Comment Voltaire trouva une maîtresse à Paris et un refuge en Lorraine
Un amour a traversé la vie de Voltaire celui de Mme du Châtelet un amour qui dura dix-sept ans et qui ne fut dénoué que par la mort. Au début de cette histoire, nous trouvons le trio classique : le mari, la femme et l’amant.
Le mari, c’est Florent-Claude, marquis du Châtelet, issu d'une des meilleures familles de Lorraine, noble mais gueux, possédant pour tout apanage la seigneurie de Cirey en Champagne. Soldat de carrière, il était, quand il se maria, en 1723, colonel du Régiment du Roi. Fut-il aveugle ou complaisant ? Sa femme, avant de connaître Voltaire, avait eu deux aventures dont il ne paraît pas s'être soucié. Tantôt aux armées, tantôt à Paris, il vit sans étonnement Voltaire s'installer à Cirey, y faire d'importantes réparations et payer de ses deniers. Quand, en 1734, Mme du Châtelet s'installa à Cirey, il trouva la chose naturelle. Lui-même y fera des séjours et ne se formalisera point que les appartements de l'hôtesse et de l'invité soient contigus. Quand les parents du marquis voudront lui dessiller les yeux, le mari de répondre : «Voltaire est mon meilleur ami!»
La femme, c’est Gabrielle-Emilie de Tonnelier, de Breteuil, née en 1706 dans une famille où la robe et la finance composaient une longue tradition. Très douée, elle apprit le latin, l'anglais, l'italien, et manifesta dès son enfance un goût prononcé pour les sciences. Mme Du Deffand, qui la détestait, l'a caricaturée. Mme Denis, la nièce de Voltaire, plus bienveillante, la décrit autrement : «Grande, svelte, un peu osseuse, avec de grands yeux rayonnants, sous d'épais sourcils, un front vraiment intelligent, de l'expression, de l'harmonie dans les traits et une allure quelque peu virile.» Elle épouse, en 1725, le marquis du Châtelet, auquel elle apporte en dot 150 000 livres, et se voit assurer pour douaire 6 000 livres avec résidence au château de Cirey. Très vite, elle joint à ses préoccupations littéraires et scientifiques une vie agitée et mondaine. Son valet de chambre, Longchamp, engagé beaucoup plus tard, en 1746, et dont les Mémoires ont été publiés au siècle dernier, donne sur elle de curieux détails : elle ne craint pas de se montrer à ses gens dans le plus simple appareil, ou se fait verser de l'eau chaude dans sa baignoire par son valet alors qu'elle est au bain toute nue. Elle a une première liaison avec le marquis de Guébriant et lors de la rupture, trois ans plus tard, lui joue la comédie de l'empoisonnement. Puis elle devient la maîtresse du duc de Richelieu.
L’amant, c’est Voltaire. Il a connu Mme du Châtelet au cours d'un souper chez Richelieu en 1731, puis chez Argenson et d'autres amis communs. Il la voit intelligente et peu farouche, lui fait la cour et comprend qu'il ne lui déplaît pas. Lui-même est fort séduisant et a mené jusque-là une vie fort agitée, marquée par deux ou trois embastillements et plusieurs exils. En revanche, il a déjà beaucoup écrit et avec un égal succès : Œdipe, joué quarante-cinq fois à la file, la Henriade, Brutus, l'Histoire de Charles XII, etc. Le triomphe de Zaïre, en 1732, fut sans doute à l'origine de ses amours avec Mme du Châtelet. Un petit souper à quatre, de juin 1733, en compagnie du comte de Forcalquier et de sa maîtresse, la duchesse de Saint-Pierre, scelle officiellement cette liaison. Entre-temps, Voltaire, qui a presque toujours vécu chez les autres, s'est installé dans ses meubles, rue de Long-Pont, en face du portail de l'église Saint-Gervais. Et l'idylle va se poursuivre quelques mois dans cette rue de Long-Pont, Voltaire toujours charmé de l'humeur et de l'intelligence de la jeune femme.
