<== Retour


LES PROPOS SUR L'ODYSSÉE D'HOMÈRE DANS LE MÉPRIS DE GODARD


Sont réunis à Rome puis à Capri, pour le tournage d'un film adaptant l'Odyssée d'Homère, le producteur Jeremy Prokosch (Jack Palance) avec son assistante Francesca Vanini (Giorgia Moll), le réalisateur Fritz Lang (lui-même) avec son assistant Jean-Luc Godard (lui-même) et le scénariste Paul Javal (Michel Piccoli) accompagné de son épouse Camille (Brigitte Bardot).

Trois scènes du film sont consacrées à des débats sur L'Odyssée d'Homère. Jeremy Prokosch veut une version qui plaise au grand public et qui rapporte de l'argent, Fritz Lang défend une vision classique d'Homère, Paul Javal projette ses propres problèmes de couple sur le couple Ulysse-Pénélope.

PAUL, qui accepte de réécrire le film pour l'argent, développe une interprétation très personnelle et moderne du mythe grec, qui projette en réalité sur Ulysse et Pénélope sa propre culpabilité et sa détresse amoureuse. Contrairement à la version traditionnelle où Pénélope reste fidèle et attend Ulysse, Paul soutient qu'Ulysse a été méprisé par Pénélope, que pour cette raison il est parti à Troie, puis qu'il a tout fait pour retarder son retour, car il savait que sa femme ne l'aimait plus.

PROKOSCH n'aime pas le travail de Fritz Lang, qu'il juge trop intellectuel ; il est sûr que la vision poétique du réalisateur allemand fera peu d'entrées au box-office.  C'est pourquoi il demande à Paul de réécrire le scénario du film. En lui demandant d'injecter de la psychologie, du sexe et des conflits de couple dans le film, il valide indirectement la vision moderne et névrosée de Paul, mais uniquement à des fins mercantiles. Il sait que l'argent peut acheter et dominer la création: « Quand j'entends le mot culture, je sors mon carnet de chèques ». De plus, en payant Paul pour qu'il transforme l'Odyssée en drame conjugal, Prokosch achète le droit d'entrer dans la vie privée du couple. Il pousse Paul à la soumission et séduit Camille sous ses yeux, transformant le conflit artistique sur l'infidélité de Pénélope en une véritable démonstration d'adultère dans la vie réelle.

CAMILLE, comme la Pénélope homérique, est assiégée par un "prétendant" arrogant, fort de sa richesse, qui tente de s'accaparer la femme du héros. Mais celui-ci, bien que possédant un révolver, n'a pas le courage de l'éliminer; bien plus, il se plie à ses volontés en modifiant le scénario du film. Camille, devant tant de lâcheté, finit par le mépriser et elle part avec Prokosch, brisant le mythe de la fidélité de l'épouse. Mais la fin sera tragique : sa mort dans la voiture rouge de Prokosch, laissera Paul face à sa médiocrité et à ses regrets, alors que Fritz Lang pourra achever son film dans une relative sérénité artistique, en prononçant le mot final de l'œuvre : "Silenzio !".

FRITZ LANG estime que classicisme est une barrière contre la vulgarité du monde moderne (représentée par l'argent de Prokosch). Il refuse de réduire l'Odyssée à une banale scène de ménage. Pour lui, Ulysse est un homme face à son destin, face aux dieux, pas un simple mari jaloux.

GODARD . A travers la réalité minable du couple Paul-Camille, Godard montre la déchéance du monde moderne: les hommes ne sont plus des héros mythologiques capables de surmonter les épreuves ; ils sont mesquins, hésitants et détruisent eux-mêmes leur propre bonheur. Il exprime son attachement à un cinéma classique et pur, alors que Paul incarne la figure de l'intellectuel moderne qui, en voulant tout analyser à travers le prisme de sa propre névrose, risque de tout détruire.


LES DIALOGUES DU FILM A PROPOS DE L'ODYSSÉE

Dans la salle de projection à Cinecitta: [dialogue parfois difficile à saisir, Lang parlant en anglais et en allemand, ses propos étant traduits par Francesca]

Une citation tirée de L'Enfer de Dante (chant XXVI) est partagée entre Fritz Lang et Paul :
– Fritz Lang : « Ô mes frères qui à travers cent mille dangers êtes venus aux confins de l'Occident, ne vous refusez pas à faire connaissance, en suivant le soleil, du monde inhabité. Apprenez quelle est votre origine : vous n'avez pas été faits pour ***, mais pour connaître la science et la vertu. » Vous connaissez çà ?
– Paul : Oui, oui, c'est très célèbre. C'est de Dante. « Déjà la nuit contemplait les étoiles. Et notre joie se métamorphose vite en pleurs, jusqu'à ce que la mer se fût refermée sur nous. »  

F. Lang,  qui refuse de plier le cinéma commercial face aux exigences vulgaires du producteur, cite les phrases qui appellent à dépasser la condition humaine pour chercher l'art pur. Paul achève la citation par la fin tragique du voyage d'Ulysse, dont le navire est englouti par les flots. C'est un miroir de sa propre trajectoire : en acceptant de transiger avec ses valeurs pour de l'argent, sa vie de couple et son bonheur avec Camille sont en train de sombrer définitivement.

