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MICHEL DE L'HOSPITAL AU VIGNAY

PRÈS DE CHAMPMOTTEUX

(Essonne)

Fiches de géographie littéraire

Michel de l'Hospital, un Auvergnat (né à Aigueperse en 1503), devait devenir le fidèle collaborateur de Catherine de Médicis dans les moments les plus dramatiques des guerres de Religion. Louis d'Orléans, qui fut, au XVIe siècle, un Ligueur acharné, a laissé de lui ce portrait peu flatteur:

L'auteur et le patron de l'erreur politique,
Ce fut un grand vieillard, maigre, aride et étique,
Portant l'oeil enfoncé et le have sourcil,
Chargé d'ans et de poils, d'horreur et de soucis.
Comme le teint d'un mort, pâle était son visage,
Sa tête ressemblait un arbre sans feuillage,
Une longue toison de barbe lui tombait
Qui, bien loin du menton, jusqu'au sein descendait.

Mais Michel de l’Hospital ne fut pas toujours cet impressionnant vieillard à barbe blanche.

LA CARRIÈRE DE MICHEL DE L'HOSPITAL

Entre 20 et 30 ans, Michel de l’Hospital fit une brillante carrière de juriste humaniste à l'Université de Padoue, comme étudiant, puis comme professeur de droit civil.

À son retour en France, son long séjour en Italie lui valut aussitôt une grande réputation de savant, ce qui lui procura l'amitié de Marguerite de France, duchesse de Berry, soeur de Henri II. Grâce à elle, il put entreprendre une brillante carrière qui l'amena en 1555 au poste de Premier Président de la Chambre des Comptes de Paris.

En 1560, Catherine de Médicis l'appela au poste de Chancelier de France avec des attributions très vastes, puique — outre la garde des sceaux — elles touchaient à la Justice, aux Finances, à la Police et même à la politique étrangère. Il semble que Michel de l’Hospital ait affronté avec beaucoup de sérénité ces lourdes responsabilités, confiant qu'il était dans la sagesse que lui avait donnée sa culture humaniste :

Pour moi, je me tiendrai ès termes et limites de ma profession, et selon l'expérience que je puis avoir acquise par l'espace de 25 ou 30 années […], et par le travail de plus de 35 ou 40 années que j'ai employées ès bons livres grecs et latins, ayant cru que c'était la vraie porte pour entrer aux offices et dignités de judicature, ou autrement servir et être dignement employé en l'état de monarchie en laquelle Dieu m'a fait naître.

Catherine de Médicis avait choisi Michel de l’Hospital essentiellement pour qu'il mène à bien la politique de réconciliation entre catholiques et protestants par laquelle elle espérait mettre fin aux tensions religieuses.

Presque dès son entrée en fonction, le nouveau Chancelier eut l'occasion de définir sa position dans la célèbre harangue qu'il prononça en janvier 1561 devant les Etats-Généraux d'Orléans. Il y révèle son désir d'assainir les finances de l'Etat, mais surtout son libéralisme à l'égard des Protestants. Certes il y stigmatise les séditions protestantes comme contraires à l'esprit de l'Evangile, mais il reconnaît surtout la nécessité de réformer l'Eglise catholique et de lutter contre ses corruptions, pour, finalement, lancer un appel à l'unité et à la réconciliation dans la phrase célèbre: «Ôtons ces noms diaboliques, noms de partis, factions et séditions, luthériens, huguenots, papistes; ne changeons le nom des chrétiens.»

Dès lors, Michel de l’Hospital et Catherine de Médicis vont consacrer tous leurs efforts à imposer la tolérance entre les deux partis. Mais les réticences du Parlement, les provocations des Guise et aussi les excès des protestants vont faire échouer cette politique. Quand l'affrontement sanglant parut inévitable, on en accusa Michel de l'Hospital et la confiance excessive qu'il avait toujours eue dans une réconciliation des frères ennemis.

