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LOZÈRE : Péguy pélerin

à travers le Hurepoix (1912)

(Essonne)

Fiches de géographie littéraire

LES PÈLERINAGES DE PÉGUY

Péguy a 39 ans lorsqu'il fait un premier pèlerinage à Chartres (à la mi-juin 1912) en exécution d'un voeu pour la guérison de son fils Pierre atteint de la typhoïde.

Il fit un second pèlerinage dans les derniers jours de la même année, afin de prier pour son ami René Bichet, mort à 25 ans, le 21 décembre 1912.

“Je suis Beauceron, Chartres est ma cathédrale. Je n’avais aucun entraînement. J’ai fait cent quarante-quatre kilomètres en trois jours. […] On voit le clocher de Chartres à dix-sept kilomètres sur la plaine. De temps en temps il disparaît derrière une ondulation, une ligne de bois. Dès que je l’ai vu, ça été une extase. Je ne sentais plus rien, ni la fatigue ni mes pieds. Toutes mes impuretés sont tombées d’un coup.” (lettre du 27 septembre 1912 à Lotte).

Péguy

Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres
(extraits)

Étoile du matin, inaccessible reine,
Voici que nous marchons vers votre illustre cour,
Et voici le plateau de notre pauvre amour,
Et voici l'océan de notre immense peine.
Vous nous voyez marcher sur cette route droite,
Tout poudreux, tout crottés, la pluie entre les dents.
Sur ce large éventail ouvert à tous les vents
La route nationale est notre porte étroite.
Nous arrivons vers vous du lointain Parisis.
Nous avons pour trois jours quitté notre boutique,
Et l'archéologie avec la sémantique,
Et la maigre Sorbonne et ses pauvres petits.
Nous arrivons vers vous de Paris capitale...
Nous arrivons vers vous de l'autre Notre-Dame...
Nous arrivons vers vous du noble Hurepoix.
C'est un commencement de Beauce à notre usage,
Des fermes et des champs taillés à votre image,
Mais coupés plus souvent par des rideaux de bois,
Et coupés plus souvent par des creuses vallées
Pour l'Yvette et la Bièvre et leurs accroissements,
Et leurs savants détours et leurs dégagements,
Et par les beaux châteaux et les longues allées...
Nous arrivons vers vous du lointain Palaiseau
Et des faubourgs d'Orsay* par Gometz-le-Châtel**,
Autrement dit Saint-Clair; ce n'est pas un castel,
C'est un village au bord d'une route en biseau.
Nous avons débouché, montant de ce coteau,
Sur le ras de la plaine et sur Gometz-la-Ville
Au-dessus de Saint-Clair; ce n'est pas une ville,
C'est un village au bord d'une route en plateau.
Nous avons descendu la côte de Limours...
Nous avons pu coucher dans le calme Dourdan***.
C'est un gros bourg très riche et qui sent sa province.  
Fiers nous avons longé, regardés comme un prince,
Les fossés du château coupés comme un redan...
On nous fit visiter le jardin potager.
Le jardin était clos dans un coude de l'Orge...
Le jour était en route et le soleil montait
Quand nous avons passé Sainte-Mesme et les autres.
Nous avancions déjà comme deux bons apôtres.
Et la gauche et la droite était ce qui comptait.
Nous sommes remontés par le Gué de Longroy...
Nous voici parvenus sur la haute terrasse
Où rien ne cache plus l'homme de devant Dieu...
Reine de Saint-Chéron, Saint-Arnould et Dourdan,
Veuillez vous rappeler ce chemin solitaire.

 

* De 1907 à 1913, Péguy a habité les maison des Pins, près de la gare de Lozère ("faubourg" d'Orsay).
** De 1899 à 1903, il a résidé à Gometz-le-Châtel (qu'il appelle Saint-Clair). Il a résidé aussi à Bures-sur-Yvette.
*** A Dourdan, lors de son premier pèlerinage à Chartres, il a couché chez un camarade de l'ENS, Yvon.



