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JEAN COCTEAU

À MILLY-LA-FORÊT

(Essonne)

Fiches de géographie littéraire

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Milly PortraitRAPPEL BIOGRAPHIQUE

Le Prince Frivole
— Jean Cocteau est né en 1889 dans une famille bourgeoise cultivée, qui lui fait découvrir la musique, la peinture, le cirque, les débuts du cinéma. Son enfance est brisée par le suicide de son père Georges, en 1898.
— Entre 1900 et 1907, il fait de mauvaises études secondaires et échoue au baccalauréat. Il préfère dessiner des caricatures ou aller écouter Mistinguett à l’Eldorado
— Entre 1908 et 1912, ses poèmes ouvrent l’accès des salons parisiens au jeune "Prince frivole" et lui font connaître Lucien Daudet, Edmond Rostand, Anna de Noailles.

L'évangéliste de l'avant-garde (1913-1917)
— Sa découverte de Diaghilev, directeur des "Ballets russes" depuis 1907 et surtout le scandale soulevé, en mai 1913, par le Sacre du printemps, tableaux de la Russie païenne, chorégraphié par Nijinski, le poussent à rompre avec le conformisme et à s’orienter vers la poésie d’avant-garde. Il est décidé à suivre le conseil de Diaghilev, qui lui a dit, une nuit, place de la Concorde, "Etonne-moi !".
— Cocteau fréquente alors les artistes de Montmartre (Modigliani, Max Jacob, Apollinaire, Cendrars). Il publie Le Mot, un hebdomadaire illustré par les œuvres cubistes d’un artiste très contesté, Albert Gleizes.
— Il s’occupe surtout, avec Satie, Picasso et Diaghilev, de la création du ballet Parade, dont la première par les Ballets russes, le 18 mai 1917, fait elle aussi scandale ; cet univers poétique opposé à la brutalité du monde moderne, ce parti pris de légèreté heurtent le public alors que des mauvaises nouvelles arrivent du front (défaite du Chemin des Dames).
— Toutefois, encouragé par Marcel Proust — qui pressent que le futur de l’art est déjà contenu dans cette œuvre — Cocteau persévère, huées et quolibets lui servant d’encouragements : "Ce que le public te reproche, cultive-le : c’est toi".
— Il anime le Groupe des Six (Milhaud, Honnegger, Auric, Poulenc, Durey et Tailleferre), dont la musique est proche de l’esthétique de Satie. Il publie Le Potomak, dessins et textes.
— Marcel Proust s’inspire de lui pour le personnage d’Octave dans La Fugitive : "un jeune homme sportif", qui avait été un cancre et s’était fait renvoyer du lysée, qui avait fait "représenter de petits sketches, dans des décors et avec des costumes de lui, qui ont amené dans l’art contemporain une révolution au moins égale à celle accomplie par les Ballets russes" ; un homme "pour qui les choses de l’art devaient être quelque chose d’intime, de vivant dans les plus secrets replis de lui-même…".

Raymond Radiguet et le retour à plus de classicisme (1918-1923)
— Il rencontre un jeune garçon, Raymond Radiguet, qui lui fait comprendre qu'il faut se méfier de l'avant-garde, qui est entrain de devenir un nouveau conformisme. "À partir de 1917, Raymond Radiguet, âgé de quatorze ans, m’apprit à me méfier du neuf s’il a l’air neuf, à prendre le contre-pied des modes de l’avant-garde. Il inventa et nous enseigna cette attitude, d’une nouveauté étonnante, qui consistait à ne pas avoir l’air original ; il nous conseilla d’écrire comme tout le monde. Il m’enseigna la grande méthode, celle d’oublier qu’on est poète et d’en laisser le phénomène s’accomplir à notre insu." (La Difficulté d’être). Le Cocteau provocateur de Parade cède le pas à un Cocteau qui n’hésite plus à écrire maintenant : "L’élégance consiste à ne pas étonner" (Le Mystère laïc).
— Entre 1919 et 1923, c’est une période de travail intense dans des genres très variés : Le Coq et l’Arlequin (poésie critique, 1918), Le Bœuf sur le Toit (farce, 1920). Les Mariés de la tour Eiffel (poésie de théâtre,1921), Le Secret professionnel (poésie critique, 1922), Vocabulaire (poésie, 1922), Le Grand Ecart (poésie de roman, 1923), Thomas l’Imposteur (poésie de roman, 1923), Plain-Chant (poésie, 1923), Poésie 1916-1923 (poésie, 1925).
— Cette suractivité suscite la jalousie de Tristan Tzara et des jeunes gens du groupe Littérature (Breton, Aragon, Soupault) qui ont le sentiment d’être dépossédés par cet aîné trop brillant, trop en vue : Breton voit en Cocteau "l’être le plus haïssable de ce temps" ; les surréalistes, indisposés par son homosexualité, lui appliqueront les épithètes de "charogne" et de "bête puante".

Jean Desbordes et l'opium (1925-1936)
Accablé par la mort brutale de Radiguet (1923), Cocteau se met volontairement sous l’emprise de l’opium. Il se disperse, il voyage. Son visage amaigri, travaillé par la drogue, concourt à l’entourer d’un parfum de scandale.
Jean Desbordes devient alors pour lui le substitut de Radiguet : ils font ensemble plusieurs voyages et plusieurs séjours, jusqu’à leur rupture en 1933.
Sa production reste abondante et variée : Roméo et Juliette (poésie de théâtre, 1924), Orphée (tragédie, 1926), Opera 1925-1927 (poésie, 1927), Opium, journal d’une désintoxication (poésie critique, 1930), Les Enfants terribles (poésie de roman, 1929), La Voix humaine (poésie de théâtre avec Berthe Bovy, 1930). En 1930, son film Le Sang d’un poète ne fera qu’exacerber l’aversion des surréalistes.

La parenthèse de la guerre (1939-1945)
Cocteau avait participé volontairement à la première guerre, entre septembre 1914 et septembre 1916, essentiellement comme ambulancier. Bien que revenant souvent à Paris pendant cette période, il avait connu de près les horreurs qu’il décrit dans Thomas l’imposteur. Mais son dandysme l’obligeait alors à trouver la guerre "amusante", voire "jolie", comme le dira Apollinaire.
En 1939, il est un autre homme. Connu comme homosexuel et opiomane, il est devenu une figure du Tout-Paris, ayant su habilement osciller entre le snobisme de l’avant-garde et le goût du grand public, entre des emprunts à l’air du temps et une mythologie personnelle. Ses œuvres, sous un vernis chatoyant, laissent percevoir un homme qui souffre de la "difficulté d’être". Sans véritable conscience politique, il ne veut être que poète. C’est pourquoi, la guerre étant venue, avec une certaine inconscience, il publie la fin du Potomak, il fait jouer Les Monstres sacrés, La Machine à écrire, Renaud et Armide. Il donne des articles à des revues collaborationnistes : dans Comoedia, il publie un hommage à Arno Breker, le sculpteur officiel du parti nazi. En 1944, il publie même des poèmes en allemand. Il rencontre Ersnt Jünger. Certes ilprétend, dans son Journal, être un esprit libre qui ne comprend rien à la politique ; mais il lui faudra l’appui de Sartre, d’Eluard et d’Aragon pour que, à la Libération, le comité d’épuration le laisse tranquille.

Jean Marais et le cinéma (1937-1948)
Cocteau s'est épris d’un apprenti comédien de vingt-quatre ans, Jean Marais, pour lequel il écrit Les Parents terribles (1938). Jean Marais va alors essayer de le tirer de l’enfer de la drogue. Encouragé par les succès que remporte son ami, Cocteau, sans pour autant cesser de dessiner et d’écrire, se tourne de plus en plus vers le cinéma. Le couple Cocteau-Marais connaît un triomphe en 1946 avec La Belle et la Bête (avec Josette Day dans le rôle de Belle), suivi en 1947 de L’Aigle à deux têtes (avec Edwige Feuillère dans la rôle de la Reine). Suivra, en 1948, une adaptation cinématographique de ses Parents terribles (avec Jean Marais et Yvonne de Bray). Mais le succès ne sera plus au rendez-vous pour un film plus difficile comme Orphée (en 1950).