C'est que la foi de Michel de l’Hospital était une foi de moraliste, tout à fait dans la tradition d'Erasme : il avait une confiance naturelle dans la liberté des âmes et une véritable horreur de la contrainte et de la guerre religieuse :

On a arrêté dès longtemps qu'il était très nécessaire de laisser en paix les esprits et les consciences des hommes comme ne pouvant être ployés par le fer ni par la flamme, mais seulement par la raison qui domine les hommes... Se persuader qu'un dissentiment spirituel se puisse apaiser par l'épée, quelle folie !… Un feu étouffé et caché lancera bientôt jusqu'aux astres ses flammes accrues... Le fondateur de notre religion a été épris de paix, il nous a prescrit de nous écarter des armes. Supporter la violence, souffrir les coups, la mort même, voilà, et par sa propre mort, son enseignement à ses disciples. Il ne leur a pas ordonné la contrainte, la terreur par les menaces, l'exécution à main armée: mais bien plutôt les paroles qui fléchissent esprits et coeurs. L'âme ne peut recevoir de l'acier aucune atteinte… Jamais la guerre n'a amendé personne. Elle apprend à faire le mal, à dépouiller toute crainte des dieux…

SA RETRAITE AU VIGNAY

Donc, en 1568, ce fut la disgrâce et Michel de l’Hospital dut rendre les sceaux. Il se retira alors dans sa terre du Vignay [à 15 km au sud-est d'Étampes].

C'est en 1546 (alors qu'il n'était que simple conseiller du roi au Parlement) qu'il avait acheté les domaines du Petit et du Grand Vignay pour la somme de 1500 écus. Il avait ensuite arrondi ce domaine, en 1550 par l'acquisition du fief de Bouchetard et en 1560 par celle de la seigneurie et baronnie de Champmotteux, dépendant de la prévôté et vicomté de Paris avec droits de haute, moyenne et basse justice.

Le Vignay était alors fort délabré (le Petit Vignay était même pratiquement en ruines). C'est l'épouse de Michel de l’Hospital, Marie Morin (la fille d'un lieutenant criminel qu'il avait épousée en 1537) qui, en 1562, s'occupa de faire reconstruire le domaine. Une inscription (encore visible au Vignay en 1856) le rappelait en ces termes:

Summi ac Clarissimi viri Michaelis Hospitalii
Galliarum Cancellarii et Mariae Morinae Uxoris piissimae jussu
Haec domus constructa est Anno MDLXII
Quo tempore Charolo IX optimae spei
Rege Adhuc Impubere Gravissimis seditionibus
Belloque civili perniciosissimo propter
Religionis dissensionem et paucorum
Principum ambitionem tota prorsus
Gallia sed potissimum haec Regio
Utriusque factionis concursibus
Exposita misere prostrata lugebat.
Sur l'ordre de Michel de l’Hospital, très grand et très illustre
chancelier de France et de la très pieuse Marie Morin son épouse,
cette demeure a été construite en l'an 1562
à une époque où, sous le règne de Charles IX encore enfant
à cause de très graves soulèvements et d'une guerre civile très funeste
due à un différent en matière de religion
et à l'ambition de quelques seigneurs,
toute la France, mais surtout cette région, exposée
aux incursions des deux partis, gémissaient misérablement.

Aujourd'hui le château du Vignay a disparu. Nous le connaissons pourtant grâce aux gravures qu'en fit Ambroise Tardieu en 1824.

Champmotteux église

Nous le connaissons aussi par la description qu’en fit en 1903 un ancien curé de Champmotteux, l'abbé Deverre :

Pour rappeler à son mari son séjour en Italie aux universités de Padoue et de Bologne, Marie Morin adopta le style italien. Un grand corps de bâtiments s'éleva, au devant duquel était une cour. Cette cour était entourée de trois terrasses soutenues par des galeries et des arcades. A chaque angle se dressait une tour. Celle de gauche dans le fond servait de cabinet au chancelier. Entre la tour de droite et le château était la chapelle. Au milieu du parterre une citerne servait de puits. A droite d'une petite porte élevée de quelques marches, une pièce obscure renfermait les archives confiées à la garde du chancelier. Au rez-de-chaussée, une grande salle à manger réunissait la famille et les hôtes de passage. Un escalier gothique d'un très bel effet, que le chancelier avait acquis de Claude de Châtillon, seigneur de Champmotteux, lors de la démolition du château de ce village, conduisait à l'étage supérieur et au salon.

