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VULAINES-SUR-SEINE

Mallarmé au pont de Valvins

(Seine-et-Marne)

Fiches de géographie littéraire

 

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"Chaque homme possède un pays où il place ses souvenirs d'enfance
et se plaît à penser qu'il prendra son dernier repos.
Moi, je n'en avais pas; j'ai choisi Valvins."

(témoignage du poète Henry Charpentier)

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CHRONOLOGIE :

— 1842 : Mallarmé naît à Paris le 18 mars  au 12 rue Laferrière (2e arr.) ; il perd sa mère à l’âge de cinq ans ; il est mis en pension à dix ans.
— De 1856 à 1860, il est pensionnaire au lycée de Sens, où il achève ses études secondaires.
— 1861 : il découvre les Fleurs du Mal, qui l’enthousiasment.
— 1863 : il est en Angleterre, où il épouse une “gentille Allemande”, Maria-Christina Gerhardt, qu’il a connue à Sens.
— Reçu au certificat d’aptitude pour l’enseignement de l’anglais, il débute au lycée de Tournon (1863-1866); il a une fille, Geneviève (1864).
— 1866 : il donne dix poèmes au Parnasse contemporain.
— 1866-1870 : il enseigne un an à Besançon (“mes supérieurs me regardent comme un homme douteux”), puis à Avignon (il rêve de “passer sa vie entière” dans cette ville).
— 1871 : il est nommé à Paris au lycée Fontanes (Condorcet); en 1875, il s’installe rue de Rome.
— 1874 : il cherche un lieu de villégiature du côté de Fontainebleau; le 6 août, il découvre une petite maison à Valvins, dans laquelle il loue deux pièces pour y séjourner les fins de semaine et pendant les vacances; il achète un bateau et pratique le canotage. 
— 1877 : il commence la série des “Mardis” où il reçoit chez lui amis et disciples; mais il reçoit aussi dans sa maison de Valvins, à une époque où la forêt de Fontainebleau attirait les artistes et les poètes; selon le mot de Paul Fort, Mallarmé était “l’enchanteur Merlin de cette forêt de Brocéliande, cernée de bardes et de muses” (Paul Fort, Mémoires).
— 1884 : Verlaine (Les Poètes maudits) et Huysmans (A Rebours) révèlent sa poésie au grand public; il devient le maître des jeunes poètes symbolistes.
— 1885 : il publie Prose pour des Esseintes, qui est une sorte d’art poétique.
— 1894: à 52 ans, il prend sa retraite ; bientôt il loue, à Valvins, deux pièces supplémentaires au premier étage, ainsi que deux pièces au rez-de-chaussée ; il fait faire d'importants travaux intérieurs, avec l’intention de s’y s'installer définitivement. Au premier étage, il dispose d'une salle à manger, d'une cuisine, de deux chambres, et d'un cabinet appelé "japonais" à cause de sa décoration; au rez-de-chaussée, qui est assez froid, il installe une partie de ses livres.
— 1897 : dans Divagations il propose ses réflexions sur la nature de la poésie ; il publie Un coup de dés jamais n’abolira le hasard.
1898 (9 septembre) : il meurt dans sa maison de Valvins; il est enterré, tout près, au cimetière de Samoreau.

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LES MARDIS DE LA RUE DE ROME

     En 1871, Mallarmé s'installe à Paris. Il fréquente les salons de l'époque et, bientôt, reçoit chez lui le jeudi, 29 rue de Moscou. Puis, en 1874, il s’installe rue de Rome, d’abord au n° 87, puis au n°89, dans un “chétif” appartement au quatrième étage : “Après une antichambre exiguë, une pièce tenait lieu tout ensemble de salon et de salle à manger. Il y avait, dans une niche d’angle, un poêle de faïence, quelques meubles de noyer et une suspension au-dessus de la table centrale où était posé un bol chinois plein de tabac.” (Camille Mauclair)
     La première mention des Mardis en tant que réunions littéraires ayant lieu dans son nouvel appartement de la rue de Rome date de 1877.
     Après huit heures, et jusqu'à minuit, nombreux sont les coups de sonnette, car Mallarmé est très accueillant et ses Mardis sont de plus en plus connus. A dix heures entrait “légère et silencieuse, Mademoiselle Geneviève Mallarmé, grande rêveuse avec les beaux yeux un peu écartés et le sourire de son père, apportant des grogs pour tous, et se retirant aussitôt”.
     Un plan dessiné par Pierre Louÿs, un cliché exécuté en 1893 par Dornac ainsi que les descriptions des contemporains nous permettent d'évoquer très concrètement le cadre des Mardis : une salle à manger parisienne modeste, garnie d'une table demi-lune, de chaises, d'un canapé, d'un rocking-chair, d'un buffet et d'œuvres de Manet, Monet, Whistler, Berthe Morisot, Odilon Redon, Rodin et Gauguin.
     Les "Mardistes" sont des plus variés : peintres, musiciens, hommes politiques, critiques, romanciers, poètes. Sont venus rue de Rome pour écouter le Maître : Henri de Régnier, Pierre Louÿs, Francis Vielé-Griffin, Marcel Schwob, Emile Verhaeren, Ephraïm Mikhaël, Louis Le Cardonnel, Oscar Wilde, René Ghil, Gustave Kahn, Jules Laforgue, Maurice Barrès, Paul Claudel, André Gide, Paul Valéry…
     On a gardé un témoignage de sa fille Geneviève : "Tout de suite après le dîner on préparait la petite salle à manger, car beaucoup, bien qu'ayant pour la plupart Paris à traverser, arrivaient tôt. On pliait sur elle-même en demi-cercle la table ancienne Louis XVI afin de donner plus de place. On y disposait le pot de vieux chine plein de tabac dans lequel chacun puiserait tout à l'heure, le papier à cigarettes, un bouquet. Tout autour de la table on rangeait les chaises, serrées entre elles, car la chambre était petite et les coups de sonnette nombreux. On arrangeait dans la suspension la lampe dont un volant de crépon japonais adoucissait la clarté. Lilith sur un coin de l'antique buffet regardait ces arrangements. Père était le plus souvent debout devant le poêle de faïence blanc placé en angle dans le mur de la chambre, son châle frileusement jeté sur les épaules, la pipe ou la cigarette aux doigts. Quelquefois il s'asseyait, assez rarement, dans son rocking-chair." (Geneviève Bonniot-Mallarmé, lettre du 5 novembre 1916).

