-t-on que nous ne sommes pas restés trop au-dessous de l'original dans les deux vers français ci-dessus. Le commencement du second vers, battent à, etc., paroîtra probablement une assez juste imitation du bruit d'une calvacade. Il n'est donc rien que notre poésie ne puisse rendre aussi bien que la poésie latine, malgré les assertions de ses détracteurs. Que n'en ai-je fourni plus souvent la preuve ! Quoi qu'il en en soit, je me plais à la venger des attaques injustes ou intéressées de ceux qui la dépriment. Nous avons encore cherché à approcher de l'effet pittoresque du texte, dans cette autre traduction. Les rapides chevaux d'un bruit impétueux / Font retentir la terre à bonds tumultueux. Ce dernier vers semble devenir retentissant par la multiplication des syllabes commençant par des T.
(VIII-24) Et la lance tertible / Qu'un long myrte forma de son bois inflexible. Le bois de myrte est extrêmement dur, et peu cassant. Il n'est donc pas étonnant que les anciens s'en servissent de préférence pour les lances et les javelines, comme Virgile le dit dans les Georgiques, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer.
(VIII-25) Pourquoi, perfide Albain, nous manquois-tu de foi ? Tullus Hostilius fit trancher en deux, par deux chars courant en sens contraire, et non pas écarteler, comme le dit l'abbé Desfontaines (ce qui suppose une division en quatre parts), le corps de Métius Fuffetius, dictateur d'Albe, qui, dans un combat contre les Fidenates, loin de le seconder, avait laissé son corps de troupes inactif ; et le punit ainsi de sa perfidie. Voilà pourquoi Virgile dit : At tu dictis, Albane, maneres !
(VIII-26) Var. Et ton toit, Romulus, qu'un simple chaume couvre. L'on conservoit religieusement au Capitole l'ancienne maison de Romulus. Colit etiamnum in Capitolio casam victor gentium populus, dit Sénèque. Elle existoit encore du temps de Virgile. Vitruve, à-peu-près son contemporain, en parle ainsi : In Capitolio, significat mores vetustatis casa in arce sacrorum stramentis texta.
(VIII-27) Caton, le grand Caton, assis au milieu d'eux, / Sembloit donner des lois à ces groupes heureux. Il est évident qu'il s'agit ici du même Caton déjà célébré dans le sixième Livre, et dont Virgile avait dit, quis te, magne Cato, tacitum ? Nous lui avons restitué en ce moment l'épithète de grand. N'en déplaise à l'abbé Desfontaines, nous ne pouvons reconnoître dans ces deux endroits que le Caton d'Utique, et non le Censeur. C'est ainsi que les personnes les plus instruites et les plus réfléchies l'ont toujours pensé. Nous croyons avoir déjà réfuté victorieusement l'opinion du docte Abbé, dans la note 35e du sixieme Livre. La place qu'occupe en cette circonstance l'éloge de ce Caton prouve bien qu'il ne s'adresse qu'au Heros d'Utique. Virgile, dans la citation des faits historiques, gravés sur le bouclier, suit assez exactement l'ordre chronologique. Or, il ne parle de Caton qu'après Catilina. Il ne peut donc être ici question du Censeur, qui lui était antérieur.
(VIII-28) Et l'astre de son père en son casque s'enflamme. Après la mort de César, pendant qu'on celébroit des feux funèbres sur son tombeau, il parut une comète. Le peuple Romain ne manqua pas de dire que c'était l'âme de ce grand homme. La flatterie s'empara de cette idée, et la consacra. Micat inter omnes Julium sidus velut inter ignes luna minores, dit Horace, ce courtisan si délié, habile à saisir dans l'opinion publique tout ce qui pouvoit rehausser la gloire et intéresser la vanité du maître du monde, son protecteur. Auguste fit graver l'étoile miraculeuse sur les statues de son père adoptif et sur son casque. C'est à ce dernier trait que Virgile, dans cet endroit, fait une allusion aussi heureuse que naturellement amÉnée. Tout ce morceau de la bataille d'Actium est un chef-d'oeuvre de génie à la fois et d'adulation, d'invention et d'exécution poétique. Virgile y a déployé tout son talent. Le style est à la hauteur du sujet. Les six premiers Livres n'offrent aucun passage aussi fortement et aussi brillaminent versifié. Quelle richesse dans les détails ! Quelle pompe et quelle harmonie dans les vers ! Avec quel art le Poète, sans affaiblir le portrait d'Auguste, lui a associé celui du célèbre Agrippa, et placé sur le front de ce dernier la couronne rostrale, prix de ses victoires navales sur le jeune Sextus Pompée et présage de celle qu'il devait remporter à Actium ! Nous avons fait tous nos efforts pour ne pas rester trop inférieurs à l'original, et conserver le mérite descriptif de ce beau tableau placé au milieu du bouclier. Le centre offroit en or une mer agitée / Dont les flots balançaient une écume argentée, etc. Nous ne croyons pas devoir ajouter ici des détails sur cette mémorable bataille d'Actium. Cet événement est assez connu. Nous nous abstenons aussi de nous appésantir sur les divers faits historiques rapportés par Virgile. Il n'est personne qui les ignore. D'ailleurs tous les traducteurs en prose en ont assez grossi leurs ouvrages, en se copiant presque mot à mot. On peut donc les consulter. Nous n'aimons pas à répéter ce que les autres ont dit. Nous aurions pu augmenter nos volumes de beaucoup de notices géographiques que chaque lieu et chaque peuple cités par notre auteur dans tout le cours de son poëme auraient pu nous fournir. Il n'eût été question que de compiler ce qu'on trouve dans les Traités et Dictionnaires de Géographie, et ce qu'ont dejà dit les Interprètes de Virgile. Un tel travail est si facile et si peu digne des Lecteurs instruits que nous avons jugé leur devoir épargner la répétition de pareilles lectures. C'est ainsi que, pour la Mythologie, nous nous référons aux nombreux écrits composés sur cet objet, et surtout au nouveau Dictionnaire de la Fable de M. Noël.
(VIII-29) Et sur le Capitole amené par la gloire, / Voit un triple triomphe honorer sa victoire. On ne nous reprochera pas, j'espère, d'être ici plus longs que le texte, et d'avoir donné plus de développement au triomphe d'Auguste. Nous avons cependant restraint le nombre des temples dont Virgile lui attribue la construction. Ce poète les porte à trois cents. Nous avons cru que c'était bien assez de lui en faire bâtir et consacrer un cent, et que cela suffisoit pour lui avoir attiré la qualification de templorum positor, templorum sancte refector, que lui a donné Ov.
(VIII-30) L'Euphrate humilioit la fierté de ses ondes ; / Le Rhin cachoit sa peur dans ses grottes profondes ; / Et, captif sous un pont, l'Araxe mugissant / Rouloit, quoiqu'indigné, soumis, obéissant. Racine le fils, dont le talent seroit bien plus prisé s'il n'était éclipsé par le grand talent et le grand nom de son père, devant qui tout pâlit, a très heureusement imité ce morceau dans son Poème de la Religion. On y lit ces beaux vers : L'Araxe mugissant sous un pont qui l'outrage, / De son antique orgueil reçoit le châtiment ; / Et l'Euphrate vaincu coule plus mollement. Il a oublié le Rhin, Rhenusque bicornis. C'était beaucoup pour nous d'avoir à lutter à la fois contre un pareil rival qui nous a précédés, et contre l'admirable énergie du texte latin.
NOTES DU LIVRE IX
(IX-0) Sommaire du neuvième livre – Le Héros du poëme ne paroît point dans ce chant ; et cependant il est l'âme de tous les événemens. Quoiqu'il soit absent, on est sans cesse occupé de lui. Si Turnus entreprend de donner l'assaut à la ville d'Énée, c'est qu'il l'en sait éloigné. Ce motif le détermine à presser son attaque, et il avait paru si décisif à Junon même qu'elle avait dépéché Iris au roi Rutule pour qu'il ne perdît pas un moment, et qu'il s'empressât de profiter de l'absence de son rival. Si Euryale et Nisus donnent le spectacle de ce que l'amitié a de plus touchant et de plus héroïque, c'est que leur courage et le besoin de l'armée Troyenne les a portés à aller chercher Énée, et à l'instruire de la situation critique où se trouve son camp assiégé. Cet épisode, outre son mérite particulier, se lie intimement à l'action, et la fait avancer. Mais aux noms de Nisus et d'Euryate quelles belles et grandes idées se réveillent ! Tout ce que le sentiment de l'amitié peut offrir d'intéressant et de sublime se trouve ici. Virgile avait, dans le quatrième Livre, peint l'amour avec toute son énergie, ses emportemens et ses excès. Mais il n'a pas cru devoir en renouveler les tableaux dans la partie la plus importante de son poëme. Il le laisse deviner plutôt qu'il ne le montre dans Lavinie ; et qu'auroit-il pu présenter après Didon ? C'est aux passions nobles et aux sentimens généreux, c'est à tout ce qui peut élever et agrandir les ames qu'il a jugé avec raison que les six derniers chants devaient être consacrés. Là, tout lui a paru devoir prendre le caractère de l'héroïsme, et être propre l'inspirer. Et quoi de plus capable de produire cet effet que l'exemple de cet admirable dévouement de Nisus, de ce brave et véritable ami, sacrifiant sa vie pour sauver son cher Euryale ! Quelle scène ! et comme si elle n'eût pas suffi pour émouvoir et pour attendrir les coeurs, Virgile, voulant les déchirer encore davantage, introduit sur la fin la mère d'Euryale au désespoir, pleurant amèrement la perte de son fils, et appelant la Mort à Son secours. Si le Chantre d'Énée s'est montré grand peintre pour l'amour, dans ce genre il a des rivaux : mais personne jusqu'ici n'a pu lui disputer la palme dans la peinture de l'amitié. C'est par ces grands tableaux puisés dans la Nature, et qui ébranlent toutes les fibres des âmes qu'on est sûr d'intéresser tous les temps et toutes les nations. Les opinions peuvent varier sur les règles et les conditions diverses d'un poëme. Mais, dans ce qui tient au sentiment, tous les coeurs sont d'accord. Les esprits par exemple, different beaucoup sur l'emploi du merveilleux. Virgile n'en a pas eu besoin dans ce chant, pour surprendre et étonner. L'intérêt de son sujet suffisoit assez : il eût été même à désirer peut-être qu'il eût supprimé le foible usage qu'il y en a fait. Excepté l'intervention de Junon qui, par l'entremise d'Iris, décide Turnus à assiéger la nouvelle Troie, et qui dès-lors contribue essentiellement à presser la marche de l'action, on ne voit pas de quelle utilité y peut être la métamorphose des vaisseaux en Nymphes, dont il ne résulte aucun effet, ou plutôt qu'un effet contradictoire avec son objet. Turnus, dans son projet d'exterminer les Troyens, veut même leur enlever tout moyen de fuir et de lui échapper. Il se propose donc d'incendier leur flotte ; et, la flamme à la main, se met en mesure de réaliser ce déssein. Cybelle, pour sauver les vaisseaux de l'incendie, les transforme alors en Nymphes ; mais la flotte d'Énée n'en est pas moins anéantie : le but de Turnus est rempli ; et c'est lui, plutôt que son rival, qu'a servi la Déesse. Peu lui importe, sans doute, que les navires nagent sous la forme de divinités marines au fond des ondes, pourvu qu'ils ne reparoissent plus sur leur surface, et ne puissent plus être utiles à transporter ses ennemis. La justesse ordinaire du jugement de Virgile ne se retrouve pas en cette circonstance ; mais c'est un foible tribut qu'il a payé dans ce moment à l'imperfection humaine. Il est temps de suivre les détails de cet admirable Chant, l'un des plus beaux de cet Ouvrage.
Tandis qu'Énée se rendoit en Toscane, et recevoit en chemin l'armure céleste que lui apportoit Vénus, Junon, aussi constante à le poursuivre que l'autre Déesse à le servir, dépêche Iris à Turnus, pour que, profitant de l'éloignement du chef des Troyens, il attaque aussitôt la ville. Turnus sent l'importance de l'avis, et dispose tout pour l'assaut. Il croit devoir commencer d'abord par se porter sur la flotte Troyenne qui était à l'ancre au rivage du Tibre. Il s'efforce de l'incendier. Mais Cybelle avait obtenu de Jupiter que les navires construits avec les arbres de la forêt d'Ida qui lui était consacrée seraient changés à sa volonté en Nymphes de la mer. L'instant devenant très critique, la Déesse pour les sauver des flammes, opère la métamorphose. Les deux armées sont stupéfaites du phénomène ; Turnus seul s'en rejouit. Il ranime les soldats effrayés par le discours le plus martial ; et l'assaut du camp est remis au lendemain. Cependant on fait l'investissement de la place ; les corps divers de troupes s'avancent et se disposent. Les Troyens s'abstiennent de paroître dans la campagne ; et, d'après les ordres d'Énée, se renferment scrupuleusement dans leurs murs, déterminés à les bien défendre. La nuit arrive ; les sentinelles des assiégeans sont placées, les factions établies, les feux allumés. Les soldats Latins et Rutules, jugeant n'avoir aucune sortie à craindre de la part des assiégés, se livrent au jeu et au vin, et se laissent enfin surprendre au sommeil. Les généraux Troyens veilloient, fort inquiets de l'attaque qu'allaient éclairer les premiers rayons du jour. Ils auraient bien voulu faire connoître à Énée leur situation, et presser son retour ; mais comment y parvenir, se trouvant enfermés par une armée nombreuse ? Pendant qu'ils délibéraient sur ce sujet, deux jeunes gens, Euryale et Nisus, se présentent, ils offrent de traverser le camp ennemi, et d'aller chercher leur général. La difficulté, les dangers de l'entreprise, rien ne les arrête ; ils attendent tout de leur courage, de l'obscurité de la nuit, et du peu de vigilance des assiégeans. On les admire ; on les loue ; on les anime. Ils sortent ; ils sont au milieu des Rutules. Tout dormoit. L'irréflexion et l'imprudence sont les compagnes ordinaires de la jeunesse. Comment résister à l'envie de servir son parti, et d'immoler en foule ses ennemis ? Ils s'offraient sans défense. Euryale et Nisus, n'écoutant donc que l'ardeur de leur age, perdent un temps précieux à faire un long massacre des guerriers assoupis qui se trouvaient sur leur route. Elle s'achève cependant sans accident ; et, déjà échappés du camp dangereux, ils semblaient sauvés, et débouchaient dans la campagne : ils tombent au milieu d'un corps de trois cents cavaliers que Volseens amenoit à Turnus. Euryale, Le plus jeune, et dès-lors le plus imprévoyant, (car Virgile observe toujours très fidèlement les nuances des âges), par un sentiment de vanité bien naturel, n'avait pu s'empêcher de s'emparer, parmi les dépouilles des victimes, du beau casque de Messape et de l'éclatant baudrier du roi Rhamnès. La nuit, près d'achever sa carrière, commençoit à devenir moins sombre ; une foible et incertaine clarté se réfléchit sur l'or et les diamans du baudrier et du casque, et laisse entrevoir des guerriers qui fuyoient. Arrêtez, s'écrie Volscens ! Qui êtes -vous ? Les Troyens, sans répondre, s'enfoncent dans un bois. Volscens le fait investir aussitôt. Nisus échappe ; il était déjà loin ; il regarde autour de lui : il n'aperçoit point Euryale. O douleur ! Il retourne soudain à sa recherche ; il rentre dans le bois, et en suit les détours. Un bruit extraordinaire de cavaliers et de chevaux le frappe tout à coup ; et bientôt il entend les cris de son ami qu'on venoit de saisir. Dans son désespoir, il lance deux javelots contre la troupe : deux cavaliers sont abattus. Volscens furieux s'élance sur Euryale pour venger leur mort. C'est moi, moi, s'écrie Nisus, se démasquant alors : je suis le seul coupable, et ne frappez que moi. Inutile prière ! Euryale est égorgé sous ses yeux. La fureur le transporte aussitôt ; il s'élance à travers l'escorte de Volscens ; se fait jour ; le joint, et l'immole, et tombe enfin, percé de coups, sur le corps de son ami. On les dépouille ; on leur coupe la tête ; et l'escadron rentre au camp Rutule, à la pointe du jour, avec le corps mort de son chef, dont il déploroit la perte. La désolation n'était pas moindre dans le camp, à l'aspect du massacre effroyable qu'y avaient fait les deux Troyens. Cependant, Turnus fait avancer son armée, et commande l'assaut. Les têtes de Nisus et d'Euryale étaient portées en avant sur des piques. Les Troyens du haut de leurs murs les reconnoissent. La fatale nouvelle a bientôt rempli toute la ville. La mère d'Euryale ne tarde pas à l'apprendre : désespérée, elle court sur les remparts ; elle aperçoit son fils : sa douleur s'exhale en plaintes lamentables ; et cette scène termine, d'une manière déchirante, cette intéressante et tragique histoire. L'assaut général se donne. Tout l'art connu des anciens pour l'attaque et la défense des places est ici développé et décrit avec tout le feu et tout le talent de Virgile. Aux grands effets sont entremêlés les détails les plus piquans et les plus variés. Turnus lance contre une tour de bois un trait garni de matières combustibles : la flamme gagne la charpente, embrâse la tour, qui s'écroule avec fracas, entraînant tous les Troyens qui la remplissoient, et qui tombent écrasés sous les débris. Deux seulement se sauvent de la ruine : l'un est bientôt accablé par le nombre des assiégeans ; l'autre leur échappe par la vitesse de la course. Il regagnoit déjà les remparts, et atteignoit les mains que lui tendaient les assiégés ; Turnus l'arrête, le saisit par les jambes, et l'entraîne avec un pan de mur. Son beau-frère Numanus insultoit ailleurs aux Troyens, et les traitoit de femmes. Le jeune Ascagne est indigné ; il tend son arc, décoche sa flèche, et abat l'insolent ennemi. Apollon lui-même du haut des airs applaudit au vainqueur. Deux énormes Troyens, Pandarus et Bitie, à qui la garde d'une porte était confiée, l'ouvrent et appellent les Rutules. Ceux-ci se précipitent pour entrer ; mais bientôt ils y trouvent la mort, et sont forcés à se retirer avec beaucoup de perte. Turnus vole à leur secours, et poursuit à son tour les assiégés combattant au dehors. Bitie, l'un des gardiens de la porte, est immolé par lui. Pandarus alors veut fermer la porte. Un gros corps de Troyens chassés par le roi Rusule, se hâte de rentrer : Pandarus le reçoit, et la porte est fermée ; mais il enferme dans le camp Turnus qu'il n'avait pas aperçu. Aussitôt, pour venger la mort de son frère Bitie, il l'attaque, et lance au Monarque une terrible javeline ; mais il ne l'atteint point : Turnus le joint au même instant et lui fend la tête en deux avec son épée. Il poursuit ses exploits, et fait, quoique captif, un grand carnage de ses ennemis ; mais enfin, accablé par le nombre, il est forcé de céder : il recule lentement et pas à pas vers le Tibre, qui d'un côté ceignoit et défendoit la ville. Arrivé sur les bords du fleuve, il se précipite, tout armé, dans ses flots, se sauve à la nage, et regagne son armée.
(IX-1) Ce n'est point tout encore : au fond de l'Etrurie / Il cherche à rassembler des braves de Lydie. On a vu dans le Livre précédent qu'une colonie de Lydiens avait fondé la ville d'Agille en Toscane. Il est possible que leurs enfans eussent conservé le nom de leur ancienne patrie, et qu'on les distinguât encore des autres Toscans, par le nom de Lydiens. Qu'on n'aille pas m'accuser d'une grossière erreur en géographie, comme si j'avois placé la Lydie en Etrurie ! Virgile dit lui-même : Lydotumque manum, collectos armat agrestes.
(IX-2) On l'a cru de tout temps ; et ce fait mémorable / A laissé jusqu'à nous un souvenir durable. Virgile était trop judicieux pour ne pas sentir que cette métamorphose des vaisseaux en Nymphes pourroit paroître étrange à beaucoup de ses lecteurs, et qu'elle trouveroit bien des incredules. II a donc cherché à l'autoriser et du témoignage des Muses qu'il invoque à cet effet, et de l'ancienne tradition qui en avait conservé la mémoire. Il ne falloit rien moins qu'une croyance très accréditée parmi le peuple, pour faire passer une fable aussi invraisemblable. Or, de graves historiens, et, entre autres, Denis. d'Halicarnasse, ont rapporté ce fait. On ne peut donc pas en attribuer l'invention à notre poète, ni lui en faire un reproche. Il pourroit répondre dans ce cas, pour sa justification, que le navire Argo avait bien été transformé en constellation, et qu'il y a moins loin d'un vaisseau flottant sur l'onde à une Nymphe nageant dans l'onde, que d'un vaisseau à une étoile. Ce n'est donc pas sur la fiction que je chicanerois Virgile, si de cette fiction il résultoit de grands effets. Mais celle-ci ne sert en rien, ne contribue en rien à la marche du poëme, et ne présente même rien de bien piquant en poésie. Voilà son plus grand tort.
(IX-3) D'une rouge clarté tout le ciel se colore : / Un nuage de feu du côté de l'aurore, / Paroît, s'accroît, s'élève et traverse les airs. Le mont Ida d'où ce nuage est censé partir est à l'orient de l'embouchure du Tibre. Ce n'est donc pas sans raison que Virgile a mis, Visus ab aurora cælum transcurrere nimbus. Idaique chori.
(IX-4) Nos brandons et nos traits deviennent superflus ; / Mon projet est rempli : leurs vaisseaux ne sont plus. Le discours que Virgile met ici dans la bouche de Turnus est la plus forte critique de son histoire des Nymphes. En effet, que pouvoit désirer de plus le roi Rutule que de détruire la flotte Troyenne ? Hé bien ! elle se trouve anéantie sans qu'il lui en ait coûté ni peine ni soldats. Tout ce qu'il dit à cet égard est aussi vrai que bien raisonné. En général, ce discours est un chef-d'oeuvre d'éloquence tant pour le fond que pour la forme, et l'on y trouve tout le ton et tout le caractère du vrai brave. C'est la première fois que Turnus paroît et agit en grand théâtre. A la manière dont il harangue son armée, on peut juger comment il va la conduire, et comment il se conduira lui-même. Avec quel art Virgile sait préparer les événemens et comme un pareil début dispose à l'attente des grands exploits de ce prince, qui vont remplir toute la fin de ce chant.
(IX-5) Var. Ont- ils sauvé les murs qu'avait bâti Neptune ? On sait que Neptune et Apollon avaient construit les remparts de Pergame, à la prière de Laomedon qui ne remplit point envers eux ses promesses. Ces Dieux s'en vengèrent. Hercule prit la défense de Laomédon, ou plutôt d'Hésione sa fille, qui devait être dévorée par un monstre marin envoyé par Neptune. Mais, ayant été lui-même trahi par ce roi qui lui manqua de foi, il attaqua Troie, la détruisit, immola Laomédon, et enleva Hésione qu'il céda à son ami Telamon, qui en fit son épouse.
(IX-6) Et dès l'aube demain je vous mène à l'assaut. Le texte dit seulement pugnam sperate parati, tenez-vous prêts au combat. J'ai cru devoir spécifier le temps, dès l'aube, et l'espèce de combat, l'assaut ; et j'ai mis le général en action, je vous mène. Il y a, ce me semble, en tout cela plus de vivacité, et surtout plus de vérité martiale. Il est si rare d'avoir de l'avantage sur Virgile qu'il est bon quelquefois de le faire remarquer.
(IX-7) Douze officiers choisis, ayant chacun sous eux / Cent vingt hommes d'élite, investissent la place. Il y a dans le latin quatorze officiers, bis septem Rutuli, suivis chacun de cent hommes, ast illos centum quemque sequuntur. Je n'ai mis que douze officiers ; mais j'ai donné cent vingt hommes à chacun ce qui complète, et même surpasse le nombre de quatorze cents que comporte le texte. Un pareil changement ne peut pas être regardé comme une altération.
(IX-8) Ils entassent des traits à la voix de Ménesthe. Ménesthe descendoit d'Assaraque, de même qu'Énée, et devait être ainsi son assez proche parent. il n'est donc pas étonnant qu'en son absense Énée l'eût nommé commandant : sa haute naissance, jointe à son courage, le rendoit recommandable aux Troyens.
(IX-9) De ta sensible mère ayons aussi pitié. La mère d'Euryale devant jouer un grand rôle dans cet épisode, il était important d'établir d'abord son caractère profond de sensibilité et d'attachement pour son fils, qui va devenir le principe du vif intérêt qu'elle inspirera ; et c'est ce que Virgile a très heureusement exécuté en faisant retracer, par Nisus à Euryale, tous les sacrifices de sa mère, et tous les dangers qu'elle avait bravés pour le suivre, et sa constance à ne jamais se séparer de lui. On prévoit dès lors combien l'éloignement et la perte d'un fils si cher devront déchirer son âme. Quelle délicatesse dans le motif employé par Nisus pour ne pas emmener avec lui son ami dans sa périlleuse entreprise. Il craindroit d'affliger trop péniblement le cœur d'une tendre mère. O Virgile ! ce n'est pas dans votre esprit seul que vous avez trouvé ces nuances et ces affections si fines et si touchantes ; vous les avez puisées assurément dans le cœur le plus sensiblement organisé par la nature.
(IX-10) Trouvez-en dans vos coeurs la juste récompense : / C'est la plus belle, amis, que le ciel nous dispense. Nous avons déjà fait remarquer dans le discours préliminaire cette grande et sublime leçon que le brave Aléthes, que ce vieux guerrier donne à ces deux jeunes Troyens, Euryale et Nisus ; et nous aimons à nous y arrêter encore. Quelle profondeur de morale chevaleresque dans ce seul trait ! C'est la plus belle, amis, que le Ciel nous dispense. Le prix de nos actions est donc dans notre cœur ; et comme le crime y trouve les remords vengeurs, ces plus grands des supplices, la vertu y rencontre et y goûte la première des récompenses, l'intime satisfaction d'avoir bien fait. On doit donc moins s'efforcer encore à mériter les éloges des hommes qui souvent se trompent, et que l'on trompe quelquefois, que ceux de son propre cœur que l'on ne peut tromper, et qui ne s'abuse jamais. Voilà ce que les pères et les maîtres ne devraient jamais cesser d'inculquer et de graver dans l'âme de leurs enfans et de leurs élèves.
(IX-11) Et deux trépieds d'airain parfaitement semblables, / A Dodone sculptés, dans leur forme admirables. Les vases et les trépieds d'airain de Dodone étaient fort recherchés chez les anciens. Virgile ne spécifie point si ceux dont il est ici question avaient été travaillés dans cette ville de l'Epire : mais j'ai cru pouvoir le supposer avec quelque fondement. Il est fort vraisemblable, en effet, qu'ils faisaient partie des présens qu'Énée reçut d'Hélénus, à son départ de Buthrot, comme on le voit au troisième Livre : Stipatque carinis ingens argentum Dodonaeosque lebetas.