Une alerte va détruire cette quiétude. Les Lettres anglaises, où Voltaire exalte la liberté de conscience et la liberté politique de nos voisins, sont brûlées par la main du bourreau. L'auteur juge prudent de s'exiler (avril 1734), gagne Bâle, puis Philipsbourg, Bruxelles et enfin Cirey, qu'il apprécie pour sa proximité de la frontière lorraine. Les deux amants vont y vivre, de 1734 à 1739, les plus belles années de leur amour. Séduit par le calme, la solitude, la beauté des bois, des eaux et des monts, Voltaire décide de transformer la vieille demeure. D'entrée de jeu, il fait construire une galerie pour joindre l'aile du midi à celle du nord. Puis on bouleverse l'intérieur, jetant bas des cloisons, en élevant d'autres, condamnant ou ouvrant des portes. Le parc est dessiné et replanté. Des meubles sont apportés, d'autres changent de place. Oudry exécute deux tapisseries représentant des scènes de la Henriade et Voltaire commande à Boucher pour 2000 livres ! cinq tableaux. Au vrai, il a déboursé pour ces transformations 40000 livres, avancées à M. du Châtelet, qui sans doute ne remboursa jamais.
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La vie de château à Cirey
L'écrivain occupe en partie le rez-de-chaussée de l'aile nord. Une manière de vestibule précède la chambre, assez petite, basse de plafond et tendue de velours cramoisi. La décoration se révèle luxueuse : tableaux, glaces à trumeaux, encoignures de laque, statuettes à tête mobile, dites « pagodes », une pendule à marabout, des porcelaines, un nécessaire d'argent ouvert sur une table. Une galerie de 30 à 40 pieds de long, percée de dix fenêtres et d'une porte donnant sur le jardin, suit la chambre. Les boiseries sont teintes en jaune et les panneaux tapissés de papier peint des Indes. Deux armoires, dont une sert de bibliothèque et l'autre de resserre à instruments scientifiques, encadrent un poêle enfermé dans une niche, où se tient une effigie de l'Amour. Deux statues ornent la galerie, Vénus et l'Hercule Farnèse. Le portrait d’Émilie est accroché à la place d'honneur, au-dessus de la cheminée.
L'appartement d’Émilie, séparé de la bibliothèque par une porte vitrée, se révèle plus coquet et plus raffiné encore ; les boiseries jaunes sont relevées d'un filet bleu pâle et l’on retrouve dans l'alcôve le papier des Indes. Aux murs, des miroirs encadrés d'argent. Le mobilier un secrétaire, un bureau, des encoignures, un lit tendu de moire bleue fait preuve d'un goût excellent. Quatre tableaux de Watteau parent le boudoir peint en bleu, dont le plafond est passé au vernis Martin. La cheminée en encoignure n'est «pas plus grande qu'un fauteuil». Des vitrines baptisées dunkerques abritent de précieux bibelots. L'appartement des bains, qui comprend une antichambre, une salle revêtue de carreaux, un cabinet de toilette, offre une profusion de petits meubles.
En revanche, les appartements réservés aux invités sont minables. On y gèle malgré la profusion de bois consumé dans les foyers, et le mobilier les fauteuils notamment mal rembourrés et fort durs se révèle insuffisant. On reçoit cependant beaucoup à Cirey. Dans les premiers temps, Émilie a regimbé contre la solitude, ce désert perdu. Très éprise de Paris, elle a tenté d'y entraîner son ami. Voltaire a tenu bon : il se plaît ici, le travail lui est plus facile qu'ailleurs et il se sent en sécurité. Il l'a donc laissée s'absenter pour un temps; mais elle est revenue, après avoir essayé vainement de le rendre jaloux. Dès lors, le fond de leur vie se situe pour des années à Cirey.
Ils n'y sont pas seuls au reste. Il y a d'abord les enfants d’Émilie Florent et Pauline leur précepteur, Linant, «le petit Linant», comme l'appelle Voltaire; un père minime, géomètre de surcroît, qui fait fonction d'aumônier, un cousin hypocondriaque, Marc-Antoine du Châtelet, marquis de Trichateau, parent à héritage dont la succession belge nous l'avons entrevu donnera à Voltaire bien du tracas ; l'abbé de Breteuil, frère d’Émilie, type de bon vivant; enfin des voisins : Mme de Neuville et surtout Mme de Chambonin, «la grosse chatte», personne fort discrète, élue par Émilie pour confidente de ses désaccords avec Voltaire.