Manet Mallarmé

Portrait de Mallarmé par Édouard Manet

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A VINGT ANS, MALLARMÉ DÉCOUVRE LA FORÊT DE FONTAINEBLEAU

     Le 11 mai 1862, Mallarmé a fait une promenade en forêt de Fontainebleau en compagnie d'Emmanuel des Essarts, d'Henri Cazalis et Henry Regnault, de Madame Yapp et ses deux filles, Harriet, dite Ettie, et Isabelle, Mme Gaillard et sa fille Anna, dite Nina, et Miss Mary Green. Mallarmé et des Essarts en firent un poème, ou plutôt une scie pleine de mauvais calembourgs, qui parut en plaquette à Sens, Le Carrefour des Demoiselles.

LE CARREFOUR DES DEMOISELLES ou L'ABSENCE DU LANCIER ou LE TRIOMPHE DE LA PRÉVOYANCE,
fait en collaboration avec les Oiseaux, les Pâtés, les Fraises et les Arbres,
par Stéphane Mallarmé et Emmanuel des Essarts, sur l'air : "Il était un petit navire, Qui n'avait jamais navigué".

C'était une illustre partie
Des gens bien vêtus et bien nés
Neuf parisiens sans apathie
Intelligents et vaccinés.

Quoique l'on fût mélancolique
Il y a manKate et le lancier
On mit sur un granit celtique
Un anathème à l'Épicier.

Tous gambadaient comme des chèvres
De bloc en bloc, de roc en roc ;
Les mots mazurkaient sur les lèvres,
Tantôt tic-tac, tantôt toc-toc.

Pour l'aspic et pour la vipère
On ménageait de l'alcali,
On ne rencontra qu'un notaire
Qui, tout jeune, était bien joli.

Là Denecourt, le Siècle en poche,
Dispensateur du vert laurier,
A peint en noir sur une roche :
"Repos du Poète ouvrier".

Voici l'émerveillante liste
Léguée à la postérité
De cette bande fantaisiste
Bien peu dans sa majorité :
Un jeune baby d'espérance
Que parmi les sombres halliers
D'un œil d'amour couvait la France
Comme l'enfant des chevaliers ;

D'aimables mères de familles
Qui se réjouissaient de voir
Du soleil aux yeux de leurs filles
Et des messieurs Sens habit noir ;

Fort mal noté par les gendarmes
Le garibaldien Mallarmé
Ayant encor plus d'arts que d'armes
Semblait un Jud très alarmé ;

Ettie, en patois Henriette,
Plus agile que feu Guignol,
Voltigeait comme une ariette
Dans le gosier d'un rossignol ;

Dans le sein de cette algarade
S'idyllisait le Cazalis,
Qui, comme un chaste camarade,
Tutoyait l'azur et le lis ;

Puis, une Anglaise aux airs de reine
À qui Diane porte un toast,
Qu'Albion envoie à Suresne
Sous la bande du Morning-Post ;

Piccolino, le coloriste,
Qui pour parfumer nos vingt ans
Pille comme un vil herboriste
L'opulent écrin du printemps

Nina qui d'un geste extatique
Sur le dolmen et le men-hir
Semblait poser pour la Musique,
La musique de l'avenir ;

Puis des Essarts Emmanuelle,
Le plus beau-det jeunes rimeurs,
Offrait le fantasque modèle
D'un poète ayant gants et mœurs.

Mais Ponsard qui veut qu'on s'ennuie
Vint lui-même installer aux Cieux
Le Théramène de la pluie,
Personnage silencieux.