(IX-12) Mon tendre cœur, vaincu par sa douleur amère, / Ne résisteroit point aux larmes d'une mère. Voilà un de ces traits de sentiment vraiment antique, et qui va jusqu'à l'âme. Voilà le véritable langage de la nature non altérée par un spécieux charlatanisme de courage. Dans un siècle philosophe, un auteur philosophe auroit cru relever beaucoup son héros en lui donnant une âme ferme et supérieure à toutes les affections filiales : car la philosophie, j'entends la moderne, quoiqu'en parlant toujours de la Nature, n'a travaillé et réussi qu'à en étouffer les sentimens. Mais Virgile, dont la philosophie était dans le cœur, et non dans la tête, a jugé au contraire que cette foiblesse d'Euryale, commandée par l'attachement à sa mère, ne pouvoit que le rendre plus aimable et plus intéressant, et faire même mieux ressortir son intrépidité : il ne s'est pas trompé. Tous ses lecteurs ont partagé l'émotion des chefs Troyens, aussi bons juges en sentiment qu'en bravoure. Les chefs émus pleuraient entendant Euryale : / Cet exemple touchant de vertu filiale / Les pénètre ; et, saisi jusqu'au fond de son cœur, / Ascagne y sent frémir le sentiment vainqueur.
(IX-13) Et de casque Aléthès avec lui fait l'échange. Dans les beaux temps de la chevalerie, l'échange des armes entre les anciens preux était la plus grande marque d'estime et d'amitié qu'ils pouvaient se donner. C'est ainsi que se cimentaient ces fraternités d'armes si célèbres, et qui ont enfanté tant de belles actions. En recevant les armes d'un brave, on contractoit l'engagement de ne point les laisser souiller, et même d'en augmenter la gloire. Ces idées ont dû se présenter naturellement aux guerriers des temps héroïques. Aussi ces exemples d'échange d'armes sont-ils très fréquens dans l'antiquité. On en voit une foule dans Homère. Virgile ne pouvoit mieux faire que de les consacrer de son côté.
(IX-14) Il se trouve porté dans les champs Laurentins, / Que depuis, du nom d'Albe, on a nommés Albains. Je n'ai pas cru devoir rendre ici ce vers, Tum rex stabula alta Latinus habebat : le roi Latinus avait en cet endroit de nombreux haras ; et peut - être aurois-je dû supprimer aussi celui qui dit que ces champs avaient été, du nom d'Albe, nommés Albains, Des détails aussi peu importans ne font que refroidir l'action, et nuisent à l'intérêt. Dans un pareil moment, tout ce qui distrait l'attention est un hors-d'oeuvre déplacé. Semper ad eventum festina, est un principe essentiel dont Virgile s'est écarté ici par inadvertance sans doute : car personne, mieux que lui ne l'a connu et pratiqué.
(IX-15) Pour sauver son ami, que tenter et que faire ? Depuis que ma traduction est finie, j'ai jeté quelque coup d'oeil sur les poètes qui m'avaient devancé ; et j'ai trouvé le vers ci dessus dans Segrais, ainsi que quelques autres. Tout mon étonnement a été de n'en pas rencontrer davantage ; car, suivant moi, il y a des choses qui ne peuvent se rendre de deux manières différentes. Quoi qu'il en soit, je n'ai voulu rien emprunter ni ravir à personne. J'aurois pu fouiller dans tous les anciens traducteurs en vers de Virgile, et en tirer peut-être quelques perles, et m'excuser à cet égard, comme disoit d'Ennius Virgile, à qui on reprochoit plusieurs larcins qu'il lui avait faits, j'ai pris une perle dans le fumier d'Ennius, Ennii de stercore gemmam. Mais j'ai pensé qu'un grand ouvrage de poésie ne se composoit pas de quelques beaux vers de plus ou de moins ; et que, dans une traduction de Virgile surtout, l'essentiel à saisir, et qu'on ne peut voler à personne, c'est cette marche franche, cette manière libre, ce mouvement vrai, ces tournures aisées, ces heureuses dispositions de scènes, enfin ce bel enchaînement de l'original. Or, outre que le pillage et la maraude ne m'ont jamais plû, je suis persuadé que, quelques heureux qu'eussent pu être les larcins, la difficulté de les enchasser m'eût fait perdre beaucoup plus que je n'aurois gagné, et manquer surtout aux conditions ci-dessus, qui sont les points importans. Je n'ai donc voulu lire aucune traduction en vers ; et si j'ai consulté quelquefois, pour le sens, quelques traductions en prose, je me suis vite empressé de les oublier. Je ne voulois être gêné en rien dans ma manière de sentir et d'exprimer. Pour être même plus indépendant, j'ai voulu écarter jusqu'à tout texte latin. J'ai donc appris toute l'Enéide par cœur, et je l'ai traduite, presque toute entière, de mémoire. C'est l'obligation que je me suis imposée d'apprendre ainsi tant de vers, qui m'a le plus coûté, ou plutôt c'est la seule chose qui m'ait coûté, car la traduction n'a été pour moi qu'un plaisir, et même qu'un plaisir facile. Si l'on y trouve de l'aisance, une narration naturelle et rapide, des transitions heureuses, tous les objets enfin bien à leur place, et dans leur vrai jour ; si rien n'y paraît gauche, obscur, entortillé et guindé ; si tout s'y fait lire sans fatigue, et avec une partie de l'attrait et de l'intérêt qu'inspire l'original, c'est à la méthode que j'ai adoptée, et dont je viens de rendre compte, que j'en aurai été redevable. Je l'avois déjà suivie pour ma traduction d'Horace ; et peut-être alors ne m'avait-elle pas mal servi.
(IX-16) Faites moi disperser cette troupe barbare ; / Et qu'aucun de mes coups ne se perde et s'égare ! On ne peut nier que cette invocation à Diane ne soit un peu longue dans l'original comme dans la traduction, et c'est un véritable défaut ; car, dans l'impatience où l'on est de savoir si Nisus pourra délivrer Euryale, tout ce qui retarde l'événement contrarie et déplaît On ne s'inquiète pas de savoir si Hirtacus a fait beaucoup d'offrandes sur les autels de la Déesse, ni si son fils Nisus lui même a abattu beaucoup de cerfs dont il lui ait consacré les bois. Il ne s'agit point de cela : ces motifs sont très bons pour toucher la Déesse ; mais ils ne satisfont pas l'impatience du lecteur. Euryale sera-t-il sauvé ? Voilà ce que l'on attend. On croit donc que la prière, soit latine, soit française, feroit bien plus d'effet si l'on en supprimoit ces détails superfius, et si elle se bornoit dans le texte à ces vers : Tu Dea, tu prasens nostro succurre labori ; / Hunc sine me turbare globum et rege tela per aures, et dans le français à ceux- ci : Honneur du ciel, dit-il, Déesse des forêts, / Daignez me secourir, et dirigez mes traits : / Faites-moi disperser cette troupe barbare ; E/ t qu'aucun de mes coups ne se perde et s'égare !
(IX-17) Le guerrier tombe et roule en des fleuves sanglans. Le latin offre ici un de ces jeux de mots antythétiques, qu'on a justement reprochés à la moderne Italie : Volvitur ille vomens calidum de pectore flumen frigidus. Ce rapprochement de calidum et de frigidus est digne de Lucain, et non de Virgile, à qui ce faux bel esprit est fort étranger : il n'y en a peut-être pas trois exemples dans tout son Poème.
(IX-18) Ah ! si de quelque faute Euryale est coupable, / C'est d'avoir trop aimé son Nisus misérable ! Il m'a paru nécessaire de faire connoître ici aux cavaliers de Volscens les noms des deux Troyens, qu'ils ne pouvaient pas deviner. La manière que j'ai employée semblera, je crois, assez heureuse et naturelle. On doit être étonné que ce point ait échappé au judicieux Virgile. En effet, comment peut-il dire, quelques vers plus bas, que les Rutules portent au haut de deux piques les têtes d'Euryale et de Nisus, ne les ayant point nommés : Quin ipsa arrectis, visu miserabile in hastis praefigunt capita, et multo clamore sequuntur EURYALI et NISI. Dans ce cas, il devait dire seulement les deux têtes Troyennes.
(IX-19) O généreux Troyens, l'un à l'autre si chers, / Si Phébus accorda quelque empire à mes vers, / Vos noms, toujours unis, vivront dans tous les âges ! Jamais prophétie n'a été mieux accomplie. Les noms d'Euryale et de Nisus sont sûrs de ne périr jamais. O modeste Virgile, vous paroissiez douter de la puissance de vos vers ! Eh ! quel garants plus sûrs de l'immortalité !
(IX-20) Var. D'Euryale et Nisus, sur des piques montées, / Les têtes s'avançaient en triomphe portées ; / Trophée horrible, hélas ! suivi d'horribles cris ! L'affreuse scène, mise ici sous les yeux, a été si souvent répétée de nos jours dans notre malheureuse patrie, qu'il n'est presque personne qui ne puisse juger si Virgile en a bien rendu l'épouvantable énergie, par l'expression de ces cris effrénés qui accompagnent les têtes ambulantes. Quelle vérité dans ce trait, multo clamore sequuntur, qui peint si parfaitement la multitude toujours la même dans tous les temps et dans tous les lieux ! On ose croire que ce trophée horrible, que ces horribles cris, et surtout ce mot horrible placé deux fois dans le même vers, ne rendent pas la copie inférieure à l'original.
(IX-21) La navette en sa main demeure suspendue. Virgile a imité en cet endroit la situation d'Andromaque, lorsqu'elle aperçoit le corps sanglant et déchiré du malheureux Hector. Dans Homère, c'est une épouse désespérée. Ici, c'est une mère : le tableau de Virgile a quelque chose de plus déchirant encore et de plus pathétique ; car ce poète embellit tout ce qu'il copie. Dans les deux femmes, c'est la même navette qui tombe de leurs mains ; ce sont les mêmes cris de douleur ; elles rappellent toutes deux ces robes qu'elles travaillaient, l'une pour un époux, l'autre pour un fils, et qui ne pourront plus leur servir. Et ce trait, minutieux en apparence, est une de ces beautés antiques qui touche et va droit à l'âme, Toutes deux (car la religion se mêle toujours au sentiment de la vraie douleur) se désolent surtout de ce que celui qu'elles regretent, va rester privé de sépulture. Mais dans le poète Latin il n'y a pas un mot d'oiseux ; tout pénètre et déchire. Le désespoir est gradué jusqu'à ce vœu si naturel pour une mère qui a perdu son unique fils, de devenir le but de tous les traits ennemis ou plutôt d'être précipitée par Jupiter dans le fond des enfers. Virgile s'arrête là. Homère au contraire se perd dans de longs détails sur ce que deviendra Astyanax : ce qui refroidit beaucoup le lecteur et l'intérêt.
(IX-22) Par l'ordre de Séreste et d'lule pleurant, / Idée et Phalactor l'enlèvent défaillante, / Et jusqu'en sa maison la reportent mourante. Le texte dit, par l'ordre d'Ilionée, Ilionei monitu. J'ai cru pou voir lui substituer Séreste qui, étant un des généraux en chef, avait plus de droits qu'Ilionée encore pour donner des ordres : je me suis permis de changer aussi le nom d'Actor en celui de Phalactor. De pareilles licences sont les moindres je crois, qu'on puisse accorder à un traducteur. On ne le blâmera probablement pas d'avoir ajouté que cette malheureuse mère est enlevée défaillante, et que dans sa maison on la reporte mourante. Ces derniers coups de pinceau achèvent de rendre sa triste situation, et devenaient nécessaires pour compléter le tableau.
(IX-23) C'est ainsi que l'oiseau, ministre du tonnerre. Nous avons, pour désigner l'aigle, emprunté cette belle expression de Ministre du Tonnerre à l'ami de Virgile, au sublime Horace dont l'une des plus belles Odes (v. le 4º Liv.) commence par ce vers, Qualem ministrum fulminis alitem. Le traducteur de ces deux Poëtes a pu regarder sans doute leurs trésors comme un patrimoine commun, et chercher à en enrichir tantôt l'un et tantôt l'autre.
(IX-24) Dans un bois du Dieu Mars, ce jeune téméraire / Avait été nourri ; ne respiroit que guerre. Le texte ajoute qu'il avait été nourri sur les rives du fleuve Simèthe, près de l'autel du bon et clément Palicus. Ces détails ne m'ont pas paru très d'accord avec ce qui précède. Le paisible Dieu Palicus, d'ailleurs peu connu, contraste un peu trop avec Mars. J'ai donc cru qu'il falloit se borner à dire que ce bouillant guerrier avait été nourri dans un bois du Dieu de la guerre.
(IX-25) Tels, on voit près du lit de l'Eridan rapide, / Ou sur les bords rians de l'Athésis limpide, / Deux hauts chênes, battus des vents impétueux, / Balancer dans les airs leurs fronts majestueux ; Tels, etc. C'est avec bien de la raison que Virgile a désigné l'Athésis, aujourd'hui l'Adige, par l'épithète amœnum. Ses bords, en effet, sont charmans : mais j'ai cru devoir y joindre un caractère qui lui est propre encore. C'est celui de la limpidité. Ses eaux, ainsi que celles de toutes les rivières qui descendent des Hautes-Alpes pour tomber dans le Pô, du Tésin, de l'Adda, de l'Oglio, etc., sont d'une transparence singulière.
Pandarus et Bitie dont le rôle est ici très saillant sont calqués sur Polypoetes et Léontée qui, dans le douzième Livre de l'Iliade flanquent et défendent une des portes du camp des Grecs qu'ils avaient ouverte de même : mais la copie l'emporte sur l'original, comme il arrive ordinairement à Virgile. La scène de la porte, poussée par Pandarus qui renferme ainsi Turnus dans le camp Troyen, est d'un grand intérêt et de l'invention du disciple dont le talent presque toujours ajoute aux heureuses conceptions de son maître.
(IX-26) Mais junon la détourne, et le trait vacillant / Frappe avec bruit la porte, y reste et s'y balance. On a remarqué dans le deuxième Livre la vibration de la javeline lancée par Laocoon dans les flancs du cheval de bois, parfaitement rendue en latin par le stetit illa tremens et non moins heureusement peut- être en français par cet hémistiche, elle y reste en tremblant. L'effet de l'énorme javeline de Pandarus devant être le même en s'attachant à la porte, nous avons cru que, malgré l'omission de Virgile à cet égard, il était bon de l'exprimer. Car la poésie épique vit de détails descriptifs et bien saisis : mais nous avons employé ici une tournure différente.
(IX-27) Il ne respire plus : son souffle embarrassé / Gêne les mouvemens de son corps harassé. Cette situation de Turnus est absolument semblable à celle d'Ajax épuisé à force de combattre, dans le seizième Livre de l'Iliade. Virgile a traduit et copié Homère exactement ; mais sa copie est celle d'un grand maître : la manière dont Turnus échappe du camp Troyen, en se jetant tout armé dans le Tibre, lui appartient toute entière, et est du plus grand effet. On ne pouvoit pas terminer plus héroïquement un chant tout héroïque.
NOTES DU LIVRE X
(X-0) Sommaire du dixième livre – L'action prend dans ce Chant un essor rapide : le Héros, qui depuis longtemps ne s'était pas montré, revient occuper brillamment la scène : elle mérite l'attention du Ciel même. Ce Livre s'ouvre par un grand conseil des Dieux qu'assemble Jupiter. Le maître de l'Olympe commence par se plaindre de la division qui règne entre les habitans de la cour céleste, et de cette guerre générale qu'ils ont allumée dans l'Italie. Vénus profite de cette ouverture pour intéresser son père en faveur des Troyens, et exhaler un peu sa bile contre Junon, l'auteur de toutes leurs traverses. La reine des cieux ne peut contenir son indignation : elle l'exprime avec toute l'amertume et la causticité de son caractère, et emploie fréquemment une sanglante ironie, genre analogue à l'esprit des femmes iritées ; car Virgile sait donner à tous ses personnages le ton et le langage propres ; et les moeurs des Déesses ne diffèrent pas beaucoup, comme l'on sait, de celles des mortelles. Le souverain des cieux dissout l'assemblée, en annonçant qu'il ne protégera pas un peuple plus que l'autre, et il recommande aux Dieux la même impartialité. Cependant, Turnus poursuit le siège avec vigueur. Pendant ce temps, Énée sillonnoit les mers, tête de quarante vaisseaux qui portaient l'armée Etrurienne, dont il avait été élu général. La description des navires, et le dénombrement des guerriers qui les montoient, ont fourni à Virgile plusieurs tableaux heureux, et l'occasion d'enrichir son Ouvrage de détails topographiques intéressans sur la partie septentrionale de l'Italie. Ce trajet de la flotte Toscane, favorisée des vents, est rapide : le Héros paroît à la vue de la ville assiégée, et se dispose aussitôt à opérer son débarquement. Tarchon, roi d'Etrurie, pour l'effectuer plus promptement, ordonne à toute sa division de forcer de rames, et d'enfoncer la côte. Son vaisseau, avant d'atteindre la rive, rencontre un écueil ; est soulevé par un roc ; balance suspendu ; puis de son poids se brise, et tombe à la mer avec tout l'équipage, que la vague, refoulant de la rive, emporte et rejette au loin. Comme tout cela est neuf et piquant ! et quel art dans la peinture ! Turnus aperçoit les vaisseaux de son rival ; il quitte aussitôt le siège, et se porte rapidement à sa rencontre pour s'opposer à son débarquement. Le combat s'engage. Énée fait des prodiges de valeur et enfonce les Latins. D'un autre côté, la troupe de Pallas est mise en fuite. Le jeune prince la rallie à la fin, et se signale par les plus brillans exploits. Le fils de Mézence, l'intrépide Lausus, ne se distinguoit pas moins dans l'armée Rutule. Ces deux guerriers, de même âge et de même ardeur, étaient sur le point de se mesurer ensemble. Juturne, soeur de Turnus, instruit son frère du danger de Lausus. Le Monarque à l'instant vole à son secours tous les rangs s'ouvrent devant son char ; il joint bientôt Pallas, et le menace ; et, sautant du char, se précipite vers lui. Pallas croit devoir le prévenir : il lui lance un trait, et le blesse ; mais légèrement. Turnus en darde un à son tour avec tant de force, que le bouclier et la cuirasse en sont percés, et que le fer s'enfonce dans le sein de Pallas. Ce malheureux guerrier l'en arrache ; mais il tombe expirant. Turnus remet son corps aux Arcadiens pour qu'ils le reportent à son père Evandre ; mais il le dépouille de son brillant baudrier, dont il se pare, sans prévoir combien cet ornement lui deviendra fatal. Énée apprend la mort de son jeune ami. Pour le venger, soudain il se met à la poursuite de Turnus ; il ne cherche, il n'appelle que lui ; mais il immole dans sa course une foule de guerriers qui se trouvent sur son passage. Junon, cependant, sachant tout le danger qui menace le Héros qu'elle protège, s'efforce de l'y soustraire : elle ne le pouvoit qu'en l'enlevant du champ de bataille, et lui faisant prendre la fuite. Jupiter s'en était ainsi expliqué. Elle descend donc sur un nuage au milieu des combattans ; elle en fait sortir un fantôme absolument semblable à Énée, et revêtu des mêmes armes en apparence. Ce fantôme provoque Turnus, qui lui répond par un trait. Le faux Énée prend alors la fuite. Turnus le suit ardemment. Un des vaisseaux Toscans qui avait opéré la descente, touchoit encore au rivage : le spectre s'y réfugie, et se précipite au fond. Son rival ne tarde pas à l'y chercher : il saute sur le bord. La Déesse coupe alors le cable, et suscite un vent impétueux qui emporte le navire au milieu des eaux ; puis le fantôme, aux yeux du Monarque pétrifié de stupeur, s'élève et s'évanouit dans les airs. Quelle situation ! quel coup de théâtre ! quelle heureuse invention ! quel admirable emploi du merveilleux ! Il n'est point de lecteur qui ne partage le douloureux désespoir de Turnus. Ce prince se croit déshonoré : on va dire qu'il a fui. Il se reproche la mort de tant de guerriers armés pour sa cause, et qu'il ne défend pas. Il se lamente, il se désole : il n'osera plus se remontrer dans Laurente, ni aux yeux de Lavinie. Il veut se percer de son épée ; il veut se jeter à la nage pour regagner, s'il est possible, le champ de bataille. Toujours Junon l'arrête ; elle pousse elle-même le vaisseau qui le porte, et le fait aborder promptement à Ardée, capitale de ses états. Pendant que cette scène se passoit, Mézence, au défaut de Turnus, soutenoit tout l'effort des Troyens et des Toscans réunis. Tout cédoit à son bras ; tout plioit sous ses coups. Énée accourt menaçant et terrible. Mézence l'attend d'un pied ferme et d'un air imperturbable, et lui darde sa javeline : elle glisse sur le bouclier divin, et va frapper un autre guerrier qu'elle renverse. Énée en échange lui envoie la sienne. Rien ne résiste à son impétuosité ; elle traverse le bouclier et la cuirasse, et s'arrête dans la cuisse du roi : Mézence tombe ; son vainqueur, l'épée à la main, se précipite sur lui pour l'achever. Lausus voit le danger de son père ; il s'élance audevant des coups ; les dérobe à Mézence ; donne le temps à ses officiers de l'enlever, et expire à la fin victime de son généreux dévouement. Énée, qu'un excès de fureur guerrière avait emporté, n'a pas plutôt vu tomber sous ses yeux ce noble martyr de l'amour filial, qu'il se reproche amèrement sa mort : il lui adresse un discours touchant, et remet son corps à sa troupe désolée. Mézence cependant avait été porté au bord du Tibre, et lavoit avec l'eau du fleuve sa blessure profonde. A tout moment il demandoit Lausus, et trembloit pour sa vie. Il entend des cris douloureux : il ne doute plus alors de la perte de son fils, et tombe évanoui. On approche le corps de Lausus. Le malheureux père reprend ses sens, reconnoît son fils, voit sa blessure horrible, reste longtemps sur son sein abîmé dans sa douleur, et donne enfin un libre cours à son désespoir ; puis se faisant amener son cheval, il lui parle : il l'excite à servir sa vengeance ; et, se chargeant de javelots, malgré le mal de sa blessure, il vole à la recherche de son ennemi, et joint bientôt Énée. Dans le désordre de sa fureur, il l'accable de traits en courant autour de lui. Le héros Troyen pare tous les coups. et lance enfin une javeline droit au front du coursier de son rival : l'animal se cabre et se renverse sur son maître. Énée accourt à l'instant et immole Mézence. Et ce Chant terminé par le spectacle de ce que la tendresse filiale et l'amour paternel peuvent offrir de plus héroïque, laisse le spectateur indécis qui il doit admirer davantage, ou du fils qui s'expose à une mort certaine pour sauver son père, ou du père qui brave la douleur la plus cuisante, et sacrifie sa vie pour venger son fils et ne lui point survivre. Le Livre précédent avait présenté le triomphe sublime de l'amitié : celui- ci est consacré au triomphe, encore plus beau peut - être, des sentimens de la nature.
(X-1) De la ville d'Arpos laissérez-vous Tidyde / Me venir assaillir de sa lance perfide ? / Et pourrez -vous souffrir que le bras d'un mortel / Sur votre fille encor lance un fer criminel ? Vénus étant accourue au secours de son fils Énée que Diomède avait renversé du choc d'une énorme pierre qu'il lui avait lancée, fut par lui blessée d'un javelot à la main. (v. le 5º. Liv. de l'Iliade). Comme on avait envoyé des ambassadeurs au fils de Tydée, à sa nouvelle ville d'Arpos, pour l'engager à entrer dans la ligue contre les Troyens, la Déesse avait grand intérêt à l'empêcher ; et voilà pourquoi elle rappelle à Jupiter les outrages sanglans qu'elle a reçus de ce guerrier impitoyable, aux campagnes de Troie, et prie son père de ne pas souffrir qu'il vienne l'assaillir de nouveau de sa lance dans les champs du Latium. Il y a beaucoup d'adresse dans cette réflexion.
(X-2) Et son Iris, toujours en mouvement pour nuire. Vénus fait allusion ici aux divers messages d'Iris, dépêchée par Junon du ciel sur la terre. On a vu, dans le 5e Livre, qu'Iris avait pris la figure de Béroé, pour déterminer les femmes Troyennes à incendier la flotte : et elle n'y avait que trop bien réussi. C'est elle qui, dans le Chant précédent, avait pressé Turnus de se mettre en campagne, et de donner l'assaut à la ville d'Énée, pendant son absence. On pouvoit donc bien dire qu'elle était toujours en mouvement pour nuire.
(X-3) Vous avez bien soustrait Énée au fer des Grecs ; / Et, n'offrant à leurs yeux qu'une trompeuse image, / Lassé de Diomède et le bras et la rage. Ce n'est pas Vénus, à la stricte rigueur, qui avait produit le fantôme d'Énée, qui trompa Tidyde et les Grecs. C'est Apollon qui, à sa prière, couvrit d'abord son fils d'un nuage, puis en fit paroître le simulacre imposteur, comme on peut le voir dans le 5e Livre de l'Iliade : mais il suffit que Cythérée y fût intéressée, pour que Junon lui attribue cette ruse. On verra, dans la suite de ce Chant, quel parti Virgile a tiré de cette fiction d'Homère, et quelle scène piquante amènera le nouveau fantôme d'Énée, supposé par Junon et mis en action par celle qui reprochoit si bien à sa rivale d'avoir abusé les Grecs par une fausse apparence.
(X-4) Vous m'accusez bien tard de si justes revers, / Et pouviez m'épargner vos reproches amers. Comme ce ton ironique et aigre est bien placé dans la bouche de Junon ! Combien ce discours est analogue à la trempe de son âme ! Avec quel art Virgile sait soutenir les caractères, depuis le commencement jusqu'à la fin, suivant le précepte de son ami, Servetur ad imum qualis ab incepto processerit !