A ce cadre fixe s'ajoutent les visiteurs venus de Paris et de Lunéville. Parmi les plus fidèles, Maupertuis, conseiller scientifique d’Émilie avec Clairault, les Denis, nièce et neveu du grand homme, Mme de Grafigny, venue de Lunéville, et son amant Desmarets.

Madame de Graffigny
Cependant, quelle vie mène-t-on à Cirey ? Vie studieuse et vie de château. Mme du Châtelet, férue de géométrie et d'astronomie, touche à l'algèbre, aux plus hautes spéculations mathématiques, aux problèmes de mécanique. Elle se passionne pour Newton et possède bien entendu un cabinet de physique. Voltaire, lui, s'enferme pour travailler. Il se divertit à la Pucelle, compose çà et là un chapitre du Siècle de Louis XIV, aiguise les flèches du Mondain, acère des libelles, écrit de petits vers, achève l'Enfant prodigue, la traduction de Jules César, etc. Il se révèle infatigable et néanmoins sait être pour ses invités le plus agréable des hôtes.
Mme du Châtelet, qui se couche tard, se lève à 10 heures et prend rituellement le café à 11 heures avec les familiers du château! On tient séance de bel esprit jusqu'à 1 heure de l'après-midi. Il n'est pas servi de dîner. Seuls les esprits matériels précepteur, secrétaires et autres, auxquels se joint M. du Châtelet quand il est là mangent et boivent cependant que les invités libérés Émilie et Voltaire travaillant chacun chez soi se distraient comme ils le peuvent. Voltaire, s'arrachant à sa table à écrire, sort parfois pour tirer un chevreuil et il arrive qu’Émilie l'accompagne sur sa jument Hirondelle. Parfois aussi Mme du Châtelet prie un invité pour qui elle fait seller un cheval.
A 4 heures, on sert un goûter auquel personne ou presque ne touche. A 9 heures, le souper pour lequel chacun s'est habillé. Mme du Châtelet préside, entre son mari à droite, et Voltaire de l'autre côté. La chère en général peu abondante est en revanche délicate et même raffinée. Et, tandis que le mari alourdi par le repas du matin somnole, Voltaire étincelant anime la conversation soutenu par Émilie qui lui donne la réplique.
Le souper pris, on joue aux petits jeux rarement aux cartes ou bien Voltaire montre, avec d'impayables boniments, la lanterne magique. Il arrive aussi par une belle nuit d'été qu'on aille philosopher aux étoiles, dans les jardins. Parfois, si Mme du Châtelet s'est baignée avant le souper, on sert chez elle et on fait, le repas dépêché, la lecture à haute voix. Voltaire, sans trop se défendre, donne ainsi la primeur d'un chant de La Pucelle ou d'un acte d'une tragédie comme Mérope.
Cirey possède dans les combles un théâtre. Mme Denis écrit qu'il chôme souvent «faute d'acteurs». Voltaire y supplée en jouant lui-même et en embauchant un chacun y compris M. du Châtelet, qui, incapable d'apprendre un rôle par cœur, lit les siens sur un pupitre installé ad hoc. L'opéra trouve place sur ces tréteaux (Émilie y déploie sa voix) et on n'y dédaigne point les marionnettes.
Grâce à de nombreux témoins, comme Madame de Graffigny,, nous connaissons une foule d’anecdotes illustrant la vie de deux amants à Cirey, leur bonheur à deux, leurs petites querelles. Un jour, alors que chacun attend avec curiosité une lecture de Mérope, Voltaire, qui porte un habit neuf garni de dentelles, s'entend déclarer: «Cet habit ne vous sied pas!» Voltaire prend très mal la remarque et proteste qu'il convient parfaitement à Mérope. Le différend s'envenime et il sort en claquant la porte. «Revenez! lui crie Émilie, vous êtes ridicule»; et lui, fuyant à grands pas, hurle de loin: «J'ai la colique!» Pour le ramener, il faut user de diplomatie. Son amie va le retrouver chez la bonne Chambonin, «la grosse chatte » et, en fin de compte, il se laisse convaincre, retourne au salon et lit sa tragédie.