Puis l'heure leur coupa les ailes
Et, tout boitant et s'accrochant,
Du "Carrefour des Demoiselles"
On fit un lac en pleurnichant.

18 mai 1862

MALLARMÉ À VALVINS

     En 1874, Mallarmé découvrit Valvins et, en 1876, il loua au premier étage de l'ancienne auberge de Cayenne, jadis fréquentée par les bateliers et les rouliers, le long de la rive, un modeste logement composé d'une grande pièce augmentée d'une alcôve et d'un petit cabinet de travail ouvert au couchant. On y accédait par un escalier extérieur en pierre. Le poète avait en outre la disposition d'un jardin, d'un verger et d'un puits. La grande pièce fut tendue de calicot rouge sur lequel des lithographies d'amis (Henri Regnault, Manet, Renoir, Whistler) mirent des taches claires, et meublée de bahuts et de sièges anciens provenant des ventes du voisinage. Quant à la petite pièce, de grandes estampes japonaises et des étagères en bambou lui donnèrent un cachet bien conforme au goût de l'époque. Mallarmé eut dans la suite une troisième pièce, celle où il devait mourir.

     Un témoignage de sa fille Geneviève :

En 1874 on changea d'appartement et on s'installa rue de Rome. C'est cette même année que nous allâmes pour la première fois à Valvins. Le beau pays au vaste horizon le prit tout entier. Il s'y attacha pour toujours. Cette retraite de clarté et d'arbres, calme, allait à sa nature de beauté égale. Les paysages de vue bornée, même attrayants, lui déplaisaient : "Je crois, disait-il, que, si j'avais un parc merveilleux, j'irais toujours m'asseoir sur le banc de pierre extérieur, celui qui est de l'autre côté du mur, à la porte". Les antiques futaies, le canot à voile qu'il conduisait lui-même, l'aile sur la rivière, comme il disait, les couchers de soleil qu'il allait contempler à un point des coteaux voisins lui furent de belles récréations au travail. Il aimait la nature profondément. Je me souviens de ses joies de collégien dont s'ouvre la geôle, au début de chaque vacance, alors qu'on partait pour là-bas: "Tout le monde a un pays natal, disait-il ; moi j'ai adopté Valvins".

     Un témoignage de Henry Roujon :

Mallarmé avait découvert à Valvins, sur les bords de la Seine, en face de la forêt de Fontainebleau, un entresol de ferme avec un puits et un potager. Un bail lui assurait la jouissance de cet ermitage qui rappelait les Charmettes de Jean-Jacques. Quelques toiles de Jouy aux murs blanchis à la chaux, de bons vieux fauteuils, des livres, des amis, quelques kakémonos, une pendule de Saxe digne d'un musée, donnaient à cet asile champêtre une grâce d'aristocratie… Actif, adroit, bon ouvrier, un peu menuisier et tapissier, en vieux Parisien qui sait tout faire, il avait embelli de ses propres mains son home campagnard. Jamais châtelain n'aima son manoir comme Mallarmé aima son logis des bois. Le voisinage du fleuve le rendit canotier. Il inventa des besognes supplémentaires, fit des bouquins scolaires, grammaires, lexiques, mythologies, pour acquérir une flottille complète : voilier, yole et périssoire. Ah, les inoubliables heures passées avec lui sur la rivière où se miraient les chênes ! La corde en main, le béret sur les yeux, la pipe aux dents, Stéphane, bon enfant et hiératique, tout en veillant à la manœuvre, disait des choses sibyllines et péremptoires. Il interrompait une théorie métaphysique pour lancer un cri de marinier. A propos d'un bruissement de libellule, d'un vol de martin-pêcheur, d'un barbillon qui cabriolait, il corrigeait l'œuvre de l'Eternel. Après une dizaine de bordées, en attendant le savoureux déjeuner arrosé de piquette, il avait fait le tour de la pensée humaine et reconstruit le grand Tout. On jouissait encore pleinement de lui en l'accompagnant dans ses courses à travers cette forêt royale, dont il aura été le dernier sylvain. Nous nous y sommes perdus plus d'une fois, lui vaguant au hasard d'une rêverie parlée, le compagnon ne l'interrompant que pour fournir à sa fantaisie, par quelque réplique, un tremplin qui lui permît de rebondir.

