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Germain AUDEBERT
L'Érynne Françoise de la France affligée

Extraits

D'après « Un poemetto inedito sulle guerre di religione : L'Érynne Françoise de la France affligée, di Germain Audebert », dans Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance, XXXVIII, 1976, p. 299-322


Il s'agit d'un poème calligraphié de plus de 1000 alexandrins divisés en quatre chants, sur un manuscrit conservé à la BnF (22564). La première page est perdue ainsi qu'un ou plusieurs autres au milieu.
I : 286 vers / II : 306 vers / III : 214 vers + environ 85 vers perdus / IV : environ 85 vers perdus + 197 vers.
Il est presque certain que Germain Audebert en est l'auteur et qu'il a été composé dans l'automne 1570, lorsque, suite à l'édit de pacification de Saint-Germain, signé entre le roi Charles IX et l'amiral Gaspard de Coligny, une période de trêve commença en France, que certains considéraient alors comme l'annonce d'une paix durable.

Le poème s'ouvre par un rappel des guerres civiles sévissant en France :

Quand l'ardente fureur et que l'ire bouillante
Ravageoient sans mercy, quand la trouppe insolente
Boulleversoit tout ordre allors que tu armois
Forcenée du tout France tes fellons doigs
Contre ton estomach comme fieres tenailles
Pour t'arracher le cœur de tes propres entrailles (I,1-6)

Puis Audebert imagine que Dieu est saisi du désir de revoir la Terre, « le plus humble de tous les lieux de son povoir » (I,12). Le regard divin balaie la planète entière, des Colonnes d'Hercule au Gange, de la Scythie à l'Afrique ; puis il passe sur la Palestine, « où la gent ingrate au filz chery du ciel / presenterent en croix un breuvage de fiel » (I, 43-44). Cette vision du monde permet de prendre conscience de la vanité des choses humaines :

O des grandeurs d'en bas la fresle vanité
Qu'un fol desir mesure à perpetuité !
Ilion fut jadis Ilion la haultaine
Quand Bisance n'estoit qu'une deserte plaine.
Ilion n'est plus rien que plaine vaste et grande
Et Bisance à son tour à la terre commande.
Ainsy change le sort des humains à toute heure
Et rien qui soit ça bas asseuré ne demeure.  (I, 147-154)

Alors Audebert prie Dieu de ne pas y poser son regard sur la France, de peur que la vue de son état actuel ne suscite sa terrible colère. Mais Dieu reste sourd à sa prière :

Il fault qu'à nostre honte il voye nostre France
France non plus helas, mais terre de souffrance. (I, 191-192)

La France, dont la beauté était restée immuable depuis sa création, a été récemment corrompue par des vices venus de l'étranger, qui ont entraîné une dégénérescence générale des mœurs : infidélité des époux, prostitution des jeunes filles et même pratique au grand jour de l'inceste :

Mais l'impudicque lict près de l'ivrogne table,
Frequentez meschamment du blaspheme execrable,
Tachez d'inventions estrangeres et sales
Sont les deux premiers poincts de nos façons damnables.
Quand le garçon lascif et la fille affettée
D'un œil trop effronté, d'une face eshontée
Taschent impudemment à qui plustost et comme
Chacun resveillera la volupté de l'homme;
Et souvent, ô forfaict, la couche incestueuse
Reçoit en plein midy l'erreur voluptueuse
Fraternelle. Et encor vilainement attouche
La Marastre le filz en une mesme couche.
La mere vend sa fille et tost la rend parfaicte
Au lubrique mestier où elle s'est forfaicte.
La femme à son mary faulce la foy promise
Et chaste est celle-là qui ne fut oncq requise.
Le mary faict vertu de sa desloyauté
Questant nouveau plaisyr et nouvelle beauté ;
Ainsy rare est l'enfant, ô triste vitupere,
Qui puisse asseurement recognoistre son pere.  (I, 209-228)