(X-5) Quoi qu'il en soit, j'observe un parfait équilibre: / Imitez mon exemple ; et laissons le Sort libre. Si l'on doit juger des effets par les causes et les moyens, on devait s'attendre ici à un grand résultat. Jupiter a convoqué dans l'Olympe un conseil général des Dieux : tous s'y sont rendus : le Maître Suprême se plaint de la guerre suscitée en Italie, malgré sa défense. Deux Déesses seulement, Vénus et Junon parlent avec ce ton de sarcasme très naturel à des femmes aigries l'une contre l'autre. Voilà à quoi se bornent les délibérations d'une aussi auguste assemblée ; et celui qui l'a réunie sans employer aucunement son autorité, finit par dire qu'il ne se mêlera en rien de cette guerre qui lui déplaît, et qu'elle continuera au gré du Sort, quelle qu'en puisse être l'issue. Le grand Dieu se décide ainsi à laisser courir les boules, pour me servir de termes moins pompeux. Assurément on ne reconnoît pas là le sage et judicieux Virgile. Il ne falloit pas tant d'étalage pour une pareille chûte, Jupiter, dans le texte, n'interdit pas même aux autres Dieux de s'entre-mêler dans cette guerre, leur ouvrage. Nous avons cru devoir le faire dans la traduction pour donner au moins quelque but et quelque dénouement à ce grand appareil ; et nous avons mis dans la bouche du Souverain Dieu cet ordre positif, Imitez mon exemple.
(X-6) Il dit; et jure alors par le Styx de Pluton, / Et les flots sulphureux du bouillant Phlégéton. Virgile répète ici, mot à mot, trois vers qui se trouvent en pareille circonstance dans le Chant précédent. Nous en avons varié la traduction. L'exemple de Virgile pouvoit nous autoriser à nous répéter de même ; mais nous avons usé rarement de cette licence ou de ce privilège.
(X-7) Telle brille dans l'or une perle enchassée. Virgile accumule en cet endroit plusieurs images ou comparaisons qui refroidissent infiniment l'action au milieu d'un combat plein de feu, et qui forment, à notre avis, des ornemens bien déplacés. Après avoir dit, au sujet de la tête brillante d'Ascagne, qu'elle ressembloit à une perle enchassée dans l'or, ce qui était plus que suffisant, il ajoute, telle qu'on la porte au cou ou dans les cheveux. Il la compare après à de l'ivoire entouré de buis ou de bois de Térébinthe. Cette prodigalité d'une fausse richesse, si commune dans Stace ou dans Claudien, est très rare chez Virgile dont le goût, ordinairement sûr, n'épuise jamais un sujet, et ne choisit que ce qui peut l'orner sans le surcharger. Nous avons élagué dans la traduction ce luxe poétique, trop voisin d'une véritable pauvreté, et exécuté ce que Virgile auroit fait sans doute, s'il avait eu le temps de retoucher son poëme, et d'y mettre cette perfection dont il avait une si haute idée, et dont il a donné tant d'exemples.
(X-8) Mille jeunes guerriers pleins d'intrépidité, / De Cosas et de Cluse ont quitté les murailles. Virgile, au septième Livre, dans le dénombrement des guerriers qui étaient venus renforcer l'armée des Latins et des Rutules, n'avait pu faire connoître que la partie méridionale de l'Italie. Le départ de la flotte Toscane lui donne lieu de s'étendre sur la partie septentrionale, et de déployer en cette occasion ses connoissances géographiques sur les lieux voisins de sa patrie, et qui devaient lui être plus chers.
(X-9) C'est ce Héros, Mantoue, & ville antique et chère ! / Qui te donna tes murs et le nom de sa mère. L'âme sensible de Virgile ne pouvoit pas manquer de s'épancher, en parlant de Mantoue, de la ville qui l'avait vu naître. Notre poète lui consacre donc en cette occasion un éloge qui part du cœur. Il relève à- la-fois son antiquité, Mantua dives avis et sa puissance, Quaternis ipsa caput populis. Douze peuples dans toi reconnoissent leur reine. Il est étonnant qu'il ne se soit pas étendu aussi sur sa charmante position, au milieu presque du joli lac qui porte son nom.
(X-10) Fils du Lac Bénacus au sein pur et limpide, / Mincius, fièrement couronné de roseaux, / Dans sa superbe nef les guidoit sur les eaux. Le lac Bénacus est aujourd'hui le lac de Garde, d'où sort le Mincio qui forme le lac de Mantoue, et se rend après dans le Pô. Il n'est donc pas étonnant que Virgile fasse Mincius fils de Bénacus. Il lui a conservé soigneusement l'attribut ordinaire des fleuves, la couronne de roseaux. En général, il a déployé un grand talent poétique dans la description de tous les guerriers, et surtout des vaisseaux qui les portoient. On reconnoît par-tout le grand peintre qui se plaît à former des tableaux frappans.
(X-11) Assiégé dans vos murs, à l'instant même Iule / Soutient tous les efforts du Volsque et du Rutule. Virgile, avec son jugement sain, ne pouvoit se dissimuler que la métamorphose des vaisseaux Troyens en Nymphes était un événement funeste pour Énée, puisqu'il le privoit de sa flotte. Il s'est efforcé en ce moment d'en tirer quelque parti qui lui fût utile. Il a donc fait venir au-devant d'Énée toute la troupe de ces Nymphes, autrefois ses navires, et il lui fait apprendre par Cymodoce, leur chef, la situation de sa ville, l'attaque qu'elle éprouve, la position des ennemis et des troupes qui venaient à son secours. Il en reçoit enfin le conseil d'attaquer Turnus dès l'aube du jour. En conséquence de cet avis important, après une prière éloquente à Cybelle, Énée dispose tout pour le débarquement et pour le combat, et prévient tous les guerriers qui le suivaient de se tenir prêts à livrer bataille. L'histoire des Nymphes n'est donc pas tout à fait étrangère à l'action du poëme : elle y sert en quelque sorte, et il ne falloit rien moins que le génie de Virgile, pour tirer quelque avantage d'une faute assez grave.
(X-12) La vague avec fracas refoulant de la plage, / L'écarte encore au loin, et chasse du rivage. Ce morceau descriptif du débarquement de la flotte de Tarcon et du naufrage de son navire est, à notre avis, un des plus neufs et des plus saillans de l'Enéide. Quelle énergie dans cette peinture ! Combien ce trait de la vague formée par le choc du vaisseau brisé et tombé à la mer qui, refoulant de la rive, rejette au loin les malheureux naufragés, est vrai et bien saisi ! Il prouve avec quel soin Virgile en tout observoit la Nature : et quel Poète pour la rendre !
(X-13) Sa mère n'était plus ; de ses flancs entr'ouverts / On l'arrache : l'acier par un effet divers, / Respecta son enfance, et tranche sa jeunesse. On pe peut trop admirer la fécondité du génie de Virgile, au sujet des guerriers qu'il met en scène. Des combats, et toujours des combats, des blessures et des morts ne tarderaient pas à fatiguer le Lecteur. Pour sauver cette monotomie et faire mieux discerner les combattans, notre Auteur ajoute presque toujours à leurs faits d'armes, quelque trait caractéristique, quelque anecdote piquante sur eux ou sur leur famille, qui diversifie la narration et occupe agréablement l'attention. La variété de toutes ces histoires, et l'art avec lequel elles sont présentées, prouvent autant la richesse de son imagination que la finesse de son goût. Ici, c'est Lychas qui avait dû le jour à l'opération Césarienne, même après la mort de sa mère, et qui dès-lors avait été consacré à Apollon, le Dieu de la médecine. Une découverte si précieuse pour l'humanité, si honorable pour l'art chirurgical, méritoit d'être célébrée par un poète tel que Virgile. Un autre motif encore pouvoit l'y déterminer. C'est à l'heureux essai de cette opération qu'un des membres de la famille Julienne avait été redevable de l'existence; et le surnom de César que depuis cette branche avait adopté, en dérivoit, ab alvo matris caesa.
(X-14) Laride, vos deux mains tombant sous son épée, / Redemandaient leurs bras ; et les doigts agités / Semblaient chercher encor les dards qu'ils ont quittés. Si l'on vouloit s'arrêter sur tous les traits ingénieux dont Virgile a semé le récit de ses combats, et qui, entre-mêlés aux beaux coups de lance et d'épée, sauvent l'aride uniformité de ces détails sanglans, et reposent agréablement le Lecteur, on ne finiroit point, et il faudroit citer sans cesse. Nous nous bornerons à faire remarquer ce qu'il a imaginé pour qu'on s'intéressât au sort des deux fils de Daucus. Il a représenté ces frères jumeaux si parfaitement semblables que leurs parens souvent les confondaient ensemble, et de ces méprises fréquentes éprouvaient chaque fois d'agréables surprises. Puis de cette ressemblance, il passe au contraste effroyable que l'épée de Pallas a mís entre eux. Quel art dans toutes ces peintures ! Comme il a su animer encore les doigts de ces mains séparées de leurs bras ! Ils semblaient dans leur agitation chercher leurs dards accoutumés. Le Tasse qui a imité et traduit tant de beaux endroits de Virgile, n'a pas cru devoir oublier celui-ci qu'il a parfaitement rendu, et il en a enrichi son poëme.
(X-15) Var. De cet ardent succès le pasteur est charmé, / Et contemple en vainqueur ce théâtre enfilammé ; / Pallas ainsi triomphe et pétille de joie / Quand il revoit sa troupe, accourant sur sa voie, / Revenir à la charge, et d'un pas raffermi / En bataillons épais attaquer l'ennemi. Je me suis bien gardé de rendre le sedens du texte, qui augmente encore le peu de justesse reproché, non sans fondement, à cette comparaison du moins en quelque partie ; et, par cette raison, je l'ai présentée dans la traduction, sous la forme d'une similitude qui n'exige peut-être pas des rapports aussi exacts dans la totalité. Rien ne ressemble moins au valeureux Pallas, toujours en mouvement, que ce berger peint par Virgile, si tranquillement assis.
(X-16) Pour soustraire Halésus aux dangers de la guerre, / Organe des Destins, son vénérable père / L'avait dans les forêts caché soigneusement. Il y avait dans l'armée Rutule deux guerriers distingués, du nom d'Halésus. Celui dont il s'agit ici et qui périt sous les coups de Pallas, ne doit pas être confondu avec l'Halésus, fils d'Agamemnon, qu'on voit figurer, au septième Livre, dans le dénombrement des divers chefs.
(X-17) Destinés à périr par des coups moins égaux, / Le Sort les réservoit à de plus grands rivaux. C'est un grand art de la part de Virgile de n'avoir point fait combattre Pallas contre Lausus. S'il l'eût fait, on n'eût su pour qui former des voeux; car ils inspirent et méritent tous les deux un égal intérêt. Il ne seroit résulté d'une pareille lutte qu'un sentiment pénible, et de mécontentement contre le vainqueur de l'un ou de l'autre. Virgile a su tirer un bien autre parti de ces deux braves guerriers. Au lieu d'un seul combat qu'il y auroit eu s'ils se fussent mesurés ensemble, en les adressant aux deux principaux Héros de son Poème, et les faisant tomber sous leurs coups, il a formé deux scènes les plus pathetiques, ou plutôt deux drames du plus grand tragique. Il n'est personne qui ne frémisse en voyant ces deux jeunes athlères, trop foibles encore, s'avancer dans le champ de bataille au-devant des terribles champions qui les menacent. Quels regrets ne donne-t-on pas à leur mort ! Combien le désespoir varié de leurs pères, si touchant d'un côté, si terrible de l'autre, répand de pitié et de terreur dans ces deux tragédies ! et quelle judicieuse adresse dans la disposition de ces combats ! Turnus, pour qui l'on ne doit pas craindre d'affaiblir l'affection et l'intérêt, est le premier à immoler Pallas ; et l'on commence dès lors à désirer qu'il en soit puni. Énée après, en donnant la mort à Lausus, ne semble plus que le vengeur de l'amitié. Et quelles nuances distinguent les deux vainqueurs ! Turnus pousse la férocité, même avant de lancer son trait, jusqu'à désirer d'avoir Evandre, un malheureux père, pour témoin de sa victoire et de la perte de son fils ; et, lorsqu'il a porté le coup fatal, même en lui renvoyant le corps sans vie, il ajoute que c'est ainsi qu'il a dû le lui rendre. Énée, au contraire, semble ne frapper Lausus que dans un moment d'égarement et de transport ; et, lorsqu'il le voit tomber, il se repent aussitôt ; il s'accuse de son emportement ; il adresse au guerrier expirant le plus touchant discours. Et l'on dira, après cela, que le guerrier Troyen est moins héros que le guerrier Rutule, et que Turnus l'emporte sur lui ! Que l'on juge ici, et que l'on compare ! L'héroïsme d'Énée n'est pas l'héroïsme d'un forcené : c'est celui d'un homme grand à la fois et sensible. Mais un tel héroïsme frappe moins les yeux de la multitude : il ne peut- être apprécié vraiment que par les belles ames et les esprits très réfléchis
(X-18) Ce mouvement subit, ce fier commandement, / Et l'aspect de Turnus, et sa voix, et sa taille, / Tout étonne Pallas. Dans ce champ de bataille, / Il mesure un moment son ennemi des yeux, / Et lance autour de lui des regards furieux : / Puis d'honneur enflammé, reprenant son audace, / Le guerrier en ces mots répond à sa menace : « Tes armes, tes discours ne m'épouvantent pas ; / Ou j'aurai ta dépouille, ou bien un beau trépas ; / Et toujours, quoi qu'il soit, l'estime de mon père ». Quel tableau ! comme les deux combattans sont fièrement dessinés ! Si Pallas hésite un moment, et paroît étonné, ce n'est que pour se remontrer plus noblement. Ce léger instant de surprise ou de foiblesse, ce tribut passager payé à la nature par un jeune homme qui fait ses premières armes, contribuent à faire ressortir le fond d'intrépidité du personnage, et le sentiment de l'honneur qui triomphe. Que d'art et de vérité dans tout cela ! Quelle grande connoissance du cœur humain Virgile déploie à tout moment ! Mais c'est surtour dans ce dernier trait de sentiment qui termine le discours de Pallas, qu'il est admirable : Je mériterai toujours, quoi qu'il arrive, l'estime de mon père. Que de sens dans ce seul mot ! quelle profonde moralité en découle ! Qu'il est beau de voir un fils, se croyant toujours sous les yeux de l'auteur de ses jours, ne songer qu'à se rendre digne de lui, n'aspirer qu'à obtenir son estime et ses éloges ! et quelle idée un tel voeu donne à la fois de l'âme d'un père, et des nobles exemples qu'il a fournis, et des principes généreux qu'il a inculqués. Enfans, voulez vous devenir vertueux et grands ? Ne pensez qu'à imiter vos pères. Et vous, pères, voulez-vous revivre honorablement dans vos enfans ? Soyez toujours pour eux de dignes modèles et que toute votre vie leur soit une leçon d'honneur et de vertu. Voilà ce que Virgile vous dit, voila ce qu'on apprend à son école, voila ce qui n'a point été assez développé, voilà ce qu'on trouve surtout dans les six derniers chants de son poëme, quand on sait bien les lire et les méditer. Voilà, outre le mérite infini d'une action supérieurement conduite, et d'une admirable ordonnance ce qui leur donne tant de prix à mes yeux, voila la source féconde où les instituteurs éclairés pourront à l'avenir puiser pour leurs élèves les plus importantes instructions.
(X-19) Par cette simple table on vous reçut mon père, / Vaillant Alcide, au nom de l'hospitalité, / Secondez ma jeunesse et ma témérité. Que cette prière de Pallas à Alcide est touchante ! aussi ne manque-t-elle pas d'intéresser le Dieu : mais elle n'intéresse pas moins tous les Lecteurs. Ces sentimens religieux dans un jeune guerrier le font encore plus estimer et cherir. On aime à le voir en sa noble ardeur s'adresser d'abord au Ciel, et n'attendre que de lui seul le succès de son audace. Il en paroît plus grand tant la religion ennoblit et aggrandit tout ! C'est ce que pensaient les Grecs et les Romains, ces peuples les plus braves de la Terre : ni leurs armées, ni leurs généraux ne rougissaient d'être religieux. Ils étaient loin d'imaginer que l'impiété pût mener à l'héroïsme, et qu'on la regarderoit un jour comme essentielle à la profession des armes. Ils se seraient crus dégradés par une si basse pensée. Aussi tous les héros d'Homère et de Virgile sont ils religieux ; et c'est parce qu'ils sont religieux qu'ils sont des héros : car la religion relève autant les ames, que l'impiété les ravale. Etoient-ils des impies, ces preux si vaillans des beaux temps de la chevalerie ? Dieu et le Roi étaient leurs cris de guerre : leur dame ne venoit qu'après. Etoient-ils des impies, les Condés et les Turennes, les Louis IX et les Henri IV ? Bayard, l'illustre Bayard, prêt à combattre Sottomaior, se prosternant dans la lice, baisant trois fois la terre, et faisant trois signes de croix avant de tirer son épée, ne paroît-il pas bien autrement grand que s'il eût vomi des juremens et des blasphemes ? Qui ne pleure d'admiration en voyant cet auguste abaissement d'un héros que le Ciel et la victoire vont bientôt couronner ! Qui ne se sent pénétré de la plus profonde impression, en contemplant ce même Bayard, blessé mortellement, figurer avec son épée le signe vénérable de notre rédemption, et l'adorer en expirant ! L'histoire s'est honorée, en consacrant le souvenir de ces beaux traits. Guerriers philosophes, croyez vous qu'elle fasse mention de vos impiétés et de vos sacrilèges ? Si elle en parloit jamais, ce seroit pour les vouer au mépris de toutes les ames honnêtes et à la juste indignation des siècles.
(X-20) Il est pour tout mortel un jour fixe et fatal ; / Pour tous la vie est courte et son cours inégal : / Mais par d'illustres faits au loin on peut l'étendre / A l'immortalité la vertu doit prétendre. Virgile ne cesse de prodiguer les instructions les plus importantes au bonheur et à l'illustration des familles et des sociétés. Ici, au sujet de la briéveté de la vie, il nous met sous les yeux cette grande réflexion, qu'on peut l'étendre par de belles actions, et s'immortaliser par la vertu. Et par qui nous fait-il adresser cette maxime si pleine de sens et de dignité : Sed famam extendere factis hoc virtutis opus ? par Jupiter, par le souverain Dieu. Et dans quelle bouche pouvoit-elle être mieux placée et acquérir plus de force ? N'est-ce pas au premier auteur de toute vertu et de toute immortalité qu'il appartenoit de préconiser et l'immortalité et la vertu ? Poëtes athées, est-ce votre matière, votre hasard et votre néant qui pourraient débiter de pareilles sentences ? Doctrine avilissante du matérialisme, que pouvez-vous nous enseigner ? Vous nous direz bien aussi, La vie est courte ; mais qu'ajouterez vous, et quelle sera votre juste conséquence ? N'allez pas la sacrifier aux dures pratiques d'une pénible vertu, ou à la vaine fumée d'une fausse gloire ; gardez-vous de vous immoler à une patrie ingrate et à des hommes de boue, qui bientôt seront plongés avec vous dans l'abîme du néant. Au lieu de vous inquiéter d'un avenir qui n'est rien, songez à jouir du présent qui pour vous est tout. Voilà tout ce qu'on peut apprendre de vous. Dogmes consolateurs de la Providence et de la spiritualité de l'âme, vous nous inspirez bien d'autres idées. Ah ! sans doute, vos principes sont vrais, car ils sont utiles et nobles. Ils ne pouvaient avoir d'organe plus éloquent que Virgile.
(X-21) Qu'il lui donne un tombeau ! que ces derniers honneurs / Puissent d'un tendre père,adoucir les douleurs ! Les anciens attachaient une grande importance à n'être point privés de la sépulture, et à se voir honorés d'un tombeau. Une telle opinion ne pouvoit provenir que de leur intime persuasion de l'immortalité de l'âme. Tout matérialiste dit volontiers, Facilis jactura sepulcri est. Qu'importe un vain tombeau dans le sein des ténèbres ?
(X-22) Qu'il maudira surtout cette dépouille, hélas ! / Et l'instant où du jour il a privé Pallas ! Ces deux vers préparent le dénouement. Cette réflexion funèbre, jetée au milieu de l'ivresse de la victoire est un grand artifice du poète. Ce sont- là de ces ombres savantes qui font ressortir les tableaux.
(X-23) Garde pour tes enfans ton or et ta richesse, / Répartit le Héros : l'offre seule me blesse : / En immolant Pallas, Turnus t'a condamné ; / Et le traité de mort est par lui terminé. Magus offre d'immenses trésors à Énée pour qu'il veuille bien lui sauver la vie. Le vainqueur les dédaigne, et les réserve pour ses enfans : il ne combat point pour s'enrichir. L'offre seule le blesse. On reconnoît là le Héros. On seroit plus accommodant aujourd'hui, et moins héros. Dans un siècle où l'on ne connoît, où l'on ne prise que l'or, on regarderoit comme une duperie d'en refuser des monceaux ; et l'on coloreroit peut-être, dans ce cas, sa cupidité des nuances de l'humanité. Nos spoliateurs modernes accuseront sans doute Énée d'en manquer, supposé qu'ils lisent l'Enéïde même en français. Mais on peut appeler de leur jugement. Si Énée est impitoyable pour Magus, son excuse est son amitié pour Pallas. C'est Pallas qu'il venge ; c'est Turnus qui d'avance a condamné Magus.
(X-24) à Phébus il était consacré; / Et relevoit son front ceint du bandeau sacré : / Rien ne peut le sauver : une lame fatale / Le pousse tout à coup dans la nuit infernale. On sera surpris probablement qu'Énée, le pieux Énée immole ici Hémon, ce pontife d'Apollon qui avait fui devant lui, et était tombé dans sa chûte, et que le bandeau sacré n'ait point arrêté ses coups, ni obtenu grace pour l'infortuné. Un tel acte paroîtra sans doute contradictoire avec le caractère religieux du Héros. Les apparences semblent, dans ce moment, contre Virgile ; mais ce Génie profond, qu'on ne soupçonnera certainement point de n'avoir pas réfléchi sur ce fait, a peut-être voulu nous apprendre par-là que le prêtre, si respectable quand il se renferme dans ses augustes et paisibles fonctions, cesse de mériter des égards, et la pitié même quand il se montre les armes à la main, et qu'il s'engage dans les sanglantes querelles des rois. On doit observer encore, pour la justification de Virgile, qu'une circonstance religieuse est jointe au meurtre d'Hémon. Ce meurtre n'était donc pas répréhensible. Énée fait dépouiller le Pontife de ses brillantes armes : mais ce n'est pas pour se les approprier, c'est pour les consacrer à Mars, et lui offrir ce trophée. Mars eût-il adopté une offrande sacrilège ? Le texte dit que la dépouille d'Hémon est enlevée par Séreste : j'ai cru, pour cet objet, pouvoir, inconvénient, lui substituer Gyas, autre officier Troyen.
(X-25) Ta mère ne pourra ni te fermer les yeux, / Ni te mettre en la tombe où dorment ses ayeux. Tarquite étant fils d'un Dieu, il m'a semblé qu'il ne falloit pas rendre littéralement le patrio sepulcro du texte, ni parler du tombeau paternel. J'ai cru plus juste d'appliquer cette expression patrio au tombeau des ancêtres de la nymphe Driopes dont j'ai changé légèrement le nom, et que j'ai appelée Yopes pour la distinguer du guerrier Driopes dont il est question un peu plus haut. C'est la moindre licence qu'on puisse accorder à un traducteur, que de lui permettre de changer quelquefois les noms propres, lorsqu'il s'agit de personnages peu importans et peu connus, qui ne reparoissent pas deux fois sur la scène. On trouvera sans doute les outrages adressés par Énée à Tarquite expirant bien féroces et dignes d'un sauvage. Nous sommes loin de les justifier. Insulter un ennemi mort, n'est ni noble ni généreux : mais cela n'est pas contre la nature puisque tous les peuples sauvages en font autant. Virgile, en cette occasion, a trop imité Homère, dont les héros sont plus forcenés encore, et qui fait vomir à son Achille contre le malheureux Hector des imprécations plus grossières et plus horribles. Mais Homère peignoit des temps barbares et des guerriers à demi-civilisés. Virgile écrivant dans des siècles plus policés n'eût pas dû se contenter d'adoucir les teintes du poète Grec, il eût été mieux de ne les pas employer du tout. Mais il résulte une grande leçon de pareils traits. Ils prouvent combien la guerre est affreuse, puisqu'elle rend impitoyable et atroce même.
(X-26) Portoit le nom de roi dans l'heureuse Amiclie. Virgile donne à Amiclie, ville située entre Terracine et Gayète, l'épithète de tacita, silencieuse. On a dit, à ce sujet, que ses habitans, sectateurs de Pythagore, y observaient le rigoureux silence de cinq ans prescrit par ce philosophe. D'autres ont prétendu qu'un statut du Sénat de cette ville défendoit d'effrayer les citoyens par de mauvaises nouvelles ; et que personne n'ayant d'après cela osé l'avertir de l'arrivée d'une armée ennemie, elle avait été prise; ce que semble appuyer un passage de Lucilius qui dit, Scio Amiclas tacendo periisse. Cette anecdote, connue du temps de Virgile, pouvoit rendre intelligible l'épithète silencieuse : si on l'eût employée dans la traduction on n'auroit pas été entendu, ou il eût fallu d'avance donner la note explicative. Pour obvier à cet inconvénient nous avons substitué l'épithète d'heureuse.
(X-27) Oh ! comme Lucagus saute légèrement! / Tu ne te plaindras point de tes coursiers peut-être ; / Ils n'ont point renversé ni leur char, ni leur maître. Énée fait ici allusion à ce qui venoit d'arriver tout récemment à Niphée aux yeux de Lucagus et de Lyger. Ce qu'il dit à ce sujet est fort raisonnable. Mais nous avouons ne pas aimer cette raillerie sur la chûte du guerrier tombant de son char, après avoir reçu le coup mortel : Oh ! comme Lucagus saute légèrement ! Patrocle, au seizième Livre de l'Iliade, après avoir atteint et renversé du char d'Hector, Cébrion, son écuyer, et fils naturel de Priam, en dit autant à la vérité : Que ce guerrier est agile, s'écrie-t-il, et comme il plonge ! A le voir s'élancer de son char, on juge que s'il sautoit d'un navire dans une mer poissonneuse pour y pêcher des moules, il en rassembleroit assez, même dans un temps orageux, pour nourrir de nombreux convives. Que les Troyens sont d'excellens plongeurs ! (Traduction de Bitaubé). Le caractère naturellement railleur des Grecs, qu'Homère a si bien peints, rend peut-être cette amère plaisanterie moins étrange et moins déplacée dans la bouche de Patrocle ; mais on ne s'accoutume point à en trouver de pareille dans celle du sage et grave Énée. L'exemple d'Homère ne justifie point Virgile. Ce ne sont point les fautes d'un grand homme qu'il faut imiter. Souvent, selon la judicieuse observation d'Horace, decipit exemplar vitiis imitabile.
(X-28) Var. Rejoins ton frère, et meurs. D'une tranchante lame, / Il ouvre au même instant la prison de son âme. Cette variante rend plus exactement le latin, tum latebras anima pectus mucrone recludit, que la version mise à côté du texte, et paroîtra peut-être préférable à bien des lecteurs.
