Germani Audeberti Aurelii ad Nicolaum filium
ut eum ab Italia reuocaret Eligidion
Jam nive candenti caput inficit aegra senectus,
Versaque in argentum est aurea barba mihi.
Frons faciesque cavis jam finditur aspera sulcis,
Jam similis buxo pallor in ore sedet,
Adducensque cutem macies vultum arida turpat,
Ac velut impresso concavat ungue genas.
Crebra veternosam tentant oblivia mentem,
Ut plerumque mei vix meminisse queam.
Emeriti sumpsere oculi crystallina dudum
Auxilia, et cum oculis tardior auris hebet.
Nunc minor olfactus narisque obtusior est vis
Fundit odoriferas quando alabaster opes.
Pristina orexis abest ; nunc lauta obsonia sordent ;
Nunc fastiditus crescit in ore cibus.
Nunc laxata cutis tensos in gutture nervos
Prodit et, ut palear, pendula tota fluit.
Robustique olim nunc jam cecidere lacerti
Siccaque rugosa brachia pelle rigent.
Nunc qui pollebant digiti cum pollice firmo
Torpent, et tremula est utraque nostra manus.
Lassa sub exili et male fulto cruribus aegris
Corpore genua labant deficiuntque pedes,
Haud aliter subitam minitantur fessa ruinam
Fundamenta domus deficiente basi.
Vana brevem turbant insomnia saepe quietem,
Cum vaga mens falsis horret imaginibus.
Sic requies nobis labor est ; mala sustulit aetas
Tot bona quot quondam ver juvenile dedit. |
Elégie de Germain Audebert d'Orléans à son fils Nicolas
pour le faire revenir d'Italie
Déjà la dure vieillesse couvre ma tête d'une blancheur neigeuse
et l'or de ma barbe devient couleur d'argent ;
déjà mon front et mon visage moins lisse se creusent de sillons ;
déjà la pâleur envahit mon visage et le fait ressembler à du vieux buis
et la sèche maigreur qui ride ma peau enlaidit mon visage,
creusant mes joues comme si un ongle s'y était enfoncé.
De fréquentes absences accablent mon esprit engourdi,
si bien que la plupart du temps je peux à peine me souvenir que j'existe.
Mes yeux fatigués requièrent désormais l'aide de lunettes
et, en même temps que les yeux, l'oreille a bien perdu de son acuité.
Maintenant mon odorat diminue et j'ai beaucoup moins de nez
lorsqu'un flacon laisse échapper ses parfums.
Le grand appétit que j'avais s'en va ; maintenant les meilleurs mets me semblent mauvais ;
maintenant ce que je mange me donne une sorte de dégoût dans la bouche.
Maintenant sur mon cou la peau relâchée laisse saillir les nerfs tendus
et pend tout comme un fanon de bœuf.
Mes muscles, jadis robustes, se sont maintenant relâchés
et mes bras avec leur peau ridée sont tout desséchés.
Maintenant mes doigts qui avaient de la force avec un pouce solide
sont tout engourdis et mes deux mains sont prises de tremblements.
Fatigués sous le poids d'un corps chétif et mal soutenu par des cuisses douloureuses,
mes genoux se dérobent et mes pieds me trahissent,
tout comme ses fondations fatiguées menacent une maison d'écroulement
lorsque ce sur quoi elle s'appuie lui fait défaut.
Souvent des vaines insomnies viennent troubler mes courts moments de repos,
lorsque mon esprit divaguant est effrayé par des cauchemars.
Ainsi le sommeil est pour moi une épreuve. L'âge m'a apporté autant de maux
que, jadis, le printemps de ma jeunesse m'a accordé de biens. |
Denique quid senio superest ni edentulus ut sim
Et mutilas voces blaesula lingua sonet ?
Numquid ut affectis vitales follibus auras
Cor trahat et quatiat tussis anhela caput ?
Numquid ut innatis tumeat vesica lapillis,
Et gravidos renes calculus urat atrox ?
Numquid ut incurvo stupeant in corpore nervi
Et tremulis cogant artubus ire senem ?
Firmusve infirmos sustentet scipio gressus
Atque tripes reptem, forte etiam quadrupes ?
Ac tandem Oedipodis sublato aenigmate monstrum
Bisque puer fiam, bis rationis inops ?
Vel lenta articulos nodet pituita tumentes,
Corpusque, ut truncus, non moveatur iners ?
Lumine quod cassum dicas vivumque cadaver,
Usque adeo affinis vitaque morsque senum est ;
Vel quartana febris Saturni filia vexet,
Hydropsve assiduis insatiatus aquis ;
Vel fortis premat obstructos apoplexia sensus,
Atque animae obsessam claudat acuta viam.
