; , nn

Logo Budé Orléans

LANGRES

et Denis Diderot

(Haute-Marne)

Fiches de géographie littéraire

Denis, le fils du coutelier de Langres

Depuis au moins le XIIIe siècle, Langres abritait de nombreuses coutelleries. Au XVIIe siècle, les maîtres couteliers langrois, au nombre de trente, occupaient quatre-vingt-dix ouvriers. En chaque occasion qui s’offrait à la ville de marquer sa reconnaissance à quelque puissant personnage, celui-ci recevait une épée, des couteaux. Chaque maître coutelier avait sa marque et son enseigne : la marque et l’enseigne des Diderot était la Perle.

La ville, alors, retentissait du bruit que faisaient les coutelleries, au point que les couteliers ont finalement été priés d’aller s’installer plus loin. Le père de Diderot lui dira plus tard, à propos de l’Encyclopédie : « Mon fils, nous avons fait tous les deux du bruit dans le monde, avec cette différence que le bruit que vous faisiez avec votre outil vous ôtait le repos et que celui que je faisais avec le mien ôtait le repos aux autres. » (Entretien d’un père avec ses enfants)

Le coutelier Denis Diderot était expert dans l’art de fabriquer des instruments de chirurgie, des « lancettes ». C’était un homme consciencieux et honnête, que l’on voyait aussi bien dans sa forge devant son enclume que dans sa chambre où, siégeant sur un « fauteuil à bras », il recevait ses concitoyens qui avaient besoin de conseils et de secours : une scène dans le goût de Greuze, que Diderot le fils immortalisa dans son Entretien d’un père avec ses enfants.

Le coutelier avait épousé la fille d’un tanneur, Angélique Vigneron (née en 1677). Beaucoup de Vigneron furent couteliers, mais ils préféraient généralement la tannerie. Parmi les oncles maternels, l’un était chanoine de la cathédrale, l’autre curé près de Langres. C’est dans la maison au n° 6 de la place Diderot (ancienne place Chambeau) que le coutelier Denis Diderot était venu s’installer trois ou quatre ans après la naissance de son fils Denis, né le 5 octobre 1713. Angélique mit ensuite six autres enfants au monde, dont Denise (« Sœurette ») en 1715, Angélique en  1720 et Didier-Pierre (futur chanoine) en 1722.

Denis élève des Jésuites de Langres

Quand Denis fut en âge, on le mit chez les Jésuites de Langres. Il y connut les premiers combats de la vie : "Telle était de mon temps l’éducation provinciale : deux cents enfants se partageaient en deux armées : il n’était pas rare qu’on en rapportât chez leurs parents grièvement blessés."

Ses parents avaient sur lui d’ambitieuses visées : quand il eut douze ans (1726), ils le firent tonsurer pour qu’un de ses oncles puisse lui résigner son canonicat ; désormais, il pouvait se faire appeler abbé et porter le manteau court. Le chapitre de Langres était alors un des plus notables de France par son ancienneté, l’éminence de ses membres, l’importance de ses privilèges et de ses prébendes. Denis avait de la piété et le canonicat ne s’opposait pas aux ambitions qu’il nourrissait dans sa jeune tête : aussi accepta-t-il sans rechigner l’état que les siens lui avaient choisi.

Dès son entrée chez les Jésuites, il fut brillant latiniste et brillant mathématicien. En 1728, il eut le prix de vers latins et le prix de version :

Un des moments les plus doux de ma vie, ce fut il y a plus de trente ans, et je m’en souviens comme d’hier, lorsque mon père me vit arriver du collège les bras chargés des prix que j’avais remportés, et les épaules chargées des couronnes qu’on m’avait données et qui, trop larges pour mon front, avaient laissé passer ma tête. Du plus loin qu’il m’aperçut, il laissa son ouvrage, et s’avança sur sa porte et se mit à pleurer. C’est une belle chose qu’un homme de bien et sévère qui pleure !

La fille de Diderot raconta plus tard cette anecdote :

La seule particularité qu’il m’ait contée du commencement de son éducation est une querelle qu’il eut avec ses camarades ; elle fut assez vive pour lui faire donner l’exclusion du collège un jour d’exercice public et de distribution de prix. Il ne put supporter l’idée de passer ce temps dans la maison paternelle et d’affliger ses parents ; il fut au collège, le suisse lui refusa la porte, il la franchit dans un moment de foule et se mit à courir de toutes ses forces. Le suisse l’atteignit avec une espèce de pique dont il lui blessa le côté. L’enfant ne se rebute point ; il arrive et prend la place qu’il avait droit d’occuper. Prix de composition, de mémoire, de poésie, etc. : il les remporta tous. Sûrement il les méritait, puisque l’envie de le punir ne put influer sur la justice de ses supérieurs. Il reçut plusieurs volumes et autant de couronnes. Trop faible pour porter le tout, il passa les couronnes dans son cou et, les bras chargés de livres, il revint chez son père. Sa mère était à la porte de la maison : elle le vit arriver au milieu de la place publique dans cet équipage et environné de ses camarades. Il faut être mère pour sentir ce qu’elle dut éprouver. On le fêta, on le caressa beaucoup ; mais, le dimanche suivant, comme on le parait pour l’office, on s’aperçut qu’il avait une plaie assez considérable. Il n’avait pas même songé à s’en plaindre.

Né vif, aimant la chasse, s’il était toujours supérieur dans les devoirs de classe, il était très souvent inexact. Il se fatigua des remontrances de ses régents et dit un matin à son père qu’il ne voulait plus continuer ses études. « Tu veux donc être coutelier ? — De tout mon cœur… » On lui donna le tablier de boutique, et il se mit à côté de son père. Il gâtait un déluge de canifs, de couteaux et d’autres instruments. Cela dura quatre ou cinq jours ; au bout de ce temps, il se lève, monte à sa chambre, prend ses livres et retourne au collège. « J’aime mieux l’impatience que l’ennui », dit-il à son père ; et, depuis ce moment, il continua ses classes sans aucune interruption.

Les Jésuites ne tardèrent pas à sentir l’utilité dont cet élève pourrait être à leur corps. Ils employèrent la séduction des louanges, l’appât toujours si séduisant des voyages et de la liberté ; ils le déterminèrent à quitter la maison paternelle et à s’éloigner avec un Jésuite auquel il était attaché. Denis avait pour ami un cousin de son âge. Il lui confia son secret et l’engagea à l’accompagner, mais le cousin, plus médiocre et plus sage, découvrit le projet à son père. Le jour du départ, l’heure, tout fut indiqué. Mon grand-père garda le plus profond silence ; mais, en allant se coucher, il emporta les clefs de la porte cochère et, lorsqu’il entendit son fils descendre, il se présenta devant lui et lui demanda où il allait à minuit. « A Paris, répond le jeune homme, où je dois entrer aux Jésuites. — Ce ne sera pas pour ce soir, mais vos désirs seront remplis ; allons d’abord dormir… » Le lendemain son père retint deux places à la voiture publique et l’amena à Paris au collège d’Harcourt. Il fit les conditions de son petit établissement et prit congé de son fils.

