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L'ÉNÉIDE

traduite par Claude Deloynes d'Autroche (1804)

chants X, XI, XII


LIVRE DIXIÈME.

De l'Olympe éclatant le vaste palais s'ouvre
Et la voûte étoilée y brille et se découvre.
L'éternel Souverain de la terre et des cieux
En conseil aussitôt y convoque les Dieux.
La troupe auguste arrive, et s'y range, et s'y place.
De ce lieu Jupiter, d'un seul coup d'œil, embrasse
Tous les climats divers, les bords les plus lointains,
Voit la ville d'Énée et les peuples Latins.
Lorsque l'on fut assis, et qu'on eut fait silence,
Le Maître du tonnerre en ces termes commence :
« Célestes habitants, quel est votre dessein ?
D'où vient que la Discorde agite votre sein ?
Quel motif, vous rendant l'un à l'autre contraires,
A fait de l'Italie un théâtre de guerres ?
Je l'avais défendu… l'on ne m'obéit pas…
Et sous mes yeux l'on ose armer tant de soldats !
Le temps viendra, ce temps des sanglantes batailles,
Quand, pour attaquer Rome au sein de ses murailles,
La féroce Carthage enverra ses guerriers
Des Alpes, à l'envi, franchir les monts altiers.
Alors multipliez les scènes de carnage ;
Portez alors partout la mort et le ravage :
Tout sera légitime, et j'y donne les mains ;
Mais n'anticipez point ces combats inhumains.
Jusques-là suspendez, ajournez votre haine :
Que la paix aujourd'hui vous unisse, et l'enchaîne ! »
En peu de mots ainsi s'exprime Jupiter.

Vénus prend la parole : « Ô père auguste et cher,
De quel autre pourrais-je implorer la puissance ?
Du Rutule effréné vous voyez l'insolence ;
Vous voyez ce Turnus, ivre de ses succès,
Porter sur son coursier sa fougue et ses excès.
Les Troyens dans leurs murs, au milieu de leur ville,
Contre son bras cruel n'ont pas même un asile :
Leur sang versé par lui jusques sous leurs remparts
Inonde les fossés, coule de toutes parts.
Troie à peine renaît, on la menace encore ;
On l'attaque ; on la brûle : Énée absent l'ignore.
Sans relâche et sans fin serons-nous assiégés ?
Et par vous, ô grand Dieu, vainement protégés ?
De la ville d'Arpos laisserez-vous Tydide
Me venir assaillir de sa lance perfide ?
Et pourrez-vous souffrir que le bras d'un mortel
Sur votre fille encor lance un fer criminel ? (1)
Si, malgré vos arrêts, dans leur vaine folie
Les Troyens n'ont pas craint d'aborder l'Italie,
Frappez ; punissez-les de ce crime aujourd'hui ;
Retirez-leur, mon père, à jamais votre appui.
Mais s'ils n'ont obéi qu'aux Cieux, aux Enfers même,
S'ils ont suivi du Sort la volonté suprême,
Qui peut à leur égard altérer vos desseins,
Et faire ainsi contre eux varier les Destins ?
Faut-il vous peindre ici votre épouse cruelle,
Multipliant les coups de sa haine immortelle ?
Aux ports de la Sicile embrasant nos vaisseaux,
Près des bords Africains bouleversant les flots
Et déchaînant les vents sur le mobile empire
Et son Iris toujours en mouvement pour nuire ? (2)
Ce n'était point assez et des Cieux et des Mers ;
Il lui fallait encor soulever les Enfers :
Et, naguère, on a vu, dans toute l'Hespérie,
Alecton se montrer et porter sa furie.
Ne parlons plus du trône et du sceptre promis :
Cet espoir autrefois put nous être permis.
Vous protégiez alors votre race Troyenne :
À vos chers favoris que l'empire appartienne !
Rien de plus juste. Hé bien ! Si de tous les pays
Les Troyens par Junon sont à jamais proscrits,
Qu'Énée, à la bonne heure, erre toujours sur l'onde,
Et poursuive sans fin sa course vagabonde !
Mais que je puisse au moins sauver mon petit-fils,
Et dérober sur l'heure Ascagne à tous périls !
Vénus vous en conjure, au nom des feux de Troie.
Au sein de mes douleurs, donnez moi cette joie.
J'ai Cythère, Amathonte, Idalie et Paphos :
Je l'y cache, et l'y tiens dans un honteux repos.
Iule, en mes bosquets désarmant son courage,
Ne mettra point d'obstacle aux succès de Carthage.
Si tel est, Dieu puissant, le vœu de votre cœur,
Du Latium rendez le Tyrien vainqueur.
Mais pourquoi nous sauver du fer et de la flamme ?
Pourquoi nous arracher des débris de Pergame,
Et nous faire bâtir un nouvel Ilion,
Voué, même en naissant, à la destruction ?
Ah ! que ne restions-nous sur les cendres de Troie,
Sans être ainsi partout à tant de maux en proie ?
Reportez-nous, mon père, en ce triste pays :
Rendez-nous et le Xanthe et notre Simoïs,
Et cette ville chère, et cet antique Empire,
Dussent les Grecs encor s'armer pour le détruire. »

Frémissant de fureur pendant tout ce discours,
Junon donne à sa haine enfin un libre cours.
« Pourquoi me forcez-vous à rompre le silence,
À divulguer enfin vos torts et votre offense ?
Quel Dieu rend votre Énée ennemi de Turnus,
Et lui fait déclarer la guerre à Latinus ?
Les Destins, je l'avoue, et la folle Cassandre,
Dans l'Italie ont pu l'engager à se rendre.
Mais qui le contraignait à déserter son camp,
À commettre sa ville aux soins d'un faible enfant,
À confier encore aux flots sa noble vie,
À soulever enfin la paisible Étrurie ?
Est-ce moi qui l'y pousse ? Où sont là mes délits ?
M'en accusera-t-on, ou la nuisible Iris ?
Pour les peuples Latins, c'est un forfait infâme
De chercher à brûler la naissante Pergame :
Quels droits n'a-t-elle pas aux égards de Turnus ?
L'illustre petit-fils du grand roi Pilumnus,
Ce Héros qu'enfanta l'auguste Vénilie,
Sans doute doit céder son trône et sa patrie.
Le Troyen, à son gré, peut sans doute en tout lieu
S'établir, y porter et le fer et le feu,
Ravir au tendre amant l'amante la plus chère
Et présenter la paix en arborant la guerre.
Les traités sont pour lui des nœuds vains ou suspects.
Vous avez bien soustrait Énée au fer des Grecs,
Et, n'offrant à leurs coups qu'une trompeuse image,
Lassé de Diomède et le bras et la rage. (3)
En Nymphes vous venez de changer ses vaisseaux :
Et moi, je ne pourrai protéger un Héros !
Si je défends Turnus, je m'égare et m'emporte.
Énée absent l'ignore : hé bien ! soit : que m'importe ?
Vous avez Amathonte, Idalie et Paphos,
Et dans Cythère encor les bosquets les plus beaux :
Pourquoi donc nous vouloir ravir nos héritages ?
Pourquoi donc irriter nos superbes courages ?
Est-ce moi, répondez, qui de votre Ilion
Ai causé la ruine et la destruction,
Ou celui qui des Grecs provoqua la colère ?
Dans Sparte ai-je conduit ce Pâris adultère ?
N'est-ce pas pour son rapt que, courant aux combats,
Et l'Europe et l'Asie ont armé tous leurs bras ?
C'est alors qu'il fallait gémir, verser des larmes
Et pour vos chers Troyens vous livrer aux alarmes.
Vous m'accusez bien tard de si justes revers
Et pouviez m'épargner vos reproches amers. » (4)
Ainsi parle Junon, et la troupe immortelle,
Suivant ses intérêts partageant la querelle,
D'un long frémissement l'Olympe est agité.
Tel, en son premier choc, un vent précipité
Dans les bois des grands pins bat avec bruit les têtes,
Les balance, et présage aux nochers les tempêtes.

Alors le Dieu puissant, qui donne à tout des lois,
Se dispose à parler : tout se taît à sa voix.
La terre tremble au loin, et les vents font silence
Et la mer de ses flots calme la violence.
« Puisqu'il est impossible avec les fiers Troyens
D'accorder aujourd'hui les durs Ausoniens,
Puisqu'à vos différends je ne vois point de terme,
Écoutez bien ces mots et ma volonté ferme :
Quoi qu'il puisse arriver aux deux peuples rivaux,
Dans ma balance entre eux je tiens les poids égaux ;
Quels que soient les dangers que la guerre accumule,
Je ne protégerai ni Troyen ni Rutule.
Le choc dans cette lutte est vraiment hasardeux,
Et pourra devenir funeste à l'un des deux.
Quoi qu'il en soit, j'observe un parfait équilibre :
Imitez mon exemple, et laissons le Sort libre. » (5)

Il dit, et jure alors par le Styx de Pluton,
Et les flots sulfureux du bouillant Phlégéton. (6)
Un léger signe est joint à ce serment terrible ;
Tout l'Olympe en éprouve une secousse horrible.
Le Dieu ne parle plus ; la voûte tremble encor.
Il se lève, il descend du brillant trône d'or
Et rentre en son palais, où la divine troupe
Le ramène, formant un majestueux groupe.

Les Volsques cependant, près des portes rangés,
Lançaient toujours la mort parmi les assiégés,
Faisaient voler des traits et des torches brûlantes.
Les malheureux Troyens, du haut des tours ardentes,
Se défendaient en vain : pressés de toutes parts,
Ils n'ont aucun espoir de fuir de leurs remparts.
De leurs braves soldats les murs se dégarnissent ;
Chaque instant les moissonne, et les rangs s'éclaircissent.
Deux guerriers de Lycie, et Clarus et Thémon,
Frères dignes en tout du fameux Sarpédon ;
Castor, le vieux Thybris, Asius et Thymète,
Les deux Assaracus, le valeureux Damète
Donnent l'exemple à tous de l'intrépidité,
Sont toujours en avant, courent de tout côté.
Acmon, non moins nerveux que Clytius son père,
Et rival en ardeur de Ménesthe son frère,
Soulève avec effort un énorme rocher,
Vaste débris d'un mont qu'il a su détacher.
Les javelots aigus, les flèches meurtrières,
Se croisent en tout sens, mêlés aux lourdes pierres.

Malgré ses gouverneurs, retournant au combat,
De sa tête sans casque lule offre l'éclat :
Telle brille dans l'or une perle enchassée. (7)
Vénus, qui l'idolâtre, est d'alarme oppressée.
Du jeune et bel enfant, par la gloire excité,
Les cheveux noirs flottaient sur son col argenté.
Noble Ismar, qu'enfanta la féconde Lydie,
Des flots d'or du Pactole en vos champs enrichie,
Sans relâche on vous vit aux Latins consternés
Décocher, d'un bras sûr, vos traits empoisonnés.
D'avoir chassé Turnus, Ménesthe fier encore,
Porte dans tous les rangs le feu qui le dévore ;
Capys le suit, Capys, ce favori de Mars,
Qui nomma de Capoue et fonda les remparts.
Poussés également par la haine et la rage,
Ainsi les deux partis se livraient au carnage.
La nuit n'interrompt point leurs coups ni leurs travaux.
Pendant ce temps Énée avançait sur les flots.

Dès qu'il eut joint Tarchon dans le camp d'Étrurie,
Et fait connaître au roi son nom et sa patrie,
Ses forces, son espoir, ses projets à venir,
L'intérêt évident qui les porte à s'unir,
L'audace de Turnus, la ligue de Mézence,
Et joint à ces raisons la prière et l'instance.
Sans délibérer plus, le monarque Toscan
Lui remet ses pouvoirs sur sa flotte et son camp,
Et contracte avec lui la plus sainte alliance.
Son armée, à l'instant, au sein des nefs s'élance :
Libre enfin de servir sous un chef étranger,
Elle est ardente, et prête à braver tout danger.
Le vaisseau que montait le fils de Cythérée
Se montrait en avant sur la plaine azurée.
Un grand char attelé de lions Phrygiens,
Que supportait l'lda, mont si cher aux Troyens,
Décorait de sa nef la proue éblouissante ;
Et les autres suivaient sur sa trace écumante.
Au plus haut de la poupe Énée était assis,
D'Évandre à ses côtés ayant le noble fils.
Pallas lui demandait, empressé de s'instruire,
Par quel art on réglait la marche d'un navire,
Sur quels astres, la nuit, son cours se dirigeait.
Le jeune prince encor souvent l'interrogeait
Quels furent ses périls sur l'onde et sur la terre.
Énée était surtout occupé de la guerre.

Ô Muses, maintenant ouvrez-moi l'Hélicon :
Dites-moi quels guerriers, amenés par Tarchon
Des bords de la Toscane, accompagnant Énée,
Au sein des vastes flots suivaient sa destinée.
Sur le Tigre d'argent Massique était porté.
Mille jeunes soldats, pleins d'intrépidité,
Pour servir sous leur prince et voler aux batailles,
De Cosa et de Cluse ont quitté les murailles. (8)
De très légers carquois et des arcs meurtriers
Et des flèches armaient ces valeureux guerriers.
Le fier Abas, après, guide sa riche troupe ;
Un Apollon doré resplendit sur sa poupe.
L'île d'Elbe, fertile en métaux éclatants,
Fournissait à ce roi quatre cents combattants ;
Et, nés aux champs féconds de la Populonie,
Six cents autres brûlaient d'atteindre l'Ausonie.
Asilas, ce pontife interprète des Dieux,
Qui lisait l'avenir dans les astres des cieux,
Dans le vol des oiseaux et les flancs des victimes,
Et les éclairs, des monts incendiant les cimes,
Entraînait sur son bord mille hommes aguerris
Que la ville de Pise en ses murs a nourris.
Exercés à combattre en phalanges serrées,
Ils portaient dans leurs bras des piques acérées.
Le bel Astyr les suit, Astyr couvert d'acier,
Habile à diriger un vigoureux coursier.
De Pyrge et de Céré trois cents braves d'élite
Des bords du Minio marchaient sous sa conduite.

Des fiers Liguriens vaillants et nobles chefs,
Puis-je oublier et vous et vos superbes nefs,
Cinyre et Cupavo, qui de plumes de cygnes
Sur vos casques portiez des aigrettes insignes,
Pour rappeler aux cours émus par la pitié
Les maux de votre père et sa tendre amitié ?
Aux rivages du Pô, Cycnus inconsolable
Pleurait de Phaéthon la perte lamentable ;
À ses oncles, sans fin, d'un ami malheureux
Redemandait le corps, et d'accents douloureux
Ne cessait d'ébranler ses rives affligées,
A l'ombre de ses sœurs en peupliers changées.
Le temps même jamais ne put sécher ses pleurs ;
Les Dieux furent enfin touchés de ses douleurs :
Sur son corps, tout à coup, des plumes s'allongèrent,
Dans les airs frémissants des ailes l'enlevèrent :
De la Terre il fuyait et, cygne harmonieux,
De chants plaintifs encore il remplissait les cieux.
Ses fils faisaient mouvoir le Centaure effroyable
Qui, tenant dans ses bras un roc épouvantable,
Suspendu sur la mer, du coup la menaçait
Et, sillonnant les flots, avec bruit avançait.

Le belliqueux Ocnus, des lieux de sa naissance,
Amenait un essaim frémissant de vaillance ;
Ocnus, le noble fils du Tibre, et de Manto,
Cette Nymphe inspirée et née au sein du Pô.
C'est ce Héros, Mantoue, ô ville antique et chère, (9)
Qui te donna tes murs et le nom de sa mère.
Beaucoup, ô ma patrie, objet de mon amour,
Se disputent l'honneur de t'avoir mis au jour.
Douze peuples en toi reconnaissent leur Reine,
Surtout les fiers Colons des beaux champs de Tyrrhène.
La haine que Mézence inspirait en tous lieux,
Avait encore armé cinq cents bras furieux.
D'Ocnus ami sincère et voisin intrépide,
Fils du Lac Bénacus au sein pur et lympide,
Mincius fièrement couronné de roseaux, (10)
Dans sa superbe nef les guidait sur les eaux.
De la flotte nombreuse à voguer animée,
Par le grave Aulestès la marche était fermée.
Cet auguste vieillard montait le fort Triton
Dont la conque semblait rendre un horrible son,
Et qui, plongé dans l'eau jusques à la ceinture,
D'un Cyclope hideux présentait la figure :
En poisson allongé son corps se terminait,
Et la vague à grand bruit sur ses flancs bouillonnait.
Pour secourir bientôt la nouvelle Pergame,
Tant de guerriers forçaient et de voile et de rame.

La Nuit avait chassé le Soleil radieux
Et Phébé sur son char brillait au haut des eieux ;
Les rapides vaisseaux, au nombre de quarante,
Sillonnaient à l'envi la plaine mugissante.
Pour prendre aucun repos, Énée, en ces instants,
Avait l'esprit troublé de soins trop importants :
Assis au gouvernail, il dirigeait la flotte,
Commandait la manoeuvre et servait de pilote.
Des Nymphes tout à coup se présentent sur l'eau,
Et ce groupe charmant entoure son vaisseau :
C'était des nefs d'Ida la cohorte fidèle
Qu'en Déesses, naguère, avait changé Cybèle.
Reconnaissant leur Roi, ces Nymphes, par leurs chants,
Expriment aussitôt les vœux  les plus touchants.
En triomphe portée au milieu de la troupe,
Cymodoce s'approche, et s'attache à la poupe ;
Et de son autre main battant encor les flots,
S'élève, et laisse voir l'albâtre de son dos ;
Puis en ces mots s'adresse au Héros qu'elle appelle :
« Êtes vous éveillé, fils des Dieux ? lui dit-elle.
Arrachez-vous, Énée, au sommeil le plus doux ;
Donnez toute la voile ; allons, et pressez-vous.
Nous sommes vos vaisseaux, votre flotte chérie,
Que forma de ses pins l'Ida notre patrie.
Turnus portait sur nous et la flamme et le fer ;
Nous brisons nos liens, et vous cherchons sur mer ;
Dans sa rare bonté, notre mère Cybèle
A daigné nous donner cette forme nouvelle ;
Et, nous douant sous l'eau de l'immortalité,
A fait de chaque nef une divinité.
Assiégé dans vos murs, à l'instant même lule
Soutient tous les efforts du Volsque et du Rutule. (11)
Réunis pour voler au secours des Troyens,
Les cavaliers Toscans et les Arcadiens
Sont au lieu désigné ; mais Turnus les arrête
Et, leur fermant la voie, à combattre s'apprête.
Hâtez-vous donc, Énée ; et, dès l'aube du jour,
Avec vos alliés attaquez-le à son tour.
Prenez, prenez en main ce bouclier terrible
Que Vulcain forgea d'or, et rendit invincible.
À mes prédictions si vous ajoutez foi,
On verra l'ennemi, demain, saisi d'effroi,
De ses morts entassés couvrir la vaste plaine. »

À ces mots, d'une force et divine et soudaine,
Elle pousse la nef qui glisse sur les flots.
Plus vite que la flèche et les prompts javelots.
Les autres la suivaient d'une course pareille.
Le fils d'Anchise admire une telle merveille :
Son espoir en redouble, ainsi que son ardeur.
Lors, élevant au ciel un œil adorateur :
« Ô Cybèle ! ô des Dieux mère auguste et sublime,
Qui chérissez l'Ida, Bérécinthe et Dindyme,
Vous, dit-il, dont le front de tours est couronné,
Et le char triomphal par deux lions traîné,
C'est vous qui maintenant m'appelez aux batailles :
J'y cours sous votre auspice Ah ! sauvez nos murailles,
Protégez les Troyens qui vous étaient si chers.

Il dit. Et cependant, s'élançant dans les airs,
L'Aurore sur la Nuit reprenait son empire.
À tous ses compagnons, du haut de son navire,
Énée ordonne alors d'être prêts aux combats,
De frapper en héros, d'obéir en soldats.
Déjà devant sa ville, en face de sa troupe,
Son vaisseau se trouvait. Il se montre à la poupe,
Il arbore en sa main l'immortel bouclier,
Resplendissant des feux du divin ouvrier.
À l'aspect de leur chef, tous les guerriers de Troie,
Par l'espoir ranimés, poussent des cris de joie :
Leur courage renaît ; et, du haut de leurs murs,
Ils font voler des traits plus nombreux et plus sûrs.
Ainsi l'on aperçoit des bataillons de grues
Donner de leurs combats le signal dans les nues,
Pousser des cris perçans, se porter vers le Nord,
S'abattre et du Strymon couvrir l'humide bord.

Turnus cherchait en vain avec ses capitaines
Qui pouvait ranimer les phalanges Troyennes :
Il découvre à l'instant d'innombrables vaisseaux
Qui touchaient au rivage et cachaient tous les flots.
Mille feux jaillissaient du héros de Pergame :
Son casque radieux étincelait de flamme,
Son aigrette semblait s'embraser dans les airs,
Et son bouclier d'or lançait de longs éclairs.
C'est ainsi que l'on voit la comète effrayante
Déployer dans la nuit sa crinière sanglante,
Et le Chien dévorant, en sa brûlante ardeur,
Sur la voûte azurée étaler sa splendeur,
Apporter aux mortels la famine et la peste,
Et contrister les cieux de sa clarté funeste.

Espérant s'opposer à tout débarquement,
Turnus qu'un tel aspect n'ébranle nullement,
S'apprête à disputer aux Troyens le rivage,
Et des Latins ainsi ranime le courage :
« L'instant si désiré luit pour nous, mes amis :
Tout le sort de la guerre en vos mains est remis.
Songez à vos foyers, à vos épouses chères ;
Rappelez-vous la gloire et les faits de vos pères ;
Fondons sur cette rive où l'ennemi tremblant
Au sortir de ses nefs porte un pas vacillant :
Attaquons-le, et joignons les coups à la menace :
La Fortune toujours favorise l'audace. »
Il se tait, et s'occupe à choisir aussitôt
Ceux qui du camp Troyen continueront l'assaut,
Et ceux qui, le suivant sur la plage écumante,
Devront du fier Énée arrêter la descente.

Le Troyen cependant du haut de ses vaisseaux
Pour débarquer les siens de ponts couvrait les eaux ;
Aux lieux où la Mer dort, la jugeant peu profonde,
Ceux-là ne craignent point de se jeter dans l'onde ;
Et ceux-ci, plus légers, sur les rames portés,
D'un saut tâchent d'atteindre aux bords moins écartés.
Mais Tarchon, remarquant un golfe plus tranquille,
Où le flot meurt sans bruit et devient immobile,
Y dirige sa proue et, dans le même instant,
À sa division prescrit d'en faire autant.
« Fiers Toscans, criait-il d'une voix de tonnerre,
Appuyez sur la rame ; attaquons cette terre ;
Plongeons-y nos vaisseaux, et que leurs éperons
Impriment dans ses flancs les plus larges sillons.
Qu'importe qu'aujourd'hui mon navire s'y brise,
Pourvu que par sa perte elle nous soit acquise ? »
À la voix de leur chef, les ardents matelots
De coups plus redoublés font écumer les flots.
La flotte, comme un trait, vole droit à la côte,
L'enfonce, et sur son bord plante une forêt haute.
De la commotion nul vaisseau n'a souffert.
Tarchon, le vôtre seul et s'abîme et se perd.
Rencontrant un écueil qui précède la grève,
Il s'y trouve arrêté ; la quille se relève :
Le navire, du flot n'étant plus soutenu,
Balance quelque temps sur le roc suspendu,
Puis, rompant de son poids dans tout son assemblage,
S'ouvre, tombe à la mer, entraîne l'équipage
Qui, couvert des agrès et poussant de grands cris,
Se veut en vain sauver, au milieu des débris.
La vague, avec fracas refoulant de la plage,
L'écarte encore au loin, et chasse du rivage. (12)

L'impétueux Turnus, dans le même moment,
Sur l'ennemi troublé fond précipitamment.
Des deux côtés soudain la charge à la fois sonne.
Énée avance alors le premier en personne :
Tous les colons armés sont par lui dispersés
Et sous ses coups vaillants les Latins renversés.
Théron leur chef, Théron, fier de sa grande taille,
Ose l'attendre : Énée et le joint et l'assaille
Et son glaive, malgré le bouclier d'airain
Et la cuirasse d'or, est plongé dans son sein.
Puis, il frappe Lichas, que la reconnaissance
Vous consacra, Phébus, au jour de sa naissance.
Sa mère n'était plus ; de ses flancs entr'ouverts
On l'arrache : l'acier, par un effet divers,
Respecta son enfance, et tranche sa jeunesse. (13)
Énée atteint encore et Gyas et Circesse :
D'une massue armés, ces énormes guerriers
Moissonnaient, abattaient, foulaient des rangs entiers.
Leur rival les dévoue à la Parque homicide.
Ni leurs bras vigoureux, ni les armes d'Alcide,
Ni leur père Mélamp, de ce fameux Héros
Fidèle compagnon en tous ses grands travaux,
Rien ne put les sauver. Dans sa terreur farouche,
Jetant les plus hauts cris, Pharon ouvrait la bouche :
Au même instant Énée y plonge un trait vainqueur.
Du charmant Clytius, si cher à votre cœur,
Ô vous, jeune Cydon, vous l'ami le plus tendre,
Qui toujours sur ses pas couriez pour le défendre,
Par le glaive Troyen, ainsi que de vos jours,
Vous alliez voir trancher le fil de vos amours,
Si des fils de Phorcus la cohorte nombreuse
Ne vous eût protégé d'une main valeureuse.
Tous, au nombre de sept, fondent en même temps,
Et dardent à la fois sept javelots perçants.
Le bouclier divin, le casque impénétrable
Ont repoussé les uns ; et, d'un bras secourable
Les autres, par Vénus détournés promptement,
N'ont fait que l'effleurer même légèrement.
Le Héros en rugit, et sa fureur éclate :
« Sans relâche et sans fin, fournis-moi, cher Achate
Fournis-moi, cria-t-il, de ces traits éprouvés,
Du sang des Grecs jadis à Pergame abreuvés.
Nul d'eux ne trahira la main qui les implore
Et dans le sang Rutule ils rougiront encore. »

À ces mots, il saisit un long dard, et soudain
Il le lance : perçant le bouclier d'airain,
Le fer aigu, malgré la solide cuirasse,
Dans le sein de Méon pénètre et se fait place.
Pour soutenir son frère, à ce coup renversé,
Alcanor accourait : un nouveau trait lancé
Fend son bras, et, sanglant, poursuit son cours rapide,
Laissant pendre à l'épaule une main invalide.
Désespéré du sort de deux frères chéris,
Numitor ose fondre, en poussant de grands cris :
Du sein de Méon mort il arrache la lance,
La darde sur Énée, enflammé de vengeance ;
Mais il ne l'atteint point : l'acier ensanglanté
D'Achate seulement effleure le côté.

