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CLISSON et son château

La visite de Flaubert 

(Loire-Atlantique)

Fiches de géographie littéraire

 

"Toute promenade vers le sud de Nantes est doublement une marche vers le soleil. Il n'y a aucune ressemblance entre les froids bocages, la verdure sombre, les toits d'ardoises, les villages sans vie, la ruralité pesante et massive des campagnes qui murent la ville du côté du nord et les coteaux à vignes du pays nantais que le beau nom rabelaisien du village de La Haie-Fouassière semble baptiser — les levées ensoleillées du sud de la Loire, leurs grèves, leurs guinguettes à beurre blanc et à grenouilles — les beaux ombrages de la Sèvre, l'élégance toscane de Clisson. Le sud de la Loire-Atlantique, sur les bords de la Sèvre, ou dans le vignoble de Vallet et de Mouzillon, est pour Nantes, dont on découvre de loin, de ce côté-là, les clochers et les tours, l'horizon tout proche d'un Midi timide, que les miroirs d'eau, les tuiles romaines, les briques et les arcades de Clisson viennent un moment italianiser."
(Julien Gracq, La Forme d'une ville)

Au début du XIIIe siècle, Guillaume de Clisson commença la construction du château qui sera poursuivie jusqu'à la fin du XIVe siècle par la dynastie des Olivier, sires de Clisson.

Olivier III fut décapité en 1344 par Philippe de Valois pour cause d'entente avec les Anglais. Il fut vengé par sa femme, Jeanne de Belleville, qui harcela les troupes royales sur terre et sur mer et se réfugia en Angleterre.

Son fils, Olivier IV (1336-1407), fut compagnon d’armes de Du Guesclin, puis connétable de France, c'est-à-dire commandant en chef de l'armée royale.

Sa fille, Marguerite, alliée à la maison de Penthièvre, attira dans un guet-apens et jeta en prison le duc Jean V ; toute la noblesse de Bretagne s’arma contre elle et les possessions des Clisson furent réunies au domaine ducal. Jean V donna Clisson à son frère Richard, comte d'Etampes (mort à Clisson en 1438).

Le nouveau duc de Bretagne, François II, époux de Marguerite de Foix, étendit considérablement les défenses du château de Clisson, qu'il donna en 1481 à son fils naturel François Ier d'Avaugour.

Le domaine resta dans la famille d'Avaugour jusqu'au milieu du XVIIIe siècle.

En 1793, les troupes de la Révolution incendièrent le château. En 1794, 18 Vendéens qui s'y étaient réfugiés furent massacrés par les Bleus et jetés dans le puits.

Tombé dans les « domaines du gouvernement » en 1791, le château fut acheté en 1807 par Frédéric Lemot. La restauration de ses ruines, entreprise dès le XIXe siècle, n'est pas achevée.

Clisson plan

Le château des sires de Clisson (XIIIe - XIVe siècles)

  • La Barbacane ou corps de garde
  • Le Châtelet de 5 étages, effondré au XVIIe siècle
  • La cour d'honneur, flanquée d'une tour à l'ouest (saint Louis y aurait logé avec sa mère) et de deux tours jumelles au sud, formant donjon.
  • Le logis seigneurial et les cuisines
  • Le logis de la chapelle
  • Des logis construits dans la cour d'honneur au XVIIe siècle.

Le château du duc de Bretagne François II (XVe siècle)

  • Un bastion entouré de douves intérieures a été ajouté en protection de l'entrée de la barbacane.
  • Un bastion précédé d'une esplanade a renforcé la protection vers l'est, du côté de la Sèvre.
  • Une vaste enceinte dominant des douves a été construite sur le plateau, avec une entrée à pont-levis vers le nord et deux tours vers l'ouest (elles ont servi de prison pour les hommes et les femmes).
  • Au XVIe siècle, des bastions sont venus renforcer le côté sud de la forteresse.

FLAUBERT a visité le château de Clisson en 1847.