(X-29) Car ils sont, disiez-vous, sans ardeur militaire ; / Lâches dans les dangers, et peu faits pour la guerre. Cette raillerie de Jupiter à Junon nous paroît peu digne du roi des Dieux. La réponse bien soumise de la Déesse semble contredire son caractère altier. Mais il s'agit d'obtenir du maître de l'Olympe, une grace importante, la conservation de Turnus. Et l'on sait que, pour avoir ce qu'elles désirent, les femmes savent se déguiser et jouer tous les rôles. Quoi qu'il en soit, Junon, ayant appris que Turnus ne pouvoit être en ce jour arraché à la mort que par une prompte fuite du champ de bataille, imagine aussitôt le plus sûr et le seul expédient peut- être qui pût en faire retirer ce brave guerrier. Elle fait sortir du sein d'un nuage un fantôme d'Énée, parfaitement semblable, qui, provoquant le roi, l'attire bientôt sur ses pas, et l'entraîne au loin. C'est ici que l'emploi du merveilleux est admirablement placé, et produit le plus grand effet. L'invention de ce fantôme n'appartient pas à Virgile. Homère, ce premier inventeur de tout ce qui est beau, avait aussi fait produire par Apollon (v. le 5e Liv. de l'Iliade) un spectre du même Énée qui trompa Diomède, et déroba le véritable à ses coups. Mais l'Epique Latin, fécondant cette idée, en a tiré le parti le plus dramatique.
(X-30) Son fantôme à l'instant s'échappe dans les airs, / Laissant pétrifié Turnus au sein des mers. Quel coup de théâtre ! quelle situation ! Turnus croit suivre son ennemi qui n'ose attendre son approche : le fugitif se sauve dans un vaisseau placé près du rivage ; l'intrépide guerrier y saute après lui, bien sûr qu'il ne pourra plus lui échapper. Qu'arrive t-il ? Ce n'était qu'un fantôme qu'il poursuivoit, et ce spectre bientôt s'élève et se perd dans les airs; et le navire tout à coup se détache de la rive, et le vent l'emporte sur les eaux ; et Turnus reste pétrifié au milieu des ondes. On conçoit, on se peint aisément l'étonnement, la douleur, le désespoir du Héros, et on les partage. Il est peu de scènes aussi frappantes : ce sont-là des traits de génie.
(X-31) O ville de Laurente ! ô beauté que j'adore ! / Oserai-je à vos yeux me remontrer encore ? Comme l'apostrophe adressée à Jupiter par Turnus lorsqu'il a repris ses sens est vraie et passionnée ! comme elle part bien de l'âme d'un guerrier sensible à l'honneur, et qui craint avec raison qu'on ne l'accuse d'y avoir manqué ! Comme tout y est profondément senti ! car c'est dans les discours surtout que Virgile est admirable. Turnus parle seulement en cet endroit de la ville de Laurente, sans citer Lavinie ; et cependant ce ne peut être qu'à cause de son amour pour cette princesse qu'il songe à la ville qui la possède, plutôt qu'à celle d'Ardée, capitale de ses états, qui sans cela auroit dû de préférence se représenter à son esprit. Nous avons cru devoir prononcer plus son idée et son intention en lui faisant nommer et apostropher directement la beauté dont l'estime était si chère à sa tendresse, et qu'il devait craindre de perdre par une lâcheté. Combien un pareil sentiment ajoute d'intérêt en cette circonstance et qu'on aime à voir un héros trouver la récompense de son courage dans l'opinion d'une amante et se croire indigne d'elle, s'il était flétri d'une bassesse ! O temps héroïques de l'antique chevalerie telles étaient autrefois vos moeurs et vos pensées ! Qu'êtes-vous devenus, nobles sentimens, précieuses idées qui enfantâtes tant de belles actions ? Les femmes jadis, en les inspirant, mettaient leur gloire à former des hommes. Tout leur art aujourd'hui consiste à les efféminer.
(X-32) mais Junon, modérant son désire, / Trois fois retint ce prince, et poussant son navire / Le fit rapidement dans sa ville aborder. L'intervention de Junon pour empêcher Turnus de se percer de son épée ou de se jeter à la nage au milieu des flots, était très nécessaire. On doit remarquer en cela le jugement judicieux de notre auteur. La Déesse termine cette scène, son ouvrage, en faisant aborder enfin le guerrier qu'elle protège, dans sa ville d'Ardee, loin du théâtre de la bataille ; mais il ne tardera pas à s'y remontrer, et dès le lendemain on le verra reparoître et rejoindre son armée. Ce guerrier, impatient de réparer son déshonneur apparent, ne s'amuse point à rester auprès de son père. A peine a-t-il pris terre qu'on doit supposer qu'il monte à cheval, pour retourner au camp des Latins ; et comme Ardée n'était pas extrêmement éloignée de l'endroit où l'on combattoit, l'intervalle de la nuit put lui suffire pour s'y retrouver le lendemain matin.
(X-33) Il frappe encore Evas et le Troyen Myris. J'ai cru pouvoir sans inconvénient changer le nom de Mimas, personnage très peu connu, et dès lors peu important, en celui de Myris. Il faudroit être bien sévère, si on disputoit un pareil privilege à un traducteur dejà asservi à tant de gêne.
(X-34) Il s'arrête, il frémit, et ses reins se hérissent. Les partisans et amateurs de la poésie molle seront probablement choqués de ces R répétées dans ce vers. Il m'eût été facile d'en retrancher. J'aurois pu mettre ses flancs, au lieu de ses reins ; mais comme il s'agit ici de peindre un sanglier horrible, et non pas un foible agneau, il m'a semblé que l'âpreté du style devait répondre à la rudesse de l'animal. C'est aux vrais connoisseurs qu'il appartient de prononcer.
(X-35) Sa queue, à coups pressés, bat ses flancs écumeux. Cette circonstance, si naturelle de la queue agitée, a été omise par Virgile dans la belle peinture qu'il fait ici du lion : Gaudet hians immane, comasque arrexit. Nous avons cru qu'elle pourroit ajouter au prix de la traduction, et compléter la description.
(X-36) Il tombe au même instant du coup mortel atteint ; / Et le flambeau d'hymen en son sang est éteint. Le latin dit, Calcibus atram tundit humum expirans, infractaque tela cruentat. Il frappe la terre de ses pieds, et ensanglante ses armes brisées. Ces images se répètent si souvent que nous avons cru pouvoir les supprimer dans ce moment, et en substituer une autre plus particulièrement applicable à ce jeune guerrier qui s'était arraché des bras d'une épouse nouvelle, pour voler aux combats avec Énée. Ce vers, Et le flambeau d'hymen en son sang est éteint, ajoute, ce nous semble, beaucoup à l'intérêt qu'on peut prendre au malheureux Acron.
(X-37) O fer que je balance ! ô mon bras mes seuls Dieux ! / Servez-moi, cria-t-il, contre un chef odieux ! Virgile a parfaitement conservé ici le caractère d'impiété de Mézence : mais l'on en est à regretter que d'un pareil homme il ait fait un guerrier si héroïque. Il a accumulé pour lui les comparaisons les plus brillantes. Il l'a peint d'abord comme un rocher inébranlable ; puis comme un sanglier indompté ; puis comme un lion affamé ; et enfin comme le géant Orion. Il l'a doué d'un courage à toute épreuve : son fils Lausus l'aime, et sacrifie sa vie pour sauver la sienne. De son côté, ce père souffrant, et grièvement blessé, revient sur ce champ où ce fils si cher venoit d'expirer, pour le venger et périr après lui. A de pareils trajts reconnoît-on le barbare ennemi des Dieux et de l'humanité ?
(X-38) Var. Il ouvre un oeil mourant ; et, prêt à fuir la vie, / Donne encor des regrets à sa belle patrie. C'est avec bien de la raison qu'on doit appeler Virgile le poète du sentiment. A chaque pas, il en sème des traits les plus touchans, au milieu même des scènes de carnage. Actore, natif d'Argos, tombe frappé du trait que Mézence lançoit à Énées et, en tombant, il songe encore à cette belle patrie qu'il avait malheureusement abandonnée. Il lui donne ses regrets et ses vieux : Dulces moriens reminiscitur Argos. Que de choses en peu de mots !
(X-39) Le fer a traversé la brillante cuirasse, / Du bouclier étroit la légère surface, / Et la cotte de maille, et la tunique encor / Que la main d'une mère avait tissue en or. C'est ici, à notre avis, la plus belle situation de toute l'Enéide ; c'est aussi la plus instructive. Que tous les fils lisent et admirent ! Puissent leurs ames redoubler d'amour et de dévouement pour leurs pères, en voyant le généreux sacrifice de Lausus ! Ce fils courageux et tendre vole au devant des coups qui allaient frapper son père, et les reçoit à sa place, et lui sauve la vie, aux dépens de la sienne. Quoi de plus héroïque ! Quoi de plus touchant en même temps ! Et comme si le fond du sujet n'eût pas fourni assez à l'attendrissement, Virgile, le sensible Virgile répand encore dans les accessoires de quoi l'augmenter. En parlant en détail de toute l'armure et des habillemens que traverse le glaive d'Énée, il dit de la tunique : La main d'une mère l'avait tissue en or. C'est-là un de ces traits antiques inconnu aux modernes, et presque étranger à nos moeurs. En songeant au travail de cette mère, on se représente aussitôt l'attachement qu'elle avait pour ce fils qui en était si digne. Les grandes Dames de nos jours ne font plus d'habillemens ni pour leurs fils ni pour leurs époux. Elles croiraient se dégrader. Leur temps leur semble beaucoup mieux passé devant un miroir, ou un piano, ou dans des cercles et des spectacles. Qu'elles sachent cependant qu'Auguste se paroit avec complaisance, dans les jours d'appareil, d'une robe que l'impératrice Livie avait brodée pour lui.
(X-40) Apprends à tes ayeux désolés de ta mort, / (Si l'on peut adoucir la rigueur d'un tel sort) / Que tu n'as succombé que sous les coups d'Énée. / Il appelle à ces mots sa troupe consternée, / Et, prenant dans ses bras le corps, en sanglottant, / Il lui remet soudain ce dépôt palpitant. Quelques critiques on traité de forfanterie ce mot d'Énée à Lausus : Dis à tes ayeux que tu n'es tombé que sous mes coups. Qu'un homme froid comme Lamothe, en ait fait un crime à Virgile, on en est peu surpris : il n'était pas né pour sentir l'enthousiasme d'Homère et de Virgile, et de leurs héros. L'amour propre n'est vraiment ridicule que lorsqu'il ne convient point à celui qui l'étale, et qu'il est employé mal-à-propos. Il n'en est point ainsi dans cette circonstance. Qu'un lâche fasse le brave, qu'un sot se donne pour un homme d'esprit, que tous les deux caressent leur nullité, on a droit de s'en moquer : mais qu'Horace s'écrie, Exegi monumentum are perennius : qu'Ovide dise : Pelignae dicar gloria gentis ego : la postérité sanctionne la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes, et confirme leurs propres éloges : mais qu'un guerrier valeureux, au milieu des plus grands exploits, ait le sentiment de ses forces et l'exprime, cette franchise souvent tient à la grandeur d'âme. La vanité peut avoir alors une certaine candeur, et même de la naïveté : et telle est la nature de celle d'Énée. Ce n'est point pour humilier Lausus qu'il paroît s'élever lui-même ; c'est pour lui offrir le seul motif de consolation qu'il peut lui donner. Rien n'est si désolant en effet et si honteux, même pour un brave, que de succomber sous un rival indigne de lui. Si Montécuculli avait été battu par Turenne, comme cela auroit eu lieu probablement sans le fatal boulet qui termina la glorieuse vie de ce dernier, le héros Français, quoique très modeste, auroit pu lui dire pour le consoler : Songez que vous n'avez été vaincu que par Turenne; et le héros Allemand auroit goûté cette consolation, ou plutôt il n'auroit pas pu en trouver d'autre. Le prince Eugène disoit, après la bataille de Cassano : Je n'ai cédé qu'à M. de Vendôme ; et cela adoucissoit sa peine. Il eût été au désespoir s'il avait été battu par Villeroi.
On croit important de faire remarquer ici la conduite d'Énée envers Lausus, et de l'opposer à celle de Turnus envers Pallas. Le héros Troyen, pleurant sa victoire, prend lui-même le corps du malheureux guerrier qu'il a abattu, et il le rend avec empressément à ses compagnons dont il accuse même la lenteur : Cunctantes increpat ultro. Turnus au contraire, quoiqu'en rendant Pallas aux Arcadiens, l'outrage indignement, et foule son corps d'un pied dédaigneux ; laevo pressit pede. Quelle différence entre les deux héros et combien Énée est supérieur, malgré tout ce qu'on peut dire !
(X-41) Sur le tronc d'un vieux saule il était affaisse; / Son casque d'or pendoit au branchage enlacé. Le latin ne désigne point l'arbre sur lequel Mézence était appuyé. Nous avons suppléé à cette omission, et fait choix du saule qui croît le plus naturellement sur le bord des rivières, et dont les branches basses et flexibles facilitent, plus que celles de tout autre arbre, l'enlacement du casque qui y est représenté suspendu. Ramis dependet galea.
(X-42) Il approche ; il souffroit des tourmens de son maître. / Rhèbe, lui dit le roi, Rhebe, aujourd'hui c'est fait : / Nous avons trop vécu… le Sort est satisfait. Racine, en peignant les chevaux du malheureux Hyppolite, leur a, ainsi que Virgile, prété du sentiment. Ses superbes coursiers, dit-il, L'oeil morne maintenant et la tête baissée / Semblaient se conformer à sa triste pensée. Ce n'est point seulement par un privilège de leur art que ces grands poëtes en ont usé ainsi. Ils n'ont fait que rendre la Nature. Les chiens et les chevaux ne sont certainement point insensibles ni à nos plaisirs, ni à nos peines. Le discours que Mézence adresse à son cheval n'a rien que de vrai. Dans la douleur on prend, pour ainsi dire, tous les êtres pour confidents. Le monarque Toscan, blessé grièvement, privé de son fils, et n'ayant plus d'espoir que dans le courage et la force de son coursier, pour venger sa mort, lui demande ce dernier service. Et s'il lui dit, en lui parlant de son meurtrier : Ou nous immolerons ce barbare ennemi ; / Ou, sans nous séparer, nous mourrons, mon ami. Ce dernier trait de sensibilité, mon ami, rend ce morceau aussi touchant, qu'il est héroïque. Il ne sépare point son sort de celui de son fidèle cheval de bataille, qui avait été le compagnon constant de ses exploits. Nous mourrons ensemble. Après la perte de Lausus, résolu de mourir et de ne lui point survivre, il veut finir sa destinée avec le brave animal qui lui est cher, et compte assez sur lui pour lui faire partager ce noble sentiment. On sait gré à Mézence d'un pareil attachement. Et quelle scène que celle de ce père volant sur ce même coursier à la vengeance d'un fils chéri ! Quel feu dans le nouveau combat qu'il livre à Énée ! Quelle fermeté ! Quelle dignité dans sa fin ! Comme il brave et reçoit fièrement la mort ! Ses regrets sur son ancienne tyrannie, son courage, son noble trépas semblent expier ses crimes. Jamais Virgile ne s'est montré si grand et si fort que dans cette circonstance.
(X-43) Il se fait aussitôt placer sur le coursier, / Couvre son front du casque à l'effrayant cimier, etc. Dans l'impatiente ardeur qui transporte Mézence et la résolution où il est de ne pas survivre à son fils, il nous semble qu'il eût été plus beau de le montrer partant sans armes défensives. Sa blessure, sa fureur peuvent-elles lui permettre de revêtir toutes les diverses pièces de son armure, et de perdre ainsi un temps précieux à sa vengeance ? Nous ne le pensons pas. Aussi pour plus grand effet, et nous ne doutons pas que cette nuance n'y eût ajouté, avions-nous d'abord traduit ainsi ce passage : Il se fait aussitôt placer sur le coursier ; / Et, dédaignant cuirasse, et casque, et bouclier, De nombreux javelots en ses deux mains se charge. Mais ayant réfléchi depuis que le début du onzième Chant était consacré à la description du trophée des armes de Mézence, ce qui suppose qu'il en était revêtu lors de sa mort, et qu'elles étaient tombées au pouvoir du vainqueur, nous avons dû nous conformer au texte, sans rechercher une perfection plus grande peut-être, mais qui ne cadroit plus avec la suite du poëme.
(X-44) Du bienfait d'un tombeau ne prive pas Mézence. Si Mézence s'abaisse à prier, ce n'est point pour demander la vie, mais le bienfait d'un tombeau. Quoiqu'il méprisât les Dieux du ciel, il reconnoissoit donc encore la puissance des Dieux infernaux ; ou plutôt il n'avait pas renoncé à l'opinion de l'immortalité de l'âme et il désiroit que la sienne pût jouir au moins du repos dans la tombe suivant la croyance générale, partagée par lui, qu'un si précieux avantage était attaché à l'obtention de ce dernier asyle et des cérémonies funèbres. Il sollicite encore une autre grace d'Énée, c'est que la même tombe unisse et le fils et le père. Son affection pour Lausus ne se dément point, et ce nouveau trait la fait ressortir encore.
(X-45) Des flots noirs de son sang la terre est humectée, / Et son âme aux enfers s'enfuit épouvantée. Virgile finit ce Chant par un vers assez insignifiant et qui peut s'appliquer à tout guerrier blessé à mort, aussi bien qu'à Mézence. Le sens même n'en est pas très juste et très merveilleux. Undantique animam diffundit in arma cruore. Il répand son âme sur ses armes, avec des flots de sang. Sans discuter ici si le systême de quelques philosophes anciens, qui faisaient consister l'âme ou la vie dans le sang, peut justifier ce passage de Virgile, il nous semble qu'un poète aussi moral n'auroit pas dû s'en contenter en ce moment, vis-à-vis de l'impie Mézence, ce grand contemptor divûm, et qu'il devait au moins laisser entrevoir la peine qui l'attendoit dans les enfers, et qu'il devait partager avec Salmonée et les fils d'Aloeus, ces farouches ennemis de la Divinité, si bien peints au sixième Livre. Nous avons cru devoir suppléer à cette omission de Virgile, faire ce qu'il n'auroit probablement pas manqué d'exécuter s'il avait eu le temps de retoucher son ouvrage, et indiquer un commencement de supplice. C'est ce que nous avons essayé de montrer par ce vers : Et son âme aux enfers s'enfuit épouvantée. Cette épouvante, cette indication des enfers tout cela annonce la juste punition de ce tyran que Virgile (nous ne pouvons nous empêcher de le répéter) a rendu trop intéressant, sur la fin de sa carrière, et trop héros. Après l'avoir haï, on finit par le plaindre, et l'admirer même. De tels sentimens ne devaient pas être inspirés pour un tel homme. Dans le plan de refonte de l'Enéide que nous avions projeté, nous devions le faire périr d'une manière effroyable, et nous aurions réservé et appliqué à quelque guerrier vertueux cet admirable dévouement d'un père blessé grièvement, retournant au combat pour venger son fils et mourir après lui. Cet héroïsme de l'amour paternel peut-il entrer dans l'âme d'un impie et d'un tyran ? En vain me parlera-t-on de la Nature ? Les tyrans et les impies aiment-ils et doivent-ils aimer autre chose qu'eux-mêmes ? Et qu'est- ce que la Nature pour ceux qui en méconnoissent l'auteur ? Enfin les sentimens vertueux ne peuvent être que le partage de la vertu : et je ne me persuaderai jamais qu'un père, tendrement chéri d'un fils ; qu'un père assez généreux et assez sensible pour ne pas vouloir survivre à ce fils qui lui est cher, puisse être un monstre.
NOTES DU LIVRE XI
(XI-0) Sommaire du onzième livre – Plusieurs Chants consécutifs de l'Iliade présentent une suite non interrompue de combats, sans aucune autre variété ; ce qui a fait dire ingénieusement à M. de Voltaire : Le seul Homère peut, aux grands combats d'Hector, / Ajouter des combats, et des combats encor. Virgile en auroit bien pu faire autant ; mais il avait trop de goût pour cela : il sentoit que ces spectacles sanglans, nécessairement monotones, répétés trop longtemps, fatiguent le Lecteur à la longue, et qu'il falloit le délasser et le distraire en les entre-mêlant d'autres incidens ; et c'est ce qu'il a exécuté, avec le plus grand succès, dans ce onzième Chant, où il associe très heureusement,aux scènes guerrières, des cérémonies religieuses et civiles du plus puissant intérêt. Ainsi, aux obsèques des guerriers morts dans le combat de la veille, et à la pompe funéraire du convoi de Pallas, termine le drame douloureux de son malheureux père à qui le corps est renvoyé, il fait succéder la peinture d'un grand conseil d'état, où l'on agite l'importante question de la guerre et de la paix ; ce qui lui donne lieu de développer les manèges des cours, l'art souple et le caractère adroit et perfide des courtisans envieux, dont Drancès offre le modèle le plus accompli et le plus fortement dessiné. Ce n'est qu'après avoir fait une longue diversion aux scènes meurtrières qu'il rentre dans le champ de bataille ; et, pour mieux y fixer l'attention de ses Lecteurs, qui semblent ne pouvoir y désirer et y voir rien de plus héroïque que les précédens combats de Turnus et de Pallas, d'Énée et de Mézence, il y introduit un acteur d'une autre espèce, et qui est d'autant plus fait pour attacher et pour intéresser, que la carrière des armes lui est généralement interdite, et que ce n'est pas ordinairement celle de ses triomphes : et cet acteur est une femme, et une femme supérieure peut être en courage à tous les guerriers qui ont déjà paru. Telle est Camille, telle est cette Héroïne qui figure si brillamment dans ce Livre, et qui a dispensé notre auteur de tout autre emploi du merveilleux ; car elle seule est une assez grande merveille. On peut regarder Virgile comme l'inventeur de ce rôle extraordinaire, qu'on a depuis cherché à imiter, et à qui nous sommes redevables des Bradamante et des Clorinde qui nous étonnent et charment tant dans l'Arioste et dans le Tasse. Homère n'avait peint que des héros : son illustre Emule a pensé que l'héroïsme pouvoit n'être point étranger au sexe favorisé des graces, et qu'il y seroit d'autant plus admirable, qu'il était rare. Il ne s'est pas trompé ; et cette grande idée, fécondée depuis par les beaux génies, ses successeurs, est devenue la source d'une foule de beautés dramatiques et épiques. Nous doutons toutefois que, sur ce point, Virgile ait encore été, je ne dis pas surpassé, mais égalé ; et que Camille puisse le céder aux héroïnes ses filles et ses rivales. Nous ne croyons pas non plus que ce Chant de l'Enéïde cède à ceux qui l'ont précédé, comme on pourra s'en convaincre en en suivant avec attention l'ensemble et les détails dont nous offrons ici l'analyse.
Le premier soin d'Énée, au lever de l'aurore, est de remplir un devoir commandé non moins par son caractère religieux, que par la saine politique et le grand intérêt qu'ont les chefs des Nations de bien persuader les peuples, du pouvoir de cette Providence qui dispose à son gré des événemens, et de leur croyance à cet égard, et de la solemnelle reconnoissance due au Ciel qui les fait triompher. Il commence donc par remercier les Dieux de la victoire de la veille. On élève un grand trophée formé des armes de Mézence : et il est consacré à Mars. Après ce tribut payé à la Religion, le Héros s'acquitte de celui que réclamoit l'amitié. Il ordonne un convoi pompeux pour reporter le corps de Pallas à son malheureux père, et lui fait les plus tendres adieux. L'escorte guerrière, emportant le cercueil, se met en marche. Elle approchoit dejà des murs de Pallante : la fatale nouvelle y était parvenue : les habitans désolés vont avec des flambeaux au-devant du convoi : il entre dans la ville. Evandre en est instruit : on ne peut le retenir. Cet auguste, vieillard se traîne au-devant du cercueil, et tombe abîmé de douleur sur le corps de son fils : il ne revient de son accablement que pour faire éclater son désespoir par le discours le plus déchirant, et solliciter, de la bravoure et de l'amitié des Troyens, une prompte vengeance et la mort de Turnus : ce qui influe beaucoup sur le dénouement. Les autres guerriers morts, restés sur le champ de bataille, ne sont point oubliés. Énée s'occupe de leur faire donner la sépulture. Pendant ce temps, des ambassadeurs du roi Latinus viennent lui demander la permission d'inhumer aussi leurs morts. Il l'accorde à l'instant, et convient avec eux d'une trève de plusieurs jours pour vaquer à ces pieux devoirs, qui donnent lieu au développement des usages funèbres qui se pratiquaient pour les guerriers. Ce n'est pas tout ; il leur témoigne ses regrets d'être forcé à combattre des peuples chez lesquels il espéroit et ne voudroit compter que des amis, et leur fait l'ouverture du désir qu'il auroit d'épargner le sang et de vider sa querelle, corps à corps, avec le seul Turnus. Drancès l'un des envoyés, applaudit à sa magnanimité ; et, de retour à Laurente, y rend bientôt public son vœu pour un combat singulier. Les Latins, à cet égard, se partagent d'opinion. Au milieu de ces débats, on voit arriver les ambassadeurs qui avaient été dépêchés à Arpos, vers Diomède. Ils revenaient tristement et tout annonçoit leur peu de succès. Latinus convoque à l'instant un grand conseil pour entendre le résultat de leur mission, et délibérer en conséquence. Tous les Grands de l'Etat s'y rendent. Cette scène politique, du plus grand effet, contraste merveilleusement avec les combats, et forme un des morceaux qui honorent le plus le génie de Virgile. Vénulus, le premier des députés, rend compte de leur voyage et de l'audience qu'ils ont reçue du héros Grec, et rapporte sa réponse dans laquelle, aux raisons pour ne pas entrer dans la ligue, Tidyde avait joint des détails historiques, très piquans, sur ce qui lui était arrivé, ainsi qu'aux autres principaux guerriers de la Grèce, depuis la prise de Troie, et des conseils enfin pour la conclusion de la paix avec Énée dont il fait un magnifique éloge. D'après cet avis de Diomède et le refus de son secours, Latinus opine d'envoyer sur-le-champ faire des propositions au héros Troyen, et de lui offrir un domaine considérable dans le Latium et de superbes présens. Drancès, ennemi de Turnus, appuie le sentiment du Monarque, et veut qu'à toutes ces offres on ajoute encore celle de la main de Lavinie, ou que Turnus la dispute seul à son rival, en champ clos, sans faire sacrifier tant de monde pour son unique intérêt. Turnus, frémissant de colère, le réfute avec toute la hauteur de son caractère, et discute en héros la grande question de la paix ou de la guerre. Il soutient que la honte est dans le premier parti et l'honneur dans le second. Si l'assemblée le juge toutefois plus expédient, il est prêt à répondre à son rival, et à le combattre seul. Tandis qu'un temps considérable se passoit dans ces délibérations toute la cavalerie d'Énée, se déployant dans la plaine, s'avançoit vers Laurente. Un courier vient annoncer cette nouvelle à Latinus au milieu du conseil. Turnus en sort aussitôt précipitamment pour donner tous les ordres nécessaires, et faire agir son armée. Camille Paborde en ce moment et sollicite l'honneur de soutenir et de repousser la cavalerie ennemie. Turnus, transporté d'admiration, se rend aux désirs de la brave reine des Volsques, et lui abandonne le commandement de toute la sienne. Pour lui, il va s'embusquer dans des gorges espérant y surprendre Énée qui masquoit par une attaque de cavalerie sa marche détournée à travers les montagnes, dans le dessein de tomber inopinément, avec son infanterie, sur la ville prise à revers. Cependant Camille, en son absence, répond dignement à son titre de commandant en chef. Toute sa troupe vole au devant de l'ennemi. C'est alors qu'il s'engage une charge générale de cavalerie, supérieurement décrite par Virgile, et formant un tableau vraiment neuf. Camille en particulier se signale par les exploits les plus variés et les plus brillans. Mais le perfide Aruns, trop lâche pour se mesurer avec elle en face, lui lance d'une embuscade un trait qui lui perce le sein. Il est bientôt puni de cette arahison par la nymphe Opis que Diane avait envoyée des cieux pour venger l'Héroïne qui lui était consacrée. Cependant la malheureuse reine fait de vains efforts pour arracher le dard fatal. Ses forces i'abandonnent ; ses yeux se ferment ; elle succombe : mais, avant d'expirer, toujours occupée du salut de l'armée, elle charge Acca, l'une de ses plus chères compagnes, d'aller trouver Turnus, et de le décider à venir la remplacer et defendre Laurente. Acca joint le Monarque, l'instruit de la perte de Camille et des succès des Troyens prêts à forcer la ville. Ce roi désespéré quitte son embuscade, et rentre dans la plaine. Énée, presque au même instant, y débouche à sa suite, après avoir franchi sans obstacle les défilés et ravins dangereux. Les deux héros alors auraient engagé la bataille si la nuit survenant n'eût arrêté leur ardeur. Chaque armée établit son camp à peu de distance l'une de l'autre, et s'y retranche avec soin.
