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Mardi 27 novembre 2018, à 18 h. au Musée des Beaux-Arts

 

PAULINE MORTAS

 

DE LA "DÉFLORATION" À LA "PREMIÈRE FOIS".

HISTOIRES DE FEMMES


 

Agrégée d'Histoire, Pauline Mortas, a présenté en 2015, pour son Master 2 en Sorbonne un mémoire sur la défloration au XIXe siècle. Ce mémoire lui a valu le prix Mnémosyne 2016 pour l'histoire des femmes et du genre et a donc été publié en 2017 aux Presses Universitaires de Rennes sous le titre Une rose épineuse.

Présentation de l'ouvrage :

La France du XIXe siècle foisonne de discours multiples – médicaux, religieux, moralistes, littéraires ou pornographiques – qui prennent pour objet la défloration féminine. Ces discours, qu'ils évoquent la défloration pour ses conséquences physiques sur la femme, pour ses enjeux moraux ou parce qu'elle constitue un fantasme masculin, en façonnent des représentations qui forment un véritable écheveau de normes pesant sur les sexualités et les corps. Érigée par ces discours en un événement crucial de la vie féminine, et donc de la vie du couple, la défloration est amenée à jouer un rôle fondamental dans la construction de la féminité comme de la masculinité. Faire l'histoire de ces représentations, c'est donc contribuer à l'histoire du corps, de la sexualité et du genre. Mais l'histoire de la défloration, c'est aussi celle d'une expérience vécue par des femmes et des hommes : les écrits du for privé et les archives judiciaires entrouvrent la porte de l'alcôve conjugale et permettent à l'historien d'accéder aux pratiques sexuelles du XIXe siècle français, pour écrire une histoire du couple et de l'intime.

Plan de l'ouvrage :

– L'Église et la défloration
– L'avènement de la virginité physique : une révolution médicale ?
– Médecine et normes morales
– La défloration au tribunal
– Défloration et éducation : un enjeu social
– Le roman : reflet des normes sociales ou discours critique ?
– La défloration fantasmée du pornographe
– Déflorer, être déflorée.
– Expériences individuelles
– Une expérience de couple ?


Compte rendu de l'ouvrage par Paul-Arthur Tortosa :

Ce livre dense est issu du mémoire de master 2 de sa jeune auteure qui aborde l'épineuse question de la perte de la virginité féminine au siècle de Balzac et Michelet. Si le terme « défloration » est préféré aux vocables alternatifs comme « dépucelage » ou « première fois », c'est parce que son usage est largement dominant dans les sources. Ce choix lexical fait également écho à la thèse de l'ouvrage, à savoir que le XIXe siècle marque le passage de la « défloration », où un homme actif marque sa virilité en faisant d'une fille passive une femme, à la « première fois », « qui se prépare et se vit à deux » (p. 415).

La première partie de l'ouvrage s'appuie principalement sur le commentaire de sources écrites comme des ouvrages médicaux ou religieux et des publications de médecine légale. Pauline Mortas commence par étudier le discours religieux portant sur la défloration, arguant de son caractère séminal dans la valorisation extrême de la virginité et l'inféodation de la femme qui caractérisent le XIXe siècle. En effet, l'auteure montre que le discours médical, bien que se construisant par opposition à ce qui est décrié comme superstition, reste profondément imprégné d'une vision patriarcale de la femme, pensée comme inférieure et soumise à l'homme, ne devenant véritablement elle-même que par le viril truchement de son mari. De même, bien que se drapant d'une légitimité scientifique, les médecins produisent un discours "émaillé de considérations et de prescriptions morales" (p. 130), tout en étant de plus en plus sollicité par l'institution judiciaire dans des affaires de crimes sexuels ou de demandes en nullité de mariages. L'enquête se poursuit en s'intéressant à la manière dont l'éducation envisage ou non la défloration, ce qui révèle une série de clivages : entre les hommes et les femmes, entre les villes et les campagnes, entre les milieux aisés et les milieux modestes. Pour ce faire, l'auteure mobilise un corpus documentaire varié : romans, enquêtes hygiénistes, traités politiques, manuels éducatifs. Si la diversité des pratiques sexuelles et éducatives est remarquée, on observe une relative invariance de la sacralisation de la virginité féminine. Les deux chapitres suivants interrogent les représentations diffusées par les romans et les ouvrages pornographiques. Les romans véhiculent les normes des classes dominantes, tout en dénonçant parfois la brutalité de certains maris, coupables de ce qui est présenté comme un "viol légal". Les ouvrages pornographiques sont souvent porteurs d'une charge subversive, la bourgeoisie et l'Église en étant les cibles principales, mais ils ne remettent pas en cause l'infériorité de la femme et sa totale soumission vis-à-vis de l'homme.

