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GERMAIN AUDEBERT
(1518-1598)


 

Germain Audebert est né à Orléans le 3 mai 1518. Il était le fils d'un commerçant aisé et de Anne Guyot. Il eut comme parrains son frère Etienne et son oncle Claude Marchand, scibe de l'Université.

Il fit ses études de droit à l'Université de sa ville, avec comme seule perspective une carrière banale dans l'administration.

Germain Audebert fait un long séjour en Italie

Dès l'âge de 21 ans, Germain Audebert est allé en Italie.

Cela n'avait rien d'extraordinaire. En effet, pendant tout le XVIe siècle, il était d'usage que les fils de l'élite française aillent compléter leurs études en Italie. C'était le cas particulièrement des juristes qui, après d'être formés à Orléans ou à Bourges, allaient ensuite dans une université italienne : Pavie, Ferrare, Bologne et surtout Padoue. Dans ces université, il y avait des structures d'accueil pour les étudiants étrangers, par exemple une caisse sociale pour les prêts d'argent et une bibliothèque… Ils suivaient un certain nombre de cours et essayaient aussi de prendre le maximum de contacts avec des érudits italiens. Bien sûr, ils profitaient de leur séjour pour découvrir le pays. Et certains en profitaient même pour goûter à des plaisirs… moins intellectuels. C'est pourquoi on dénonçait souvent le caractère corrupteur de l'Italie pour les jeunes Français.   Le capitaine huguenot François de La Noue écrit par exemple vers la fin du siècle, dans ses Discours politiques et militaires : « Quant aux voyages d'Italie, plus y en a qui les font principalement pour s'instituer en beaucoup d'exercices honnêtes, qui y abondent. Mais, parmi ces roses, ont rencontre beaucoup d'épines parce que, y ayant mille appâts de volupté comme semés dans les plus belles villes, la jeunesse qui est désireuse de nouveauté et ardente dans ses affections ne se peut retenir qu'elle n'aille goûter, voire se saouler de ces douces poisons, et puis par la continuation s'engendre de très sales habitudes. » (De La Noue, Discours politiques et militaires du Seigneur de la Nouë, Bâle, 1587 : De la bonne nourriture et institution qu'il est nécessaire de donner aux jeunes gentils-hommes François, p. 120-121.) Nous ne savons rien des frasques éventuelles de notre Germain Audebert, qui est allé en Italie avant tout pour parfaire sa formation de juriste.   

Il a d'abord passé trois ans à Bologne, reconnue comme la plus vieille université d'Europe. Là il a eu d'éminents professeurs, parmi lesquels Ugo Buoncompagni, un juriste de 35/40 ans qui devait bien plus tard être ordonné prêtre, puis élu pape en 1572 sous le nom de Grégoire XIII. Germain Audebert a suivi également les cours d'Andrea Alciato, le fameux Alciat, qui avait enseigné à Bourges et dont l'enseignement était marqué par l'humanisme de Guillaume Budé. 

Après Bologne, Germain Audebert est allé à l'université voisine de Ferrare, une université de fondation plus récente, mais d'excellente renommée. Là il a pu entrer dans la petite société de Renée de France. Celle-ci, qui portait le titre de "dame de Montargis", était la fille cadette de Louis XII ; elle avait épousé en 1528 le duc de Ferrare, Hercule d'Este, et en avait eu cinq enfants. C'était une amie de Calvin et elle ne cachait pas ses sympathies pour la Réforme. À Ferrare, elle avait constitué autour d'elle une petite cour de gens cultivés et d'humanistes, et c'est là qu'a été reçu Germain Audebert. 

Le séjour en Italie permettait avant tout aux jeunes Français de se faire des relations. Ceux qui s'étaient connus dans les mêmes universités italiennes constituaient ensuite de véritables réseaux de solidarité (on sait, par exemple, que, sous Henri II, on trouvait dans la haute administration royale et dans les parlements beaucoup d'anciens de Padoue). Et Germain Audebert, à Bologne, a connu des jeunes gens qui étaient promis à un bel avenir : un futur président au parlement de Metz (Antoine Senneton), un futur archevêque de Vienne (Pierre de Villars) et un futur conseiller d'État (Charles de Lamoignon). Et ces relations ont joué un rôle dans sa promotion sociale et lui ont été très utiles par la suite.