     Un témoignage de Henri Mondor :

Valvins, peu à peu, a pour Mallarmé la douceur bienfaisante d'un village natal. Il quitte une capitale "où s'exaspère le présent" et où "tonne le canon de l'actualité" pour venir, ici, couper une flûte "où nouer sa joie selon divers motifs, celui, surtout de se percevoir, simple, infiniment sur la terre". L'air et "l'illusion spacieuse" lui sont doux. Les maisons, peu nombreuses, se détachent, dans sa mémoire ou à ses yeux, avec une familière netteté. Il bavarde avec presque tous ces paisibles riverains, devine chez les plus humbles une expérience avisée de la vie, chez les moins confiants une vocation de rudesse et de misanthropie. Les artisans lui font part de leurs tracas ou de leurs contentements ; la vue des métiers et celle des vertus qu'ordinairement y apportent et affermissent les hommes, lui sont une curiosité et une réconciliation inépuisables. Il connaît, du village, les rivalités, les sobriquets, les piaillements… Il y a les gens du bourg, ceux de la rivière, ceux de la forêt, ceux de Paris, le facteur de verve intermittente, le batelier rogue, le pêcheur infaillible et le pêcheur timide, la jeune fille qui fait tous ses apprentissages, du travail, de la coquetterie, des larmes, le rentier fastidieux, la Bovary scintillante…

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     Plagiant l'amusante manie de Mallarmé de mettre en vers les adresses de ses amis, Méry Laurent, l’égérie des poètes et des artistes du temps, proposa : "Monsieur Mallarmé le pervers / A nous fuir par les bois s'acharne.  / Ma lettre, suis sa trace vers  / Valvins, par Avon, Seine-et-Marne".

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     Mallarmé devait dorénavant faire souvent le trajet de Paris à Fontainebleau par le train. Il en fit un poème en prose :

Cent affiches s'assimilant l'or incompris des jours, trahison de la lettre, ont fui, comme à tous confins de la ville, mes yeux au ras de l'horizon par un départ sur le rail traînés avant de se recueillir dans l'abstruse fierté que donne une approche de forêt en son temps d'apothéose. Si discord parmi l'exaltation de l'heure, un cri faussa ce nom connu pour déployer la continuité de cimes tard évanouies, Fontainebleau, que je pensai, la glace du compartiment violentée, du poing aussi étreindre à la gorge l'interrupteur : Tais-toi! Ne divulgue pas du fait d'un aboi indifférent l'ombre ici insinuée dans mon esprit, aux portières de wagons battant sous un vent inspiré et égalitaire, les touristes omniprésents vomis. Une quiétude menteuse de riches bois suspend alentour quelque extraordinaire état d'illusion, que me réponds-tu ? qu'ils ont, ces voyageurs, pour ta gare aujourd'hui quitté la capitale, bon employé vociférateur par devoir et dont je n'attends, loin d'accaparer une ivresse à tous départie par les libéralités conjointes de la nature et de l'État, rien qu'un silence prolongé le temps de m'isoler de la délégation urbaine vers l'extatique torpeur de ces feuillages là-bas trop immobilisés pour qu'une crise ne les éparpille bientôt dans l'air; voici, sans attenter à ton intégrité, tiens, une monnaie. Un uniforme inattentif m'invitant vers quelque barrière, je remets sans dire mot, au lieu du suborneur métal, mon billet. (dans Divagations, Anecdotes ou poèmes)

Ce qui peut s'interpréter ainsi : Mallarmé est dans le train qui l’amène de Paris à Fontainebleau. Il rêve. Le contrôleur en uniforme frappe à la vitre du compartiment en vociférant le nom de "Fontainebleau". Mallarmé est un instant tenté de lui glisser une pièce de monnaie pour acheter son silence ; mais, finalement, il lui tend son billet sans rien dire…

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QUE FAIT MALLARMÉ À VALVINS ?

• Son goût pour le canotage

Julie Bateau

Julie Manet, Le bateau de Mallarmé à Valvins

     Avec les 500 francs que lui rapporta l'Après-midi d'un faune, Mallarmé fit construire à Honfleur, par un oncle de Mme Bonniot avec qui il passait en mer des nuits entières, la fameuse "yole à jamais littéraire", dont la voile blanche a été peinte en trois coups de pinceau par Berthe Morizot dans un ravissant paysage. Un autre de ses bateaux s'appelait de ses initiales, le S. M., qu'il traduisait en souriant par "Sa Majesté". Une autre de ses embarcations s'appelait Vève, diminutif de Geneviève, prénom de sa fille. Thadée Natanson, le directeur de la Revue Blanche, a laissé ce témoignage :

En arrivant, il vernissait son bateau de la quille au fond de la coque, seul, le gréait. Il ne laissait non plus à personne le soin de faire étinceler jusqu'au dernier crochet de métal. Albert Menier, de la dynastie des chocolatiers, ayant amarré son yacht à Valvins, un été, ce n'est pas sans admiration que Mallarmé rapportait l'avoir vu rentrer à l'aube, passer la revue du bord, et, armé des ustensiles demandés à un homme, sans quitter l'habit, et obèse, astiquer jusqu'à ce que tout fût dans l'état où il aurait voulu le trouver. Pour Mallarmé, de même, ce n'est que lorsque le S. M. lui paraissait irréprochable, que, la barre en main, il se livrait à la voile, et, par elle, prenait possession de la Seine. Ce n'est pas que de l'eau. De tout le paysage qu'il pénètre en tous sens, intimement. Ses virages, qui semblent presque des voltes, renouent de toujours nouvelles facettes aux souvenirs d'un autre été… Edouard Manet, qui avait été mousse, l'appelait en riant "capitaine". Personne ne gouvernait un voilier avec plus d'aisance. Ce n'est pas pour rien qu'à regarder le S. M. courir sur l'eau, aller et venir, filer et virer, on eût dit pirouetter, ses vergues ayant l'air de soulever l'eau où elles pouvaient tremper, la voile se retrousser, l'on s'écriait : Il danse !