(XI-1) Lui-même, il vient chargé de l'immense pavois ; / Et, portant à son cou l'épée étincelante, / D'or et de diamans et d'onix rayonnante, / Mars, il vous fait du tout un hommage immortel. Ces mots du texte, Clypeumque ex are sinistra subligat atque ensem collo suspendit eburnum, présentent un double sens ou du moins sont susceptibles d'une double application. Quelques interprètes les font rapporter au trophée d'armes, quoique le tronc d'arbre qu'on peut bien revêtir d'une cuirasse et surmonter d'un casque, semble difficilement pouvoir présenter un bras pour soutenir un bouclier. Mais il nous a paru plus naturel de supposer qu'Énée se charge lui-même du bouclier, et qu'il passe à son cou l'épée de Mézence, pour faire du tout un hommage à Mars. Ce sens est plus beau ; il met le héros en scène pour un acte à- la-fois guerrier et religieux. Enfin l'on doit croire que c'était celui que Virgile avait en vue, puisqu'il représente Énée marchant vers le trophée, suivi d'un nombreux cortège de ses officiers qu'il harangue après : Namque omnis eum stipata tegebat turba ducum.
(XI-2) En ce moment peut-être, offrant pour nous des voeux, / Il charge de ses dons tous les autels des Dieux. Que le caractère religieux des deux princes se peint bien dans cette réflexion ! Comme tout cela part de l'âme, et d'une âme penétrée ! Qu'il est touchant de songer qu'un tendre père comble les Dieux de sacrifices pour la conservation d'un fils, dans le moment même où l'on va lui annoncer sa mort ! Qu'un tel contraste fait d'impression sur les coeurs sensibles ! Il n'y a que Virgile pour concevoir et saisir de pareils traits.
(XI-3) De son trépas enfin, du moins, mon cher Evandre, / Vous ne rougirez point : il est mort en héros ; / S'il vivoit sans honneur, quels seraient vos sanglots ? Combien cette apostrophe à Evandre est noble ! comme elle développe bien le sentiment inné de l'honneur, commun aux deux rois ! Ce n'est point ici un langage factice : c'est un brave qui s'adresse à un brave, et qui épanche ce qu'il sent, ce qu'il a dans le cœur. Quelle autre et plus efficace consolation,peut-il offrir à un monarque vaillant pour la perte de son fils ? Il est mort en héros. Si Énée avait essuyé un pareil malheur, on voit qu'il n'en pourroit trouver, et n'en désireroit pas d'autre. Il ajoute après cela : S'il vivoit sans honneur, quels seraient vos sanglots ? Quel art dans de tels rapprochemens ! et que cette désolation plus grande qu'Evandre éprouveroit dans le cas où Pallas vivroit déshonoré, opposée à celle que sa mort honorable lui cause, fait bien ressortir la dignité et la magnanimité des personnages ! Ce sont-là de ces traits profonds d'un véritable héroïsme. Ce discours, quoique de peu d'étendue, est, à notre avis, un chef-d'oeuvre, tant il est plein de choses et d'idées et de sentiment ! Mais il en faudroit dire autant de tous les discours de Virgile : car c'est vraiment sa partie brillante, non pas d'un vain clinquant, mais de tout l'éclat de la raison et de la vérité. Dans tout ce qu'il fait prononcer à ses interlocuteurs, rarement on trouverat à retrancher, plus rarement encore à ajouter sans danger. Dire ce qu'il faut dire, ne dire que ce qu'il faut dire, le dire comme il faut le dire et quand il faut le dire, voilà tout le secret de l'art de parler et d'écrire ; et ces conditions, Virgile les remplit toujours dans toute leur étendue.
(XI-4) On y place le corps pareil au tendre lys, / Au narcisse brillant qu'une vierge a cueillis. J'ai substitué le lys à la violette du texte, pour donner plus de justesse encore à cette charmante image. Outre le rapport, du genre masculin, le corps d'un jeune homme qui a perdu tout son sang par une large blessure a plus d'analogie avec la blancheur et la pâleur du lys qu'avec la couleur rembrunie de la violette. Virgile n'en disconviendroit certainement pas lui-même. La copie n'est que trop souvent au-dessous de l'original ; il faut bien qu'elle s'efforce quelquefois à recouvrer l'avantage.
(XI-5) Puis venoit du Héros le fidelle coursier, / Ethon, nud, le front bas, et sans harnois guerriers ; / Des larmes de ses yeux tombaient en abondance. Virgile, le sensible Virgile a cru pouvoir en cet endroit imiter Homère, non pas cependant jusqu'à faire parler les chevaux, mais en les faisant pleurer. Tout dans une scène lugubre, comme celle du convoi de Pallas, lui a paru devoir prendre une teinte profonde de douleur ; et cette circonstance seule, outre l'exemple de l'Epique Grec, suffiroit pour justifier les larmes que verse le cheval de Pallas en dépit des critiques de ces hommes froids que rien n'émeut, et qui ne savent pas que le plus beau privilège de la poésie est d'animer et de vivifier la Nature : Pictoribus atque poëtis quidlibet audendi semperfuit æqua potestas. Il n'est pas prouvé d'ailleurs que les chevaux, ces animaux si braves, si intelligents et si fidèles, ne puissent pas être sensibles à la perte de leurs maîtres et témoigner leur peine par des larmes. Pline qui n'était pas poète, Pline, ce grand historien de la Nature, était persuadé du contraire et il se fondoit à cet égard, sur des témoignages multipliés dans l'antiquité. Amissos, dit-il, lugent dominos lacrimasque interdum desiderio fundunt. Suétone assure que les chevaux de César pleurèrent sa mort.
(XI-5 bis) On conclut pour dix jours un armistice heureux. Le texte en porte douze : Bis senos pepigere dies. On me pardonnera aisément, j'espère, cette petite infidélité, peu essentielle en elle-même. La trève de dix jours était bien suffisante pour l'inhumation des morts des deux partis. Peut-on, d'ailleurs, trouver mauvais ce qui accélère le dénouement auquel on doit toujours être impatient d'arriver ?
(XI-6) Ici tombent les pins et les antiques chênes ; / Là, des ormes touffus et de superbes frênes. Nous avons substitué l'orme au cèdre dont il est question dans le texte, parce que ce dernier arbre, quoique naturalisé depuis peu dans nos climats, ne paroît pas l'avoir été autrefois en Italie. S'il y avait été connu jadis, bien des écrivains, sans doute, en auraient parlé. Virgile probablement n'eût pas manqué d'en faire mention dans ses Géorgiques. Son témoignage dans ce poëme consacré à l'agriculture fût devenu alors une autorité : mais ici on ne peut regarder ce mot de cèdre que comme une expression poétique qui, sans désigner proprement le véritable cèdre du Liban, s'appliquoit peut-être à tous les arbres aromatiques.
(XI-7) Aucun des Dieux n'a donc entendu mes prières ! / Digne et sensible épouse, heureuse par ta mort, / Tu n'es point réservée à mon funeste sort ! Ce discours d'Evandre est une nouvelle preuve, entre mille, du grand talent de Virgile. La situation, déjà si dramatique, d'un père tombant sur le corps d'un fils unique et cher devient encore plus déchirante par les douloureux regrets qu'il lui adresse. Virgile, si supérieur dans tous les morceaux de sentiment, semble en cet endroit s'être surpassé, lui-même. On diroit qu'il fait mouvoir à son gré toutes les fibres qui peuvent ébranler les ames. Ces plaintes religieuses, si convenables dans les douleurs profondes, aucun des Dieux n'a donc entendu mes prières ; cette apostrophe à la mère de Pallas, Digne et sensible épouse, heureuse par ta mort etc. ; tout cela arrache des larmes ; tout cela brise les coeurs. Et pourquoi ? Parce que tout cela est naturel et vrai.
(XI-8) Que le sang de Turnus soit par lui répandu ! / A Pallas, comme à moi, ce sacrifice est dû. Ce passage est extrêmement remarquable, puisqu'il influe essentiellement sur le dénouement. Cet envoi du corps de Pallas à Evandre, qu'on pourroit regarder comme un simple épisode, propre uniquement à inspirer un profond attendrissement, non seulement se lie à l'action, mais en détermine la péripétie. Tel est l'art de Virgile dans ces six derniers Chants où rien n'est oiseux, où tout s'enchaîne de la manière la plus admirable, où le fonds du sujet est si grand et si simple, l'ordonnance si belle la marche si rapide. Voilà ce que l'on n'a point développé encore ; voilà ce qui n'a point été assez senti et voilà la cause des faux jugemens portés, et répétés sans réflexion, contre cette seconde partie de l'Enéide.
(XI-9) On vient fouiller la cendre ; on en tire les os ; / Tristement on les range et les place en monceaux / Qu'on recouvre à l'instant d'une terre fumante. Virgile s'étend toujours avec complaisance sur les détails des cérémonies funèbres. Son âme sensible et mélancolique semble s'épancher dans ces peintures lugubres et touchantes qui présentent un si grand fond d'intérêt et d'instruction. Malgré ses fréquentes répétitions à cet égard, il n'est aucun de ses Lecteurs qui ne s'attendrisse languissamment avec lui et qui voulût la suppression d'un seul des vers relatifs à ces précieux usages de l'antiquité. Ce respect pour les morts, qu'environne une teinte religieuse, est l'un des plus puissans ressorts conservateurs de la société. C'est la véritable sauvegarde de l'humanité. Lorsque l'on outrage les morts, ou qu'on cesse même de les honorer, les vivans ne peuvent s'attendre qu'à des atrocités ; et nous n'en avons eu que trop de preuves. Que d'horreurs ont suivi la profanation des tombeaux et l'indécence des sépultures ! Si les hommes ne sont qu'une vile matière périssable, peu digne d'attention après la mort, ont-ils droit à des égards et à des ménagemens pendant la vie ? La pompe des obsèques s'unissant au dogme de l'immortalité ennoblit l'espèce humaine, et la rendant souverainement respectable pendant son existence interdit dès-lors toutes les oppressions, proscrit toutes les barbaries, et recommande toutes les bienfaisances et toutes les vertus.
(XI-10) Drancès les animoit, appuyoit leurs discours : / Énée, ô Laurentins, n'en veut point à vos jours, / Crioit-il : de ses voeux je suis dépositaire ; / Et c'est le seul Turnus qu'appelle sa colère. On a vu que Drancès avait été un des députés envoyés à Énée par Latinus, pour obtenir la permission d'inhumer les guerriers morts dans le précédent combat. Le héros Troyen avait profité de cette occasion pour témoigner aux Latins combien il était éloigné de les regarder comme des ennemis et que son voeu était d'épargner l'effusion du sang et de terminer la guerre, en se mesurant, corps à corps, avec Turnus. Drancès, ennemi du roi des Rutules, ne pouvoit pas manquer de divulguer cette proposition d'Énée, sa haîne l'y portoit assez ; c'est ce qu'il fait en ce moment. Tous ceux de son parti, tous ceux qui n'aimaient ni Turnus ni la guerre, saisissent avidement une mesure qui les soustrait aux dangers. L'ouverture du chef des Troyens devient donc publique. Elle parvient aux oreilles de son rival ; on le presse de répondre au déſi, et l'honneur lui en fait un devoir. L'action avance et se développe, et par les moyens les plus naturels ; et c'est ce qu'il importe surtout d'observer. Quel bel ordre, quelle liaison dans tout cela et comme les ressorts sont simples ! Ce sont-là les caractères les plus distinctifs du génie.
(XI-11) Ce roi, forcé de fuir sa trop coupable femme, etc. Si l'histoire du temps de la guerre de Troie est honorable pour les braves qui, à cette époque, après dix ans de périls et de travaux, parvinrent à renverser cette ville célèbre, elle ne l'est pas autant pour les femmes d'alors. La plupart d'entre elles ne pouvant supporter un si long délaissement de leurs époux, sans égard pour leur rang et pour leur gloire, s'abandonnèrent à de perfides séducteurs. Le vaillant, l'illustre Diomède ne fut point exempt de cet affront qu'il partagea d'ailleurs avec son chef, le roi des rois, le grand Agamemnon. Sa femme Egiale à qui l'on suppose que Vénus, pour se venger de la blessure qu'elle avait reçue de Tidyde, avait inspiré les plus violentes passions, se livra successivement à plusieurs amans, à Cométès et à Cyllabarus. Le héros Grec, à son retour de Troie, n'échappa qu'avec peine aux embûches que lui tendirent ces perfides, et vint désespéré se réfugier en Italie, où il bâtit près des bords de la mer Adriatique, au pied du mont Gargan, la ville d'Arpos ou d'Argyrippe, qui subsiste encore aujourd'hui. Nos moeurs sont-elles bien différentes de celles de l'antique Grèce ? Le cœur des femmes est-il changé ? Leur vertu triomphe-t-elle mieux aujourd'hui de l'absence et du temps ? Que l'on consulte à cet égard les malheureux émigrés de France ! Hélas ! combien, en rentrant dans leur patrie, joyeux et comptant rejoindre de chastes épouses, ont retrouvé, comme Diomède, leur lit souillé, et les coeurs et les bras fermés pour eux et ouverts pour d'autres ! Faut- il, d'après tant d'exemples, être obligé de dire avec Virgile s'exprimant par la bouche d'un Dieu, Varium et mutabile semper fæmina ? (v. le 4e Liv.)
(XI-12) De Ménélas au loin la flotte fut jetée / Vers les bords où jadis régnoit le vieux Protée. Ménélas, revenant de Troie, fut chassé par les tempêtes loin de la Grèce. Il erra longtemps sur les mers, et fut jeté sur les côtes de Libye, de Chypre et de Sidon, et sur celles de l'Egypte où régna Protée, comme il le raconte lui-même à Télémaque, dans le quatrième Livre de l'Odyssée. Virgile a reserré infiniment le récit d'Homère, et rassemblé heureusement en peu de vers les malheurs arrivés aux principaux chefs de la Grèce, depuis leur départ d'Ilion. De tous les faits que Diomède représente comme une suite de la vengeance des Dieux irrités de la destruction de Pergame, ce héros puise des motifs pour ne pas entrer dans la ligue des Latins, et poursuivre de nouveau les Troyens. Il y a beaucoup d'art et de dignité dans ce discours deTidyde.
(XI-13) Les Dieux ont à moi -même envié la douceur / De revoir les objets les plus chers à mon cœur, / Mes enfans, mes foyers, ma ville maternelle, / Et mon épouse… hélas ! je la croyois fidelle. J'ose croire qu'au sujet de la perfidie de l'épouse de Diomède, on goûtera cette suspension qui me semble peindre l'âme franche et loyale de ce brave guerrier. Hélas ! je la croyois fidelle. Cependant quelle fidélité est à l'épreuve de dix ans d'absence ? La vertu de Pénelope parut alors si étonnante et si extraordinaire qu'elle mérita d'être chantée par le plus grand des poëtes. Mais pour une Penelope, que d'Egiales et que de Clytemnestres !
(XI-14) Aux vengeances du Ciel j'ai dû toujours m'attendre, / A combattre les Dieux puisque j'osai prétendre,/ Et même de Vénus ensanglanter les mains. Que cette réflexion religieuse de Diomède est belle et profonde ! S'il a osé attaquer Mars et blesser Vénus comme on le voit au cinquième Livre de l'Iliade, çà été l'effet de l'emportement d'un brave qui, dans la chaleur du combat, s'égare et ne respecte rien : mais, revenu à lui -même, il reconnoit sa sacrilège audace. Son repentir l'expie, et il se résigne d'avance à toutes les peines qu'il plaira au Ciel irrité de lui infliger. Quelle moralité et quelle grande leçon pour les guerriers ! Virgile en sème ainsi et presque à chaque page. Homère non moins moral, met, au 5e Liv. de l'Iliade, dans la bouche de Dioné, au sujet de la blessure de sa fille et de l'audace de Diomède, cette sentence profonde qui était une prédiction des malheurs réservés au fils de Tydée : L'insensé ! il ne sait point que celui qui s'élève contre les Immortels ne jouira pas longtemps de la lumière du jour ; que ses enfans ne le verront pas revenir des funestes combats et n'entoureront pas ses genoux, l'appelant du tendre nom de père.
(XI-15) Sous les armes tous deux avaient même courage ; / Mais Énée en vertus excelloit davantage : / Hâtez-vous avec lui de conclure la paix ; / Et cessez, croyez-moi, tout combat désormais. Cette réponse de Diomède aux ambassadeurs du roi Latinus, dont le rapport à entendre motive la tenue du grand conseil d'état est admirable, à double titre. Elle contribue d'abord à relever et à faire valoir le Héros du poëme, objet principal d'un ouvrage épique. Quoi de plus capable de produire cet effet que les éloges du vaillant fils de Tydée, et des éloges d'autant moins équivoques qu'ils lui sont adressés en son absence, et qu'on en rend dépositaires ses propres ennemis ! Quelle gloire pour Énée d'être si bien loué, et par un si bon connoisseur en héroïsme, et d'être déclaré égal à Hector en bravoure et supérieur en vertus ! Mais ce discours a le mérite encore plus grand de contribuer beaucoup à faire marcher l'action. Le conseil donné par Diomède de conclure promptement la paix avec les Troyens, détermine la discussion qui a lieu à cet égard. Latinus se voyant privé du puissant secours qu'il espéroit recevoir d'Arpos croit ne pouvoir mieux faire que de se ranger à ce parti pacifique, et d'en proposer les moyens. Drancès, ennemi de Turnus, appuie cet avis du monarque. Turnus le combat avec toute l'ardeur et la force d'un héros. Pendant la délibération et avant qu'elle finît, un nouvel incident change la face des affaires. On apprend tout à coup qu'Énée s'avance avec son armée vers les murs de Laurente. Turnus quitte aussitôt l'assemblée, et vole à la défense de la ville et au-devant de son rival. Le danger pressant fait rompre le conseil. L'action ainsi se prolonge et varie ; et, au lieu de la paix qu'on attendoit, on se trouve replongé dans la guerre. Comme tout cela se suit et s'enchaîne admirablement !
(XI-16) Et la chaire Curule et la Trabée insigne, / Du pouvoir souverain noble et glorieux signe. Virgile, pour rendre plus honorable encore la distinction de la chaire Curule, propre aux Sénateurs qui avaient rempli les grandes charges, et celle de la trabée (espèce de tunique composée d'étoffes à pans, de diverse couleur) réservée aux triomphateurs et aux consuls dans certaines cérémonies en fait remonter l'existence plus de mille ans avant le temps où il écrivoit, et les représente comme formant alors la marque caractéristique de la souveraineté. Il est aisé de sentir combien cela était flatteur pour tous ceux qui avaient droit à ces décorations.
(XI-17) Moi-même que tu crois être ton ennemi, / Qui le suis, si tu veux, à tes pieds me voici. Le manège des courtisans envieux est supérieurement tracé dans cette scène de Drancès. Quelle artificieuse malignité, déguisée, suivant l'usage, sous l'apparence de l'intérêt général ! S'il propose au roi Latinus de joindre aux présens qu'il veut envoyer à Énée l'offre de la main de Lavinie, c'est moins encore pour rendre la paix plus sûre et plus durable que pour enlever une amante à Turnus. Il pousse l'hypocrisie jusqu'à se jeter à ses pieds, et lui demander ce sacrifice, au nom du salut public. Quelle souplesse, et comme ce tableau est vrai ! Drancès, pour mieux perdre son ennemi et l'exposer du moins au plus grand danger, pique au vif son courage. Il lui reproche d'avoir fui ; et lui signifie qu'Énée le provoque à un combat singulier. Il le somme en conséquence, s'il a du cœur, de lui répondre. Cette annonce de la proposition du général Troyen faite au milieu d'une si auguste assemblée, lui donne un grand caractère d'authenticité, et fait prendre à l'action une direction plus rapide ; ce qui est un point important. Turnus, instruit si publiquement de la disposition de son rival, ne peut ni la dénier ni s'y refuser. Il semble qu'il ne doit avoir rien à répliquer à Drancès, et qu'il ne lui reste aucune raison pour soutenir le parti de la guerre. Cependant, après avoir confondu son adversaire avec ce ton d'ironie et de dédain, si convenable à un grand homme offensé vis-à-vis d'un ennemi si inférieur, il réfute, de la manière la plus plausible à la fois et la plus martiale, l'opinion de la paix prête à prévaloir. On ne sait quel eût été le résultat du conseil. L'approche de l'armée d'Énée vers Laurente fait cesser tout à coup les deliberations, et il ne peut plus être question que de se défendre. Turnus est déja sorti pour donner l'oeil à tout, et tout reprend une attitude guerrière. Ce changement inattendu donne un nouveau ressort à l'intérêt, forme l'imbroglio, et réveille la curiosité. Un si bel enchaînement ne se peut assez admirer, et rien ne prouve mieux que tout ce long morceau la fécondité du génie de Virgile et la grande harmonie de ses conceptions.
(XI-18) Et, puisque tu fuyois si bien dans le combat, Quitte-nous ; fuis encor pour sauver tout l'état. Drancès, par ce trait caustique, fait allusion à la disparition de Turnus du champ de bataille dans le combat du Chant précédent, lorsque, s'étant mis à la poursuite du fantôme d'Énée, il fut transporté par Junon loin des armées, dans sa ville d'Ardée. Les apparences étaient contre lui, et son ennemi en profite pour l'outrager.
(XI-19) Var. Si, te léguant leur âme et leur instinct guerrier, / Tes ancêtres vaillans t'ont fait leur héritier.
(XI-20) L'Aufide épouvanté, rebroussant vers sa source, / N'ose plus vers la mer encor suivre sa course. Parmi les exagérations et les absurdités que Turnus suppose être débitées par Drancès pour exalter les Troyens, après lui avoir fait montrer Ulysse, Achille et Ajax tremblant devant eux, il lui demande si l'Aufide épouvanté n'a pas aussi suspendu son cours. Ce fleuve étant extrêmement rapide, on sent le ridicule d'une pareille supposition. Peut-être était-ce autrefois une expression reçue de dire que l'Aufide s'arrêtoit, pour représenter une chose impossible. Peut-être aussi est ce une image méthaphorique, pour exprimer l'effroi prétendu de Diomède. La ville d'Arpos qu'il avait fondée, n'étant pas très distante de ce fleuve, il est possible que Virgile ait voulu faire dire par là que le vaillant fils de Tydée n'osoit pas plus s'avancer vers Énée que l'Aufide vers la mer.
(XI-21) Je croirois m'avilir en t'arrachant le jour ; / Lâche, garde ton âme en son affreux séjour. Turnus attaqué par Drancès dans sa partie la plus sensible, dans son honneur, ne pouvoit manquer d'exhaler d'abord toute son indignation, et d'écraser du poids de son mépris l'insolent qui osoit le calomnier. C'est ce qu'il fait aussi. Telle est la marche des passions que Virgile connoissoit si bien. Il ne revient qu'après au fond de la discussion dont il s'agissoit. Son opinion pour la guerre est un chef-d'oeuvre de vigueur et d'énergie. Profondeur de raisonnement, mouvement, images, précision, tout s'y trouve. Un tel discours suffiroit pour faire placer Virgile au rang des orateurs les plus éloquens. Démosthène ne l'auroit pas plus fortement pensé : et il a le grand mérite, en outre d'être écrit en beaux vers.
(XI-22) Tels au sein d'un grand bois où leurs troupes s'entassent, / Des corbeaux sur le soir s'agitent et croassent. Virgile n'a point désigné les corbeaux : mais il est évident qu'il les avait en vue. On ne connoît point d'oiseaux à qui la description soit plus applicable. Tous ceux qui habitent la campagne, auprès des grandes futaies, pourront souvent s'assurer de la justesse de cette image. Ils ne seront que trop étourdis, aux approches de l'hyver, par le croassement de ces animaux qui fondent en foule, sur le soir, au sommet des hauts chênes.
(XI-23) Il s'accuse toujours d'avoir du grand Énée / Rejeté l'alliance et rompu l'hyménée. Le bon roi Latinus en revient très souvent à ce regret de n'avoir pas donné sur-le-champ sa fille à Énée, et l'exprime presque toujours dans les mêmes termes. Cette fréquente lamentation n'est pas fort noble et fort héroïque ; mais il faut se rappeler que c'est un vieillard très âgé qui parle, et que le fond de son caractère, annoncé dès le commencement, est la foiblesse et l'indécision. Virgile l'a conservé soigneusement comme il l'avait dépeint ; Qualis ab incapto processerit, servetur ad imum. Telle est la grande règle d'Horace et celle de la raison et du goût.