Dans ce passage, Audebert fait écho aux accusations que les protestants, devenus défenseurs des anciennes valeurs morales, portaient contre la corruption des cours italiennes, à commencer par la Cour papale, et contre Catherine de Médicis. Cette corruption des saines coutumes des « Gaulois » est, selon Audebert, essentiellement d'origine étrangère :

La France n'est plus rien qu'une sentine à vices
Qui attire et reçoit l'infecte ordure toute
Du voysin corrompu qui dans elle s'esgoutte. (I, 269-271)

La transgression des conventions fondatrices de la société conduit inévitablement à la désintégration du tissu social. Ce qui se produit au niveau individuel a des répercussions imprévisibles et profondes sur la société. Ce sont l'ordre civil, les lois et la hiérarchie de l'État qui, en fin de compte, subissent les conséquences les plus graves. L'orgueil, l'arrogance et l'égoïsme remplacent l'humilité et l'altruisme chrétiens ; l'individu s'arroge les prérogatives de la justice ; l'ambition prospère en flattant hypocritement les puissants au détriment de la vérité ; la cupidité et l'avarice recherchent sans cesse et en vain une satiété impossible ; les relations entre personnes sont dictées par l'intérêt personnel et l'hypocrisie ; les institutions les plus sacrées, comme la justice, s'érodent lentement et finissent par être irrémédiablement corrompues. Et ceux qui souffrent le plus de ces maux sont précisément les plus faibles, ceux que la société devrait défendre et que la morale chrétienne enseigne à aimer tout particulièrement. Dans une société où les valeurs morales ont perdu leur place naturelle triomphent désormais la poursuite des biens matériels, la quête effrénée de la richesse, l'auri sacra fames :

Perisse mille fois et mille fois perisse
Et la rigueur du ciel eternelle punisse
Qui premier s'advisa de foiller en la terre
Pour veoir ce qu'en ces flancs ceste grand mere enserre :
Celluy-là rapporta de ses propres entrailles
L'or, cause de tout mal, le motif des batailles,
La peste des humains : hé, trop heureux les hommes
S'ils ignoroient les thresaurieres sommes,
Chacun vivroit content et n'auroit on soucy
D'assembler l'or sur l'or pour s'enrichir icy.  (I, 227-236)

Lorsque Dieu découvre tout cela, sa colère se déchaîne contre l'impiété de la France, annonçant malheurs et ruines sans fin pour cette malheureuse nation. Il convoque alors son messager ailé et l'envoie avec ses instructions au royaume des Érinnyes, installé dans une grotte obscure de Scythie. Les Érinyes mettent aussitôt leurs arts maléfiques à la disposition du messager divin, les exhibant un à un avec une satisfaction toute professionnelle. Puis, une fois l'ange parti, elles se préparent à descendre sur la France pour accomplir la mission qui leur a été confiée. Audebert supplie en vain les Français d'implorer le pardon de Dieu qu'ils ont offensé. Mais la France est désormais vouée à payer son abjection par la ruine, tout comme Troie était vouée à subir ce que Cassandre avait vainement prédit. Alors, les Furies se mettent à l'œuvre et répandent leur poison mortel sur un sol déjà infecté. S'ensuivent peste, hypocrisie, colère, sédition, complots, discorde générale et guerre. Nul n'est épargné. Toutes les classes sociales, de la noblesse aux plus humbles, sont touchées de la même manière. L'amitié et la charité disparaissent. Les hommes perdent le sens de la hiérarchie et les humbles cherchent à prendre la place des puissants.