De l'autre façade, une terrasse faisait communiquer le château à une ferme, construite par les soins de l'Hôpital, dont il dirigeait lui-même l'exploitation, et à de magnifiques bergeries qu'Ambroise Tardieu a visitées, décrites et dessinées lors de son voyage au Vignay en 1824. Quatre rangées d'ormes et de noyers rappelant au chancelier les vallées de l'Auvergne, son pays natal, ombrageaient cette agréable solitude. Il avait lui-même planté un if sous lequel il aimait à se reposer sur un banc de bois. Cet arbre était planté à l'entrée de l'un des vergers, au devant de la cour de la ferme. Il formait en 1824, toujours d'après Ambroise Tardieu qui nous en donne la gravure, un berceau obscur d'environ dix pieds de large sur neuf d'élévation, impénétrable aux rayons du soleil et à la pluie. Avec le double pompon qui le surmontait, il était d'un effet bizarre, On l'appelait encore dans le pays l'If du Chancelier.

À droite de l'entrée de la ferme, dans un coin de la cour, le chancelier avait fait creuser un second puits d'une grande profondeur pour les besoins de ses troupeaux; un homme enfermé dans une roue en bois faisait monter l'eau en marchant dedans.

Dans cette demeure, Michel de l’Hospital avait un train de maison assez considérable, puisqu'on parle à un certain moment de trente serviteurs et de vingt-cinq montures.

Mais surtout, dès 1562, Michel de l’Hospital avait fait du Vignay (qu'il appelait son petit Tibur) un de ces nombreux foyers d'humanisme si nombreux en province au XVIe siècle: tous ses amis, les poètes de la Pléiade dont il s'était fait le protecteur, ses anciens condisciples de Padoue vinrent au Vignay, où le temps se passait en promenades et en conversations familières sous les ormes.

Quelques extraits de la correspondance de Michel de l’Hospital permettent d'évoquer la vie qu'il menait alors au Vignay:

"Chers amis, quels présents puis-je vous offrir ? Vous ne cherchez ni les délices, ni la pompe de la ville; vous en êtes las et rassasiés; et mon humble domaine n'est pas assez fertile pour nourrir des hôtes délicats. Mais ce petit champ d'un maître qui n'est pas riche peut offrir des choses simples à des convives sobres. Vous aurez le nécessaire: un veau tendre, un agneau, un porc de deux mois, des fruits, des noix, du vin d'un coteau que ma femme a planté. Le riche fermier de la vallée voisine, et le marché célèbre de la montueuse ville de Maisse nous fourniront le reste. La maison est assez grande pour contenir le maître et trois amis, ou même quatre à la fois. Le service de la table ne sera pas trop rustique: vous y verrez une salière d'argent que ma femme apporta de la ville et qu'elle y reportera. Il y a des serviettes d'une toile fine, et les lits sont couverts de tissus de lin. Quant à ces héritages que vous voyez aujourd'hui plantés de longues allées d'ormes, ils étaient, sous l'ancien propriétaire, laissés à la culture. Ma femme, en arrivant ici, a tout changé et elle augmenté le bois voisin pour me donner plus d'ombre. C'est là que je me promène au point du jour. J'y fais des vers, je relis quelque épître d'Horace ou de Virgile, ou je médite quelque bagatelle, et me promène seul en attendant que ma femme m'appelle pour le souper." (lettre de 1562)

"À la campagne, aussi bien qu'à la ville, ma maison est pourvue de livres, mes plus fidèles amis. Aussitôt que, chassant les jeux, je me plais aux choses sérieuses, j'ai là la docte école de Platon, le disciple de Socrate… Ai-je besoin d'études moins sévères, les poètes légers accourent de tous les pays et envoient au ciel leurs doux chants. Ils sont si nombreux et si variés dans les enivrements qu'ils procurent à l'esprit du sage qu'il me semble difficile de chercher autre part la vraie satisfaction. Oh ! si l'homme savait célébrer tous les éléments de bonheur qu'il a sous la main, combien le reste lui paraîtrait futile !"