Denis, à Paris, trompe les espérances de son père et se marie

C’était en 1729. Denis fut reçut maître ès arts de l’Université de Paris en 1732 et bachelier en théologie en 1735. Mais il n’obtint pas le bénéfice escompté dans le diocèse de Langres et il se tourna alors vers le droit.

En 1736, il entra comme clerc de procureur chez François-Clément de Ris, un Langrois d’origine. Bien que son père le fît surveiller par un cousin, le frère Ange, il ne faisait preuve d’aucun zèle : « Mais que voulez-vous donc être ? — Ma foi, mais rien du tout. J’aime l’étude, je suis fort heureux, fort content : je ne demande pas autre chose. » Excédé, son père lui coupa les vivres.

Diderot, désormais, connut la vie de bohème et la misère, donnant des leçons de mathématiques, faisant des traductions, rédigeant des sermons pour un missionnaire ou s’improvisant précepteur des enfants d’un financier ; mais refusant toujours de prendre un état ou de retourner dans sa famille.

En 1741, Denis (Ninot) devint l’amant d’une jeune fille de trente ans, Anne-Toinette Champion (Nanette), qui tenait avec sa mère un petit commerce en chambre de dentelles et lingerie. Ils avaient des logements tout proches, d’abord rue Boutebrie, puis rue Poupée. Diderot a résumé ainsi cette période de sa vie :  "J’arrive à Paris. J’allais prendre la fourrure et m’installer parmi les docteurs de Sorbonne. Je rencontre sur mon chemin une femme belle comme un ange ; je veux coucher avec elle, j’y couche ; j’en ai quatre enfants ; et me voilà forcé d’abandonner les mathématiques que j’aimais, Homère et Virgile que je portais toujours dans ma poche, le théâtre pour lequel j’avais du goût."

Le retour à Langres, en décembre 1742-janvier 1743

Pour pouvoir se marier, Diderot alla à Langres en décembre 1742 afin d’obtenir les papiers nécessaires et surtout l’autorisation de son père.  Le 17 décembre, il écrit à son Antoinette :  

Ma chère Nanette, tranquillise-toi. Je suis arrivé, j’ai fait un bon voyage, je me porte bien, et il me semble qu’on a beaucoup de plaisir à me revoir. Ma mère et ma soeur m’ont fait toutes les amitiés possibles. Mon père m’a accueilli un peu froidement ; mais sa sérieuse indifférence n’a pas duré, et je jouis à présent de sa bonne humeur et de celle de toute la maison. Je n’ai point encore embrassé mon frère ; son entrée au séminaire, où il est actuellement en retraite, avait précédé mon retour de huit jours. Le voilà donc décidé pour l’état ecclésiastique, et toute la famille réduite à deux. Comme je crois que cet état lui convient, eu égard à l’éminentissime dévotion dont il se pique, je ne suis pas fâché de cet événement. Je suis dans le cours de mes visites ; ces provinciaux ouvrent de grands yeux sur un homme qu’ils se s’attendaient pas à revoir si tôt et dont ils avaient tant parlé à tort et à travers. Je voudrais bien être débarrassé de cette occupation, pour travailler à une plus sérieuse affaire. Je ne vois rien de plus ennuyeux que de jouer le rôle du boeuf gras et de se promener, malgré qu’on en ait, pour satisfaire la curiosité d’une infinité de gens dont on ne s’embarrasse guère. J’ai déjà pourtant annoncé que mon séjour ne serait pas long. Tout le monde paraît s’en étonner ; on n’a pas manqué de m’en demander la raison, que je n’ai pas encore jugé à propos de déceler. J’ai, comme tu sais, bien des choses à obtenir avant d’en venir là. […] Le parti que mon cadet vient de prendre achève de déterminer mon père à me laisser la liberté. Je sais déjà que je peux demeurer chez lui, avec plein pouvoir de n’y rien faire. Mais que cela ne t’alarme pas, ma Nanette ; tu sais bien ce que je t’ai promis, et il n’y aura jamais de repos pour moi que ma parole ne soit dégagée.

Autre lettre, le 24 décembre 1742 :

Je ne t’ai point écrit vendredi passé, parce que je ne voulais point te dire que je me médicamentais. J’ai été saigné, purgé ; j’ai fait toutes mes visites, et me voilà débarrassé de toutes les incommodités de la province. Je me porte fort bien, et tu me reverras avec tout l’embonpoint que j’avais en te quittant. Je me couche de fort bonne heure, et je me lève fort tard.

Mais le coutelier, indigné de cette mésalliance, refusa tout net son autorisation à son fils, le menaçant de le déshériter s’il passait outre. Le 1er février 1743, il écrivit à la mère d’Antoinette, Mme Champion :

Que fera votre fille d’un homme qui n’a point d’état et qui n’en aura peut-être jamais ? A-t-elle assez de bien pour les deux ? Si j’en crois ses discours, la nature lui a été plus prodigue de ses faveurs que la fortune. Non, Madame, je ne souffrirai point qu’il fasse une malheureuse et qu’il se rende malheureux. […] Si vous écrivez à mon écervelé comme il convient, je lui ferai tenir votre lettre là où il est, avec tous les égards que je dois à une mère sensée et à une fille vertueuse.

« Là où il est » voulait dire dans un couvent, du côté de Troyes, où le coutelier avait fait enfermer le jeune révolté. Mais, en février 1743, le garçon réussit à s’en échapper et il écrivit aussitôt à sa Nanette :

Après avoir essuyé des tourments inouïs, me voilà libre. Te le dirais-je ? Mon père avait porté la dureté jusqu’à me faire enfermer chez des moines qui ont exercé contre moi ce que la méchanceté la plus déterminée pouvait imaginer. Je me suis jeté par les fenêtres, la nuit du dimanche au lundi. J’ai marché jusqu’à présent, que je viens d’atteindre le coche de Troyes qui me transportera à Paris. Je suis sans linge. J’ai fait une route de trente lieues à pied par un temps détestable. J’ai assez mal vécu, ne pouvant suivre la route ordinaire, dans la crainte qu’on me poursuivît, je suis tombé dans des villages où j’ai à peine trouvé du pain et du vin. Mais, heureusement, j’ai quelque argent, dont j’avais eu soin de me pourvoir avant que de déclarer mes desseins. Je l’ai sauvé des mains de mes geôliers, en l’enfermant dans un des coins de ma chemise. […] J’oubliais de te dire qu’afin que je ne pusse me sauver, on avait pris l’inutile précaution de me couper les cheveux à moitié [= sur une moitié de la tête].