Édouard Dermit et le triomphe du poète (1947-1963)
— Désireux de se mettre hors de l’agitation parisienne, Cocteau achète une propriété à Milly-la-Forêt en 1947.
— Il prend comme jardinier et régisseur un garçon de vingt-deux ans, originaire de Slovénie, Edouard Dermit (dit "Doudou"), qui un tenu un petit rôle dans L’Aigle à deux têtes et qu’il fera jouer ensuite dans quelques-uns de ses films.
— Cocteau est alors un personnage public, accaparé par les médias. Dans les années 1955-1957, il est couvert d’honneurs à Bruxelles, à Oxford, à New York. Il est élu à l’Académie française (par 17 voix contre 11 à Jérôme Carcopino) ; reçu le 20 octobre 1955 par André Maurois, il décrivit la Coupole comme "quelque grotte sous-marine, une lumière quasi surnaturelle d’aquarium et sur des gradins en demi-cercle, quarante sirènes à queues vertes et à voix mélodieuses".
— Les dernières années de sa vie, Cocteau ne produit pas moins abondamment, mais son œuvre graphique est alors plus brillante que novatrice ou profonde et son dessin se fige dans un modèle qui se répète. Cherchant d’autres moyens d’expression en dehors de l’écriture, du théâtre, du cinéma, de la musique, il s’initie à la céramique ; il peint aussi de vastes fresques décoratives à la Villa de son amie Francine Weisweiller à Saint-Jean-Cap-Ferrat (1950), à la chapelle de Villefanche-sur-Mer (1956), à la chapelle de Milly-la-Forêt (1959).
— Mais le poète va encore une fois surprendre et triompher là où on ne l’attendait pas. Le septuagénaire, en phase cette fois avec la Nouvelle Vague, tourne en 1960 Le Testament d’Orphée qui le remet, à la veille de sa mort, au centre de la vie artistique dans ce qu’elle a de plus novateur. Le vieux poète confie, aussitôt passé le générique : "Mon film n'est pas autre chose qu'une séance de strip-tease, consistant à ôter peu à peu mon corps et à montrer mon âme toute nue. Car il existe un considérable public de l'ombre, affamé de ce plus vrai que le vrai qui sera un jour le signe de notre époque. Voici le legs d'un poète aux jeunesses successives qui l'ont toujours soutenu."
— Edouard Dermit, qui a vécu avec Cocteau à Milly jusqu’à sa mort, a hérité de la maison et d’une riche collection d’œuvres. Il s’est marié en 1966 et a eu deux enfants, Jean et Stéphane. En 2001, la maison a été acquise par une association présidée par Pierre Bergé, héritier actuel du droit moral sur les œuvres de Cocteau.
— Sur les 3000 oeuvres et objets que le poète avait légués à Edouard Dermit, Stéphane Dermit en a laissé environ 500 en dépôt dans la maison de Milly.

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ŒUVRES DE COCTEAU PUBLIÉES

— Dans la collection de la Pléiade, on trouve les Oeuvres poétiques complètes (1999), le Théâtre complet (2003) et les Oeuvres romanesques complètes (2006).
— Le Journal de Cocteau a été publié par Gallimard sous le titre Le Passé Défini (années 1942-1945, 1951-1957).
— A été publiée aussi une partie de sa Correspondance avec sa mère, avec Apollinaire, Jacques-Emile Blanche, Lucien Clergue, André Gide, Jean-Marie Magnan, Jean Marais, Darius Milhaud, Milorad, Anna de Noailles.
— Les films Orphée, Le Testament d'Orphée, Le Sang d'un poète, La Belle et la Bête, Les Parents terribles, L'Aigle à deux têtes, L'Eternel retour sont édités en DVD.

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LA MAISON DE MILLY-LA-FORÊT

C'est pour pouvoir travailler au calme en-dehors de Paris que Jean Cocteau souhaita pouvoir s'installer à Milly-la-Forêt, un gros village de marchands, de foires, et capitale des plantes aromatiques, bien situé à la croisée des anciens chemins de diligences Paris-Lyon et Fontainebleau-Orléans.

La petite ville, dévastée pendant la guerre de Cent Ans, avait été transformée par Mallet de Graville, grand Amiral de France, qui lui redonna une église (1475), des halles (1479), et un château (1495).

Milly CadreEn indivision avec l'acteur Jean Marais Jean Cocteau y acheta, à la fin de 1947, la "Maison du Bailli" ou "Maison du Gouverneur", rue du Lau, une demeure  de style Louis XIII, avec double porte cochère, porte piétonne et deux tourelles à demi-engagées. Elle lui a plu par "son style, son porche, ses tours modestes, son allure de presbytère, ses douves, son jardin de curé, le bois et la forêt de Fontainebleau à deux pas" (Jean Marais).

En 1952, Cocteau a racheté les parts de Jean Marais pour six millions de francs, afin de s'installer dans la maison de Milly avec son aide-jardinier Édouard Dermit. Il n'y vint d'abord que le dimanche et pour de brefs séjours. Dans les dernières années, alors qu'il se partageait entre Paris, Santo Sospir (à Saint-Jean-Cap-Ferrat) et l'Espagne, il resta plus longtemps à Milly et y passa les trois derniers mois de sa vie, pour y mourir le 10 octobre 1963.

Avec sa basse-cour, son jardin potager, ses arbres fruitiers, sa cave et son grenier, la maison était un peu pour lui le paradis de l'enfance retrouvé. Il pouvait aussi y travailler plus à l'aise que dans l'entresol de sa maison du Palais-Royal. C'est sur la table d'architecte de l'antichambre qu'il réalisa d'innombrables dessins.

A Milly, il a accueilli Marcel et Elise Jouhandeau, Aragon et Elsa, Jean Genet, André Gide (en février 1949).

C'est à Milly que Roger Stéphane est venu en avril 1963 pour enregistrer un entretien qui sera diffusé sous le titre de "Portrait-Souvenir".

Cocteau a préfacé et commenté les images d'un petit livre consacré à cette maison, La Maison du poète (Das Haus des Dichters), publié à Zurich en 1962 : "Une maison habille notre âme comme un autre corps. Les objets viennent la remplir, apportés par les vagues du hasard et de la chance". Parmi ces objets, Cocteau a retenu la statue "d'un des Turcs de Versailles sous Louis XIV", "une bonne vache de manège de cirque", "un nègre automate offert par Jean Marais", "une terre cuite de Raymond Radiguet par Lipchitz", la sirène qui orne le vestibule et des peintures, dessins ou photographies évoquant Satie, Picasso, Stravinsky, Bérard, Man Ray, Colette…

Milly Maison

• Jean Marais, Histoire de ma vie, 1975 : "Jean ne pouvait plus travailler rue Montpensier. Trop de coups de téléphone, de sonnette, trop de visiteurs pour moi et pour lui. Il rêve d'une maison. Paul en déniche une à Milly-le-Forêt. Nous avons tous les trois le coup de foudre. Son style, son porche, ses tours modestes, son allure de presbytère, ses douves, son jardin de curé, le bois et la forêt de Fontainebleau à deux pas. […] On installe chacun dans son coin : Jean au premier étage, moi au second; pour le rez-de-chaussée, nous collaborons. Jean peut écrire, dessiner; moi peindre, étudier; Moulouk se promener."

• Jean Cocteau, La Difficulté d'être : "Dans le calme de cette campagne, de cette maison qui m’aime, que j’habite seul, en ce mars 1947, après une longue, longue attente. […] C’est la maison qui m’attendait. J’en habite le refuge, loin des sonnettes du Palais-Royal. Elle me donne l’exemple de l’absurde entêtement magnifique des végétaux. J’y retrouve les souvenirs de campagnes anciennes où je rêvais de Paris comme je rêvais plus tard, à Paris, de prendre la fuite. L’eau des douves et le soleil peignent sur les parois de ma chambre leurs faux marbres mobiles. Le printemps jubile partout."

• Jean Cocteau : "Dès que le travail me le permet, je vais à la campagne où ma maison m'aime, où je retrouve mon chien Martin, fils de Moulouk, et mes chats, celui de Perse, celui de Siam, cerlui croisié de gouttière et de Persan. Ce rythme est si simple que n'importe qui dira ce bonheur trop simple. Mais le bonheur est simple. Il n'y a que les enragés de désastre qui s'opposent à ce calme et recherchent le drame. Je le déteste."

• Pierre Bergé : "Cocteau y a vécu les dix-sept dernières années de sa vie. Le succès acquis, Milly était devenu une sorte de refuge, loin des mondanités. Les iris et les pivoines, les arbres fruitiers du verger, les chats et les chiens étaient toujours au rendez-vous. Le poète venait s’y reposer, s’y retrouver, avec son compagnon, Edouard Dermit, y accueillir ses amis, franchir les passerelles sur les douves du château pour aller flâner dans le parc, travailler tard dans son bureau ou dans son atelier sous les toits. C’est Edouard Dermit, disparu en 1995, qui, à la mort de Cocteau en 1963, a maintenu intacts le salon, le bureau et la chambre du poète."

La transformation de cette maison en "maison d'écrivain" a été achevée en 2010.
— Au rez-de-chaussée, on a reconstitué le salon de Cocteau et aménagé les autres pièces pour y présenter des documents (Cocteau à Milly, autoportraits, etc)
— A l'étage, on a reconstitué la chambre et le bureau; des cloisons ont été abattues pour aménager une grande galerie destinée à des expositions temporaires; la pièce de la partie droite réunit des portraits de Cocteau par Picasso, Warhol, Blanche, Modigliani, Man Ray…
— Les deux hectares du jardin, avec vue sur les douves du vieux château, ont été entièrement repris par Loïc Pinadetti, architecte paysagiste; on y voit des sculptures qui avaient été utilisées dans le film La Belle et la Bête (deux têtes de sphynges et un buste de Turc).

