Paul Fort, né en 1872, a été élu "prince des poètes" en 1912. On lui demanda aussitôt de faire une tournée de conférences dans le monde entier. Mais il ne voulut pas partir seul...
Bien que marié depuis 1891 (Verlaine et Mallarmé avaient été témoins à son mariage), il "enlève" donc une jeune fille de dix-neuf ans, la fille du poète symboliste Léo d'Orfer, qui habitait chez ses grands-parents aux Bordes, près de Sully-sur-Loire: c'est la toute jeune et toute belle Germaine Tourangelle (qu'il avait surnommée ainsi à cause de la pureté toute ligérienne de son visage). Bien sûr, le papa d'Orfer n'est pas du tout content de voir sa fille partir avec un homme de vingt années plus vieux qu'elle: "Attila, Monsieur, respectait la fille de son hôte; votre âme est plus vile que celle du roi des Huns !". Paul Fort et celle qu'il présentait comme sa secrétaire, la police aux trousses, réussirent à passer la frontière et à aller à Moscou, première étape d'un long voyage qui les conduira à travers l'Europe et l'Amérique. Dans ses conférences, Paul Fort parle de la poésie française et Germaine Tourangelle lit des vers pour illustrer ses propos.
En mai 1914, l'approche de la guerre les ramène en France. Ils décident alors, pour se reposer de leurs voyages, d'accepter l'offre de l'éditeur Helleu et d'aller passer quelque temps dans l'Yveline pour écrire des poésies destinées à accompagner les bois gravés du dessinateur Eugène Vibert. C'est alors qu'ils louent une chaumière au hameau des Haizettes. Ils vécurent là quinze jours de solitude et de bonheur.
Mais un jour arrive, toiles et chevalet sous le bras, le peintre Carlègle, à qui le propriétaire, distrait ou un peu filou, avait également loué la chaumière. Voilà nos deux amoureux contraints de céder la place. Ils chargent leurs affaires et leurs livres dans deux brouettes et ils vont au pays voisin, à Gambaiseuil, poursuivre leur séjour dans une autre maison rustique.
Ce séjour en Yvelines devait être définitivement interrompu par la guerre. Paul Fort en rapporta quelques poèmes qu'il a réunis dans les Ballades françaises, sous le titre "Deux chaumières au pays de l'Yveline".
Après la guerre, en 1921, Paul Fort se retira dans une propriété près de Montlhéry. Il y écrivit ses Mémoires, dans lesquels il fait revivre le bonheur qu'il a connu autrefois aux Haizettes.
En 1956, sa femme étant morte, il épousa Germaine Tourangelle, qui avait alors dépassé la soixantaine. Lui-même mourra en 1960.

Paul Fort à Montlhéry
DEUX CHAUMIERES ET DEUX COEURS
Donc, nous voilà de retour en France et, par le voyage, les conférences, les réceptions, assez fatigués. Il nous vint à l'idée d'aller nous reposer en pleine nature dans une campagne si tranquille vraiment qu'il n'y passe aucun chemin de fer. Et cependant c'était tout près de Paris, au coeur de la forêt de Rambouillet, dans la partie de cette forêt que l'on nomme les Yvelines et qui, sous Louis XIV, fut illustrée par les Jansénistes de Port-Royal, les "Solitaires" comme on les appelait... Bien vite, nous louâmes une chaumière, tout près du hameau des Haizettes, sans nous douter que son propriétaire, le chenapan! l'avait déjà louée pour à peu près la même époque à un dessinateur excellent (qui devint notre ami d'ailleurs) Emile Carlègle.
LE VOYAGE
| Le train file et nous voici donc - fée de mon coeur, Muse enchantée - filant au bleu coeur de l'été, en route vers ces lieux vantés aussi pleins d'arbres que de joncs. C'est au pays de l'Yveline qu'une chaumière attend nos coeurs, Muse: elle est là, petite et fine, rustaude mais quasi divine et d'harmonie et de blancheur. Mais le train file: adieu Saint-Cyr, Grignon, Plaisir, Neauphle-le-Vieux, Montfort, Galluis, bientôt La Queue. Dans un hameau - bel avenir! - ce soir que nous serons heureux ! Ce hameau nommé les Haizettes, sous Gros Rouvre, près du Buisson, dès ce soir nous y..... Mais glissons. L'esprit tout réjoui, Musette, qu'Haizettes rime avec noisettes. Aimons déjà notre Yveline, où musait le jeune Racine, aux jours qu'il désertait l'école, à l'effroi de Monsieur Nicole, Muse, serons-nous moins frivoles ? |
Quand nous arrivâmes, la chaumière était libre encore. Et nous voici, dans la plus belle forêt du monde, installés, ma mie et moi, sous un toit de paille, en l'ombre d'une maisonnette tout habillée de fleurs.