De la cour de Prusse à la cour de France
Cela dura cinq belles années. Puis, un jour de mai 1739, il fallut aller en Belgique pour défendre l'héritage que le cousin Trichateau avait laissé aux du Châtelet. Dès lors commence une vie dispersée, dont le centre sera d'abord à Bruxelles, puis à Paris.
Plus grave apparaît la rivalité de Frédéric, prince de Prusse, et d’Émilie. Frédéric, qui veut attirer Voltaire à sa cour, multiplie les avances et les compliments. Mais le voici soudain, en mai 1740, sur le trône. Voltaire, qui a le snobisme des têtes couronnées, succombera à la tentation et se rendra auprès de lui. Or, Émilie ne souffre pas qu'on la quitte, même pour quelques semaines, même pour un roi. D'où des cris, des pleurs, des scènes. Voltaire, pour échapper aux remontrances, se fait confier par ses amis d'Argenson une mission à la cour de Prusse (mi-juin 1742). Il échouera, comme on le pouvait prévoir, mais on ne lui en tiendra point rigueur et on lui commandera une comédie-ballet destinée aux fêtes du mariage du dauphin.
Le 20 octobre, les amants se sont rejoints à Bruxelles, puis ont gagné Paris. Pour se remettre de leurs traverses, ils partent bientôt pour Cirey, où ils séjourneront jusqu'à la fin du mois d'août 1744.
Où en sont-ils à ce moment-là ? Une page d’Émilie, dans ses Réflexions sur le bonheur, parues l'année précédente, un peu mélancolique, émouvante par sa sincérité amoureuse, nous l'apprend: «J'ai été heureuse pendant dix ans par l'amour de celui qui avait subjugué mon âme, et ces dix ans, je les ai passés en tête à tête avec lui sans aucun moment de dégoût ou de longueur. Quand l'âge et les maladies ont diminué son goût, j'ai été longtemps sans m'en apercevoir. J'aimais pour deux; je passais ma vie entière avec lui et mon coeur exempt de soupçons jouissait du plaisir d’aimer et de l’illusion de se croire aimée.»
Les trois années qui suivront furent extrêmement brillantes. Paris les fête dès leur retour de Champagne, à l'automne de 1744.
Cependant, la Princesse de Navarre est représentée devant toute la cour le 23 février 1745. Voltaire et Mme du Châtelet, admis à Versailles, y demeurent le mois de mars. Peu après, le poète, récemment nommé historiographe du roi, dédicace au prince son Poème de Fontenoy, détestable morceau de complaisance. Mme de Pompadour accueille le couple à Étiole et, à l'automne, sous couleur de faire représenter Zuline et l'Indiscret au cours du prochain déplacement de Sa Majesté, Voltaire obtient ses grandes entrées à Fontainebleau.
De Fontainebleau on court à Versailles et à Paris, où les réceptions reprennent. Voltaire se prodigue. L'Académie l'élit en 1746, tandis que Mme du Châtelet livre à l'impression les Principes de Newton. En octobre, tous deux sont reçus derechef à Fontainebleau, puis se rendent à Paris. Et tout irait au mieux pour Émilie si Voltaire se montrait plus amoureux et voyait autre chose en elle qu'une charmante et haute amitié intellectuelle. Elle traverse une crise à la fois physique et morale et nous savons ceci par les Mémoires du valet-secrétaire Longchamp qui manque tourner au tragique. Un soir, le souper sonne, Voltaire ne voit point apparaître Émilie qui, pour revoir les épreuves de son Newton, s'est enfermée avec Clairault son ancien professeur. Voltaire fait prévenir les retardataires qu'il les attend. On lui demande un petit quart d'heure. Ce temps largement écoulé, il fait toquer leur porte: «Nous arrivons!» répond-on. Mais, comme enfin, souper servi, personne ne vient, Voltaire, furibond, grimpe chez Émilie, appelle et, trouvant l'huis barricadé, enfonce le battant et fait irruption dans la pièce. On le suit mais le souper manque d'entrain. Faut-il soupçonner Émilie de légèreté, ou pis?