L'étude que réalise l'auteure sur la défloration comme expérience intime tend à confirmer les intuitions déjà formulées : malgré une relative diversité des pratiques et une timide ouverture des mentalités, la soumission de la femme et l'importance accordée à la virginité féminine apparaissent comme des invariants. La démonstration de Pauline Mortas se fonde sur trois principaux types documents, dont le croisement vise à n'exclure aucune catégorie sociale. Premièrement, les archives judiciaires, qui donnent un aperçu unique des pratiques des classes populaires à travers des témoignages de seconde main, les discours des acteurs étant souvent reformulés dans les actes officiels. Deuxièmement, des "écrits du for privé, ou égo-documents", définis comme des "textes non fictionnels écrits par des gens ordinaires" (p. 329). Dans le sillage d'Alain Corbin (1), Pauline Mortas cherche, par l'étude de ces sources, à "inverser les procédures de l'histoire sociale du XIXe siècle, pour ne plus étudier les individus en masses ou en groupes" (p. 329). Troisièmement, un "corpus prostitutionnel" (p. 334), rassemblant les écrits d'observateurs sociaux tels que Parent-Duchâtelet (2), des ouvrages médicaux et la littérature prostitutionnelle comme les guides de bordels parisiens.

Le livre se termine par un chapitre original, analysant l'évolution des représentations et des pratiques de la défloration au XIXe siècle à travers la comparaison de trois couples.

Le premier, unissant Cécile Coquebert (3) et Alexandre Brongniart (4), présente une "asymétrie des ressentis" (p. 386), avec un homme heureux et une femme ayant vécu la scène comme un véritable sacrifice, caractéristique du début de la période.

– Ensuite, vient le récit de l'impossible défloration de la jeune Athénaïs par Jules Michelet, de près de vingt ans son aîné. En raison de problèmes de santé, l'acte tant attendu par le célèbre historien ne peut se produire, ce qui déclenche chez lui une frustration d'autant plus grande que, en tant qu'épouse, la jeune femme est considérée comme sa propriété. Un élément nouveau est cependant relevé : Michelet se livre à de nombreuses observations sur le corps de sa femme, ce qui témoigne de la progressive constitution de la défloration comme problème de couple. Alors qu'Alexandre Brongniard et Cécile Coquebert n'échangent pas un mot à propos de leur premier rapport sexuel, l'historien de la Révolution française et sa femme discutent longuement des problèmes qu'ils rencontrent et tentent, à deux, de trouver des solutions pour faire advenir la défloration tant attendue – particulièrement par le mari.


– Le troisième couple est un couple est un couple ordinaire, Lily et Georges, que l'auteure étudie à travers la correspondance échangée durant leurs fiançailles retrouvée par hasard et communiquée à Clémentine Vidal-Naquet (p. 397), Il y apparaît que la "première fois" fut un acte discuté, préparé, réalisé et analysé à deux. Les échanges épistolaires témoignent d'une véritable co-construction du premier rapport sexuel, tant dans les modalités concrètes du passage à l'acte que dans l'analyse ex-post de sa signification.
Ainsi, à travers les écrits de ce couples, on perçoit l'ampleur de la rupture avec le début de siècle : "La défloration, dont le ressenti est consigné de manière individuelle par Cécile et Alexandre Brongniart, devient progressivement, au fil du XIXe siècle, un évènement qui ne concerne plus le seul individu mais bien le couple" (p. 408).