Revenu à Paris, Diderot, pour éviter l’exhérédation, épousa secrètement son Antoinette le 6 novembre 1743, à minuit, en l’église de Saint-Pierre-aux-Boeufs, dans l’île de la Cité. Son père n’apprit ce mariage que bien plus tard.

On trouve dans cette opposition de Denis Diderot aux amours de son fils la source d’un drame que Diderot publia en 1758 et qu’il fit jouer en 1761 au Théâtre-Français sous le titre Le Père de famille.

Denis se lance dans l’écriture et se retrouve en prison à Vincennes

Le jeune ménage n’avait guère de ressources, Diderot vivant surtout de traductions (le Dictionnaire universel de médecine du Dr James). D’autant plus qu’il avait persuadé sa femme d’abandonner son état de lingère, comme le racontera plus tard sa fille :

Il la conjura d’abandonner cet état ; elle eut bien de la peine à y consentir ; la misère ne l’effrayait pas pour elle-même ; mais sa mère était âgée, elle était menacée de la perdre, et l’idée de n’être pas en état de pourvoir à tous ses besoins était un supplice pour elle ; et cependant, comme elle se persuada que ce sacrifice ferait le bonheur de son mari, elle le fit. Une femme de peine venait chaque jour balayer son petit logement et apporter les provisions de la journée ; ma mère pourvoyait à tout le reste. Souvent, lorsque mon père mangeait en ville, elle dînait ou soupait avec du pain et se faisait un grand plaisir de penser qu’elle doublerait le lendemain son petit ordinaire pour lui. Le café était un luxe trop considérable pour un ménage de cette espèce ; mais elle ne voulait pas qu’il en fût privé, et chaque jour elle lui donnait six sous pour aller prendre sa tasse de café à la Régence et voir jouer aux échecs.

Bientôt Diderot, se lassant de vivre avec une femme sans culture, eut, entre 1746 et 1750, une passion pour une jeune romancière sans scrupules, Madeleine de Puisieux. Comme sa maîtresse était pauvre, il se mit à écrire afin de pouvoir gagner quelque argent pour elle. Ainsi furent publiés la traduction enrichie de l’Essai sur le mérite et la vertu de Shaftesbury (1745), les Pensées philosophiques (1746), revendication des droits de la raison critique contre les dogmes chrétiens, et aussi Les Bijoux indiscrets (1748), un roman érotique dans la lignée de Crébillon.

C’est alors que Diderot mit en chantier la rédaction d’une vaste Encyclopédie. En butte aux tracasseries de la censure, il reçut le soutien du directeur de la Librairie lui-même, M. de Malesherbes, qui l’aida à déjouer les investigations de la police.

Mais une Lettre sur les aveugles (1749) lui valut d’être incarcéré à Vincennes. Il écrivit à Langres pour demander secours à son père, qui, le 3 septembre, lui fit cette réponse (accompagnée toutefois de 150 livres, à ménager “comme il le jugerait à propos”):

Mon fils, j’ai reçu les deux lettres que vous m’avez écrites en dernier lieu, qui m’apprennent votre détention et le motif d’icelle, mais je ne saurais m’empêcher de vous dire qu’il faut absolument qu’il y ait eu d’autres raisons que celles que vous m’alléguez dans une de vos lettres pour vous avoir fait mettre entre quatre murailles. Tout ce qui vient du Souverain est bien respectable et il faut y obéir dans tous les cas. […] Mais comme rien n’arrive sans la permission de Dieu, je ne sais ce qui pouvait mieux convenir à votre sanctification : ou que la retraite que vous avez eu le temps de faire dans cette boîte à cailloux fût finie, ou qu’elle fût prolongée de quelques mois pendant lesquels vous pourrez vous mettre en état d’y faire de sérieuses réflexions sur vous-même ! […] Vous me demandez de l’argent. Quoi ! un homme comme vous, qui travaillez à des ouvrages immenses, comme vous faites, peut-il en avoir besoin ? Voilà 28 jours écoulés dans un endroit où il ne vous en a rien coûté ; d’ailleurs je sais que Sa Majesté, par un effet de sa bonté, fait donner une subsistance honorable à ceux qui, en exécution de ses ordres, sont traduits là où vous êtes. Vous m’avez mandé avoir du papier, de l’encre et des plumes. Je vous invite à en faire un meilleur usage que du passé.

Enfermé d’abord dans une chambre du donjon, Diderot fut installé ensuite dans le château, où le gouverneur, le marquis du Châtelet, lui rendit son séjour le plus agréable possible. Il ferma même les yeux lorsque, une nuit, son prisonnier fit le mur pour aller à Champigny-sur-Marne surprendre sa maîtresse, Mme de Puisieux, dans les bras d’un nouvel amant.

Libéré, Diderot reprit ses travaux sur l’Encyclopédie. Au début de 1752, les deux premiers tomes étaient publiés.

Diderot revient à Langres pour se réconcilier avec son père

En mai-juin 1752, Diderot retourna à Langres où il fut rejoint par son épouse, qui fut enfin acceptée par la famille au cours d’une scène de réconciliation générale. En septembre 1753, après avoir perdu trois enfants en bas âge, Antoinette mit au monde Marie-Angélique, le seul enfant de Diderot qui survivra (c’est la future Mme de Vandeul).

Diderot revint à Langres à l’automne 1754, pour être le parrain d’un enfant de la famille Caroillon. Ce séjour lui inspirera l’Entretien d’un père avec ses enfants, écrit seulement en 1770, qui commence par ce portrait de son père :

Mon père, homme d’un excellent jugement, mais homme pieux, était renommé dans sa province pour sa probité rigoureuse. Il fut plus d’une fois choisi pour arbitre entre ses concitoyens ; et des étrangers qu’il ne connaissait pas lui confièrent souvent l’exécution de leurs dernières volontés. Son image sera toujours présente à ma mémoire. Il me semble que je le vois dans son fauteuil à bras, avec son maintien tranquille et son visage serein.

Vers 1757, quand sa fille eut quatre ou cinq ans, Antoinette l’emmena à Langres pour un séjour de trois mois, le coutelier, qui se sentait vieillir, ayant demandé à voir sa bru et sa petite-fille. Diderot profita de l’absence de son épouse pour nouer une liaison avec une jeune femme, Louise Henriette Volland (qu’il appellera « Sophie »).