Deux fâcheux incidents vont mettre fin à la vie parisienne des deux amis. A Fontainebleau, où ils se sont retrouvés en octobre, Émilie se laisse entraîner à jouer et perd sur parole 80000 livres. Voltaire, qui s'aperçoit qu'on l'a flouée, ne peut s'empêcher de lui crier, en anglais: «Madame, ne voyez-vous point que vous jouez avec des fripons!» On l'entend néanmoins et, aux mines des «fripons», il sent que l'affaire peut se gâter, quitte la place et gagne sans désemparer le château de Sceaux, où Mme du Maine le veut bien recevoir. Il s'installe et travaille, tandis qu’Émilie arrange l'affaire et obtient une sérieuse remise sur la somme payer. Elle se rend à Sceaux et trouve la cour de la duchesse en liesse : on danse, on joue la comédie, Émilie chante. Voltaire a encore tout de sa verve et on s'amuse follement, prolongeant les soirées jusqu'à l'aube.
Entre-temps, Mme de Pompadour a consenti à faire jouer, dans ses appartements privés, l'Enfant prodigue. La représentation lieu à Versailles, le 20 décembre 1747, et, la favorite y tenant son rôle celui de Lise le succès est éclatant. Mais voici et c'est la seconde imprudence que, perdant le sens des convenances, Voltaire dédie à sa protectrice un poème qui semble reléguer la reine au second rang. On clabaude. L'auteur prend le vent et, prétextant un voyage, part pour Cirey avec Émilie dans les premiers jours de janvier 1748.
Vont-ils renouer avec le passé ? Ils le souhaitent, mais Cirey semble avoir perdu de ses charmes. En fait, Cirey n’a pas changé, mais eux, ils ne sont plus tout à fait les mêmes. Alors, pour se mentir à soi-même, on appelle les voisins, les amis, on organise des fêtes. Au fond, ils regrettent Paris, Versailles, Fontainebleau, tous les plaisirs mondains qui les enivraient et leur dérobaient leurs sentiments véritables.
Drame à la cour de Lorraine
Une visite va tout changer. Le père Menou, aumônier du roi Stanislas, leur suggère de se rendre à Lunéville. On les y recevra comme des amis et cela démentira les bruits qui courent sur Voltaire qu'on dit exilé pour avoir manqué de respect à la reine de France, propre fille de Stanislas. M. de Châtelet, qui sollicite un commandement en Lorraine, se voit ainsi assuré de l’obtenir. Ils laissent à peine au jésuite le temps d’achever son exposé et se décident. Le 23 février, au soir, ils débarquent à Lunéville. Stanislas, naguère roi de Pologne, y régnait depuis 1737 par la grâce de Louis XV. Au vrai, le duché était administré par M. de La Galaizière, chancelier pour le compte du roi de France, qui versait par an deux à trois millions de liste civile à Stanislas.
À cette cour vivait Saint-Lambert, un petit gentilhomme sans fortune de trente-deux ans qui s’était fait promouvoir capitaine du régiment des Gardes. Joli garçon, poète badin, affectant des airs langoureux devant les dames, il obtient à Nancy des succès flatteurs. Le bon roi Stanislas le prend en amitié et le nomme grand-maître de la garde-robe. Or Émilie arrive à l'âge dangereux, elle a quarante-deux ans, et, devant Saint-Lambert, elle mêle aux ardeurs de la femme mûre les puérilités d'une gamine : regards, mains pressées, baisers pris dans les coins, billets déposés au creux d’une harpe.
Stanislas, ravi d'enchaîner Voltaire à sa cour, a donné rendez-vous à tous à Commercy, au mois de juin. Et les fêtes reprennent. Voltaire et Mme du Châtelet se multiplient pour obtenir du roi le commandement sollicité par le mari. La promenade, le parc, le grand canal offrent mille agréments et, une éclipse de soleil étant survenue, Émilie explique doctement le pourquoi des choses aux spectateurs ébaubis de tant de savoir. La science toutefois ne tient plus la première place dans son cœur…
Voltaire se doute-t-il ? En tout cas, ce soir-là, qui va être décisif, il ne soupçonne pas l'étendue du mal. Gagnant l'appartement de Mme du Châtelet, il en pousse innocemment la porte, et ce qu'il voit ils ne s'étaient même pas enfermés lui dessille les yeux sans équivoque. Il se rue vers Saint-Lambert qui essaie de lui persuader qu'il a mal vu. Voltaire, enragé, lance des injures et son piètre rival, mal inspiré, ne trouve pas mieux que de lui offrir une réparation par les armes. Voltaire hausse les épaules et s'enfuit.