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Album

Jean Cocteau à Milly-la-Forêt

Cocteau porte

Milly Jardin

Milly Cocteau

Milly Cocteau 2

Milly 1961

Milly Annam

Milly Cocteau 5
Milly Jardin 2
Milly Dietrich
Milly Film
Milly Cocteau 3
Milly Cocteau 4

Cocteau et sphynges
Sphynges

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LA MAISON-MUSÉE

Façade
Maison arrière
Maison et jardin
Pavillon
Jardin 2
Jardin 1
Douves

 

L'intérieur restauré (bureau, chambre, salon)

Milly Bureau
Milly Chambre
Milly Salon Bérard
Milly Salon 1
 
Milly Salon 2
Bureau
Chambre
Le bureau
La chambre
Salon 1
Salon 2
La salon du rez-de-chaussée

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ARTICLES DE PRESSE

 

Il y a deux manières de comprendre le lien particulier qui liait Cocteau à la maison de Milly-la-Forêt, dans l'Essonne, près de Paris. La première, réservée aux happy few, consiste à se coucher sur le lit de l'écrivain, curieusement orienté en diagonale dans la chambre. Par la fenêtre, on aperçoit les créneaux du château, tandis qu'à gauche se déploie sur une fresque naïve le même château, dressé dans un décor verdoyant et peint, croit-on, par Jean Marais.
L'autre manière, plus orthodoxe, est de se projeter en 1947, année où Cocteau achète Milly, et à régler la mise au point sur l'entrée qu'emprunta le poète. Au bout de la rue, au pied des deux tourelles qui ornent la façade, s'ouvre à gauche une petite porte bleue. Poussez-la : la vue s'ouvre sur la douve du château, surmontée de ruines sur lesquelles la végétation de l'Essonne se donne des allures de jungle. Quand Cocteau la découvre, il vient d'achever le tournage de La Belle et la Bête au château du Raray près de Senlis. Le même rêve de paysage enchanté s'étale devant lui.
"Vous êtes accusé de vouloir sans cesse pénétrer en fraude dans un monde qui n'est pas le vôtre", écrit-il dans Orphée pour définir le poète. Milly, justement, se révèle comme un havre à mi-chemin du songe et de la réalité. Il n'en peut plus du Palais-Royal, de la sonnette qui le dérange mille fois par jour pour un conseil, une préface, un dessin. Lui qui ne sait pas dire non a besoin de vrais kilomètres pour mettre la distance et soigner son eczéma. Jean Marais est copropriétaire. Il n'y viendra jamais. La Belle et la Bête, L'Éternel retour, Orphée ont fait de lui le grand acteur français d'après-guerre. Cocteau jette son dévolu sur Édouard Dermit, surnommé "Doudou", aide-jardinier au physique d'ange Heurtebise qu'il jette occasionnellement sur l'écran. C'est lui qui veillera sur la maison de Milly-la-Forêt. Après la mort de Cocteau, en 1963, et sur son conseil, il se marie. Il a deux fils dont il s'occupe peu, mais reste à Milly jusqu'à sa mort en 1995, veillant sur les collections et les pièces de Cocteau, qu'il a pris soin de fermer à clé. La maison sort de son sommeil en 2002 quand Pierre Bergé la rachète avec l'aide du département et de la région pour en faire la maison-musée Jean Cocteau.
Le Mystère de Jean l'Oiseleur trône en lieu et place de la cuisine ; les Potomack et autres dessins surgis dans la rapidité d'une page d'écriture occupent l'entrée ; plusieurs murs intérieurs ont été abattus pour former des salles d'exposition. Seules trois pièces ont été conservées : le salon au rez-de-chaussée et, au premier, la chambre et le bureau, tapissé de tissus léopard des murs au plafond. Là, dans un amoncellement d'objets juxtaposés à la manière d'un collage dada, on se surprend dans l'intimité du poète. Hétéroclite, théâtral, ce bric-à-brac se décode et parle de l'artiste au prix d'une analyse de détails. Cheval de manège et trophées dans le salon, antiques, pietà, estampes érotiques, machine à écrire, pipe à opium, feutres, pastels, godemiché en os, ardoise, avec épinglés ici une photo de corrida, là le pape portant la tête sinistre de Jean-Paul Sartre. Humour, progrès, rapidité, enfance, exotisme, paradis artificiels, érotisme, dandysme, tous les objets évoquent la métamorphose que, dans sa création, leur fait subir l'artiste : "Je me lève, écrit-il. Je me mets au travail. C'est le seul moyen qui me rende possible d'oublier mes laideurs et d'être beau sur ma table. Ce visage de l'écriture est somme toute mon vrai visage, l'autre une ombre qui s'efface." Dans les pièces à côté sont exposées quelques-unes des cinq cents œuvres laissées à Milly par Cocteau, dans un cheminement conçu par Dominique Païni, conservateur de la maison, qui avait signé naguère l'exposition Cocteau à Beaubourg. Ici les amis Proust et Picasso, là Coco Chanel et Schiaparelli, plus loin l'itinéraire artistique, et encore les portraits faits de Cocteau par des grands : Warhol, Man Ray ou Irving Penn. En somme, diverses rencontres de génies, dont Cocteau était l'organisateur.

Ariane Bavelier (Le Figaro, 19 juin 2010)

 

 

 

A peine franchie la petite porte bleue, au pied des deux tourelles qui ornent la demeure, on entre dans un havre paisible, "loin des sonnettes du Palais-Royal", qui avaient poussé Cocteau à fuir Paris pour trouver un univers plus propice à la création. C'est d'ailleurs entre ces murs que sont nés Le Testament d'Orphée, Requiem, et tant de dessins. Grâce à un impressionnant travail de restauration, la beauté du cadre qui a favorisé l'inspiration du poète est intacte.
Dès les premières pièces, la scénographie souligne les correspondances étroites entre la vie et l'œuvre de l'artiste : résonnant avec la série d'autoportraits du Mystère de Jean l'Oiseleur, des miroirs entêtants viennent rappeler l'obsession de Cocteau pour son image. Dans la pièce suivante, des dessins du Potomak tapissent les murs : l'œuvre vient se fondre dans le lieu. Ensuite, le salon reconstitué laisse au public le soin de détailler le bazar jubilatoire de l'artiste, le décor de ses élans créatifs (cheval de manège, biches en bronze, paravents, trophées…).
A l'étage, la restitution du bureau et de la chambre dévoile un amoncellement d'objets hétéroclites et intimes, assemblés à la manière d'un collage dada. On se plaît à détailler ce bric-à-brac de livres, bustes, photographies épinglées sur un tableau d'ardoise, pipes à opium, autant d'objets personnels qui semblent encore exhaler quelque chose d'une présence vivante de Cocteau.
Les œuvres exposées semblent être faites de la matière de ces objets qui recèlent le goût du progrès et de la vitesse, l'attrait pour l'exotisme et les paradis artificiels, l'humour et le dandysme du poète. Dans la chambre, une singularité de l'aménagement résume bien la porosité des frontières entre la fiction et la réalité, entre l'œuvre et le lieu, dans la vie et la maison de Cocteau : depuis son lit, l'artiste pouvait contempler deux châteaux, l'un réel, celui de la Bonde, l'autre fictif, peint sur une fresque attribuée à Jean Marais. Cocteau créait dans cet entre-deux, entre l'imaginaire et le réel.
La visite continue par une exposition temporaire mêlant photos et dessins. Quelques très beaux portraits réalisés par Cocteau stupéfient le regard, comme celui de Colette, fait au charbon de bois et à la farine. L'exposition permanente rassemble des portraits de Cocteau signés par ses illustres amis : elle offre une vision kaléidoscopique de l'artiste aux mille visages et aux multiples talents.
Restent les jardins qui avaient tant séduit l'homme en 1947. L'artiste y retrouvait des paysages enchantés proches de ceux de La Belle et la Bête, dont il venait de finir le tournage. Cocteau a alors intégré deux têtes de sphynges en pierre et un buste de Turc présents dans le film pour nouer une familiarité entre le lieu et son œuvre.
Dédiée à la mémoire de Cocteau, cette maison est aussi le lieu de la (re)découverte de son œuvre, elle, si vivante.

Sophie Walon (Le Monde, 27 juillet 2010)

 

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La chapelle Saint-Blaise-des-Simples

Milly chapelle

Il y avait à Milly une chapelle édifiée en 1136 comme dépendance d'une ancienne léproserie. Elle était dédiée à Saint-Blaise, martyr du IVe siècle. On tentait alors de guérir les lépreux en utilisant des plantes médicinales, les "simples".

En 1959-1960, Jean Cocteau — qui venait de décorer de fresques la mairie de Menton et la chapelle Saint-Pierre à Villefranche-sur-Mer — a décoré cette chapelle Saint-Blaise-des-Simples à la dsemande du maire de la commune. Il a choisi le thème des plantes médicinales et condimentaires qui faisaient le renom de Milly : arnica, renoncule, colchique, menthe, jusquiame, belladone, digitale, valériane, guimauve.

Mort à Milly le 11 octobre 1963, à soixante quatorze ans (quelques heures après Édith Piaf), Cocteau a été inhumé dans cette chapelle. Sa dernière parole aurait été : "Je reste avec vous".

Le cercueil d'Edouard Dermit, mort en mai 1995, a été placé au-dessus de celui de Jean Cocteau.