La mort du père et le séjour de 1759 (du 27 juillet au 15 août)

A la fin juillet 1759, son père étant mort le 3 juin, Diderot revint à Langres pour y régler la succession du coutelier. Celui-ci, dans son testament, avait demandé à ses fils d’avantager leur sœur Denise :

Mon fils Denis Diderot, l’aîné, et vous, Didier-Pierre Diderot, vous savez bien, vous Diderot l’aîné, les grandes dépenses que j’ai faites pour vous depuis vingt ans que vous êtes à Paris. Si je supputais rien que ce qui est de ma connaissance, je vous ai envoyé plus de dix mille livres, non compris ce que votre mère et votre sœur vous envoyaient et la rente de cette somme. Et vous, Didier-Pierre Diderot, vous avez bien dépensé, tant pour votre séminaire que pour les deux fois que vous avez été à Paris, trois mille livres. J’ai trouvé ma conscience engagée à dédommager votre sœur, Denise Diderot, ma fille, de quelque chose. Je n’ai rien passé à son profit par-devant notaire, ni autrement donné ni ne veux le faire, me confiant à votre probité. Vous, mon fils l’aîné, qui savez toutes les bontés qu’elle a toujours eues pour moi, j’espère que vous exécuterez de point en point mes volontés que voilà…

Diderot fit le trajet en deux jours, dans la chaleur de juillet, arrivant à Langres après minuit, épuisé par le long voyage.

Il s’agissait donc de faire le partage des biens laissés par son père et de décider de leur gestion à venir. Il s’aperçut alors que le coutelier, parti de rien, avait accumulé une petite fortune grâce à son travail. En fait, le partage entre les trois enfants se fit aisément, « d’une manière douce, tranquille et honnête ».

Dès qu’on apprit la présence à Langres du philosophe parisien, les visiteurs se multiplièrent, « des prêtres, des moines, des avocats, des juges, des animaux de toute espèce et de toute couleur », et aussi quelques anciens condisciples avec qui il avait reçu autrefois des férules au collège.

Dans ce séjour, Diderot redécouvrit la vie de province, les repas qui se prolongent tard dans la nuit, un peu trop « tumultueux et bruyants » à son gré, accompagnés de plaisanteries affligeantes. Lui-même se sentit un peu gêné de n’être qu’un « buveur d’eau » au milieu d’une cohue de gens pour qui le mérite principal est de boire l’excellent vin que l’on servait à table.

Le 5 août, il écrit à Sophie Volland :

J’ai passé les premiers jours fort renfermé. Je ne me portais pas assez bien pour me répandre. Voici que je me porte mieux, et que je commence à n’être plus à moi. C’est une maladie plus fâcheuse que la première. Ce sont des visites à recevoir et à rendre sans fin, et des repas qui commencent le plus tôt et qui durent le plus tard qu’on peut. Ils sont gais, tumultueux et bruyants. Des plaisanteries, ah Dieu ! quelles plaisanteries ! Je n’aime pas trop tout cela, et je n’en avais pas besoin pour sentir tout ce que j’avais perdu en vous quittant. Et puis, le sot personnage à faire que celui de buveur d’eau au milieu d’une cohue de gens dont le mérite principal, pour eux et pour les autres, est de bien boire. Il faut cependant se prêter et paraître content. On est à la vérité soutenu par le bon coeur du maître et de la maîtresse de maison qui se montre à tout moment. On est si aise de m’avoir, si flatté, si honoré ! Le moyen de résister à cela ? J’ai regretté plusieurs fois d’avoir renoncé au vin ; il est excellent ; on en boirait tant qu’on voudrait et sans conséquence, et l’on serait, au moins sur la fin de la nuit, de niveau avec ses convives. […] Je parle affaires, je joue au trictrac et je dispute. […] Je soupçonne mon frère et ma soeur de tirer les choses en longueur pour me retenir auprès d’eux plus longtemps. […] Le peu de condisciples qui me restent répandus dans les environs de la ville me sont venus rendre hommage. Il n’y en a plus guère. Ils sont presque tous passés. […] Il est sûr que j’ai eu grand plaisir à reconnaître et à embrasser quelques-uns de ceux avec qui j’avais reçu des férules au collège et que j’avais presque oubliés. Il semble qu’on revienne en arrière et qu’on redevienne jeune en les voyant. J’ai entendu prêcher la Saint-Dominique par un d’eux ; pas trop mal. Ils ont du feu, des idées que j’aime encore mieux singulières que plates. D’ailleurs je m’amuse à mesurer par ce qu’ils sont la distance d’un esprit brut à un esprit cultivé ; et je vois ce qu’ils auraient été si des circonstances plus heureuses les avaient favorisés. […] Nos partages sont faits. Nous venons de faire un arrangement de cent mille francs ou à peu près, comme on fait celui de cent liards. Cela n’a pas duré un demi-quart d’heure. Je vous dirai cela plus au long.

C’est pendant ce voyage qu’il écrivit pour Sophie Volland le texte célèbre sur les Langrois (lettre du 11 août) :

Les habitants de ce pays ont beaucoup d’esprit, trop de vivacité, une inconstance de girouettes. Cela vient, je crois, des vicissitudes de leur atmosphère qui passe en vingt-quatre heures du froid au chaud, du calme à l’orage, du serein au pluvieux ; il est impossible que ces effets ne se fassent sentir sur eux, et que leurs âmes soient quelque temps de suite dans une même assiette. Elles s’accoutument ainsi, dès la plus tendre enfance, à tourner à tout vent. La tête d’un Langrois est sur ses épaules comme un coq d’église au haut d’un clocher. Elle n’est jamais fixe dans un point ; et si elle revient à celui qu’elle a quitté, ce n’est pas pour s’y arrêter. Avec une rapidité surprenante dans les mouvements, dans les désirs, dans les projets, dans les fantaisies, dans les idées, ils ont le parler lent. Il n’y a peut-être que ma soeur dans toute la ville qui ait la prononciation brève. C’est une exception dont j’ignore la cause. Il est sûr qu’à l’entendre on la prendrait pour une étrangère. Pour moi, je suis de mon pays, seulement le séjour de la capitale et l’application assidue m’ont un peu corrigé. Je suis constant dans mes goûts. Ce qui m’a plu une fois me plaît toujours, parce que mon choix m’est toujours motivé.

Lorsqu’il quitta Langres, sa seule crainte était que sa soeur et son frère, très différents de caractère, aient du mal à s’accorder : « Seurette » était une sorte de « Diogène femelle », vive, agissante, gaie, décidée, libre dans ses propos, et économe ; alors que son frère l’abbé, par excès de religion, était devenu « une espèce d’Héraclite chrétien », triste, muet, circonspect et fâcheux, toujours prêt à pleurer sur la folie de ses semblables et à étouffer en lui la nature au nom du Christ, capable aussi de transformer, par charité, la maison Diderot en hospice, au grand dam de sa soeur.