(XI-24) Et se jette à la nage au fleuve accoutumé, / Respirant le plaisir, et d'espoir enflammé. Cette belle comparaison du cheval est tirée d'Homère, ainsi que bien d'autres de notre auteur, qui a puisé abondamment dans cette source inépuisable. On la trouve deux fois, presque mot à mot, au sixième et au quinzième Livre de l'Iliade, et applicable tantôt à Pâris et tantôt à Hector. Virgile, en la copiant, a omis ce trait important de l'original Grec ; Respirant le plaisir, et d'espoir enflammé. J'ai cru devoir le reproduire ici, comme ajoutant beaucoup à l'effet du tableau. Le premier modèle ne devait pas être négligé par nous. M. de la Harpe, dont la perte est déplorable à tant de titres, a, dans son excellent Cours de littérature, rassemblé et rapproché toutes les imitations et traductions de cette comparaison, faites par nos poëtes les plus distingués. On peut consulter, à cet égard, son ouvrage et ses jugemens. Puisse la nôtre être estimée digne de se voir associée en si bonne compagnie, et s'y trouver honorablement placée !
(XI-25) Sur l'ardente guerrière attachant ses regards : / « Honneur de l'Italie et les amours de Mars, Comment, reprit Turnus », etc. On reconnoîtra, j'espère, dans cette apostrophe, Honneur de PItalie, et les amours de Mars, le ton chevaleresque d'un jeune et brave guerrier, armé pour la gloire et pour l'amour ; et dans la vivacité de ses regards, la sensible admiration dont il est pénétré pour la valeur de Camille. Que l'on compare en cet endroit les maussades traductions en prose ! Celle de l'abbé Desfontaines est surtout curieuse. La voici : Turnus fixant ses yeux étonnés sur cette respectable fille. On ne s'attendoit pas à trouver dans Camille, dans cette intrépide guerrière, dans la noble reine des Volsques enfin, une respectable fille. Je cite ce passage entre mille autres que j'aurois pu choisir, moins pour donner une idée du bon goût de M. l'abbé en littérature, qu'une preuve de son profond respect pour le beau sexe.
(XI-26) Son père Métabus, chassé de ses états, / Cherchoit aux revoltés à dérober ses pas. Virgile fait de Métabus un tyran farouche et cruel ; la révolte de ses sujets semble justifiée par sa barbarie. L'intérêt dès-lors que Camille et lui peuvent inspirer, se trouve nécessairement diminué. La férocité d'ailleurs contraste trop avec les sentimens tendres et paternels qui l'attachent à sa fille. Les tyrans ordinairement n'aiment rien. Nous avons donc cru raisonnable et nécessaire d'adoucir cette teinte de despotisme que notre auteur auroit probablement fait disparoître, s'il avait eu le temps de retoucher son Ouvrage. Puisque Métabus se condamne à fuir les humains, il vaut mieux, ce nous semble, que ce soit pour avoir éprouvé leur injustice, que pour avoir mérité leur courroux.
(XI-27) Métabus, secondant son amour maternelle, / Aux lèvres de Camille approchoit sa mamelle. Que ce tableau est naturel et touchant ! comme il peint bien la sollicitude paternelle ! Avec quel art Virgile sait nous attacher aux soins empressés de cette jument prompte à accourir aux cris du tendre enfant pour l'alaiter. Au lieu de la nommer, je l'ai désignée par cette métaphore, qu'on goûtera peut-être : L'épouse d'un coursier, nourrice obéissante.
(XI-28) Je l'irai déposer au tombeau de ses pères ; / Ses armes y seront ses compagnes dernières. On peut reprocher à ce discours de Diane, non-seulement d'être un peu long, mais, ce qui est plus grave, de contenir des détails historiques qui devaient être fort connus des Nymphes de sa cour, auxquelles elle paroît vouloir les apprendre. Le grand art de l'épopée et de la tragédie est d'instruire les spectateurs des faits qu'on veut leur faire connoître, en les adressant à des intermédiaires qui aient besoin d'en être informés eux-mêmes Or, il n'est pas vraisemblable que l'histoire de Camille, cette princesse que la Déesse dit chérir plus que toute autre, et depuis si longtemps, Cara mihi ante alias neque enim novus iste Dianae venit amor, n'eût été déjà bien des fois l'objet de sa conversation avec les Nymphes de sa suite. Il faut observer encore qu'en faisant tant que de raconter, peut-être sans nécessité, Diane ne raconte point assez, et tait des circonstances importantes dont il seroit à propos que le Lecteur fût instruit. Il eût été nécessaire de savoir comment Camile avait été tirée de ses forêts et de son état sauvage, pour remonter sur le trône de son père, et se trouver ainsi à la tête des Volsques. Au reste, l'ordre que donne ici Diane à Opis de percer de ses flèches celui qui pourra ravir la vie à Camille n'est rien moins que divin ; et la manière dont il s'exécute ne l'est pas davantage.
(XI-29) Son âme, pour sortir, trouve une double porte. Les diverses éditions ne sont point d'accord sur le texte en cet endroit. Les unes portent : Duplicatque, virum transfixa, dolorem : la javeline, perçant de part en part Herminius, double sa douleur : c'est la variante que nous avons adoptée comme la plus naturelle ; les autres substituent dolore à dolorem ; et le sens est alors que la douleur lui fait courber le corps en deux, et le double ainsi ; ce qui nous semble un peu forcé. L'image de la version française paroîtra, j'espère, moins tirée et plus vraie : Son âme, pour sortir trouve une double porte.
(XI-30) Var. Le sang par-tout ruisselle, et par-tout la mort vole ; / Et par un beau trépas à la gloire on s'immole.
(XI-31) Et bat l'air en vainqueur de ses aîles rapides. Nous avions déjà donné une traduction de cette belle comparaison dans la treizième des notes du quatrième Livre des Odes d'Horace. Celle que nous présentons ici offre quelques différences : nous en avons changé plusieurs vers, tant pour ne pas nous copier entièrement que pour faire mieux et approcher plus de l'énergique beauté de l'original. L'important surtout était de rendre l'harmonie imitative de la fin, qui peint si bien, par la multitude des R et des dactyles, le battement pressé des aîles de l'aigle qui commnnique un frémissement vif à l'air : Simul æthera verberat alis. Nous avons cherché à le conserver en français, en faisant entrer aussi beaucoup d'r dans ce vers : Et bat l'air en vainqueur de ses aîles rapides. Et bat l'air en vainqueur semble atteindre mieux au but désiré, que bat les airs en vainqueur de la première version. Le pluriel dans les airs, en adoucissant le son, diminuoit l'effet que l'air au singulier, et devant une voyelle, rend plus aigu, et dès-lors plus expressif.
(XI-32) Ses vêtemens étaient de pourpre d'Ibérie, / Ses flèches de Gortine et son arc de Lycie. La pourpre d'Ibérie était fort renommée chez les anciens. Virgile ne spécifie pas en cet endroit si elle était de ce pays, il dit seulement une pourpre étrangère, peregrina ferrugine ; mais dans le neuvième Livre il s'en explique clairement en parlant du brillant fils d'Arcens, ferrugine clarus Hibera. Gortine était une ville de Crète dont les flèches étaient aussi recherchées que les arcs de Lycie.
(XI-33) Peut- être même, avant que de la consacrer, / A la chasse elle eût pris plaisir à s'en parer. Cette réflexion rapide jetée, en passant, sur le goût des femmes pour la parure n'est point une sentence ; elle est fondue dans le récit sans aucune prétention. C'est un de ces traits naturels qui prouve que Virgile savoit associer admirablement le sublime et le naif.
(XI-34) Et, se cachant au sein des monts inaccessibles, / Se dérobe d'avance à tous les traits vengeurs. L'on trouve ici dans le latin une image bien naturelle et bien vraie, mais que notre langue ne sauroit admettre dans le genre noble : c'est celle de ce loup qui ramène sa queue sous son ventre ; Caudamque remulcens subjecit pavitantem utero. Pourquoi cette peinture du loup serrant la queue, et portant bas l'oreille qui nous plaît tant dans la fable sous les crayons de la Fontaine, nous choqueroit-elle dans l'épopée, quoique employée par Virgile, au point de discréditer entièrement et l'auteur français qui l'admettroit, et sa traduction ? A cela on ne sait que répondre, et l'on ne peut que s'écrier : Nescis, heu ! nescis nostræ fastidia linguæ.
(XI-35). cours, vas trouver Turnus ; / Qu'il vienne sans tarder qu'il remplace Camille ; / Et contre les Troyens qu'il défende la ville : / A ce vaillant guerrier porte mon dernier voeu. Que d'intérêt Virgile a su répandre sur Camille ! comme la mort de cette héroïne extraordinaire couronne dignement sa glorieuse vie ! si elle s'est montrée de la manière la plus brillante dans le combat, sa fin est plus héroïque encore. Elle s'efforce d'arracher le trait qui la perce ; le soin de l'armée qui lui est confiée l'occupe encore à ses derniers momens ; elle songe en expirant au salut de Laurente ; elle charge Acca, la plus chère de ses confidentes, d'aller trouver aussitôt Turnus, et de le presser de venir la remplacer et défendre la ville. On reconnoît à ces traits la guerrière pénétrée de l'importance de ses fonctions, et digne de commander en chef. A ce mérite particulier, le message d'Acca en joint un plus capital : il contribue essentiellement à faire avancer l'action. C'est d'après lui, c'est d'après le dernier voeu de Camille, que Turnus se décide à quitter son embuscade, et à se rapprocher de Laurente pour la couvrir. Pendant ce temps, Énée franchit les gorges dangeureuses sans obstacle et sans résistance, et débouche dans la plaine à la suite de son rival ; la bataille, sans l'approche de la nuit, alloit s'engager. Le dénouement ainsi se presse, et tout se lie, et tend à l'accélérer. On ne peut trop faire observer l'art de cette contexture, et un si bel, enchaînement.
(XI-36) Opis, prenant son vol, rentre en la cour céleste. Elle eût mieux fait peut- être de n'en point descendre ; car il est impossible d'applaudir à un guet à-pend ; et l'on ne peut guères appeler autrement le meurtre d'Aruns, quoique commandé par une Déesse, et exécuté par une Nymphe. Cependant comme Aruns s'est rendu très odieux en assassinant en lâche et en traître l'intéressante Camille, on n'est pas fâché de le voir puni comme il le mérite ; mais la manière auroit dû être plus noble, et puisque Virgile employoit le merveilleux, et l'intervention des Divinités, il falloit que l'exécution répondît à la dignité des agens.
(XI-37) Et chacun dans son camp se retranche avec soin. Ce n'est pas sans raison que Virgile a mis, et mœnia vallant : c'était un des points essentiels du service militaire chez les Romains de ne jamais camper sans former des retranchemens autour du camp, de peur de surprise. Ces précautions, d'une tactique sage, leur donnaient un grand avantage sur les autres peuples moins attentifs et moins vigilans, qui se trouvaient par eux souvent surpris à l'improviste. Il y a très peu d'exemples dans leur histoire qu'ils l'ayent été.
NOTES DU LIVRE XII
(XII-0) Sommaire du douzième livre – D'après ce que l'on a vu à la fin du dernier Chant, tout sembloit annoncer que celui-ci devait commencer par une grande bataille. Les deux armées avaient campé à peu de distance l'une de l'autre : la nuit seule avait empêché la veille que l'engagement eût lieu. Mais un vel événement rentroit trop dans la classe des événemens ordinaires. Naturel dans une histoire, il n'était pas assez épique. Dans l'épopée, ainsi que dans la tragédie, on aime à voir des variations de scène, et des circonstances imprévues amener des résultats différens de ceux qu'on paroissoit devoir attendre. L'esprit, ainsi toujours en suspens, se maintient dans une active curiosité. Que seroit-il arrivé si le combat, prévu d'avance, s'était livré ? Énée eût pu, j'en conviens, joindre Turnus, et le faire tomber sous ses coups ; mais alors, qu'auroit produit la mort de ce dernier pour le dénouement du poëme et l'exécution de ces deux objets principaux, la fondation d'une ville et l'établissement des Dieux de Troie en Italie ? Il falloit donc qu'un traité solemnel assurât ces deux points, dans le cas où Énée seroit vainqueur ; et c'est ce que Virgile parfaitement senti, et réalisé. Pour parvenir à ce but important, il nous fait passer de surprise en surprise : une bataille sembloit inévitable ; au lieu de cela, c'est un traité que l'on conclut, et que tous les rois intéressés viennent jurer au pied des autels : car la religion, trop oubliée dans nos traités de paix modernes, intervenoit dans ceux des anciens comme partie intégrante, et comme donnant la plus sûre garantie des engagemens. On auroit pu croire que ce traité alloit terminer l'action ; point du tout : un incident imprévu prolonge l'intrigue ; et, dans le moment où tout prenoit une face pacifique, on se trouve tout à coup replongé dans les scènes guerrières, et toute la fureur des combats. Tolumnius, du côté des Latins, lance un trait contre un groupe de neuf frères Toscans, et en immole un. Aussitôt tous les huit courent à la vengeance ; le désordre est extrême ; chacun saisit ses armes, et la mêlée s'engage. Ce moyen est le même qu'avait employé Homère au commencement de l'Iliade, et qui décide la guerre. Un combat singulier entre Ménélas et Pâris devait terminer les différends, et les deux rivaux se mesuroient. Pandarus décoche une flèche contre Ménélas, et le blesse. L'indignation des Grecs dès-lors est au comble, et ils ne songent plus qu'à combattre, et venger cette perfidie. Il en est de même ici des Toscans et des Troyens. Turnus profite de la circonstance pour reprendre les armes, en dépit du traité ; mais Énée, son religieux observateur, bien plus grand, bien plus héros que son rival, s'élance la tête nue et les mains désarmées, au-devant des combattans. Il fait de vains efforts pour les arrêter. Partie d'une main inconnue, une flèche dans cet instant vient l'atteindre, et le blesse à la cuisse. Il est forcé de se retirer ; et Turnus poursuit le cours de ses exploits. Mais Vénus guérit miraculeusement son fils : car les Divinités, qui avaient joué un si grand rôle dans tout le Pоёme, ne pouvaient pas rester inactives au moment du dénouement. Aussi redoublent-elles d'efforts. Junon, par l'entremise de la nymphe Juturne, soeur de Turnus, qu'elle fait agir, n'omet rien pour soustraire le roi Rutule à son funeste sort. La Nymphe prend la figure de Métisque, écuyer de ce Monarque, lui arrache les rênes et, guidant le char à sa place, entraîne au loin son frère, et l'écarte toujours de son rival. Cependant, Jupiter, insistant de nouveau pour que les arrêts des Destins eussent leur entier accomplissement, Junon se rend enfin ; mais toujours fidelle à sa haîne pour Troie, elle n'y consent qu'à condition que cette ville ne se relèvera point, que son nom même sera anéanti, et que les Troyens, confondus parmi les Latins, adopteront le langage, les moeurs et les coutumes de l'Ausonie. Cet arrangement conclu entre les deux maîtres de l'Olympe, les deux rivaux se joignent, se mesurent ; et leur combat, plus pittoresque, plus varié dans ses incidens que celui d'Achille et d'Hector, termine merveilleusement cet admirable Ouvrage. Dans Homère, le sort d'Hector est trop tôt décidé : Achille le tue trop promptement. Virgile a senti et corrigé cette faute de son mature. Son jugement et son goût lui disaient assez que lorsqu'il s'agit des deux premiers personnages d'un poëme et de la destinée de l'un ou de l'autre, il est important d'arrêter et de fixer quelque temps sur eux l'attention et les regards ; que l'intérêt croît en raison de la suspension des événemens ; qu'il faut laisser désirer le dénouement, et que, dans l'instant décisif, on aime à voir surtout le développement de l'héroïsme entre deux champions dignes de lutter ensemble. Homère est trop bref en cette circonstance. Ses deux héros s'envaient réciproquement une javeline : Hector évite l'une ; l'autre est repoussée par le bouclier d'Achille ; un second javelot, lancé par ce dernier, atteint son rival en l'immolant termine nous osons le dire, un peu brusquement le combat. Dans Virgile, au contraire, les scènes varient et se prolongent. Les deux athlètes se lancent aussi d'abord des javelines, sans se blesser ; puis ils fondent l'un contre l'autre, l'épée à la main. Dans cette lutte l'épée de Turnus se brise ; il ne lui reste plus d'arme ; la fuite seule peut le sauver : il saisit cette ressource. Énée le poursuit ardemment. On les voit tous les deux dans l'enceinte de la lice faire mille tours et détours ; et la curiosité suspendue redouble à chaque instant. Turnus, plus léger, toujours échappe au glaive de son rival qui ne sauroit le joindre. Dans cette perplexité, le héros Troyen aperçoit en courant sa première javeline qui s'était enfoncée dans la souche d'un vieux olivier ; il s'efforce de l'en arracher pour atteindre au moins de loin son ennemi ; mais il n'en peut venir à bout. Pendant ce temps, Juturne remet une épée à son frère. Mais Vénus, de son côté, détache la javeline, et en arme son fils ; et cette javeline enfin tranche la vie du roi Rutule. On voit avec quel art Virgile a su graduer les situations,et soutenir l'attention jusqu'au dénouement. Mais reprenons le fil de ce beau Chant, et suivons-le jusqu'à la fin.
L'armée Latine, découragée par ses défaites précédentes, et surtout par la perte de la bataille de la veille, murmure, et, peu disposée à combattre de nouveau, presse Turnus de répondre à l'invitation d'Énée, et de terminer la guerre par un combat singulier. Turnus furieux s'y détermine, et vient signifier à Latinus qu'il peut faire disposer l'enceinte du champ de bataille, et les autels sur lesquels doivent se jurer les clauses, du traité. Latinus cherche à le détourner de ce projet, et veut l'engager à sacrifier Lavinie à d'autres princesses de l'Italie, sans s'exposer à périr pour elle. Le valeureux guerrier s'indigne d'une proposition aussi offensante pour son honneur et son amour, et persiste dans sa résolution. La reine Amate fait de vains efforts pour le retenir et lui annonce que le coup qui le frapperoit lui donneroit immanquablement la mort. Virgile prépare ainsi très adroitement sa funeste catastrophe. Lorsqu'elle croira que Turnus n'est plus. Ce prince dans son ardeur, dépêche son écuyer Idmon à Énée, pour lui porter un cartel en forme : mais Junon, redoutant pour ce roi l'issue d'un tel combat s'adresse à Juturne, sa soeur, que le Roi des Dieux avait honorée du titre et du rang de Déesse, et lui prescrit de mettre tout en oeuvre pour sauver son frère, et faire rompre le traité qu'on prépare, et recommencer la guerre. Cependant, tous les rois se rendent dans l'enceinte désignée qu'entouraient les deux armées Latine et Troyenne, et s'approchent des autels pour sceller à leurs pieds les conditions de la paix. Énée profère le premier le serment solemnel, Latinus en fait autant après lui. Turnus s'avance bien vers l'autel ; mars Virgile ne lui fait rien prononcer ; et l'on doit remarquer à ce sujet la justesse de son jugement. Comme on verra bientôt ce Prince reprendre les armes, son parjure eût été alors trop évident et trop honteux. Les Latins, voyant de près les deux athlètes, jugent le combat inégal pour Turnus : ils regrettent de le voir exposé à un si grand danger, et voudraient l'y soustraire. Ce sentiment, qui circule dans tous les rangs, est encore excité per Juturne déguisée sous la figure de Camerte, l'un des principaux chefs. Un prodige paroît tout à coup dans l'air : un aigle qui avait saisi un grand cygne au milieu d'une troupe d'oiseaux aquatiques, se trouve soudain poursuivi par eux, et forcé d'abandonner sa proie. Tolumnius interprête ce signe en faveur de la guerre qu'il désiroit ; et, pour la commencer, et rompre le traité, il lance un javelot contre un groupe de neuf frères Toscans qui se trouvaient devant lui, et en abat ur. Ce meurtre excite une indignation générale : on s'arme en tumulte ; on s'irrite ; on renverse les autels ; on saisit et lance les tisons allumés ; et les deux partis, pleins de rage, se précipitent les uns contre les autres. Turnus saute sur son char, impatient de combattre et de verser du sang. Énée au contraire, esclave de sa parole, et fidèle au traité, s'élance sans armes au milieu des groupes acharnés ; il s'efforce, mais en vain, d'arrêter ses soldats, et d'empêcher le carnage. Au milieu de cet héroïque transport, une flèche vient le blesser à la cuisse. Il est contraint de quitter le champ de bataille ; et Turnus en profite pour semer par-tout la terreur et la mort. Cependant, le héros Troyen, arrivé péniblement dans son camp, tente d'arracher le fer de sa blessure : il n'y peut réussir ; tout l'art du médecin Iapis se trouve également en défaut. Vénus alors va cueillir le dictame aux montagnes de Crète, et en exprime les sucs qu'elle verse en secret dans un grand bassin d'eau. A peine lapis a baigné la blessure de cette onde, la flèche aussitôt se détache et la plaie se referme. Énée, guéri ainsi miraculeusement, reprend aussitôt ses armes pour voler au combat, et rejoindre son rival. Dans ce moment critique, où il va exposer sa vie, il embrasse son fils ; et, joignant à l'exemple du courage la leçon la plus touchante, qui peut être pour lui la dernière, il lui recommande surtout de s'animer sans cesse dans la carrière de l'honneur en se rappelant son père Énée et son oncle Hector ; et cette situation si noble, si attendrissante, devient encore d'une moralité sublime. Le héros Troyen sort donc de son camp, ne cherchant que Turnus, n'appelant que Turnus, et dédaignant de frapper aucun autre ennemi. Cependant, Messape lui lance un trait qu'il n'évite qu'avec peine ; alors, voyant que le char de Turnus, dirigé par Juturne, sa soeur, qui avait pris la place et la figure de Mérisque, écuyer de son frère, emportoit toujours loin de lui son rival, sans qu'il pût l'atteindre, il prend les Dieux à témoin du traité qu'on viole, et de la nécessité où le soin de sa vie le réduit, de repousser tant d'attaques ; et, se livrant enfin à sa juste fureur, il immole un grand nombre de guerriers Rutules et Latins. Vénus lui inspire alors de se porter vers la ville de Laurente, et d'y donner l'assaut. Il l'ordonne aussitôt : des échelles se dressent ; les traits et les brandons volent. Amate, à cet aspect, se désole, se désespère : elle ne voit plus Turnus ni ses étendards ; elle le croit mort ; et, dans son délire, elle met fin à ses jours. Toute la ville est en alarmes. Sagès blessé joint enfin le roi Rutule ; il lui apprend et la mort de la reine et la triste position de la ville prête à être forcée. Turnus est abîmé de douleur ; il écoute ; il entend les cris qui partaient de Laurente ; il aperçoit la flamme qui déjà dévoroit les tours de bois élevées sur les remparts. A cette vue, il s'élance de son char ; il abandonne sa soeur, et court à travers les rangs des soldats, appelant Énée à son tour, et le provoquant au combat. Celui-ci ne se fait pas longtemps attendre : au seul nom de Turnus, il accourt ; les deux armées s'écartent, forment une enceinte pour le champ de bataille, et le combat commence. Virgile y a semé plusieurs incidens qui en retardent la catastrophe. Enfin la javeline d'Énée atteint Turnus à la cuisse : il est renversé par ce coup ; son-vainqueur se précipite sur lui pour l'achever : le vaincu lui tend alors une main suppliante, et implore sa pitié. Énée se laissoit attendrir ; mais il reconnoît le baudrier de Pallas, dont Turnus était encore paré. A cette vue, sa colère se ranime : il immole son rival aux mânes de son ami ; et l'Ouvrage se termine par cette mort. Virgile fort judicieusement n'a pas cru devoir rien ajouter après, quoique l'on semble attendre le résultat de sa victoire. Mais un poëme n'est pas une histoire. Les événemens subséquens, tels que le mariage d'Énée avec Lavinie, et la fondation de la ville de Lavinium, sont assez prévus, et deviennent une conséquence des clauses du traité qu'on avait conclu. Ainsi, le poète n'a pas dû s'y arrêter, ni prolonger l'action de son Poème, qui réellement est finie, puisque rien ne s'oppose plus à son exé cution : ni Junon qui s'est appaisée, et qui a consenti à tout avec Jupiter ; ni l'armée Latine qui, ayant perdu ses principaux chefs, et Mézence, et Camille, et Turnus, et Tolumnius que Virgile a fait périr si justement dans le nouveau combat que sa perfidie avait suscité (*), n'a plus de motifs pour se battre ; ni Amate qui, ayant terminé ses jours, ne peut plus avoir d'influence sur sa fille. Lavinie seule, privée de sa mère et de son amant, pourroit être peu disposée à donner sa main à celui qui a causé tous ses malheurs ; et cette raison justifie encore le silence de Virgile, Il n'auroit pas pu nous la montrer aux autels, et surtout promptement ; mais on peut supposer que son hymen a été assez retardé, pour qu'elle pût sécher ses pleurs, et que le temps, les désirs de son père, et l'intérêt de son pays auquel les princesses sont souvent sacrifiées, auront enfin vaincu sa résistance.
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(*) Homère a donné le premier l'exemple de cette judicieuse moralité. Il ne tarde pas à rendre Pandarus victime de la perfidie qui lui avait fait lancer une flèche à Ménélas, et de la guerre cruelle dont elle était la cause. Il périt dès le premier combat de la main de Dioméde (v. le se. Livre de l'Iliade). L'épique Grec a laissé à ses Lecteurs le soin d'en faire la remarque. Virgile a fait mieux : il a fixé sur ce point notre attention.
(XII-1) Le Tybre fume encor du sang de nos sujets ; / Et des monceaux de morts couvrent tous nos guérets. Le texte dit Campique ingentes ossibus albent et les vastes campagnes blanchissent couvertes d'ossemens. Cette description peut convenir aux champs qui avaient servi de théâtre à la première bataille, et dans lesquels on avait brûlé les morts dont les ossemens pouvaient couvrir encore la terre. Mais elle n'est point applicable à la plaine en face des remparts de Laurente, où s'était donné la veille le grand combat de cavalerie, si meurtrier pour les Latins qu'on n'avait pas eu le temps d'inhumer ou de brûler encore. Latinus devait être plus affecté de ce second revers, et du haut de sa ville il pouvoit voir les corps morts de ses sujets couchés dans les champs, mais non pas leurs ossemens. Nous avons donc cru devoir mettre plus de vérité dans la peinture, en disant : Et des monceaux de morts couvrent tous nos guérets.