Fier de sa force, alors le beau Clausus s'avance ;
Un dard, que de fort loin à Dryopès il lance,
Lui traverse la gorge, et le fer à la fois
Tranche sa noble vie, et lui coupe la voix.
Le guerrier de son front frappe avec bruit la terre,
Et des flots d'un sang noir inondent la poussière.
On voit encor tomber sous les coups de Clausus
Trois braves de la Thrace, et de Borée issus ;
Et les trois fils d'Idas, nés aux champs d'Ismarie.
Halésus du combat augmente la furie ;
Les Aurunces suivaient d'un pas précipité ;
Et, sur un fier coursier superbement porté,
Messape, glorieux d'être fils de Neptune,
De son bras indompté balançait la fortune.
D'une fureur pareille, en cet horrible jour,
Les deux partis ardents se chargent tour à tour :
L'on ensanglante ainsi le seuil de l'Ausonie.
Tels deux vents opposés, d'une lutte ennemie
Se heurtent dans les airs avec un choc égal :
Nul d'eux ne veut céder le champ à son rival ;
Les nuages, les flots que leur souffle amoncelle
Ne savent où porter la tempête nouvelle.
D'un tel combat longtemps le succès est douteux
Et tout, du même effort, reste commun entr'eux.
C'est ainsi que l'armée et Latine et Troyenne
Semble par sa fureur immobile en la plaine.
Les pieds contre les pieds roidissent ; et tendus
Les bras contre les bras paraissent suspendus.
On combat corps à corps ; on se joint ; on se serre :
Chaque ennemi rencontre un semblable adversaire.

Dans un large ravin qu'un torrent autrefois
Sema de longs débris et de rocs et de bois,
Ne pouvant manœuvrer, les cavaliers d'Évandre
De leurs chevaux alors sont forcés de descendre.
Mais, à combattre à pied n'étant point exercés,
Bientôt par les Latins on les voit dispersés.
Pour leur rendre du cœur, Pallas, qui les commande,
Use de tous moyens, conjure, réprimande :
« Hé quoi ! s'écriait-il, vous fuyez, mes amis !
Quoi ! vous pouvez servir ainsi nos ennemis !
Et, sans la disputer, vous cédez la victoire !
Au nom d'Évandre, au nom de son antique gloire
Que Pallas, votre chef, espérait augmenter
Par vos propres exploits que vous osiez vanter,
De vous-mêmes cessez d'être ainsi dissemblables.
Croyez-vous, en fuyant, sauver des jours coupables ?
Le salut des guerriers est toujours dans leur main.
C'est-là qu'est l'ennemi : voilà notre chemin.
C'est par là qu'il nous faut retourner dans Pallante.
Aucun Dieu ne soutient les troupes de Laurente.
Mortels, d'autres mortels craindrions-nous les coups?
Auraient- ils plus de bras et plus d'âme que nous ?
L'eau vous oppose ici sa profonde barrière :
Lâches, même pour fuir, vous n'avez point de terre.
Choisissez ou des flots, ou des murs d'Ilion. »

À ces mots, il s'élance au sein d'un bataillon ;
Aux rangs les plus épais furieux il se montre.
Lagus, pour son malheur, se trouve à sa rencontre ;
Pour soulever un roc, ce jeune infortuné
Se baisse; et, dans l'instant, Pallas vers lui tourné
Lui porte dans les reins sa longue javeline
Et du terrible coup a traversé l'épine.
Le fer, profondément dans les os attaché,
N'est par le bras vainqueur qu'avec peine arraché.
Pour venger son ami, jugeant l'instant propice,
Hisbon, à pas furtifs, rapidement se glisse ;
Mais Pallas l'aperçoit, et son glaive tranchant
Tout entier dans son sein est plongé sur le champ.
Sans prendre haleine encor, il attaque, il immole
L'imprudent Sthénius et l'infâme Anchémole,
Qui se déshonora du plus honteux délit
Et de sa belle-mère osa souiller le lit.
Vous pérîtes aussi de son bras homicide
Fils jumeaux de Daucus, ô Thymber, ô Laride,
Dont la taille et les traits, en nul point différents,
Souvent même trompaient les yeux de vos parents
Et, faisant naître ainsi de fréquentes méprises,
Leur procuraient souvent d'agréables surprises.
Quel contraste aujourd'hui ! quel changement hideux
Le terrible Pallas a mis entre vous deux !
Thymber, horriblement votre tête est coupée ;
Laride, vos deux mains, tombant sous son épée,
Redemandaient leurs bras ; et les doigts agités
Semblaient chercher encor les dards qu'ils ont quittés. (14)

À la voix du Héros, témoins de son courage,
Ses soldats ralliés se raniment de rage.
Leur chef d'un javelot atteint encor Rhétès
Qui fuyait, poursuivi par Teuthras et Tyrès.
Le trait cherchait Ilus dans sa route ennemie ;
Mais Rhétès le rencontre, et lui sauve la vie.
De son char tout sanglant il tombe, et de ses pieds
Frappe la terre, aux yeux des Latins effrayés.
Lorsqu'un berger, au sein d'une vaste bruyère,
Donne à des feux épars une libre carrière,
Ils se joignent bientôt, par le vent excités,
Et sous un ciel brûlant partout alimentés.
Tout s'embrase et reluit ; la flamme réunie
Ne forme plus au loin qu'un immense incendie.
De cet ardent succès le pasteur est charmé,
Et contemple en vainqueur ce théâtre enflammé. (15)
Pallas ainsi triomphe, et pétille de joie
En revoyant sa troupe accourir sur sa voie
Et redoubler d'efforts et, d'un pas raffermi,
En bataillons épais attaquer l'ennemi.

D'autre part, tout brillant d'une armure homicide,
Halésus accourait : ce guerrier intrépide
Immole Démodoce et Phérès et Ladon ;
Il poursuit : il abat la main droite à Strymon,
Au moment où d'un glaive il atteignait sa gorge
Et d'un coup répété le renverse et l'égorge.
Un roc vole à Thoas, et le choc violent
Fait jaillir sa cervelle et son crâne sanglant.
Pour soustraire Halésus aux dangers de la guerre, (16)
Organe des Destins, son vénérable père,
L'avait dans les forêts caché soigneusement ;
Mais à peine la mort l'eut mis au monument,
De leur proie aussitôt les Parques s'emparèrent :
Au fer du fils d'Évandre elles le dévouèrent.
Avant de le combattre, au Ciel levant les bras,
« Dieu du Tibre, aujourd'hui, s'écrie alors Pallas,
Que, par vous dirigé, ce dard que je balance,
Droit au cœur d'Halésus vole sans résistance !
Ses armes, sa dépouille, à ce superbe pin
Dont s'ombragent vos bords, je les suspends soudain. »
Il dit, et le trait part d'une vitesse extrême ;
Et tandis qu'Halésus, se découvrant lui-même,
Protégeait Imaon de son grand bouclier,
Le fer se plonge au sein du généreux guerrier.

Des Latins gémissants, que sa mort décourage,
L'intrépide Lausus vient réchauffer la rage.
Il terrasse d'abord le redoutable Abas,
L'appui de son armée, et l'âme des combats.
Braves Arcadiens, fiers enfants d'Étrurie,
Troyens, que des Grecs même épargna la furie,
Sous les coups de Lausus vous tombez en ce jour.
On s'acharne, on avance ; on fléchit tour à tour.
Des chefs et des soldats la fureur est égale ;
Tous les rangs sont serrés sans laisser d'intervalle :
Il n'était plus d'espace aux bras pour se mouvoir.
Ici Lausus et là Pallas se faisaient voir.
Tous deux ils déployaient un semblable courage :
Chez eux même beauté, même ardeur et même âge.
À ne plus retourner au sein de leurs foyers
Les Destins condamnaient ces deux braves guerriers ;
Mais ils ne devaient pas se mesurer ensemble,
D'après l'ordre du Dieu sous qui l'Olympe tremble.
Destinés à périr par des coups moins égaux,
Le Sort les réservait à de plus grands rivaux. (17)

De Turnus cependant la sœur vaillante et fière
Du danger de Lausus Juturne instruit son frère :
Sur son rapide char, qui semble fendre l'air,
Il accourt aussitôt, non moins prompt que l'éclair.
Il traverse les rangs : pour lui laisser passage,
On s'écarte ; au Héros tout soldat rend hommage.
« Compagnons, criait- il, suspendez vos combats :
C'est au fer de Turnus qu'est réservé Pallas.
C'est à moi qu'il est dû : seul j'aurai la victoire.
Que n'ai-je Évandre ici pour témoin de ma gloire ? »
Il dit : et les soldats se rangent promptement.
Ce mouvement subit, ce fier commandement
Et l'aspect de Turnus et sa voix et sa taille,
Tout étonne Pallas. Dans ce champ de bataille.
Il mesure un moment son ennemi des yeux,
Et lance autour de lui des regards furieux :
Puis, d'honneur enflammé, reprenant son audace,
Le guerrier, en ces mots, répond à sa menace :
« Tes armes, tes discours ne m'épouvantent pas :
Ou j'aurai ta dépouille, ou bien un beau trépas,
Et toujours, quoi qu'il soit, l'estime de mon père. » (18)
Il s'élance à l'instant dans la noble carrière.
Tous les Arcadiens restent glacés d'effroi.
De son char tout à coup on voit sauter le Roi
Et, pour combattre à pied et de près, il s'avance.
Tel un fougueux lion, d'une haute éminence,
Aperçoit dans la plaine un taureau menaçant :
Soudain à sa rencontre il vole en rugissant ;
Tel est l'ardent Turnus. Dès que le fils d'Évandre
Le juge à sa portée, aussitôt, sans l'attendre,
Espérant tout du Sort, dans ce choc inégal,
Il croit devoir d'un trait prévenir son rival.
Et d'abord il adresse au Ciel cette prière.

« Par cette simple table on vous reçut, mon père,
Vaillant Alcide, au nom de l'hospitalité,
Secondez ma jeunesse et ma témérité. (19)
Que mon fier ennemi, par ma main triomphante,
Puisse voir enlever son armure sanglante,
Et que Turnus mourant contemple son vainqueur ! »
Hercule entend ces vœux et frémit en son coeur :
Il pousse un long soupir, et verse en vain des larmes.
Jupiter de son fils calme ainsi les alarmes.
« Il est pour tout mortel un jour fixe et fatal ;
Pour tous la vie est courte, et son cours inégal ;
Mais par d'illustres faits au loin on peut l'étendre : (20)
À l'immortalité la vertu doit prétendre.
Combien d'enfants des Dieux à Troie ont succombé !
Mon fils Sarpédon même en ses champs est tombé.
Turnus aussi bientôt doit perdre la lumière,
Et le Sort a fixé le terme à sa carrière. »
Il dit, et, gémissant sur l'arrêt des Destins,
Il détourne ses yeux du camp des Laurentins.

À Turnus cependant, et droit à la poitrine,
Pallas d'un grand effort darde sa javeline,
Et tire du fourreau son glaive étincelant.
Le trait, abandonné dans l'air, vole en sifflant,
Frappe le bouclier, glisse, et, coupant sa rive
Au point où par un nœud la cuirasse est captive,
Entre légèrement dans l'épaule du roi.
Turnus pousse un grand cri, qui porte au loin l'effroi,
Et, d'un dard acéré, que longtemps il balance,
Ajustant son rival, avec force il le lance,
Et profère ces mots : « Trop faible Arcadien,
Juge, et vois si mon trait est plus sûr que le tien. »
Rien n'en peut arrêter la vitesse et la masse,
Ni l'épais bouclier, ni la forte cuirasse,
Ni les énormes cuirs, ni les lames d'airain ;
Et le fer meurtrier s'enfonce dans son sein.
De l'arracher encor Pallas a le courage ;
Mais son âme et son sang sortent par le passage.
Sur sa large blessure il tombe anéanti.
Son armure du choc longtemps a retenti.
D'un visage sanglant, d'une bouche flétrie,
Il sillonne en sa chute une terre ennemie.

Le vainqueur, de Pallas se rapprochant alors,
« Arcadiens, dit- il, venez, prenez ce corps ;
Il est à vous : allez, portez-le chez Évandre.
Je lui remets son fils : ainsi j'ai dû le rendre.
Qu'il lui donne un tombeau ! que ces derniers honneurs (21)
Puissent d'un tendre père adoucir les douleurs !
Ah ! qu'il lui coûte cher d'avoir pu croire Énée ! »
Pressant alors du pied la tête infortunée,
Il détache aussitôt le brillant baudrier,
Chef-d'œuvre de Clonus, ce sublime ouvrier.
On y voyait, en or, gravé des Danaïdes
Le nocturne forfait ; et ces femmes perfides,
Égorgeant leurs époux près d'elles endormis,
Et les lits d'Hyménée étaient de sang rougis.
De ce riche ornement l'ardent Turnus s'empare,
Le contemple avec joie et triomphant s'en pare.
Que toujours les mortels, si prompts à s'aveugler,
Dans la prospérité savent peu se régler !
Ce superbe guerrier, dont la fierté s'étale,
Déplorera bientôt sa victoire fatale.
Qu'il maudira surtout cette dépouille, hélas ! (22)
Et l'instant où du jour il a privé Pallas !
Ses compagnons en pleurs vers lui soudain se portent,
Et sur son bouclier, en soupirant, l'emportent.
Ô retour à la fois illustre et douloureux !
Pour ton père quel coup et quel spectacle affreux !
Le même jour te montre et t'enlève à la gloire,
Mais tu semas de morts le champ de la victoire.

Par un fidèle exprès, justement alarmé,
De ce malheur Énée est bientôt informé :
Il apprend que sa troupe est au point de se rendre
Et sans un prompt secours ne peut plus se défendre.
Il s'y porte à l'instant et, l'épée à la main,
Frappant, moissonnant tout, s'ouvre un large chemin.
C'est vous, Turnus, qu'il cherche, enflammé de colère :
Il n'a devant les yeux que Pallas et son père,
Et le toit amical de l'hospitalité,
Et la table, et les Dieux témoins de leur traité.
Il fait huit prisonniers, quatre fils d'Ufénie,
Quatre fils de Sulmon : s'il leur laisse la vie,
Au tombeau d'un ami c'est pour les attacher,
Et rougir de leur sang son funèbre bûcher.
Puis son bras à Magus lance une javeline :
Magus juge le coup, adroitement s'incline
Et le trait sur sa tête, en sifflant, a passé.
Aux genoux du Héros aussitôt renversé,
« Par Anchise, dit-il, lule et votre mère,
Daignez me conserver à mon fils, à mon père.
J'ai des talents d'argent, et de grands talents d'or,
Une vaste maison, de beaux meubles encor :
Prince, tout est à vous, et Magus vous les livre.
Mais épargnez ses jours, et laissez-le au moins vivre.
Au succès des Troyens qu'importe son trépas ?
Énée, à votre gloire il n'ajouterait pas.

– Garde pour tes enfants ton or et ta richesse,
Repartit le Héros : l'offre seule me blesse. (23)
En immolant Pallas, Turnus t'a condamné,
Et le traité de mort est par lui terminé. »
Sa main gauche, à ces mots, sur son casque s'appuie ;
Il baisse de Magus la tête évanouie,
Et son glaive en sa gorge est plongé tout entier.
Non loin était Hémon, brillant d'or et d'acier ;
Il fuit devant Énée, et tombe dans sa fuite ;
Le Troyen sur ses pas fond et se précipite
Et l'atteint : à Phébus il était consacré
Et relevait son front ceint du bandeau sacré.
Rien ne put le sauver : une lame fatale
Le pousse tout à coup dans la nuit infernale. (24)
Pour vous en faire, ô Mars, un trophée éclatant,
De ses armes Gyas le dépouille à l'instant.

Umbron et Céculus, à la tête des Marses,
Ramènent au combat les cohortes éparses.
Énée, à leur aspect, devient plus furieux,
Et bientôt venge Anxur abattu sous ses yeux.
Umbron, se confiant à l'art de la magie,
Se promettait beaucoup et de gloire et de vie ;
Il avait joint Anxur et, d'un tranchant acier,
Coupé son bras sanglant et son grand bouclier.
Tandis qu'il proférait sa magique parole,
L'infatigable Énée et le frappe et l'immole.

Fils de la Nymphe Dryope et du Dieu des forêts,
Tarquite, en l'insultant, brandit un de ses traits :
Mais de sa lance Énée, et sans vaine menace,
Perce son bouclier, l'applique à la cuirasse,
Et, sans même écouter ce guerrier fanfaron
Qui l'implorait, changeant de langage et de ton,
Il fait tomber soudain sa tête sur la terre.
Puis, repoussant du pied son corps dans la poussière,
« Insolent ennemi, te voilà renversé,
Dit-il ; j'ai dû punir ton orgueil insensé ;
Des oiseaux dévorants tu seras la pâture,
Ou tu vas aux poissons servir de nourriture.
Ta mère ne pourra ni te fermer les yeux,
Ni te mettre en la tombe où dorment tes aïeux. » (25)

Il poursuit ; il atteint encore, et pour leur perte,
Numa, Lycas, Anthée et le jeune Camerte,
Camerte, de Volscens vaillant et digne fils,
Qui, possesseur au loin d'un immense pays,
Et le plus opulent des chefs de l'Ausonie,
Portait le nom de roi dans l'heureuse Amyclie. (26)
Tel on peint, de cent bras et de cent mains armé,
Le terrible Égéon, de son sein enflammé
Vomissant dans les airs, en ses transports farouches,
De longs torrents de feux, par ses cinquante bouches :
Tel contre Jupiter on le vit agitant
Cinquante boucliers, l'un l'autre se heurtant,
Et menaçant le Dieu de ses cinquante épées,
Dans ces plaines ainsi du sang Latin trempées,
Le furieux Troyen apparaît tout de feu :
Et sème la terreur et la mort en tout lieu.

Sur un char que traînait un quadruple attelage,
Niphée ose avancer. Le Héros, plein de rage,
Au-devant des coursiers fond, la lance à la main.
La peur les a saisis : ils se cabrent soudain,
Reculent, brisent tout, et renversent leur guide,
Puis entraînent le char d'une fuite rapide.

Cependant, emportés par quatre chevaux blancs,
Lucagus et Liger s'élançaient tout sanglants ;
Liger guidait le char et, d'une main rapide,
Lucagus agitait son épée homicide.
Cette audace d'Énée irrite encor le bras :
La javeline haute, il s'avance à grands pas.
Liger, à son approche, arrogamment s'écrie :
« Ne crois pas être ici dans les champs de Phrygie,
Où d'Achille et d'Ajax, morfondus si longtemps,
Et le glaive et les chars t'ont épargné dix ans :
Le Sort marque aujourd'hui la fin de ta carrière
Et ta mort en ce lieu doit terminer la guerre. »
Énée à ce discours frémit, mais en secret,
Et, pour toute réponse, il fait voler son trait.
Penché sur ses coursiers que d'un dard il excite,
Lucagus au combat se dispose et s'agite.
Il portait en avant son épais bouclier :
Le bord inférieur s'ouvre au fer meurtrier
Qui, rapide, en son flanc et pénètre et demeure.
Le guerrier de son char tombe expirant sur l'heure.
Lors Énée à sa chute insulte amèrement :
« Oh ! comme Lucagus saute légèrement !
Tu ne te plaindras point de tes coursiers peut-être :
Ils n'ont point renversé ni leur char, ni leur maître, (27)
Ni pris d'effroi la fuite. » En achevant ces mots,
Il arrête et saisit les dociles chevaux.
Au même instant, glacé d'une frayeur extrême,
Liger s'était du char précipité lui-même,
Et, désarmé, tendait ses deux bras au vainqueur.
« Héros, lui disait il, doué d'un si grand cœur,
Par vous, par vos parents, daignez, je vous supplie,
Exaucer ma prière, et m'accorder la vie.

– Lâche, repart Énée, oh ! quel prompt changement !
Tu me parlais naguère et traitais autrement :
Meurs, et dans le tombeau vas rejoindre ton frère. »
Puis il lui plonge au flanc son arme meurtrière. (28)
C'est ainsi que, semblable au tourbillon errant,
Et non moins furieux qu'un rapide torrent,
Le Héros d'lion semait les funérailles.
Cependant, à sortir enfin de leurs murailles
Ascagne et les Troyens, à l'envi rassemblés
Parviennent, en dépit des assiégeants troublés.

Jupiter à Junon dans ce moment s'adresse :
« Ô vous, épouse et soeur, si chère à ma tendresse,
Dit-il, je le vois trop ; vous ne vous trompiez pas :
Vénus de ses Troyens arme et soutient les bras,
Car ils sont, disiez-vous, sans ardeur militaire,
Lâches dans les dangers, et peu faits pour la guerre. (29)
– Quel plaisir trouvez vous à tourmenter mon cœur
Que le moindre reproche accable de douleur ?
Du ton le plus soumis repartit la Déesse.
Mon doux époux, de grâce, épargnez ma tristesse.
Si mon amour constant conservait ce pouvoir
Qu'il eut sur vous jadis, et qu'il devrait avoir,
Pourriez-vous refuser ce que je vous demande,
Vous, dont l'autorité, la puissance est si grande ?
Laissez-moi du combat sauver le roi Turnus ;
Et puissé-je le rendre à son père Daunus !
Quoi ! sacrifierez-vous à la Troyenne audace
Ce guerrier généreux, issu de notre race,
Ce fils de Pilumnus qui, né des Immortels,
Sans cesse de ses dons surchargeait vos autels ?

S'il peut être soustrait à la cruelle Parque,
De l'Olympe aussitôt répliqua le Monarque,
Et s'il est temps encor de conserver ses jours,
Déesse, pressez-vous d'aller à son secours ;
Arrachez-le aux Destins ardents à sa poursuite :
Qu'il échappe à leurs coups par une prompte fuite !
Il ne m'est pas permis de vous accorder plus.
Si vous portez plus loin vos désirs absolus,
Si vous croyez changer d'une guerre certaine
L'irrévocable sort, votre espérance est vaine.
– Ce que la voix refuse, hé ! ne pouvez-vous pas,
Reprend Junon en pleurs, me l'accorder tout bas ?
Pour Turnus, cette vie en ce jour obtenue
De bien d'autres encor ne peut-elle être accrue ?
Mais, si je ne me trompe, hélas ! l'infortuné,
Sans mériter la mort, est déjà condamné.
Ah ! puissent mes terreurs n'avoir que l'apparence !
Il vous est libre encor d'adoucir la sentence. »

Dans un nuage épais qui la dérobe aux yeux,
En achevant ces mots, Junon descend des cieux,
Vers les deux camps se porte, et du sein du nuage
Soudain produit d'Énée une parfaite image.
Le fantôme imposteur, sans force et sans vertu,
De sa brillante armure apparaît revêtu,
Et peut articuler d'une voix prononcée
(Ô merveille) des sons et des mots sans pensée.
Le casque du Héros et son bouclier d'or,
Tout, jusqu'à sa démarche, est ressemblant encor.
Des morts ainsi, dit-on, l'on voit errer les ombres,
Et des spectres voler dans les royaumes sombres.
Le fantôme arrogant court et répand l'effroi ;
De la voix et du geste il provoque le roi.
L'impétueux Turnus lui répond et s'avance,
Saisit un Javelot, de loin d'abord le lance ;
Mais bientôt son rival fuit et tourne le dos.
Soudain il le poursuit : « Hé quoi ! fameux Héros,
Tu te sauves, dit-il : un seul dard t'épouvante !
Est- ce ainsi que ton cœur cède et quitte une amante ?
Lâche, arrête ; mon bras à la terre où tu cours,
Au sol tant désiré te fixe pour toujours. »
L'épée ardente en main, il suit ainsi sa proie ;
Mais les vents emportaient sa fugitive joie.

Le vaisseau que montait un des guerriers Toscans,
Au rivage attaché, présentait un des flancs.
Les ponts et les degrés, dressés pour la descente
Touchaient encor la terre : en sa feinte épouvante
Le spectre s'y retire, et soudain est au fond.
Turnus le suit de près, saute et franchit le pont.
À peine est-il entré, Junon coupe le câble :
Le navire entraîné cède au vent indomptable.
Énée, ensanglantant ses véritables pas,
Cherchait alors Turnus, et, ne le trouvant pas,
Portait de tous côtés la mort sur son passage,
Et faisait des Latins un horrible carnage.
Son fantôme à l'instant s'échappe dans les airs,
Laissant pétrifié Turnus au sein des mers. (30)
Ce Héros, emporté sur la vague indocile,
Levait ses bras au ciel, de douleur immobile.
Il regarde, incertain ou s'il veille ou s'il dort
Et souffre d'un malheur qui l'arrache à la mort.

Son désespoir enfin en ces termes s'exprime :
« Pour être ainsi puni, quel était donc mon crime,
Grand Jupiter ? Où suis-je ?… où vais-je ?… affreux moment !…
Ciel ! que va-t-on penser de mon éloignement ?
Ô ville de Laurente, ô beauté que j'adore,
Oserai-je à vos yeux me remontrer encore ? (31)
Tant de vaillants guerriers arment pour moi leurs bras :
Et ma fuite peut-être a causé leur trépas !
Oui, j'en suis qriminel : des braves qui succombent
J'entends les cris perçants, et je les vois qui tombent.
Pour m'engloutir soudain, ô terre, entr'ouvre-toi !
Ou plutôt, vents fougueux, prenez pitié de moi :
Poussez, brisez ma nef sur des roches horribles,
Ou parmi les écueils les plus inaccessibles,
Où nul de mes sujets ne me vienne chercher,
Où ma honte à jamais puisse enfin se cacher.
Turnus vous en conjure : exaucez sa prière. »
Son esprit agité tour à tour délibère,
Si, pour anéantir un si grand déshonneur,
Il ne doit pas plonger son épée en son cœur,
Ou plutôt essayer, se jetant à la nage,
De traverser les flots, et joindre le rivage,
Et regagner l'armée, et rentrer au combat.
L'un et l'autre trois fois, en cet affreux débat,
Fut tenté ; mais Junon, modérant son délire,
Trois fois retint ce prince ; et, poussant son navire,
Le fit rapidement dans sa ville aborder. (32)

Au valeureux Turnus venant de succéder,
Mézence, que du Sort l'arrêt fatal entraîne,
Se montre furieux dans la sanglante arène.
Il presse, il fait plier les Troyens triomphants ;
Mais bientôt sur les bras il a tous les Toscans.
Tous ensemble excités par la haine et la rage
Contre lui de leurs traits ont dirigé l'orage.
Mais tel qu'un grand rocher prolongé dans les mers,
En butte à la fureur et des flots et des airs,
Constamment immobile en sa base profonde,
Brave les vains efforts et des vents et de l'onde,
Mézence, inébranlable, affronte tous les coups.
Hébrus est immolé, tombant à ses genoux.
Au front Latage atteint par une énorme pierre
Sous ce débris d'un mont roule dans la poussière.
Palmus fuit : à ce lâche il coupe les jarrets
Et, lui laissant le jour pour sa honte à jamais,
De ses armes soudain le dépouille et s'empare,
Et les donne à Lausus, qui du casque se pare.