LA BEAUCE VUE PAR PÉGUY

Cette immense Beauce, grande comme la mer, immense et infinie comme la mer, triste autant et aussi profonde comme la mer; cet océan de blés; non pas un de ces parfaits vallonnements d'avant et d'après; mais un tableau d’un tout autre ordre, d'un ordre infiniment plus grave; ou plutôt un pays qui dépasse tout art, toute interprétation, tout dessin; mais un plateau parfait, sans un accroc, sans un amusement, sans un seul pittoresque, sans une frivolité,sans un impair, sans une vanité; sans une frimousse, sans une friperie, sans une fripure, sans donc aucune fripouillerie; sans rien que ces quelques plis à très grands développements, à très petite pliure, sans cassures, qui sont les plis du vêtement même de la terre et qui seulement trahissent que le géoïde est un être vivant; non plus ces beautés de quelque sorte angulaires et re-creuses des secrets et des vallonnements ; non plus seulement ces beautés angulaires et rectangulaires et quadrangulaires des toits penchés obliques parfaitement horizontaux; non plus ces beautés du premier livre de la géométrie, et du troisième; mais une beauté parfaitement horizontale, assez latitudinaire et toute longitudinaire; une beauté infiniment superficielle et linéaire; une beauté de platitude parfaite, sans un défaut, sans une vilenie, sans un manque, sans une petitesse; le pays des véritables couchers de soleil; car le soleil couchant ne s'y couche point pour tel au tel point, pour tels ou tels coins de la terre en particulier; il ne s'y couche point successivement et en plusieurs fois ; en plusieurs voyages; il n'y fait point le romantique; il n'y accroche point plus ou moins désespérément des derniers rayons, des rayons extrêmes, des rayons suprêmes, plus ou moins successifs, plus ou moins définitifs, à quelques sommets; à quelques cîmes, à quelques creux; non il n'y meurt pas en plusieurs fois; il n'y meurt pas en plusieurs voyages; il ne fait pas le grand voyage en plusieurs voyages; il ne prend pas au guichet des allers et des retours; mais empruntant la grande manière classique, ou plutôt la créant sans doute, sans déclamations et sans préférences, dans une implacable et sereine égalité, sans un caprice d'adieu pour tel ou tel coin de la misérable terre, dans une égalité parfaite, sans une fantaisie, dans toute son ampleur plane et toute son amplitude, dans toute sa majesté couchée, tous les soirs il se couche, tous les soirs il meurt d'un seul coup pour le monde, en une seule fois pour tout le monde, sans un regret, perdu, pour un détail de la terre, sans une amitié particulière terrestre, sans égarer un rayon, sans un de ces rayons de brocanteur qui s'accrochent aux détails temporels comme quelqu'une de ces odieuses couronnes d'immortelles qui lugubrement s'accrochent aux piquants en bronze véreux des grilles des tombeaux des cimetières.

Plaine infinie. Plaine infiniment grande. Plaine infiniment triste. Sérieuse et tragique. Plaine sans un creux et sans un monticule. Sans un faux pas, sans un dévers, sans une entorse. Plaine de solitude immense dans toute son immense fécondité. Plaine où rien de la terre ne cache et ne masque la terre. Où pas un accident terrestre ne dérobe, ne défigure la terre essentielle. Plaine où le Père Soleil voit la terre face à face. Plaine de nulle tricherie. Sans maquillage aucun, sans apprêt, sans nulle parade. Plaine où le soleil monte, plaine où le soleil plane, plaine où le soleil descend également pour tout le monde, sans faire à nulle créature particulière l'hommage, à toute la création l'injure de quelques immonde accroche-coeur, d'une affection, d'une attention particulière. Plaine de la totale et universelle présence de tout le soleil, pour toute la terre. Plaine de sa totale et universelle absence. Plaine où le soleil naît et meurt également pour toute la création, sans une faveur, sans une bassesse, pour toute la création de la terre dans le même calme inaltérable splendeur.

PÉGUY, Situations