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Mardi 5 février 2019

500 ans après le départ de la Victoria de Magellan
pour le premier tour du monde, non prévu au départ

 

MAGELLAN, PREMIER VOYAGE GLOBAL, 1519-1522

par Clotilde JACQUELARD

 

 


 

CLOTILDE JACQUELARD

Maître de conférences à l'université Paris-Sorbonne, elle est hispaniste, membre de l'équipe de recherche CLEA (Civilisation et Littérature de l'Espagne et de l'Amérique espagnole du Moyen Age aux Lumières).

Clotilde Jaquelard a publié, entre autres :

• Dans Nicolas Lombart dir., Les nouveaux mondes juridiques, du Moyen Age au XVIIe siècle, 2015

Du Moyen Age au XVIIe siècle, la découverte de nouveaux mondes non européens a bouleversé le modèle anthropologique et métaphysique ainsi que ceux juridiques revendiqués par l'Occident chrétien. Entre anthropologie, histoire, littérature et droit, cet ouvrage analyse les représentations de ces mondes juridiques.

• De Séville à Manille, les Espagnols en mer de Chine, 1520-1610, Paris, Les Indes Savantes, 2015.

Le Pacifique nord apparaît aujourd'hui comme le lieu essentiel des flux commerciaux mondiaux, encadré sur ses rivages par les plus grandes puissances politiques et économiques actuelles : Etats-Unis, Canada, Chine, Russie, Japon. Or, c'est aux Espagnols que l'on doit la mise en communication irréversible de ces mêmes rivages, au XVIe siècle, dans le prolongement de la conquête américaine. La fondation d'un circuit maritime hémisphérique reliant la Chine à l'Amérique allait devenir une route commerciale et humaine entre Manille et Acapulco, parachevant le désenclavement planétaire et accélérant la première mondialisation des temps modernes.
Cet ouvrage étudie cette dernière grande phase de l'expansion espagnole, au-delà de l'Amérique, en s'appuyant sur les récits de voyage espagnols et sur la première documentation coloniale issue des Philippines, conquises dès 1565. Il rappelle combien l'héritage des voyages terrestres médiévaux vers l'Asie a influé sur la percée des Espagnols et des Portugais dans l'Atlantique à la fin du XVe siècle, jusqu'à leur prise de position en mer de Chine méridionale dès la seconde moitié du XVIe siècle, en quête d'épices puis de soies chinoises. Les discours espagnols viennent compléter le savoir portugais sur l'Insulinde et le monde chinois pour constituer les premières représentations occidentales de l'Asie extrême-orientale.

 


QUELQUES PRÉCISIONS SUR L'EXPÉDITION DE MAGELLAN

LES CONNAISSANCES ACQUISES EN L'ANNÉE 1519

Depuis 25 années, l'Espagne et le Portugal, intéressés l'une et l'autre par les régions à l'est de l'Inde (les Indes orientales), en particulier par les Moluques et leurs épices, s'étaient partagé le monde selon un méridien défini le par le traité de Tordesillas (1494) : la zone portugaise couvrait l'océan Atlantique et l'océan Indien, la zone espagnole l'océan qui sera appelé "Pacifique".

• La route vers les Indes orientales par l'est, en restant dans la zone portugaise, était bien repérée, le passage par le cap de Bonne-Espérance ayant été reconnu dès 1488 par le Portugais Bartolomeu Dias et Vasco de Gama ayant atteint l'Inde en 1498 puis en 1503.

• En revanche, la route vers les Indes orientales par la zone espagnole était encore incertaine. Plusieurs expéditions avaient permis de comprendre que, pour atteindre les Indes orientales, il fallait aller au-delà d'une terre (celle qu'on appela "l'Amérique"), pour ensuite traverser un océan qu'on appellera "Pacifique" : Christophe Colomb puis Amerigo Vespucci avaient exploré une partie de la côte est de l'Amérique, et Vasco de Balboa, en traversant l'isthme de Panama en 1513, avait atteint la côte ouest et vu s'ouvrir devant eux l'océan qu'il faudrait traverser.

Dès 1515, des cartographes avaient évalué assez exactement la distance séparant l'Europe des Indes orientales, sachant bien qu'il fallait contourner ce continent récemment découvert (qu'on avait nommé "Amérique" en l'honneur de Vespucci).

MAGELLAN ET L'EXPÉDITION QUI PORTE SON NOM

En mars 1505, le roi de Portugal envoya Francisco de Almeida vers l'Inde en contournant l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance et en traversant l'océan Indien. Magellan était de l'expédition.

Il resta ensuite sept ans comme soldat dans l'océan Indien, se livrant au commerce du poivre, et il participa en 1511 à la prise de Malacca en Malaisie, ce qui ouvrait la route vers le Siam et les Moluques. En revanche il ne fut pas de l'expédition de son ami Francisco Serrao qui alla jusqu'à l'archipel de Banda dans les Moluques. Magellan, lui, quitta Malacca au début de 1513 et revint à Lisbonne.