• Son goût pour la pêche

     Mallarmé pêchait à la ligne, souvent en compagnie de Nadar. Il écrivit à sa fille, le 17 juillet 1891 : "Je travaille avant et après le déjeuner, et vers les six heures je pêche… J'ai fait comme toi, hier, j'ai laissé retomber mon poisson, mais avec la ligne cassée ; car il était énorme, bien plus long que la largeur de la planche. Je n'en croyais pas mes yeux. Quelle malchance !"

• Son goût pour les animaux

     Mallarmé avait plusieurs chats : Neige, sa chatte blanche, Frimas, fils de Neige, Lilith, fille d'une chatte de Théodore de Banville, et petite-fille d'Eponine, chatte de Théophile Gautier, pour laquelle Baudelaire avait fait des vers. Il faut y ajouter le lévrier afghan Saladin, la levrette Iseult et le chat-huant Clair-de-Lune.
     En 1880, les droits d'auteur de son livre Les Dieux antiques permirent à Mallarmé de louer pour sa fille une petite voiture et un poney. En 1883, il acheta un petit cheval de cirque à longue crinière, nommé Gobe-mouche, avec une petite charrette anglaise à quatre places, en pitchpin. Mais, en 1890, le petit cheval de Geneviève se noya : il avait rongé sa longe et dégringolé dans le fleuve, entraîné par sa charrette ;  pour les paysans des environs, Mallarmé fut désormais "l'homme qui avait neyé son cheval".

• Son goût pour le bricolage et l'entretien de la maison

     En 1896, seul à Valvins, il envoie à sa femme et à sa fille une sorte de journal des menus incidents de sa vie :

Tout s'est terminé par un repas de famille où j'ai apporté un peu du garde-manger ; œufs, jambonneau et poulet. Pauline est apparue avec un cœur à la crème. Le plus déconcertant, une minute, était la venue, derrière le cortège, d'un peintre de Fontainebleau à bicyclette et à forfait. Je me suis chargé de l'éconduire… Jardinage, le bedeau et clairon des pompiers de Vulaines est venu écimer les marronniers, un joli dôme à présent, tailler et palisser la vigne-vierge, tout cela pour trente sous… La moitié du local, au rez-de-chaussée, sera badigeonnée, à la fin de la journée… Le siccatif ne sera visiblement appliqué que samedi dans les deux pièces. J'occuperai un après-midi à peindre les chaises aujourd'hui. Il n'y aura plus, à l'arrivée des dames, qu'à planter des clous et, quelque jour, à vernir le canot… J'espère bien que c'est ma dernière installation et que j'en profiterai largement et paisiblement… Je voudrais que vous vissiez les marronniers en fleurs et les rosiers du mur qui éblouissent… Terrible, le changement de salon-salle à manger. Alors la mousseline Liberty est trop légère, même doublée de celle à beurre pour l'ancienne alcôve!

• Son goût pour les amis

     A Valvins, Mallarmé reçoit de nombreux amis : Berthe Morisot - Édouard Dujardin, poète et romancier - Henri de Régnier - Paul Valéry, qui partage avec lui le goût du canotage - John Payne - James Mac Neill Whistler - Marras, sous-conservateur du palais de Fontainebleau - Léopold Dauphin, compositeur et poète français, lui aussi amateur de canotage - Paul et Victor Margueritte, ses cousins - Odilon Redon, peintre de l'époque symboliste, son voisin à Samois avec lequel il fait des promenades en bateau sur la Seine - Élémir Bourges - Thaddée Natanson, directeur de La Revue Blanche, et son épouse Misia, et aussi ses voisins de Valvins…
     Y vinrent aussi Berthe Morisot, veuve d'Eugène Manet, et sa fille Julie. Le 24 août, Julie note dans son journal : "Arrivées à Fontainebleau à quatre heures et demie, nous avons déposé nos affaire à l'hôtel de Valvins, car l'hôtel de "Valvins-les-Bains", comme on l'appelle, est au bord de la Seine. M. Mallarmé nous a menées au commencement de la forêt où se trouvaient Mme et Mlle Mallarmé ; nous sommes restés là jusqu'à l'heure du dîner. Dîné dehors devant l'auberge sous des arbres au bord de la Seine. Couché dans une petite chambre avec vue sur la Seine". Outre la peinture, Julie pratiquait alors la photographie : elle immortalisa Thadée Natanson et Mallarmé embarqués sur le S.M.