Il frappe encore Évas et le Troyen Mimis, (33)
Fidèle compagnon, tendre ami de Pâris :
Tout Pergame vantait le nœud qui les assemble ;
Ils ne se quittaient point ; ils étaient nés ensemble.
La même nuit qu'Hécube enfanta son brandon,
Sa mère Théano à son père en fit don.
L'un dans sa ville est mis au tombeau de ses pères ;
L'autre foule aujourd'hui des rives étrangères.
Tel un vieux sanglier qu'une meute a lancé,
De ses antiques bois ou d'un marais chassé,
Trouve de tous côtés des rets qui l'investissent :
Il s'arrête, il frémit et ses reins se hérissent. (34)
Aucun n'ose avancer, ni l'attaquer de près :
En poussant des clameurs, on l'accable de traits.
Tel, de ses ennemis environné, Mézence
Les intimide tous, les tient tous à distance ;
De dards, de javelots, de cris injurieux
On poursuit, mais de loin, ce guerrier furieux.
Son bouclier des traits repousse la tempête ;
Il écume de rage, et partout il fait tête.

Acron, pour s'illustrer dans les plaines de Mars,
De l'ancienne Coryte avait fui les remparts ;
Ce jeune et beau guerrier, brûlant de suivre Énée
Venait de s'arracher aux doux nœuds d'Hyménée.
Agitant fièrement son parache pourpré,
Des dons de son amante il s'avançait paré ;
Devant lui tout pliait. Au sein de la mêlée
Quand Mézence le vit dans sa troupe accablée
Répandre l'épouvante, il court à lui soudain.
Tel un lion poussé par l'indomptable faim,
L'œil enflammé, parcourt un vaste pâturage ;
S'il aperçoit au loin quelque chèvre sauvage,
Ou quelque jeune cerf, au front haut et rameux,
Sa queue, à coups pressés, bat ses flancs écumeux ; (35)
Il tressaille, rugit, ouvre une gueule immense ;
Sa crinière se dresse. Aussitôt il s'élance ;
Il fond, comme l'éclair, sur l'animal tremblant,
Le déchire et dévore, avide et tout sanglant.
Volant à l'ennemi, tel est l'ardent Mézence.
Le malheureux Acron est frappé de sa lance.
Il tombe au même instant, du coup mortel atteint,
Et le flambeau d'Hymen en son sang est éteint. (36)

Orode, à cet aspect, Orode prend la fuite :
Plus rapide qu'un trait, Mézence à sa poursuite
Dédaigne de donner un facile trépas,
Et de porter des coups que l'on ne pare pas.
Bientôt il le devance, et se montrant de face,
En héros, non en traître, il l'attaque et terrasse.
Alors, avec mépris foulant son corps du pied,
Et, d'un air triomphant, sur sa lance appuyé,
« Ce fier Orode, amis, ce guerrier formidable
Le voilà, criait-il, étendu sur le sable. »
À la bravade altière, insultant au vaincu,
Par un chant martial sa troupe a répondu.
Lors, Orode expirant : « Ennemi trop barbare,
Le même sort pour toi, reprend-il, se prépare :
Ton triomphe en long deuil sera bientôt changé.
J'emporte cet espoir, et je serai vengé.
Nous aurons tous les deux une même poussière ;
Et tu seras aussi couché sur cette terre.
– Meurs toujours, dit Mézence avec un rire amer.
Le reste me regarde et le grand Jupiter. »
Il retire, à ces mots, son fer de la blessure ;
Et du Sommeil soudain la main pesante et dure
Aux doux rayons du jour ferme à jamais ses yeux.

Du fier Alcatoüs Cédique, furieux,
Fait de son glaive au loin voler la tête blême.
Par Sacrator Hydaspe est abattu de même.
Le robuste Rapo de deux rapides traits
Atteint Parthénius et le nerveux Orsès.
Messape des Troyens augmente encor la perte.
Il frappe Clonius et le jeune Erichète :
L'un, tombé de cheval, se voit percer le cœur ;
L'autre à pied combattait, ainsi que son vainqueur.
Agis, né dans les champs de la riche Lycie,
Sous les coups de Valère expire en Ausonie.
Salius d'un trait sûr abat Authronius ;
Mais Néalce le venge, et punit Salius.
Néalce également savait d'un bras rapide
Lancer le javelot et la flèche homicide.
Mars dans les deux partis signale sa fureur :
Partout même transport, et partout même horreur.
On cède tour à tour, tour à tour on avance.
Nul ne songe à la fuite et tous à la vengeance.
Les Dieux voyaient du ciel ce théâtre de mort,
Et plaignaient des mortels le déplorable sort.
Junon et Cythérée, en proie à mille alarmes,
D'un œil bien différent suivaient les beaux faits d'armes ;
Et Tisiphone, ardente entre les combattants,
Faisait brûler sa torche et siffler ses serpents.

Mézence en ses transports, de sa lance terrible
Multipliait les coups ; il paraissait horrible.
C'est ainsi que l'on peint d'un aspect effrayant
Cet énorme Orion, ce monstrueux géant,
S'avançant dans la mer que surmonte son buste,
Ou, d'un mont descendant, et d'une main robuste
Agitant d'un vieux pin le tronc long et noueux.
Ses pieds frappent la terre, et sa tête les cieux.
Sous les armes, Mézence aussi fougueux se montre.
Dès qu'il le voit, Énée accourt à sa rencontre.
Mézence, de pied ferme en sa force appuyé,
Attend son fier rival, sans en être effrayé,
Jugeant que le combat pour lui seul est à craindre,
Lorsque d'un javelot il croit pouvoir l'atteindre,
« Ô fer que je balance, ô mon bras, mes seuls Dieux, (37)
Servez-moi, cria-t- il, contre un chef odieux.
C'est à toi, d'un brigand qui vient troubler Laurente
Que je voue, ô Lausus, la dépouille sanglante. »
Il dit, et fait jaillir son dard comme l'éclair :
Le trait impétueux siffle, vole, et fend l'air ;
Sur le bouclier glisse, y fléchit, et d'Actore
Traverse le côté, suivant sa route encore.
Ami du grand Alcide, Actore était d'Argos,
Et fut son compagnon dans ses nobles travaux ;
Il s'attacha depuis au bon monarque Évandre
Et dans le Latium vint avec lui se rendre.
L'infortuné guerrier y périt aujourd'hui,
Frappé d'un trait lancé pour un autre que lui.
Il ouvre un œil mourant, et, prêt à fuir la vie,
Donne encore des vœux à sa belle patrie. (38)

A Mézence, à son tour, Énée adresse un dard :
Le fer, du bouclier perce l'épais rempart,
Et des quadruples cuirs la forte contexture,
Et des lames d'airain la triple couverture,
Puis s'enfonce et s'arrête en la cuisse du roi.
Mézence jette un cri de douleur et d'effroi.
Énée alors, tirant sa foudroyante épée,
Au sang de son rival brûlant d'être trempée,
Pour l'achever, sur lui fond, de joie enflammé.
Mais Lausus, tout à coup, pour un père alarmé,
Pousse un profond soupir et, les yeux pleins de larmes,
S'élance, et du vainqueur ose braver les armes.
Ô généreux martyr du filial amour,
D'un si beau dévouement, peu croyable en ce jour,
Mais digne des vertus et des mœurs du vieil âge,
Puissé-je au loin porter le sacré témoignage !
Que votre illustre mort, dans la postérité,
Par mes vers soit vouée à l'immortalité !

Perdant beaucoup de sang, hors de combat, Mézence
Recule : il ne pouvait opposer de défense.
Le trait fatal encor pend à son bouclier.
Le vainqueur l'atteignait, et d'un bras meurtrier
Allait plonger son glaive en son sein qui palpite,
Quand Lausus entre deux soudain se précipite,
Et, faisant de son corps à son père un rempart,
Donne le temps aux siens de le mettre à l'écart.
On l'emporte. À l'instant sa troupe consternée
En poussant de grands cris de loin attaque Énée,
Et, pour sauver Lausus, sans s'exposer de près,
Cherche à l'intimider, et l'accable de traits.
Le Héros, assailli par l'horrible tempête,
De ses armes se couvre, et rugit, et s'arrête.
Sur des nuages noirs, quand les vents furieux,
Au milieu des éclairs, précipitent des cieux
Un affreux ouragan que la grêle accompagne,
Pâtres et laboureurs, tout fuit dans la campagne.
Tout au creux des rochers cherche un refuge sûr,
Ou l'asile des troncs, ou l'abri d'un vieux mur ;
Sous le chêne voisin le voyageur s'entasse :
Tous attendent ainsi que la tourmente passe
Et qu'enfin de retour Phébus calme les airs,
Pour reprendre leur route ou leurs travaux divers.
Sous son armure d'or, des traits dont on l'accable
Énée ainsi soutient l'orage épouvantable ;
Il en attend la fin ; puis, d'un ton courroucé,
Et menaçant Lausus : « Hé quoi ! jeune insensé,
Quel transport imprudent de toi, dit-il, s'empare ?
Ton amour pour un père et t'aveugle et t'égare.
Es-tu donc las de vivre ? À qui t'adresses-tu ? »
Lausus, en combattant, croit prouver sa vertu.
La Parque ne veut plus filer sa destinée.
Un moment, la fureur saisit l'âme d'Énée,
L'emporte : et dans le sein du généreux guerrier
Son glaive étincelant est plongé tout entier.
Le fer a traversé la brillante cuirasse,
Du bouclier étroit la légère surface,
Et la cotte de maille, et la tunique encor
Que la main d'une mère avait tissue en or. (39)
Son sang à gros bouillons jaillit par la blessure,
Et son âme s'échappe à travers l'ouverture.

Énée, à cet aspect, tout à coup radouci,
Et voyant ce beau front par la mort obscurci,
Et la pâleur flétrir l'éclat de son visage,
À ses beaux sentiments rend un illustre hommage,
Amèrement gémit, et lui tendant la main :
« Après un tel malheur, et ce coup inhumain,
Prince, pour honorer un si grand caractère,
Et tes rares vertus, hélas ! que puis-je faire ?
Ces armes qui faisaient autrefois tes plaisirs
Conserve-les toujours : si tels sont tes désirs
D'être mis au tombeau qui renferme tes pères,
Trouves-y le repos et des Dieux moins sévères.
Apprends à tes aïeux, désolés de ta mort,
(Si l'on peut adoucir la rigueur d'un tel sort)
Que tu n'as succombé que sous les coups d'Énée. » (40)
Il appelle, à ces mots, sa troupe consternée ;
Et, prenant dans ses bras le corps, en sanglotant,
Il lui remet soudain ce dépôt palpitant.

Au Tibre parvenu, Mézence de son onde
Baignait légèrement sa blessure profonde ;
Sur le tronc d'un vieux saule il était affaissé ; (41)
Son casque d'or pendait au branchage enlacé
Et, déposée auprès, son armure pesante
Foulait dans la prairie une herbe obéissante.
Ses officiers debout se tenaient à l'entour.
De douleur accablé, le Monarque en ce jour
À peine respirait : sa tête qui s'incline,
Et sa barbe touffue ombrageaient sa poitrine.
Au milieu des terreurs que sans cesse il formait,
Sans cesse de Lausus son amour s'informait,
Par des courriers fréquents ordonnant qu'il se rende
Près d'un père qui prie, et d'un Roi qui commande.
À pas lents cependant, poussant de longs sanglots,
Ses compagnons en pleurs rapportaient ce héros
Percé d'un coup affreux, et couché sur ses armes.
L'infortuné Mézence, en proie à mille alarmes,
Présageait son trépas : en entendant ces cris
Il ne peut plus douter de la perte d'un fils.
Il tombe évanoui : de ce malheureux père
Les cheveux blancs souillés roulent dans la poussière.
Sur le corps de Lausus, qu'on avait approché,
Ayant repris ses sens, il demeure attaché.
Puis, les bras vers le ciel étendus, il s'écrie :
« Misérable ! ai-je pu chérir assez la vie
Pour souffrir que mon fils, que mon plus tendre ami,
À ma place, s'offrît au fer de l'ennemi ?
Cette large blessure a conservé ton père.
Il vit par ton trépas ! et tout le désespère !
Ma véritable plaie à présent est au cœur :
De mon règne à présent je sens toute l'horreur.
Je t'ai déshonoré, mon fils : ma tyrannie
Justement contre moi souleva l'Étrurie ;
Du trône paternel me chassa justement.
Il n'était point, ô Ciel, de mort ni de tourment
Qui pût assez venger, punir assez mon crime !
Et Mézence respire ! et Lausus est victime !
Soleil, je vois briller tes rayons éclatants ;
Mais mon œil ne veut pas les voir encor longtemps. »

Il se lève à ces mots, et, malgré sa blessure,
Avançant, et bravant la douleur qu'il endure,
Il se fait amener son coursier à l'instant :
C'était de ses exploits le compagnon constant,
Le témoin de sa gloire, et l'artisan peut-être.
Il approche : il souffrait des tourments de son maître.
« Rhèbe, lui dit le roi, Rhèbe, aujourd'hui c'est fait.
Nous avons trop vécu… Le Sort est satisfait… (42)
Mais il faut dignement finir sa destinée :
Il faut venger Lausus ; il faut punir Énée.
Ou nous immolerons ce barbare ennemi,
Ou, sans nous séparer, nous mourrons, mon ami,
Car, je ne pense pas que ton noble courage
Veuille un Troyen pour maître, et souffre l'esclavage. »

Il se fait aussitôt placer sur le coursier,
Couvre son front du casque à l'effrayant cimier, (43)
De nombreux javelots en ses deux mains se charge ;
Puis à Rhèbe il prescrit de courir à la charge.
Le désespoir affreux, la honte, la douleur
Et l'amour paternel, bouillonnant dans son cœur,
Y formaient à la fois le plus terrible orage.
Affamé de vengeance, et transporté de rage,
Il part ; il fend les rangs ; il vole, et par trois fois
Il appelle et défie Énée à haute voix.
Énée, à son aspect, étincelant de joie,
« Grand Jupiter, dit-il, vous me livrez ma proie. »
Il s'avance à l'instant, la javeline en main.
« De mon fils malheureux meurtrier inhumain,
Crois-tu m'épouvanter, s'écrie alors Mézence ;
Je ne respire plus que mort et que vengeance.
Tu m'as ravi mon fils : hé ! que me fait le jour !
Viens, si tu l'oses, viens me percer à mon tour.
Je brave tous les Dieux, et dédaigne la vie :
Elle m'est en horreur, et je la sacrifie.
Mais avant de mourir, tiens, voilà mes présents. »
Il lui darde, à ce mot, un trait des plus perçants,
Puis, à son fier coursier abandonnant la bride
Et tournant son rival d'une course rapide,
Il en darde un second, et puis un autre encor.
Mais tout est repoussé par le bouclier d'or.

Trois fois il renouvelle une attaque semblable ;
Et, courant à l'entour, de ses dards il l'accable.
Fidèle aux mouvements, le Troyen les suit tous,
Avec lui tourne au centre, et pare tous les coups.
Une forêt de traits au bouclier s'attache :
Énée, en s'agitant, les brise ou les arrache.
Las enfin d'un combat trop long, trop périlleux,
Il se porte en avant et, d'un bras furieux,
Droit au front du cheval darde sa javeline.
L'animal, à ce coup, se cabre, se mutine,
Des pieds frappe les airs, puis d'un dernier élan
Il tombe sur son maître engagé sous son flanc.

À l'instant, d'un grand cri la campagne est frappée.
Énée accourt, levant sa formidable épée :
« Fier Mézence, à présent, dit-il d'un ton moqueur,
Où sont tes javelots, ton bras et ton grand cœur,
Et ton ardente fougue, et ton âpre furie ?
Le monarque Toscan indigné se récrie
Revenant de son trouble, et portant l'œil aux cieux :
« Cesse de m'insulter, vainqueur trop orgueilleux :
Frappe ; mais de tes coups épargne la menace.
Je ne suis point venu pour te demander grâce ;
Je la refuserais : et ta férocité
N'a point avec Lausus fait un pareil traité.
Pour un vaincu pourtant s'il est quelque indulgence,
Du bienfait d'un tombeau ne prive pas Mézence. (44)
Je sais trop quelle haine au sein de mes sujets
Ont depuis si longtemps excité mes forfaits :
Sauve mon corps au moins de leur juste colère,
Et qu'une tombe unisse et le fils et le père ! »
Il tend alors sa gorge au glaive meurtrier,
Et, sans pousser un cri, le reçoit tout entier.
Des flots noirs de son sang la terre est humectée
Et son âme aux Enfers s'enfuit, épouvantée. (45)


CHANT XI

L'Aurore cependant sortit du sein des flots.
Des soins religieux occupaient le Héros.
Les premiers feux du jour chassaient la nuit obscure.
Il fait aux guerriers morts donner la sépulture.
Tout en pleurant Pallas, pour sa victoire, aux Dieux
Il offre en même temps un tribut glorieux.
L'on dresse un grand tronc d'arbre au haut d'une éminence :
C'était pour recevoir les armes de Mézence.
Puissant Dieu des combats, ce trophée est à vous.
Du Monarque Toscan, abattu sous ses coups,
L'on y fixe le casque à la cime éclatante,
Les javelots brisés, l'aigrette encor sanglante
Et la riche cuirasse, percée en douze endroits.
Lui-même il vient chargé de l'immense pavois,
Et portant à son cou l'épée étincelante
D'or et de diamants, et d'onyx rayonnante, (1)
Mars, il vous fait du tout un hommage immortel ;
Puis adresse ces mots, en ce jour solennel,
Aux nombreux combattants qui formaient son cortège :
« La guerre est à son terme, et le Ciel nous protège.
Les plus grands pas sont faits : le reste n'est plus rien.
Le voilà renversé, ce fier Étrurien,
Ce terrible Mézence ; et sa dépouille insigne
Est d'un entier succès le gage et l'heureux signe.
De Laurente à présent attaquons les remparts.
Amis, préparez tout : dès que mes étendards,
D'après l'aveu des Dieux, flotteront sur vos têtes,
Qu'à combattre aussitôt les phalanges saient prêtes !
Que tous soient avertis et redoublent d'ardeur !
Qu'on nourrisse déjà la victoire en son cœur !
Mais inhumons nos morts : à ces guerriers célèbres
Rendons et les honneurs et les devoirs funèbres ;
C'est-là tout leur espoir, et c'est l'unique don
Qui puisse les toucher aux bords de l'Achéron.
Que ne leur doit-on pas ? aux dépens de leur vie,
Ils nous ont, en ces lieux, conquis une patrie.
Renvoyons dignement au bon Évandre, hélas !
Ce fils brave et si cher, cet illustre Pallas
Qu'un Destin trop cruel, une affreuse journée
Ont plongé dans la mort, pour le malheur d'Énée. »

Il dit : et, gémissant, il rentre en son palais
Où reposait le corps que gardait Acétès,
Acétès, autrefois noble écuyer du père,
Puis gouverneur du fils, par un choix moins prospère.
Ses serviteurs en deuil et, les cheveux épars,
Des Troyennes autour pleuraient de toutes parts.
Lorsqu'Énée eut franchi la porte, tous ensemble
Poussent un cri plaintif dont tout le palais tremble :
Tous à la fois encor se sont frappé le sein.
À l'aspect de Pallas soutenu d'un coussin
Et de ce front pâli par la Mort inflexible,
Et de cette blessure ouverte, immense, horrible,
Il s'écrie en pleurant : « Faut-il, mon tendre ami,
Faut-il, jeune héros, que le Sort ennemi
Me prive de t'avoir pour témoin de ma gloire,
Et te ravisse, hélas ! au sein de la victoire ?
Quoi ! tu ne pourras point rentrer dans tes foyers,
Triomphant, et paré de tes nobles lauriers !
Ce n'était point ainsi, privé de la lumière,
Que je devais te rendre à ton malheureux père.
Lorsque, près avec toi de voler aux combats,
Ce bon roi, tout tremblant, me serrait dans ses bras,
Me peignait des Latins la force et la prouesse,
D'un sort bien différent je flattais sa tendresse.
En ce moment peut-être, offrant pour nous des vœux,
Il charge de ses dons tous les autels des Dieux. (2)
Un doux espoir nourrit son âme paternelle :
Et nous, portant d'un fils la dépouille mortelle,
De douleur nous allons accabler ses vieux ans !
Sont-ce là ces honneurs, ces triomphes brillants
Que je vous promettais, père auguste et si tendre ?
De son trépas enfin, du moins, mon cher Évandre,
Vous ne rougirez point : il est mort en héros.
S'il vivait sans honneur, quels seraient vos sanglots ! (3)
L'Ausonie a perdu le chef le plus illustre ;
lule, un grand modèle, et le trône, son lustre. »

À ces mots, et les yeux de larmes inondés,
Il fait lever le corps : mille hommes commandés
Sont choisis pour former une escorte guerrière
Et joindre leurs soupirs aux pleurs d'un triste père,
Faible soulagement d'une immense douleur,
Mais que sa perte exige, et qu'on doit à son cœur.
D'arboisier et de chêne on enlace un branchage ;
On en fait un cercueil ; on l'emplit de feuillage ;
On y place le corps, pareil au tendre lys, (4)
Au narcisse brillant qu'une vierge a cueillis ;
Le sol n'entretient plus leur fraîcheur éclipsée,
Mais toute leur beauté n'est point encor passée.
Énée ordonne aussi qu'on apporte à l'instant
Un drap de pourpre, où l'or s'entremêle, éclatant :
Didon avait tissu cette superbe trame ;
C'était un gage encor de son ardente flamme.
Il en revêt soudain le cercueil douloureux
Et d'un voile azuré couvre ces beaux cheveux
Qui des feux du bûcher vont devenir la proie.
En long ordre rangés, les fiers soldats de Troie
Ouvrent d'abord la marche ; ils portaient le butin
Ravi dans le combat au Volsque, au Laurentin,
Des arcs resplendissants, de magnifiques armes.
Douze captifs suivaient, tristes, baignés de larmes ;
Sur leurs dos découverts leurs bras étaient liés :
Ils devaient au bûcher être sacrifiés
Et de leur sang rougir les cendres étouffées.
Les chefs étaient chargés de glorieux trophées
Où les noms des vaincus de loin brillaient en or.
Accablé par les ans, plus par la peine encor,
Acétès se traînait, meurtrissant son visage,
Se déchirant le sein et maudissant son âge ;
Et souvent de faiblesse il tombait en chemin :
Deux zélés serviteurs le menaient par la main.
Des chars ensanglantés s'avançaient à la suite :
Les Latins les avaient délaissés dans leur fuite.
Puis venait du héros le fidèle coursier,
Aethon nu, le front bas et sans harnois guerrier :
Des larmes de ses yeux tombaient en abondance. (5)
Deux écuyers portaient et le casque et la lance.
Par l'orgueilleux Turnus, du Sort trop secondé,
Le reste de l'armure avait été gardé.
Un gros corps, accablé des plus sombres pensées,
En arrière, tenant ses lances renversées,
Fermait enfin la marche ; et les chefs des Troyens
Aux Toscans s'y mêlaient comme aux Arcadiens.

Quand de ce long convoi la file consternée
Eut passé tristement sous les regards d'Énée,
Au moment où le corps fut levé pour partir,
Le Héros s'arrêtant, poussant un long soupir :
« Faut-il, horrible guerre, en m'appelant aux armes,
Me condamner encore à de pareilles larmes ?
Reçois mes derniers vœux : adieu, mon cher Pallas,
Adieu, valeureux prince, et pour jamais, hélas ! »
À ces mots, il s'éloigne, et dans toute la ville
Porte les pas et l'œil d'un général habile.

Mais des ambassadeurs du monarque Latin
Se présentent bientôt, l'olivier à la main :
Ils venaient du vainqueur implorer la clémence,
Et d'inhumer leurs morts réclamer la puissance.
« Des vaincus, disaient- ils, abattus sous vos coups,
Peuvent-ils être encor des objets de courroux ?
Souffrez, illustre chef, que l'on rende à la terre
D'infortunés guerriers, couchés sur la poussière ;
Et daignez voir encor dans le roi Latinus
Et l'hôte et le beau-père, heureux fils de Vénus.
– Une telle demande est juste et légitime :
Je dois vous l'accorder, et j'y joins mon estime,
Repartit ce héros. Quels funestes Destins
Vous arment contre nous, ô généreux Latins ?
Qui peut nous diviser ? qui vous pousse à la guerre
Et vous fait dédaigner notre amitié sincère ?
Vous réclamez la paix pour des morts abattus :
Je voudrais aux vivants la donner encor plus.
Si le Sort en ces lieux n'eût fixé ma patrie,
Aurais-je débarqué dans l'antique Hespérie ?
Ses heureux habitants sont-ils mes ennemis ?
J'espérais n'y trouver que des peuples amis :
Votre monarque seul a rompu l'alliance,
Et de l'altier Turnus choisi la dépendance.
Hé bien ! que ce rival qui prétend me chasser
Épargne tout le sang qu'à tort il fait verser !
Qu'il vienne avec moi seul vider notre querelle !
C'est l'objet de mes vœux : je l'attends, je l'appelle.
Que celui dont les Dieux, le bras et le grand cœur
Conduiront mieux les coups vive et règne en vainqueur !
À vos guerriers que Mars chez Pluton fit descendre,
Dressez donc des bûchers, et recueillez leur cendre. »

Énée ainsi parla. D'un tel discours surpris,
Les députés entre eux s'observaient interdits.
À la fin, de Turnus adversaire implacable,
Drancès prend la parole : « Ô héros véritable,
Grand par la renommée et plus grand par vos faits,
Que devons-nous le plus admirer désormais
Ou de votre justice, ou de votre vaillance ?
Dans nos murs nous allons, pleins de reconnaissance
Rendre votre réponse, et, s'il ne tient qu'à nous,
Les plus saints nœuds lieront et Latinus et vous.
Que Turnus cherche ailleurs des alliés qu'il trompe !
Pour nous, de vos remparts aux cieux portant la pompe
Nous voulons de nos mains, scellant notre union,
Vous bâtir en ces lieux un superbe Ilion. »
Il dit : un doux murmure, appuyant son suffrage,
Prouve assez qu'avec lui sa troupe le partage.
On conclut pour dix jours un armistice heureux. (5)
Pendant ce temps, mêlés et confondus entre eux,
Et Troyens et Latins, que la trêve rassemble,
Dans les champs, dans les bois fraternisent ensemble.
Pour former des bûchers les funèbres apprêts,
La hache, à coups pressés, ébranle les forêts :
Ici tombent les pins, et les antiques chênes ;
Là, des ormes touffus, et de superbes frênes (6)
Les coins fendent les troncs ; au loin, de toutes parts,
On voit et l'on entend rouler, gémir des chars.