Évidemment Audebert a profité de ses années d'étude pour voyager et découvrir les grandes villes italiennes : Rome, bien sûr, mais aussi Venise, où il a été accueilli par l'ambassadeur de France Guillaume Pellicier. Il a eu aussi l'occasion d'aller jusqu'à Naples et Capoue avec le jeune Philippe Hurault comte de Cheverny (futur garde des sceaux et futur chancelier de France) ; ce Philippe Hurault allait sur la tombe de son père, Raoul Hurault de Cheverny, qui était mort en août 1527 alors que les armées françaises assiégeaient Naples. Encore une relation utile pour notre Orléanais. 

Alors que la plupart des étudiants ne restaient qu'un an ou deux en Italie, Germain Audebert y est resté presque dix ans. 

Germain Audebert, connu comme juriste, est soupçonné de sympathies pour la Réforme

Lorsqu'il est revenu en France en 1548 (il avait alors 30 ans), Audebert a fait ce qu'il fallait pour s'établir dans la vie. Il s'est marié avec la sœur d'un conseiller au Parlement, Claudine Sapin (il lui fera quatre enfants, dont un fils, Nicolas, né en 1556). Il s'est fait recevoir avocat au Parlement de Paris ; mais, comme il préférait rester à Orléans, il a acheté une charge de conseiller en l'élection ; cette charge d'élu consistait à siéger au tribunal qui s'occupait de problèmes d'impôts ; c'était une charge plutôt modeste qu'il a conservée pendant 50 ans, sans avoir d'ambition plus haute.

Mais, dès son retour à Orléans, il eut quelques ennuis à cause de son ami Théodore de Bèze qu'il avait connu sur les bancs de l'Université d'Orléans, dans les années 1535-1539. En 1548, en effet, De Bèze publia les poésies latines q''il avait composées dans sa jeunesse (Theodori Bezae Vezelii poemata, Lutetiae, 1548). Or, parmi les Epigrammata (p. 94) il y avait un poème intitulé Theodorus Beza de sua in Candidam et Audebertum benevolentia ("sur l'affection de Théodore de Bèze pour Candida et Audebert"). Le texte est écrit à Vézelay et Bèze y met sur le même plan ses amours pour une jeune parisienne, qu'il appelle Candida, et les charmes (en latin "lepores") de son ami Audebert.

Abest Candida : Beza, quid moraris?
Audebertus abest : quid hic moraris ?
Tenent Parisii tuos amores,
Habent Aurelii tuos lepores ,
Et tu Vezeliis manere pergis,
Procul Candidulaque, amoribusque,
Et leporibus, Audebertuloque ?
  Immo, Vezelii, procul valete,
Et vale pater, et valete fratres :
Namque Vezeliis carere possum,
Et carere parente, et his, et illis :
At non Candidula, Audebertuloque.
  Sed utrum, rogo, præferam duorum ?
Utrum invisere me decet priorem ?
An quemquam tibi, Candida, anteponam ?
An quemquam anteferam tibi, Audeberte ?
Quid si me in geminas secem ipse partes,
Harum ut altera Candidam revisat,
Currat altera versus Audebertum ?
  At est Candida sic avara novi,
Ut totum cupiat tenere Bezam ;
Sic Bezae est cupidus sui Audebertus,
Beza ut gestiat integro potiri :
Amplector quoque sic et hunc et illam,
Ut totus cupiam videre utrumque,
Integrisque frui integer duobus.
Præferre attamen alterum necesse est :
O duram nimium necessitatem !
  Sed postquam tamen alterum necesse est,
Priores tibi defero, Audeberte :
Quod si Candida forte conqueratur,
Quid tum ? basiolo tacebit imo.