Berthe et Julie Manet

Berthe Morisot et Julie Manet en 1894, par Renoir

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QUELQUES MENTIONS DE VALVINS DANS LA CORRESPONDANCE

“Les environs de Fontainebleau, où je vais, chaque année, tout oublier pendant deux mois…” (lettre de Mallarmé, 31 juillet 1877)
“Etes-vous bien arrivés hier soir et aujourd’hui avez-vous fait de bonnes promenades ? Et papa a-t-il mis le bateau à l’eau ?” (lettre de Marie Mallarmé à Geneviève Mallarmé, 11 avril 1879)
“J’ai fait de la voile jusqu’à Thomery, par un vent superbe.” (lettre de Mallarmé à Marie, 18 avril 1879)
“Ici rien de nouveau : je remplis quelques feuilles de papier le matin et glisse en yole ou mouille ma voile au mauvais temps qu’il fait dans l’après-midi. Bref, c’est un Valvins de chaque année, dont je rapporterai suffisamment de force et de fraîcheur d’esprit.” (lettre de Mallarmé à Edouard Manet, 11 septembre 1882)
“J'oubliais mes fugues, aussitôt que pris de trop de fatigue d'esprit, sur le bord de la Seine et de la forêt de Fontainebleau, en un lieu le même depuis des années : là je m'apparais tout différent, épris de la seule navigation fluviale. J'honore la rivière, qui laisse s'engouffrer dans son eau des journées entières sans qu'on ait l'impression de les avoir perdues, ni une ombre de remords. Simple promeneur en yoles d'acajou, mais voilier avec furie, très fier de sa flotille.” (lettre de Mallarmé à Verlaine, 16 novembre 1885) 
“C’est une musique d’eau, de lumière et de verdure que Valvins à cette saison.” (lettre de Mallarmé à Edouard Dujardin, 3 juin 1888)
“Tout est joli, de mille verts, et parfumé.” (lettre de Mallarmé à Geneviève Mallarmé, 6 mai 1896)
“Tous les matins je me promène avec le sécateur et fais leur toilette aux fleurs, avant la mienne.” (lettre à Marie du 27 mai 1897)
“Les jolies pensées, père, les tiennes et celles du jardin.” (lettre de Geneviève Mallarmé à son père, 27 mai 1898

LA MAISON DE VALVINS

     Les obus de la dernière guerre ont crevé son toit et ses murailles. Extérieurement, la petite maison paraissait intacte, le médaillon commémoratif avait été à peine écorné ; mais le désastre intérieur était beaucoup plus grave : meubles détruits, bibelots réduits en miettes! Le canot lui-même a été atteint.
     N'importe, la petite maison de Valvins, l'ancien relais du coche d'eau, vénérable pour tous les rêves qu'il abrita, reste la petite maison de Mallarmé. Devant ses fenêtres, le fleuve continue à couler, mais sans la voile blanche que le poète hissa si souvent sur sa surface étincelante.

 

Vulaines maison
Vulaines maison
Vulaines maison
Vulaines maison
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LA SALLE A MANGER

     Occupée dès 1874, la salle à manger des Mallarmé subit une importante modification en 1896 : afin d'agrandir la cuisine qui se trouvait juste à côté, Stéphane Mallarmé a bouché l'alcôve qui leur avait précédemment servi de chambre.

Vulaines
Vulaines

La pendule de Saxe“Je compte, maintenant, mettre le cartel de Saxe, avec support, sur la cheminée, ce délicieux bibelot dont l’unique place est là.” (lettre de Mallarmé à Geneviève Mallarmé, 15 mai 1896). Il a parlé de ce cartel de Saxe dans son poème en prose Frisson d’hiver, écrit à Tournon en 1864 : “Cette pendule de Saxe, qui retarde et sonne treize heures parmi ses fleurs et ses dieux, à qui a-t-elle été ? Pense qu'elle est venue de Saxe par les longues diligences autrefois.”

FRISSON D’HIVER

Cette pendule de Saxe, qui retarde et sonne treize heures parmi ses fleurs et ses dieux, à qui a-t-elle été ? Pense qu’elle est vene de Saxe par les longues diligences d’autrefois.

(De singulières ombres pendent aux vitres usées.)

Et ta glace de Venise, profonde comme une froide fontaine, en un rivage de guivres dédorées, qui s’y est miré ? Ah ! je suis sûr que plus d’une femme a baigné dans cette eau le péché de sa beauté ; et peut-être verrais-je un fantôme nu si je regardais longtemps.

— Vilain, tu dis souvent de méchantes choses.

(Je vois des toiles d’araignées au haut des grandes croisées.)

Notre bahut encore est très vieux : contemple comme ce feu rougit son triste bois ; les rideaux amortis ont son âge, et la tapisserie des fauteuils dénués de fard, et les anciennes gravures des murs, et toutes nos vieilleries ? Est-ce qu’il ne te semble pas, même, que les bengalis et l’oiseau bleu ont déteint avec le temps ?

(Ne songe pas aux toiles d’araignées qui tremblent au haut des grandes croisées.)