Indomitove tenax fibras edat ulcere Cancer,
Quem tumidum satius non tetigisse fuit. |
Enfin que reste-t-il à ma vieillesse sinon que je n'ai plus de dents
et que ma langue ne balbutie que des mots écornés ?
sinon que ma poitrine absorbe l'air vital par des poumons affaiblis
et qu'une toux qui m'étouffe me secoue la tête ?
que ma vessie s'est remplie de cailloux
et qu'une pierre douloureuse encombre et enflamme mes reins ?
que mes nerfs sont engourdis dans un corps tout courbé,
et qu'ils obligent le vieillard que je suis à se traîner sur des membres tremblants ?
qu'un solide bâton soutient mes pas d'infirme
et que je me traîne sur trois pieds, parfois même sur quatre ?
et qu'enfin, prodige conforme à l'énigme qu'Œdipe eut à résoudre,
me voici une seconde fois en enfance, une seconde fois privé de raison ?
qu'une sécrétion visqueuse noue mes articulations enflées
et que mon corps, tout comme mon torse, est comme paralysé ?
On dirait un cadavre vivant et privé de lumière.
tant, pour les vieillards, la vie et la mort sont voisines.
Ou bien je suis tourmenté par la fièvre quarte, fille de Saturne,
ou par l'hydropisie qui se nourrit de sérosités persistantes.
Ou bien une forte apoplexie s'abat sur mes sens paralysés
fermant, quand elle se fait plus forte, la porte de l'âme.
Ou l'ulcère inguérissable d'un cancer opiniâtre ronge mes entrailles,
si gros qu'on a jugé préférable de ne pas l'opérer. |
Sed cur vivacem solitum infestare senectum
Hic ego morborum prosequar omne genus,
Quos late infaustum sparsit Pandora per orbem
Restibili mandans semina dira solo ?
En ferme exhausto minuuntur fomite vires,
Atque aliquid nostri quaelibet hora metit.
Deficio sensim consumpto ut lychnus olivo,
Qui dubia minimo tempore luce caret.
Hora suprema fores pulsat praenuntia mortis
Exspectatque suum cymba Charontis onus.
Frustra : namque anima alta petens eludet inanem
Et colet aetheras libera facta plagas. |
Mais pourquoi un vivant se dresserait-il contre une naturelle vieillesse,
pourquoi décrirais-je ici tous les genres de maladies
que Pandore a largement semées sur notre malheureux monde,
confiant chaque année à la terre des funestes graines ?
Voici que mes forces diminuent alors que le combustible est presque épuisé.
Toute heure moissonne un peu de nous.
Peu à peu je m'éteins comme une lampe qui n'a plus d'huile
et qui, pour très peu de temps, ne donne plus qu'une lumière indécise.
L'heure suprême, annonciatrice de la mort, frappe à ma porte
et la barque de Charon attend son fardeau.
Mais c'est en vain, car mon âme, gagnant les hauteurs du ciel, échappera au royaume des ombres et, devenue libre, habitera dans le monde céleste. |
Quorsum haec ? ut tu, cui viridis vernansque juventa,
Corporis et vis est ingeniique vigor,
Imposito me fasce leves onerique molesto
Supponas humeros sustineasque domum
Quae functo patre in natum reclinata recumbat,
Altius et surgat robore fulta tuo.
Hanc multo certe studio te eduximus in spem
Ut fieres nostrae firma columna domus.
Jam satis est lustrata tibi Saturnia tellus
Jamque nihil toto te latet in Latio.
Quare age, rumpe moras, Itala regione relicta,
Huc ades et patrio te modo redde solo.
Redde vicem meritis, o Nate, piumque laborem
Perfer ; et Anchisae suscipe membra tui.
Sic pius Aeneas confectum aetate parentem
Dum subiit humeris struxit ad astra viam. |
Pourquoi te dis-je tout cela ? pour que toi, qui as toute la verdeur et l'éclat de la jeunesse,
la force et la vigueur du corps et de l'esprit,
tu me soulages du fardeau qui pèse sur moi et que cette charge qui m'est pénible
tu la mettes sur tes épaules et que tu viennes soutenir notre famille
afin que, le père étant mort, elle se repose sur le fils
et que, soutenue par un homme de ta force, elle s'élève encore plus haut.
Nous t'avons élevé avec beaucoup de soin, dans cet espoir
que tu deviendrais le ferme soutien de notre maison.
Maintenant tu as suffisamment parcouru la terre de Saturne
maintenant plus rien ne t'est inconnu dans tout le Latium.
Aussi va, ne tarde plus, laisse l'Italie,
reviens ici et rends-toi au sol de ta patrie.
Tu dois payer de retour ce que nous avons fait pour toi, ô mon fils ; cette pieuse tâche
remplis-la et charge-toi de ton vieil Anchise.
Ainsi le pieux Énée, en prenant sur ses épaules
son père accablé par les ans, s'est taillé un chemin vers l'immortalité. |