Il m’est impossible d’imaginer trois êtres de caractères plus différents que ma sœur, mon frère et moi. Seurette est vive, agissante, gaie, décidée, prompte à s’offenser, lente à revenir, sans souci, ni sur le présent ni sur l’avenir, ne s’en laissant imposer ni par les choses ni par les personnes ; libre dans ses actions, plus libre encore dans ses propos ; c’est une espèce de Diogène femelle. Je suis le seul homme qu’elle ait aimé; aussi m’aime-t-elle beaucoup. Mon plaisir la transporte; ma peine la tuerait. L’abbé est né sensible et serein. Il aurait eu de l’esprit, mais la religion l’a rendu scrupuleux et pusillanime. Il est triste, muet, circonspect et fâcheux. Il porte sans cesse avec lui une règle incommode à laquelle il rapporte la conduite des autres et la sienne. Il est gênant et gêné. C’est une espèce d’Héraclite chrétien toujours prêts à pleurer sur la folie de ses semblables. Il parle peu. Il écoute beaucoup ; et il est rarement satisfait. Doux, facile, indulgent, trop peut-être, il me semble que je tiens entr’eux un assez juste milieu. Je suis comme l’huile qui empêche ces machine raboteuses de crier, lorsqu’elles viennent à se toucher. Mais qui est-ce qui adoucira leur mouvement quand je n’y serai plus ? C’est un souci qui me tourmente. (lettre à Sophie Volland du 31 juillet)

Dernier voyage à Langres

Onze ans plus tard, en août-septembre 1770, Diderot revint à Langres afin de préparer le mariage de sa fille Angélique (alors âgée de 17 ans) avec le fils Caroillon (Abel François Nicolas Caroillon de Vandeul). Il voyagea avec Grimm qui se rendait aux bains de Bourbonne. Il passa quelque jours à Langres, puis alla lui-même passer une semaine à Bourbonne, où il retrouva ses nouvelles amies, Mme de Maux et sa fille. De retour à Langres le 18 août, il se partagea entre sa famille et celle de son futur gendre. Après un autre court séjour à Bourbonne, il resta à Langres du 5 au 12 septembre. Puis il revint à Paris, passant par Isle-sur-Marne (où étaient les dames Volland) et Châlons.

Sa fille se maria le 9 septembre 1772 à Saint-Sulpice. Elle eut, l’année suivante, une petite fille qui ne devait vivre qu’une dizaine d’années.

À l’occasion de ce voyage, Diderot s’aperçut que sa sœur Denise, malgré ses 55 ans, avait gardé « un visage de bernardin » et qu’elle était toujours aimable, bien qu’un peu trop dévote. Aussi, pour la taquiner, proposa-t-il à son ami Grimm de l’épouser et d’adopter en même temps un « petit poupart » qu’elle aurait mis au monde « à musche-pot » [secrètement].

Comme dix ans plus tôt, il avait dû accepter d’être reçu à la table des notables langrois et de participer à des dîners « à crever un crotoniate ». Toute la ville, en fait, épiait le rapprochement des deux frères ; mais le philosophe et  le « prêtre hargneux » (qui était, depuis 1767, chanoine de la cathédrale) furent incapables de s’entendre.

Ce voyage donna à Diderot l’idée de publier un conte Les deux amis de Bourbonne et quelques pages sous les titres Voyage à Langres et Voyage à Bourbonne-les-Bains en Champagne. Dans ce dernier texte, il évoque le souvenir de son père :

Mon père a fait deux fois le voyage de Bourbonne ; la première pour une maladie singulière, une perte de mémoire dont il y a peu d’exemples. Quand on lui parlait, il n’avait aucune peine à suivre le discours qu’on lui adressait. Voulait-il parler ? il oubliait la suite de ses idées ; il s’interrompait ; il s’arrêtait au milieu de la phrase qu’il avait commencée, il ne savait plus la phrase qu’il avait commencée, il ne savait plus ce qu’il avait dit, ni ce qu’il voulait dire, et le vieillard se mettait à pleurer. Il vint ici ; il prit les eaux en boisson ; elles lui causèrent une transpiration violente, et en moins de quinze jours, il reprit le chemin de sa ville, parfaitement guéri. Ni sa fille qui l’avait suivi, ni son fils l’abbé, ni ses amis, ne purent lui faire prendre un verre d’eau de plus que le besoin qu’il crut en avoir. Il aimait le bon vin. Il disait : Je me porte bien ; j’entends vos raisons ; je raisonne aussi bien et mieux que vous ; qu’on ne me parle plus d’eau ; qu’on me donne du bon vin. Il ne fit rien du régime qu’on lui avait prescrit ; il but du bon vin et, quoiqu’il eût la soixantaine passée, temps où la mémoire baisse et le jugement s’affaiblit, il n’eut jamais aucun ressentiment [il ne se ressentit jamais] de son indisposition.

Son second voyage ne fut pas aussi heureux. Le docteur Juvet avait dit très sensément que les eaux n’étaient pas appropriées à sa maladie. C’était une hydropisie de poitrine. Il se hâta de le renvoyer ; et cet homme que les gens de bien regrettent encore et qu’une foule de pauvres qu’il secourait à l’insu de sa famille accompagnèrent au dernier domicile, mourut — ou plutôt s’endormit du sommeil des justes — le lendemain de son retour, le jour de la Pentecôte, entre son fils et sa fille qui craignaient de réveiller leur père qui n’était déjà plus.

J’étais alors à Paris. Je n’ai vu mourir ni mon père, ni ma mère. Je leur étais cher, et je ne doute point que les yeux de ma mère ne m’aient cherché à son dernier instant.

Il est minuit, je suis seul ; je me rappelle ces bonnes gens, ces bons parents, et mon cœur se serre quand je pense qu’ils ont eu toutes les inquiétudes qu’ils devaient éprouver sur le sort d’un jeune homme violent et passionné, abandonné sans guide à tous les hasards d’une capitale immense, le séjour du crime et des vices, sans avoir recueilli un instant de la douceur qu’ils auraient eue à le voir, à en entendre parler, lorsqu’il eut acquis, par sa bonté naturelle et par l’usage de ses talents, la considération dont il jouit… Et souhaitez après cela d’être père !

J’ai fait le malheur de mon père, la douleur de ma mère tandis qu’ils ont vécu, et je suis un enfant des mieux nés qu’on puisse se promettre ! Je me loue moi-même ; cependant je ne suis rien moins que vain, car une des choses qui m’aient fait le plus de plaisir, c’est le propos bourru que me tint un provincial, quelques années après la mort de mon père. Je traversais une des rues de ma ville ; il m’arrêta par le bras et me dit : « Monsieur Diderot, vous êtes bon, mais si vous croyez que vous vaudrez jamais votre père, vous vous trompez. »

Je ne sais si les pères sont contents d’avoir des fils qui vaillent mieux qu’eux ; mais je le fus, moi, d’entendre dire que mon père valait mieux que moi. Je crois, et je croirai tant que je vivrai, que ce provincial a dit vrai.