Elles raudent partout et de mesme destresse
A grands coups de serpents infectoient la noblesse.
Le Marchant calculant paisible en sa bouticque
Commence à se bender, se mutine et se picque;
Le penible artisan lequel à rien ne songe
Qu'à son journal labeur d'ire et courroux se ronge;
Le laboureur qui sue en menant sa charrue
Quicte là son labeur et furieux se rue
Aux armes, et le toict couvrant mesme famille
Voit qu'elle vient aux mains et fierement se pille.
Le filz poursuit le pere et de mesme poursuitte
Le pere despitte baille à son filz la fuitte ;
La mere envers l'enfant oublie sa doulceur
Le frere ne veult plus recognoistre sa seur ;
La seur, la seur ignore et le parent aussy
De son propre parent ne veult avoir mercy.
Les cœurs fellons enflez n'ont aulcune amityé
Et ne sçait on que c'est de la doulce pityé.
Nul ne veult plus aussi les plus grands recognoistre ;
Chacun veult dominer ; le petit veult grand estre
Et celluy qui avoit coustume de servir,
Insolent devenu, veult son maistre asservir.  (II, 253-274)

L'ordre social est bouleversé, « et l'estat politicque / se précipite aveugle en fureur frénétique ». Audebert condamne avec véhémence la formation d'alliances, de ligues et de partis qui, dans l'intérêt de factions et de groupes particuliers, entraînent la ruine de la nation entière. Et il n'hésite pas à stigmatiser ouvertement le prétexte religieux qui masque en réalité la plus vile avidité :

On se bande, on se ligue et menées on brasse
 Chacun cherche son mieux et le party embrasse
De qui luy semble bon et ces divisions
Sont soubz pretexte sainct de deux religions
Dont le mesme subject de diverse doctrine
Diversement mené cause nostrr ruine
Et ces noms factieux PAPAUX et HUGUENOTS
Trop malheureusement nous comblent de tous maux.  (II, 279-286)

Catholiques et protestants sont d'abord comme deux armées ennemies, endormies dans leurs camps respectifs, tandis que des sentinelles veillent à la lueur de leurs feux.

La nuict calme et sans bruict se passe et le silence
Compaignon du soleil sillant l'œil de la France
S'enfuit au fraiz matin, quand la songneuse aurore
D'un vermeil saffrané le clair levant colore. (III, 1-4)

Mais cette pause est de courte durée. À l'aube, les soldats des deux camps se lèvent au son des « phiphres, et tabours et trompettes ». L'excitation qui précède la bataille règne dans les deux camps ennemis. Les tambours résonnent, les étendards sont déployés, des détachements se forment et des messagers sillonnent déjà les camps à cheval.

Les glaives reluysants, les cuyrasses brillantes
Et des haults morions les crestes undoyantes
Des chevaux tous pouldreux la contenance fiere
Leur clair hennissement la volante poussiere
Le furieux aspect et la grave desmarche
Du picton aguerry qui brusquement se marche
Du genereux roussin la nombreuse cadence
Et de son chevalier la haulte contenance
Faisoit enfler le cœur à qui paradventure
Craignant les coups estoit veillaque de nature.  (III, 23-32)

Une grande tension et une angoisse irrationnelle se répandent alors parmi les guerriers avant l'affrontement. Dans cette atmosphère, les raisons et les objectifs précis de la bataille s'estompent : chacun va céder à l'impulsion d'agir, comme envahi par une fureur collective. Et bientôt les escadrons ennemis chargent l'un contre l'autre et la vaste campagne résonne de l'écho terrifiant des instruments de guerre :

Ronfle dedans dedans tue choque chamaille
Et hurte et fer et fen et coupe et perce et taille. (III, 37-38)

On ne combat plus pour une cause jugée juste : l'action se justifie en elle-même. Face à ce déchaînement d'impulsions irrationnelles, Audebert tente de faire entendre la voix de la raison. Il rappelle aux soldats qu'ils ne combattent pas l'étranger, mais leurs propres frères.

Quelle estrange fureur te trouble de sa rage ? […]
Ce n'est pas l'estranger qu'as battu tant de fois
Contre qui maintenant tu abbaisses le boys […]
C'est toy toy mesme à qui ta propre main cruelle
Veult respandre le sang de soy mesme bourelle.  (III, 42-50)

Même les bêtes sauvages, dit-il, ne se font pas la guerre entre elles : le loup ne mange pas le loup, et l'ours pardonne à l'ours . Pourquoi donc l'homme se comporte-t-il pire que les bêtes sauvages, lui qui, seul parmi tous les animaux ,devrait posséder l'usage de la raison ?