Du convoi de Pallas, dans les murs de Pallante
La nouvelle déjà répandait l'épouvante.
Évandre en est instruit : la Déesse aux cent voix
Avait partout d'abord publié ses exploits.
De son trépas bientôt le bruit, semé par elle,
A rempli tous les coeurs d'une douleur mortelle.
Les tristes habitants hors des portes soudain
S'avancent : ils tenaient des torches à la main.
De feux un long cordon suit la route effrayée,
Et la campagne au loin paraît incendiée.
Le funèbre convoi les rencontre bientôt :
Alors tous à la fois poussent un long sanglot.
Mais, lorsque de la ville il eut franchi l'enceinte,
On n'entendit partout qu'une éternelle plainte.
Les habits déchirés, et les cheveux épars,
Les femmes de leurs cris remplissaient les remparts.
De retenir Évandre il ne fut plus possible ;
Ce vieillard éploré, d'une marche pénible,
Se traîne, fend la foule, arrête le cercueil,
Et tombe, en soupirant, sur l'objet de son deuil ;
Il y reste abîmé dans sa douleur fatale ;
En ces mots avec peine enfin elle s'exhale.
« Tu ne devais pas tant t'exposer, mon cher fils ;
Je te l'avais prescrit : tu me l'avais promis.
Je ne savais que trop, rappelant mon jeune âge,
Ce qu'ose se permettre un trop bouillant courage
Et je n'ignorais pas jusqu'où d'un noble cœur
Dans un premier combat peut s'emporter l'ardeur.
Ô trop cruel essai des armes meurtrières !
Aucun des Dieux n'a donc entendu mes prières. (7)
Digne et sensible épouse, heureuse par ta mort,
Tu n'es point réservée à mon funeste sort.
Pour moi, passé le terme, allongeant mes années,
Je n'aurai donc ainsi vaincu les destinées,
Père trop malheureux, que pour survivre, hélas !
À notre unique fils, à notre cher Pallas !
Ah ! que n'ai-je suivi les Troyens à la guerre,
Du Volsque et du Rutule épuisé la colère !
Cette pompe, ô mon fils, ne serait pas pour toi.
Plût au Ciel que leurs traits n'eussent percé que moi !
Dois-je accuser, Troyens, le traité qui nous lie ?
Non : ce coup m'attendait à la fin de ma vie.
Si tu devais si tôt m'être enlevé, mon fils,
Tu meurs, frappant du moins des milliers d'ennemis
Et dans le Latium établissant Énée :
Mon âme, à ce penser, est moins infortunée.
Quels honneurs te rendrai-je après ceux des Troyens,
Et de leur chef illustre, et des Thyrréniens ?
Des guerriers que tes mains, au carnage échauffées,
Ont plongé dans la mort, j'aperçois les trophées.
Ô terrible Turnus, de tes armes formé,
Le tien devrait ici plaire à mon œil charmé,
Si Pallas avait eu, digne émule en courage,
Et ton expérience et ta force et ton âge.
Mais c'est trop retarder vos transports belliqueux,
Troyens : à votre roi portez ces derniers vœux.
Si je conserve encore une odieuse vie,
La cause en est au bras à qui je me confie.
Que le sang de Turnus soit par lui répandu !
À moi, comme à Pallas, ce sacrifice est dû. (8)
Je n'attends, je ne veux que ce dernier service,
Le seul qui peut du Sort expier l'injustice.
Après ma perte affreuse, après un tel malheur,
Pour Évandre, en ce monde, il n'est plus que douleur.
Puisse bientôt mon âme, au Tartare plongée,
Annoncer à mon fils que sa mort est vengée ! »

L'Aurore cependant, s'élevant sur les eaux,
Ramenait aux mortels la peine et les travaux :
Énée avec Tarchon fait sur tout le rivage
Élever des bûchers ; et, suivant son usage,
Chaque peuple des siens porte et place les corps
Et suit les rits sacrés établis pour les morts.
Les bois sont embrasés par la torche enflammée,
Et les cieux obscurcis de torrents de fumée.
L'infanterie, autour de chaque monument,
L'arme basse, trois fois défile tristement ;
Et la cavalerie en fait trois fois de même,
Témoignant par des cris une douleur extrême ;
Et le bruit des clairons est joint à ces clameurs.
Les armes des Latins qu'apportent les vainqueurs
Se jettent dans les feux ; et leurs lances brillantes,
Et leurs casques, leurs dards, leurs aigrettes sanglantes,
Et leurs traits impuissants, et leurs grands boucliers,
Et les débris des chars, et les freins des coursiers.
On fait aux guerriers morts de pompeux sacrifices :
Des milliers de taureaux, des milliers de génisses
Tombent près des bûchers ; les champs sont dépeuplés.
Les soldats, sur la rive en foule rassemblés,
Regardent consumer leurs amis ; et des larmes
Arrosent tour à tour et la terre et leurs armes.
À ce spectacle en vain l'on veut les arracher :
Il fallut que la nuit les en vint détacher.

Des malheureux Latins la troupe et triste et sombre
Dresse, d'une autre part, des bûchers en grand nombre.
Parmi tant de ses morts les uns sont consumés,
Les autres, sans honneur, pêle-mêle inhumés.
En leurs foyers lointains et d'une marche lente
Ceux-là sont ramenés et ceux-ci dans Laurente.
Brillants de mille feux, ardents de tous côtés,
Les vastes champs n'offraient que funèbres clartés.
Pour la troisième fois, l'humide Nuit encore
Des cieux laissait l'empire à la naissante Aurore :
On vient fouiller la cendre ; on en tire les os ;
Tristement on les range, et les place en monceaux
Qu'on recouvre à l'instant d'une terre fumante. (9)
Le deuil était surtout dans les murs de Laurente :
Des épouses pleuraient leurs malheureux époux ;
Des vierges, les objets de leurs vœux les plus doux,
Des mères leurs enfants, des sœurs leurs tendres frères ;
De tristes orphelins redemandaient leurs pères :
Tous maudissaient Turnus, la guerre et son hymen.
« Qu'il aille, disaient-ils, qu'il aille, de sa main
Combattant son rival, disputer Lavinie,
Puisqu'il ose prétendre au trône d'Ausonie !
Drancès les animait, appuyait leurs discours ;
Énée, ô Laurentins, n'en veut point à vos jours,
Criait-il ; de ses vœux je suis dépositaire
Et c'est le seul Turnus qu'appelle sa colère. » (10)
Ce prince avait aussi de zélés défenseurs :
Sa gloire, ses exploits subjuguaient bien des cœurs,
Et la faveur surtout dont la reine l'honore
Formait pour son parti le plus grand poids encore.

Au milieu du tumulte, et pendant ces débats,
On voyait tristement revenir sur leurs pas
Tous les ambassadeurs envoyés à Tidyde.
Par leur air abattu, leur démarche timide,
Ils annonçaient assez leur manque de succès :
Tout avait été vain, et leur or sans attraits,
Et leur art sans pouvoir. « Sur le grand Diomède
Il ne faut plus compter, disaient- ils : à votre aide
Cherchez d'autres amis, ou concluez la paix. »
Le monarque Latin, plus que tous ses Sujets,
De ce nouveau revers a l'âme consternée :
« Les cieux, s'écria-t-il, conspirent pour Énée. »
Tant de morts, de tombeaux étalés sous ses yeux,
Tout lui fait redouter la colère des Dieux.
Dans son palais soudain il convoque, il assemble,
Il tient un grand conseil pour conférer ensemble.
On obéit sur l'heure et son ordre est suivi :
Tous les grands de sa cour s'y rendent à l'envi.
Le vieux roi, se portant sur l'estrade élevée,
S'assied, et prend la place à son rang réservée.
« De ce héros célèbre entre tant de héros,
Dit-il aux députés qui revenaient d'Arpos,
Rendez-nous la réponse. » On fait un grand silence.
Vénule s'approchant, en ces termes, commence :

« Nous avons vu de près, illustres citoyens,
Le vaillant Diomède et ses Étoliens,
Et touché cette main qui fit tomber Pergame.
Ce roi, forcé de fuir sa trop coupable femme, (11)
Dans la Pouille, en ce jour, appelant tous les arts,
Fonde au pied du Gargan de superbes remparts.
Argyripe est le nom de sa ville nouvelle :
En mémoire d'Argos c'est ainsi qu'il l'appelle.
À sa présence, ô roi, quand nous fûmes admis
Et de nous expliquer quand il nous fut permis,
Nous déclarons d'abord nos noms, notre patrie ;
Nous parlons de la guerre ouverte en Hespérie,
Des motifs qui nous font espérer son appui,
Et déployons alors nos présents devant lui.
Ce prince avec bonté daigne ainsi nous entendre,
Puis répond en ces mots : – Que venez-vous m'apprendre,
Vous, habitants des bords dont Saturne fut roi ?
Du Sort, heureux Latins, quelle funeste loi
Trouble votre repos, et vous pousse à combattre
Un peuple qu'on ne peut impunément abattre ?
Des Dieux envers nous tous destructeurs d'Ilion
Apprenez la colère et la punition.
Constamment appliqués à venger un tel crime,
Ils semblent avoir pris chaque Grec pour victime.
Par combien de malheurs nous l'avons expié !
Nous serions pour Priam des objets de pitié.
Sans parler des travaux d'un siège opiniâtre,
De tant de morts restés sur ce sanglant théâtre,
Depuis notre départ, des plus affreux revers
Nous avons effrayé, rempli tout l'univers.
L'Eubée en fut témoin, et le roc Caphérée,
Foudroyé par Pallas, contre Ajax ulcérée.
Entre mille dangers où le Sort l'entraîna,
Ulysse a vu de près les Cyclopes d'Etna.
De Ménélas au loin la flotte fut jetée
Vers les bords où jadis régnait le vieux Protée. (12)
Vous peindrai-je Pyrrhus par Oreste percé ?
Idoménée encor de ses États chassé ?
Les Locriens épars, les uns en Italie,
Les autres aux confins de l'aride Libye ?
Le chef de tous les Grecs, le grand Agamemnon,
A trouvé le trépas au seuil de sa maison.
D'un infâme adultère et d'une épouse impie
Les coups attendaient là ce vainqueur de l'Asie.
Les Dieux ont à moi-même envié la douceur
De revoir les objets les plus chers à mon cœur,
Mes enfants, mes foyers, ma ville maternelle,
Et mon épouse… hélas ! je la croyois fidèle. (13)
Ô prodige effrayant ! j'ai vu mes compagnons
Dans les airs s'élever, transformés en hérons.
Je les entends encor, ces oiseaux misérables,
Frapper ces bords souvent de leurs cris lamentables.
La Nature m'attaque, et des signes affreux
Empoisonnent le cours de mes jours douloureux.
Aux vengeances du Ciel j'ai dû toujours m'attendre
À combattre les Dieux puisque j'osai prétendre, (14)
Et même de Vénus ensanglanter les mains.
Ne me rappelez plus aux combats inhumains :
Je n'ai plus avec Troie aucun sujet de guerre ;
Elle est à bas : sa chute étouffa ma colère.
Ces dons que votre roi daigne me présenter
Au magnanime Énée allez les reporter.
Je sais tout ce qu'il vaut ; et vous pouvez m'en croire :
Nous nous sommes assez vus aux champs de la gloire.
Comme son bras nerveux au loin darde les traits !
Et, l'épée à la main, comme il combat de près !
Si Troie avait encore eu deux autres Énées,
La Grèce en eût subi les tristes destinées
Et, fondant sur ses murs, les fils d'Assaracus
Auraient exterminé les enfants d'Inachus.
Si, dix ans arrêtés sur la plage Troyenne,
Nous avons vu dix ans la victoire incertaine,
À qui le devons-nous attribuer encor ?
Au formidable Énée, au valeureux Hector.
Sous les armes tous deux avaient même courage,
Mais Énée en vertus excellait davantage. (15)
Hâtez-vous avec lui de conclure la paix,
Et cessez, croyez-moi, tout combat désormais.
– Vous avez de Tidyde entendu la réponse,
Prince, et sur notre guerre enfin ce qu'il prononce. »

Dans toute l'assemblée un bruit sourd, à l'instant,
D'après les vœux divers, et s'élève et s'étend.
D'un torrent, par des rocs, quand la course est rompue,
Ainsi l'onde écumante, au milieu suspendue,
Sur les rives rebrousse, et roule en tournoyant
Et chaque bord frappé rend un son effrayant.
Lorsqu'au tumulte enfin l'on eut mis quelque trêve,
Le monarque affligé de son trône se lève,
D'abord s'adresse aux Dieux, puis s'exprime en ces mots :
« Latins, il eût sans doute été plus à propos,
Avant de réunir cette auguste assemblée,
De ne pas engager la sanglante mêlée.
Lorsque les ennemis s'avancent menaçants,
Est-ce à délibérer qu'on doit perdre le temps ?
Mais le mal en est fait : cherchons-en le remède.
Il ne nous reste plus d'espoir en Diomède.
Dans cette rude guerre il nous faut affronter
De fiers enfants des Dieux, que rien ne peut dompter,
Qu'aucun revers n'abat, qu'aucun péril n'étonne.
Nous ne pouvons compter à présent sur personne.
Nous n'avons plus que nous ; et, pour nous soutenir,
Cette ressource est faible, il faut en convenir.
Dans le dernier combat, je dois ce témoignage,
On ne pouvait se battre avec plus de courage ;
Chacun s'est bien montré : n'accusons que le Sort
Et de l'empire on a déployé tout l'effort.
Notre état cependant n'en est pas moins pénible ;
Vous le connaissez tous, à tous il est visible.
Voici donc le parti, dans cette extrémité,
Qui, si vous l'approuvez, pourrait être tenté.
J'ai sur les bords du Tibre un très vaste domaine
Qui s'allonge au couchant et s'étend dans la plaine
Jusqu'aux bords occupés par le Sicanien.
L'Aurunce le cultive et le féconde bien.
Des coteaux escarpés, des lieux les plus sauvages
Le Rutule a formé d'utiles pâturages.
Pour obtenir la paix, cédons tous ces terrains
Et les monts d'alentour couverts de noirs sapins.
Et qu'un heureux traité sauve notre puissance.
Des Troyens, à ce prix, achetons l'alliance.
Pour notre Latium si tel est leur amour,
Qu'ils y fondent leurs murs et fixent leur séjour !
Veulent- ils s'établir dans une autre contrée,
Plus conforme à leurs goûts et par eux préférée ?
Fournissons-leur vingt nefs, même plus, s'il le faut :
Qu'ils en règlent le nombre et la forme aussitôt !
Nous avons près la mer tout le bois nécessaire.
Nous donnerons aussi tout l'attirail de guerre,
Les agrès, la main-d'œuvre, et le fer et l'airain.
Que, sans perdre un instant, l'olivier à la main,
Cent députés choisis, se rendant vers Énée,
Sollicitent le bien d'une paix fortunée !
Qu'ils joignent à la fois à ces offres encor
De beaux présents d'ivoire, et de grands talents d'or,
Et la chaire Curule, et la Trabée insigne,
Du pouvoir souverain noble et glorieux signe ! (16)
Tel est mon sentiment, et je vous le soumets :
Daignez envisager nos plus chers intérêts. »

Du belliqueux Turnus le constant adversaire,
Dont la gloire irritait l'envieux caractère,
Drancès alors se lève. Il était opulent,
Fastueux, libéral, moins brave qu'éloquent ;
Politique profond, intrigant, populaire,
Il brillait aux conseils plus qu'aux champs de la guerre ;
Nul ne savait mieux l'art d'émouvoir les esprits,
De dominer les cœurs, de former des partis.
Par sa mère il sortait du sang le plus illustre ;
Du côté de son père, il tirait peu de lustre.
De son puissant avis appuyant Latinus,
Sa haine se prononce ainsi contre Turnus.
« Ce que vous proposez, monarque auguste et sage,
Nous frappe tous : est-il besoin de mon suffrage ?
Avons-nous deux partis ? Il n'est aucun de nous,
Ô roi judicieux, qui ne sente avec vous
Ce qu'exige aujourd'hui le salut de l'empire.
On le sait, on le voit, mais on craint de le dire.
Que celui dont l'audace et le sinistre orgueil
Ont plongé cette ville et nos cœurs dans le deuil,
Pour qui tant de guerriers sont couchés sur ces rives,
Permette un libre essor à nos langues captives !
Pour moi, bien qu'il menace à toute heure mes jours,
J'oserai le braver, et m'expliquer toujours.
Oui, c'est du camp Troyen l'attaque téméraire
Qui cause nos malheurs. Turnus, dans sa colère,
S'était montré d'abord un vainqueur foudroyant ;
Mais il était bien sûr d'échapper en fuyant.
À vos présents, grand Prince, ajoutez pour Énée
Un don plus cher encore ; et qu'un digne hyménée,
Vous donnant ce héros pour ami désormais,
Soit le garant certain d'une éternelle paix !
À votre volonté quelle force est contraire ?
N'êtes-vous pas un roi ? n'êtes-vous pas un père ?
S'il existait pourtant un pouvoir si fatal
Qu'il fit taire en ce jour l'intérêt général,
Hé bien ! demandons-lui de céder Lavinie.
Qu'il la rende à son père, et donne à la patrie !
Oui, superbe Turnus, nous t'en conjurons tous :
Accorde-nous la paix et prends pitié de nous.
Pourquoi faire périr un peuple misérable ?
Laisse-nous du traité le gage inviolable.
Moi-même, que tu crois être ton ennemi,
Qui le suis, si tu veux, à tes pieds me voici. (17)
Rends-toi : la guerre assez désola nos murailles ;
Nous n'avons déjà vu que trop de funérailles.
Et, puisque tu fuyais si bien dans le combat, (18)
Quitte-nous, fuis encor pour sauver tout l'État.
Si la gloire pourtant a des droits sur ton âme,
Si d'une noble ardeur ton courage s'enflamme,
Et si de la princesse et la dot et la main
Flattent assez ton cœur pour briguer son hymen,
Pars, et de ton rival ose attaquer la vie.
Quoi ! pour te procurer un trône et Lavinie,
Faut-il que nous allions, comme de vils troupeaux,
Privés de tous regrets et même de tombeaux,
De nos corps immolés joncher au loin ces plaines ?
S'il te reste du sang, ô Turnus, dans les veines,
De leur bravoure antique et de leur feu guerrier
Si tes vaillans aïeux t'ont rendu l'héritier, (19)
Arme-toi : vas trouver l'ennemi qui t'appelle. »

Dans les yeux de ce roi la fureur étincelle ;
Il soupire de rage, il éclate, il rugit,
Et par ces mots enfin exhale son dépit :
« Je reconnais bien là, Drancès, ton caractère :
Lorsqu'il faudrait payer de ton bras à la guerre,
Toujours nous te voyons longuement discourir,
Et le premier toujours au conseil accourir.
En parole est-ce ici le moment de se battre ?
Quand le fer brille au loin, qu'au loin on va combattre,
Et lorsqu'un bon rempart te met en sûreté,
Ta bouche de grands mots s'escrime avec fierté.
Tu remportes alors une pleine victoire ;
Tu triomphes. Poursuis : tonne au champ de ta gloire,
Tonne, c'est ton usage. Accuse-moi de peur,
Toi, de tant de Troyens intrépide vainqueur,
Qui guidais sur leurs morts nos bandes échauffées,
Et peuplais nos forêts de tes nombreux trophées.
Faisons preuve pourtant de ce que nous valons ;
L'ennemi n'est pas loin, il ceint la ville : allons.
Qui t'arrête ?… Vas-tu prononcer ta harangue ?…
Tout ton courage est-il dans tes pieds et ta langue ?
J'ai fui, si l'on t'en croit : à Turnus aujourd'hui
Qui peut, lâche, qui peut reprocher d'avoir fui ?
Et qui de sang Troyen, Tibre, inonda tęs rives,
Désarma de Pallas les troupes fugitives ?
Qui, d'Évandre abattant le dernier rejeton,
Éteignit pour jamais cette illustre maison ?
J'ai fui !… qu'en dites-vous, Pandarus et Bitie,
Et vous que par milliers j'ai privés de la vie
Dans le camp des Troyens quand moi-même enfermé
Je devais mille fois par eux être opprimé ?
À t'entendre, en la guerre aucun salut ne reste :
Porte au chef d'llion ce pronostic funeste.
Vas-en de ton parti nourrir les lâchetés.
Continue à semer l'effroi de tous côtés.
D'un peuple pris deux fois exalte la vaillance,
Et du roi des Latins déprime la puissance.
Ulysse, Achille, Ajax et les chefs Argiens
Ne tremblent-ils pas tous devant les Phrygiens ?
L'Aufide épouvanté, rebroussant vers sa source,
N'ose plus vers la mer encor suivre sa course. (20)
De tant d'absurdités étourdis-nous, crois-moi.
Dis que je te menace… Hé bien ! rassure-toi.
Imposteur effronté, d'attenter à ta vie,
Pour me noircir, tu veux me supposer l'envie :
Je croirais m'avilir en t'arrachant le jour ;
Lâche, garde ton âme en son affreux séjour. (21)

Maintenant à l'objet qui surtout nous rassemble
Ô grand roi, je reviens ; et discutons-le ensemble.
Quoi ! parce qu'une fois on nous aurait battus,
Et l'on peut en douter, serions-nous abattus ?
Si tout est menacé d'une chute commune,
Si l'on n'a vu jamais retourner la Fortune,
Si pour un seul combat et pour un seul revers
Il faut subir le joug, il faut porter des fers,
Allons solliciter la paix humiliante,
Et tendons au vainqueur une main suppliante.
Qu'ai-je dit, ô Latins ? notre antique vertu
Et notre antique gloire ont-elles disparu ?
Félicitez-vous donc, martyrs de la patrie,
Vous qui, pour ne pas voir une telle infamie
Êtes si noblement tombés aux champs d'honneur :
Que j'envie, en ce jour, votre insigne bonheur !
Mais s'il nous reste encore une force imposante,
Des alliés tout prêts, une jeunesse ardente,
Si, par beaucoup de sang, beaucoup de morts enfin
Les Troyens ont payé leur succès incertain,
Faut-il qu'au premier pas le cœur nous abandonne ?
Faut-il trembler avant que la trompette sonne ?
La constance et le temps réparent bien des maux.
La Fortune aujourd'hui qui nous tourne le dos
Demain à revenir et se plaît et se joue
Et nous porte soudain au sommet de sa roue.
Nous n'aurons pas l'appui du fondateur d'Arpos ;
Mais comptez-vous pour rien tant et tant de héros
Venus de toutes parts, dont notre camp s'honore,
Tolumnius, Messape, et mille autres encore ?
De notre Latium les généreux guerriers
À voler aux périls sont-ils donc les derniers ?
N'avons-nous pas aussi la vaillante Camille,
Ses Volsques belliqueux, son escadron agile ?
C'est moi seul, m'apprend-on, qu'on appelle au combat :
Le jugez vous utile au salut de l'État ?
Parlez : me voilà prêt. J'estime trop la gloire,
Et peut être je suis trop cher à la Victoire,
Pour qu'un danger pareil puisse m'épouvanter,
Et, dans l'espoir du prix, que n'irais-je tenter ?
Ah ! je veux même, au pied des murs de cette ville,
Attaquer mon rival, fût- il un autre Achille,
Fût- il aussi couvert et d'un céleste airain
Et d'un or immortel fabriqués par Vulcain.
Latins, et vous Monarque en qui j'honore un père,
Oui, je vous ai voué mon âme toute entière :
Turnus de ses aïeux n'a point dégénéré.
Tu m'appelles, Énée, et je te répondrai.
Je n'irai point, cherchant un preux qui me remplace,
De Drancès emprunter et le bras et l'audace.
Ou je succomberai dans ce choc périlleux,
Ou j'y dois triompher par la faveur des Dieux.
Et je ne voudrais pas, Drancès peut bien me croire,
Qu'il pérît à ma place ou m'enlevât ma gloire. »

Tandis que le conseil se passait en débats,
Énée et ses guerriers avançaient à grands pas.
Un courrier, annonçant qu'ils marchent vers Laurente,
A rempli tout à coup la ville d'épouvante.
Il se rend au palais, y porte aussi l'effroi ;
Et précipitamment lui-même apprend au roi
Qu'en bataille l'armée et Toscane et Troyenne,
Quittant les bords du Tibre, au loin couvre la plaine.
La sinistre nouvelle a troublé tous les cœurs,
Et de Mars a partout rallumé les fureurs.
Les femmes, les vieillards s'abandonnent aux larmes ;
La jeunesse d'ardeur frémit et court aux armes.
Dans le choc effrayant des sentiments divers,
Des cris de tous côtés s'élèvent dans les airs.
Tels, au sein d'un grand bois, où leurs troupes s'entassent,
Des corbeaux, sur le soir, s'agitent et croassent ; (22)
Tels des cygnes nombreux font, de leurs cris perçants,
Frémir du vaste Pô les bords retentissants.
« Poursuivez, dit Turnus en cette circonstance,
Poursuivez ; et, tandis que l'ennemi s'avance,
Faites tranquillement l'éloge de la paix. »
Du conseil, à ces mots, il sort ; et du palais,
Pour donner l'œil à tout, soudain se précipite.
« Fais du Volsque à l'instant, Voluse, armer l'élite !
Que le vaillant Messape, en suivant ces vallons,
Porte et déploie au loin ses légers escadrons !
Qu'on garnisse les tours ! que Coras et Catille
Défendent avec soin l'approche de la ville !
Toi, conduis le Rutule ; et que le reste, armé,
Prêt à suivre mes pas, soit d'ardeur animé ! »

On vole à la défense avec un zèle extrême.
Latinus du conseil est entraîné lui-même.
Il lui faut renoncer à son projet de paix,
À d'autres temps, du moins, l'ajourner désormais.
Il s'accuse toujours d'avoir du grand Énée
Rejeté l'alliance et rompu l'hyménée. (23)
Cependant on agit, on court de toutes parts :
On creuse des fossés en avant des remparts ;
En hâte on voit partout défiler des cohortes ;
Des poutres, des rochers barricadent les portes.
Le danger imminent appelle tous les bras :
Des femmes, des enfants, accourus à grands pas,
Forment un long cordon à l'entour des murailles.
La trompette a donné le signal des batailles.
Au temple de Pallas Amate, dans ce jour,
Marche en pompe, au milieu des dames de sa cour :
Elle allait apporter des dons à la Déesse.
À droite, à son côté l'on voyait la princesse
Cause de tant de maux et présents et passés ;
Et ses beaux yeux étaient modestement baissés.
On entre ; l'encens fume au pied du sanctuaire ;
Et bientôt l'on entend cette ardente prière :
« Déesse des combats, d'un Troyen ravisseur
Daignez briser les traits ; et que cet oppresseur
Tombe sous nos remparts et morde la poussière ! »

Turnus s'arme à l'instant, frémissant de colère.
Il revêt sa cuirasse aux triples mailles d'or,
Qu'un argent écailleux embellissait encor.
Il chausse ses cuissards où l'acier étincelle,
Ceint sa terrible épée ; et de la citadelle
On le voit accourir, brillant d'or et d'airain,
Portant la tête haute, et son casque à la main.
Il pétillait de joie et d'orgueil et de gloire,
Et semblait dans son cœur embrasser la victoire.
De l'étable échappé c'est ainsi qu'un coursier,
Libre de tout lien et plein d'un feu guerrier,
Caracole, bondit au milieu des campagnes,
Vole, brûlant d'amour, à ses belles compagnes,
Et se jette à la nage au fleuve accoutumé,
Respirant le plaisir, et d'espoir enflammé. (24)
Fièrement il hennit, levant sa tête altière ;
Ses quatre pieds au loin font jaillir la poussière ;
Les touffes de sa queue et de ses crins mouvants
Sur ses reins et son cou flottent au gré des vents.