"La Beauce est bien triste après la moisson; nos campagnes sont nues; on n'y voit ni forêts, ni ruisseaux, ni prairies; on n'y trouve rien qui puisse charmer la vue. Que faire? J'ai choisi Sparte, je dois habiter Sparte." (lettre à Barthélémy Faye)

Mais Michel de l’Hospital avait aussi à s'occuper de la gestion de son domaine. Plusieurs témoignages prouvent qu'il le fit avec beaucoup d’humanité :

  • par exemple il avait converti en rentes d'argent toutes les redevances en grain dont ses paysans étaient chargés envers lui, leur prédisant qu'au train que suivait le cours de la monnaie, ces rentes iraient toujours en décroissant et qu'ils se retrouveraient un jour propriétaires libres de leurs champs;
  • on sait aussi que, pendant une année de disette, il fit remise à ses fermiers du prix de leur loyer, nourrit sur ses réserves les habitants de Champmotteux et leur fournit le blé nécessaire à l'encemencement des terres ;
  • à Champmotteux, enfin, il avait établi deux foires annuelles et un marché hebdomadaire.

Quand vint la disgrâce, en 1568, Michel de l’Hospital se retira définitivement au Vignay sans rancoeur apparente. Il écrit à son ancienne bienfaitrice, la duchesse de Savoie:

"Je vis ici comme faisait le vieux Laerte en cultivant son champ, sans avoir encore un seul instant regretté les biens que j'ai perdus. Je vous dirai plus: cette retraite qui satisfait mon coeur flatte également ma vanité. J'aime à me représenter à la suite de ces fameux exilés d'Athènes ou de Rome, que leur vertu avait rendus redoutables à leurs concitoyens. Non cependant que j'ose me comparer à ces grands hommes; mais je me dis: nos fortunes sont pareilles. Je vis au milieu d'une famille nombreuse que j'aime; j'ai des livres, je lis, j'écris, je médite; je prends plaisir aux jeux de mes petits-enfants; les occupations les plus frivoles m'intéressent."

Effectivement, ce que Michel de l’Hospital appréciait surtout au Vignay, c'était la proximité du château de Bellébat (10 km) où, depuis 1556, résidait son gendre, Hurault de Bellébat, maître des Requêtes, et sa fille Madeleine, ainsi que ses neuf petits-enfants.

La modicité de ses revenus pendant sa retraite l'obligea à limiter son train de vie. On a retrouvé un bail qu'il avait passé avec l'un de ses fermiers: celui-ci s'engage à mener son maître à Paris deux fois l'an dans une charrette à quatre boeufs garnie de litière fraîche. Et Brantôme, qui vint au Vignay avec le maréchal de Strozzi, dit qu'il dînait seulement de bouilli et que "c'étoit son ordinaire pour les dîners".

Il dut pourtant se résigner à demander unes aide financière à Catherine de Médicis; il le fit en ces termes:

"J'ai 65 ans passés, une femme, une fille, un gendre et déjà neuf petits-enfants. J'ai un train de vieux serviteurs que je ne puis sans déloyauté laisser mourir de faim. Une tour de mon bâtiment tombe en ruine. Avec cela, si Votre Majesté, empêchée par le besoin de l'Etat, ne croit pouvoir m'aider, j'endurerai avec patience: cela n'est ni long, ni difficile à mon âge."

Facilement résigné, Michel de l’Hospital semble avoir mené une vie conforme à l'idéal de l'humaniste chrétien qu'il était. Dans une de ses dernières épîtres, il écrivait:

"Il est beau de vivre en repos dans sa maison après avoir bien servi les intérêts publics. Il est beau de voir un vieillard, autrefois chargé de grands emplois, conduisant désormais des travaux champêtres, tantôt disposant avec art les arbres de son verger, tantôt lisant ou écrivant des choses que lira la postérité."