"Sur un coteau au pied duquel se joignent deux rivières, dans un frais paysage égayé par les claires couleurs des toits en tuiles abaissés à l’italienne et groupés là ainsi que dans les croquis d' Hubert près d'une longue cascade qui fait tourner un moulin, tout caché dans le feuillage, le château de Clisson montre sa tête ébréchée par-dessus les grands arbres. À l'entour, c'est calme et doux. Les maisonnettes rient comme sous un ciel chaud ; les eaux font leur bruit, la mousse floconne sur un courant où se trempent de molles touffes de verdure. L'horizon s'allonge, d'un côté, dans une perspective fuyante de prairies et, de l'autre, remonte tout à coup, enclos par un vallon boisé dont un flot vert s'écrase et descend jusqu'en bas.

Quand on a passé le pont et qu'on se trouve au pied du sentier raide qui mène au château, on voit, debout, hardi et dur sur le fossé où il s'appuie dans un aspect vivace et formidable, un grand pan de muraille tout couronné de mâchicoulis éventrés, tout empanaché d'arbres et tout tapissé de lierres dont la masse ample et nourrie, découpée sur la pierre grise en déchirures et en fusées, frissonne au vent dans toute sa longueur et semble un immense voile vert que le géant couché remue, en rêvant, sur ses épaules. Les herbes sont hautes et sombres, les plantes sont fortes et ardues ; le tronc des lierres, noueux, rugueux, tordu, soulève les murs comme avec des leviers, ou les retient dans le réseau de ses branchages. Un arbre, à un endroit, a percé l'épaisseur de la muraille et, sorti horizontalement, suspendu en l'air, a poussé en dehors l'irradiation de ses rameaux. Les fossés dont la pente s'adoucit par la terre qui s'émiette des bords et par les pierres qui tombent des créneaux ont une courbe large et profonde, comme la haine et comme l'orgueil ; et la porte d'entrée, avec sa vigoureuse ogive un peu cintrée et ses deux baies servant à relever le pont-levis, a l'air d'un grand casque qui regarde par les trous de sa visière.

Entré dans l'intérieur, on est surpris, émerveillé par l'étonnant mélange des ruines et des arbres, la ruine faisant valoir la jeunesse verdoyante des arbres, et cette verdure rendant plus âpre la tristesse de la ruine. C'est bien là l'éternel et beau rire, le rire éclatant de la nature sur le squelette des choses ; voilà bien les insolences de sa richesse, la grâce profonde de ses fantaisies, les envahissements mélodieux de son silence. Un enthousiasme grave et songeur vous prend à l'âme ; on sent que la sève coule dans les arbres et que les herbes poussent avec la même force et le même rythme que les pierres s'écaillent et que les murailles s'affaissent. Un art sublime a arrangé dans l'accord suprême des discordances secondaires, la forme vagabonde des lierres au galbe sinueux des ruines, la chevelure des ronces au fouillis des pierres éboulées, la transparence de l'air aux saillies résistantes des masses, la teinte du ciel à la teinte du sol, mirant leurs visages l'un dans l'autre, ce qui fut et ce qui est. Toujours l'histoire et la nature révèlent ainsi, en l'accomplissant dans ce coin circonscrit du monde, le rapport incessant, l'hymen sans fin, celui de l'humanité qui s'envole et de la marguerite qui pousse, des étoiles qui s'allument et des hommes qui s'endorment, du coeur qui bat et de la vague qui monte. Et cela est si nettement établi à cette place, si complet, si dialogué, que l'on tressaille intérieurement comme si cette double vie fonctionnait en nous-mêmes, tant survient, brutale et immédiate, la perception de ces harmonies et la conscience de ces développements, car l’oeil aussi a ses orgies et l'idée ses réjouissances.

Au pied de deux grands arbres dont les troncs s'entrecroisent, un jour vert coulant sur la mousse passe comme un flot lumineux et réchauffe toute cette solitude. Sur votre tête, un dôme de feuilles troué par le ciel qui tranche dessus en lambeau d'azur vous renvoie une lumière verdâtre et claire qui, contenue dans les murs, illumine largement tous ces débris, en creuse les rides, en épaissit les ombres, en dévoile toutes les finesses cachées.

On s'avance, enfin, on marche entre ces murs, sous ces arbres, on s'en va, errant le long des barbacanes, passant sous les arcades qui s'éventrent et d'où s'épand quelque large plante frisson nante. Les voûtes comblées qui contiennent des morts résonnent sous vos pas ; les lézards courent sous les broussailles, les insectes montent le long des murs, le ciel brille et la ruine assoupie continue son rêve.