De ses Volsques suivie, en ce moment Camille
Vient joindre le héros aux portes de la ville ;
De cheval, à sa vue, elle saute à l'instant,
Et, l'imitant, soudain sa troupe en fait autant.
Elle aborde Turnus : « Général, lui dit-elle,
Si vous pouvez compter sur l'ardeur de mon zèle,
Laissez-moi des Troyens charger les escadrons,
Ceux des Toscans aussi. Vous, de vos bataillons
Couvrez ces murs : je puis seule ici faire face.
Laissez du premier choc la gloire à mon audace. »
Sur l'ardente guerrière attachant ses regards,
« Honneur de l'Italie et les amours de Mars, (25)
Comment, reprit Turnus, puis-je assez reconnaître
Ce courage éclatant que vous faites paraître ?
Tout éloge serait trop au-dessous de vous.
Prenez les soins d'un chef,  mais partageons les coups.
Pour nous tromper, Énée, et la chose est certaine,
De sa cavalerie inonde cette plaine :
Dans l'espoir d'attirer ici tout notre effort,
(De tous mes espions les avis sont d'accord)
Par son ordre, en ce point elle bat la campagne.
Pendant ce temps lui-même a tourné la montagne ;
Et, se pressant au sein de ces étroits vallons,
Se porte vers la ville avec ses bataillons.
Je veux d'une embuscade à mon tour le surprendre,
Et, prévenant ses pas, en deux gorges l'attendre.
Reine, faites agir les escadrons Latins,
Ceux du brave Messape et ceux des Tiburtins ;
Et, commandant en chef notre cavalerie,
De celle des Toscans soutenez la furie. »

Il dit, et de Messape aiguillonne l'ardeur,
Adresse aux autres chefs un geste, un mot flatteur,
Puis marche à l'ennemi. Dans un fond solitaire
Il est un vallon propre aux surprises de guerre ;
Les bois les plus touffus, d'un et d'autre côté
Répandent sur ses flancs leur sombre obscurité.
Un chemin creux s'y rend, enfoncé sous l'ombrage,
Et fait de cette gorge un dangereux passage.
Dans le milieu du bois, au sommet d'un coteau
Dominant ce vallon, il se trouve un plateau
D'où, sans être aperçue et sans être attaquée,
À droite comme à gauche, une troupe embusquée
Sur l'ennemi surpris peut se précipiter,
Ou, sans se démasquer, de roches l'arrêter.
C'est dans ces lieux connus que le guerrier se porte,
Et cache au fond des bois l'ardeur qui le transporte.

Diane cependant, au céleste séjour,
Communiquant sa peine aux Nymphes de sa Cour,
À la légère Opis en ces termes, s'adresse :
« Camille, cet objet de ma longue tendresse,
Camille, toujours prompte à braver tout danger,
Dans un combat funeste, hélas ! va s'engager.
Sur nos armes en vain son courage se fie.
De mon cœur vous savez combien elle est chérie.
Son père Métabus, chassé de ses états, (26)
Cherchait aux révoltés à dérober ses pas ;
Il fuyait de Priverne : il emporte sa fille,
Sa fille encore enfant, qu'il appela Camille.
Les Volsques acharnés l'assaillaient de leurs traits :
Il s'enfonce au milieu des plus sombres forêts.
L'Amazène, grossi par un subit orage,
De ses rapides flots s'oppose à son passage :
Dans ce danger pressant, dans cette extrémité,
Que tenter et que faire ? En sa témérité,
Il voulait essayer de passer à la nage :
L'amour de son enfant le retient au rivage :
Il craint pour ce fardeau si cher, si précieux.
Voici le plan qu'enfin lui suggèrent les Dieux.
Ce roi guerrier, fuyant une troupe assassine,
Avait pris dans sa main sa lourde javeline
D'un bois noueux de myrthe, endurci par le feu.
Il attache Camille, et la fixe au milieu.
Un liège avait fourni pour berceau son écorce.
Lors, saisissant le trait qu'il balance avec force,
Agréez, cria-t-il, Déesse des forêts,
Cet enfant que mon cœur vous consacre à jamais.
Cette offrande est à vous : recevez-la d'un père ;
Guidez son vol ; tracez sa nouvelle carrière.
Que votre arme soudain la porte à l'autre bord !
Il dit : d'un bras nerveux et d'un terrible effort
La javeline part ; et les ondes frémissent ;
D'un sifflement aigu les rives retentissent.
Camille est dans les airs : le fleuve est traversé
Et le trait, en tremblant, au-delà s'est fixé.
Pressé par l'ennemi, Métabus à la nage
Se jette dans le fleuve, atteint l'autre rivage,
Et du gazon arrache, en vainqueur rassuré,
Son arme, avec le don qui m'était consacré.

Depuis, loin des humains qu'il repousse et rejette,
Préférant aux cités la plus sombre retraite,
Au sommet des rochers, au fond des antres creux,
Des hôtes des forêts compagnon malheureux,
On le vit des bergers mener la vie errante.
L'épouse d'un coursier, nourrice obéissante,
Là, prodigue d'un lait sauvage et bienfaisant,
Accourait de fort loin aux cris du tendre enfant.
Métabus, secondant son amour maternelle,
Aux lèvres de Camille approchait sa mamelle. (27)
Dès qu'elle put debout former ses premiers pas,
D'un javelot son père arma ses faibles bras,
Courba pour elle en arc le plus léger branchage,
Et l'orna d'un carquois formé d'un jonc sauvage.
Là, toute son étude, au milieu des forêts,
Fut d'ajuster sa flèche et de lancer des traits,
Ou de faire voler un caillou de sa fronde
À l'entour de sa tête agitée à la ronde.
Un beau cygne à ses pieds venait tomber souvent,
Ou des bords du Strymon quelque grue arrivant.
Pour couronne elle avait de bluets une tresse,
Et pour manteau royal une peau de tigresse.
Vainement, pour leurs fils sollicitant sa main,
Des mères l'appelaient aux autels de l'Hymen.
Constamment à mon culte, à Diane fidèle,
Elle n'a jusqu'ici voulu connaître qu'elle.
Les armes, la pudeur et sa virginité,
Voilà de ses amours l'immuable traité.
Faut-il que des Troyens provoquant la colère,
Elle soit engagée en cette horrible guerre ?
À mes yeux, à mon cœur non moins chère que vous,
Ô Nymphes, que n'est-elle à présent parmi nous ?
Mais puisque les Destins s'acharnent à sa vie,
Pars, mon Opis, et vole aux champs de l'Ausonie,
Dans ces champs de carnage, altérés de son sang,
Arme d'un trait vengeur ton arc retentissant.
Quel que soit en ce jour le sacrilège impie
Qui sur son chaste corps porte une arme ennemie,
Ou Troyen, ou Toscan, qu'il tombe sous ta main !
Dans un nuage alors je l'enlève soudain,
Je l'irai déposer au tombeau de ses pères ;
Ses armes y seront ses compagnes dernières. » (28)
Elle dit. À son ordre Opis obéissant
Au sein d'un tourbillon du haut des airs descend.

À la tête pourtant de leur cavalerie,
Les commandants Troyens et ceux de l'Étrurie
En bel ordre marchaient, par escadrons rangés.
Les coursiers belliqueux, de couleurs mélangés,
Voltigeaient, hennissaient, des pieds frappaient la terre,
Et s'indignaient du frein, et respiraient la guerre.
De lances hérissés, les champs d'or et d'airain
Semblaient des bois mouvants, embrasés par Vulcain.
L'impétueux Messape, et Coras et Catille,
Les escadrons Latins, la troupe de Camille
Offraient à l'opposite un spectacle de fer
Et des lances partout les feux vibraient en l'air.
Chevaux et cavaliers, que même ardeur enflamme,
S'avançaient fièrement, et tous n'avaient qu'une âme.
Tout d'audace, d'espoir, de rage frémissait,
Et la terre ébranlée au loin retentissait.
Du trait quand chaque troupe eut atteint la distance,
On s'arrête : un grand cri des deux côtés se lance.
Les javelots soudain volent de toutes parts ;
Le ciel est obscurci d'un nuage de dards.
Le fougueux Thurrénus, le bouillant Acontée,
D'une course à l'instant brusque et précipitée,
L'un sur l'autre élancés s'attaquent les premiers
Et donnent le signal des combats meurtriers.
Leurs chevaux, emportés d'une vitesse extrême,
Partent comme la foudre, et se heurtent de même :
Leurs poitrails sont brisés de l'effroyable choc.
Acontée enlevé jaillit, tel que le roc
Par la Baliste au loin jeté dans la mêlée,
Et laisse au sein des airs son âme désolée.

Tous les corps à la fois s'ébranlent aussitôt.
Les Latins enfoncés rétrogradent bientôt,
Et de leurs boucliers rejetés en arrière
Se couvrent, vers leurs murs dirigeant leur carrière.
Les Troyens animés, conduits par Asilas,
Jusqu'aux remparts déjà se pressaient sur leurs pas.
Tout à coup les fuyards reprennent leur audace
Et, poussant de grands cris, et faisant volte-face,
Reviennent à la charge ; et, surpris du retour,
Les Troyens sont forcés de s'enfuir à leur tour.
Des vastes mers ainsi les vagues se balancent :
Tantôt les flots pressés vers la terre s'élancent,
Battent avec fracas les rochers mugissants
Et roulent sur les bords d'écume blanchissants ;
Tantôt, dans son reflux, l'onde rapide entraîne
Tous les rocs apportés, et laisse à sec l'arène.
Deux fois, jusqu'à leurs murs les Latins sont chassés,
Et deux fois, tour à tour, les Toscans repoussés.
Mais, au troisième choc, on se mêle ; on se serre ;
Chaque guerrier choisit et trouve un adversaire.
Lors on entend gémir les blessés, les mourants,
Cavaliers et chevaux, l'un sur l'autre expirants.
Armes, tout tombe ensemble, et dans le sang tout nage
Et le vaste combat n'est plus qu'un grand carnage.

De Rémule Orsiloque ajuste le coursier :
Il n'eût osé de près attaquer ce guerrier.
L'animal est atteint au-dessous de la tempe ;
Le fer dans la blessure et demeure et se trempe.
Impatient du coup, le cheval furieux
Se dresse en frémissant, fait un saut vers les cieux,
Se renverse en arrière et sur son maître tombe.
Assailli par Catille, Herminius succombe,
Herminius sorti de cent combats vainqueur
Et si grand par la taille, et si grand par le cœur.
Les vents faisaient flotter sa blonde chevelure ;
Son courage indompté dédaignait une armure :
Le dos, le sein, la tête et les bras découverts,
Il bravait et la mort et tous les traits divers.
Transpercé d'un grand coup que son rival lui porte,
Son âme pour sortir trouve une double porte. (29)
Catille encor poursuit : au vaillant Iolas
Son glaive meurtrier donne aussi le trépas.
La Mort vole partout ; partout le sang ruisselle
Et partout l'on s'immole à la gloire immortelle. (30)

Camille triomphante, en ces chocs effrayants,
Se faisait remarquer par ses exploits brillants.
Portant un des seins nus, l'intrépide Amazone,
Le carquois sur le dos, ressemblait à Bellone.
Tantôt de mille traits, sans relâche lancés,
De loin elle accablait les ennemis percés ;
Tantôt, armant son bras d'une hache pesante,
Elle semait de près la mort et l'épouvante.
Si quelquefois l'élan de ses nombreux rivaux
La force de céder et de tourner le dos,
De son arc reporté tout à coup en arrière
Elle décoche encor la flèche meurtrière.
On voyait auprès d'elle un escadron léger,
Brave, et non moins ardent à voler au danger.
Ses femmes, Larina, Tulle, Nise, Sabile
À manier la hache également habile,
La gloire de leur sexe, ornement de sa cour,
La suivaient, combattaient, voltigeaient à l'entour.
Dans tout le Latium par Camille choisies,
Elles étaient ses sœurs, ses fidèles amies,
Ses chefs de légions, ses ministres d'état,
Et ne valaient pas moins au conseil qu'au combat.
C'est ainsi qu'autrefois ces Amazones fières,
Dans les champs de la Thrace armant leurs mains guerrières
De dards et de traits peints de diverse couleur,
De leur reine Hyppolite appuyaient la valeur ;
Du bruit de leurs coursiers, et de leurs cris sauvages
Faisaient du Thermodon retentir les rivages ;
Ou de leurs boucliers, en forme de croissant,
Offrant à l'ennemi le rempart menaçant,
D'une course rapide, en l'ardente mêlée,
À l'entour de son char suivaient Penthésilée.

Grande Reine, qui peut nombrer tous tes lauriers,
Et combien sous tes coups sont tombés de guerriers ?
Eunée est le premier : ta longue javeline
L'atteint, de part en part lui perce la poitrine.
En tombant, il vomit de longs ruisseaux de sang,
Se roule dans la poudre et meurt en la mordant.
Ton bras immole après et Liris et Pagase.
Sous son coursier blessé qui s'abat et l'écrase,
L'un, pour se dégager, se débattait en vain ;
L'autre accourt à son aide, et lui tendait la main.
Tous deux ils sont percés, et de la même lance.
Pour compagnon la reine leur donne encore Amance.
Térée, Harpalycus, Démophon et Chromis,
Frappés du fer ailé, bientôt leur sont unis.
À chacun de vos coups, invincible guerrière,
Autant de Phrygiens tombent sur la poussière.

Le chasseur Ornytus, devenu cher à Mars,
De son étrange armure effrayait les regards ;
Une peau de taureau, sur son dos suspendue,
Venait envelopper sa poitrine velue ;
La tête d'un grand loup, aux yeux encore ardents,
À la gueule béante, aux menaçantes dents,
Lui formait sur le front un casque épouvantable ;
Et sa main balançait un épieu redoutable.
Fièrement emporté sur un fougueux coursier,
C'est ainsi qu'on voyait cet horrible guerrier
S'agiter dans les rangs que sa tête surmonte.
Bientôt son escadron plie et fuit avec honte ;
Et de sa troupe lâche Ornytus délaissé
Tombe de son cheval, par Camille percé.
Il roule ; et la guerrière amèrement le raille :
« As-tu cru dans les bois, Toscan, livrer bataille
Au fugitif élan, au timide chevreuil ?
Une femme a suffi pour briser ton orgueil ;
Une femme à ses pieds te fait rendre ton arme ;
Console toi pourtant : Camille est cette femme,
Et tu peux, sans rougir, l'apprendre à tes aïeux. »

Orsiloque et Butès par ses coups furieux
Sont encore abattus. Butès fondait sur elle :
L'imprudent ! en sa main son bouclier chancelle ;
Il le baisse un peu trop : Camille, au même instant,
Profite de sa faute, et son glaive éclatant,
Dans le col aperçu, se fait jour à la place
Où la base du casque est jointe à la cuirasse.
Mais devant Orsiloque, effroyable géant,
Et non moins que Butès par sa taille effrayant,
Elle feint d'avoir peur, et soudain prend la fuite,
D'abord dans un grand cercle entraînant sa poursuite,
Et puis se resserrant dans un moindre contour.
Là bientôt le fuyard le poursuit à son tour,
Redouble de vitesse, abandonne la bride,
L'atteint et, se dressant sur le coursier rapide,
Sans pitié pour ses voeux et ses cris répétés,
Sur son casque et sa tête, à coups précipités,
Décharge la fureur de sa hache tranchante,
L'enfonce et fait jaillir la cervelle fumante.

Le fils d'Aunus, guerrier qu'enfanta l'Apennin,
Se trouve sur ses pas : d'épouvante soudain
Il s'arrête saisi. Ce chef en Ligurie
Brillait et par sa ruse et par sa fourberie.
Voyant qu'il ne pouvait alors, même en fuyant,
De Camille éviter le glaive foudroyant,
Et, voulant se soustraire à ce danger extrême,
Son génie inventif, fécond en stratagème,
Sur l'heure à celui-ci lui fait avoir recours,
Et, pour tromper la reine, il lui tient ce discours :
« Quand le cheval souvent remporte la victoire,
Est-il si merveilleux de ravir quelque gloire ?
À tous moyens de fuir renonçons désormais :
Descends à terre ; viens te mesurer de près,
Et ne combattons plus qu'avec notre courage.
Nous verrons qui des deux obtiendra l'avantage. »
Indignée, à ces mots, Camille n'écoutant
Qu'un dépit furieux, saute à bas dans l'instant.
« Prends mon cheval », dit-elle à Tulle, et, descendue,
D'un simple bouclier seulement défendue,
On la voit s'avancer, et l'épée à la main.
Son rival triomphant de sa ruse soudain
Se détourne, s'enfuit, échappe à toute bride,
Pressant du fer les flancs de son coursier rapide.
« Lâche, s'écrie alors Camille, c'est en vain
Que tu crois m'échapper : ton trépas est certain.
Vrai fils du fourbe Aunus, ton père, ou je m'abuse,
N'apprendra pas de toi le succès de ta ruse. »
Comme un trait, à la course elle part aussitôt,
Rattrape le cheval, le devance bientôt,
L'arrête par le mors ; et, se montrant en face,
Fond sur son ennemi, le frappe, et le terrasse.
Sur la colombe ainsi qu'il découvre dans l'air,
Précipitant son vol, non moins prompt que l'éclair,
Le rapide épervier du haut d'un roc s'élance,
Entre elle et lui bientôt a franchi la distance,
Atteint, saisit sa proie, enfonce dans ses flancs
Son bec impitoyable et ses ongles sanglants,
Déchire dans son sein ses entrailles cachées,
Et laisse au gré des vents les plumes arrachées.

Le père cependant des mortels et des Dieux
Observait les combats, assis au haut des cieux.
Jaloux de maintenir une égale balance,
Jupiter de Tarchon excite la vaillance.
Partout où l'on pliait, ce grand roi des Toscans
Sur un cheval ailé vole à travers les rangs.
Il appelle chacun, tonne, menace, prie,
Et ramène à la fin les fuyards qu'il rallie.
« Lâches Thyrréniens, criait-il, quelle peur
Vous abat, et vous fait renoncer à l'honneur ?
Ô honte ! devant elle une femme vous chasse.
Quittez le fer ; ou bien qu'il serve votre audace !
Quand Vénus vous appelle aux combats de la nuit,
Quand Bacchus vous convie, aucun de vous ne fuit.
Entendez vous la flûte au lieu de la trompette ?
Ah ! vous ne songez point alors à la retraite
Et quand le prêtre invite à ses sacrés banquets,
On vous trouve toujours : toujours vous êtes prêts. »

En face des Latins, à ces mots, il s'avance ;
Sur Vénulus, leur chef, comme l'éclair s'élance ;
Et, d'un terrible effort, atteignant son rival,
Le saisit dans ses bras, l'enlève de cheval.
De toute part jaillit une clameur soudaine,
Et chacun, étonné, contemple dans la plaine
Le vainqueur emportant le vaincu tout armé.
Tarchon, l'ardent Tarchon, de sa mort affamé,
Avec son propre glaive au défaut de l'armure
Pour l'immoler partout cherche quelque ouverture.
Vénulus de sa gorge écarte au loin le fer,
Se défend, crie, écume, et se débat dans l'air.
Tel, portant un dragon aux voûtes éthérées
L'aigle plonge en ses flancs ses serres acérées :
Le reptile allongé, puis roulé tour à tour,
De son dos écailleux hérisse le contour,
Surmonte son rival de sa tête dressée
Et lui darde, en sifflant, sa morsure pressée.
Mais, de son bec aigu redoublant les assauts,
L'aigle écarre les nœuds et les met en lambeaux,
Disperse du vaincu les entrailles livides,
Et bat l'air en vainqueur de ses ailes rapides. (31)
Tarchon triomphe ainsi : cet exemple éclatant
Ranimant ses soldats, tous fondent à l'instant.

L'astucieux Arruns, qu'un sort fatal entraîne,
Épiait les moments de surprendre la reine ;
Un javelot en main, il rôdait à l'entour.
Parmi ses ennemis se faisait-elle jour ?
Il la suit aussitôt, mais à quelque distance.
Et, fidèle à sa marche, il l'observe en silence.
Après avoir vaincu, rentrait elle en ses rangs ?
Il guide son coursier sur ses pas triomphants,
Se rapprochant tantôt, et tantôt plus loin d'elle.
Son œil incessamment la poursuit, la harcèle ;
Il voltige à sa droite, à sa gauche tantôt
Et ne veut qu'à coup sûr lancer son javelot.

Chlorès cher à Cybèle, autrefois son grand-prêtre,
Tout éclatant de loin se faisait reconnaître :
La housse qui couvrait son superbe coursier
Offrait sur un fonds d'or des écailles d'acier.
Son vêtement était de pourpre d'Ibérie,
Ses flèches de Gortine, et son arc de Lycie. (32)
Il faisait sur son dos sonner un carquois d'or,
Et son casque brillait de ce métal encor.
Ses brodequins, de forme et de couleurs bizarres,
Étaient peints et brodés comme ceux des Barbares.
De son manteau de lin un nœud de diamants
Attachait et fixait les replis ondoyants.
De Diane jugeant cette armure assez digne,
Camille convoitait cette dépouille insigne :
Peut-être même, avant que de la consacrer,
À la chasse elle eût pris plaisir à s'en parer. (33)
Dans ce désir ardent, à son sexe ordinaire,
Entre tous à Chlorès l'imprudente guerrière
S'attachait sans relâche, et même aveuglément.
Aruns de l'ajuster a saisi le moment,
Et, de son embuscade, avec cette prière,
Le traître fait voler son arme meurtrière.
« Grand Apollon, du jour inépuisable auteur,
Ô vous, du mont Soracte éternel protecteur,
Pour qui nous attisons, pleins d'amour et de zèle,
Des sapins embrasés l'ardeur toujours nouvelle,
Et dont les prêtres saints, des flammes respectés,
Traversent les brasiers sans en être affectés,
Que ce trait, Dieu puissant, efface notre injure !
Je ne demande point sa magnifique armure :
Je renonce au trophée, à sa dépouille enfin.
D'autres exploits peut-être illustreront ma main.
Et, si j'abats du coup la terrible Furie,
Je consens à rentrer sans gloire en ma patrie. »
La moitié de ses vœux arrive jusqu'au Dieu ;
L'autre dans l'air s'arrête, et s'égare au milieu.
Trop prompt à l'exaucer, Phébus à sa prière
Accorde seulement la mort de la guerrière.
Son retour en ses champ ne put être ajouté :
Ce vœu s'était perdu par les vents emporté.

Le trait sifflant déjà fendait les airs à peine ;
Tous les yeux, à l'instant, sont tournés vers la reine.
Elle seule ne voit, n'entend, et ne craint rien,
Quand le dard, franchissant l'espace aérien,
Lui fait sous le sein nu une large ouverture,
Et d'un sang virginal s'abreuve en la blessure.
Ses femmes aussitôt volent à son secours,
La soutiennent mourante, et tremblent pour ses jours.
Aruns, non moins tremblant, a pris soudain la fuite
Et de Camille encor redoute la poursuite.
Du meurtre d'un berger un loup ensanglanté,
De son hardi forfait lui-même épouvanté,
Cherche ainsi des forêts les retraites horribles
Et, se cachant au sein des monts inaccessibles,
Se dérobe d'avance à tous les traits vengeurs : (34)
D'Aruns pâle et honteux telles sont les terreurs ;
Sur lui croyant déjà voir tous les Volsques fondre,
Il fuit, et dans la foule au loin va se confondre.

Camille cependant, de sa mourante main,
Veut arracher le fer qui lui perce le sein :
Dans les os engagé le trait fatal demeure.
L'infortunée, hélas ! tombe et s'éteint sur l'heure.
Son visage a perdu son brillant incarnat ;
Ses lèvres leur fraîcheur, ses yeux tout leur éclat.
Lors elle appelle Acca d'une voix expirante :
C'était de ses secrets l'intime confidente,
De ses femmes encor la plus chère à son cœur.
« Jusqu'ici, lui dit-elle, Acca, ma digne sœur,
J'ai soutenu le choc avec quelque avantage.
Mais, hélas ! je succombe ! un lugubre nuage
S'étend sur ma paupière, et ma force n'est plus.
Tout est fini pour moi… Cours, vas trouver Turnus :
Qu'il vienne sans tarder ! qu'il remplace Camille !
Et contre les Troyens qu'il défende la ville !
À ce vaillant guerrier porte mon dernier vœu, (35)
Et toi, ma chère Acca, reçois mon tendre adieu. »
En proférant ces mots mêlés de quelques larmes,
Sa main laisse échapper et la bride et ses armes.
Elle-même s'affaisse ; et le trépas cruel
Sur ses membres glacés répand un froid mortel ;
Son cou ne soutient plus sa tête appesantie ;
Ses beaux yeux sont fermés : elle a perdu la vie.
Son âme, en gémissant, fuit au fond des Enfers.
Un grand cri de douleur retentit dans les airs.
À la charge on revient sur la sanglante arène ;
Le combat se ranime, et la mort de la reine
Rend le cœur aux Toscans comme aux Arcadiens,
Et tous fondent ensemble, appuyés des Troyens.

