NICOLAS AUDEBERT
Observations des choses qui se peuvent remarquer en Italie
Deuxième partie : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k838476
Le Journal de voyage que Nicolas Audebert a rapporté de ses années d'Italie été publié. Il serait trop long de détailler, grâce à ce Journal, les étapes de sa découverte de l'Italie. Il y parle beaucoup de Bologne, qu'il présente comme une ville-musée. Certains passages sont des témoignages très personnels, comme par exemple le tableau qu'il fait, à Venise, des restes calcinés du Palais des Doges qui venait d'être victime de deux incendies successifs, celui du 11 mai 1574 et celui du 20 décembre 1577.
Toutefois l'ensemble du récit est un peu décevant, car les descriptions de Nicolas Audebert manquent de précision et de pittoresque ; on a l'impression qu'il ne connaît que les adjectifs laudatifs (excellent, grand, superbe, incomparable, admirable…). On peut le constater sur un échantillon de texte où il présente la villa d'Este à Tivoli : "Si l'Antiquité a laissé quelque nom à Tivoli, dont les ruines nous servent encore pour remarques des principales choses qui y étaient, cela est peu à comparaison de ce qui s'y voit aujourd'hui de moderne, surpassant en son genre tout ce que les Anciens ont jamais eu d'excellent pour choses semblables. Dont la louange est due à ce brave defunt Hippolyte d'Este, cardinal de Ferrare, prince généreux et magnifique en toutes ses actions, qui y fit bâtir le grand et superbe palais que l'on y voit à présent, accompagné d'un jardin incomparable pour les rares excellences qui y sont et les fontaines artificielles qui non seulement sont très ingénieuses, mais aussi admirables et peut-être incroyables à plusieurs qui ne les auront vues." (p. 68-69)
Plus intéressante est la seconde partie de ce Journal. Elle est composée de notes qu'il a prises sur l'Italie et sur les Italiens. Il s'agit de plus de 200 fiches de longueur très inégale qui ont été publiées dès 1656 par le géographe Pierre Duval sous le titre Le Voyage et Observations de plusieurs choses diverses qui se peuvent remarquer en Italie. Audebert a observé les Italiens dans leur vie quotidienne, il a décrit leurs vêtements, leurs manières de se comporter, leurs demeures ; il s'est renseigné sur le fonctionnement de la société. Et puis il a pris des notes sur les arbres et les plantes propres à l'Italie, sur les minéraux et l'usage qu'en font les Italiens, etc. De cette mine de renseignements sur l'Italie, on peut retenir quelques notations particulièrement étonnantes.
Quand il s'efforce de mettre en lumière les traits de caractère des Italiens (des esprits libres, dit-il, qui acceptent mal toute forme de sujétion), Audebert insiste particulièrement sur les rituels de vengeance (la vendetta corse). Par exemple on s'étonne de voir que tel Italien porte un ongle démesurément long : c'est parce qu'il a juré de ne le couper qu'après d'être vengé d'une injure. Un autre lui a montré un objet destiné à défigurer définitivement son ennemi (on disait "friser" son ennemi) : c'est un bâton sur lequel on a fixé une pièce de monnaie rendue tranchante ; si on doit se venger d'une femme, on y ajoute une éponge pleine d'encre, afin que l'encre aille infecter les plaies qui seront faites sur le visage.
Quand Audebert est passé à Venise, il a été étonné de voir, sur les balcons et terrasses, les samedis où il fait grand soleil, des femmes portant un curieux chapeau de paille. Il explique qu'elle sont en train de se blondir les cheveux. Après les avoir imprégnés d'une sorte d'onguent, elles les font sécher. Pour cela, elles portent un grand chapeau de paille ouvert sur le haut et les cheveux, étalés sur le "rebras" du chapeau, sont ainsi exposés plusieurs heures au soleil alors que le visage reste à l'ombre. Cela s'appelle "far la bionda", faire la blonde. Cette manière d'obtenir le fameux "blond vénitien" avait été décrite au siècle précédent par un cousin du Titien, un certain Cesare Vecelli, dont le texte est cité dans une note de l'ouvrage bien connu de Louise Colet (la maîtresse de Flaubert), L'Italie des Italiens.