Bientôt il conçut le projet d'atteindre les Moluques non pas en suivant la côte ouest de l'Afrique, mais en obliquant vers l'ouest dans l'Atlantique pour contourner "l'Amérique" et entrer ainsi dans l'océan qu'il appellera "Pacifique", dans la zone espagnole. Pour cela il quitta le service du roi du Portugal (avec lequel il avait eu un différend pour une sombre histoire de trafic de bétail) et offrit ses services au roi d'Espagne Charles Ier (futur Charles Quint) lui proposant
– de démontrer que les Iles aux Épices (les Moluques) se trouvaient dans la moitié du globe revenant à la couronne d'Espagne,
– d'ouvrir une seconde "route des épices" en contournant l'Amérique, ce qui permettrait d'aller aux Moluques sans entrer en rivalité avec le Portugal,
– de rapporter une grande quantité d'épices dont la vente permettrait de couvrir les frais de l'expédition.

Le roi, convaincu, accepta que Magellan aille dans les Moluques en passat par l'ouest, en précisant qu'il devait revenir par la même route qu'à l'aller (pas question donc de faire le tour du globe). Il finança à cette fin cinq navires et plus de 200 hommes, de diverses nationalités européennes.

On connaît les détails de cette expédition grâce à Antonio Pigafetta qui a tenu un journal.

Le départ eut lieu le 20 septembre 1519. Malgré une mutinerie, la perte d'un navire (le Santiago), la défection d'un second (le San Antonia, qui retourna à Séville), la flotte espagnole put atteindre en un mois la Terre de Feu, passer dans le Pacifique, puis, malgré le manque de vivres et d'eau potable, gagner en 106 jours les Iles Mariannes et les futures Philippines. Là Magellan fut tué lors d'un combat contre les hommes du roi de l'île de Mactan, qui refusait de se souttre à l'Espagne.

Juan Sebastien Elcano prit alors le commandement de la flotte. Faute d'hommes, il dut brûler un navire. Les deux bateaux qui restaient, la Victoria et la Trinidad, continuèrent jusqu'aux Moluques (Tidore) et firent le plein de girofles. La Trinidad, ayant voulu revenir par la route de l'aller en retraversant le Pacifique, se fit arraisonner par des Portugais. La Victoria, elle, revint par l'océan Indien et le cap de Bonne-Espérance, réalisant ainsi le tour du globe.

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La Victoria arriva en Espagne (Sanlucar de Barrameda) le 6 septembre 1522, avec 91 survivants (sur 237), après avoir démontré (sans l'avoir voulu) que la terre était circumnavigable.

Et Pigafetta écrit simplement dans son journal : "Nous avions fait 14.460 lieues [environ 86.800 km] et accompli le cercle du monde, de levant au ponant".

Ce n'est donc pas Magellan qui a fait le premier tour du monde, mais 35 hommes partis avec lui, dont le Français Richard de Normandie.

La vente des girofles ne compensa pas les frais engagés au départ, d'autant qu'il restait à régler les arriérés de solde des survivants et les pensions pour les nombreuses veuves.

En fait, ce fut un échec : l'Espagne abandonna finalement ses prétentions sur les Moluques. À la route contournant l'Amérique (par le détroit dit "de Magellan") on préférera le passage par le cap de Bonne-Espérance.

J'ai été la première à faire le tour du globe à la voile
dirigée par toi, Magellan, sur des mers inconnues.
Oui, j'en ai fait le tour et c'est à juste titre qu'on m'appelle
Victoria.
Mes voiles ce sont mes ailes, ma récompense c'est la gloire, mon combat la mer.

 

Cinq cents ans après le départ de l'expédition de Magellan vers les Moluques, Clotilde Jacquelard commentera les faits majeurs de cette circumnavigation et les avancées qu'elle a supposées pour le XVIe siècle, sur la base des documents d'époque et en particulier du journal d'Antonio Pigafetta. Elle tentera de tirer quelques leçons pour notre temps de ce premier tour du monde, non prévu au départ.

 


BIBLIOGRAPHIE :

Le voyage de Magellan (1519-1522). La relation d'Antonio Pigafetta et autres témoignages. Édition établie par Xavier de Castro, éd. Chandeigne, 2007-2010, 59 €. Le voyage de Magellan (1519-1522). La relation d'Antonio Pigafetta du premier voyage autour du monde, par Xavier de Castro, éd. Chandeigne, 2017, 14,5 €.

SÉNÈQUE, au +Ier siècle, avait pressenti que de grandes découvertes seraient faites un jour au-delà de l'Océan (Médée, v. 364 et suiv.)

Nunc iam cessit pontus Maintenant l'océan est vaincu :
quaelibet altum cumba pererrat toute embarcation navigue en haute mer,
terminus omnis motus tout ce qui faisait barrière est désormais tombé.
urbes muros terra posuere noua Des villes ont élevé leurs murailles sur une terre récemment découverte.
Venient annis saecula seris Dans bien des années, le temps viendra
quibus Oceanus uincula rerum laxet où l'Océan cessera d'être un obstacle,
et ingens pateat tellus où sera découvert un continent immense,
Tethys nouos detegat orbes où la mer révèlera un nouveau monde,
nec sit terris ultima Thule où l'Islande ne sera plus la dernière des terres.

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