Absente est Candide : Bèze, pourquoi rester ?
Audebert est absent : pourquoi rester ici ?
Paris détient tes amours ;
Orléans possède tes plaisirs :
Et toi, tu persistes à demeurer à Vézelay,
Loin de ta mignonne Candide et de tes amours,
Et loin de tes plaisirs et de ton mignon Audebert !
Allons ! Vézelay, adieu,
Adieu mon père, adieu mes frères :
Car je puis bien me passer de Vézelay,
Me passer de mon père et des uns et des autres,
Mais non de mes mignons, Candide et Audebert.
Mais, je le demande, qui préférer des deux ?
A qui dois-je ma première visite ?
Pourrais-je, Candide, te préférer personne ?
Te préférer personne, Audebert ?
Eh ! si je me cupais en deux ?
Une part de moi irait voir Vandide,
L'autre courrait vers Audebert.
Mais Candide est si avare, je le sais,
Qu'elle veut tenir tout Bèze ;
Et de son Bèze Audebert est si cupide
Qu'il brûle de posséder Bèze tout entier :
Aussi j'embrasse l'un et l'autre,
Désireux de le voir tout entier, tous les deux,
Et de jouir, dans mon inégrité, de la leur.
Il fait cependant préférer quelqu'un,
À toi la priorité, Audebert :
Que si Candide vient à se plaindre,
Eh bien, je la ferai taire avec un petit baiser… profond.

Trad. Alexandre Machard, 1879

Ces formules un peu ambigües ont suscité quelques insinuations sur l'amitié et les mœurs de Germain Audebert. De Bèze s'indigna des interprétations qui en ont été données dans une Épître à André Dudithius (seconde édition des Poemata) : « J'eus à Paris un ami très intime, jeune homme donnat déjà de grandes espérances, homme aujourd'hui de grand savoir et d'une parfaite honorabilité, Germain Audebert, d'Orléans, qu'on appelle "Electus" dans son pays. Il m'arriva de lui écrire de Vézelay, en me jouant, quelques hendécasyllabes, où j'exprimais un vif désir de le voir et de retrouver mes amours (ainsi avions-nous l'habitude de badiner entre nous dans ces jeux poétiques). Mais ces hommes perdus ne rougissent pas (de quoi pourraient rougir Ecébole et ce moine**) de transformer en Adonis cet homme dont la vie est si exemplaire et si digne, et m'imputer, à moi, un crime dont je ne crois pas avoir à me défendre auprès des honnêtes gens. »
** Ecébole fut rhéteur et avocat de Constantinople et le moine était Claude de Sainctes

Mais ce poème a eu des conséquences plus graves, dans la mesure où il révélait clairement l'amitié entre de Bèze et Audebert. Or Théodore de Bèze s'était rallié aux idées de la Réforme et, en 1548, il s'était exilé à Genève pour rencontrer Calvin. Aussi, à Orléans, son ami Audebert a-t-il été très vite soupçonné de sympathies pour la Réforme. D'autant plus que sa soeur Anne, veuve de l'apothicaire Pierre Genest, qui avait eu l'intention d'aller à Genève rejoindre Théodore de Bèze, avait été arrêtée à Paris et brûlée le 28 septembre 1549 ; avant de mourir, elle aurait proncé ces mots : "La belle ceinture que me donne mon époux: je fus fiancé à à mes premières noces un jour de samedi et, ce samedi, je vais être mariée en secondes noces à mon nouvel époux.

Les soupçons contre Audebert se renforcèrent encore dans les années 1561-1562, lorsque Théodore de Bèze est venu représenter les Évangéliques au colloque de Poissy, puis lorsqu'il est venu à Orléans avec Condé.  Le nom d'Audebert "élu d'Orléans" apparaît dans les "Conclusions du Procureur Général du Parlement de Paris contre plusieurs Habitans de la Ville d'Orléans et contre plusieurs autres personnes qui ont pris les armes contre le Roy. Discours et observations sur la rebellion advenue en France de l'an 1562". (document publié dans les Mémoires de Condé, t. IV, p. 122). Il s'agit de la condamnation à mort, par contumace, d'une une trentaine de notables orléanais condamnés « à être pendus et étranglés à potences croisées qui seront mises et plantées en la place des Halles de cette ville de Paris ».

Les sympathies d'Audebert pour la Réforme étaient réelles, mais sans aucun fanatisme. Il faisait plutôt partie de ceux qu'on appelle les "politiques", qui ne prenaient le parti ni des catholiques ni des protestants et qui attendaient avant tout que Charles IX prenne les mesures nécessaires au retour de la paix.