L'ŒUVRE LITTÉRAIRE DE MICHEL DE L'HOSPITAL

Michel de l’Hospital a été en son temps un poète latin estimé. Dès 1550 (il avait alors 47 ans) il mérita les éloges de Ronsard dans une ode pindarique célèbre:

Mais veritable il me plaist
De chanter bien haut qu'il est
L'ornement de nostre France,
Et qu'en fidele equité,
En justice et verité
Les vieux siecles il devance.
C’est luy dont les graces infuses
Ont ramené par l'univers
Le choeur des Pierides Muses,
Faites illustres par ses vers;
Par luy leurs honneurs s'embellissent,
Ou soit d'escrits contraints par piez,
Ou soit par des nombres qui glissent
De pas tous francs et déliez;
C'est luy qui honore et qui prise
Ceux qui font l'amour aux neuf Soeurs,
Et qui estime leurs douceurs,
Et qui anime leur emprise.
C'est luy, Chanson, que tu reveres
Comme l'honneur de nostre Ciel,
C'est celuy qui aux loix severes
A fait gouster l'Attique miel;
C'est luy que la saincte balance
Cognoist, et qui ne bas ne haut,
Juste, son poids douteux n'eslance,
La tenant droite comme il faut;
C'est luy dont l'oeil non variable
Note les meschans et les bons,
Et qui contre le heurt des dons
Oppose son coeur imployable.

Montaigne d'autre part, au second livre des Essais (II,17) le cite non seulement parci les "gens de vertu non commune", mais aussi parmi les "bons artisans du métier de Poésie".

Michel de l’Hospital est surtout l'auteur d'Epîtres latines à la manière d'Horace ou de Juvénal. Il y parle de tout, de son enfance, de l'Italie, de sa carrière, de sa femme, de sa fille, de ses petits-enfants: on y trouve des développements moraux très variés, des attaques contre le clergé et ce qu'il appelle les "honteuses ripailles sacerdotales".

Il y évoque, par exemple, des magistrats parisiens partant "en week-end" dans leur résidence secondaire:

Lassi omnes operum, pertaesique ipsius urbis
Funduntur portis insano ruris amore.
Conscendunt alii naves ; pars ire citatis
Gaudet equis ; videas fervere angusta viarum
Curribus, et bubulo contectis tergore carris.
Ut vero ad villam ventum est, aliis alius se
Oblectat studiis, sua cordi est cuique voluptas ;
Illi cura penus, cellis aut condere vina,
Aut fulcire gravi titubantia pondere messis
Horrea, vel queruli rationem audire coloni ;
Hunc arbusta juvat directis ponere late
Ordinibus viridemque domo circundare silvam,
Et tectum foliis spatiari molliter umbra ;
Terga premunt alii jaculis canibusque ferarum,
Aut visco fallunt volucres, aut retia tendunt.
Tous las de leurs travaux, dégoûtés de la ville,
Ils en passent les portes, pleins d'un désir fou de la campagne.
Les uns prennent le bateau; d'autres, tout heureux,
Vont à bride abattue. C'est, sur les routes étroites, un bouillonnement
de voitures et de chariots couverts de peaux de boeufs.
Arrivés à leur maison des champs, ils se livrent,
chacun selon son goût, à leur plaisir préféré.
L'un s'occupe du ravitaillement, de la mise en cave des vins,
il étaye les greniers qui branlent sous le poids de la moisson,
ou bien il écoute les doléances de son fermier geignard.
Un autre aime à planter des arbustes en longues lignes droites,
à entourer sa maison d'une verte forêt,
et à se promener doucement à l'ombre des feuillages.
D'autres forcent le gibier avec chiens et épieux,
prennent les oiseaux à la glu et tendent des filets.

Poète latin, humaniste cultivé, Michel de l’Hospital fut donc l'égal de nos grands humanistes du XVIe siècle. Comme eux, à plusieurs reprises, il confesse son amour pour Xénophon, Virgile, Homère et le divin Platon. Toutefois il ajoute: "Rien ne me semble comparable aux livres saints; il n'en est pas où l'âme trouve une plus suave quiétude, un port plus abrité des tempêtes: c'est à ce genre de lectures que je voudrais passer ma vie."

Et, dans un autre texte, il regrette l'intérêt exclusif de certains humanistes pour les littératures païennes: "Certains cherchent à connaître Dieu par des moyens tout humains: depuis six cents ans, à peu près, saint Paul est exilé et Aristote règne dans la demeure du Christ. C'est l'école des Grecs, non l'Eglise du Christ… Que me font tous ces livres des Anciens, si pour eux Dieu n'est pas l'auteur des vertus, si leur lecture ne m'apprend pas la vertu, ni la voie droite qui puisse mener au Ciel ?"