Audebert a été très étonné par les pratiques matrimoniales en Italie. Dès l'âge de trois ans les filles sont mises dans un couvent d'où elles ne ressortent que pour être mariées. Le mariage est arrangé par les parents sans que les deux jeunes gens se connaissent. La cérémonie à l'église, très rapide et discrète, se fait le soir après souper. Le festin de noce, lui, a lieu entre un mois et six mois plus tard (de sorte qu'on constate souvent que la mariée est déjà enceinte). A Venise, il arrive souvent que le mari couche avec sa femme dès le contrat signé ; puis il attend qu'elle soit enceinte pour l'épouser officiellement. Certains notables attendent même d'avoir de leur concubine plusieurs enfants avant de l'épouser, éventuellement douze ou quinze ans plus tard (cela permet, pense Audebert, de tenir la femme et les enfants plus longtemps en sujétion). D'ailleurs, dit Audebert, le mariage n'est pas tellement pratiqué en Italie : dans une famille, l'aîné seul se marie ; le second entre dans les ordres et essaie d'en tirer le maximum d'avantages pour sa famille ; le suivant s'engage dans l'armée ; le plus jeune, lui, joue de rôle d'intendant pour gérer les biens de la famille.
Audebert explique comment se fait l'élection d'un Pape à Rome, en insistant sur le fait que, pendant la vacance du siège pontifical, la justice n'a pas le droit d'intervenir ; aussi, pendant plusieurs jours, la ville est-elle livrée aux meurtres et aux pillages ; en particulier l'usage est de saccager la résidence du cardinal qui vient d'être élu pape. Or Rome a vécu l'élection de six papes entre le séjour de Germain Audebert en Italie et celui de Nicolas !
Dans une série de fiches sur la justice italienne, Audebert s'intéresse aux différents modes d'exécution des condamnés, en particulier à la décapitation, pour laquelle on a inventé une machine qui ressemble tout à fait à la future guillotine française et qu'il décrit en détail. Les Vénitiens, eux, ont une technique différente : on lie le condamné sur une poutre lestée d'une pierre ; cette poutre est posée sur deux gondoles qui se dirigent vers la pleine mer ; il suffit alors que l'une des gondoles s'écarte de l'autre pour que la poutre tombe à l'eau : le poids de la pierre fait qu'elle tourne sur elle-même et le condamné se noie, le visage plongé dans l'eau.
S'intéressant à la manière des Italiens de se comporter à table, Audebert a remarqué que l'ancienne opposition médiévale entre Guelfes et Gibelins a laissé des traces : les descendants des Guelfes mettent les couverts le long de l'assiette, entament les pains par le côté, coupent les oranges en travers, les pommes et poires en long ; les descendants des Gibelins mettent les couverts devant l'assiette, entament les pains par le centre, coupent les oranges en long et les pommes en travers…
Dans les nombreuses fiches sur la cuisine et les vins, un long texte est consacré au goût des Italiens pour les cailles et à la manière de la capturer. Les cailles, en effet, sont des oiseaux migrateurs qui reviennent d'Afrique vers la mi-février. Depuis l'Antiquité, on les capture par milliers lors de leur voyage de retour à travers la Méditerranée. Les gentilhommes et seigneurs romains, et même les cardinaux, prennent leur plaisir au mois de mars d'aller vers la mer prendre des cailles qui retournent d'Afrique où elle se retirent l'hiver pour éviter le froid, puis, repassant la mer, elles reviennent au printemps en Italie et lors, sur chaque navire qui part d'Afrique, il se range tant de ces oiseaux qu'il y en a bien souvent plus de dix ou vingt mille autour d'un vaisseau. Et sur le voyage, quand on est en pleine mer loin de terre et que les nautonniers en veulent prendre, elles ne font que volter tout autour, tant que, étant fort lasses, elles sont contraintes de se poser derechef sur le vaisseau ou se brancher sur les cordages qui en sont si couverts qu'il semble des jetons [essaims] de mouches à miel ensemble attachées. De sorte que, étant effarouchées par les nautonniers et ainsi lasses de voleter, et n'ayant d'autre retraite et lieu de repos que le navire, on en prend à la main tant que l'on veut. Et même souvent, n'y ayant lieu pour toutes, elles se battent à qui aura place et enfin tombent si lasses qu'elle n'en peuvent plus. Mais, quand elles découvrent de loin quelques rochers ou îles qui sont en mer, elles y prennent toutes leur volée pour reposer un peu et repaître en passant. Quand le navire approche de la côte d'Italie, ceux qui en veulent avoir le plaisir tendat des rets sur le rivage et des gaules qu'ils portent en l'air pour les intimider et les faire toutes rendre au lieu où elles ne voient personne, auquel étant posées on tire le filet qui en couvre deux ou trois mille à la fois selon qu'il est étendu. Et d'autant que la longueur du voyage, la faim et le travail que souffrent ces petits animaux les rendent fort maigres et atténués, on les nourrit huit ou quinze jours pour les engraisser. Ce est un plaisir qui se voit tous les ans sur le rivage de la mer.
Toutes ces fiches sur l'Italie frappent par leur diversité et leur précision. Elle révèle un homme curieux de tout, qui rend compte objectivement de ce qu'il a personnellement observé, sans porter de jugement. Le seul passage lyrique est un long éloge de la Campanie, qu'il appelle une "terre de délices", la "Campania felix" des Anciens.