Mes parents ont laissé après eux un fils aîné qu’on appelle Diderot le philosophe, c’est moi ; une fille qui a gardé le célibat ; et un dernier enfant qui s’est fait ecclésiastique. C’est une bonne race. L’ecclésiastique est un homme singulier ; mais ses défauts légers sont infiniment compensés par une charité illimitée qui l’appauvrit au milieu de l’aisance. J’aime ma sœur à la folie, moins parce qu’elle est ma sœur que par mon goût pour les choses excellentes. Combien j’en aurais à citer de beaux traits si je voulais ! Ses bonnes actions sont ignorées ; celles de l’abbé sont publiques…

Les dernières années

Statue de DiderotDiderot, qui n’avait guère voyagé plus loin que Langres et Bourbonne, partit à Saint-Pétersbourg pour rencontrer Catherine II qui, depuis 1765, se faisait son mécène. Il resta éloigné de Paris de juin 1773 à octobre 1774.

En 1776, Pigalle sculpta son buste. Cela donna l’idée aux Langrois d’avoir eux aussi un buste de leur grand homme, ce que la fille de Diderot raconte ainsi :

En 1780, par une délibération de la ville, le maire et quatre échevins écrivirent à mon père pour lui demander son portrait qu'ils voulaient payer, exigeant seulement qu'il donnât à l'artiste le temps nécessaire. Mon père répondit comme il le devait à ses compatriotes ; il leur envoya son buste en bronze exécuté par M. Houdon. Il est placé dans la salle de l'Hôtel de Ville, sur une petite armoire contenant l’Encyclopédie et ses ouvrages. Le jour où il fut posé, ils donnèrent un dîner de corps, placèrent le buste au bout de la table et burent à sa santé. Ces détails donnés par le maire à mon père lui ont fait passer des moments fort doux. La ville envoya je ne sais quelle bagatelle à M. Houdon, qui de son côté répondit en envoyant à ces messieurs des plâtres du buste dont ils avaient honoré le bronze. Mon oncle fut invité à ce repas fait pour donner une marque de considération à son frère. Il refusa ; mais quelque temps après, sous prétexte de voir quelque chose à l'Hôtel de Ville, il fut le voir. L'Encyclopédie fut donnée à la ville par M. de Verseilles, homme de qualité ; voulant quitter cette province, il fit don de l'ouvrage d'un homme qu'il aimait et estimait.

À partir de 1781, la santé de Diderot se dégrada. Puis vinrent les deuils : « Sophie » Volland mourut en février 1784, sa petite-fille Anne-Marie, âgée de 10 ans, en avril.

Comme la maladie progressait, l’impératrice Catherine lui permit de se loger plus confortablement rue de Richelieu. C’est là qu’il mourut en juillet 1784.

Son gendre, Caroillon de Vandeul, fit en sorte que les obsèques se déroulent sans scandale et d’une manière édifiante en l’église Saint-Roch, afin que les parents de Langres soient « contents » et « tranquilles ». Son frère, toujours fanatique, voulut s’emparer de ses manuscrits pour les jeter au feu. Heureusement, ils étaient partis en Russie, avec sa bibliothèque.

LANGRES VU PAR STENDHAL ET JULIEN GRACQ

STENDHAL
Mémoires d'un Touriste (d'après le Guide pittoresque du voyageur en France)

En montant à Langres, qui est sur une montagne, le postillon me dit qu’après Briançon c’est la ville de France la plus élevée au-dessus de la mer.

Je fais arriver ma calèche au pied des tours de l’antique cathédrale. Elle paraît bâtie sur les ruines d’un temple romain. Le péristyle du choeur est d’ordre corinthien, et l’on y voit ces crânes de béliers par lesquels les anciens marquaient qu’un temple était accrédité et qu’on y faisait beaucoup de sacrifices. le style de la cathédrale est roman, avec des parties gothiques. Le portail est un ridicule ouvrage du XVIIIe siècle ; le jubé, en forme d’arc de triomphe, date de 1560. La chaire en marbre rouge fait ouvrir de grands yeux aux paysans des environs.

De la cathédrale, j’ai fait une fort longue course par un vent très froid, pour arriver au reste d’une porte romaine enclavée dans un mur de fortification. J’ai trouvé quatre pilastres corinthiens construits avec beaucoup de soins, la frise présentait des armures.

Langres fut la patrie de Sabinus et d’Éponime, dont la mort nous touchait si vivement au collège. C’est la seule histoire touchante que nos maîtres pédants n’eussent pas proscrite. On ménageait nos moeurs, et l’on nous faisait expliquer Ovide.

J’ai vu avec beaucoup de plaisir que l’on complète les fortifications de Langres. En cas de guerre, les braves gens de ce pays se chargeraient de défendre leur ville, ils ne demanderaient que quelques artilleurs. Le souvenir des horreurs et des pilleries de 1814 est encore vivant.

J’ai admiré les promenade de Blanche-Fontaine et ses beaux arbres.

La colline sur laquelle Langres est perchée est un contrefort de la longue chaîne de montagnes qui court nord et sud, de Mézières à Beaune, à Mende et à Saint-Pons. La vue qu’on a de Langres est d’une immense étendue. Un homme fort poli, qui se promenait à Blanche-Fontaine en même temps que moi, m'indique la montagne où prennent leurs sources quatre rivières, la Marne, la Meuse, la Vingeanne et la Mance, qui portent leurs eaux, les unes à l'Océan, les autres à la Méditerranée.

La position de Langres et son ciel brumeux qui me rappelle les anciens Gaulois augmentent singulièrement l'effet que sa cathédrale produit sur moi. Je relis avec plaisir la description que César donne du caradère de nos aïeux.

Mes affaires terminées, le vent très froid m'a fait chercher un refuge dans la cathédrale ; d'abord j'y ai lu César. Quand j'ai été un peu ranimé, j'ai songé à l'art gothique, et à l'ogive qui n'est point un caractère exclusif du gothique proprement dit, né en 1200.

De tout temps l'ogive a existé en Égypte. Le pont du Jourdain en Syrie a des arches en ogive. Au Xe siècle, les Arabes apportèrent l'ogive en Sicile. […]

Langres est fort jalouse de Chaumont. En courant les rues assez jolies de Langres, et voyant de toutes parts des boutiques de couteliers, je ne pouvais penser qu'à Diderot : sans doute cet écrivain a de l'emphase, mais combien en 1850 ne paraîtra-t-il pas supérieur à la plupart des emphatiques actuels ! Son emphase à lui ne vient pas de pauvreté d'idées, et du besoin de la cacher ! Bien au contraire, il est embarrassé de tout ce que son cœur lui fournit. Il faut arracher six pages à Jacques le Fataliste ; mais, cette épuration accomplie, quel ouvrage de notre temps est comparable à celui-là ? Il ne manqua au talent de Diderot que le bonheur de faire la cour, à vingt ans, à une femme comme il faut, et la hardiesse de paraître dans son salon. Son emphase eût disparu : elle n'est qu'un reste des habitudes de la province.