Milly Blaise 1
Millyb Blaise 2
Milly Blaise 3

Simples

Dans la chapelle, il faut apprendre à connaître les simples :
jusquiame, gentiane, arnica, renoncule, valériane, guimauve, belladone

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Jean COCTEAU, Guide à l'usage des visiteurs de la chapelle Saint-Blaise-des-Simples

Je ne suis pas peintre de chapelles ni spécialiste d'art religieux. Des circonstances, indépendantes de ma volonté (vieilles promesses, souvenirs d'une époque heureuse), m'ayant amené à peindre les voûtes de la chapelle Saint-Pierre de Villefranche, M. Darbonne, maire de Milly-la-Forêt, où j'habite, et M. Chauvel, notre ambassadeur en Grande-Bretagne, eurent, coup sur coup, l'idée de me confier, l'un une petite chapelle de lépreux qui dormait depuis le onzième siècle en pleine campagne, l'autre, le reposoir de la Vierge, dans Notre-Dame-de-France, l'église française située aux portes de ce Soho, quartier de Londres moins célèbre pour son recueillement que pour la licence de ses mœurs. Au reste l'église repose sur une crypte où la jeunesse du dimanche danse comme à Saint-Germain-des-Prés.
La chapelle de Milly, à l'écart du village, était jadis la chapelle des lépreux dont la léproserie est remplacée par les cultures de plantes médicinales, où la menthe domine et embaume. Du dehors, on dirait une vieille pauvresse accroupie au bord de la route. A l'intérieur, on s'étonne de la trouver si jeune, si haute et si noble de lignes, sous les mêmes poutres que celles du grenier de ma maison et des Halles.
Or il suffit de me tendre une perche difficile à prendre pour que je m'y cramponne à mes périls et risques. Assisté par les adjoints de la Mairie, il me fallut franchir plusieurs obstacles : lèpre des parois humides, fragilité d'échelles et de planches, une vertigineuse besogne de gymnaste.
Une tête de Christ en croix surmonte l'autel presque barbare entre deux profils d'anges. Au-dessus de ces trois grandes figures je raconte une fois de plus la scène classique de la Résurrection. Les gardes dorment. Les Milliacois eurent vite fait de les surnommer. Il y a le Dormeur assis, le Bâilleur, le Dormeur debout, et tandis que l'ange, à l'extrême droite, soulève les linges du linceul, le Christ quitte le sépulcre et désigne le ciel de sa main droite, trouée et auréolée.
Une nacre marine de coquillage irise les graves méandres d'un trait de sépia que rafraîchissent la pourpre, le bleu pâle, le vert mousse, le jaune safran et le mauve des colchiques d'Apollinaire, qui se trouveront peintes entre les diverses fleurs avec lesquelles saint Blaise soignait les malades. Pareilles à des lances médiévales, les hautes tiges des Simples présentent les armes entre la porte encadrée de feuilles de menthe et l'abside.
L'Allemagne a exécuté, d'après mes maquettes, et offert à la France, les trois vitraux qui ornent les ouvertures étroites et distribuent le soleil du soir en taches multicolores. Sous le bénitier, un chat naïf, de style roman, observe l'ange. Il semble guetter un oiseau.
La Mairie a décoré d'herbes rares et d'une croix ancienne le terrain qui entoure la chapelle. César, de fer en forme de bouquets, a hérissé les niches, et un jeune céramiste de quatorze ans, Yann Madeline, exécuté le crucifix réglementaire sur la Sainte Table.

Cette note est écrite après l'inauguration de la petite chapelle des Simples, mot d'un double sens admirable, puisqu'il désigne la vertu des herbes qui guérissent et celle des malades qui croient. Mille et mille touristes viennent le dimanche visiter mon hommage à saint Blaise, patron des guérisseurs. Si j'étais prince et si j'habitais le Château, j'aurais la chance de me faire enterrer sous les dalles de ma chapelle. Mais prince ne suis et je n'habite que l'annexe du manoir seigneurial. Hélas, j'y reposerais trop seul et trop loin de ceux que j'aime. Sinon, peut-être aurais-je intercédé auprès de l'archevêque et du maire, afin d'y dormir ce sommeil dont l'autre n'est qu'un préambule.
Au sujet de cette entreprise, on m'a prêté des paroles inexactes, bien des boutades stupides. C'est la rançon d'une époque de commérages où les poètes, qui donnent leur sang chaque minute, passent pour des acrobates et pour des tricheurs. Hélas, sauf à certaines fêtes, une chapelle peinte par un artiste cesse d'être un sanctuaire pour devenir un simple objet de curiosité. Je le regrette et je me console en sachant que l'art est un sacerdoce, en constatant qu'il impose aux esprits inattentifs une sorte de méditation silencieuse, une halte indispensable au centre des tumultes contemporains.
J'exprime une reconnaissance sans bornes aux gardiens de ces édifices, au respect avec lequel ils les entretiennent et à l'intelligence patiente qu'ils mettent à éclairer les visiteurs.

Jean Cocteau, citoyen d’honneur de Milly-la-Forêt, 1er mai 1960

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Discours du Grand Sommeil - Visite

Milly BusteJ'ai une grande nouvelle triste à t'annoncer : je suis mort. Je peux te parler ce matin, parce que tu somnoles, que tu es malade, que tu as la fièvre. Chez nous, la vitesse est beaucoup plus importante que chez vous. Je ne parle pas de la vitesse qui se déplace d'un point à un autre, mais de la vitesse qui ne bouge pas, de la vitesse elle- même. Une hélice est encore visible, elle miroite ; si on y met la main, elle coupe. Nous, on ne nous voit pas, on peut nous traverser sans se faire de mal. Notre vitesse est si forte qu'elle nous situe à un point de silence et de monotonie. Je te rencontre parce que je n'ai pas toute ma vitesse et que la fièvre donne une vitesse immobile rare chez les vivants. Je te parle, je te touche. C'est bon le relief ! Je garde encore un souvenir de mon relief. J'étais une eau qui avait la forme d'une bouteille et qui jugeait tout d'après cette forme. Chacun de nous est une bouteille qui imprime une forme différente à la même eau. Maintenant, retourné au lac, je collabore à sa transparence. Je suis Nous. Vous êtes Je. Les vivants et les morts sont près et loin les uns des autres comme le côté pile et le côté face d'un sou, les quatre image d'un jeu de cubes. Un même ruban de clichés déroule nos actes. Mais vous, un mur coupe le rayon et vous délivre. On vous voit bouger dans vos paysages. Notre rayon à nous traverse les murs. Rien ne l'arrête. Nous vivons épanouis dans le vide.
Je me promenais dans les lignes. C'était le petit jour. Ils ont dû m'apercevoir par une malchance, un intervalle, une mauvaise plantation du décor. J'ai dû me trouver à découvert, stupide comme le rouge-gorge qui continue à faire sa toilette sur une branche pendant qu'un gamin épaule sa carabine. J'arrangeais ma cravate. Je me disais qu'il allait falloir répondre à des lettres. Tout à coup, je me suis senti seul au monde, avec une nausée que j'avais déjà eue dans un manège de la foire du Trône. L'axe des courbes vous y décapite, vous laisse le corps sans âme, la tête à l'envers et loin, loin, un petit groupe resté sur la terre au fond d'atroces miroirs déformants.
Je n'étais ni debout, ni couché, ni assis, plutôt répandu, mais capable de distinguer, ailleurs, contre les sacs, mon corps comme un costume ôté la veille. Surtout que j'avais souvent remarqué à Paris, dans ma chambre, au petit jour, cet air fusillé d'une chemise.
J'avais cet air là de vieux costume, de chemise par terre, de lapin mort, sans l'avoir, puisque ce n'était pas moi, comme la chambre à laquelle on pense et la même chambre dans laquelle on se trouve. Alors, j'eus conscience d'être la fausse chambre et d'avoir franchi par mégarde une limite autour de laquelle les vivants, sans lâcher prise, arrangent leurs jeux dangereux.
Avais-je lâché prise ? Je me sentais sorti de la ronde, débarqué en somme, et seul survivant du naufrage. Où étaient les autres ? Je te parle de tout cela, mais sur le moment, je ne pouvais les situer, ni toi, ni moi, ni personne.
Une des premières surprises de l'aventure consiste à se sentir déplié. La vie ne vous montre qu'une petite surface d'une feuille pliée un grand nombre de fois sur elle-même. Les actes les plus factices, les plus capricieux, les plus fous des vivants s'inscrivent sur cette surface infime. Intérieurement, mathématiquement, la symétrie s'organise. La mort seule déplie la feuille et son décor nous procure une beauté, un ennui mortels.
Constater cela me suppose sorti du système. Il est donc anormal que je constate. Je ne constaterai plus dans quelques temps. Ce temps représentera-t-il chez vous une seconde ou plusieurs siècles ? Bientôt, je ne comprendrai plus ce que je suis, je ne me souviendrai plus de ce que j'étais, je ne viendrai plus parmi vous. Ah, solitude ! Nageur noyé, déjà je fonds ! déjà je suis écume ! Tu sais, j'ai peine à trouver des mots qui répondent aux choses que j'éprouve. Aucune puissance ne m'a défendu cet essai d'éclaircir les mystères, mais je me sens un drôle de coupable, car je suis déjà l'organisation que je dénonce. Et je ris moi-même, comme les affiliés se voyant trahis par un novice mal au courant de leurs secrets, tellement j'ai de peine à expliquer ma pénombre.
Mais du reste, ce que je te raconte n'est-il pas un simple reflet de ce que tu penses ? Je ne dis pas cela pour construire autour de toi un piège en glaces. Je m'exprime encore trop humainement pour ne pas me méfier de moi.
Ce qui t'étonne, c'est que je parle comme tes livres, que je sache si bien ce qu'ils contiennent. J'étais de ceux qui doutent. Tu ne me grondais pas. Tu ne m'expliquais pas. Tu me traitais comme un enfant, comme une femme. J'étais naïvement ton ennemi.
Je te demande pardon. C'est pour te demander pardon que j'ai fait l'étrange effort d'apparaître. La poésie ressemble à la mort. Je connais son oeil bleu. Il donne la nausée. Cette nausée d'architecte toujours taquinant le vide, voilà le propre du poète. Le vrai poète est, comme nous, invisible aux vivants. Seul, ce privilège le distingue des autres. Il ne rêvasse pas : il compte. Mais il avance sur un sable mouvant et, quelquefois, sa jambe s'enfonce jusqu'à nous.
Maintenant je dénombre tes mécanismes. Je comprends ta pudeur que je confondais avec ma nuit.
Avec le public, j'ai souvent pris pour des ébauches tes pages discrètes comme les blocs de quartz où l'eau solide pense une forme dont un angle seul apparaît.
Et tes givres, tes décalcomanies, ce mot de l'énigme écrit à l'encre sur une feuille pliée vite en deux que tu ouvres ne contenant plus qu'un catafalque. Et, dis moi, lorsque les naufragés du Ville de Saint-Nazaire racontent qu'ils virent tous, la nuit en pleine mer, un Casino avec des marches, des lampions, des massifs de lauriers roses ; la mer, la brume et la faim, ne firent-ils pas oeuvre de poète ? Voilà qui ne relève pas de cette hallucination individuelle que te reprochent tant d'aveugles. Mais ces gens de la felouque étaient accordés par la souffrance. Je ne souffrais pas avant de mourir. Maintenant, ma souffrance est celle d'un homme qui rêve qu'il souffre. Ce rêve est généralement provoqué par quelque douleur.
Tout cela, tout cela s'apparente au tour dont je viens d'être victime. On dirait que c'est un vieux mort qui te parle. Il est si tôt que la relève ne m'a même pas encore trouvé. Je suis aussi auprès de ma mère. Je te vois dans ton lit et je me vois dans la pose d'un homme myope qui cherche son lorgnon sous un meuble. Je commence à me dissoudre. Pour que tu comprennes, il faudrait multiplier à l'infini le mensonge que fait une boulette qu'on roule avec le bout de ses doigts croisés l'un sur l'autre.
Je voudrais qu'on me dise depuis combien de temps je suis mort.