(XII-2) Vénus, s'enveloppant d'un voile officieux / Pour dérober son fils à mes coups furieux, / N'aura peut-être pas un nuage à sa suite / Qui le puisse enlever tout tremblant dans sa fuite. Ce n'est pas Vénus comme nous l'avons déjà observé, (v. le 5e Livre de l'Iliade) qui couvre son fils d'un nuage, et le dérobe ainsi aux coups de Diomède ; mais Apollon pour servir la Déesse blessée par l'audacieux toi d'Etolie. Cela suffit pour faire supposer à Turnus que le nuage si officieux était son ouvrage. L'objet le plus essentiel à remarquer en ce moment, c'est l'art avec lequel Virgile rappelle souvent des traits de l'Iliade. Les noms des guerriers Grecs qu'il cite fréquemment étant dans la mémoire de tous les hommes instruits, réveillent l'attention et donnent de la vie encore à son poëme. Quel homme que cet Homère, pour avoir imprimé à ses héros un si grand caractère qu'on ne peut entendre parler de l'un d'eux, sans être aussitôt disposé à l'intérêt et à l'admiration ?
(XII-3) Tous ses sens sont émus ; un modeste incarnat / Sur son front virginal répand un vif éclat. Lavinie, pour laquelle on se bat, paroît peu, mais cependant assez pour intéresser beaucoup. Ce personnage est légèrement exquissé ; mais, dans cette simple ébauche, on reconnoît la main d'un grand maître. Raphaël n'auroit pas dessiné autrement la jeune princesse. Que ce maintien décent, ces yeux pudiquement baissés, ce trouble ingénu au seul nom d'un époux et ce feu secret qui circule dans ses veines, et cette rougeur virginale qui colore ses joues et son front, répandent de graces sur toute sa personne Une pareille exquisse est d'un grand prix aux yeux des connoisseurs. Qu'y a-t-il, en effet, de plus aimable qu'une jeune beauté, timide et modeste ? Malheur à ceux qui ne sentent pas un pareil mérite, et pour qui ces traits delicats, ces nuances chastes, ce dessin pur, et ce frais coloris, si semblable à la rose qui s'entre-mêle aux lys, ont perdu leur charme et sont sans attraits !
(XII-4) l'impétueux Turnus / Au milieu de la cour saisit sa lance énorme ; / Elle était appuyée au vieux tronc d'un grand orme. Le texte dit, au fût d'une grande colonne ; ingenti adnixa columnae. Nous avons cru qu'un grand orme pouvoit convenir davantage, et être mieux placé qu'une colonne dans cette cour où le roi fait passer devant lui en revue ses superbes coursiers. Un bel arbre, par son vaste ombrage, devient un ornement plus naturel et plus utile dans l'espace où des écuyers et palfreniers soignent et font manoeuvrer des chevaux.
(XII-5) Sa couronne était d'or ; douze rayons l'ornaient / Du Soleil son ayeul vive et brillante image. Latinus descendoit du Soleil par Circé, épouse de Picus, l'un de ses ancêtres. On sait que Circé était fille du Soleil.
(XII-6) Aux mêmes intérêts, aux mêmes lois soumis, / Les deux peuples égaux seront toujours amis ; / Latinus, mon beau-père et mon digne Monarque, / Du pouvoir souverain conservera la marque / Mes Dieux seront vos Dieux, et ma religion / Devient celle à jamais de votre nation. Virgile conserve parfaitement le caractère religieux de son héros : c'est moins pour son intérêt propre, c'est moins par ambition qu'il va combattre que pour fonder sa religion en Italie et y établir ses Dieux. Notre auteur ne perd pas de vue cet objet essentiel de son poëme, et par cette clause du traité prépare très heureusement le dénouement, et le fait aisément entrevoir. Les Dieux ne devoient-ils pas favoriser celui qui ne combattoit que pour eux ?
(XII-7) Il ne produira plus de fleurs ni de verdure. Ce serment par le sceptre qui, séparé du tronc ne doit plus pousser de feuilles ni de fruits, était usité chez les anciens. On le trouve dans Homère, au 1er Livre de l'Iliade. Achille, dans ses emportemens contre Agamemnon, jure ainsi par son sceptre. Virgile a traduit ici presque littéralement le poète Grec.
(XII-8) Corynée au visage / Rapidement lui porte un flamboyant tison : / Aussitôt la forêt qui couvroit son menton / S'embrase ; au loin exhale une odeur pénétrante. Cette barbe grillée d'Ebuse n'auroit pas fait un bon effet dans notre langue, ou du moins dans notre poésie. Nous avons donc eu recours à une métaphore qui paroîtra peut être heureuse et qui d'ailleurs a le mérite de la justesse. On peut, en effet, regarder la barbe comme une espèce de forêt qui ombrage le menton : une forêt peut s'embraser et partant répandre au loin une forte odeur. Les traducteurs en prose n'y regardent pas de si près : l'abbé Desfontaines et les Professeurs ont mis tout bonnement le feu à la barbe d'Ebuse. Le père Catrou est plus plaisant. Il lui flamba, dit-il, sa longue barbe, qui remplit l'air de mauvaise odeur. En vérité, ne croiroit-t-on pas qu'il s'agit de la traduction d'un poëme burlesque, et non pas d'un poëme épique ?
(XII-9) Mon bras seul doit ici vider nos différends : / De la foi de Turnus ces autels sont garants. Énée offre ici le modèle du plus sublime héroïsme ; non pas de cet héroïsme tumultueux qui en impose au vulgaire, mais de celui qui est fondé sur la justice et la véritable grandeur, et que les hommes pensans savent seuls apprécier. Fidèle à sa parole, il se porte au milieu de la mêlée, sans armes et la tête nue, pour faire observer la religion de ses engagemens : il s'expose à tous les traits dont un vient lui percer la cuisse, plutôt que de manquer à l'exécution du traité qu'il vient de jurer devant les Dieux. Voilà qui est beau : voilà qui est admirable : voilà ce qu'on ne sauroit trop applaudir. Combien cette conduite et ce noble courage le mettent au-dessus de Turnus qui profite de la blessure et de l'éloignement d'un rival traitreusement frappé pour faire un carnage que le véritable héros vouloit au contraire empêcher ! Ce trait, à notre avis, est peut-être celui de tout le poëme qui fait le plus d'honneur au génie et au sens profond de Virgile. Il élève il ennoblit le héros ; il fait désirer son triomphe dans le dénouement qui s'apprête. Que d'art et de raison dans cette circonstance, et quelle instruction elle présente ! Qu'il est beau de mettre ainsi la morale en action, er d'honorer la foi des traités ! Et nunc reges intelligite, erudimini qui judicatis terram.
(XII-10) Puis d'un air triomphant, dans son ardeur extrême, / Il saute sur son char qu'il dirige lui-même. Que la conduite de Turnus est basse dans ce moment ! Ce n'est plus un héros ; ce n'est plus même un guerrier. C'est un véritable meurtrier, un sacrilège violateur d'un traité qu'il a provoqué lui-même : car on ne doit pas oublier qu'il a envoyé Idmon, l'un de ses officiers, à Énée pour le presser d'y souscrire et le défier au combat. On cesse donc de l'estimer et de s'intéresser à lui. Sa mort sans cela eût pu paroître révoltante ; elle devient par l'art de Virgile une juste peine de cette trahison et du sang innocent qu'il répand, malgré la paix jurée. Il faut pourtant remarquer ici la nuance délicate, observée par le poète : même en rendant Turnus coupable, il ne le rend point odieux. Il l'a bien conduit au pied des autels ; mais il ne lui a fait prononcer aucun serment. Il ne lui prête aucun plan de duplicité, aucun projet de perfidie ; il ne lui met dans la bouche aucune parole tendant à exciter ses troupes à rompre le traité. Tout ce que fait Juturne, sa soeur, se fait à son insçu. Il semble avoir moins fait naître la circonstance qu'être entraîné par elle. Dès-lors l'intérêt qu'on lui porte, ne peut pas être tout-à-fait perdu ; il n'est qu'affaibli : et il était important d'en conserver assez pour que le combat des deux rivaux pût attirer et fixer l'attention des Lecteurs, et laisser quelque temps leurs voeux en suspens. Mais il falloit aussi faire sentir de quel côté devait pencher la balance et la raison disoit assez que c'était en faveur du héros principal du poëme. Quel génie il a fallu pour graduer ainsi tous les sentimens et toutes les affections ! O Virgile, ô poète divin, lorsqu'on vous lit, et surtout qu'on vous médite, on est toujours réduit, dans l'insuffisance de notre langue pour exprimer votre mérite et notre admiration, à s'écrier, en empruntant votre style : Quibus te laudibus extollam ! Quibus cælo te laudibus æquem !
(XII-11) Téméraire ! il n'en eût pas même le regard ; / Et Tidyde bientôt lui fit une autre part. Dolon avait demandé et obtenu d'Hector, pour prix de son entreprise nocturne, le char et les coursiers d'Achille. Mais tandis qu'il venoit épier le camp des Grecs, surpris lui-même par Ulysse et par Diomède, il reçoit la mort de ce dernier, au lieu de ce beau prix auquel il avait osé prétendre. (V. le 10e liv. de l'Iliade).
L'abbé Desfontaines, les Professeurs de l'université, Lacerda et le père Larue lui-même, ont pensé que l'éloge fait ici de Dolon, par Virgile, n'était qu'ironique, parce qu'ils le supposent mal appliqué à ce Troyen. Mais rien n'annonce l'ironie dans les louanges réitérées que lui donne notre poète. On peut dire même qu'elle seroit très déplacée. L'objet de Virgile est de relever le courage d'Eumède, pour rendre la victoire de Turnus plus éclatante. Eût-ce été le moment de se moquer de son père ? et auroit-il pu dire que le fils lui ressembloit animo manibusque ? C'eût été détruire trop ridiculement le proles bello præclara Dolonis, qui précéde. Virgile assurément ne regarde pas Dolon comme un guerrier méprisable, et Homère ne le peint point ainsi. Hector demande un brave pour aller examiner la nuit ce qui se passe parmi les Grecs. Dolon se présente, et s'engage à pénétrer même jusqu'à la tente d'Agamemnon Il ne trouve personne pour l'accompagner, et il part seul et avec beaucoup de résolution. Le même motif qui avait fait dépêcher Dolon par Hector détermine Agamemnon à envoyer aussi un Grec valeureux pour observer les Troyens, Diomède est choisi pour cette mission périlleuse. Vingt braves s'offrent de lui servir de second, et Ulysse est préféré. Est-il étonnant que Dolon, seul, surpris et poursuivi par deux des plus vaillans des Grecs ait recours à la fuite, et qu'atteint enfin il cherche à sauver sa vie par des offres considérables, et en donnant tous les éclaircissemens demandés ? Ces aveux trop vrais, car il ne trompe point, deviennent sans doute préjudiciables à son parti, et il eût été plus beau de les refuser, et de recevoir la mort. Mais un pareil trait est le comble de l'héroïsme : les chevaliers d'Assas ne sont pas communs. On peut avoir le courage de braver une mort incertaine ; il est très rare de se dévouer à une assurée. Dolon, sans être un héros de la première classe, ne peut pas être rangé dans celle des poltrons, et l'intrépidité avec laquelle il s'est exposé aux plus grands dangers, dont il est devenu la victime, suffit pour justifier les éloges de Virgile, et confondre ceux qui les ont traités d'ironiques.
(XII-12) Mais d'un père souffrant, l'objet de ses amours, / Iapis, plus jaloux de prolonger les jours, / Préféra de connoître et les vertus des plantes, / Et de l'art de guérir les ressources savantes. Quelle moralité dans ce trait ! Apollon vouloit douer lapis des plus rares avantages. Il rejette toutes les offres du Dieu quelque flatteuses qu'elles puissent être, et se borne à lui demander les seules connoissances de l'art de guérir, pour prolonger les jours d'un père accablé d'âge et d'infirmités. Combien ce bel exemple de vertu filiale ajouté à tant d'autres répandus dans ce poëme, honore son auteur, et devient instructif pour ses Lecteurs ! Combien l'âme s'élève à la vue de pareils modèles ! lapis doit donc être rangé avec distinction parmi les Pallas, les Euryale et les Lausus, ces fils généreux et tendres, qui figurent d'une manière si admirable et si touchante dans cet ouvrage.
(XII-13) Ni son adroite main, ni la pince plus sûre / Ne peuvent extirper le fer de la blessure ; / Tout le bois de la fièche avait été brisé : / Le savoir médical se trouvoit épuisé. Ce brisement du bois de la flèche rendoit plus difficile l'extraction du fer resté seul dans la plaie. Nous avons cru devoir placer ici cette observation après les vains efforts d'lapis, plutôt que dans l'endroit où Virgile l'a mise, après l'infructueuse tentative qu'Énée avait d'abord faite sur lui même à cet effet. Elle excuse en ce moment le peu de succès du médecin. La médecine et la chirurgie ne formaient chez les anciens qu'une même science comprise sous le nom général de médecine. J'ai donc pu et dû employer l'expression savoir médical : aujourd'hui, en pareil cas, il faudroit dire le savoir chirurgical ; mais je doute que ce mot pût être admis dans l'épopée : tant notre langue poétique est bizarre ! Cette situation d'Énée soutenant avec une fermeté inaltérable la plus cruelle opération, et rassurant et consolant lui-même son fils et ses amis éplorés, nous semble une des plus belles du poëme : ce n'est pas là de l'héroïsme turbulent, mais bien du véritable et du grand. Pour mériter le titre de héros, il ne suffit pas de le paroître dans un instant rapide, dans un jour de bataille par exemple ; il faut l'être dans tous les instans critiques, dans les circonstances pénibles et secrètes de la vie : mais cela est bien rare ; ce qui a fait dire à la Bruyère, avec autant d'agrément que de vérité : Il n'y a point de héros pour le valet-de-chambre.
(XII-14) Que votre père Énée, et que votre oncle Hector / Au chemin de l'honneur vous animent encor ! Virgile a redoublé d'efforts et de talens dans ce dernier Livre pour faire ressortir son héros, et le montrer toujours grand. Il lui fait déployer, non pas seulement l'héroïsme du courage militaire, mais plusieurs autres genres d'héroïsme non moins admirables et plus rares. Énée s'expose d'abord sans armes à tous les traits ennemis pour maintenir la foi de ses engagemens, et empêcher la rupture de la paix. Blessé grièvement dans cette circonstance, il supporte debout, et sans sourciller, une opération douloureuse. A peine est il guéri, il reprend son armure et partant pour combattre son rival, aux risques de sa vie, il serre son fils dans ses bras, au milieu de ses armes ; il lui donne un baiser au travers de son casque, et lui adresse la leçon la plus touchante et la plus sublime. Comme le sentiment du véritable honneur se développe dans toutes ces scènes ! Nous avons déjà, dans notre discours préliminaire, appuyé beaucoup sur l'excellence de cette dernière. Nous ne pouvons nous empêcher de la recommander de nouveau à la méditation et à l'admiration de toutes les belles ames, et surtout de tous les pères vertueux qui voudront former des fils dignes d'eux.
(XII-15) Le Héros d'Ilion, et généreux et brave, / Dédaigne d'immoler, de sa parole esclave, / Ceux qui l'osent de loin assaillir de leurs dards, / Et ceux qui tiennent ferme, et surtout les fuyards : / Il n'en veut qu'à Turnus son rival infidèle. Voilà encore un nouveau trait de grandeur d'âme bien honorable pour Énée. Quoique en butte à tous les traits ennemis, il ne veut point verser de sang : il se croit toujours lié par sa parole et Turnus est le seul avec qui il veut se mesurer. Ce courage passif fait peu d'impression sur la multitude ; mais aux yeux de tous les hommes réfléchissans il est vraiment le dernier degré de l'héroïsme.
(XII-16) Il prend et les autels garans de sa parole, / Et les Dieux à témoin du traité qu'on viole. Le héros du poëme, voyant que Turnus, loin de se rendre à son appel, s'éloignoit toujours de lui, et que sa vie, attaquée par des ennemis tels que Messape, était dans le plus grand danger, se détermine enfin à se défendre, et à frapper à son tour. Mais il prend auparavant les Dieux à témoin qu'on l'y force, et que ce n'est pas lui qui viole le traité. Qu'elle moralité dans cette conduite, et quelle dignité ! Et il se trouvera des gens encore qui disputeront à Énée le titre de héros, et qui l'adjugeront à son rival ! Quelle différence cependant Virgile a mise entr'eux. Turnus n'est que brave, et sa bravoure en ce moment est criminelle. Énée est au moins aussi vaillant, mais sa vaillance est dirigée par la justice et la religion, et le héros ici est encore un sage.
(XII-17) Var. Et bientôt à leur sort joint le triste Onithie, / Surnommé le Thébain, et fils de Péridie. Ces détails pourront paroître minutieux et inutiles à bien des lecteurs qui peut-être en auraient désiré la suppression. Nous en avons jugé différemment. Ces traits ont un caractère antique qui nous a semblé précieux à conserver ; ils donnent à une fable toute l'apparence de la vérité, et la font regarder comme une histoire.
(XII-18) Son glaive immole encore deux frères de Lycie ; / Et des champs d'Apollon portés en Hespérie. La Lycie était particulièrement consacrée à Apollon, qui, chez les anciens, était censé partager sa résidence entre Patare, capitale de cette province de l'Asie mineure, et l'île de Delos. (v. le 4e livre). Ce Dieu avait aussi dans Patare un temple célèbre, où il rendoit des oracles, et il possédoit dans ce pays de vastes domaines ; car de tout temps les hommes sages et religieux ont cru devoir faire part à la Divinité qu'ils honoraient des biens qu'ils croyaient tenir de sa bonté ; et quoi que puisse dire la philosophie de ces temps prétendus d'ignorance et de superstition, jamais les peuples n'ont été plus heureux, et surtout plus tranquilles que lorsqu'ils se livraient à cette généreuse dévotion, qui avait toujours pour principe les motifs les plus nobles, une grande confiance en une Providence bienfaitrice, et une profonde reconnoissance. Ce n'est pas ordinairement lorsqu'on bâtit des temples, et qu'on pourvoit à l'honnête entretien des ministres qui les desservent, qu'on bouleverse les empires, et qu'on fait des révolutions. Ces malheurs sont le fruit et la suite du renversement des autels, et du dépouillement des pontifes. Horace attribuoit de son temps tous les maux des guerres civiles aux profanations et aux destructions sacrilèges, et il annonçoit hautement au peuple Romain qu'ils ne finiraient que lorsqu'ils releveraient les temples abattus et brûlés : donec templa refeceris, adesque labentes deorum et fœda nigro simulacra fumo. Telle est encore aujourd'hui notre histoire. Tant que les dons de la vertu ou du repentir, consacrés à la religion, ont été former tant d'établissemens honorables pour elle, et précieux à l'humanité, la France pendant plusieurs siècles a toujours joui dans son intérieur d'une tranquillité constante. Quelques factions ourdies par des princes mécontens ou des grands ambitieux, ont pu la troubler quelquefois partiellement, à diverses époques, et par intervalle ; mais le tronc du gouvernement restoit toujours ferme et respecté ; la masse du peuple était bonne et paisible. Ce n'est que lorsque la religion a été ou altérée ou perdue que notre patrie a éprouvé les plus terribles secousses. L'hérésie de Calvin, établissant l'insubordination en principe, a ébranlé d'abord l'édifice social ; mais la philosophie, plus funeste, a tout confondu ; et tout avec elle et par elle est devenu cahos. On peut affirmer que les maux et les vices du corps politique, jusqu'à la fatale explosion, ont crû successivement avec les progrès de l'irreligion ; et, pour s'en convaincre, que l'on compulse dans toute la France les registres des greffes criminels et ceux de la police, (car c'est désormais dans ces sources qu'il faudra aller fouiller, lorsqu'on voudra écrire l'histoire des moeurs des Nations, et surtout de la nôtre), on verra la dépravation humaine s'acroître, chaque année, d'une manière effrayante, en dépit des supplices, à mesure que l'impiété gangrenoit les ames ; et amener enfin ces temps désastreux où toutes les horreurs se sont multipliées à l'infini, et qui ont étalé, à notre honte, tant de forfaits divers, / Et des crimes peut-être inconnus aux enfers.
(XII-19) Aux bords du lac de Lerne, autrefois l'Arcadie / A la pêche le vit borner son industrie. Le lac de Lerne, quoique du territoire d'Argos, confine l'Arcadie : ainsi l'Arcadien Menète avait pu s'y livrer à la pêche.
Nous avons cru devoir renfermer ici dans un même cadre tous les exploits d'Énée en ce moment, et tous ceux de Turnus dans un autre, et montrer à la fois tous les guerriers qui tombent sous leurs coups. Virgile a éparpillé les tableaux, et fait tuer l'un par celui-ci, l'autre par celui-là, et repète ainsi la chose tour-à-tour. C'est par les pronoms hic et ille qu'il distingue alternativement les vainqueurs. Cette manière, analogue sans doute à la langue latine, conviendroit peu dans la nôtre, où elle présenteroit de l'embarras et de la sécheresse. Celle que nous avons adoptée est plus large,et rassemblant sous un même point de vue les portraits épars, les rend plus saillans, fait plus valoir les héros, et amène mieux, à notre avis, les belles images d'un double incendie, et de deux torrens impétueux auxquels sont comparés les deux illustres combattans de Troie et d'Ardée.
(XII-20) Vous aviez dans Tyrnesse un superbe palais ; / Un autre sur l'ida qu'ombragent ses forêts : / Aux plaines de Laurente une tombe funeste / Est votre seul domaine, et tout ce qui vous reste. Cette opposition de tous ces palais que possédoit Eole à Lyrnesse et sur l'lda, avec cette seule tombe qui lui reste dans les champs du Latium, fait le plus grand effet, et remplit l'âme d'une sombre mélancolie. On reconnoît là la touche d'un grand maître qui sait faire contraster les divers objets de ses tableaux. Cette observation n'a aucunement l'air d'une sentence : c'est un véritable trait de sentiment, qui force à réfléchir sur l'inconstance de la vie et la frivole possession de ces vastes et pompeux édifices qu'on n'habite qu'en passant, et qui bientôt sont remplacés par l'étroit et sombre espace d'un tombeau que l'on ne quitte plus.
(XII-21) Énée alors s'avance en face des murailles ; / Il atteste les Dieux qu'on le force aux batailles. Avant de donner l'assaut à la ville de Laurente, Énée renouvelle encore ses protestations qu'on le force aux combats. Il met autant d'ardeur et de gloire à ménager le sang que Turnus à le répandre. Cette magnanimité héroïque l'élève bien au-dessus de son rival. Ceux qui ont pu le regarder inférieur n'ont sûrement pas réfléchi à toutes ces circonstances, ou ils ont une bien fausse idée de l'héroïsme. L'exemple d'Homère n'a pas peu contribué à induire, sur ce point, en erreur. Parce que son Achille si vindicatif, si emporté, si sanguinaire, produit un grand effet, on s'est persuadé que, pour réussir, tous les héros devaient lui ressembler : mais n'est-on héros qu'en se livrant à la fougue de ses passions ? Nous croirions que c'est à en triompher, au contraire que consiste le plus grand héroïsme ; et Virgile en a pensé de même. Il ne faut pas juger l'épopée comme la tragédie qui, pour émouvoir une multitude rassemblée pendant un court espace de temps, met en jeu les caractères violents et souvent vicieux de ces personnages, plus occupée des effets que de la moralité. Un poëme épique fait, non pas pour paroître sur des théâtres, mais pour être lu et médité à loisir, devient l'imposante leçon des siècles. Il faut donc qu'il résulte de sa substance de grandes et durables instructions. C'est ainsi que Virgile a conçu l'épopée ; et sa vue en cela a été plus profonde et plus étendue que celle d'Homère. Il a voulu que son héros fût un modèle d'admiration et d'imitation pour la postérité : et voilà pourquoi il a fait ce héros moral et religieux ; et le fondateur d'une religion et d'un empire ne devait pas avoir d'autre caractère. Quel fruit en comparaison peut-on retirer de l'action principale de l'Iliade et de l'exemple de son premier héros ? Je mets à l'écart les traits nombreux de moralité répandus dans les détails. Homère a chanté la colère d'Achille et il l'a supérieurement chantée. Mais la colère avec tous ses emportemens et ses excès, est-elle un beau modèle à offrir aux hommes, surtout quand, loin de la faire haïr, on semble la recommander à l'admiration, en rendant si intéressant et si brillant le héros qui en est atteint ! Quel est le motif encore de cette colère si terrible et si longue ? L'enlèvement d'une femme, de Briséis, d'une esclave tombée depuis peu en la possession d'Achille, dans un partage de butin. Quelle cause pour de si grands effets ! Cependant qui avait fait rassembler tant de héros de la Grèce sous les murs de Troie ? Le désir de venger Ménélas et de lui faire rendre une épouse enlevée par un Troyen séducteur. Et le frère de ce prince, le chef de l'armée, le roi des rois, le grand Agamemnon, commence par se rendre coupable de la même action qu'il venoit punir, et par faire à Achille le même affront qu'avait essuyé Ménélas. Quelle inconséquence ! et quel profit tirer de tout cela ? Deux femmes deviennent donc les premiers artisans de tous les maux des Troyens et des Grecs : car pour ceux-ci, à quoi aboutit cette colère d'Achille ? C'est à leur refuser tout secours ; c'est à les voir périr sans sourciller ; c'est à faire même des voeux pour leur entière destruction. Ainsi, pour une captive qu'il ne paroît point aimer, ou dont il se soucie peu, un héros vindicatif sacrifie ses compatriotes et ses amis, l'intérêt de tout son pays, la gloire de sa nation. Tout cela n'est rien pour lui auprès de son orgueil offensé. Ni l'humiliation et les prières de l'auteur de son outrage, ni l'art de l'éloquent Ulysse, son ambassadeur, ni le spectacle de tant de morts, ni l'armée prête à succomber et à fuir l'Asie, en rapportant dans la Grèce une honte éternelle, ne peuvent fléchir son cœur indomptable. Formera-t-on par de pareils exemples des citoyens disposés à se dévouer pour leur patrie ? Si Achille s'arme enfin, est-ce la cause de sa nation est-ce l'intérêt général qui le détermine ? Non c'est la vengeance qui lui met l'épée à la main. C'est pour punir le meurtrier de Patrocle qu'il sort de son inaction. L'amitié, je le veux, entre pour beaucoup dans cette nouvelle résolution, et j'applaudis infiniment à ce motif ; mais il a plus de soif du sang d'Hector que d'envie de servir son pays ; et je ne vois pas ce qu'on peut apprendre de bon et d'utile à l'école d'un homme qui ne suit que sa fougue, qui n'écoute que ses passions, et qui se fait de lui-même son univers. Quelle différence présentent le caractère et la conduite d'Énée ! nuls vices et toutes les vertus. C'est un fils généreux qui, emportant son vieux père sur son dos, le sauve à travers les flammes de sa ville embrasée ; c'est un père toujours occupé de former le cœur de son fils et de le rendre digne de lui et de ses ancêtres ; c'est un ami tendre et sensible ; c'est un prince toujours esclave de sa parole et fidèle à ses engagemens ; c'est un chef malheureux, toujours poursuivi par le Sort, constamment ferme et inébranlable au milieu de l'infortune, et déployant sans cesse un courage plus grand que les revers ; c'est le triomphateur de toutes ses passions et de la plus difficile surtout à vaincre de l'amour ; c'est un roi religieux, toujours soumis et résigné aux ordres de la Providence, ne murmurant jamais contre les coups dont il est frappé, toujours honorant les Dieux, et mettant dans le Ciel toutes ses espérances ; c'est un souverain accompli, comme on en peut souhaiter aux nations pour leur bonheur ; c'est un guerrier enfin, et un très vaillant guerrier quand il le faut, mais préférant encore l'intérêt de l'humanité à la pompe des exploits, et la paix aux victoires. Tel est le héros de Virgile : et dans cela, que de modèles à imiter ! Que les rois lisent et méditent l'Enéide ! Ils apprendront d'Énée à être humains, généreux et sincères, patients et fermes dans l'adversité, modérés et sages dans la prospérité, nobles rémunérateurs des talens, aussi zélés pour la religion que fidèles observateurs de ses pratiques. Que pourront-ils puiser au contraire dans I'Iliade ? Le désir d'une vaine célébrité, l'amour des conquêtes, la manie des combats On sait que le rôle d'Achille avait tourné la tête d'Alexandre. La dévastation de l'Asie a été probablement le triste fruit des beaux vers du plus grand des poëtes, devenu ainsi le père du plus grand des brigands. Énée enfantera plutôt des Augustes pacifiques, des bienfaiteurs du monde, et non pas de ces rois délirans dont les peuples paient si chèrement les travers et les extravagances. Delirent reges ! miseri plectuntur Achivi. Sous ce point de vue si important et si digne du grand sens moral de Virgile et de son profond amour pour l'humanité, le caractère du héros de l'Eneide acquiert encore un nouveau prix d'une grande valeur. Cependant, quand il est forcé de se battre, puisque ce genre d'héroïsme, souvent si faux, est celui qui frappe le plus, il s'en acquitte assez brillamment, et ne le cède certainement pas à Turnus qui, plus foible, et jugé tel même par sa propre armée, comme on l'a vu lorsqu'on juroit le traité au pied des autels, finit par tomber sous ses coups.