Avec sa triple enceinte, ses donjons, ses cours intérieures, ses mâchicoulis, ses souterrains, ses remparts mis les uns sur les autres, comme écorce sur écorce et cuirasse sur cuirasse, le vieux château des Clisson se peut reconstruire encore et réapparaître. Le souvenir des existences d'autrefois découle de ses murs avec l'émanation des orties et la fraîcheur des lierres. D'autres hommes que nous ont agité là dedans leurs passions plus violentes ; ils avaient des mains plus fortes, des poitrines plus larges.

De longues traînées noires montent encore en diagonales, le long des murs, comme au temps où flambaient les bûches dans les cheminées vastes de dix-huit pieds. Des trous symétriques alignés dans la maçonnerie indiquent la place des étages où l’on montait jadis par les escaliers tournants qui s'écroulent et qui ouvrent sur l’abîme leurs portes vides. Quelquefois un oiseau, débusquant de son nid accroché dans les ronces, au fond d'un angle sombre, s'abaissait, ses ailes étendues, et passait par l'arcade d'une fenêtre pour s'en aller dans la campagne.
Au haut d'un pan de muraille élevé, tout nu, gris, sec, des baies carrées, inégales de grandeur et d'alignement, laissaient éclater à travers leurs barreaux croisés la couleur pure du ciel dont le bleu vif, encadré par la pierre tirait l'oeil avec une attraction surprenante. Les moineaux dans les arbres poussaient leur cri aigre et répété. Au milieu de tout cela, une vache broutait, qui marchait là dedans comme dans un pré, épatant sur l'herbe sa corne fendue.

Il y a une fenêtre, une grande fenêtre qui donne sur une prairie que l'on appelle la "prairie des chevaliers". C'était là, de dessus un banc de pierres entaillées dans l'épaisseur de la muraille, que les grandes dames d'alors pouvaient voir les chevaliers entrechoquer le poitrail bardé de fer de leurs chevaux et la masse d'armes descendre sur les cimiers, les lances se rompre, les hommes tomber sur le gazon. Par un beau jour d’été comme aujourd'hui, peut-être, quand ce moulin qui claque sa cliquette et met en bruit tout le paysage n’existait pas, quand il y avait des toits au haut de ces murailles, des cuirs de Flandre sur ses parois, des toiles cirées à ces fenêtres, moins d'herbes et des voix et des rumeurs de vivants, oui, là, plus d'un coeur, serré dans sa gaine de velours rouge, a battu d'angoisse et d'amour. D’adorables mains blanches ont frémi de peur sur cette pierre que tapissent maintenant les orties, et les barbes brodées des grands hennins ont tressailli dans ce vent qui remue les bouts de ma cravate et qui courbait le panache des gentilshommes.

Nous sommes descendus dans le souterrain où fut enfermé Jean V. Dans la prison des hommes nous avons vu encore au plafond le grand crochet double qui servait à pendre ; et nous avons touché avec des doigts curieux la porte de la prison des femmes. Elle est épaisse de quatre pouces environ, serrée avec des vis, cerclée, plaquée et comme capitonnée de fers. Au milieu, un petit guichet grillé servait à jeter dans la fosse ce qu'il fallait pour que la condamnée ne mourût pas. C'était cela qu'on ouvrait, et non la porte qui, bouche discrète des plus terribles confidences, était de celles qui se ferment toujours et ne s'ouvrent jamais. C'était le bon temps de la haine ! Alors, quand on haïssait quelqu'un, quand on l'avait enlevé dans une surprise, ou pris en trahison dans une entrevue, mais qu'on l'avait enfin, qu'on le tenait, on pouvait à son aise le sentir mourir à toute heure, à toute minute, compter ses angoisses, boire ses larmes. On descendait dans son cachot, on lui parlait, on marchandait son supplice pour rire de ses tortures, on débattait sa rançon ; on vivait sur lui, de lui, de sa vie, qui s'éteignait, de son or qu'on lui prenait. Toute votre demeure, depuis le sommet des tours jusqu'au pied des douves, pesait sur lui, l'écrasait, l'ensevelissait ; et les vengeances de famille s'accomplissaient ainsi, dans la famille, et par la maison elle-même qui en constituait la force et en symbolisait l'idée."

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