| Chaumière, vos parures sont marguerites, roses : à vos pieds ces blancheurs et sur vous ces couleurs. Chaumière, la nature est bonne à quelque chose : elle abrite nos coeurs dans un bouquet de fleurs. Chaumière, cela dure autant que le bonheur. |
CE QUE NOS YEUX VERRONT, OU LA CARTE EPINGLÉE.
| Sur ma table émue de soleil, déplions la carte aux merveilles. Regarde! voici l'Yveline plus embrouillée que mousseline. Ornons d'épingles ses lieux-dits qui vont nous être paradis. Ornons de ci de là, ma mie; ne faisons l'ouvrage à demi. Piquons partout et les châteaux et les couvents et les hameaux, les bourgs, les moulins, les étangs, piquons Montfort dès cet instant, lui qui chatouille le bon Dieu de son clocher vu de sept lieues, qui pose en hennin sa tour magne sur le front d'Anne de Bretagne, et mène faire un tour de ronde aux arcs d'un cloître sur ses tombes. Port-Royal, vrai coeur de la France, un long beau siècle piquons-le! s'il n'en reste aux soirs vaporeux que les ombres de "ces Messieurs". Port-Royal, tout plein de l'absence de lui-même, orne le Silence. Çà! çà! Gambais et Gambaiseuil, se disputant, me tirent l'oeil. Quoi? ce Neauphle deux fois cité veut être deux fois visité ? Non pas, le Vieux et le Château se font écho sur deux coteaux. J'irai partout, ma belle Rose, ma fleur de mai, juin et juillet : avec toi, Muse à qui je plais, j'irais au Ciel, n'y croyant mais ! j'irai partout malgré les roses qui s'enchaînent sur mes volets. |
Nous vivions là, isolés, loin du monde et comme dans un paradis. Le mot n'est pas trop fort, si l'on songe que les bois qui nous environnaient, éloignés de toute voie ferrée et ne voyant jamais passer la moindre auto, restaient jour et nuit dans leur tranquillité sacrée. Et si bien que le matin, quand nous nous réveillions, nous pouvions voir à travers la vitre de notre chaumière les écureuils se balancer aux arbres de notre jardinet, les petits lapins des bois, levant leur queue blanche, venir en troupe sautillante grignoter les épluchures de légumes abandonnées sur notre fumier doré, et souvent même - ce qui nous faisait battre le coeur de grand émoi - les chevreuils et les cerfs venaient se reposer non loin de notre porte. Oui, c'était un paradis terrestre, dont nous étions l'Adam et l'Eve. Tout proche, le hameau des Haizettes ou d'Haizettes, dont le nom veut dire petites haies, envoyait parfois jusqu'à nous des messagers charmants: c'étaient de petits veaux au pâturage et que notre vue égayait lorsque nous passions en promenade sur le chemin qui mène à Gambaiseuil.
Chantons ici
LES PETITS VEAUX D'HAIZETTES
| Il est, dans mon petit hameau, trois grand' merveilles de la faune, trois doux trésors de petits veaux, tous les trois blancs marqués de jaune. Couchés au pré des marguerites, ils vivent en petits rentiers, et que je passe lent ou vite, leur front suit le bal de mes pieds, tant que lisant, l'autre jour même, François de Salles qui m'assotte: oui, l'Introduction suprême et si tendre à la Vie Dévote, avec leur tête, eux, me rythmaient les pas pieux que je faisais: trois petits veaux m'avaient à l'oeil, sur le chemin de Gambaiseuil. Sur le chemin du paradis, un jour, cueillotant la noisette, puissent me suivre, Agnus Dei, les doux yeux noirs des veaux d'Haizettes. |
Mais il n'y avait point que des oiseaux, des cerfs, des chevreuils, des lapins et des veaux, dans notre empire, il y avait aussi des grenouilles. Les étangs de Mormaire à quelque distance et, plus loin, l'étang de Gambais - celui même où le Barbe-Bleue moderne, Landru, jeta ses femmes coupées en morceaux, dit-on - abondaient en petits batraciens. Et cela faisait un charivari, le soir, qui, tout de même assez lointain, n'était pas sans charme. Il faut ici que je vous dise que ce pays des Yvelines est aussi nommé, par ses habitants, le pays des grenouilles bleues. Et n'allez pas raconter aux paysans des environs que c'est une légende, que ce n'est pas vrai, qu'il n'y a pas de grenouilles bleues. "Il y en a, répondront-ils orgueilleusement, mais il n'y en a que dans ce coin de la terre."