Mme du Châtelet le rejoint. Que dit-elle? D'abord quelques mots tendres sans doute pour apaiser sa colère : il a mal interprété les choses, et, comme il proteste, elle affirme sa tendresse, l'embobeline, Enfin, passant à l'offensive, elle lui fait observer qu'il n'est plus un jeune homme, qu'il se plaint d'être las, que l'amour n'a plus pour lui l'attrait de jadis. Lui, déjà lâche, écoute et se tait.
Le lendemain, il ne sort pas de son appartement, tandis que la petite cour Stanislas seul ennuyé s'esclaffe. Vers le soir, Saint-Lambert se fait annoncer et s'excuse de la vivacité de ses paroles. Voltaire s'avance, lui étreint les mains et lui assène sur un ton bonhomme ce petit discours : « Mon enfant, j'ai tout oublié, et c'est moi qui ai eu tort, vous êtes dans l'âge heureux où l'on aime, où l'on plaît, jouissez de ces instants trop courts ; un vieillard, un malade comme je suis n'est plus fait pour les plaisirs. »
Voltaire consent à oublier, mais il souffre. Émilie, de son côté, connaît des déboires, des craintes, des jalousies et cela durera jusqu'à la fin de l'Avent. Voltaire et Émilie partent alors pour Cirey.
Là Mme du Châtelet doit passer aux aveux: elle redoute d’être enceinte. M. du Châtelet a beau être aveugle ou complaisant, on ne peut lui dissimuler une grossesse, encore moins un enfant. Il se trouve à Dijon. On lui confirme que Stanislas l'a créé, enfin, grand Maréchal des Logis, avec une pension de 2 000 écus, et on lui signale qu'il y a de l'argent qui l'attend à Cirey. Il accourt et trouve le château en liesse. Grand dîner au cours duquel on fête le nouveau grand maréchal. On l'enivre quelque peu, sa femme, plus jolie que jamais, se fait tendre et, le lendemain, il se retrouve dans la chambre d’Émilie qui le regarde avec un sourire complice. Les jours suivants voient se renouveler les mêmes scènes et l'heureux mari apprend au bout de trois semaines qu'il a des chances d'être père. La farce est jouée. On peut rentrer à Paris.
Où faire ses couches ? Elle désire que ce soit à Lunéville et sollicite cette faveur du bon roi Stanislas. Émilie et Voltaire ont quitté Paris en chaise le 24 juin. Ils retrouvent, le 27, à Cirey, M. du Châtelet et Saint-Lambert. Tous quatre arrivent le 1er juillet à Commercy où des fêtes se succèdent. Le 16 la troupe est à Lunéville. La passion d’Émilie pour Saint-Lambert s'exaspère. La grossesse devient de plus en plus pénible. Émilie a peine à se déplacer et fait malgré tout de longue stations dans le parc.
L'enfant une fillette qui ne vivra que dix jours naît dans la nuit du 3 au 4 septembre. Le jour même, Voltaire annonce l'événement à quelques amis sur un ton badin. Quelques jours passent sans ennuis. Tout paraît aller normalement, l'accouchée a près d'elle une vieille et fidèle amie, Mlle du Thil, venue tout exprès à Lunéville. En fait, une complication grave la menace. Émilie demande un verre d'orgeat glacé ; on le refuse d'abord, puis on le lui apporte ; le résultat est consternant : la fièvre de lait s'aggrave, la malade suffoque et on appelle Regnault, qui lui-même fait venir deux de ses confrères de Nancy. Un traitement énergique paraît enrayer le mal. Tout le monde, sauf Saint-Lambert et la fidèle du Thil, se retire. Soudain, des râles, des hoquets alertent les deux assistants. On assied Émilie sur son lit, on lui passe des sels sous les narines, on lui tire même les cheveux. Mais elle expire, emportée par une syncope. On court appeler Voltaire et M. du Châtelet. Tandis qu'on entraîne le mari et que Saint-Lambert accablé s'immobilise, Voltaire demeure sur une chaise, prostré.