 


JEAN COCTEAU - FLORILÈGE

— I —

SOIXANTE-DIX ANNÉES DE CE CÔTÉ-CI DU MIROIR

L’ENFANCE

Je suis Jean Cocteau, né le 5 juillet 1889, place Sully, à Maisons-Laffitte (Seine-et-Oise). 1889… J'ai l'âge de la Tour Eiffel !

Maisons-Laffitte. Un vaste parc de pelouses, de jets d'eau, de barrières blanches. Le cheval de course et la bicyclette y régnaient en maîtres. Nous rôdions autour de la clôture où Max Lebaudy organisait des corridas et lavait ses voitures au champagne.

L'enfance a ses odeurs. Mon père peignait : qu'un peintre ouvre sa boîte, je sens l'huile, je le vois. L'odeur monstrueuse étendait ses tentacules. Maisons-Laffitte! Je me rappelle l'odeur capiteuse du fumier de la basse-cour, la poudre délicieuse des pétards tirés qu'on récolte dans l'herbe le lendemain des feux d'artifice.

Depuis l'enfance et les départs de ma mère pour le théâtre, j'ai contracté le mal rouge et or... Le théâtre c'était ma mère. Accroupi dans un coin d'ombre, je la regardais s'habiller pour se rendre à la Comédie Française. Un nuage de parfum et de poudre de riz mauve embaumait sa chambre. Ma mère, svelte, monumentale, semblait maintenue par la longue robe raide en velours rouge, brodée de jais : éventail d'écaille et de dentelle noire qui palpite, mise au point de la lorgnette de nacre. La femme de chambre étalant la traîne à genoux, prosternée, achevait de conférer à mère une noblesse de Vierge espagnole. Maman se penchait, m'embrassait vite et partait vers l'océan de rumeurs, de bijoux, de plumes, où elle irait se jeter comme un fleuve rouge et mélanger son velours au velours du théâtre. Par une métamorphose mythologique, elle était devenue la salle de théâtre.


LES ÉTUDES

L'enfance sait ce qu'elle veut. Elle veut sortir de l'enfance. Le malaise débute lorsqu'elle en sort. Car la jeunesse sait ce qu'elle ne veut pas avant de savoir ce qu'elle veut.

Mes souvenirs de collège sont nuls et sinistres : larmes, coups de règles sur les doigts, retenues du dimanche. Mes vrais souvenirs de collège commencent où les cahiers se ferment.

J'entrai au Lycée Condorcet en troisième. Les sens s'y éveillaient sans contrôle et poussaient comme une mauvaise herbe. L'élève Dargelos était le coq du collège.

Figure de bandit en herbe
Et parfois s'accroupissant
Il montrait des genoux superbes
Maculés d'encre et de sang.

Imaginez quels désordres pouvait provoquer un Dargelos sur des larves avides d'amour, ignorant l'énigme des sens et le moins protégées du monde contre les atteintes terribles que porte à toute âme délicate le sexe surnaturel de la beauté.


DIX-SEPT ANS

Dix-sept ans, âge ingrat pour l'inteIligence ! L'âge prétentieux où rien ne nous semble digne de notre génie. Mon rêve était un rêve de gloire. J'ignorais que la gloire se paye fort cher et que plus on J'obtient plus on s'enfonce dans la solitude. Je dessinais. J'écrivais. Je me livrais, à l'aveuglette, aux dons qui, s'ils ne se canalisent pas, nous dispersent. Trop de milieux divers nuisent au sensible qui s'adapte. Il était une fois un caméléon. Son maître, pour lui tenir chaud, le déposa sur un plaid écossais bariolé. Le caméléon mourut de fatigue.

Je courais à ma poursuite, je me perdais de vue, je me retrouvais hors d'haleine.


VINGT ANS

A vingt ans, j'ai décidé de ne plus faire l'école buissonnière, de m'enfoncer en moi-même, dans ce trou terrible, dans cette mine inconnue, au risque de rencontrer le grisou.


LE SACRE DU PRINTEMPS

Le Sacre du Printemps fut joué en mai 1913, dans une salle mettant aux prises une œuvre de force et de jeunesse et un public décadent. Le chef d'orchestre frappe son pupitre. Le rideau se lève sur un des plus nobles événements des annales de l'art.

Reconnaître exige moins d'efforts que connaître. La salle joua le rôle qu'elle devait jouer : elle se révolta tout de suite. On rit, conspua, siffla, imita les cris d'animaux. Debout dans sa loge, son diadème de travers, la vieille comtesse de Pourtalès brandissait son éventail et criait toute rouge: « C'est la première fois depuis soixante ans qu'on ose se moquer de moi! » Le vacarme dégénéra en lutte. Diaghilev crut que le lustre venait de tomber dans la salle. Je m'y connais un peu en choses de théâtre. Le Sacre du Printemps me déracine. La beauté s'adresse aux entrailles. Le génie ne s'analyse pas mieux que l'électricité. On le possède ou on ne le possède pas. Stravinski le possède.


RENCONTRES

Je me dois d'exprimer ma reconnaissance à des hommes libres qui vécurent pour crier leur cri. Ces figures jouèrent un rôle décisif dans mon amour du théâtre. Je partis à ma recherche.

Stravinski a été une de mes plus grandes rencontres. J'étais le jeune homme qui se révolte, qui rôde, qui n'est ni un poète ni un actif, le jeune homme qui se cherche. Stravinski vous désenlise un homme. Stravinski ne se dérange pour personne. Il compose. Il nous cogne en mesure sur la tête et dans le cœur.

Et soudain, de cet ensemble, s'envole un phœnix : Nijinski. C'était l'idole du public. A juste titre. Ses morts étaient poignantes.

Chinchilla, c'est ainsi que ses danseurs surnommaient Serge de Diaghilev, parce que dans sa chevelure teinte en noir, il réservait une mèche blanche. Cet homme promenait à travers le monde une troupe de danse, aussi confuse, aussi bariolée que la foire de Nijni-Novgorod. Les Ballets Russes ont eu sur moi la plus grande influence. La troupe russe m'apprit qu'il fallait se brûler vif pour renaître, s'enfoncer en soi-même vers les diamants, vers le grisou.
Existe-t-il du courage à faire ce que nous sommes nés pour faire? Une nuit, Diaghilev ajusta son monocle et me dit "Etonne-moi". En 1917, le soir de la première de Parade, je l'étonnai, au Châtelet par un effroyable scandale. On voulait nous tuer, des dames se précipitaient sur nous avec des épingles à chapeaux. Nous fûmes sauvés par Apollinaire, parce qu'il avait la tête bandée. Il était en uniforme et on le respectait. Il se mettait devant nous comme un rempart.