PRIÈRE AU BON FORESTIER
| Nous vous en prions à genoux, bon forestier, dites-nous-le ! à quoi reconnaît-on chez vous la fameuse grenouille bleue ? à ce que les autres sont vertes ? à ce qu'elle est pesante ? alerte ? à ce qu'elle fuit les canards ? ou se balance aux nénuphars ? à ce que sa voix est perlée ? à ce qu'elle porte une houppe ? à ce qu'elle rêve par troupe ? en ménage ? ou bien isolée ? Ayant réfléchi très longtemps et reluquant un vague étang, le bonhomme nous dit: Eh mais, à ce qu'on ne la voit jamais. Tu mentais, forestier. Aussi ma joie éclate ! Ce matin je l'ai vue: un vrai saphir à pattes ! Complice du beau temps, amante du ciel pur, elle était verte, mais réfléchissait l'azur. |
Entourés comme nous l'étions d'animaux de toute sorte, et qui, si peu farouches, ne nous craignaient nullement - je ne vous ai point parlé des faisans, des cailles, des perdrix et des grouses, non plus des hérissons, ni des abeilles, nos hôtes - je faisais assez bien figure d'un Orphée au petit pied, d'un Orphée charmant les animaux. Et, dans mon orgueil naïf, je m'attendais à la visite prochaine de tous les animaux de la terre. Je parlais des abeilles tout à l'heure. C'est surtout au moment de la canicule et au plus chaud du jour qu'il faut les entendre, cependant que soi-même on repose ou l'on rêve... Notre chaumière fleurie en était toute vibrante. Quel immense et doux fredon à l'heure même où le clocher de Montfort nous comptait dans l'air pur les douze coups de midi !
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Or, c'est justement par un de ces midis endormeurs où l'âme s'en va toute aux sphères édéniques que nous apparut, ses toiles et son chevalet sous le bras, le terrible et bon dessinateur et peintre Carlègle, terrible parce qu'il avait une grande barbe rousse, bon parce qu'il avait tout de même un bon sourire dans une bonne figure. Il n'en venait pas moins réclamer, oh! très doucement, son droit de loger dans notre chaumière et nous prier d'en partir. Que voulez-vous! il avait loué avant nous. Et c'était un père de famille respectable. Force nous fut donc de déguerpir, après avoir, heureusement, loué une autre chaumière, bien plus jolie encore, au milieu même de la forêt, dans les environs de Gambaiseuil. Mais nous avions passé aux Haizettes quinze jours adorables et cela nous faisait gros coeur de nous en aller. Que l'on me permette de transcrire ici un petit poème au sujet de notre chagrin. Il est intitulé l'Adieu aux Haizettes. J'oubliais de dire que dans le pays il n'y avait pas une voiture pour transporter nos paquets tout le monde était aux champs ou en forêt et que nous dûmes, ma femme et moi, transbahuter nous-mêmes nos vêtements, nos petits meubles intimes et notre bibliothèque, oui, tous nos livres, dans deux brouettes...
L'ADIEU AUX HAIZETTES
| Nous avons rempli deux brouettes de nos paquets. Faut s'en aller! Sur le vieux toit la girouette pousse un long cri désolé ! On quitte... Chacun sa manière... Les sanglots nous "remuent" la tête. Adieu nos, notre, mon Haizettes ! Il nous faut vous quitter, chaumière... Le bon dessinateur Carlègle est venu réclamer son droit de nous mettre plus à l'étroit sous plus petit chaume de seigle. Ce n'est guère sa faute à lui. Je n'avais qu'à louer plus tôt. Mais non. Quels regrets aujourd'hui ! Demain c'est pour lui mon château, notre chaumière du bonheur, où nous fîmes de si doux sommes. Il pourra d'un génie moqueur y dessiner tous ses bonshommes et s'asseoir sur la chaise en paille, unique témoin des pourchas, et dormir, après son travail, dans notre lit comme un pacha. Mais la nuit saura-t-il mourir de peur, comme nous le faisions, en écoutant le Grand Veneur quitte ensuite à mourir de rire ! Et le matin vers la rosée, te verra-t-il penchée au seuil, nue et les cheveux irisés ? Non, il en peut faire son deuil. Nous avons rempli deux brouettes... Il n'y a pas... faut s'en aller. Sur le vieux toit la girouette nous jette des cris désolés. |
Nous voici donc partis, tous deux, poussant nos brouettes sur un chemin descendant, "raboteux, malaisé", qui conduisait, au mitan de la forêt, jusqu'au hameau de Gambaiseuil où se trouvait - isolée pourtant - la nouvelle chaumière. La route ou plutôt le sentier était en effet très raviné, et malheureusement bordé d'un petit cours d'eau. Que de fois nos livres dégringolèrent sur les cailloux pointus et même dans le ruisseau ! Une chose nous amusait pourtant. C'est que la brouette ait été inventée par le grand philosophe chrétien Pascal, dont les oeuvres, justement, faisaient partie de ma bibliothèque roulante; c'était bien fait !