D'obéir à Diane en ce jour empressée,
Sur le sommet d'un mont Opis s'était placée
Et de là contemplait les terribles combats.
De Camille elle voit le douloureux trépas.
Des Volsques désolés les cris plaintifs la frappent ;
De son cœur oppressé ces mots soudain s'échappent :
« À Diane, en naissant, vouée au sein des bois,
Quoi donc, hélas ! en vain tu portas son carquois !
Ah ! qu'il te coûte cher, vierge trop malheureuse,
D'avoir pu t'engager en cette guerre affreuse !
Ta reine cependant, attentive à ton sort,
Ne t'a point oubliée au moment de ta mort.
Elle veut qu'à jamais ton trépas soit célèbre,
Que sa vengeance ajoute à ta pompe funèbre.
Oui, quel que soit l'auteur de ce coup scélérat,
Sa tête va payer un si noir attentat. »

Sur un tertre touffu qui domine la plaine,
S'élevait le tombeau de l'antique Dercenne,
Législateur jadis et roi des Laurentins.
Des chênes l'ombrageaient, mêlés aux sombres pins.
Là se porte la Nymphe, à ses ordres fidèle,
Et, pour surprendre Aruns, se met en sentinelle.
Dès qu'elle l'aperçut, bouffi d'un vain orgueil,
Sous sa brillante armure insulter à son deuil :
« Où portes-tu tes pas ? où fuis-tu ? cria-t-elle.
Approche ; viens ici : vidons notre querelle.
C'est moi qui dois venger Camille ; et tout ton sang,
Pour laver ton forfait, est même insuffisant.
C'est trop d'honneur encor, guerrier lâche et profane,
Qu'il te faille périr par les traits de Diane. »
Tiré du carquois d'or soudain un trait ailé,
S'ajustant à sa place, est sur l'arc étalé.
Près de son sein, la corde à sa main droite est jointe ;
La gauche, en s'allongeant, du fer guide la pointe
Et, d'un divin effort, l'un vers l'autre approchés,
Les deux croissants tendus se sont presque touchés.
L'arc sonne ; le trait siffle, et le feuillage tremble.
Aruns entend le bruit : le coup le frappe ensemble.
Percé de part en part, il tombe en soupirant,
Et reste sans secours, dans la poudre expirant.
Opis, prenant son vol, rentre en la cour céleste. (36)

Abattu, consterné de sa perte funeste,
L'escadron de Camille est le premier à fuir.
Le Rutule, à son tour, le suit sans coup férir.
Le vaillant Atinas est entraîné lui-même.
Tout se rend vers la ville, en un désordre extrême.
Devant l'ardent Troyen qui sème le trépas,
Tout se sauve, tout fuit, généraux et soldats.
De leurs coursiers pressés les pieds battent la terre
Et lui font rendre un son comparable au tonnerre.
Sur leurs dos fugitifs les arcs sont détendus,
Et des torrents de poudre, à grands flots répandus,
Inondent la campagne, et fondent sur Laurente.
Le tumulte y régnait, l'alarme et l'épouvante.
En frappant leur poitrine et les cheveux épars,
Les femmes de leurs cris remplissaient les remparts.

Les fuyards les plus prompts trouvent la ville ouverte ;
Ils se croyaient sauvés : là les attend leur perte.
Dans l'enceinte des murs, au sein même du port,
L'ennemi qui les suit leur apporte la mort.
Ils tombent sur le seuil. On pousse alors les portes
Et la voie est fermée à toutes les cohortes.
Elles ont beau prier, on est sourd à leurs vœux.
Le carnage, à cette heure, et les coups sont affreux.
La troupe du dehors, de désespoir outrée,
Animant ses chevaux, fond pour forcer l'entrée.
Dans les fossés profonds ceux-là sont renversés ;
Des traits de leurs amis ceux-ci roulent percés :
Ils expirent aux yeux de leurs parents en larmes.
Les femmes, pour leurs murs, prennent aussi les armes.
L'amour de la patrie embrase tous les cœurs :
Les unes de leurs traits menacent les vainqueurs ;
Les autres, au défaut des dards, des javelines,
De débris de rochers, de noueuses racines,
De pieux au feu durcis et de bâtons ferrés,
Chargent dans ce danger leurs bras désespérés.
Toutes briguent l'honneur de mourir les premières :
L'exemple de Camille en a fait des guerrières.

Acca dans la forêt joint cependant Turnus :
De sa bouche il apprend que Camille n'est plus,
Que le Volsque est défait et le Rutule en fuite ;
Que sa cavalerie en ce jour est détruite,
Et que, vainqueur partout, le Troyen en fureur
Jusqu'au pied de la ville a porté la terreur.
À ce fatal récit, le roi se désespère ;
Il ne se contient plus ; il rugit de colère.
Il s'arrache aussitôt de ces sauvages lieux.
Ainsi l'avait réglé le Souverain des cieux.
Mais de son embuscade il s'écartait à peine
Et de la forêt sombre arrivait dans la plaine,
Quand Énée, avançant en ces bois ténébreux,
Sans obstacle franchit les ravins dangereux ;
Suit tous les défilés, et tourne la montagne ;
Et presqu'au même temps débouche en la campagne.
Chaque armée à la ville en hâte se portait.
Une faible distance entre elles existait,
Lorsqu'Énée, à travers les torrents de poussière
Qui, dans l'air élevés, dérobaient la lumière,
Des bataillons Latins vit flotter l'étendard ;
Et que de son rival Turnus, d'une autre part,
Entendit tout à coup la marche impétueuse,
Et les chevaux hennir dans leur course fougueuse :
Leur belliqueuse ardeur, soudain les emportant,
Ils auraient engagé la bataille à l'instant,
Si, plongeant ses coursiers dans les mers d'Ibérie
A la Nuit le Soleil n'eût cédé l'Hespérie.
Des remparts de Laurente ils s'arrêtent non loin,
Et chacun dans son camp se retranche avec soin. (37)


CHANT XII

Turnus voit les Latins, que leur défaite abat,
Sur lui seul appeler tout le poids du combat.
Les yeux vers lui tournés paraissaient tous lui dire :
Tenez votre promesse, et méritez l'empire.
Son audace en redouble, et même sa fureur.
C'est ainsi qu'un lion, blessé par un chasseur,
Se dresse, en rugissant, dans les champs de Carthage,
Mord le trait qui le perce et l'arrache de rage.
Sa queue, à coups pressés, bat ses flancs et les airs ;
Ses naseaux sont fumants ; ses yeux sont des éclairs.
Il hérisse en son cou sa crinière agitée,
Et porte à l'ennemi sa gueule ensanglantée.
Dans son dépit amer tel est l'ardent Turnus.
Il l'exhale en ces mots, abordant Latinus :
« Me voilà prêt, Seigneur ; et le perfide Énée
Tiendra sans doute au roi la parole donnée.
Prince, allez aux autels ; que votre autorité
Règle, en face des Dieux, les clauses du traité !
Moi, je vole au combat. Qu'alentour de l'enceinte
Vos soldats spectateurs soient désormais sans crainte !
La commune querelle est commise à ce fer :
Seul il ouvre au Troyen les portes de l'enfer ;
Ou ce rival heureux, régnant dans l'Ausonie,
Pour prix de sa victoire, obtiendra Lavinie. »

Latinus, opposant le calme à son ardeur,
En ces termes répond : « Plus vous montrez de cœur,
Jeune et bouillant guerrier, plus mon expérience
Doit peser les dangers au poids de la prudence.
Votre père Daunus vous laissa des États
Qu'ont accru les pays conquis par votre bras.
Je ne manque point d'or, encor moins de courage ;
Mais il faut éviter les maux que je présage.
Souffrez que je vous parle avec sincérité,
Et ne m'imputez point trop de sévérité.
Le Latium encor vous offre des princesses,
Par leur rang, leur beauté, dignes de vos tendresses.
Vous le savez assez ; il ne m'est pas permis
D'accorder Lavinie aux rois de ce pays :
Les hommes et les Dieux l'ont fait assez entendre.
Mon amour cependant, vous préférant pour gendre,
Du sang qui nous unit n'écoutant que la voix,
Et par la reine en pleurs vaincu tout à la fois,
J'ai brisé les traités formés avec Énée :
De ma fille avec lui j'ai rompu l'hyménée.
J'ai fait la guerre enfin : vous en voyez les fruits,
Et, pour vous et pour moi, quels maux elle a produits.
Vaincus déjà deux fois en deux grandes batailles,
Le danger nous poursuit, même dans ces murailles.
Le Tibre fume encor du sang de nos Sujets,
Et des monceaux de morts couvrent tous nos guérets. (1)
J'ai montré jusqu'ici trop de vicissitudes :
Il faut, il faut sortir de ces incertitudes.
Votre mort me livrant au Troyen pour toujours,
Permettrai-je un combat qui compromet vos jours ?
Ne vaut-il pas bien mieux vous conserver la vie ?
Que diraient le Rutule et toute l'Italie
Si l'hymen de ma fille (ô Sort n'achève pas)
Allait, de mon aveu, vous causer le trépas ?
Qui n'a point éprouvé l'inconstance des armes ?
Ayez pitié d'un père, et songez à ses larmes.
Dans Ardée, accablé par l'âge et la douleur,
Il gémit des périls d'un fils cher à son coeur. »

Pour calmer de Turnus l'extrême violence,
Le discours du monarque est resté sans puissance :
Il n'en brûle que plus de joindre son rival,
Et le remède offert aigrit encor le mal.
Dès qu'il put s'exprimer, c'est ainsi qu'il réplique :
« D'un si grand intérêt, Monarque pacifique,
Faites grâce à Turnus, et soignez moins son sort.
Laissez-lui, pour l'honneur, chercher, braver la mort.
Je sais lancer aussi des javelines sûres,
Et mon bras ne fait point de modiques blessures.
Vénus, s'enveloppant d'un voile officieux,
Pour dérober son fils à mes coups furieux,
N'aura peut-être pas un nuage à sa suite
Qui le puisse enlever tout tremblant dans sa fuite. » (2)

La Reine, qu'effrayait ce combat singulier,
Retenait cependant l'impétueux guerrier.
Succombant, toute en pleurs, à sa crainte mortelle,
« Arrêtez, arrêtez, cher prince, criait-elle.
Je ne veux qu'une grâce ; au nom de ma douleur,
Et si mon triste sort peut toucher votre cœur,
Daignez me l'accorder, daignez me le promettre :
Aux hasards du combat n'allez point vous commettre.
Amate en ses vieux ans n'a d'autre espoir que vous ;
Seul appui de l'État, vous êtes tout pour nous.
Sans vous que deviendraient Latinus, sa famille,
Son empire et son trône, et sa femme et sa fille ?
Songez que tous les traits qui vous peuvent blesser
À mon sein, cher Turnus, aussi vont s'adresser.
Ah ! si vous succombez, c'en est fait de ma vie.
Ta malheureuse mère, au Troyen asservie,
Ne te verra jamais, ô ma fille, en ses bras. »
Lavinie, à ces mots, sent rougir ses appas ;
Un feu secret circule en ses veines brûlantes ;
Son visage est baigné de larmes abondantes.
Tous ses sens sont émus : un modeste incarnat
Sur son front virginal répand un vif éclat. (3)
Nuancé tour à tour d'une agréable teinte,
Ainsi brille l'ivoire où la pourpre est empreinte ;
Ainsi, dans les bouquets que Palès a cueillis,
La rose s'entremêle à la blancheur des lys.
Turnus, troublé d'amour, jette sur la princesse
Des regards enflammés, qui peignaient sa tendresse.
Un si beau prix excite encor plus son ardeur
Et dans ce peu de mots il épanche son cœur :
« Ma mère, par ces cris, vos pleurs et vos alarmes,
Cessez de m'arrêter et d'enchaîner mes armes.
De noirs pressentiments n'allez point m'accabler.
Il n'est plus à Turnus permis de reculer.
Cours, Idmon, vas trouver l'ennemi que j'abhorre :
Dis-lui que, dès demain, au lever de l'Aurore,
La guerre doit s'éteindre en mon sang ou le sien.
Qu'on cesse tout combat du Rutule au Troyen !
Qu'ils déposent le fer : il n'est plus nécessaire.
Porte-lui ce défi qui ne doit pas lui plaire ;
Et qu'il vienne en champ clos, sous les yeux de l'hymen,
Disputer Lavinie, et mériter sa main ! »

En achevant ces mots, il rentre en sa demeure ;
Et se fait amener ses fiers coursiers sur l'heure,
Et plus blancs que la neige, et plus prompts que les vents.
Des écuyers peignaient, tressaient leurs crins mouvants,
Et, flattant leurs poitrails d'une main caressante,
Battaient, à coups pressés, leur peau retentissante.
Ils descendaient de ceux que le grand Pilumnus
Avait en don jadis d'Orythie obtenus.
Le roi se plaît à voir leur belliqueuse audace.
Il endosse aussitôt sa brillante cuirasse,
Couvre son front du casque au terrible cimier,
Et balance en son bras son pesant bouclier ;
Puis ceint à son côté sa formidable épée
Que dans les eaux du Styx Vulcain avait trempée,
Et que ce Dieu forgea pour son père Daunus.
Ce n'est pas tout encor. L'impétueux Turnus,
Au milieu de la cour, saisit sa lance énorme :
Elle était appuyée au vieux tronc d'un grand orme. (4)
Il en frappe la terre, et profère ces mots :
« Il te faut maintenant montrer ce que tu vaux,
Ô ma vaillante amie, ô ma lance fidèle,
Toi que jamais en vain mon courage n'appelle.
Des mains du grand Actor dont je fus le vainqueur,
Tu passas dans mes bras : sers encor ma valeur.
Je te commets le soin de renverser Énée :
Dans la poussière abats sa tête efféminée ;
Plonges-y ses cheveux tressés avec tant d'art,
Après avoir percé son corps de part en part. »

Tel bouillonnait Turnus dans l'ardeur qui l'enflamme.
De sa bouche il sortait un long souffle de flamme ;
Ses yeux dardaient au loin de foudroyants éclairs.
De ses mugissements ainsi remplit les airs
Un taureau qu'au combat un fier rival appelle.
Dans son œil menaçant la fureur étincelle :
De haine, de vengeance et de gloire affamé,
De l'arc aux dards aigus dont son front est armé
Contre des troncs noueux il éprouve la force,
Les ébranle, en déchire et fait jaillir l'écorce,
À grands coups redoublés y creuse des sillons :
La poudre sous ses pieds s'élève en tourbillons.
De son côté, brillant des armes de sa mère,
Énée étincelait d'ardeur et de colère.
Du traité qui termine enfin ces longs débats,
En consolant lule, il s'applaudit tout bas.
De Troyens consternés une foule éperdue
Paraissait du combat pour lui craindre l'issue.
Il les rassure tous sur la foi du Destin.
Et ses ambassadeurs au monarque Latin
Vont apprendre à l'instant, porteurs de sa réponse.
Qu'il adhère en tout point à la paix qu'on annonce.

Le lendemain, à peine à la cime des monts
Le jour portait l'éclat de ses premiers rayons,
Les coursiers du Soleil, commençant leur carrière,
Soufflaient par leurs naseaux la naissante lumière,
Sous les murs de Laurente, et sans aucun débat,
Déjà l'on disposait l'arène du combat :
Rutules et Troyens, qu'un même soin rassemble,
En mesuraient l'enceinte, et la fixaient ensemble.
L'on allume au milieu des brasiers consacrés :
Les Dieux de chaque peuple ont des autels sacrés,
Qui, formés en gazon, s'élèvent dans la plaine.
Les pontifes voilés, le front ceint de verveine,
Apportent l'onde pure et le feu de Vesta.
Au sein des airs bientôt la trompette éclata.
La troupe Ausonienne, armée à la légère,
De la ville, à grands flots, débouche la première.
Les Toscans, les Troyens, armés diversement,
D'autre part en bon ordre arrivent lentement :
Ils semblaient au combat suivre encor leur bannière,
Tant leurs pas sont d'accord et tant leur marche est fière !
Des deux côtés, les chefs, brillants de pourpre et d'or,
Passaient dans tous les rangs, et repassaient encor.
On distinguait surtout Asilas et Sergeste,
Et, d'Assaraque issu, le glorieux Ménesthe,
Et ce fils de Neptune, intrépide guerrier,
Messape, si savant à dompter un coursier.
Le clairon sonne encor : chaque soldat se serre,
Pose son bouclier, pique sa lance en terre.
Pour jouir du spectacle, enfants, mères, vieillards
Se portent sur les toits, les tours et les remparts.

Du haut d'un mont, jadis sans renom et sans gloire,
À présent dit Albain, nom cher à la mémoire,
Les regards attachés sur le camp des Latins,
Junon, toujours ardente à fronder les Destins,
Junon considérait la ville de Laurente
Qu'entourait de soldats une foule croissante.
A la sœur de Turnus qui préside aux étangs,
Aux fontaines, aux lacs, aux fleuves transparents,
Et que le roi des Dieux, pour prix de sa tendresse,
Honora du beau titre et des droits de Déesse,
Elle s'adresse alors, et lui parle en ces mots :
« Vous le savez, Juturne, ô Nymphe, honneur des eaux,
Mon cœur, vous distinguant de toutes mes rivales,
Vous vit avec plaisir au rang de mes égales.
Des Beautés qui plaisaient à mon volage époux,
La jalouse Junon ne pardonna qu'à vous.
Apprenez quel danger menace votre frère,
Et ne m'accusez point d'un coupable mystère.
Tant que j'ai pu du Sort maîtriser la rigueur,
J'ai protégé Turnus et doublé sa vigueur.
Je le vois, poursuivi par la Parque fatale
Engager en ce jour une lutte inégale.
Je ne puis supporter ce combat odieux,
Ni l'indigne traité qu'on prépare en ces lieux.
S'il est quelque moyen de le sauver, Déesse,
Allez tout entreprendre ; il le faut : le tems presse.
Peut-être le malheur fléchira le Destin. »
Juturne en pleurs gémit, et se frappe le sein.
« Ce n'est pas le moment de répandre des larmes,
Et de s'abandonner à d'oisives alarmes.
Arrachez, dit Junon, votre frère au trépas.
N'importe la manière : accélérez vos pas.
Faites rompre un traité que ma volonté brise.
Pour la guerre osez tout : Junon vous autorise. »
Elle échappe à ces mots. La Nymphe, en sa douleur,
Ne sait par quel moyen prévenir son malheur.

Dans l'arène les rois viennent prendre leur place.
Sur un char magnifique, imposant par sa masse,
Latinus s'élevait : six chevaux le traînaient ;
Sa couronne était d'or : douze rayons l'ornaient,
Du Soleil, son aïeul, vive et brillante image. (5)
Turnus suit, emporté par un double attelage,
Aussi blanc que l'albâtre, aussi prompt que l'éclair ;
Et ses mains balançaient deux dards au large fer.
Le père des Romains, le Héros de Pergame,
Sous sa divine armure au loin semblait de flamme :
Son bouclier céleste éblouissait les yeux.
Ascagne, à ses côtés, se montrait radieux,
De la puissante Rome, Ascagne, autre espérance.
Aux autels embrasés le pontife s'avance,
Traînant un jeune porc, suivi d'un tendre agneau ;
Vers le Soleil levant se tourne, et du couteau
Marque tous deux au front ; puis répand à main pleine
Le sel sur les brasiers, et l'orge et la verveine.

Tirant alors en l'air son glaive étincelant,
« Soleil, s'écrie Énée, ô vous, astre brillant,
Je vous prends à témoin ; et vous, belle Hespérie
Qu'appelaient tous mes vœux sur une onde en furie ;
Et vous, grand Jupiter ; et vous, noble Junon,
Dont, avec plus d'espoir, j'ose invoquer le nom ;
Et vous, terrible Mars, qui terminez les guerres ;
Et vous, Divinités des sources, des rivières ;
Et vous, Dieux habitants de l'empire des mers ;
Et vous tous qui régnez et volez dans les airs,
Gardez de mon serment l'éternelle mémoire.
À Turnus si le Sort accorde la victoire,
Dans Pallante aussitôt rentreront les Troyens ;
Iule évacuera les champs Ausoniens.
Ces lieux ne verront plus mes bandes Phrygiennes
Recommencer la guerre et disputer ces plaines.
Mais si j'obtiens de Mars un succès glorieux,
(Je l'espère, et l'attends de la faveur des Dieux)
Je ne demande point à porter la couronne,
À soumettre aux Troyens les Latins ni personne.
Aux mêmes intérêts, aux mêmes lois soumis,
Les deux peuples égaux seront toujours amis.
Latinus, mon beau-père et mon digne monarque,
Du pouvoir souverain conservera la marque.
Mes Dieux seront vos Dieux ; et ma religion (6)
Devient celle à jamais de votre Nation.
Les Troyens d'une ville accroîtront l'Ausonie :
Je lui donne un beau nom, le nom de Lavinie. »

Ainsi s'exprime Énée. Après lui, vers les Cieux,
Latinus élevant la main droite et ses yeux :
« Je vous atteste aussi, vous tous qu'Énée appelle,
Soyez tous les garants de ma foi solennelle,
Beaux enfants de Latone, astres purs, terre, mers,
Janus au double front, et vous, roi des Enfers.
Entendez-moi, grand Dieu, dont le bruyant tonnerre
Confirme les traités des princes de la terre.
Par ces feux que je touche et ces sacrés autels,
Je le jure ; et par vous, et tous les Immortels :
Ce traité, cette paix, rien ne pourra les rompre ;
Rien ne pourra changer mon cœur, ni le corrompre,
Quand je verrais mêlés dans un affreux chaos
Le Tartare et les Cieux, et la terre et les flots.
Ce sceptre que je tiens, et qu'un or pur renferme,
Cet honneur de nos rois et l'appui le plus ferme,
Séparé dès longtemps du tronc qui l'a produit,
Ne sera plus orné de feuillage et de fruit :
Il ne produira plus de fleurs ni de verdure : (7)
On le peut affirmer ; ma parole est plus sûre. »
De leurs Grands entourés, c'est ainsi qu'à l'autel
Les deux Rois consacraient ce traité solennel.
On égorge aussitôt les victimes tremblantes ;
On jette dans les feux leurs entrailles sanglantes ;
Et dans des bassins d'or leurs membres partagés
Sont autour des brasiers avec ordre rangés.

Cependant, à l'aspect du formidable Énée,
Le Rutule s'agite, et leur troupe indignée,
Considérant de près l'un et l'autre rival,
Juge que le combat entre eux est inégal.
Pour leur roi, pour Turnus, leur crainte encor redouble,
En voyant ce guerrier en silence, avec trouble,
Triste, les yeux baissés et d'un pas mesuré
De l'autel approcher, pâle et défiguré.
Quand Juturne, sa sœur, sent croître le murmure,
De Camerte aussitôt elle prend la figure :
Camerte était issu d'aïeux d'un grand renom ;
Son père s'était fait à la guerre un beau nom ;
Lui-même était aussi fameux par sa vaillance.
La Nymphe, ainsi changée, entre les rangs s'avance,
Accueille tous les bruits qu'elle appuyait tout bas,
Puis, élevant la voix : « Ne rougissez-vous pas,
Mes braves compagnons, que pour notre patrie,
Que pour vous un seul homme enfin se sacrifie ?
Ils sont tous devant vous, ces terribles Troyens,
Ces Toscans redoutés, ces fiers Arcadiens :
Sommes-nous moins nombreux ? savons-nous moins nous battre ?
Deux de nous en auraient un à peine à combattre.
Turnus, toujours héros, et même en succombant,
Va s'immortaliser par son beau dévouement ;
Et nous, soumis au joug de maîtres despotiques,
De nos armes ici déserteurs léthargiques,
Nous aurons perdu tout, et l'empire et l'honneur. »
La jeunesse, à ces mots, sent renaître son cœur.
Précurseur trop certain d'un effroyable orage,
Un bruit sourd, dans les rangs, court, s'enfle et se propage.
Du traité qu'on prépare eux-mêmes affligés,
Latins et Laurentins se trouvent tous changés.
Naguère ils ne songeaient qu'au salut de leur ville,
Qu'à jouir du repos et d'une paix tranquille ;
Maintenant ils voudraient voler tous à la mort,
Et dérober Turnus à son malheureux sort.

Juturne, en ce moment, croit à cette mesure
En devoir ajouter une autre encor plus sûre.
Un signe, tout à coup apparaissant dans l'air,
Trouble tous les esprits. L'oiseau de Jupiter,
D'un vol impétueux, poursuivait sur la rive
D'aquatiques oiseaux la troupe fugitive ;
Il l'atteint, et, joignant un grand cygne argenté,
Dans ses ongles aigus l'emporte ensanglanté.
Tous les yeux sont fixés sur le vainqueur rapide :
Ô prodige ! soudain la phalange timide,
De ses ailes au loin obscurcissant le jour,
Retourne à l'ennemi, le poursuit à son tour,
L'enveloppe, et surtout de ses cris le harcèle.
Succombant sous sa charge et l'attaque nouvelle,
L'aigle lâche sa proie et, fuyant aussitôt,
S'élève dans la nue et disparaît bientôt.
Le Rutule, à grands cris, applaudit au présage,
Se dispose au combat, et double de courage.
L'ardent Tolumnius, haruspice et guerrier,
Haussant la voix alors, on l'entend s'écrier :
« Le Ciel est déclaré : le voilà ce prodige
Qu'appelaient tous mes voeux : oui, le voilà, vous dis-je.
J'accepte cet augure, et reconnais les Dieux.
Suivez-moi ; saisissez vos glaives furieux :
Un brigand étranger, dans les champs de Laurente,
Comme l'aigle aux oiseaux, apporte l'épouvante.
Osez lui tenir tête, et bientôt sur les mers
Vous le verrez, fuyant, fendre les flots amers,
Et rendre à votre amour, ainsi qu'à votre joie,
Votre monarque cher dont il faisait sa proie. »

Il dit : et de sa main un trait rapide part,
Siffle et vole ; un grand cri jaillit de toute part.
Tous les corps à la fois se troublent et s'agitent ;
Le désordre est affreux ; tous les esprits s'irritent.
Le dard suivait son cours dans les airs frémissants :
Il arrive au milieu d'un groupe de Toscans.
Neuf frères le formaient, fils d'une tendre mère,
Tous grands, tous valeureux : Gylippe était leur père.
Un d'eux se trouve atteint au flanc et dans ce point
Où le baudrier d'or par une agrafe est joint.
Le fer plonge, enfonçant sa pointe meurtrière :
L'infortuné guerrier roule dans la poussière.
Transportés de douleur, ses frères aussitôt
S'arment tous, l'un d'un arc, l'autre d'un javelot ;
Celui-ci prend son glaive, et celui-là sa lance ;
Et tous, désespérés, courent à la vengeance.
D'autre part, les Latins, pour les bien recevoir,
Se portent en avant : on voit tout s'émouvoir,
Le Toscan, le Rutule, et les guerriers de Troie,
Et les Arcadiens à la fureur en proie.
Un nuage de traits bientôt s'élève en l'air,
Et forme, en retombant, une grêle de fer.
On respire partout le sang et le carnage ;
Les autels abattus sont livrés au pillage.
Latinus, gémissant qu'on rompe le traité,
Fuit, emportant ses Dieux, lui-même épouvanté.
Les tisons embrasés, les coupes saintes volent ;
Tous les glaives sont nus, et les humains s'immolent.
On s'élance à cheval ; on attelle des chars,
Et l'on ne connaît plus un autre Dieu que Mars.