Reviens doncqucs à toy. Celuy certes est sage
Qui au tallons d'aultruy recognoist un passage
Et I'aultre avec le fol proprement symbolize
Qui de noms factieux son cœur partialise.  (Ill, 57-60)

Après cet appel à la raison, à la tolérance et au respect de la liberté d'autrui, Audebert énumère tous les éléments communs aux deux camps, qui devraient agir comme des forces unificatrices, au-delà de toute divergence d'opinion. Avons-nous, demande-t-il, plus d'un roi, plus d'un Dieu, plus d'une foi, plus d'une langue ?

France n'est elle pas nostre propre heritage ?
Qui vous faict donc ainsy d'un cœur opiniastre
Pour deux noms ruineux vous bander et combattre ? (III, 64-66)

Face à tous ces éléments unificateurs, solides et indiscutables, le poète souligne le vide qui se cache derrière les « noms ruineux »pour lesquels les Français versent leur sang. Il poursuit ensuite par une exhortation :

N'estes vous pas Chrestiens? vives Crestiennement.
N'estes vous pas au Roy? serves fidelement.
N'estes vous pas François? vives doncques en France
Sans combattre l'un l'aultre ainsy à toute oultrance
Et sans souiller le sein de vostre doulce mere
Du sang encor bouillant de vostre propre frere.  (III, 67-72)

Pour achever son argumentation, Audebert prend l'exemple de l'Italie, que les dissensions internes ont réduite à la ruine politique, à l'abjection morale, à la servitude étrangère… Mais il sait déjà que ses paroles sont vaines : il est inutile d'en appeler à la force de la raison pour ceux qui ont perdu l'usage de la raison :

Le conseiller trop tard le furieux enhorte,
Où le glaive reluyt raison demeure morte
Et ne sert le conseil en la chose advancée
Non plus que rappeler la pierre jà lancée.  (II, 91-94)

Déjà trois guerres civiles ont ensanglanté le sol français pendant dix ans. Le gaspillage d'énergie, de courage, de vies humaines est immense. La guerre n'est plus une sainte croisade où la nation retrouve son unité, mais un fléau qui frappe tous les citoyens et les transforme tous en ennemis. Les actes héroïques, dans ces circonstances, sont futiles et insensés, d'autant plus insensés que le motif qui les anime est ténu. Par conséquent, la chaleur avec laquelle Audebert décrit les moments saillants de l'action s'accompagne de l'amertume de celui qui sait que l'action est en réalité inutile, voire finalement nuisible à la nation.

Tels les chefz valereux et rusez tout ensemble
Ralliants l'asseuré et le fuyard qui tremble
Trop plus fiers que devant retournent à la charge,
Fendent les rens espez et se font faire large.
Icy l'un force l'aultre et luy faict perdre place
L'aultre reprend courage et delà le déplace
Tout est confuz, par tout la meslée est doubteuse
Encore ne paroist la part victorieuse,
Chacun de son costé vaincre l'autre s'efforce
Mais la ruse à la fin triumphe de la force
Et le vaincu cedant, ô sort injurieux,
Se rend entre les mains de son victorieux
Laissant les corps gisants par les sanglantes pleines
Marques de la fureur de deux grands capitaines ;
Puis de ces deux costez ceste sanglante noyse
Par un umbre de paix s'addoucist et s'appaise
Et ceulx là seulement patissent d'avantaige
Qui ces troubles durans ont eu plus de dommaige.  (III, 121-138)

Sur le champ de bataille gisent désormais les corps sans vie de ceux qui ont combattu sans raison. Mais le pire sort s'abat sur les survivants qui traînent avec eux les blessures, les mutilations, les pertes irréparables de ces conflits sanglants. Tous les capitaines sont braves. Les forces sont égales. L'issue de la bataille est encore incertaine : aussi les morts réclament-ils à juste titre justice des deux camps, car ils sont les victimes innocentes d'une folie collective dont les deux camps sont responsables.
Quand les forces s'épuisent, la fureur des combats cède la place à une trêve. Mais cette trêve ne sert qu'à préparer un affrontement plus violent encore. Bientôt, la fureur se ravive, et aucun camp ne veut rien céder à l'autre.