Voulez-vous un moment nous voir sur la route et poussant nos brouettes ? Alors veuillez lire ce poème dialogué. Il a pour titre
PASCAL OU LES DEUX BROUETTES
| Envoie la roue avec ardeur. Sous tes bras allonge la tête. Pousse ta brouette, mon coeur. Pousse la tienne, mon poète. Oui. Sais-tu bien que c'est Pascal, le plus grand homme d'Yveline, qui, s'ennuyant à Port-Royal, nous l'inventa, cette machine? Prends garde aux trous ! Oui. Ton Pascal eût bien pu nous trouver aussi, pour consoler tous ses soucis, la brouette-à-petit-cheval. Envoie la roue avec ardeur. Sous tes bras allonge la tête. Pousse ta brouette, mon coeur. Pousse la tienne, mon poète. Tu pousses ma bibliothèque, plus mes chefs-d'oeuvre... oui, tous mes textes... gare à ce ruisseau ! Quel sursaut ! Voilà tous mes bouquins dans l'eau. De Sainte-Beuve Port-Royal, sept gros volumes empruntés, noyés avec les Provinciales ! que je suis donc déshérité ! Vois-tu, qui montent d'un vallon fait pour l'amour tant il est doux, le toit moussu puis la maison ? Que nous serons donc bien chez nous ! Pascal mouillé pleure en ma poche, sur qui? sur la mère Angélique? Garde la droite ou je t'accroche!.. Hardi ! brouettes héroïques ! Envoie la roue avec ton coeur. Sous tes deux bras fais-moi risette. Ca y est! Nous sommes les Vainqueurs ! Embrassons-nous, ô mon poète ! |
Enfin, nous nous installâmes dans notre nouvelle chaumière, au centre d'un vallon adorable, cerné par un bois de chênes, de hêtres et, sur les hauteurs, de bouleaux au feuillage tremblant; et ce fut un nouvel enchantement, une véritable féérie de chaque jour et que j'ai tâché de rendre en ce poème :
LA NOUVELLE CHAUMIERE OU LE VALLON AUX CHARMES CONSTANTS
| Est-il deux amants sur la terre pour être plus ravis que nous, devant la grâce et le mystère, ici clos, d'un vallon si doux ? Qu'il pleuve et l'on voit s'étirer la moire de ses prés diaprés, avec tendresse au lit d'amour nous l'imitons s'il pleut de jour; s'il pleut de nuit, le val enchante des rainettes l'hymne chantante et des feuilles de la hêtraie les sourds petits tambours discrets. Mais l'on a des soirs tout chez nous, et si doux en notre jardin que le vallon se fait plus doux, aux écoutes de nos destins: car notre jardin c'est la feuille, chue de l'Arbre du paradis, où deux vers luisants nus s'accueillent à notre semblance, on le dit. O nuits ferventes! longs désirs! sous les chaudes mains des zéphyrs!... Est-ce bien assez de vous dire beau chef-d'oeuvre de tous les temps le vallon aux charmes constants ? |
Or, un jour, un matin, au moment où l'aurore jetait ses premières roses sur les toits du petit hameau, et que la plupart des forestiers, des bûcherons nos voisins étaient encore endormis - nous mêmes nous dormions du sommeil du juste - le bruit d'un tambour lointain, mais dont les roulements sourds se rapprochaient, nous réveilla l'un et l'autre, et moi le dernier. C'était évidemment le crieur public, le garde-champêtre d'un gros village des environs, qui venait - comme il le faisait assez souvent - nous annoncer l'ouverture d'un marché, le premier jour d'une fête locale ou voire même quelque vol d'un braconnier.
Hélas! non, c'était la guerre! la guerre! c'était la mobilisation que venait nous annoncer ce crieur qui, dehors, agitait une grande feuille imprimée, sur laquelle penchant ses lunettes, il lisait en pleurant la fatale nouvelle. Et déjà les bûcherons autour de lui s'attroupaient et, au milieu d'eux, une pauvre vieille femme hurlait de douleur.
C'était la guerre. Il y a de cela trente ans. Aujourd'hui c'est la guerre encore. Hélas! "on pourrait faire une ronde autour du monde, si tous les gens du monde voulaient s'donner la main."
Nous en sommes loin...