Messape, conjuré contre une paix funeste,
Pousse son fier coursier sur le Toscan Auleste :
Auleste en son pays s'était vu couronné,
Et du bandeau royal son front brillait orné.
L'infortuné recule : un grand autel l'arrête ;
Il le heurte à la fois du dos et de la tête,
Et, du choc étourdi, tombe auprès étendu.
Messape accourt : Auleste, un bras vers lui tendu,
Lui demande la vie ; il est inexorable,
Et de cheval lui porte un coup épouvantable ;
Puis, retirant le fer de son corps traversé :
« Le voilà, criait-il, oui, le voilà percé.
Ce sont-là mes traités, mes dons, mes sacrifices.
Cette victime, ô Dieux, vaut mieux que cent génisses. »
Les Volsques, s'emparant de ce roi couvert d'or,
Le dépouillent bientôt : il palpitait encor.
Sur Corynée Ebyse, en dépit de son âge,
Fond, l'épée à la main ; Corynée au visage
Rapidement lui porte un flamboyant tison ;
Aussitôt la forêt qui couvrait son menton (8)
S'embrase, exhale au loin une odeur pénétrante ;
Ebuse est aveuglé par la flamme ondoyante.
Son rival, profitant de son trouble subit,
Sur lui s'élance alors, aux cheveux le saisit,
L'abat, et, du genou le pressant contre terre,
Lui plonge dans le cœur son large cimeterre.
Pour arrêter Alsus qui semait le trépas,
L'imprudent Podalir, précipitant ses pas,
Levait déjà sur lui sa lance étincelante,
Lorsqu'Alsus, du revers d'une hache tranchante,
Lui fend par le milieu son front en deux coupé
Et le laisse hideux, et de sang tout trempé.
Le dur sommeil alors s'étend sur sa paupière
Et ferme pour jamais ses yeux à la lumière.

Énée, au désespoir de ces affreux débats,
À grands cris cependant appelait ses soldats.
Il se porte, il s'avance au milieu des armées,
Le front nu, et levant ses deux mains désarmées :
« Troyens, s'écriait-il, Troyens, où courez-vous ?
Arrêtez, arrêtez, et suspendez vos coups.
Les traités sont conclus ; cessez donc de vous battre :
Il n'appartient qu'à moi désormais de combattre.
Mon bras seul doit ici vider nos différends :
De la foi de Turnus ces autels sont garants. » (9)
Tandis qu'il parle ainsi, d'une flèche rapide
Le héros tout à coup sent l'atteinte perfide.
Quelle main essaya d'attenter à ses jours ?
Est-ce un Dieu ? le hasard ?… on l'ignora toujours.
Nul d'un coup si hardi n'a réclamé la gloire :
Son auteur est encore inconnu dans l'histoire.

Quand Turnus voit Énée emporté hors des rangs,
Et les chefs des Troyens troublés et soupirants,
Son espoir se ranime : il bannit ses alarmes.
Il demande aussitôt ses chevaux et ses armes.
Il revêt sa cuirasse, et prend son bouclier
Et s'offre à tous les yeux, brillant d'or et d'acier.
Puis, d'un air triomphant, dans son ardeur extrême,
Il saute sur son char qu'il dirige lui-même. (10)
Tout fuit à sa rencontre : il vole, et le trépas
Moissonne les Troyens par milliers sur ses pas.
Les uns sont écrasés sous ses coursiers rapides ;
Et les autres, percés de ses dards homicides.
Tel, aux bords du Strymon ou de l'Hèbre glacé,
L'impitoyable Mars, sur son char élancé,
Provoquant les combats, la discorde et les haines,
À ses chevaux fougueux abandonne les rênes :
Au bruit du bouclier que le Dieu frappe en l'air,
Ils bondissent, plus prompts que les vents et l'éclair.
La Thrace en retentit : la Fureur sacrilège,
Les Embûches, la Peur composent son cortège.
Tel, et non moins ardent, le terrible Turnus,
Insultant aux guerriers par son bras abattus
Multipliait ses coups, pressait dans leur carrière
Ses coursiers inondés d'écume et de poussière.
Ils volent sur les champs de carnage humectés
Et leurs pieds font jaillir le sang de tous côtés.
L'indomptable Rutule attaque, frappe, immole
Le jeune Sthénélus, et Thamyrus, et Phole,
Celui-ci de fort loin, et les autres de près.
Les deux fils d'Imbrasus ont rencontré ses traits :
En Lycie élevés par leur valeureux père,
Ils devançaient les vents, d'une course légère,
Et ne savaient pas moins dans un choc inhumain
Combattre de pied ferme, et l'épée à la main.

Au sein de la mêlée où son grand cœur l'appelle,
Eumède soutenait la gloire paternelle.
De son illustre aïeul il conservait le nom,
Mais il était le fils de ce fameux Dolon
Qui vers le camp des Grecs, la nuit, allant se rendre,
Pour prix, au char d'Achille avait osé prétendre.
Téméraire ! il n'en eut pas même le regard ;
Et Tidyde bientôt lui fit une autre part. (11)
Turnus, voyant Eumède avancé dans la plaine,
Arrête tout à coup ses coursiers hors d'haleine ;
Et d'assez loin d'abord lui lance un trait ailé,
Qui, traversant les airs, l'a sur l'heure immolé.
Il tombe ; et, de son char sautant à l'instant même,
Le vainqueur fond sur lui d'une vitesse extrême,
L'atteint : l'infortuné se débattait encor.
Turnus alors saisit son glaive éclatant d'or,
L'arrache de sa main, et, le pied sur sa gorge,
En proférant ces mots, il l'en frappe, et l'égorge :
« De ton corps à présent mesure, si tu veux,
Ce Latium superbe, usurpé dans tes vœux :
Voilà mes prix, Troyens, et voici la patrie
Que mon bras généreux vous donne en Hespérie. »
Pour compagnons, Eumède a soudain Asbytès,
Chlorée et Sybaris, Thersiloque et Darès,
Et Thymète, comme eux victime de la guerre,
Que son cheval rétif avait couché sur terre.
De la Thrace échappé, quand l'Aquilon fougueux
Déchaîne sur les mers son souffle impétueux,
Les flots, poussés au loin, vont frapper les rivages :
Devant lui dans les airs on voit fuir les nuages.
C'est ainsi que partout où se porte Turnus
L'ennemi se disperse, et ne résiste plus.
Son char semble voler sur l'arène sanglante,
Et les vents balançaient son aigrette tremblante.

Indigné, furieux, dans son cours dévorant
Phégès ose arrêter l'impétueux torrent.
Il s'élance ; il saisit des deux coursiers rapides
Les freins blanchis d'écume, et détourne leurs brides ;
Il était suspendu sur le timon du char,
Et les cous des chevaux lui servaient de rempart.
Un dard vient l'y chercher : il frappe sa cuirasse,
Entre la double maille il glisse et s'embarrasse
Et ne fait qu'effleurer son corps légèrement.
Phégès du bouclier se couvre en ce moment :
Il courait sur Turnus, levant son cimeterre,
Quand l'essieu de son choc le renverse par terre.
Sur lui précipité, le roi fond aussitôt :
Du casque à la cuirasse il saisit le défaut,
Déchargeant de son glaive un coup épouvantable,
Sans tête, il l'abandonne, étendu sur le sable.

Tandis qu'au loin Turnus sème ainsi le trépas,
Soutenu de sa lance, Énée, à petits pas,
Retournait dans son camp : Ménesthe l'accompagne,
Et le fidèle Achate et le sensible Ascagne.
Pour arracher la flèche, il fait de vains efforts :
Il veut qu'un fer tranchant ouvre sa plaie alors
Et qu'il plonge à l'endroit où la pointe demeure.
Il lui tarde au combat d'être rendu sur l'heure.
Cependant lapix, prompt à le secourir,
Autour de lui s'empresse : il venait d'accourir.
Favori d'Apollon, et cher à sa tendresse,
Il aurait épuisé sa prodigue largesse :
Ce Dieu de tous ses dons le voulait enrichir,
Et même dévoiler à ses yeux l'avenir.
Il le voulait douer du talent de prédire,
Et de tirer de l'arc, et de toucher la lyre.
Mais d'un père souffrant, l'objet de ses amours,
Iapix, plus jaloux de prolonger les jours, (12)
Préféra de connaître et les vertus des plantes,
Et de l'art de guérir les ressources savantes ;
Et, joignant aux secrets l'adresse de ses mains,
Il mit toute sa gloire à servir les humains.

Le courageux Énée, appuyé sur sa lance,
Soutenait fermement sa cruelle souffrance,
Debout, sans être ému des larmes de son fils,
Ni des gémissements de ses tendres amis.
Il rassurait la foule à l'entour empressée.
Le vieillard lapix, en robe retroussée,
Vainement employait, vêtu comme Péon,
Les bains émollients et tout l'art d'Apollon.
Ni son adroite main, ni la pince plus sûre,
Ne peuvent extirper le fer de la blessure.
Tout le bois de la flèche avait été brisé : (13)
Le savoir médical se trouvait épuisé.
Le carnage pourtant devenait plus horrible :
Le danger approchait et croissait plus terrible.
Jusqu'aux retranchements, qu'inondaient les guerriers,
La poudre en tourbillons suivait les cavaliers.
Des Troyens succombant dans un choc trop funeste
Les cris perçants volaient à la voûte céleste.
Contre les dards nombreux, lancés de toutes parts,
Le camp, cerné lui-même, offrait de vains remparts.

Mais des douleurs d'un fils Cythérée inquiète
Va cueillir le dictame aux montagnes de Crète,
Le dictame connu des hôtes des forêts
Pour apaiser leurs maux, et détacher les traits,
Cette plante, en un mot, salutaire et divine.
Sa feuille est veloutée, et sa fleur purpurine.
Sur un nuage épais, qui la dérobe aux yeux,
La Déesse, apportant ses sucs miraculeux,
Dans un grand bassin d'eau les verse ; et d'ambroisie
Mêle encore en secret une essence choisie,
Et de la panacée un odorant extrait ;
Puis, de son spécifique attend l'heureux effet.
À peine de cette onde, ô prodige admirable !
lapix a baigné la blessure incurable,
La douleur a cessé : le sang ne coule plus.
La flèche désormais, sans efforts superflus,
Se détache, docile à la main qui la guide ;
Et la force est rendue au guerrier intrépide.
« Vous pouvez au combat retourner à l'instant :
Qu'on apporte l'armure au prince qui l'attend !
S'écrie lapix même, étonné de la cure.
Ni ma main, ni mon art n'ont guéri la blessure :
Un Dieu sans doute agit ; un Dieu, vaillant Héros,
Vous sauve et vous appelle à des exploits nouveaux. »

Énée, impatient et redoublant d'audace,
Revêt ses cuissards d'or, endosse sa cuirasse,
Dans sa gauche saisit son brillant bouclier,
Agite en l'air sa lance, et ceint son baudrier.
Puis, serrant dans ses bras, au milieu de ses armes,
Son fils, son tendre fils arrosé de ses larmes,
Au travers de son casque, il lui donne un baiser.
« Pour vous je vais combattre, et pour vous m'exposer,
Jeune homme, lui dit-il ; sachez de votre père
Comme il faut supporter la fortune contraire,
Et braver ses dangers, et vaincre ses rigueurs.
D'autres vous apprendront à goûter ses faveurs :
Pour le bonheur toujours il est assez de maîtres.
Mon fils, dans tous les temps regardez vos ancêtres.
Que votre père Énée, et que votre oncle Hector
Au chemin de l'honneur vous animent encor ! » (14)

Hors des portes du camp, à ces mots, il s'élance,
Balançant dans sa main son effroyable lance.
Par Anthée et Ménesthe il est soudain suivi ;
Les Troyens sur ses pas se portent à l'envi.
Les champs ont disparu sous les flots de poussière
Et les pieds des soldats ont ébranlé la terre.
Turnus, du haut d'un tertre, aperçoit l'ennemi ;
Sa troupe aussi le voit, et de crainte a frémi.
Juturne, à cet aspect, cette Nymphe guerrière
Se trouble plus encore, et s'enfuit la première.
Dans la plaine aussitôt, plus prompt qu'un tourbillon,
Énée a déployé son épais bataillon.
Tel on voit sur les mers un horrible nuage
Se former, s'épaissir, se porter au rivage,
Présageant tous les maux qu'il renferme en ses flancs,
Les laboureurs d'effroi le regardent tremblants.
«Malheureux ! c'en est fait : les airs sont en révolte :
Il va tout ravager, les fruits et la récolte. »
Son cours est précédé des vents impétueux
Qui poussent sur les bords les flots tumultueux.
C'est ainsi qu'entraînant son armée effrayante,
Le Troyen répandait la mort et l'épouvante.
On a serré les rangs : le choc a commencé.
Du glaive de Tymbrée Osiris est percé,
Achate d'Épulon a fait sauter la tête,
La lance de Ménesthe ouvre le flanc d'Arcète,
Le valeureux Ufens tombe aux pieds de Gyas.
Tolumnius lui-même a trouvé le trépas,
Lui dont le trait lancé, dans son aveugle rage,
Provoqua les horreurs de ce nouvel orage.
Les Volsques, les Latins poussent des cris affreux
Et, fuyant à leur tour, montrent leurs dos poudreux.
Le Héros d'Ilion, et généreux et brave,
Dédaigne d'immoler, de sa parole esclave, (15)
Ceux qui l'osent de loin assaillir de leurs dards
Et ceux qui tiennent ferme, et surtout les fuyards.
Il n'en veut qu'à Turnus, son rival infidèle :
Il ne cherche que lui ; c'est lui seul qu'il appelle.

Juturne, qu'en sa fougue Énée intimidait,
Saute au char de Turnus : Métisque le guidait.
La Nymphe au bras viril l'en précipite et chasse,
Prend les rênes soudain, et se met à sa place.
Reproduisant les traits, la voix de l'écuyer,
Elle offre à tous les yeux Métisque tout entier.
Comme on voit au printemps la rapide hirondelle,
Pour nourrir en son nid sa famille nouvelle,
Poursuivre en l'air sa proie, et des palais des grands
Parcourir avec bruit tous les lieux différents,
Et les immenses cours, et les nombreux portiques,
Et raser d'un bassin les ondes domestiques,
Dans les rangs ennemis, de ses coursiers ailés
Juturne guide ainsi les élans redoublés,
Et, faisant prendre au char mainte route contraire,
De son rival toujours elle écarte son frère,
Et le montre partout, fier et victorieux.
Énée est sur sa trace ; il le poursuit des yeux,
Le cherche en ses détours ; à haute voix l'appelle.
Sitôt qu'il l'aperçoit, soudain à tire d'aile
Il s'élance à travers les bataillons rompus.
Mais, hélas ! il s'épuise en efforts superflus.
Juturne chaque fois se détourne et l'évite,
Et de vitesse encor redouble dans sa fuite.
Que fera le héros ? le désespoir l'aigrit :
Mille projets divers roulent dans son esprit.

De deux traits qu'il portait, d'une main forcenée,
L'impétueux Messape en lance un contre Énée :
Du succès de ce coup il se croyait certain.
Mais le Troyen le juge, et s'incline soudain ;
Et, le genou ployé, couvert de son égide,
Laisse passer le dard qui, dans son cours rapide,
Rencontrant le cimier du magnifique armet,
De la brillante aigrette emporte le sommet.
Cette attaque, ce trait, le soin de sa défense,
Tout l'excite à combattre, et pousse à la vengeance.
Voyant que de Turnus qui ne l'écoute point
Le char toujours s'éloigne et ne peut être joint,
Il prend et les autels garants de sa parole,
Et les Dieux à témoin du traité qu'on viole. (16)
Puis, se livrant enfin à sa juste fureur,
Il frappe ; il remplit tout de carnage et d'horreur ;
Il n'épargne plus rien : son bras est invincible,
Et ses succès encor le rendent plus terrible.

Quel Dieu dans ce moment inspirera mes vers,
Pour peindre tant d'exploits, tant de combats divers,
Tant de chefs immolés dans la plaine sanglante,
Par le Héros de Troie et celui de Laurente ?
Pourquoi s'égorgeaient-ils ces peuples qu'à jamais
Devait, grand Jupiter, unir l'aimable paix ?
Énée, en ce moment, d'un coup de javeline,
Du Rutule Sucron va frapper la poitrine :
Pénétrant son rempart, le fer prompt et vainqueur
Entre les côtes glisse, et se plonge en son cœur.
Cet exploit des Troyens ranime le courage.
Leur chef encor poursuit. Le valeureux Céthage,
Talos et Tanaïs l'attaquent à la fois :
Le Héros leur fait face, et les perce tous trois,
Et bientôt, d'un revers, à leur sort associe
Onitès né dans Thèbes et fils de Péridie. (17)
Turnus à Troie ailleurs n'était pas moins fatal.
Amique s'était vu renverser de cheval :
Le roi, sautant du char, court à pied le combattre ;
Déjà son bras vainqueur était près de l'abattre,
Son frère Diorès volait à son secours :
D'un javelot Turnus l'arrête, et pour toujours.
Puis, terrassant Amique, il a tranché sa tête,
Celle aussi de son frère ; et, fier de sa conquête,
Les portant à son char sanglantes toutes deux,
Y suspend ce trophée effroyable, hideux.
Son glaive immole encor deux frères de Lycie,
Et des champs d'Apollon portés en Hespérie, (18)
Et le jeune Ménète, ennemi des combats.
La guerre, malgré lui, l'entraînait au trépas :
Aux bords du lac de Lerne, autrefois l'Arcadie (19)
A la pêche le vit borner son industrie.
Pauvre et simple, il fuyait les grands qu'il ignorait.
Son père était fermier du champ qu'il labourait.
Par deux côtés divers, tel un double incendie
Au sein d'une forêt s'étend avec furie,
Tels deux larges torrents, poussés du haut des monts,
Précipitent leurs flots à travers les vallons,
Traînant, ravageant tout dans leur fougueux passage,
Tels Énée et Turnus échauffent le carnage,
Bouillonnent de fureur, et portent le trépas.
D'invincibles guerriers sont foulés sous leurs pas :
Et d'un semblable effort leurs bras infatigables
Partout multipliaient leurs coups épouvantables.

Énée à Murranus lance un énorme roc :
Il l'atteint, et l'abat de son terrible choc.
Digne ami de Turnus, plus que de sa vaillance,
Murranus était fier de sa haute naissance.
Il tombe de son char, ce guerrier orgueilleux,
Qui sans cesse prônait les noms de ses aïeux
Et tous les rois Latins, fondateurs de sa race.
Sous le timon il roule, aux rênes s'embarrasse ;
Et ses coursiers ardents, de sa chute effrayés,
Méconnaissant leur chef, l'écrasent sous leurs pieds.
Vous aussi, pour les Dieux plein d'un amour si tendre,
Vous succombez, Cupence : ils n'ont su vous défendre.
Au fer tranchant d'Énée ils offrent votre sein
Qu'un épais bouclier couvre et protège en vain.
Turnus vole au devant d'Hyllus qui le menace,
Et qui l'ose insulter en son aveugle audace.
Il lui darde un long trait, droit à son casque d'or :
Vers les tempes le fer perce, pénètre encor,
Et, toujours s'enfonçant, dans le cerveau demeure.
Le malheureux, hélas ! tombe, expirant sur l'heure.
Ô des Grecs le plus brave, ô Crétheus, votre bras
Faiblit contre Turnus, et ne vous sauve pas !
Du Latium aussi vous mordez la poussière,
Éole, et votre corps s'y prolonge sur terre.
Du trône de Priam ce destructeur fougueux,
Achille, et tous les Grecs sous leurs coups furieux
N'avaient pu vous abattre : ici de votre vie
Le Sort marquant la fin, vous fixe en Hespérie.
Vous aviez dans Lyrnesse un superbe palais,
Un autre sur l'Ida qu'ombragent ses forêts :
Aux plaines de Laurente une tombe funeste (20)
Est votre seul domaine et tout ce qui vous reste.
À la charge on revient alors de tous côtés :
Et Toscans et Latins, l'un vers l'autre emportés,
Et le fougueux Messape, et le bouillant Séreste,
Et le brave Asilas, et l'illustre Ménesthe,
Et des Arcadiens les escadrons légers,
Et les Troyens ardents à voler aux dangers.
On se joint ; on se mêle ; on s'attaque avec rage :
Et le combat devient un immense carnage.

Ce théâtre sanglant de la belle Cypris
Fixait l'œil inquiet : elle inspire à son fils
D'attaquer à l'instant la ville de Laurente,
Et d'y porter soudain le trouble et l'épouvante.
Sur le champ de bataille il jette ses regards :
Il aperçoit Turnus au loin, et les remparts
Paisibles, affranchis des horreurs de la guerre,
Impunément offrir un calme solitaire.
L'espoir d'un grand succès rend ses vœux plus bouillants.
Il appelle aussitôt ses chefs les plus vaillants,
Ménesthe, Ilionée, et Gyas et Sergeste,
Et son fidèle Achate, et Cléanthe et Séreste ;
Et, du sommet d'un tertre, entouré de guerriers
Qui levaient et leur lance et leurs grands boucliers :
« Que mon ordre, dit-il, sans délai s'exécute !
Que rien ne vous arrête, et rien ne vous rebute !
Il s'agit d'étouffer la guerre en son foyer.
Si le roi Latinus, prompt à s'humilier,
Ne vient demander grâce et sur le champ se rendre,
Je renverse sa ville et la réduis en cendre.
Hâtons-nous d'y marcher, les brandons à la main.
Que l'on me suive, amis ! voilà notre chemin.
Attendrai-je qu'il plaise à Turnus de se battre ?
Lorsqu'il sera vaincu, faudra-t-il le combattre ?
La Discorde en ce lieu trouve son arsenal :
Guerriers, dans sa racine il faut couper le mal.
Armons-nous de flambeaux, et, brûlants de courage,
Réclamons des traités la foi que l'on outrage. »

Il dit. Et dans leurs rangs tous les soldats serrés
Se portent vers Laurente en bataillons quarrés.
On se charge à l'envi de brandons et d'échelles.
Déjà l'on a surpris, frappé les sentinelles
Et, parvenus bientôt jusqu'au pied des remparts,
Les airs sont obscurcis d'une grêle de dards.
Énée alors s'avance en face des murailles.
Il atteste les Dieux, qu'on le force aux batailles. (28)
Il somme Latinus, l'accuse à haute voix
D'avoir traîtreusement rompu la paix deux fois.
Entre les habitants la Discorde se mêle :
Un grand nombre criant, s'agitant pêle-mêle,
Voudrait ouvrir la ville, et, dans son juste effroi,
Au plus haut des remparts, même entraîne le roi ;
D'autres, avec ardeur s'armant pour se défendre,
Sont résolus plutôt à périr qu'à se rendre.
Ainsi, lorsqu'un berger, découvrant un essaim
Qu'une roche entr'ouverte enferme dans son sein,
De fumée a rempli le bourdonnant empire,
L'alarme est générale en tout le camp de cire ;
Un bruit sourd retentit : l'insupportable odeur
Pénètre du rocher la sombre profondeur ;
Chaque abeille, en grondant, se dispose à la fuite,
Ou dans son noir courroux à combattre s'excite.

Mais un événement sinistre, plein d'horreur,
Achève de combler la ville de terreur :
Du haut de son palais, la malheureuse reine
Aperçoit les Troyens seuls maîtres de la plaine.
Elle les voit soudain investir les remparts,
Pour monter à l'assaut, courir de toutes parts,
Et, lançant jusqu'aux toits et le fer et la flamme,
À Laurente apporter le destin de Pergame.
Ni Volsque, ni Latin ne s'offre à ses regards,
Ni Turnus : elle cherche en vain ses étendards.
La mort de ce Héros lui paraît assurée.
Sa raison fuit : d'effroi, de douleur égarée,
Déchirant ses habits, ne se connaissant plus,
Dans l'excès du délite, elle appelle Turnus…
Turnus ne répond point… « Je suis, s'écria-t-elle,
Je suis de tant de maux la cause criminelle. »
Son désespoir alors, pour terminer ses jours,
D'un lacet trop fatal emprunte le secours. (22)
Au bruit de son trépas, sa cour est en alarmes :
On n'entend que des cris ; on ne voit que des larmes.
Tout gémit : le palais, la ville et les remparts.
Lavinie, arrachant ses blonds cheveux épars,
Flétrit son teint de rose et meurtrit son visage.
Ses femmes à l'entour, de douleur et de rage,
Poussent des hurlements, se déchirent le sein.
Latinus, accablé de ce malheur soudain
Redoutant pour sa ville une ruine entière,
Couvre ses cheveux blancs de cendre et de poussière,
Met en lambeaux encor ses vêtemens royaux,
Et profère, en pleurant, ces lamentables mots :
« Que n'ai-je de ma fille, hélas ! illustre Énée,
À votre sort plus tôt uni la destinée ! » (23)

Dans le champ de bataille, au loin, l'ardent Turnus
Poursuivait cependant les ennemis vaincus ;
Moins pressés toutefois sur la sanglante arène,
Ses chevaux modéraient l'ardeur qui les entraîne.
Un bruit sourd et confus le frappe en cet instant.
Il écoute : et bientôt il distingue, il entend
De longs cris de terreur qui partaient de Laurente.
« Qui peut ainsi causer ce deuil, cette épouvante ?
Malheureux ! cria-t-il. Oui, tout est en rumeur :
De toutes parts s'élève une vaste clameur. »
De ses coursiers soudain tirant à soi la bride,
Il arrête son char en sa course rapide.
Sa sœur qui, sous les traits de Métisque, toujours
Tient les rênes au prince adresse ce discours :
« Général, c'est ici que nous attend la gloire.
Poursuivons ce chemin tracé par la victoire.
L'Olympe marque ici le champ de nos lauriers :
Pour défendre Laurente, il est d'autres guerriers.
Laissons-les, s'il le faut, succomber sous Énée :
Des Troyens en ces lieux auront leur destinée.
Multipliez leurs morts par vos illustres coups
Et du combat aussi l'honneur sera pour vous.