Les écrits politiques de Michel de l’Hospital sont également d'un très grand intérêt. Le plus célèbre est peut-être son Mémoire adressé à Charles IX et à Catherine de Médicis sur la nécessité de mettre un terme à la guerre civile (1570). Le texte est nourri de latinismes et de références historiques d'un lettré de la Renaissance, mais il est surtout remarquable par la franchise du ton, le bon sens des analyses et l'élévation de la pensée. Ce texte fit alors sensation jusque dans les cours étrangères.

LA SAINT-BARTHÉLÉMY AU VIGNAY

Malgré sa politique de tolérance pendant les troubles religieux, Michel de l'Hospital ne se sentait pas vraiment en sécurité au Vignay et il l'écrit à Catherine de Médicis:

"J’espérais que peut-être le coeur de ceux qui s'étaient courroucés à moi s'amollirait, me voyant absent de la cour et hors le lieu que je tenais. Depuis ce temps, je me suis contenu en ma maison le plus cachement et coiement que j'ai pu. Mais mes haineux ne se sont contentés, les uns, mus peut-être de ce commun vice qui est ès hommes de vouloir à qui ils ont commencé mal faire continuer toujours faire pis; les autres, désirant entrer dans ma place et vouloir me faire aon procès […]. Une infinité d'ennemis essaieront de me ruiner et perdre du tout, voire massacrer et moi et ma femme et enfants, étant ici en lieu ouvert et exposé aux injures, forces et violences d'un chacun. Mais j'ai fiance en Dieu et en Vos Majestés, qui me conserveront, s' il leur plaît, et ma famille…"

La Saint-Barthélémy devait confirmer ses craintes. Une troupe menaçante marcha sur le Vignay, pillant ses fermes et emprisonnant ses métayers. Ses gens, effrayés, se mirent à barricader l'entrée du Vignay, mais Michel de l’Hospital leur dit calmement: «Ce sera ce qui plaira à Dieu quand mon heure sera venue… Si la petite porte n'est bastante pour les faire entrer, qu'on ouvre la grande. La haine et le fanatisme n'auraient pas trouvé d'obstacles à vaincre auprès de moi. Vignay n'a point de remparts, ni de fossés, ni de palissades ni de garnison : Dieu seul est ma défense.»

Par cette attitude, Michel de l’Hospital était fidèle à la devise qu'il s'était choisie, le début de l'Ode III,3 d'Horace:

Justum et tenacem propositi virum
non civium ardor prava jubentium,
non voltus instantis tyranni
mente quatit solida […] ;
si fractus inlabatur orbis,
inpavidum ferient ruinae.
L'homme juste et ferme en sa résolution,
ni la furie des citoyens ordonnant le mal,
ni le visage d'un tyran qui menace
n’ébranlent et n’entament son esprit […].
Que la voûte du ciel se rompe et s'écroule,
ses débris le frapperont sans l'effrayer.

Michel de l’Hospital se trouva pratiquement assiégé dans le château du Vignay. Mais au moment où les assaillants devenaient menaçants, on vit arriver une troupe d'hommes en armes: c'étaient des soldats que la Reine-Mère avait envoyés pour protéger son fidèle serviteur. Le chef de la troupe lui annonça qu'il avait mission de lui dire qu'il n'avait rien à craindre et qu'on lui pardonnait son ancien zèle pour les hérétiques. Michel de l’Hospital aurait alors répondu: "J'ignorais que j'eusse jamais mérité la mort ni le pardon."

Michel de l’Hospital eut également le soulagement de voir arriver sa fille qui se trouvait à Paris au moment de la Saint-Barthélémy et qui était protestante comme sa mère. Elle avait été sauvée du massacre par Anne d'Este, duchesse de Guise, veuve de François de Lorraine, qui l'avait fait sortir de Paris en la présentant comme une femme à son service.

