Près de l’église Saint-Vigor (construite par Mansart vers 1690), le château du Verduron fut bâti sous Louis XIV pour Blouin, successeur du célèbre Bontemps comme valet de chambre du Roi et gouverneur de Marly. Ce château a été acquis en 1863 par l’auteur dramatique Victorien Sardou.
Ce Victorien Sardou avait été d’abord un modeste professeur, qui enseignait aussi bien les mathématiques que l’histoire, et qui fut lancé dans le monde du théâtre par son mariage, en 1858, avec une actrice, Mlle Moisson de Brécourt. Aussitôt, il se mit à écrire des pièces; et celles-ci eurent du succès (on peut citer Les Premières Armes de Figaro en 1859 et Pattes de mouche en 1860). L’argent gagné permit à Victorien Sardou (qui était alors âgé seulement de 32 ans) d’acheter ce domaine.
Sardou aimait à raconter comment il avait découvert sa propriété de Marly. Monté sur un âne, il laissait celui-ci aller à sa fantaisie. Sa monture, soudain s’arrête devant une sorte de saut-de-loup. A travers les arbres, on aperçoit un parc envahi de ronces et une vieille demeure endormie, couverte d’ardoises. Tout près, comme dans les contes, surgit une vieille qui ramasse du bois mort. “Est-ce là le château de la Belle au Bois Dormant et par où entre-t-on?, demande Sardou; C’est le château de Mme de Béthune, qui vient de mourir, et on n’y entre pas”, répond sèchement la vieille. Pourtant Sardou laisse son âne, s’introduit dans le parc… Le lendemain il met son notaire sur l’affaire et se retrouve propriétaire d’un château qui n’était pas encore à vendre. On était en août 1863.
Dans ce domaine du Verduron Sardou joua au petit Louis XIV : il agrandit le parc, aménagea des terrasses et une orangerie. La Comédie française lui offrit une grille magnifique, copiée sur la grille du potager de Versailles. De l’Exposition Universelle de 1867 il rapporta dix sphinx de granit qui provenaient du temple d'Edfou et qu’il aligna devant la maison (on aperçoit l’un d’eux dans le coin gauche de la grille). Puis la destruction des Tuileries par la Commune lui permit de récupérer d'autres statues pour son parc. L’ensemble ainsi créé avait une réelle beauté, qui intéressa la grand photographe Eugène Atget qui en fit six ou sept clichés.
Alors que Louis XIV avait régné 36 ans sur Marly, Sardou y régna 43 ans, jusqu’en 1908. Avec son large béret, sa cravate haute et son grand foulard blanc, il était vite devenu un personnage dans le village de Marly. Il vivait là six mois de l’année, avec sa femme (la fille du conservateur du château de Versailles), son fils Pierre, architecte des Monuments historiques (qui travailla sur le projet de théâtre à Orléans), son fils André, sa fille Geneviève et son gendre le marquis Robert de Flers.
Outre ses activités d’écrivain et d’homme de théâtre, Sardou se livrait en amateur à des recherches historiques, sur l’histoire de Marly et sur les monuments et les musées de Paris. Sa maison, son grenier étaient envahis de 80.000 livres d’histoire et d’un nombre incalculable de cartonniers. Il avait accumulé en outre une masse de curiosités historiques : affiches et costumes de la Révolution, rampes d’escalier de maisons historiques, souvenirs de la maison où mourut Corneille, balcon du cabinet de Louis XVI aux Tuileries, armes, pendules, tableaux, etc. Tout cela fut dispersé aux enchères après sa mort.
Sardou a été un auteur très fécond, qui fut élu à l’Académie française en 1877. Il est l’auteur de quelques romans, mais surtout d’une centaine de pièces d’un peu tous les genres :
- des comédies d’intrigue dont la plus connue est Madame Sans-Gêne (1893)
- des tragédies, dont la plus connue est La Tosca (qui donna le livret de l’opéra de Puccini)
- des vaudevilles (Les Ganaches, Les Vieux Garçons, La Famille Benoîton),
- des drames à grand spectacle (Patrie),
- de la satire politique ou sociale à scandale (Rabagas, Daniel Rochat, Divorçons),
- des pièces antiques à grand mise en scène, écrites pour Sarah Bernhardt (Fédora, Théodora),
- un drame historique (Thermidor).
- et une pièce peu connue, Nos Bons Villageois (1866) qui, dit-on, mettait en scène les habitants de Marly.
La qualité de son théâtre a été discutée. Mais les plus grands acteurs ont été ses interprètes (Coquelin, Mounet-Sully, Réjane, Sarah-Berhardt…) et les plus grands musiciens ont travaillé pour lui (Bizet, Offenbach, Massenet, Saint-Saëns…). Et, selon Antoine, Sardou fut un “extraordinaire metteur en scène”…
Portait de Sardou par Léon Daudet, dans Le stupide XIXe siècle (p. 1233):
“Sardou était le bavard intarissable et bon enfant. Il connaissait vingt anecdotes sur la Révolution française, qui le faisaient passer pour un puits de science, et qu’il avait hâte de placer, dès le potage, jetant des yeux inquiets sur ses émules en conversation. Ces anecdotes étaient trop bien conduites, et d’un imprévu trop prévu, ce qui fait qu’on ne les écoutait guère, et que les amants mondains en profitaient pour se faire des petits signes à la dérobée, tandis que les autres étaient distraitement suspendus aux lèvres ourlées de l’intarissable causeur. Forcé de s’interrompre pour boire, il faisait signe de la main qu’il n’avait pas fini, qu’on ne devait pas le couper : en somme, un cher raseur en cent cinquante représentations.
Son théâtre est un bavardage très scénique, qui n’a pas plus de prétentions que les fééries de notre enfance. Mais on s’ébahit tout de même aujourd’hui qu’il ait pu être pris au sérieux, car il ne montre ni un caractère, ni un trait de caractère ; ni une crise qui ne soit artificielle ; ni un dialogue qui ne soit plat, et plus que plat. Je citerai notamment, dans Thermidor, un récit de la séance fameuse de la Convention comparable au gâteau dressé de la fête du jardinier, qui est un chef-d’oeuvre de niaiserie. Or, chaque pièce inconsistante de Sardou, comme chaque pièce inconsistante (dans un genre plus tarabiscoté) de Dumas fils, occupait la presse pendant deux mois, un mois avant la première, un mois après. On eût dit d’un événement européen. Mais la contrepartie, c’est qu’à la même époque ou à peu près, d’authentiques chefs-d’oeuvres dramatiques, comme L’Arlésienne d’Alphonse Daudet ou Les Corbeaux d’Henry Becque, ou La Parisienne du même auteur tombaient à plat.”
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