L'Érynne  française de la France affligée (manuscrit de 1570)

C'est en ce sens que Germain Audebert a écrit une sorte d'épopée de plus de mille alexandrins français intitulée L'Érynne française de la France affligée. Le poème a été composé dans l'automne 1570, lorsque, suite à l'édit de pacification de Saint-Germain, signé entre le roi Charles IX et l'amiral Gaspard de Coligny, une période de trêve commença en France, que certains considéraient alors comme l'annonce d'une paix durable.

Résumé du poème :
Dieu, un jour, eut l'idée de jeter un oeil sur la planète Terre, « le plus humble de tous les lieux de son pouvoir ». Quand il découvrit la France, il fut horrifié de découvir un pays ravagé par une guerre civile et totalement corrompu par des vices venus de l'étranger; ceux-ci avaient entraîné une dégénérescence générale des moeurs allant jusqu'à des relations incestueuses pratiquées au grand jour.
Dieu, furieux, envoya sur la France ses Erynnies, avec mission de répandre sur le pays les poisons qui devaient entraîner la ruine d'un pays déjà infecté. Alors la discorde s'installa partout, même entre membres d'une même famille, sous le prétexte de deux religions antagonistes, celle des « papaux » et celle des « hugenots ». Catholiques et protestants s'affrontèrent, non pas pour une cause  estimée juste, mais dans une violence irrationnelle, une folie collective s'étant emparée de l'un et l'autre camp.
Lorsque Dieu, ému devant le martyre imposé à la France, ordonna à la Paix de descendre enfin sur ce pays, il ne fut pas entendu, non plus que ceux qui, comme Audebert, tentaient de faire entendre la voix de la raison.
Finalement les Réformés, qui ont fait preuve d'une grande énergie dans cette guerre, ont été vaincus à Montcontour, en 1569, par l'action glorieuse du duc Henri, frère du roi. Puis, devant l'immensité des dégâts causés par la guerre civile, le jeune roi Charles IX a signé le traité de paix de Saint-Germain-en-Laye, grâce auquel le pays devait retrouver sa grandeur d'autrefois. Et le poème se termine dans l'allégresse par un hymne à la gloire de Charles IX, « très grand père de la Patrie ».

Venetiae, Roma, Parthenopè : trois grands poèmes publiés en 1583-1585.

Depuis sa jeunesse, Germain Audebert avait composé des poèmes en latin, ce qui n'avait rien de remarquable dans cette France du XVIe siècle qui avait été une des terres les plus fécondes en poètes latins dans le monde cultivé. De véritables communautés de poètes s'étaient créées, qui multipliaient les échanges, parfois même à l'échelle de l'Europe. Orléans a connu alors plusieurs communautés d'amateurs de poésie ; il se donnaient le nom de "confrères" (en latin, "sodales"), le plus célèbre étant l'aumônier du couvent de la Madeleine, Jean Dampierre, grand imitateur de Catulle. L'habitude était de s'échanger des petits vers, des épîtres, des élégies, des épigrammes. Audebert a d'abord produit bon nombre de ces poèmes sans prétention, qu'il avait regroupés sous le nom de Sylves (on appelait ainsi un recueil de textes disposés au hasard comme les arbres d'une forêt, en latin silva).

Mais un jour est venu où Germain Audebert a voulu se consacrer à une poésie plus haute, plus digne de son talent. Alors il a décidé de mettre en chantier de longs poèmes en vers latins à la gloire des grandes villes italiennes qu'il avait découvertes dans sa jeunesse, Venise, Rome et Naples. Il y fut incité par le fait que son fils Nicolas, en 1574, avait décidé d'aller à Bologne et de visiter l'Italie jusqu'à Capoue.