Peut-être aussi pensait-il, comme Voltaire, qu'il vaut mieux frapper fort que juste ; on plaît ainsi à un plus grand nombre de lecteurs, mais en revanche on s'expose à choquer mortellement les âmes qui sentent le Corrège et Mozart. Diderot pourrait répondre que ces âmes-là étaient fort rares en 1770, mais je répliquerais qu'en 1837 les tragédies de Voltaire nous ennuient à périr. En 1837, on adore Diderot à Madrid et à Pétersbourg ; on l'exècre comme un vil débauché à Édimbourg, et d'ici à vingt ans on lui rendra justice même dans la rue Taranne.

JULIEN GRACQ
Carnets du grand chemin

Une fois de plus, escaladant à partir de Châtillon les solitudes du plateau de Langres, j'ai le sentiment vif de gravir, comme dans les planèzes d'Auvergne, les accès d'un des donjons de la France, un des lieux marqués entre tous pour la défense dans cette longue échine sinueuse qui prend le pays en écharpe et qui va des Vosges, par les anciens "monts Faucille", le Morvan, le Beaujolais, les Puys, les Cévennes et les Causses, jusqu'aux Corbières. Sentiment d'autant plus singulier que le plateau de Langres n'a jamais joué réellement dans l'histoire ce rôle de môle défensif que tant de plans de campagne — et jusqu'au plan Schlieffen de 1914 — lui ont attribué comme allant de soi. La forêt peu à peu, à mesure qu'on s'élève, se resserre sur la coulée d'herbe des vallons rétrécis, puis se referme compacte, et brusquement, comme sur les hautes chaumes des Vosges, on émerge au-dessus d'elle au soleil dans une large clairière de haut plateau, au bout de laquelle les deux tours carrées de Langres se lèvent sur l'horizon. Il y a là les glacis, les bastions et les chemins couverts et aussi le dépouillement, la netteté, l'austérité de lignes d'une forteresse centrale naturelle, d'un Verdun qui n'aurait pas rencontré son destin.

La capitale de ce haut pays m'a toujours attiré, comme s'il y avait pour moi dans cette ville inglorieuse, quelque chose, impérativement, à visiter, quelqu'un à rencontrer.

L'éclaircie qui se levait à la fin de cette harassante journée de pluie m'a amené sur le chemin de ronde; j'ai aimé les portes secrètes de ses jardinets murés, ses maisonnettes de rempart aussi, exiguës et fleuries comme des maisons de pêcheurs avec leurs plates-bandes minuscules, leur rangée de plants de tomates et leurs cloches à melons, et devant elles, rien que les fumées qui montent de très bas au-dessous, dans la plaine, rien que, au-delà du parapet, les étendues placides de l'air pur. Et j'ai aimé aussi le nom si inattendu d'une des rues qui longent le rempart, et qui s'appelle la rue Constance-Chlore. Ce prince au visage pâle qui, nous dit-on, gouverna Rome de 305 à 306 "avec autant autant d'équité que de douceur" est peu commémoré en France: est-il venu ici, tel que j'aime à me le représenter, chevauchant sans étriers par les ruelles abruptes de l'oppidum lingon, pour endiguer un des sempiternels assauts barbares qui venaient battre le limes, ou pour réprimer quelque révolte des Bagaudes? Ce nom dépaysant ajoute au mystère d'une cité marquée de façon si éclatante pour l'Histoire, et que l'Histoire a dédaignée.

Il y avait à Langres un funiculaire : on voit encore au bord du rempart la gare et le quai d'embarquement minuscule; la motrice rouillée, un peu plus loin, est restée debout sur ses rails, cernée par les herbes folles. La voie à crémaillère, avec les fils électriques pourris qui pendent encore au-dessus à leurs caténaires, plonge toute seule, par un pont qui a perdu sa rambarde et son plancher, dans un fourré d'acacias où sa trace se perd. Ces vestiges ferroviaires d'un passé sans doute peu ancien font à eux seuls dans mon esprit de cette grosse bourgade une cité véritable: même tombée au rang de joujou, la noblesse du rail demeure pour moi imprescriptible. (éd. Pléiade, II,999)

LA GROTTE DE SABINUS

SabinusA 5 km au sud-est de Langres, tout près de la source de la Marne, une petite grotte est présentée comme la grotte où Julius Sabinus resta caché pendant neuf ans avec sa femme Eponime.

Julius Sabinus était un jeune noble de Langres qui, en 70, sous Vespasien, participa au soulèvement de la Gaule suscité par le chef batave Civilis. Son histoire nous est racontée par Plutarque (Dialogue sur l’Amour, 25).  

« Civilis, qui suscita le soulèvement de la Gaule, avait naturellement associé à ses projets de nombreux chefs. Parmi eux se trouvait Sabinus, une homme jeune et de haute naissance, que sa richesse et sa renommée plaçaient au premier rang de tous les Gaulois. Quand, [en 70], la grande tentative qu’ils avaient tentée eut échoué, prévoyant le châtiment qui les attendait, certains de ces chefs se tuèrent, d’autres cherchèrent le salut dans la fuite, mais furent pris. Sabinus, lui, pouvait facilement disparaître et se réfugier en pays barbare ; il n’en fut empêcha que par son amour pour sa jeune épouse, une femme entre toutes remarquable, qui portait dans son peuple le nom d’Empona (*), ce qu’on pourrait traduite en grec par « Héroïne ». Il se sentait incapable de l’abondonner et, d’autre part, il lui était impossible de l'emmener avec lui. Or il possédait à la campagne des caveaux souterrains où ses richesses étaient cachées, et qui n'étaient connus que de deux de ses affranchis. Il renvoya tous ses autres serviteurs en leur disant qu'il allait s'empoisonner, et, ne gardant avec lui que ses deux hommes de confiance, il descendit dans le souterrain. En outre, il envoya à sa femme l'un de ses affranchis, nommé Martial, avec ordre de lui annoncer qu'il était mort par le poison et que sa maison des champs, où se trouvait son cadavre, avait été la proie des flammes, car il voulait que le deuil sincère de sa femme accréditât le bruit de sa mort.

Il en fut ainsi. Empona se jeta telle quelle le visage contre terre et resta à sangloter et à gémir pendant trois jours et trois nuits sans prendre de nourriture. Sabinus l'apprit et, craignant qu'elle ne se laissât tout à fait mourir, ordonna à Martial de retourner auprès d'elle et de lui dire secrètement qu'il vivait et qu'il était caché, mais qu'il lui demandait de continuer, pendant un peu de temps encore, ses manifestations de deuil, en ne négligeant rien pour que cette simulation donnât le change. Elle joua parfaitement ce rôle, comme dans une tragédie, pour faire croire à son veuvage, sauf que, brûlant du désir de le revoir, elle le rejoignit la nuit et, revint ensuite chez elle. Dès lors, à l'insu de tous, elle vécut, à peu de chose près, comme dans le royaume d'Hadès avec son mari, et cela dura plus de sept mois de suite.