(XII-22) Son désespoir alors, pour terminer ses jours, / D'un lacet trop fatal emprunte le secours. On a reproché à Virgile d'avoir, en faisant pendre Amate, choisi un genre de mort qui n'est point assez noble pour une reine. Accoutumés comme nous le sommes à tous les coups de poignard du théâtre, il nous semble qu'une princesse ne doit pas périr autrement. Mais cette mort d'Amate devenue ignoble, parce que la corde, dans nos temps modernes, est un des supplices des malfaiteurs, l'était-elle du temps de Virgile ? C'est ce qu'il faudroit prouver, avant de le condamner. Si les Turcs lisaient son Enéide, ils ne lui feraient pas assurément un pareil reproche, eux chez qui l'envoi d'un cordon est presque une marque de distinction. Ils trouveraient qu'Amate meurt en personne de qualité, et très honorablement. Il ne faut point disputer des goûts en ce genre ; mais on peut croire que Virgile a employé un moyen très usité parmi ceux qui renoncent à la vie. Presque tous les suicides, avant la révolution qui les a tant multipliés, et qui a fait choisir toutes les portes pour sortir d'un monde affreux, se pendaient : car il est plus facile de se passer un cordon autour du cou que de s'enfoncer fortement un couteau dans le sein ; et l'on peut assurer qu'il y a peu de femmes qui, indépendamment du courage, eussent un bras assez vigoureux pour se tuer, non pas comme sur le théâtre, mais bien réellement. Au reste, s'il faut des exemples, Sophocle fait bien pendre la reine Jocaste. Mais, sans aller si loin, et remonter jusqu'aux Grecs, le délicat Racine, cet homme d'un tact si sûr et qui connoissoit si bien les convenances, n'a-t-il pas, dans Mithridate, fait choisir à Monime le même genre de mort ? Ne l'a-t il pas mis, pour ainsi dire. en scène et non pas en récit, comme Virgile l'a fait ? Ne voit on pas Monime se plaindre publiquement de n'être pas pendue, et reprocher à son bandeau de l'avoir mal servie ? Bandeau que mille fois j'ai trempé de mes pleurs, / Au moins, en terminant ma vie et mon supplice, / Ne pouvois-tu me rendre un funeste service ? Après ce dernier exemple surtout, soyons plus indulgens pour Virgile. Il faut dire, à la louange de Racine, que par l'art et la magie de son style, il a su ennoblir une mort fort ignoble de notre temps. Puisse-t on trouver que je l'aie également imité dans ces deux vers ! Son désespoir alors, pour terminer ses jours, / D'un lacet trop fatal emprunte le secours.
(XII-23) Que n'ai-je de ma fille, hélas ! illustre Énée, A votre sort plutôt uni la destinée ! Ce refrein du bon Latinus à chaque malheur qui lui arrive ne produit pas sans doute un brillant effet, et n'inspire pas pour sa fermeté une grande vénération ; et nous conviendrons que Virgile le lui fait répéter trop souvent et trop littéralement : mais il part d'une âme sensible et d'un excellent cœur. Ce vieux monarque dont la foiblesse et l'indécision forment le fond du caractère sentant que tous les maux dont il est successivement accablé auraient été épargnés, s'il eût d'abord, ainsi qu'il le vouloit, donné sa fille à Énée, revient sans cesse sur cet objet à la manière des vieillards, et épanche sans feinte et sans réserve ses sentimens. On reconnoît en cela toujours le ton et le langage de la Nature. Si l'on n'admire pas Latinus au moins on ne peut s'empêcher de le plaindre.
(XII-24) Fuyant le jour, hélas ! Amate, en sa douleur, / Amate qui pour vous portoit un cœur de mère, / A de sa propre main terminé sa carrière. La mort violente d'Amate, conséquence naturelle du désespoir d'une femme emportée à l'excès et dans le sein de laquelle Alecton avait soufflé sa rage, n'est pas un hors-d'oeuvre inutile, comme quelques personnes l'ont pensé. Elle influe beaucoup sur le dénouement. C'est la nouvelle de cette mort, apportée par Sagès à Turnus, qui augmente sa fureur, et qui le détermine à se rapprocher de Laurente, pour chercher et combatte Énée : premier effet bien important. Mais ce n'est pas tout. Le mariage du héros Troyen avec Lavinie, qui était une des clauses du traité, et l'un des résultats nécessaires du poëme, n'auroit jamais pu avoir lieu de son vivant. Cette reine s'en était expliquéc formellement, en parlant à sa fille, et devant Turnus, comme on l'a vu au commencement de ce Livre. Ta malheureuse mère, au Troyen asservie, / Ne te verra jamais, ô ma fiile, en ses bras. Nec generum Æneam captiva videbo. Son caractère entier et fougueux, sa haîne si prononcée pour Énée auraient mis un obstacle invincible à cet hymen et à l'accomplissement du traité, et Lavinie, cette princesse si timide et si docile aux volontés de si mère, n'eût pu se dispenser de continuer à lui obéir. Son trépas lève toutes les difficultés. Amate n'étant plus, la volonté d'un père, les oracles de Faune, les droits de la religion, la raison d'état, le bien de ses Sujets, tout cela reprend son ascendant, et, de concert avec le temps qui fait tout oublier, ne peut manquer de la vaincre à la fin ; et l'on entrevoit dès lors l'exécution entière de tout le poëme.
(XII-25) Tels sur le mont Gargan qui de pins se hérisse, / Deux énormes Taureaux épris d'une génisse, etc. Nous avons substitué au mont Sila et au mont Taburne cités par Virgile, le mont Gargan, beaucoup plus célèbre, dont Horace et lui ont beaucoup parlé, et qui est encore aujourd'hui connu sous ce nom. Cette substitution pourra paroître d'autant plus à propos que le mont Gargan est situé dans l'ancienne Daunie, patrie de Daunus, père de Turnus, où il seroit plus naturel d'aller chercher des comparaisons que dans le pays des Rhégiens, ou dans celui des Samnites, qui renfermaient les monts Sila et Taburne. Plus on peut établir de rapports entre la chose comparée et la comparaison, plus celle-ci est heureuse. Mais on ne voit pas pourquoi Virgile parle de deux montagnes, le nombre ne fait rien à l'objet principal de la comparaison, qui est le combat des taureaux. Il n'y avait pas de raison pour n'en pas mettre une troisième, ou toute autre servant au pâturage des troupeaux de boeufs et de genisses. L'indication d'un seul lieu était plus que suffisante. Leur multiplication disperse l'attention. Il est bon de prévenir la jeunesse contre ce luxe descriptif surabondant. Que l'on cite plusieurs lieux comme dans cette comparaison du neuvième Livre de ces deux grands chênes, tels qu'on en trouve sur les rives du Pô ou les bords de l'Adige, Sive Padi ripis, Atherim seu propter amœnum. rien de mieux : l'objet comparé tient essentiellement aux endroits désignés. Virgile probablement avait vu des chênes superbes sur les rivages de ces deux rivières, et il était bien aise d'en rappeler le souvenir et de les faire remarquer à ceux qui, de son temps, en suivraient le cours. Nous n'en avons pas aperçu de si majestueux dans les parties que nous avons parcourues, mais, dans l'image des deux taureaux acharnés à se battre, les lieux ne font rien à l'affaire.
(XII-26) La mienne en votre sang d'abord sera trempée, / Crie Énée en fureur : si l'on ose approcher, / Je renverse la ville et j'en fais un bûcher. Cette menace d'Énée n'est qu'en récit dans le latin, Praesensque minatur exitium si quisquam adeat. Il nous a paru plus heureux de la mettre dans la bouche même du héros Troyen. Comme on a entendu la demande que faisoit Turnus de son épée, il est bon de voir ce que réplique son rival, pour empêcher qu'on ne la lui remette. Plus les personnages sont en scène, plus ils frappent, plus ils attachent. Moins le poète peut raconter, et plus il fait agir et parler, plus il atteint le but des effets auxquels il faut toujours tendre. Ce point est si essentiel que l'on ne sera pas étonné que nous y revenions souvent. Ce sont les formes dramatiques qui donnent la vie aux ouvrages d'éloquence, et de poésie. Nous les avons donc employées le plus qu'il nous a été possible, et même dans bien des endroits où Virgile ne s'en sert pas, et où nous avons jugé qu'il auroit dû s'en servir.
(XII-27) L'audace de la Nymphe a révolté Cypris : / Elle arrache le trait, et le donne à son fils : / Puis, s'éloignant soudain, laisse entrevoir ses charmes. Ce dernier vers n'est pas dans le latin ; mais il nous a semblé nécessaire. Vénus, dans la protection qu'elle accorde à son fils, ne doit pas faire les choses en cachette et à la dérobée, comme Juturne qui toujours se déguise. Sa dignité, son rang supérieur de Déesse, son caractère de mère ne le permettaient pas. Cette nuance, à notre avis, était précieuse à saisir. Comme la Déesse ne devait pas craindre de se montrer, nous avons cru devoir du moins la laisser entrevoir après cet acte divin de la javeline arrachée sans peine, quoique Énée, malgré sa vigueur, n'eût pu y parvenir.
(XII-28) Turnus, l'épée en main, respirant la vengeance, / Et dans son glaive seul mettant son espérance ; / Énée, attendant tout des Dieux, non du hasard, / Le bras levé dans l'air, et brandissant son dard. Que ces portraits sont imposants et fièrement dessinés ! Turnus est représenté mettant tout son espoir dans son épée : Hic gladio fidens. Cette circonstance sembloit devoir amener un contraste conforme au caractère religieux d'Énée, et nous sommes surpris que Virgile n'y ait pas songé. Nous avons suppléé à cette omission par ce vers, Énée, attendant tout des Dieux, non du hasard, qui exprime les sentimens de son âme toujours confiante en la bonté du Ciel. La faveur signalée qu'il venoit d'en recevoir par la remise de sa javeline, que sa mère lui avait faite en ce moment, était bien propre à les ranimer encore. Elle lui donnoit un grand avantage sur son rival, puisqu'en sus de son épée avec laquelle il l'eût combattu à armes égales, depuis que Turnus avait obtenu la sienne de Juturne, il se trouvoit avoir un dard dont il pouvoit l'atteindre et le percer de loin comme il fit en effet. La victoire d'Énée en est moins merveilleuse sans doute ; mais il en résulte une plus grande moralité, et une importante instruction. Virgile, à l'exemple d'Homère, a voulu nous apprendre que tous les événemens dépendent de la volonté des Dieux, et que les plus beaux triomphes ne doivent point enorgueillir, puisqu'ils sont toujours l'effet de leur puissance et de leur protection spéciale.
(XII-29) Mais non pas cependant jusqu'à lancer des traits. Jupiter reproche à Junon la blessure qu'Énée avait reçue au moment de la conclusion du traité. La Déesse s'en défend, et assure qu'elle n'a aucune part à cet événement, dont l'auteur, comme le dit Virgile, est toujours resté ignoré. Il y a de l'adresse de la part de notre poète à avoir justifié Junon d'une action basse et perfide qu'on auroit pu lui imputer, et qui ne lui auroit pas fait d'honneur.
(XII-30) N'allez pas ordonner que les Ausoniens, / Perdant leur gloire antique, et devenus Troyens, / Changent de vêtemens, de nom et de langage. Il semble que Virgile ait prévu l'objection qu'on pourroit faire un jour contre l'établissement d'Énée en Italie, et sur laquelle s'appuie, surtout pour le combattre, le savant M. Bochart. On ne voit, dit-il, aucune trace de la langue Phrygienne dans la langue Latine ; or, il est impossible que du mélange des peuples vainqueurs et des peuples vaincus, il n'en résulte un pareil dans leurs langages, qui n'en forment bientôt plus qu'un seul composé de termes de l'un et de l'autre idiome. Cette observation est très judicieuse, mais notre poète y a répondu d'avance. Telle était la volonté des Dieux. Junon avait obtenu que les moeurs et la langue des Latins resteraient intactes, et seraient conservées. Au surplus, des présomptions, des probabilités même ne détruisent pas une tradition constante, et les témoignages unanimes des anciens historiens, qui tous ont regardé comme certain le débarquement d'Énée dans le Latium.
(XII-31) De son culte sacré, de sa religion / Je tracerai les rits ; et nulle nation / N'aura, dans son amour, plus pieuse et fidelle, / A vos autels jamais apporté plus de zèle. La haîne de Junon contre les Troyens a été tellement prononcée dans tout le cours de ce Poème qu'il ne falloit rien moins que cette promesse de Jupiter pour la faire consentir enfin au succès d'Énée, et à l'accomplissement des Destins. La vindicative Déesse, même en cédant, soutient jusqu'au bout son caractère. Elle fait son traité avec le maître des Dieux : elle obtient que Troie ne se relevera point ; que son nom sera à jamais anéanti ; que les Latins conserveront toujours leurs habillemens, leurs coutumes et leur langue ; et que les Troyens, confondus avec eux, les adopteront, sans retenir autre chose que leur religion, dans laquelle on l'assure qu'elle sera particulièrement honorée. Comme tout cela est parfaitement disposé ! Rien n'échappe à Virgile. Quelle vaste tête il a fallu pour enfanter un pareil Ouvrage ! quelle combinaison ! quelle suite dans les idées ! comme tout se lie et s'enchaîne naturellement ! L'on arrive au dénouement sans contention, sans effort, et l'on diroit que les choses ne pouvaient pas être arrangées autrement ! Tantum series juncturaque pollet ! Homère a employé plus de Dieux que Virgile ; mais il n'en a pas dessiné un seul qui approche de la Junon de l'Enéïde, et qui soit aussi constamment soutenu. En général, ses Dieux participent beaucoup de l'inconstance des hommes, et ils sont aussi flottans dans leurs affections que dans leurs haînes. Apollon, Mars et Neptune protègent tantôt les Grecs et tantôt les Troyens.
(XII-32) Jupiter cependant à ce projet s'arrête, / Pour ôter à Turnus le secours de sa soeur. On ne reconnoît point ici cette impartialité tant recommandée par Jupiter aux autres Dieux et dans l'instant même à Junon. Comment y manque-t-il ainsi le premier ? En général, cette intervention d'une Furie céleste, pour effrayer Turnus, nous semble très mal imaginée. L'exemple d'Homère a égaré Virgile ; et ce n'est pas dans ses défauts qu'il falloit l'imiter. La victoire d'Hector sur Patrocle, celle d'Achille sur Hector perdent infiniment de leur prix quand on voit les Dieux désarmer l'un qu'un Troyen commence à percer par derrière, et égarer l'autre. Le judicieux Virgile ne pouvoit pas se dissimuler qu'affaiblir Turnus, c'était diminuer beaucoup la gloire d'Énée. Il devait lui paroître suffisant d'avoir fait remettre par Vénus à son fils une arme offensive de loin, tandis que Turnus n'en avait pas de pareille, sans que la Mégère céleste, déguisée en chouette, vint encore voler et revoler devant les yeux du roi Rutule, engourdir son bras du choc de ses aîles, et le tourmenter de ses cris. L'intervention divine pour la remise de la javeline est noble et bien placée. C'est une mère qui vient au secours de son fils. L'audace de Juturne qui venoit de rendre une épée à son frère autorisoit naturellement l'action de Vénus qui assuroit au héros Troyen une supériorité marquée, puisque c'est avec cette javeline qu'il abat son rival. Il falloit laisser à celui-ci toute sa force et son courage. La partialité de Jupiter, l'envoi de cette Furie, le déguisement qu'elle adopte, et son attaque importune et constante, tout cela nous paroît déparer la fin de cet ouvrage, d'ailleurs si beau. L'objet de Jupiter était d'enlever à Turnus le secours de sa soeur. La Furie n'auroit donc dû s'attacher qu'à Juturne, et non pas au guerrier : elle outre-passe ses ordres.
(XII-33) Sa langue s'est glacée, et ses membres frémissent ; / Il chancelle ; en son front ses cheveux se hérissent. Le vers latin que j'ai rendu par les deux ci-dessus est répété trois fois au moins dans l'Enéide. Je me suis efforcé de le traduire chaque fois différemment et j'en ai usé de même pour les autres passages assez fréquens, où notre poète se copie mot à mot.
(XII-34) Cessez de m'effrayer, cessez, oiseaux terribles. Il n'y a qu'un seul oiseau qui tourmente Turnus. Mais Juturne croit dans son trouble voir les deux Furies célestes, et s'adresse ainsi à elles au pluriel. Tel est le caractère du désordre ; et, ce que des esprits médiocres pourraient regarder comme une faute, est une véritable beauté dans ce moment. Le texte porte, ne me terrete timentem obscenae volucres : si j'y avois dérogé pour suivre l'exactitude arithmétique, je n'aurois pas compris Virgile, et je me serois montré indigne de le traduire.
(XII-35) C'est vous en dire assez je parle à votre cœur… / Pardonnez à Daunus, pardonnez à mon père. On ne peut trop admirer l'art avec lequel Virgile sans dégrader Turnus, lui fait demander grace à Énée. C'est à ces nuanees délicates qu'on reconnoît le vrai génie. Ce n'est point pour lui qu'il prie ; c'est pour son père que la mort d'un fils plongeroit dans la désolation. Que ce tour est fin et ingénieux ! Que cet intérêt déguisé sous le sentiment de l'amour filial est touchant et combien cette image d'Anchise rappellé en cette circonstance et comparé à Daunus, est attendrissante ! il n'est pas étonnant qu'Énée en soit affecté. Ce qui pourroit surprendre plus, c'est qu'après cela il immole un rival abattu, déjà grièvement blessé, et qui lui avait demandé grace si noblement. Il n'est en effet presque personne qui, en lisant l'Enéide, ne soit affligé de la mort de Turnus, et à qui Énée n'eût paru bien plus grand en lui pardonnant et lui laissant la vie, qu'en frappant une victime sans défense. Mais sans discuter cette grande question qu'il faudroit juger d'après les moeurs anciennes et les règles des combats particuliers d'autrefois plus que d'après nos moeurs actuelles et les principes de l'honneur moderne, combien cette apparente barbarie d'Énée est couverte par le sentiment noble et héroïque qui la détermine ! C'est l'excès de l'amitié qui pousse son bras ; et l'on sait que l'amitié est une passion, et une grande passion dans les belles ames, et qu'elle a aussi ses droits. Quelle peinture en a fait Homère, et quelle énergie elle donne encore au caractère d'Achille ! Comme elle fait excuser l'extrême férocité de ce héros impitoyable et vindicatif ! Virgile a beaucoup adouci les traits d'Homère. Il ne fait pas dire à Turnus par Énée, comme le poète Grec à Hector par Achille : Que ne peut la rage qui me transporte, m'égarer au point de porter moi-même à mes lèvres ta chair palpitante ? Ta mère n'aura pas la consolation de te placer sur un lit funèbre ; et les vautours se disputeront ton corps déchiré. (V. le 22e liv. de l'Iliade) Il ne met pas sous les yeux du lecteur d'indignes outrages faits au corps d'un ennemi mort, Énée se contente d'ôter la vie à Turnus, et pour sauver même ce que cette action peut offrir de révoltant, il lui dit : Ce n'est pas moi, c'est Pallas qui t'immole. Comme ce coup d'ailleurs est préparé par l'impression de la vue du baudrier du jeune fils d'Evandre, du fils unique de ce vieillard au désespoir, qui avait exigé d'Énée (v. le 11e livre) la mort de Turnus comme la seule victime capable d'appaiser sa douleur et les mânes du dernier rejeton de sa race ! Que de motifs pour justifier une vengeance qu'autorisaient en outre et les lois de la guerre, et la religion d'alors bien différente de la nôtre ! Il faut être bien réservé à blâmer Virgile, même dans les choses où il paroît être sans excuse ; à plus forte raison, lorsque tant de considérations militent en faveur du parti qu'il a adopté. On ne sauroit douter que dans un point aussi essentiel que le dénouement, il n'ait bien balancé le pour et le contre ; et son opinion sans doute doit être comptée pour beaucoup. Si l'on peut cependant lui faire quelque reproche en cette circonstance, c'est d'avoir fait céder Lavinie par Turnus : un véritable amant, tel qu'on l'a dépeint, ne peut pas se permettre un pareil sacrifice, ni immoler sa maîtresse au désir de vivre. Il n'y a plus là de magnanimité ni d'amour. Virgile, à notre avis, eût mieux fait de supprimer le tua est Lavinia conjux ; ou du moins devait-il le présenter moins brusquement, er y préparer en quelque sorte le lecteur par quelque suspension qui eût annoncé l'extrême violence qu'il se faisoit : c'est ce que nous avons essayé de faire dans la traduction, où en cet endroit ainsi qu'en beaucoup d'autres, nous nous sommes efforcés d'être plus fideles encore à l'esprit qu'à la lettre. Que vous faut-il de plus… Lavinie est à vous. Les personnes qui auront médité ainsi que nous l'original, et qui connoissent le langage des passions et la gradation des sentimens, conviendront sans doute de l'importance de cette préparation ; que vous faut-il de plus ? Ce qui suit paroît alors le comble du sacrifice, et le dernier effort, l'effort le plus déchirant pour le cœur d'un amant. Comme un excellent acteur le feroit sentir sur la scène ! et c'est-là un des grands avantages de la poésie dramatique. Qui ne partageroit la vengeance d'Énée, s'il voyoit, s'il entendoit ce même acteur prononcer, avec toute l'énergie du talent, ces deux vers : Penses-tu me fléchir quand cette écharpe même / Sur toi, cruel, appelle une vengeance extrême ? Nous avons cru devoir ici animer même le baudrier, et donner ainsi plus de ressort et de vie à l'original qui dit simplement : Tu ne hinc spoliis indute meorum, eripiare mihi ? Penses-tu me fléchir, étant encore couvert de la dépouille de mon ami ? D'après la tournure que nous avons adoptée, la rigueur d'Énée paroîtra moins probablement dans son cœur, que dans son bras sollicité, entraîné par le baudrier même qui crie vengeance et la demande extrême.
Je ne puis terminer cette note sans faire observer combien les seuls traducteurs de Virgile que l'on cite aujourd'hui, l'abbé Desfontaines et les Professeurs de l'Université, ont mal compris ce poète en cet endroit. Cela leur arrive si souvent que si je l'avois relevé chaque fois, j'aurois fait aisément un volume de plus. Mais ils ont l'un et l'autre si étrangement défiguré le discours de Turnus, et l'ont rendu tellement à contre-sens, qu'il ne m'est pas possible de le leur passer en finissant, et qu'il faut rendre enfin le public juge de la prétendue fidélité de ces versions en prose, que l'on ne pourroit exalter que pour ce seul mérite qui le plus souvent leur manque. Il est d'abord évident que Turnus veut demander la vie à Énée. Le poète l'établit bien positivenient dans le début de la scène : Ille humilis, supplexque, oculos dextramque precantem protendens. S'il met après cela dans la bouche du vaincu suppliant, Equidem merui, nec deprecor ; utere sorte tua, certainement il n'a pas voulu lui faire dire, comme l'abbé Desfontaines, Je ne te demande pas la vie : je mérite de la perdre ; jouis de ton bonheur ; ni comme les Professeurs, J'ai mérité la mort ; et je ne demande aucune grace ; car cela est aussi absurde que contradictoire avec ses intentions et son attitude suppliante. Un guerrier qui combat en champ clos, peut-il dire qu'il mérite la mort, parce qu'il a succombé ? Quelle ineptie ! Il s'y est exposé ; il subit le sort des armes ; et, lorsque son bras et la fortune l'ont mal servi, il se soumet à sa destinée : et voilà ce que veut dire l'equidem merui ; et il ne signifie et ne peut signifier ici autre chose. Le nec deprecor ne peut avoir non plus d'autre interprétation que celle-ci : Je ne puis m'opposer à votre volonté, je ne m'élève point contre vos droits : je me résigne. Je crois donc avoir saisi le seul et véritable sens dans ces vers : Vous pouvez aujourd'hui me donner le trépas ; / Usez de tous vos droits : je ne m'en plaindrai pas. Auroit-on jamais imaginé qu'on eût pu rendre utere sorte tua par ces mots, jouis de ton bonheur ? Turnus s'inquiète bien du bonheur de son rival. Souffrant d'une cruelle blessure, prêt à perdre la vie, peut-il s'amuser à faire des voeux pour qu'Énée jouisse de son bonheur ? J'aurois cru le seul abbé Desfontaines capable d'avoir eu une pareille idée, si je n'avois retrouvé depuis la même version dans la poésie de M. Segrais. Mais celui-ci a tant dénaturé la fin du poëme de Virgile qu'il ne faut pas le chicaner pour un peu de plus ou de moins.