L'idée lui était sans doute venue par le fait qu'il possédait dans sa bibliothèque une oeuvre inachevée du poète italien Ugolino Verino (1438-1516) sur sa ville natale, Florence. Il  retoucha et compléta le texte et le confia en 1583 à l'éditeur parisien Patisson. (Ugolini Verini Poetae Florentini De Illustratione urbis Florentiae libri tres, Nunc primum in lucem editi ex bibliotheca Germani Audebert Aurelii: cujus labore atque indiustria multae lacunae, quae erant in manuscripto, repletae; ac multi loci partim corrupti, partim vetustate exesi, restituti et restaurati sunt. Lutetiae, apud Mamertum Patissonium Typographum Regium, in officina Roberti Stephani. MDLXXXIII)

Parallèlement, il composa trois poèmes latins sur Venise, Rome et Naples. Pour faire la promotion du premier, Venetiae, il eut l'idée de prier l'ambassadeur de Venise en France, Lorenzo Priuli, d'en faire hommage au Grand Conseil de Venise. Le manuscrit a été présenté à ce Grand Conseil le 31 mars 1583 et les Vénitiens ont décidé aussitôt  de le faire tirer en 400 exemplaires par l'imprimeur Aldo Manuzio, aux frais de la République. Il faut remarquer que, peu de temps après la parution du poème d'Audebert, Véronèse peignait son Apothéose de Venise (1585) pour la salle du Grand Conseil dans le palais des Doges. Cette composition est tout à fait dans l'esprit de la Venetiae du poète orléanais.

Pour son deuxième poème, Roma, Audebert a tenté une démarche promotionnelle comme celle qu'il avait réussie pour Venetiae. Par l'entremise de son fils Nicolas, il en a offert un manuscrit au cardinal Farnèse et a pris des contacts avec Fulvio Orsini pour une éventuelle édition en Italie. Mais la chose ne s'est pas faite et le poème a été publié à Paris chez Jacques Du Puy en 1585.

La même année, chez le même éditeur, il publia son troisième poème sur Naples et la Campanie. Il est intitulé Parthénopé. Parthenopè est le nom primitif de Naples (Neapolis), parce que, selon Strabon, on y montrait le tombeau de la sirène Parthenopè. Le prétexte du poème est de guider Nicolas Audebert dans sa découverte de la ville et de la Campanie : on évoque Naples et le tombeau de Virgile, les Champs Phlégréens, Pouzzoles, le cap Misène, tous lieux qui sont encore riches du souvenir de tous les grands écrivains de l'ancienne Italie.

Ce poème Parthenope était l'aboutissement de la grande entreprise poétique de Germain Audebert. C'est pourquoi il y a ajouté des thèmes plus personnels.  D'une part il convoque ses propres souvenirs de jeunesse, rappelant son arrivée en Italie, ses séjours à Bologne, à Ferrare, à Padoue, son premier voyage à Venise. D'autre part il développe un éloge de sa ville d'Orléans qui, à bien des points de vue, dit-il, n'est pas indigne de ces villes italiennes dont il s'est fait le chantre. Enfin il répond à ceux qui auraient pu s'étonner qu'il ait écrit ces textes en pleine guerre civile, alors qu'à Orléans ce n'étaient que meurtres, pillages, destructions, incendies et luttes fratricides. Ecrire sur l'Italie, dit-il encore, a été pour lui le moyen de moins penser à la guerre civile encore menaçante, guerre qu'il désigne par "communis Erinnys" une expression inspirée par le "civilis Erinnys" du poète Lucain (IV, 187) ; écrire, c'était aussi un moyen de garder l'espoir.

Germain Audebert devient célèbre grâce à ses trois poèmes sur l'Italie.

Ces poèmes ont eu un très grand succès, qui peut s'expliquer en partie par le fait qu'Audebert a su y introduire des passages flatteurs pour des personnages encore vivants, avec le souci visible ne n'oublier personne (par exemple dans le poème sur Venise). D'ailleurs, habilement, il avait su choisir ses dédicataires :
– le poème sur Florence est dédié à Catherine de Médicis ;
– le poème sur Venise est dédié à troisgrands personnages : à Nicolo da Ponte, qui a été doge de Venise de 1578 à 1585, à Arnauld Ferrier, ambassadeur de Henri III auprès de la République de Venise et à Guy Dufaur de Pibrac, conseiller du roi et lui-même poète ;
– le poème Roma est dédié au cardinal Alessandro Farnese ;
– le poème sur Naples est dédié à Philippe Hurault, vicomte de Cheverny, chancelier de France et gouverneur de l'Orléanais (celui qu'il avait accompagné autrefois sur la tombe de son père).
C'était là un bon moyen de s'attirer la bienveillance des plus grands.

