LE PHILOSOPHE HELVÉTIUS AU CHÂTEAU DE VORÉ
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Le fermier général
Né à Paris en 1715, fils du premier médecin de la reine Marie Leszczynska, Claude Adrien Helvétius obtint à l’âge de 23 ans une charge de fermier général qui lui rapporta bientôt 300 000 livres de revenus par an. Grâce à cette fortune, il put partager sa vie entre les plaisirs et l’étude. Ami des écrivains et artistes, commensal de Montesquieu à La Brède, de Voltaire à Cirey, de Buffon à Montbard, il fréquentait aussi d’Alembert, Diderot, l’abbé Galiani, Grimm et Marivaux (qu’il aida matériellement).
Le châtelain de Voré
En 1743, Helvétius acheta, dans le Perche, le château de Voré «aussi bon qu’agréable», qui avait été la propriété de Louis Fagon ; décoré par le peintre Jean-Baptiste Oudry, il symbolisait tout l’art de vivre du XVIIIe siècle.
Quoique M. Oudry fût ennemi des grandes dissipations, il était cependant très gai dans la société, quand il faisoit tant que de s'y livrer. Lorsque M. Fagon l'amenoit à sa terre de Vauré, il savoit, par des impromptus et des fêtes presque sans sans apprêt, distraire la compagnie de ces amusements périodiques qui n'entraînaient avec eux que trop souvent l'ennui. Il disposait des salles, tantôt dans les bois, tantôt dans les bosquets de Vauré, qu'il ornait de pampres et de fleurs. Il le faisait avec tant d'intelligence que l'art sembloit n'y avoir aucune part. On y donnait des concerts, des bals, des collations ; on y représentait même de petites comédies, et M. Oudry, qui jouoit passablement de la guitare, s'y chargeait ordinairement d'un rôle burlesque : c’était le rôle de Pierrot, dans lequel il pouvait faire usage de cet instrument.
En 1750, Helvétius renonça à sa charge de fermier et acheta celle de maître d’hôtel de la reine. L’année suivante, il épousa Mme de Ligniville d'Autricourt, nièce de Mme de Graffigny, une femme d'esprit sans fortune dont le salon parisien attira les esprits éclairés de l'époque. Avec elle, il se retira progressivement à Voré. Il y partagea son activité entre la chasse (Diderot, dans une lettre, raconte comment il eut maille à partir avec des braconniers) et l’écriture.
Le philosophe matérialiste
Ses premiers écrits de poésie, de théâtre et de mathématiques n'ayant eu aucun succès, Helvétius se tourna vers la philosophie et cultiva ses relations avec les auteurs de l'Encyclopédie, dont il rassembla les idées sans craindre de les poursuivre dans toutes leurs conséquences.
Il se fit connaître en 1758 avec la publication de son ouvrage intitulé De l'Esprit. Si cet écrit, influencé par Condillac et par Locke, lui valut la notoriété, il fut violemment attaqué pour athéisme et parce que, professant un sensualisme hérité de Locke, il faisait de l'homme le produit de l'environnement et de l'éducation, affirmant qu’il n'y a pas d'inégalités innées et que "l'éducation peut tout". Même les "philosophes" prirent leurs distances. Helvétius eut beau se rétracter à trois reprises et se défendre d’avoir voulu attaquer le christianisme, son ouvrage, condamné par le pape, le Parlement et la Sorbonne, fut brûlé en public.
Désormais, Helvétius voyagea, visita l'Angleterre en 1764 et se rendit près de Frédéric II, à Berlin, en 1765. Il continua à écrire, mais n’affronta plus la censure, puisque ses autres œuvres ne seront publiées qu’après sa mort, en 1771 : Le Bonheur (poème), Le vrai sens du système de la nature, De l'homme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation, etc.
Le salon de Mme Helvétius à Auteuil
Après la mort de son époux, Mme Helvétius tint salon pendant plus de vingt-cinq ans dans sa résidence d'Auteuil, envahie de chiens et de chats. Elle y reçut intellectuels, hommes de lettres et philosophes (qui se donneront le nom d'idéologues).
Elle se lia d'amitié avec Benjamin Franklin, l’ambassadeur américain qui résida de 1774 à 1785 dans le village voisin de Passy. Dans la première des trois "bagatelles de Passy", écrite par Franklin (73 ans) à Mme Helvétius (57 ans) en janvier 1780, Franklin s'imagine en visite aux Champs-Élysées où il rencontre Helvétius qui, las de penser à son ancienne épouse, aurait pris comme autre femme… feu Mme Franklin. Après avoir quitté ces ombres ingrates, Franklin se retourne donc vers Mme Helvétius : «Me voici, vengeons-nous!». Si plusieurs commentateurs ont avancé que Franklin aurait sérieusement demandé en mariage Mme Helvétius, on penche plutôt pour un badinage mutuellement accepté.
Fermement opposé à l'absolutisme monarchique et affichant un enthousiasme sincère pour la Révolution, le cercle d'Auteuil fut d'abord qualifié de "boutique ouverte aux révoltés", et Mme Helvétius de "folle de la moderne démocratie". Toutefois, après que Robespierre eut renversé le buste d'Helvétius au Club des Jacobins le 5 décembre 1792 (en accusant le philosophe anti-rousseauiste «d'être immoral») et que Condorcet eut tragiquement mis fin à ses jours dans sa cellule le 29 mars 1794, le zèle révolutionnaire des disciples de "Notre-Dame d'Auteuil" s'atténua beaucoup. Après le 9 Thermidor, plusieurs membres du cercle de Mme Helvétius, désormais fervente admiratrice de Napoléon, participèrent à la constitution du Directoire, du Consulat et de l'Empire.
Mme Helvétius mourut le 13 août 1800 à l'âge de 78 ans. Sans être particulièrement cultivée ou brillante, sans grande fortune et tenant maison modeste, Mme Helvétius sut cependant créer un climat propice à la libre discussion des idées des Lumières. Franklin lui en saura gré, qui écrira qu'elle avait reçu de la nature plus de science vraiment utile pour l'humanité qu'une demi-douzaine de philosophes en auraient pu tirer des livres...

Voré, au centre du Perche
© Association Guillaume-Budé, section d'Orléans