Au bout de ce temps, elle déguisa Sabinus, arrangea ses cheveux et lui mit une parure autour de la tête, de façon à le rendre méconnaissable, puis elle l'emmena ainsi avec elle à Rome, parce que des espérances de pardon lui avaient été données. Mais elle n'obtint rien.

Alors elle le reconduisit dans le souterrain, où elle continua à passer auprès de lui la plus grande partie de son temps ; elle retournait en ville seulement de temps à autre pour s'y faire voir de ses amies et de ses parentes.

Ce qui est plus incroyable que tout le reste, c'est qu'elle parvint à dissimuler une grossesse, alors même qu'elle prenait des bains avec ses compagnes. Comme le produit dont les femmes enduisent leurs cheveux pour les rendre fauves et dorés contient une substance grasse qui relâche et élargit les chairs en provoquant une sorte de dilatation ou de gonflement, elle s'en frotta avec profusion sur tout le corps, sauf sur le ventre, dont, elle dissimula ainsi la grosseur croissante. Puis elle supporta les douleurs de l'enfantement toute seule, sans aucune femme pour l'aider, cachée avec son mari dans le souterrain comme une lionne qui met bas au fond de son repaire ; elle donna le jour à deux enfants mâles, ou plutôt à deux lionceaux, qu'elle nourrit de son lait. De ces fils, l'un a été, tué en Égypte, l'autre, qui s'appelle Sabinus, est venu tout récemment à Delphes.

Finalement, [en 79], l'empereur fit exécuter Empona, mais il expia ce meurtre, car, en peu de temps, toute sa famille s'éteignit complètement. C'est que son règne n'avait pas produit d'acte plus hideux, et que les dieux ou les Génies, sans doute, devaient se détourner de ce spectacle avec plus d'horreur que de n'importe quel autre. Cependant, la pitié qu'inspirait Empona aux personnes présentes disparut sous l'effet de la fière audace de ses paroles, qui mirent le comble à la fureur de Vespasien : quand elle eut perdu tout espoir de salut, elle souhaita à l'empereur d'échanger sa destinée à lui contre la sienne, car, lui dit-elle, "ma vie dans l'obscurité souterraine a été plus heureuse que la tienne sur le trône".  

————

(*) Tacite, qui raconte le début de l’histoire de Sabinus (Histoires, 4, 67), appelle la femme Epponina.
Dion Cassius (66, 3 & 16) l’appelle Peponilla.

 

Langres Sabinus 1
Sabinus 2

Extérieur et intérieur de la grotte dite "de Sabinus"

Garnier Sabinus

Etienne-Barthélémy Garnier (1759-1849), Éponine et Sabinus (musée d'Angers)

Des soldats romains entrent dans la grotte que s'étaient aménagée Sabinus et Éponine

Séparation

LA PROMENADE DE BLANCHEFONTAINE

BlanchefontaineCette « Belle-Allée », longue de près d’un kilomètre et plantée de tilleuls, date du XVIIe siècle : elle allait de la porte des Moulins, au sud de la ville, à la «Blanche Fontaine», dite aujourd’hui fontaine de la Grenouille.

Lors de l’invasion de 1814, le roi de Prusse et l’empereur de Russie se mirent d’accord pour empêcher l’abattage des tilleuls et sauver la Belle-Allée.

Le bassin de la fontaine de la Grenouille date de 1676, le jet d’eau de 1729. En 1756, Claude Forgeot aménagea la grotte et le sculpteur Clément Jayet y ajouta les marbres, le lion et l’inscription (la vasque de marbre, qui a été brisée, a été remplacée par un bénitier provenant de la cathédrale).

inter

Diderot : Lettre à Sophie Volland (3 août 1759):

« Nous avons ici une promenade charmante ; c’est une grande allée d’arbres touffus qui conduit à un bosquet d’arbres, rassemblés sans symétrie et sans ordre. On y trouve le frais et la solitude. On descend par un escalier rustique à une fontaine qui sort d’une roche. Ses eaux, reçues dans une coupe, coulent de là et vont former un premier bassin ; elles coulent encore et vont en remplir un second ; ensuite, reçues dans les canaux, elles se rendent à un troisième bassin, au milieu duquel elles s’élèvent en jet. La coupe et ces trois bassins sont placés les uns au-dessous des autres, en pente, sur une assez longue distance. Le dernier est environné de vieux tilleuls. Ils sont maintenant en fleur ; entre chaque tilleul on a construit des bancs de pierre : c’est là que je suis à cinq heures. Mes yeux errent sur le plus beau paysage du monde. C’est une chaîne de montagnes entrecoupées de jardins et de maisons au bas desquelles serpente un ruisseau qui arrose des prés et qui, grossi des eaux de la fontaine et de quelques autres, va se perdre dans une plaine. Je passe dans cet endroit des heures à lire, à méditer, à contempler la nature et à rêver à mon amie. Oh! qu’on serait bien sur ce banc de pierre! C’est le rendez-vous des amants du canton et le mien. Ils y vont le soir, lorsque la fin de la journée est venue suspendre leurs travaux et les rendre les uns aux autres. La journée a dû leur paraître bien longue, et la soirée doit leur paraître bien courte. »

inter

Diderot : Voyage à Langres :

« Si les habitants de Langres sablaient et fermaient l’entrée des voitures aux allées qui conduisent à l’endroit qu’ils appellent Blanche-Fontaine, ils auraient une des plus belles promenades qu’il y eût en aucune ville de province. C’est une fontaine couverte dont les eaux abondantes et saines remplissent une coquille, d’où elles tombent dans un canal qui les conduit à un premier, un second, un troisième bassin. Ces trois bassins sont placés à une assez grande hauteur les uns au-dessous des autres. le dernier est entouré d’arbres, et il s’élève un jet d’eau de son milieu. Les autres sont couverts de vieux tilleuls plantés pêle-mêle. Le lieu est frais, ombragé, délicieux ; la vue en est romanesque ; c’est une longue chaîne de montagnes qui s’interrompt vers la droite, et laisse là une échappée illimitée ; entre les montagnes et la fontaine, ce sont des prairies et un ruisseau ; ce ruisseau baigne le pied de la prairie, et les montagnes recèlent par-ci par-là quelques maisons de campagne. C’est là, mon ami, s’il vous en souvient, que nous avons pasé quelques heures, causant de vous, de moi, de ma bonne soeur, de mon bizarre frère ; nous rappelant ma fille et jetant un coup d’oeil vers les douces amies que nous allions chercher. »