De fait, de hautes récompenses lui ont été accordées.
– Pour son poème sur Venise, Audebert a reçu le titre de chevalier de Saint-Marc ("eques torquatus Sancti Marci"), une chaîne d'or d'une valeur de deux cents écus et une médaille ; tout cela lui a été apporté par le nouvel ambassadeur de Venise en France, Giovanni Moro. Ainsi Audebert jouissait désormais de tous les bénéfices, immunités, facultés, juridictions, libertés, prérogatives, droits, honneurs et privilèges de la noblesse vénitienne.
– Pour son poème sur Rome, il a été créé chevalier et citoyen romain par le pape Grégoire XIII (son ancien professeur à Bologne).
– Pour son poème sur Naples, le roi Henri III ne voulut pas être en reste et lui conféra la noblesse pour lui et sa postérité, avec, dans ses armes, deux fleurs de lis d'or.

C'est donc ainsi que, par les grâces de la poésie néo-latine, le modeste "élu" orléanais a acquis une grande notoriété, notoriété qui a été encore renforcée par les innombrables éloges qui, selon la mode du temps, lui ont été décernés en prose en surtout en vers.

Nicolas Audebert était bien sûr très fier et, comme il versifiait lui aussi en latin, il écrivit un poème pour dire son admiration. Il s'appliqua aussi à calligraphier les oeuvres de son père. En effet, à Bologne, le jeune Nicolas avait suivi les cours d'écriture de Sempronio Turchi et de Giacomo Filippo Alessandrini et il était devenu un calligraphe de talent. On connaît, dans la bibliothèque du baron James de Rothschild une copie des poèmes sur Venise et sur Rome, avec une riche reliure en maroquin olive à compartiments et à rinceaux dorés. A la bibliothèque de Naples, se trouve la copie de la Roma qui, avant publication, avait été destinée au cardinal Farnèse.

Audebert a pu jouir de son succès pendant une bonne dizaine d'années. Il était respecté comme "président et plus ancien eslu en la ville et élection d'Orléans", mais il était surtout honoré pour ses talents de poète.

La mort

Germain Audebert est mort à Orléans le 11 décembre 1598, âgé de près de quatre-vingts ans.
Son fils Nicolas, "conseiller du roi au Parlement de Bretagne" était venu pour assister son père dans ses dernier moments. Il est mort cinq jours après lui, le 16 décembre 1598, âgé de 42 ans.

La mort des deux Audebert a suscité de la part des poètes du temps une foule de ces chants funèbres qu'on appelait alors des tumulus. Et leur épitaphe, qu'on lisait sous une des arcades du grand cimetière d'Orléans, était un résumé élogieux de deux vies réussies :

ÉPITAPHE :
Ci-git messire Germain Audebert, natif de cette ville d'Orléans, prince des poètes de son temps, qui, pour sa seule vertu, fut anobli lui et les siens nés et à naistre, par le tres chrestien Roy de France et de Pologne Henry III, et faict chevalier ; et pour comble d'honneur sa majesté lui donna deux fleurs de lys d'or pour mettre au chef de ses armes, pour la décoration d'icelles. Nostre saint Père le Pape Grégoire XIII, et le Duc et seigneurie de Venise le firent pareillement chevalier, et ceux-ci lui envoyèrent par leur ambassadeur l'ordre de Saint-Marc jusqu'en France. Et nonobstant ces grands honneurs, il s'est toujours plu à exercer l'état d'Esleu dans cette élection l'espace de cinquante ans, tant il estait amateur de sa patrie  ! Ce que considérant, sa majesté ayant créé et érigé un président et lieutenant de chaque élection de France, exempta ledit messire Audebert, et voulut qu'il présidât et précédât l'une et l'autre. Il a escrit trois livres de Venise, un de Rome, un de Naples, deux de Sylves, et trespassa l'an 1598, le onze décembre, âgé de 80 ans ou environ. Et sous le mesme marbre gist messire Nicolas Audebert, conseiller du Roy en sa cour du parlement de Bretaigne, fils dudit messire Germain Audebert, grand imitateur des vertus paternelles, qui trespassa cinq jours après son père, en l'âge de 42 ans. Leurs âmes soient entre les bienheureux !


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