– Ma sœur, reprit Turnus, je vous ai reconnue
Dès l'instant que la paix par votre art fut rompue ;
À mes regards en vain vous croiriez vous cacher.
De l'Olympe ici-bas que venez-vous chercher ?
Venez-vous de Turnus voir la perte funeste ?
Car enfin, que tenter, et quel espoir me reste ?
J'ai vu de mes amis le plus cher à mon cœur,
Murranus, abattu par un cruel vainqueur :
Il m'appelait, hélas ! d'une voix lamentable,
Et je n'ai point vengé sa blessure effroyable !
Ufens est mort aussi : brave Ufens, quel bonheur !
Tu n'es pas le témoin de notre déshonneur.
Mais j'ai pu, quel sujet et de honte et de larmes,
Laisser aux ennemis et ton corps et tes armes !
Et ces murs tomberaient sans être défendus !
Cette infamie encor manquerait à Turnus.
Combien tu jouirais, Drancès, à me confondre !
Tes reproches pourraient m'atteindre : et qu'y répondre ?
Je tournerais le dos, et l'on me verrait fuir !
Est-ce un malheur si grand, ma sœur, que de mourir ?
Puisque les Dieux du Ciel me sont inexorables,
Dieux des Enfers du moins soyez-moi favorables.
Vous ne me verrez point flétri d'un trait honteux
Et j'irai vous trouver, digne de mes aïeux. »

Ainsi parle Turnus. Il achevait à peine,
Il aperçoit Sagès accourant dans la plaine,
Monté sur un coursier, d'écume blanchissant
Et, d'une flèche atteint, son visage est en sang.
Au-devant de son char le guerrier va se rendre.
« Nous n'avons plus que vous, ô Roi, pour nous défendre :
Des Latins sur vous seul tout l'espoir est tourné.
Turnus, prenez pitié d'un peuple infortuné :
Laurente des Troyens va devenir la proie ;
Énée en ce moment l'écrase et la foudroie.
Les brandons allumés volent jusqu'à nos toits.
Latinus tout tremblant, incertain sur le choix,
Ne sait plus quel guerrier préférer pour son gendre,
Ni quels secours il doit en sa disgrâce attendre.
Ce n'est pas tout encore : ô comble de malheur !
Fuyant le jour, hélas ! Amate en sa douleur,
Amate, qui pour vous portait un cœur de mère,
A, de sa propre main, terminé sa carrière. (24)
L'intrépide Messape et le brave Atinas
Devant nos portes seuls, de l'effort de leurs bras
Soutiennent tout le poids de l'armée ennemie,
Autour d'eux entassée, et menaçant leur vie.
D'une forêt de fer nos murs sont entourés
Et vous guidez au loin vos coursiers égarés ! »

En apprenant de maux cette suite accablante,
Turnus reste l'œil fixe, et muet d'épouvante.
L'honneur, le désespoir, la honte, la douleur,
Et l'amour aux abois bouillonnent dans son cœur.
Lorsqu'il fut moins troublé par ce terrible orage,
Il tourne vers les murs des yeux ardents de rage.
Il voit de tous côtés que les feux dévorants,
Dans les airs agités, s'élèvent en torrents.
Il aperçoit surtout une tour enflammée,
Qui noircissait les cieux d'une épaisse fumée ;
Lui-même en bois naguère il l'avait fait bâtir,
Et de roulants essieux en sa base garnir ;
De là jusqu'au sommet on comptait maint étage.
Tout paraissait brûler : et c'était son ouvrage.
« Cessez de m'arrêter, cria-t-il : c'en est fait,
Ma sœur. Le Sort triomphe : il sera satisfait.
Allons où des grands Dieux la volonté m'appelle.
Il faut suivre en son cours la Fortune cruelle :
Allons combattre Énée, et, s'il le faut, mourir.
Je suis prêt à tout faire, et prêt à tout souffrir.
Vous ne me verrez pas, ô ma sœur, davantage
Déshonorer mon nom, et flétrir mon courage.
Je ne veux qu'une grâce : en ce moment d'horreur,
Laissez-moi me livrer à toute ma fureur. »

Il dit : et de son char il saute à l'instant même,
Laissant Juturne en proie à sa douleur extrême.
Il s'élance à travers les glaives et les traits,
Et fend d'un grand effort les bataillons épais.
Tel, poussé par les vents, la pluie et les orages,
Ou miné lentement par le torrent des âges,
Avec un long fracas, de sa base entraîné,
Un énorme rocher, enfin déraciné,
Tombe, précipité d'une haute montagne.
Il bondit : la ruine en ses bonds l'accompagne.
Il écrase, il emporte étables et troupeaux,
Habitants et maisons, et forêts et hameaux.
Sur l'ennemi rompu tel fondant avec rage,
Vers la ville Turnus se frayait un passage.
Le sang, autour des murs, ruisselait à grands flots
Et l'air y frémissait du bruit des javelots.
Le Monarque, arrivé dans ce champ de furie,
Fait signe de la main ; à haute voix s'écrie :
« Suspendez tous vos coups ; arrêtez, arrêtez,
Rutules et Latins : j'accomplis les traités.
C'est à moi de combattre et d'exposer ma vie :
Il est juste pour vous que je me sacrifie. »
On s'écarte ; on recule ; on se range, à ces mots,
Et l'on ouvre un champ libre au combat des héros.

Au seul nom de Turnus, le chef vaillant de Troie
Vole, accourt, rayonnant et bondissant de joie.
Jaloux de rencontrer son rival au plus tôt,
Il abandonne tout, et la ville et l'assaut ;
Et, frappant son armure en sa marche terrible,
Il imite la foudre, avec son bruit horrible.
C'est ainsi que l'Eryx, l'Apennin et l'Athos,
Majestueusement élevés sur les flots,
Balançant les forêts de leurs cimes chenues,
Portent leurs fronts altiers et blanchis dans les nues.
Troyens, Latins, sur lui tournent tous leurs regards,
Et les soldats nombreux qui gardaient les remparts,
Et ceux qui, vers le pied des murailles croulantes,
Dirigeaient des béliers les secousses bruyantes.
Chacun a rejeté ses armes sur son dos.
Latinus, en tremblant, voit ces deux grands rivaux
Nés si loin l'un de l'autre, aux plaines d'Ausonie
Les glaives à la main, s'arracher Lavinie.

Dans le champ de bataille, ouvert et spacieux,
Les nobles concurrents, qui s'immolent des yeux,
Se provoquent d'abord par deux traits homicides.
Puis, fondant l'un sur l'autre, aussi prompts et rapides,
Ils se heurtent soudain de leurs grands boucliers,
Comme deux pans de murs battus par des béliers.
La terre au loin frémit ; les armures frappées
Retentissent des coups des ardentes épées.
Ce que peut et la force et le courage et l'art,
Tout est mis en usage ; et même le hasard.
Tels sur le mont Gargan, qui de pins se hérisse, (25)
Deux énormes taureaux, épris d'une génisse,
De haine, de fureur l'un vers l'autre emportés,
Joignent leurs vastes fronts, horriblement heurtés.
Muettes de terreur, leurs fidèles amantes
Attendent tristement, inquiètes, tremblantes,
Qui d'entre eux deviendra, triomphateur nouveau,
Le roi de la forêt et le chef du troupeau.
Tous les pâtres ont fui. De leurs cornes terribles
Les rivaux acharnés, et toujours invincibles,
Se frappent sans relâche, à grands coups répétés ;
Leurs épaules, leurs cous sont tout ensanglantés ;
De leurs mugissements les forêts retentissent,
La terre est ébranlée, et les arbres frémissent.
Tels de taille et d'estoc les deux vaillants guerriers
Se chargent à l'envi, choquent leurs boucliers
Et remplissent les airs d'un bruit épouvantable.

Cependant Jupiter, d'une main équitable,
De ces fiers combattants pèse alors le destin
Et remarque où la Mort fait pencher le bassin.
Turnus a cru saisir un instant favorable
Et, se haussant en l'air, de son glaive effroyable,
À plomb sur son rival décharge la fureur.
Du côté des Troyens, un grand cri de terreur
Aussitôt vers les cieux, à cet aspect, se lance.
Puis succède soudain le plus morne silence.
Chaque armée inquiète attend l'événement.
Mais l'infidèle épée éclate en ce moment,
Se brise, et de Turnus a trahi l'espérance.
La fuite s'offre seule, hélas ! pour sa défense.
Privé d'armes, que faire ? il ne reste en son bras
Qu'une vaine poignée, et qu'il ne connaît pas.

Dans le trouble qui fit recommencer la guerre,
Lorsque son char ailé rentra dans la carrière,
On assure en effet que le fougueux Turnus
Négligea de s'armer du glaive de Daunus,
De ce glaive céleste ; et que sa main trompée
De Métisque, à la place, avait saisi l'épée.
Tant qu'il n'eut à frapper que des Troyens obscurs
Fuyant devant ses pas, tous ses coups étaient sûrs :
Rien ne put résister à la tranchante lame.
Mais lorsque, s'attaquant au héros de Pergame,
Elle fut opposée aux armes de Vulcain,
Et l'ouvrage mortel à l'ouvrage divin,
Le métal impuissant, plus faible que l'argile,
Se brisa dans le choc, comme un glaçon fragile,
Et le sol fut jonché de ses nombreux morceaux.
Turnus, forcé de fuir et de tourner le dos,
Plus léger que les vents, s'échappe dans la plaine,
Fait cent tours et détours sur la fatale arène.
Mais il est arrêté, cerné de toutes parts,
Ici par un marais et là par les remparts,
Ailleurs par les Troyens dont la file se presse.

Énée à sa poursuite avec ardeur s'empresse.
Bien qu'il soit retardé par sa blessure encor,
Il le suit pas à pas, et d'un rapide essor.
C'est ainsi que l'on voit un fort limier d'Ombrie
Lancer, en aboyant, un grand cerf d'Étrurie,
Que renferment captif, au milieu des forêts
Tantôt un large fleuve, et tantôt de longs rets.
Partout du fugitif la course est suspendue,
Par la rive escarpée ou la toile tendue.
Il multiplie alors ses ruses, ses détours,
Et dans l'espace étroit trace mille contours.
L'intrépide limier redouble de vitesse,
Sans relâche le suit, et le serre, et le presse ;
Il le joint ; il l'atteint ; et, pour saisir sa chair,
Sa gueule ardente s'ouvre : il n'a frappé que l'air ;
Et, fermée avec bruit, sa mâchoire peu sûre
Sent échapper sa proie en sa vaine morsure.
Les airs de cris nouveaux soudain sont ébranlés,
Et les échos voisins les ont encor doublés.
De ce tonnerre affreux les monts, les forêts grondent
Et les cieux frémissants, à leur tour, y répondent.

Dans sa fuite rapide, et par leurs noms divers
Turnus apostrophant ses amis les plus chers :
« De grâce, donnez-moi ma véritable épée :
– La mienne en votre sang d'abord sera trempée,
Crie Énée en fureur : si l'on ose approcher,
Je renverse la ville, et j'en fais un bûcher ! » (26)
Et, malgré sa blessure, il poursuivait sa course.
Le Rutule n'avait que ses pieds pour ressource.
Cinq fois, de la carrière ils avaient fait le tour,
Et, cinq fois, sur leurs pas un semblable retour.
L'un a pour aiguillon l'empire et Lavinie ;
Pour l'autre, il ne s'agit de rien moins que la vie.

Au milieu de l'arène, un olivier sacré
Était depuis longtemps à Faune consacré ;
Révéré des marins, souvent à son branchage
Ils suspendaient les vœux promis pendant l'orage.
Mais les Troyens l'avaient, sans égard ni pitié,
Pour dégager la plaine, abattu par le pied.
Du héros par hasard la prompte javeline
S'était profondément fixée en sa racine.
Ne pouvant à la course atteindre son rival,
Il voudrait l'arrêter avec un trait fatal :
S'étant donc approché de la souche sacrée
Il tâche d'arracher l'arme au bois resserrée.
À cet aspect, Turnus encor plus alarmé :
« Ah ! retiens bien ce fer en ton sein renfermé,
Arbre saint, cria-t-il ; et toi, paisible terre,
Qu'ont profané les coups du Troyen adultère,
Et toi, Faune, en tout temps honoré de mes vœux,
Vous tous, prenez pitié d'un guerrier malheureux. »

Ils n'ont pas entendu vainement ses prières :
Énée à ses désirs les trouve tous contraires.
Tous ses efforts sont vains pour enlever le dard.
Tandis qu'il lutte ainsi, profitant du retard,
Juturne, déguisée en la forme ordinaire,
De sa fidèle épée arme la main d'un frère.
L'audace de la Nymphe a révolté Cypris :
Elle arrache le trait, et le donne à son fils,
Et, s'éloignant soudain, laisse entrevoir ses charmes. (27)
Forts d'un nouveau courage et de nouvelles armes,
Les guerriers, haletants et couverts de sueur,
Marchent l'un contre l'autre avec plus de fureur :
Turnus, l'épée en main, respirant la vengeance,
Et dans son glaive seul mettant son espérance ;
Énée, attendant tout des Dieux, non du hasard, (28)
Le bras levé dans l'air, et brandissant son dard.

Sur un nuage assise, à Turnus favorable,
Junon considérait ce combat mémorable.
Le Roi des cieux l'aborde et lui parle en ces mots :
« Ne mettrez-vous jamais un terme à tant de maux ?
Que prétendez-vous faire, et quel espoir vous reste
Et pourquoi prolonger une guerre funeste ?
Déesse, vous savez que le fils de Cypris
Parmi nous dans l'Olympe, un jour, doit être admis.
Vous-même en convenez, et le Sort le décide.
Pourquoi donc vous morfondre en ce nuage humide ?
Convenait-il qu'un Dieu qu'attendent les autels
Fût blessé dans ce jour de la main des mortels ?
Cette épée à Turnus devait-on la remettre ?
Juturne eût-elle osé, sans vous, se le permettre ?
D'enhardir les vaincus cessez donc désormais ;
Rendez vous à mes vœux et concluons la paix.
Ne vous tourmentez plus d'inquiétudes vaines :
Ouvrez-moi votre cœur, et dites-moi vos peines.
Les temps sont arrivés, et tout va s'accomplir :
Énée au Latium doit enfin s'établir.
Vous l'avez poursuivi sur l'onde et sur la terre ;
Vous avez suscité la plus terrible guerre ;
Vous avez, remplissant de deuil tout ce palais,
Aux myrtes de l'Hymen joint les tristes cyprès.
C'en est trop : à présent gardez-vous de rien faire. »

Ainsi parle d'abord le Maître du tonnerre.
Junon, d'un air soumis, lui répond : « Ô grand Roi,
J'ai quitté cette terre et Turnus, malgré moi ;
De votre volonté l'intime connaissance
M'en a fait une loi : voyez ma déférence.
Serais-je sans cela, sur un nuage au loin,
D'une scène cruelle inutile témoin ?
Vous me verriez ardente, au milieu des armées,
Poursuivre des Troyens les bandes alarmées.
À Juturne par moi le conseil fut donné
De voler au secours d'un frère infortuné :
Je l'avoue ; et j'ai dû, pour lui sauver la vie,
Autoriser à tout une sœur attendrie ;
Mais non pas cependant jusqu'à lancer des traits, (29)
J'en jure par le Styx, par ce fangeux marais ;
Et j'en fais le serment, redoutable aux Dieux même.
Mais, pour mieux obéir à votre ordre suprême,
Je me retire, et vais, abandonnant ces lieux,
Détourner mes regards d'un combat odieux.
Je réclame pourtant une grâce et l'espère :
Aux arrêts du Destin elle n'est point contraire.
Pour l'honneur, cher époux, du Latium puissant,
Et de ses rois fameux, issus de votre sang
Quand la paix (hé bien soit) et l'heureux hyménée
Uniront les Latins et les soldats d'Énée,
N'allez pas ordonner que les Ausoniens,
Perdant leur gloire antique et devenus Troyens,
Changent de vêtements, de nom et de langage. (30)
Puisse le Latium subsister d'âge en âge !
Puissions-nous voir longtemps régner les rois Albains
Et la valeur Latine illustrer les Romains !
Troie a péri : son nom doit périr avec elle.

– Quoi ! fille de Saturne, épouse et sœur fidèle,
Reprit, en souriant, le grand Maître des Dieux,
Nourrirez-vous toujours ces transports furieux ?
Quittez un vain courroux : je me rends et je cède ;
A vos vœux Jupiter avec plaisir accède.
Les Latins garderont les mœurs de leurs aïeux,
Et leur langue, et leur nom. Confondus avec eux,
Les Troyens vont se perdre en cette illustre race
Qui, rivale des Dieux, en gloire les efface.
De son culte sacré, de sa religion
Je tracerai les rits ; et nulle nation
N'aura, dans son amour, plus pieuse et fidèle
À vos autels jamais apporté plus de zèle. » (31)
Ce mot porte en son cœur un calme officieux :
Elle sort du nuage, et rentre dans les cieux.

Lorsqu'il fut resté seul, méditant dans sa tête,
Jupiter cependant à ce projet s'arrête,
Pour ôter à Turnus le secours de sa sœur. (32)
Un couple noir au ciel inspire aussi l'horreur ;
Quand la Terre enfanta la Mégère infernale,
Il naquit à la fois dans la couche fatale.
Ces monstres ont aussi pour cheveux des serpents,
Et des ailes encor plus promptes que les vents.
Lorsqu'il veut envoyer sur la coupable terre
De terribles fléaux ou la sanglante Guerre,
Ou l'avide Famine, ou la pâle Terreur,
Ou la Peste livide, et la sombre Fureur,
Jupiter trouve en eux de fidèles ministres,
Ardents exécuteurs de ses ordres sinistres.
Sur les marches du trône, ou le seuil du palais,
De garde constamment, on les voit toujours prêts.
Pour porter à Juturne un présage funeste,
Il dépêche l'un deux. L'Euménide céleste
Prend son vol ; et, dans l'air traçant un noir sillon,
Aux champs du Latium arrive en tourbillon.
Du Parthe et du Crétois la flèche est moins rapide
Quand partie, en sifflant, de leur arc homicide,
Ele fend sous les cieux les ombres de la Nuit,
Apportant les poisons dont son fer est enduit.
Ainsi le monstre ailé se porte sur la terre.

À l'aspect des deux camps, cette sœur de Mégère
Se transforme soudain en un de ces oiseaux,
Amis des toits déserts, des lugubres tombeaux,
Qui, chantant sur le soir, au milieu des ténèbres,
Attristent les humains de leurs accents funèbres.
Devant Turnus, devant le malheureux guerrier,
De ses ailes cent fois choquant son bouclier
Et de son aigre cri tourmentant son oreille,
Sans jamais interrompre une attaque pareille
Elle vole et revole, et ne se lasse pas.
Le héros par ses coups sent engourdir son bras ;
Sa langue s'est glacée, et ses membres frémissent :
Il chancelle ; en son front ses cheveux se hérissent. (33)
Reconnaissant bientôt l'horrible Déité,
Juturne au désespoir, et d'un bras agité,
A frappé sa poitrine, et meurtri son visage,
Et dans sa chevelure apporté le ravage.
« À présent, cher Turnus, pour toi que puis-je, hélas !
Malheureuse ! et comment t'arracher au trépas ?
Que faire ? et qu'opposer à ces monstres horribles ?
Cessez de m'effrayer ; cessez, oiseaux terribles, (34)
De vos ailes Juturne a reconnu les coups,
Et leur son meurtrier qui nous fait trembler tous.
Ah ! laissez-moi, vous dis-je ; au grand Maître céleste
Je cède, et j'obéis à son ordre funeste.
J'abandonne l'arène et l'armée en ce jour.
Gardait-il un tel prix, l'ingrat, à mon amour ?
De l'immortalité pourquoi m'a-t-il douée ?
Que ne puis-je au Tartare être encor dévouée ?
Je finirais du moins mes douloureux transports,
Et je pourrais, Turnus, te suivre chez les morts.
Quoi ! je suis immortelle ! Est-il sans toi, mon frère,
Quelque bien que j'envie, et qui puisse me plaire ?
Terre, ouvre sous mes pas un gouffre en ta bonté :
Saisis-toi ; sauve-moi de ma divinité. »
De son voile d'azur, en sa douleur profonde,
La Nymphe alors se couvre, et se plonge dans l'onde.

Énée, en avançant, agitait dans sa main
Son javelot énorme, et tel qu'un grand sapin.
Il marche à son rival ; et, toujours plus farouche,
Ce discours menaçant échappe de sa bouche :
« Qui t'arrête, Turnus ? Tu balances encor !
Ah ! voudrais-tu, pour fuir, prendre un nouvel essor ?
Est-ce à la course ici que nous devons nous battre ?
C'est de près qu'il nous faut escrimer et combattre.
Au surplus reste ou fuis ; mets en jeu tout ton art ;
Use de tous ressorts : ta perte est dans ce dard.
Ou courageux, ou lâche, il ne m'importe guère.
À mon bras, à mes coups, rien ne peut te soustraire.
Dans l'air il te faudrait disparaître soudain,
Ou, plongé sous la terre, y rester en son sein. »

Turnus branlant la tête : « Ennemi plein d'audace,
Crois-tu m'épouvanter par ta vaine menace ?
Crois-tu-que je redoute et ton bras et tes coups ?
Je crains Jupiter seul et les Dieux en courroux. »
Il aperçoit alors, mais à peu de distance,
Une borne de pierre, antique, énorme, immense.
Douze hommes de nos jours, et des plus vigoureux
Auraient en vain tenté de la charger entre eux.
Il court ; il la saisit, il l'arrache, et la lance.
Mais elle obéit mal à sa main qui balance.
Il ne reconnaît plus son ancienne vigueur :
Ses membres sont atteints d'une froide langueur.
Aussi, trop faiblement dans des airs entraînée,
La roche en chemin tombe, avant d'atteindre Énée.
Ainsi pendant la nuit de sommeil accablés,
Nous faisons, pour courir, des efforts redoublés.
C'est en vain : nous restons épuisés de fatigue ;
Tout, pour nous arrêter, nous oppose une digue.
Tous nos membres perclus nous manquent à la fois ;
Dans notre bouche ouverte expire notre voix,
Turnus de son courage attend-il un miracle ?
La cruelle Furie y met soudain obstacle.
De mille mouvements son cœur est agité :
De ses tristes regards il cherche la cité.
Le trait qui le menace et le trouble et l'arrête,
Il le voit, en tremblant, dirigé sur sa tête.
Dans ce moment fatal, que faire ? De ses yeux
Il semble à son armée adresser des adieux.
Et sa sœur et son char ont fui de la carrière ;
Il ne peut avancer ni tourner en arrière.

Tandis qu'il reste ainsi de stupeur hésitant,
Son terrible rival, à loisir l'ajustant,
De toute sa hauteur, et d'un bras formidable,
Fait voler dans les airs son dard épouvantable.
Le trait de la Baliste est moins rapide et fort,
Et la foudre en éclats part avec moins d'effort.
Comme un noir tourbillon, l'horrible javeline
Fend l'espace, apportant la mort et la ruine.
Les sept lames d'airain de l'épais bouclier
Ne peuvent l'arrêter : la cuirasse d'acier
Dans son bord est percée ; et le fer homicide
A traversé la cuisse, en sa course rapide.
Turnus est renversé par la force du coup.
Il tombe. À cet aspect, les Rutules, debout,
Poussent un cri d'effroi : les monts en retentissent,
Et les vastes forêts de leur douleur mugissent.

Vers son rival alors Turnus humilié,
Et d'un bras suppliant implorant sa pitié,
« Fils de Vénus, dit-il, vous avez la victoire
Et le premier je rends hommage à votre gloire.
Vous pouvez en ce jour me donner le trépas.
Usez de tous vos droits : je ne m'en plaindrai pas.
Si vous voulez pourtant d'un père accablé d'âge
(Voyez d'Anchise en lui la respectable image)
Sauver les tristes jours, épargner la douleur…
C'est vous en dire assez… je parle à votre cœur…
Pardonnez à Daunus ; pardonnez à mon père. (35)
Mais si vous préférez de m'ôter la lumière,
Daignez lui rendre au moins mon corps inanimé.
Vous êtes mon vainqueur, et je l'ai proclamé.
Les Volsques, les Latins, mon armée et Laurente
M'ont vu tendre à vos pieds une main suppliante.
Que vous faut-il de plus ?… Lavinie est à vous.
Eh ! n'allez pas plus loin porter votre courroux ! »
Du vainqueur, par ces mots, l'âme est soudain frappée.
Il s'arrête ; il regarde ; il retient son épée.
Son cœur de plus en plus s'attendrissait encor.
Tout à coup à ses yeux brille un baudrier d'or,
Où l'art de son travail mit l'empreinte savante.
Énée a reconnu la dépouille éclatante :
C'est celle d'un ami ; c'est celle de Pallas
Qu'immola de Turnus l'impitoyable bras,
Et qui parait encor son meurtrier féroce.
Il repaît sa douleur de ce spectacle atroce
Et bientôt, de nouveau, transporté de fureur,
« Malheureux, cria-t-il, tu m'es trop en horreur :
Penses-tu me fléchir, quand cette écharpe même
Sur toi, cruel, appelle une vengeance extrême ?
Meurs aussi : c'est Pallas qui t'immole aujourd'hui,
Barbare… et tout ton sang aura coulé pour lui. »
Dans sa gorge, à ces mots, il plonge son épée :
Des ombres de la mort soudain enveloppée,
Son âme, avec courroux échappant à ses fers,
S'enfuit en soupirant, et s'enfonce aux Enfers.

 

FIN


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