Tu aimes tout cela et voilà pourquoi je puis vivre auprès de toi. N’as-tu pas désiré, ma sœur au regard de jadis, qu’en un de mes poëmes apparussent ces mots “la grâce des choses fanées” ? Les objets neufs te déplaisent ; à toi aussi ils font peur avec leur hardiesse criarde, et tu te sentirais le besoin de les user, ce qui est bien difficile à faire pour ceux qui ne goûtent pas l’action.

Viens, ferme ton vieil almanach allemand, que tu lis avec attention, bien qu’il ait paru il y a plus de cent ans et que les rois qu’il annonce soient tous morts, et, sur l’antique tapis couché, la tête appuyée parmi tes genoux charitables dans ta robe pâlie, ô calme enfant, je te parlerai pendant des heures ; il n’y a plus de champs et les rues sont vides, je te parlerai de nos meubles… Tu es distraite ?

(Ces toiles d’araignées grelottent au haut des grandes croisées.)

La table des Mardis littéraires  — Sa fille Geneviève a fait venir de Paris la table autour de laquelle se réunissaient les “Mardistes”, les participants aux réunions hebdomadaires du mardi dans son appartement parisien de la rue de Rome.

Les portraits — Ce sont les portraits du poète et de sa fille Geneviève par le peintre américain James Mac Neill Whistler, grand ami de la famille Mallarmé.

LE CABINET JAPONAIS

Vulaines cabinet     Petit cabinet de travail d'abord, en 1896 le “cabinet japonais” change d'attribution : Mallarmé, qui a maintenant sa propre chambre où il peut travailler en paix, transforme cette pièce en "boudoir à ces dames".

     Il continue néanmoins à s'en servir pour paresser ou lire : "J'ai lu, hier soir, dans la petite chambre aux nattes." (lettre d’avril 1897). Mallarmé, comme nombre de ses contemporains, semble avoir été fort friand de “japonaiseries” : nattes, estampes japonaises et éventails accrochés aux murs, petites boîtes laquées, meubles en bambou "japonisants".

     Mallarmé accumulait dans ce meuble, d'origine japonaise, ses notes pour le "Grand Œuvre" ou "Livre", dont il poursuivit la réalisation toute sa vie.

 

LA CHAMBRE DE MALLARME

Vulaines chambre

     Cette pièce donnant sur la Seine est celle que le poète se réserva lorsque, fin 1895, il obtint des propriétaires de louer la moitié de la maison. Il la fit repeindre en gris et y disposa des meubles de style Louis XVI qu’il peignit lui-même du même gris que les murs : "Nous occupons dorénavant presque toute la maison, avec une grande chambre d'un Louis XVI de campagne, si belle de vue sur la rivière.” (lettre de fin août 1896).

     On y voit :

  • son rocking-chair,
  • son châle, qu'il portait toujours dans la maison, car il était très frileux,
  • le portrait de son fils Anatole, mort à huit ans,
  • son encrier et des livres anglais
  • ses pipes.

La Pipe

Hier, j'ai trouvé ma pipe en rêvant une longue soirée de travail, de beau travail d'hiver. Jetées les cigarettes avec toutes les joies enfantines de l'été dans le passé qu'illuminent les feuilles bleues du soleil, les mousselines et reprise ma grave pipe par un homme sérieux qui veut fumer longtemps sans se déranger, afin de mieux travailler : mais je ne m'attendais pas à la surprise que me préparait cette délaissée, à peine eus-je tité la première bouffée, j'oubliai mes grands livres à faire, émerveillé, attendri, je respirai l'hiver dernier qui revenait.

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LA CHAMBRE DE SA FILLE

     Stéphane Mallarmé n'a pas connu cette pièce du premier étage. Après sa mort, sa fille Geneviève s’est mariée avec le docteur Edmond Bonniot et le jeune ménage a acquis la totalité de la maison de Valvins. Par respect pour la mémoire du poète, ils ont gardé intactes les pièces qu'il avait occupées et s'installèrent dans une chambre voisine.

     Ils rassemblèrent également ce que Mallarmé avait conservé rue de Rome : le lit en fer forgé, la table de travail, les photographies de ses ancêtres, de ses enfants Geneviève et Anatole, les deux pastels représentant Stéphane, enfant, et sa sœur Maria, morte à treize ans. Le piano a été offert à Geneviève par Madame Théodore de Banville.

     Le "miroir de Venise" — Ce miroir apparaît aux côtés de la pendule de Saxe dans le poème en prose Frisson d'Hiver : "Et ta glace de Venise, profonde comme une froide fontaine, en un rivage de guivres dédorées, qui s'y est miré ? Ah! je suis sûr que plus d'une femme a baigné dans cette eau le péché de sa beauté; et peut-être verrais-je un fantôme nu si je regardais longtemps."

*
L'ÉVENTAIL DE MADEMOISELLE MALLARMÉ

Ô rêveuse, pour que je plonge
Au pur délice sans chemin,
Sache, par un subtil mensonge,
Garder mon aile dans ta main.