Erik Satie était un homme inénarrable. J'entends qu'on ne peut le narrer. Satie, par rapport à nous était déjà vieux. II avait une petite barbiche de chevrier, un binocle et un parapluie à la main. Satie est un très grand musicien. II enseigne la plus grande audace à notre époque : être simple. II déblaie, il dégage, il dépouille le rythme. Egoïste, cruel, maniaque… et sa musique était tendre : il l'était donc, à sa façon.

Picasso, c'est ma rencontre capitale. Picasso était déjà ce roi des chiffonniers qu'il continue d'être, ramassant tout dans la rue et haussant les objets insolites de cette vaste poubelle à la dignité de servir. Dès le matin, lorsqu'il se lève, il sait qu'une selle et un guidon de bicyclette deviendront une tête d'animal. C'est un Orphée. Il charme les objets et les objets qu'il charme, il les emmène où il veut. L'autre dimanche, j'ai demandé à Picasso si, enfant, il aimait détruire. Prendre une chose, la casser et en faire une autre.
Il m'a avoué que c'était exact. Que fait Picasso sinon casser la vaisselle? J'admire la rage qui le pousse à casser tout, à en refaire autre chose, à casser ce quelque chose d'autre parce qu'il rage, à fabriquer des limes, à scier et à tordre les barreaux de sa prison.
Picasso a ensorcelé l'Amérique, pays des femmes et il peint les femmes avec une bouche à la place de l'oreilIe : cela prouve qu'il les connaît bien.

Que voulez-vous que j'y fasse
Comment cela se fait-il
La jeune femme est de face
Alors qu'elle est de profil

Comment cela se fait-il
Elle n'a qu'un œil de face
Elle en a deux de profil
Que voulez-vous que j'y fasse

Que voulez-vous que j'y fasse
Comment cela se fait-il
Sa figure est une glace
Qui reflète son profil

Picasso m'a appris à courir plus vite que la beauté, ce qui fait qu'on a l'air de lui tourner le dos. L'artiste trouve d'abord et cherche après.


LA GUERRE

La ville avait encor ses arbres de septembre;
Seuls les journaux perdaient des feuilles dramatiques
Et, d'une minute à l'autre, il fallait s'attendre
A voir crouler le doux monde antique.
Et le poète mis debout par le vent
Des catastrophes extraordinaires
Qui souffle et fait vibrer la harpe des nerfs
Se jura que la mort ne l'aurait pas vivant !

La guerre m'a aidé. Je n'aurais pas dû m'y rendre à cette guerre de 14 parce que ma santé me l'interdisait. Je m'y suis rendu en fraude, avec des convois de la Croix Rouge. J'étais en Belgique. Je me suis glissé parmi les fusilliers marins. On m'a oublié. Les fusilliers marins m'ont adopté. J'ai porté leur uniforme et j'ai fini par croire que j'étais fusillier marin.
Un jour l'amiral m'a proposé pour la Croix de Guerre… et découverte du pot-aux-roses! Deux gendarmes m'ont accompagné jusqu'à Koksydeville où j'habitais une cave. Je leur ai dit que je prenais mes affaires. Je suis sorti par un soupirail et me suis engagé sur une route inverse. La voiture du général Elie Boissel est passée et dans cette voiture il y avait Louis Gillet. Il arrêta la voiture et me demanda ce que je faisais sur cette route. En réponse je lui demandai où il allait. Il allait à Dunkerque. J'y vais aussi. Et les fusilliers marins qui m'avaient vu partir entre deux gendarmes m'ont vu traverser leur groupe dans la voiture du général commandant du secteur.
Les gendarmes m'ont sauvé parce que presque tous mes camarades sont morts le lendemain au poste Saint-Georges.

J'ai quitté la guerre lorsque j'ai compris, une nuit à Nieuport, que je m'AMUSAIS. Cela me dégoûta.

On la connaissait l'odeur immonde. C'était l'odeur de la poudre. C'était celle de la gangrène et du cheval, gonflé de gaz, perdant ses tripes. C'était l'odeur de crasse et de bottes. C'était l'odeur de la charogne. C'était l'odeur du champ de bataille.

On y voyait dormir la jeunesse qui tombe
Des cadavres si frais, si nobles et si beaux
Que tous les moissonneurs moissonnaient une tombe
De beaux corps endormis, adorés des corbeaux.

Ne me laisser distraire à aucun prix des choses sérieuses par la frivolité dramatique de la guerre.

La guerre m'a aidé. Le douloureux, le drôle y étaient mêlés l'un à l'autre. Etre assez aigu, rapide pour traverser d'un seul coup le drôle et le douloureux, c'est à quoi je m'exerce. Je sais que cela me vaut d'être pris pour un acrobate, pour un clown. Peu importe. Puissé-je avoir l'âme aussi bien faite que ces saltimbanques ont le corps…

J'ai écrit Thomas l'Imposteur. Tous les critiques officiels ont dit que Thomas l'Imposteur racontait une fausse guerre et qu'on voyait bien que je n'y avais pas été. Or, il ne se trouve pas un seul paysage, pas une seule scène de ce livre que je n'aie habité ou vécue. Ce sont des souvenirs que j'amalgame avec des imaginations. Mes livres ne peuvent pas s'écrire tout seuls. Je les aide. J'aime la réalité fabuleuse.


TRENTE ANS

Hélas! Je vais avoir trente ans.
Me voici maintenant au milieu de mon âge
Je me tiens à cheval sur ma belle maison;
Des deux côtés je vois le même paysage
Mais il n'est pas vêtu de la même saison.

La vie d'un poète qui tient ses promesses est un automne. Or chaque année d'un poète doit avoir son automne, et chaque fois ses fruits verts doivent faire faire la grimace et rendre malades ceux qui croyaient n'avoir plus jamais qu'à mordre dans ses fruits mûrs. Le public aime surtout les fruits blets. Premier indice: une petite tache rouge. La rosette de la Légion d'honneur.

Trente ans! Vous moquez-vous ? C'est la grâce des marbres,
Le soleil de midi qui tombe sur les arbres,
Votre pas de trente ans est votre premier pas.


RADIGUET

Ma vie commençait à se faisander, à être à point, à puer la réussite ! Raymond Radiguet parut. Il avait quinze ans. Il était myope, presque aveugle. Comme il habitait le Parc-Saint-Maur, au bord de la Marne, nous l'appelions "Le Miracle de la Marne".

Dès ma rencontre avec Raymond Radiguet, je peux dire que j'ai deviné son étoile. Quelquefois il sortait de sa poche un sale petit papier chiffonné. On repassait le chiffon, et on lisait un poème frais comme un coquillage. Il comprenait, il devinait, il savait tout. Il rendait leur jeunesse aux vieilles formules. Il dépatinait les poncifs. Il décapait les lieux communs. Ah ! cette ridicule crainte du ridicule qui nous empêche de rectifier le tir. De lui, nous apprîmes à nous contredire. Il nous enseigna qu'il ne fallait pas suivre la pente et qu'une attitude d'apparence conformiste pourrait seule dérouter les esthètes et devenir la véritable anarchie. "Je l'ai déjà fait" —"Ça a déjà été fait" — phrases stupides!

Alors, me prenant par la main
Son beau visage d'albâtre
Éclairé par l'intérieur
Il me dit je serai ton guide
Laisse-moi conduire quelles
Que soient Jean les surprises
De notre parcours quel que soit
Le phénomène auquel tu participes
Car ce voyage ne ressemble
A nul autre et neufs seront
Le chemin et le véhicule.

Lorsque l'enfance s'exprime avec la science d'une grande personne, c'est l'arbre qui parle. Je n'ai jamais vu souffler une bulle de savon plus au bout sans qu'elle éclate. A chaque livre je le vois prendre le large, s'enfoncer, rejoindre le mystère avec lequel il a visiblement rendez-vous.

La mort de Radiguet m'a brisé. Ma force s'épuise dans une crise longue, confuse, douloureuse. J'essaie de vivre ou plutôt j'essaie d'apprendre à vivre à la mort que je porte en moi.

J'ai trop aimé, j'ai trop souffert
Trop perdu ce qui m'était cher
Je n'en peux plus respirer l'air
Et j'habite au fond d'une mer
Une mer faite de mes larmes
Où silences sont les vacarmes.


OPIUM

J'étais si malade, si sombre, que mon ami Laloy — il était administrateur de l'Opéra — me conseilla l'opium en tant que remède. La carte de notre vie est pliée de telle sorte que nous ne voyons pas une seule grande route qui la traverse, mais au fur et à mesure qu'elle s'ouvre, toujours une petite route neuve. Nous croyons choisir et nous n'avons pas le choix. L'opium arrête la vie. Insensibilise. Le bien-être vient d'une espèce de mort. Il endort le sensible, exalte le cœur et allège l'esprit.

L'opium est la seule substance végétale qui nous communique l'état végétal. Il m'arrivait, très intoxiqué, de dormir d'interminables sommeils d'une demi-seconde.

Le travail qui m'exploite avait besoin de l'opium. Et je me demandais: refumerai-je ou non ?… On sait ce que valent les pancartes de chiens méchants et de pièges à loups.

N'attendez pas de moi que je trahisse. L'opium reste unique. Je lui dois mes heures parfaites.


SEVRAGE

Les docteurs de Paris réparent la machine.