Alors que le scénariste Paul Javal vient d'accepter un chèque du producteur Prokosh par pur compromis financier, Lang récite en allemand des vers du poète Friedrich Hölderlin, issus du poème La Vocation du poète (Dichterberuf).
Furchtlos bleibt aber, so er es muß, der Mann
Einsam vor Gott, es schützet die Einfalt ihn,
Und keiner Waffen brauchts und keiner
Listen, so lange, bis Gottes Fehl hilft.

Francesca traduit la citation en français : « Mais l'homme, quand il le faut, peut demeurer sans peur, seul devant Dieu. Sa candeur le protège et il n'a besoin ni d'arme ni de ruses jusqu'à l'heure où l'absence de Dieu vient à son aide. »
– Lang : La Vocation du poète
. Le dernier vers est obscur : Hölderlin avait écrit d'abord "Tant que Dieu ne fait pas défaut", et ensuite "Tant que Dieu nous demeure proche". Vous voyez : rédaction du dernier vers contredit les deux autres : ce n'est plus la présence de Dieu, c'est l'absence de Dieu **** l'homme. C'est très étrange, mais vrai.

Dans la salle de spectacle : [dialogue difficile à saisir à cause du bruit dans la salle]

Pendant que les personnages vivent un drame intime et profond, ils sont plongés dans un lieu de divertissement bruyant et superficiel, où une chanteuse-danseuse interprète le tube rock italien qui parle d'un amour frénétique, 24.000 baisers d'Adriano Celentano. Cette séquence incarne l'avènement de la pop culture et de la société de consommation, venant profaner le sacré des mythes antiques grecs. Godard la filme d'une manière mécanique et presque hypnotique, soulignant le voyeurisme et la réification de la femme dans l'industrie du spectacle.

– Paul : On parle toujours d'Ulysse qui revient vers Pénélope, mais au fond peut-être qu'Ulysse en avait vraiment marre de Pénélope c'est pour ça qu'il a fait la guerre de Troie et comme il n'avait plus envie de rentrer, il a fait durer son voyage le plus longtemps possible. […]

– Lang : « Chaque matin, pour gagner mon pain, je vais au marché où l'on vend des mensonges et, plein d'espoir, je me range à côté des marchands." [extrait du poème Hollywood dans Hollywood Elegies de Bertold Brecht] […]

– Lang : Le monde d'Homère est un monde réel et le poète appartient à une civilisation en accord et non en opposition avec la nature. Et la beauté de l'Odyssée réside justement dans cette croyance en la réalité comme elle est .
– Paul : Donc une réalité qui se présente objectivement ?
– Lang : Exactement et dans une forme qui ne se décompose pas et qui est ce qu'elle est.. À prendre ou à laisser.

A Capri, dans le jardin de la villa Malaparte : [dialogue difficile à saisir, car l'échange se fait dans une déambulation des deux personnages]

– Lang : Moi je trouve idiot de transformer le personnage d'Ulysse en névrosé moderne; c'était un homme simple, astucieux et hardi.
Paul : C'est une idée intéressante ; Ulysse met dix ans à rentrer chez lui parce qu'en réalité il ne souhaite pas ce retour; c'est logique.
– Lang : « C'est logique, mais l'illogique va, elle, contre la logique », votre Corneille, préface de Suréna [en réalité, c'est une fausse citation, la pièce Suréna n'a pas de préface].
– Paul : S'il ne tient pas tellement à précipiter son retour à Ithaque, c'est parce que sa vie avec Pénélope n'est pas heureuse. Et ces difficultés datent d'avant le départ d'Ulysse. Pourquoi ? S'il avait été heureux, il ne serait pas parti. Alors il profite de la guerre de Troie pour fuir sa femme.
– Lang : Et les prétendants, alors, il les a bien tués, non ?
– Paul : On peut le justifier… On peut le justifier par le fait qu'au début Ulysse a dit à Pénélope que c'était à la cour d'accepter les cadeaux. Il ne considérait pas les prétendants comme des amoureux sérieux; il ne voulait pas les chasser par peur du scandale. Sachant Pénélope fidèle, Ulysse *** Là je pense qu'à ce moment-là Pénélope *** s'est mise à le mépriser. Elle a découvert qu'elle avait cessé d'aimer à cause de la conduite d'Ulysse*** et elle le lui a dit. Alors Ulysse à se moment-là s'est aperçu trop tard qu'il avait perdu l'amour de Pénélope à cause de sa trop grande prudence. Le seul moyen de la reconquérir, c'est le meurtre des prétendants
– Lang : La mort n'est pas une conclusion.


LES DIEUX DANS LE FILM

Les dieux sont montrés sous forme de statues immobiles, assistant sans intervenir à la destruction du coupe Paul-Camille. [Citation : "Ce ne sont pas les dieux qui ont créé les hommes, mais les hommes qui ont créé les dieux"] [Prokosh pense que la femme d'Ulysse est infidèle].
– On les voit dans la séquence de visionnage des rushes, avec surtout Minerve la protectrice et Poséidon l'ennemi mortel.


– Lorsque Paul quitte Cinecitta pour la maison de Prokosch ("l'adresse, qu'est-ce que c'est ?"), Poséidon apparaît et semble lui reprocher l'erreur qu'il vient de commettre en poussant sa femme à partir seule avec Prokosch.
– Quand Paul marche avec Camille et lui parle durement ("Qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce qui se passe ?"), Minerve apparaît et détourne son regard
– Poséidon apparaît brièvement quand Paul voit s'éloigner le bateau qui emporte Camille et Prokosch.


<== Retour