Par trois diverses fois a esté combatu
Et la plus part du temps le protestant battu
Qui par trois fois aussi a bien cœur et audace
De se remettre sus et presser qui le chasse.  (III, 155-158)

C'est avec une profonde émotion, qu' Audebert parle de l'énergie inépuisable des Réformés.

Ainsy le protestant à la force invincible
Plus fort est opprimé et plus ressort terrible
Comme Anthée abbatu d'Hercule contre terre
Se relevait sus pieds plus habile ù la guerre.
[…]
Ainsy le protestant aux forces infinyes
Après tant de succez contraires reunies
Marche terrible et fier et porte quant et soy
Du Romain Catholicq et I'horreur et I'effroy
Et les armes au poing partout il se faict voye
Et tout ce qu'il rencontre il terrasse et fouldroye.  (III, 167-192)

Cette insistance sur les qualités guerrières des protestants permet de glorifier celui qui a remporté contre eux une victoire que l'on peut considérer comme définitive : Il s'agit du duc Henri, frère du Roi, qui a vaincu les protestants à  Montcontour en 1569. Pourtant Audebert, s'étant livré à la flatterie courtoise habituelle, ne peut approuver cette guerre qui, certes, doit apporter la paix, mais qui n'en reste pas moins absurde. C'est pourquoi il invite le duc à retourner ses armes mortelles contre d'autres cibles :

C'est toy Prince au lys d'or dont la brave vaillance
Des plus forts as vaincu I'invincible puissance.
C'est toy à qui le ciel debvoit ce grand triumphe,
Si c'est triumfe, helas, une funebre pompe. […]
Poursuy donc Prince heureux, mais dresse à autre usaige
Tes armes car le ciel te promet davantaige
Lors quelcun chantera peult estre en meilleur style
Le glorieux renom de ta force invincible.  (III, 202-214)

Une lacune dans le manuscrit nous a privés du passage dans lequel Audebert célèbrait avec la même ferveur trois héros des deux camps, morts durant les guerres fratricides (« trois grands chefs des deux costez lesquels y sont demeurez à diverse fois »). Sans doute Antoine de Bourbon duc de Guise, François de Lorraine et Condé (mais peut-être aussi le maréchal de Saint-André ou Anne de Montmorency).

Alors la France personnifiée s'adresse à Dieu, le suppliant de lui épargner tout châtiment. Il ne reste, en effet, plus personne dans la nation qui mérite d'être persécuté par la vengeance divine. Le roi est naturellement doté de grandes vertus, d'ailleurs il est trop jeune pour offenser ou nuire. Quant aux « peuple espais » et à la « claire noblesse », le sacrifice de tant de morts aurait dû apaiser la colère de l'Éternel. La France, certes, est saisie par la crainte d'avoir transgressé, par ses prières, sa condition de sujette de Dieu, mais elle se justifie en lui narrant l'extrême douleur qui la conduit à un tel aveuglement :

Aveugle en mon malheur de voir tout en ruyne
Par le discord civil qui mon peuple extermine
De veoir un estranger tout par tout ravager
De veoir mes haults pallays de sa main saccager
De veoir l'entier degast de mes terres fertiles
De veoir l'embrasement de mes plus belles villes
De veoir tout renverser par un desordre enorme,
France n'ayant plus rien de sa premiere forme. […]
Et s'il te reste encor un brain de souvenance
De ce tien bon vouloir qu'as porté à la France
Ne la destruy Seigneur, fleschy un peu ton ire
Et regarde en pityé l'ardeur de son martyre.  (IV, 40-55)