On veut me changer d'ailes en somme.
J'avais à mon esprit des ailes de fumée ;
On veut que repoussent mes ailes d'homme,
Ce qui fait mal, surtout à la fin des journées.
Mes ailes cela coûte un prix fou chaque plume.
Jadis la pipe ailait l'oiseleur oiselé…
J'étais liège sur l'eau, nuage en l'air, écume,
Je montais, étendu sur le tapis ailé.

Il est dur de savoir que ce tapis volant existe et qu'on n'y volera plus.


QUARANTE ANS

Voilà, j'ai dépassé l'étrange quarantaine.
Jusqu'à trente ans l'homme est une fraîche fontaine
Ensuite un vase dur et qui s'emplit de nuit.
Je ne connaissais pas la tristesse et l'ennui…
J'ai vu l'homme adorer la stupide machine,
J'ai fumé l'opium des pavots de la Chine,
J'ai découvert, hélas, que la terre, le ciel
Le boa vénéneux, l'abeille ivre de miel,
L'été, l'hiver, l'amour, la nature ennemie
Ne sont qu'un petit peu d'une froide chimie
Parcelles d'un bolide en un autre univers
Qui lui-même est pareil et qui grouille de vers,
De poux, tous convaincus d'être marqués d'un signe.
Pauvre homme chaque point est un point à la ligne,
Tout diamant conserve une âme de charbon.
Sache que tu n'es rien… essaye d'être bon,
Tâche de vivre en paix avec les autres hommes.
C'est le tiroir secret de l'énigme où nous sommes,
Tu peux l'approfondir, tu peux tourner autour,
Rien ne te sortira de l'ombre que l'amour.


AMOUR

J'ai tant crié tout bas, que tu es venu.
Je pensais: j'ai vécu la moitié de ma vie
De vivre je n'ai plus envie
Tu vins et tu sortais de ce monde inconnu.
(C'est de là que tu es venu)

De ce monde d'énigme où vivent les autres
Les indifférents et les nôtres
Tu sortais du destin qui forme son mystère
Avec les secrets de la terre.
Peu à peu, je savais, je te reconnaissais
Et j'ai compris que je naissais.

Que raconte le conteur ? Une légende… Quelle légende ? Toujours la même… à peu de choses près… Celle d'un Tristan et d'une Yseult. Un scrupule sentimental qui nous empêche de dire la vérité en fait une Vénus qui se cache le sexe avec la main. Or la vérité montre son sexe avec la main.

Ainsi que le roi Marc aimait le beau Tristan
Je t'aime et mon amour m'égaye en m'attristant
Ne m'en veuille jamais, c'est le cœur d'un artiste
D'être un cœur si joyeux qu'il a l'air d'être triste

Et dire que je croyais le bonheur une chose laide et malpropre. Je croyais que seul le malheur valait la peine d'être vécu. Rendre beau le bonheur, voilà le tour de force. Le bonheur est laid s'il est l'absence de malheur. Mais si le bonheur est aussi terrible que le malheur, c'est magnifique.


CINQUANTE ANS

10, 10, 10… Les ans sautent dix par dix. J'ai passé la cinquantaine. C'est-à-dire que la mort ne doit pas avoir à faire une longue route pour me rejoindre. La comédie est avancée, il me reste peu de répliques. Je retourne aux jeux qui me consolent : je réchauffe ma carcasse au soleil.

Je peins, je peins, je peins. Plus j'ai de travail manuel, plus j'arrive à croire que je participe aux choses terrestres. Les figures naissent comme elles veulent. Depuis trois jours, la figure refuse d'être de profil. Je l'oblige. Après une nuit de lutte, elle se remet de face. Dès que la vie qu'on communique à des têtes nous quitte, que ces têtes n'en font qu'à leur tête, une mystérieuse désobéissance se déchaîne contre nous.

Merde! Merde! Merde! Merde! Merde!

Ma prochaine œuvre sera un film. Ecrire avec des objets, avec des gestes, avec des visages - voilà un travail qui me convient. Quand on s'est laissé aller à faire ce qu'il est convenu d'appeler un dessin ressemblant, il arrive que cette ressemblance nous donne de l'inquiétude.


LA CÉLÉBRITÉ

Je n'aime pas crier mon nom à l'écho. J'ai toujours peur qu'il en réponde un autre. Connaissez-vous la surprise qui consiste à se trouver soudain en face de son propre nom comme s'il appartenait à un autre? Un poète ne doit pas être trop célèbre. De plus en plus, je crains et j'évite l'estrade où l'actualité nous pousse de force pêle-mêle avec le chanteur de charme, miss Europe et les coureurs cyclistes.

Le poète vit enveloppé dans un brouillard d'inexactitudes, de paroles mal transmises, de légendes. Jadis la légende mettait un siècle à frapper ses médailles, elle frappait dans le bronze. Aujourd'hui, elle frappe à tort et à travers sur le papier le plus sale. Je suis devenu le fantôme d'un double qui n'existe que par toute une légende dont le seul bénéfice est que si l'on m'attaque, on attaque une personne que je ne connais pas et que je ne voudrais pas connaître. Ma légende éloigne les sots. L'intelligence me suspecte. Que me reste-t-il entre les deux?


LES HONNEURS

J'ai toujours été inapte à construire un discours. Je me souviens du mal que j'ai eu lorsqu'il s'agissait coûte que coûte de remercier l'Académie Française pour avoir reçu un mauvais élève dans son illustre compagnie. Mes camarades étaient tous académiciens ou ministres. Moi, peu m'importaient les récompenses. On connaît l'absurde conformisme anticonformiste de la jeunesse. Il me cabrait, on s'en doute, contre l'Académie et c'est en premier lieu la honte de m'être laissé prendre à une idée toute faite qui m'a convaincu de poser ma candidature. Ce noble combat mérite une haute récompense. Elle ne se fait pas attendre. Comme dit Erik Satie: « L'essentiel n'est pas de refuser la Légion d'honneur. Encore faut-il ne l'avoir pas méritée. »

A 2 h 30, nous sommes arrivés à l'Académie. Même si on est dur à cuire ou dur de cuir, il est impossible d'être insensible au double roulement de tambours entre lequel on passe escorté d'uniformes et suivi par le regard des bustes. Salle comble. J'ai la bouche sèche. Je jouais le discours afin de vaincre des oreilles distraites.

"Qui donc avez-vous laissé s'asseoir à votre table? Un homme sans cadre, sans papiers, sans halte. C'est-à-dire qu'à un apatride vous procurez des papiers d'identité, à un vagabond une halte, à un fantôme un contour, à un inculte le paravent du dictionnaire, un fauteuil à une fatigue, à une main que tout désarme, une épée."

Les moindres effets se produisent. Sans doute ai-je la réputation d'être drôle. Je parlais avec une voix forte. Je n'ai pas accroché. Je n'ai pas éprouvé le besoin irrésistible de tirer la langue, de prendre la fuite et de crier "Merde !" comme dans le couloir du Sang d'un Poète. A un écrivain qui affectait de mépriser l'Académie et me déclarait "Que ferais-je parmi ces veillards? je répondis "Sans doute sont-ils trop verts!"

Deux fauteuils! Un en France, et un en Belgique, c'est beaucoup pour un homme seul et, en outre, accoutumé à vivre debout. Après mon élection à l'Académie de Berlin, à l'Académie Royale de Belgique, à l'Académie Française, Oxford me nomme Docteur Honoris Causa. L'Académie Américaine allait suivre. Après la râclée de coups de bâton, une râclée d'honneurs me tombe sur les épaules. Un petit peu trop, c'est juste assez pour moi!

La mort change un académicien en fauteuil. Voilà une drôle de métamorphose.


LA RETRAITE

J'ai quitté Paris. Dans notre étrange époque où la gauche a pris sa droite et la droite a pris sa gauche, il me semble difficile de se mouvoir sans contravention. J'habite la campagne.

J'étais un acteur de la vie et me mêlais de toutes choses. M'en voilà le spectateur. J'assiste au spectacle auquel je m'obstinais à prendre part. Je deviens le spectateur idéal. Je flâne. J'écoute. Je regarde.

J'aime l'âge qui s'accumule. Je plains ceux qui s'obstinent à faire le joli cœur lorsque l'époque en est passée.

Il serait hélas plus sage de faire ma valise. La jeunesse qui entre, croise à la porte, la vieillesse qui sort. C'est une minute interminable, une figure de menuet effrayante, une nuit des temps. Tout juste me reste-t-il assez de moi-même pour traîner au jardin, contempler l'absurde génie des fleurs et me rappeler certaines phrases qui s'y rapportent, par exemple celle de Guez de Balzac, lorsqu'il raconte qu'un paysan de Norvège qui n'avait jamais vu de roses s'étonnait que des arbustes portassent du feu.


SOIXANTE-DIX ANS

10, 10, 10… Les ans sautent dix par dix.

Voilà soixante-dix ans, coq, sur ton perchoir, que tu dégoises ton cri de cuivre et de rouille. Plus notre gâteau d'anniversaire porte de bougies, moins nous avons de souffle pour les éteindre.

Notre machine se démembre chaque jour davantage. La souffrance est une habitude. J'en ai le pli. Jadis, je palliais la fréquence de ces crises par l'opium, remède euphorique. J'y ai renoncé, à cause d'une honnêteté qui n'est peut-être que de la sottise. J'ignorais cette grève larvée de mon usine. Ces pièces qui cassent et qu'on n'achète nulle part. J'ignorais l'âge, un point c'est tout.