Les hommes d'armes restèrent au Vignay quelque temps, pendant lequel ils exigèrent que "Madame la Chancelière et sa fille" assistent à la messe dans la chapelle du château. Ce qu'elles firent vraisemblablement l'une et l'autre.

Ensuite, par prudence, le Chancelier et les siens quittèrent le Vignay pour se réfugier d'abord près d'Arpajon, au Valgrand (sous la protection de Marguerite de Savoie), puis à Montargis sous celle de Renée de France.

LE TOMBEAU DE MICHEL DE L'HOSPITAL

Quand il sentit la fin approcher, au début de 1573, Michel de l’Hospital revint chez son gendre au château de Bellébat. Il envoya deux lettres à Charles IX, signa l'acte de sa démission de Chancelier et fit rédiger son testament par un de ses petits-fils, Michel Hurault, et il l'approuva par quelques lignes de sa main. Il mourut presque aussitôt et fut enseveli de nuit dans le cimetière de Champmotteux.

L'abbé Deverre décrit en ces termes la sépulture de Michel de l’Hospital telle qu'elle fut dans son état primitif :

Sa veuve, quoique appartenant à la religion réformée, son gendre, sa fille et ses petits-enfants firent construire une chapelle latérale au sud de l'église actuelle et lui élevèrent, selon le droit seigneurial, au fond de cette chapelle, dans un enfeu ou sorte de niche, un monument funéraire. De forme rectangulaire, orné de cariatides aux angles, le cénotaphe était surmonté d'une large tablette de marbre noir sur laquelle reposait, couchée et les mains jointes, la statue du chancelier en robe, avec sa longue barbe, telle qu'il la portait dans les derniers temps.
Sur la face, entre deux bucranes, ou têtes de béliers, que relient des guirlandes, on lisait sur une plaque de marbre noir cette inscription: MICHAEL. DE. L'HOSPITAL EXCESSIT. E. REBUS HUMANIS. DIE. XIIIa. MARTII. ANNO DOMINI MDLXXIII. Au-dessous, dans un médaillon, était un écusson aux armes du chancelier: d’azur à la tour d’argent, posée sur un rocher de même, au chef cousu de gueules, chargé de trois étoiles pointées d’or.
Une plaque de marbre noir, relatant l'érection de ce monument, était scellée au-dessus, au fond de l'enfeu. Ses petits-fils, qui avaient pris son nom en l'ajoutant, suivant ses désirs, à leur nom patronymique, mais non ses armes, décorèrent la chapelle d'écussons aux armes des Hurault de Belesbat qui étaient: d'or à une croix d’azur cantonnée de quatre ombres de soleil de gueules. Une litre, ou listel jaune, reproduisant ces mêmes armes et peinte sur les murs de l'église de Champmotteux, à une hauteur de 10 à 12 pieds environ, régnait tout le long de la nef à l'intérieur.

La sépulture de M.H, fut victime des déprédations révolutionnaires en 1793. Elle fut sommairement restaurée par la famille de Bizemont, propriétaire du Vignay, en particulier en 1818. Puis l'Etat entreprit une véritable restauration de 1834 à 1836, puis en 1897-1898.

Lenoir, conservateur du Musée des Monuments français, avait "reconstitué" un monument funéraire du Chancelier de L'Hospital à partir des débris disparates (alors que rien du tombeau authentique n'avait quitté Champmotteux). M. de Guilhermy, dans son Rapport, en relève la fantaisie étrange: une statue agenouillée qui n'était pas celle du Chancelier; un bas-relief représentant le jugement de Salomon; deux génies tirés des ruines de Saint-André-des-Arcs; un buste de Michel Hurault, petit-fils de L'Hospital. 

Quant au château du Vignay, il subsista jusqu'en 1870, où il fut occupé par les Prussiens. Un entrepreneur de Gironville le démolit peu après, en 1872-1873. L'escalier gothique fut reconstitué en bois au château d'Augerville-la-Rivière. Le tronc de l'if du Chancelier servit à fabriquer des coupes et des chandeliers. Quant aux noyers, eux, ils avaient été abattus dès 1786 et on en avait fait des bois de fusils pour les armées de Louis XVI…

Champmotteux église
Champmotteux cénotaphe
L'église de Champmotteux
Le cénotaphe