L'auteure souligne habilement la porosité de domaines trop souvent dissociés, le "social", le "scientifique" et le "culturel", et elle articule de façon pertinente les différentes dimensions de son objet d'étude. Elle n'est pas moins convaincante dans son croisement des perspectives, avec une première moitié d'ouvrage très foucaldienne (attention portée aux discours, étude de la relation entre savoir et pouvoir, analyse d'archives médicales et juridiques) et une seconde moitié nettement plus marquée par les problématiques de l'histoire culturelle (histoire de l'éducation et de la littérature, représentations socialement différenciées de la virginité). Bien que ce livre soit issu d'un mémoire de master 2, le travail d'archives effectué est considérable et n'a rien à envier à celui d'auteurs plus confirmés. La prose est simple mais agréable et n'alourdit pas inutilement le propos. La principale limite de cet ouvrage est probablement son armature théorique. Si les auteurs classiques du champ sont maîtrisés, manquent certains travaux récents qui auraient pu apporter d'importants compléments, comme ceux de Clyde Plumauzille (5) dont le nom n'apparaît hélas que dans les remerciements. De même, l'historiographie de la médecine mobilisée est relativement ancienne et se réduit trop souvent aux publications de Foucault, vieilles de plus de cinquante ans, sans que, par exemple, les utiles commentaires de Grégoire Chamayou (6) ne soient discutés. Enfin, même si à l'exhaustivité, nul(le) n'est tenu(e), il est regrettable que, malgré quelques annexes, cet ouvrage ne s'appuie sur presque aucune source visuelle alors qu'on imagine que celles-ci ne doivent pas manquer, en particulier en ce qui concerne les représentations religieuses de la virginité féminine et les mises en scène pornographiques de sa disparition. La thèse du passage de la « défloration » à la « première fois » est bien argumentée et plutôt convaincante. En revanche, il est possible d'être plus pessimiste que l'auteure relativement à l'évolution des représentations, notamment lorsqu'elle écrit que « l'impératif viril se mue progressivement en injonction à une certaine délicatesse masculine, en vue de préserver une entité nouvelle dans le discours sur la défloration : le couple » (p. 415). En dépit de ces quelques remarques, ce livre témoigne sans conteste d'une capacité de travail et d'une rigueur remarquables qui laissent augurer du meilleur pour les travaux ultérieurs de l'auteure.

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1. Corbin Alain, Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot : sur les traces d'un inconnu, 1798-1876, Paris, Flammarion, 1998.
2. Alexandre Jean-Baptiste Parent du Châtelet (Parent-Duchâtelet, 1790-1836) est un médecin hygiéniste français connu pour son ouvrage de référence paru en 1836, De la Prostitution dans la ville de Paris, considérée sous le rapport de l'hygiène publique, de la morale et de l'administration, qui est le fruit de huit années d'enquête.
3. Cécile Coquebert est la fille de Charles Coquebert de Montbret, professeur de statistique à l'École des mines et sœur d'Ernest Coquebert de Montbret, botaniste mort de la peste lors de l'expédition d'Égypte.
4. Alexandre Brongniart (1770-1847) est un célèbre minéralogiste qui dirigea la Manufacture de porcelaine de Sèvres de 1800 à sa mort.
5. Clyde Plumauzille, Prostitution et révolution. Les femmes publiques dans la cité Républicaine (1789-1804), Paris, Champ Vallon, coll. La chose publique, 2016. À la décharge de l'auteure, notons qu'il est probable que cet ouvrage n'ait pas encore été disponible au moment où Pauline Mortas a remis son manuscrit. Clyde Plumauzille avait cependant déjà publié plusieurs articles.
6. Chamayou Grégoire, Les corps vils. Expérimenter sur les êtres humains aux XVIIIe et XIXe siècles, Paris, La Découverte, coll. Les empêcheurs de penser en rond, 2008.


LA CONFÉRENCE :

Cette conférence proposera une plongée dans l'histoire intime des femmes françaises au XIXe siècle en s'intéressant à un moment particulier de leur existence : la défloration.
Cet événement de la vie féminine a fait l'objet de très nombreux discours au XIXe siècle : du médecin au pornographe, en passant par l'homme de religion, le juriste ou encore le romancier, tous se sont essayés à le décrire et ont prescrit un certain nombre de normes censées présider à son déroulement.
Faisant un pas de côté par rapport à ces représentations, Pauline Mortas s'attachera à la défloration comme expérience vécue.
L'étude de trois cas particuliers, documentés par des journaux et des correspondances intimes, permettra d'entrouvrir la porte de l'alcôve conjugale, et d'esquisser une histoire des femmes, mais aussi du couple et de la sexualité au XIXe siècle.


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