Ému par ces paroles, Dieu ouvre son cœur à la miséricorde et ordonne à la Paix personnifiée  de descendre sur la nation française. Mais les hommes, dont l'esprit est encore obscurci par les passions et la haine mutuelle, ne la remarquent pas. Il appartient donc au roi Charles de déchirer les voiles derrière lesquels se cache le don divin. Il ordonne alors à toutes les armées des deux camps de déposer les armes et de reprendre une vie fraternelle sous une seule loi, un seul Dieu, un seul roi :

Mettez les armes bas. Je vueil que mesme loy,
Je vueil qu'un seul grand Dieu, Je vueil qu'un mesme Roy
Paisibles vous retienne et vous unisse aussy,
Telle est ma volunté. Je vueil qu'on vive ainsy. (IV, 90-93)

Le jeune roi est comparé à Neptune, qui, d'un geste majestueux, apaise les océans déchaînés et la force terrible des vents furieux. C'est grâce à lui que les horreurs de la guerre cèdent déjà la place aux œuvres de la paix. S'ensuit, comme on pouvait s'y attendre, une célébration de la grandeur du souverain, à qui Audebert attribue le mérite d'avoir ramené la tranquillité dans le pays. Ces éloges, bien sûr, sont disproportionnés par rapport au rôle secondaire joué par le jeune souverain dans la mise en œuvre de l'Édit de Saint-Germain.
La description de la guerre cède désormais la place à celle de la paix : le marin regagne son navire, le corsaire cesse de sillonner les mers, le bourgeois ne monte plus la garde, « Ains vivant à repos dans sa chambre à son ayse / La nuict près de sa femme il couche à la Française » (v. 144-145), le marchand reprend son commerce. En somme, chacun retrouve sa place, la hiérarchie et l'ordre sont rétablis, la France retrouve sa grandeur d'antan et ses anciennes coutumes honnêtes.

Tous estats corrompuz sont remyz en leur estre
Qui doibt servir le faict et qui doibt est le maistre
Chacun tourne à l'effet de son premier office
Et le tout balance d'une saincte police ;
Le vice diminue et la vertu s'augmente
Et comme fut jadis la France est fleurissante.  (IV, 152-157)

C'est une bonne occasion de célébrer une fois encore le roi qui, ayant d'un seul coup mis fin aux dissensions meurtrières de la nation, est comparé à tous les plus grands souverains du passé.

Ny de ce fort Martel les victoires fameuses
Ny de Charles le grand les œuvres glorieuses
Ny de Louys son filz ceste ame debonnaire
Ny de celluy piteux cest humain exemplaire
Ny du grand conquerant ceste brave sagesse
Ny de ce preux hardy l'indomptable proüesse
Ny du devot Loÿs la claire saincteté
Ny de ce mesme encor la celeste equité
Ny de ce grand François restaurateur des lettres
Ny du brave Henry cest aultre honneur des sceptres
Ny des plus renommez les tiltres haultains, non
Ne peuvent esgaler le vol de son renom.  (IV, 166-177)

Enfin, après avoir présenté le roi comme un bon père qui apporte la paix à ses enfants et distribue équitablement ses faveurs, Audebert conclut le poème en invitant tous les Français à se joindre à lui dans un hymne d'amour et de gloire au roi :

Iö doncques François iö que chacun crie
Vive Charles tresgrand Pere de la patrie
Vive à jamais heureux et sa Royalle race
Sus son throsne establie herite de sa place
Vive et que tout plein d'ans heureux le Ciel l'appelle
Pour revivre à jamais une vie Immortelle.  (IV, 192-197)

Ainsi se conclut, dans la joie et l'allégresse, l'Érynne Françoise de la France affligée.


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