Il m'est doux que la Mort, pour charmer mon repos
Fasse une flûte avec mes os
Son visage étant un des masques de la vie
J'ai de le connaître l'envie.
Et près de la pendule où s'accoude le temps
Je consulte l'heure et j'attends.

Et pendant ce temps, les créatures de mes livres, de mes pièces, de mes films, voyagent et intriguent autant que moi de jeunes lecteurs qui les ont imprudemment laissés prendre leurs aises dans leur esprit.


— II —

PETIT FLORILÈGE COCTALIEN

LE PAYS QUE J’HABITE

Il est un pays où l'on s'aime
Et où personne n'est méchant
Où l'unique et grave problème
Est de savoir si un poème
Vaut mieux qu'un chant.

C'est ce pays-là que j'habite
Que j'habite avec mes amis
Seuls les incrédules l'évitent
On n'a pas besoin de permis
Pour être admis.

Il suffit d'avouer qu'on rêve
Et qu'on ne viendra pas exprès
Pour déranger Adam et Eve
Purs comme avant, beaux comme après
Et vus de près.

Mon pays n'est pas à la mode
Il est même très démodé
Car les gens trouvent plus commode
de vivre sans jamais céder
Pour s'emmerder.

Si vous demandez au poète
Où se trouve ce bel endroit
II répondra c'est où vous êtes
Vous n'avez qu'à suivre tout droit
Pour être roi.

Vous dormiez, je vous réveille
Descendez du train merveilleux
Et surtout je vous le conseille:
Venez à deux!


CALEMBOURS

Je déteste la fausse gravité. La faculté de rire est preuve d'une âme excellente. Un arbre secret, secoué par le rire, lâche dans tous les sens ses fruits et ses oiseaux. Je me méfie de ceux qui évitent le rire. Ils craignent de secouer l'arbre, avares qu'ils sont de fruits et d'oiseaux, craintifs qu'on s'aperçoive qu'il ne s'en détache pas de leurs branches.

Sans calembours, sans devinettes, il n'y a pas d'art sérieux. C'est-à-dire qu'il n'y a que de l'art sérieux.

Je confesse avoir un peu tiré sur la corde sensible. Je n'ai jamais exposé que des plaies. Le public vient au théâtre pour se détendre. Il est habile de l'amuser, de lui montrer les pantins et les sucreries qui permettent d'administrer une médecine aux enfants rebelles. La médecine prise, nous passerons à d'autres exercices.

Odile rêve au bord de l'île
Lorsqu'un crocodile surgit
Odile a peur du crocodile
Et pour éviter un "ci-gît"
Le crocodile croque Odile

Caï raconte ce roman
Mais peut-être Caï l'invente
Odile est peut-être vivante
Et je crois bien que Caï ment

Un autre ami d'Odile, Alligue
Pour qu'on répande cette mort
Se démène, paye et intrigue
Moi, je trouve qu'Alligue a tort

Souriez, ou je tire.

Cela me remet en mémoire la phrase d'un monsieur qui confiait à son semblable, après le ballet Parade: "Si j'avais su que c'était si bête, j'aurais amené les enfants."


CONSEILS

Jeunes gens qui m'écoutez, je monte à un balcon en l'air qui domine les murs qu'on cherche à mettre entre nous, je vous parle. Je vous enseigne l'anarchie nouvelle qui consiste à aimer Dieu sans limites, à perdre votre prudence et à dire tout ce qui vous passe par le cœur. Voici mon vœu et mon oracle : à la longue, la dépersonnalisation rendra les âmes si lugubres qu'il se reformera une victoire du singulier sur le pluriel. Que la majorité ne se croira plus juge suprême, que les moutons ne prendront plus la place du berger, que des minorités ne rêvant plus d'être majoritaires redeviendront pareilles à ces prêtres qui conservaient les secrets du temple, bref, que l'esprit de création, qui est la plus haute forme de l'esprit de contradiction, abolira le «Faites ce qui vous chante» moderne, cette mauvaise liberté d'agir qui supprime le ressort essentiel des enfants, des jeunes, des héros, et des artistes, LA DÉSOBÉISSANCE. C'est le rôle des enfants, des poètes et des héros de désobéir à des ordres et c'est pour la désobéissance que l'obéissance est faite et l'esprit souffle à l'esprit de désobéir. Si vous n'obéissez pas à l'ordre de désobéir, vous resterez esclaves du 2 et 2 font 4.

2 et 2 font 22.

Un monde va finir. Un monde commence. Il est entre vos mains de décider s'il sera ténèbres ou lumières. II n'y a pas une minute à perdre.


CONFESSIONS

• Je n'ai jamais eu un beau visage; la jeunesse me tenait lieu de beauté. J'ai toujours eu les cheveux plantés en plusieurs sens, et les dents, et les poils de la barbe. Or les nerfs et toute l'âme doivent être plantés comme cela. Ce doit être un rêve que de vivre à l'aise dans sa peau. J'ai, de naissance, une cargaison mal arrimée. Je n'ai jamais été d'aplomb. Voilà mon bilan si je me prospecte. Je me mets au travail. C'est le seul moyen qui me rende possible d'oublier mes laideurs et d'être beau sur ma table. Vite, que je construise mes traits d'encre pour remplacer ceux qui s'en vont.

• Je vous avouerai à quel point je dissimule une maladresse native sous un faux air désinvolte et que tout ce qui peut être pris chez moi pour une danse n'est qu'un réflexe instinctif, une manière instinctive de rendre moins risible une interminable chute dans les escaliers.

• Je parle. On m'écoute. Cette ivresse de la parole laisse entendre que je possède une facilité que je n'ai pas. Veulent-ils me louer? Ils me décrètent magicien. Un coup de baguette et les livres sont écrits, le cinéma tourne, la plume dessine, le théâtre joue. C'est fort simple. Magicien. Ce mot facilite les choses. Inutile de mettre notre œuvre à l'étude. Tout cela s'est fait tout seul. Je veux bien leur confier mon secret: je travaille. Encore faut-il qu'on sache s'en servir et que la tentation de rejoindre le bal et les buveurs de vin ne devienne pas la plus forte.

• Je suis plutôt un mensonge. Un mensonge qui dit toujours la vérité. C'est si facile de dire la vérité. C'est un luxe de paresseux.

• Si j'écris, je dérange. Si je tourne un film, je dérange. Si je peins, je dérange. J'ai la faculté de dérangement. Je dérangerai après ma mort. Il faudra que mon œuvre attende. Peut-être en sortira-t-elle victorieuse, débarrassée de moi, désinvolte, jeune et criant : ouf! Il est impossible qu'un homme et un œuvre puissent vivre côte à côte. Un homme et une œuvre, passe encore. Ils se disputent, se jalousent et parviennent à vivre ensemble. Mais un homme et un œuvre point. C'est une question de sexe. Une œuvre est femme. Un œuvre est homme. C'est presque aussi simple à comprendre que le mystère de la Sainte Trinité.

• Il m'arrive d'éprouver une fatigue lorsque je pense au nombre de personnages que j'ai mis au monde. Depuis l'âge de quinze ans, je n'ai pas arrêté une minute. Un soir, au Japon, je m'inquiétais de voir Charlie Chaplin très las et je lui en demandais la raison, il me répondit : "Pense au nombre de salles dans lesquelles je joue chaque soir."


SAGESSE

• Les paradoxes sont les robes que la vérité endosse pour quitter son puits et ne pas se promener indécemment chez les hommes.

• Notre prison n'a que trois murs et c'est contre le quatrième mur que le prisonnier s'acharne, sur ce quatrième mur invisible qu'il écrit ses amours et ses rêves. J'avoue avoir souvent voulu sauter le quatrième mur mystérieux.

• Une œuvre est à tel point l'expression de notre solitude qu'on se demande quelle étrange nécessité de contacts pousse un artiste à la mettre en pleine lumière.

• Je vous livre le secret des secrets. Les miroirs sont les portes par lesquelles la Mort va et vient. Ne le dites à personne. Du reste, regardez-vous toute une vie dans une glace et vous verrez la Mort travailler comme les abeilles dans une ruche de verre.

• Les personnes qui restent des enfants coûte que coûte, je les découvre entre mille. Un regard qui donne sur la féerie primitive protège mieux que tous les soins de beauté, tous les régimes, contre les insultes de l'âge.

• L'art est une sorte de scandale, un exhibitionnisme dont la seule excuse est qu'il s'exerce chez les aveugles.

• Si vous me demandez en cette grave minute à quoi sert la poésie, je vous dirai que si j'étais capable de vous répondre, je ressemblerais à une plante qui se mêle d'horticulture.

• La poésie est indispensable. J'ignore à quoi.

• Les vivants et les morts sont près et loin les uns des autres comme le côté pile et le côté face d'un sou, les quatre images d'un jeu de cubes. La vie et la mort s'affrontent. Le miracle est de vivre double en face de cette grande énigme et n'être qu'un.

• Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d'en être l'organisateur !


Ce florilège a été composé à partir du texte de l'hommage à Cocteau par Jean Marais
au Théâtre de l'Atelier le 30 septembre 1983.

Signature

 

 

 

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