Brusquement, il se lève, ouvre la porte, suivi par Saint-Lambert, gagne l'antichambre et se trouve devant un perron. Il dégringole en trombe les degrés, accroche le dernier et roule jusqu'à la guérite du factionnaire. Il demeure à terre et se cogne la tête contre le pavé comme pour la briser. On le relève épuisé et il crie à Saint-Lambert : « Mon ami, vous me l'avez tuée. » Puis, le bras tendu vers le coupable : « Vous aviez bien besoin de lui faire un enfant ! »
Mme du Châtelet fut inhumée dans l’église Saint-Rémi. Voltaire composa pour elle une épitaphe touchante et cet homme, réputé insensible, pleura amèrement celle qui avait été son unique et grand amour.
Après la mort de Florent-Claude du Châtelet le mari le château de Cirey échut à son fils. Arrêté en 1793, il fut guillotiné ainsi que sa femme. Une nièce, épouse d'un Simiane, hérita de la propriété. La tempête avait balayé la maison. L'héritier de Mme de Simiane, Roger Damas, aurait, dit-on, détruit dans un accès de fanatisme ce qui pouvait encore rappeler l'impie Voltaire. Son fils, Henri, cédait enfin Cirey, en 1892, à un grand industriel vosgien, qui le donna à sa fille, apparentée par son mariage à la famille de Salignac-Fénelon.
La partie ancienne, dite l’aile du nord, construite sous Louis XIII, regarde vers la Blaise. Voltaire la relia à l’aile du sud par une galerie au toit en terrasse, avec une porte cintrée, sculptée, avec une coquille en clef, surmontée de la devise « Deus nobis haec otia fecit ». Depuis, on a édifié, face au village, adossés à la galerie de Voltaire et à ce qui fut l'aile sud, deux bâtiments en équerre axés sur une tour carrée assez lourde, surmontée d'un dôme en bulbe que termine un clocheton. Une chapelle a été greffée sur l’aile Louis XIII au XIXe siècle et la galerie de Voltaire a été couverte d’un toit en mansarde.
À l’intérieur, les propriétaires successifs ont bouleversé l'ordonnance des pièces. Seuls demeurent un poêle de faïence, l’escalier de l'aile Louis XIII et, sous les combles, le théâtre.
À consulter :
- Mme de Graffigny, Vie privée de Voltaire et de Mme du Châtelet ou six mois de séjour à Cirey, Paris, 1820, 461 p.
- Mémoires du président Hénault, Paris, 1855 et 1911
- Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages, par Longchamp (Sebastian-G.) et Wagnière (Jean-Louis), ses secrétaires, suivis de divers écrits inédits de la marquise du Châtelet, du président Hénault, de Piron, Darnaud Baculard [sic], Thiriot, etc., tous relatifs à Voltaire; publiés par L.-P. Decroix et A.-J.-Q. Beuchot; Paris, A. André, 1826, 2 vol.
- Mme de Graffigny, Lettres, suivies de celles de Mmes de Staël, d’Epinay, du Bocage, Suard, du chevalier de Boufflers, du marquis de Villette… des relations de Marmontel, de Gibbon, de Chabanon, du prince de Ligne, de Grétry, de Genlis, sur leur séjour près de Voltaire, augmentées de nombreuses notes et précédées d’une notice biographique par Eugène Asse, Paris, 1879. (aussi éd. A. André, 1826, 2 vol.)
- Lettres de Voltaire et de sa célèbre amie [la marquise Du Châtelet] suivies d’un petit poème, d’une lettre / de J.-J. Rousseau, 1782, VIII-75 p.
- Gaston Maugras, La cour de Lunéville au XVIIIe siècle; les marquises de Boufflers et Du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert…, Paris, Plon, 1904, 473 p.
- Élisabeth Badinter, Émilie, Émilie, 1983.
- Gilbert Mercier, Madame Voltaire, 2001.