Une fraîcheur de crépuscule
Te vient à chaque battement
Dont le coup prisonnier recule
L'horizon délicatement.

Vertige ! voici que frissonne
L'espace comme un grand baiser
Qui, fou de naître pour personne,
Ne peut jaillir ni s'apaiser.

Sens-tu le paradis farouche
Ainsi qu'un rire enseveli
Se couler du coin de ta bouche
Au fond de l'unanime pli !

Le sceptre des rivages roses
Stagnants sur les soirs d'or, ce l'est,
Ce blanc vol fermé que tu poses
Contre le feu d'un bracelet.

Eventail

 

PAUL VALERY RESCAPÉ DE VALVINS

     Dans l'été de 1894, Valéry faillit se noyer près du pont de Valvins. C'est ce que raconte Henri Mondor :

Au moment où, sur le pont qui franchit la Seine, passait lentement la voiture dans laquelle M., Mme et Mlle Mallarmé, les perruches, dites les "Inséparables", la chatte et les tristes bagages se trouvaient étagés et un peu écrasés, un baigneur près de là, perdait connaissance dans l'eau et risquait la mort. Quand les secours et le sauvetage furent obtenus, on découvrit que l'homme qui, pendant que l'étrange attelage détaché sur le ciel allait son train modeste, avait failli glisser au plus profond, était Paul Valéry. Il est rare que la vie des poètes propose des images d'un pathétique aussi simplifié. Tandis que sur l'arche qui enjambe le fleuve et qu'enveloppe entre le ciel et la forêt une étincelante journée d'été, chemine, avec le mystère et l'encombrement apitoyant d'une roulotte, la guimbarde où sont entassés, arrivant de Paris pour des mois, la famille, les hardes et les oiseaux du plus pur des artistes, celui qui doit prendre un jour de la main sans tache de son maître, le flambeau de la poésie pure, regarde, sans bien comprendre, l'équipage des pauvres dessiner en ombre chinoise, son approche tranquille, au moment où, pris de vertige, dans son bain bourbeux, il est lui-même sur le point de succomber.

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LES DERNIÈRES ANNÉES À VALVINS

     Au printemps de 1897, Mallarmé fait venir de la rue de Rome à Valvins de nombreux paniers de livres, et il entreprend de peindre les chaises, le banc, la grille du jardin, la porte de la cave. Le canot a été réparé pour douze francs.
     Les visiteurs ne feront pas plus défaut cet été-là que les autres : Rodenbach, Edouard Dujardin, Stuart Merrill, Odilon Redon, Paul Margueritte, Godebski et sa fille Missia, plus tard Missia Edwards et Missia Sert, Elémir Bourges, qui sera le dernier à s'attarder, l'automne venu, dans le voisinage, lui-même ermite de Samois.

     En 1897, en signe de reconnaissance, les Mardistes organisèrent un buffet et offrirent à Mallarmé un album de poèmes manuscrits composés par vingt-trois poètes. Celui de Valéry, publié dans Album de vers anciens, est intitulé Valvins.

Si tu veux dénouer la forêt qui t'aère
Heureuse, tu te fonds aux feuilles, si tu es
Dans la fluide yole à jamais littéraire,
Traînant quelques soleils ardemment situés

Aux blancheurs de son flanc que la Seine caresse
Emue, ou pressentant l'après-midi chanté,
Selon que le grand bois trempe une longue tresse,
Et mélange ta voile au meilleur de l'été.

Mais toujours près de toi que le silence livre
Aux cris multipliés de tout le brut azur,
L'ombre de quelque page éparse d'aucun livre

Tremble, reflet de voile vagabonde sur
La poudreuse peau de la rivière verte
Parmi le long regard de la Seine entr'ouverte.

     Après un court hiver à Paris, Mallarmé, en 1898, regagne Valvins, dont la paix lui est devenue indispensable. Cet été-là est marqué surtout par une visite de Paul Valéry, le 14 juillet. On en trouve le récit, par Valéry dans Variétés (Études littéraires, Pléiade p. 780).

     Voici la dernière chère et douloureuse impression qui me reste de Mallarmé. Il s'agit de la dernière visite que je lui ai faite. C'était le 14 juillet 1898. Il m'avait invité à passer la journée avec lui, dans sa propriété, très petite, de Valvins.
     Valvins est un hameau situé au bord même de la Seine, en face de la lisière de la forêt de Fontainebleau. Là, Mallarmé avait coutume d'aller passer l'été dans une maison paysanne qu'il avait arrangée selon son goût parfait. Il y trouvait la paix, le travail méditatif, pendant ses mois de vacances. Il y avait là une yole dans laquelle il promenait quelquefois ses amis sur la rivière.
     C'est là que je l'ai trouvé, le 14 iuillet 1898. Après le déjeuner, il me conduisit dans son minuscule cabinet de travail qui avait deux pas de large sur six pas de long. Sur l'appui de la fenêtre étaient étalées les épreuves de son fameux Coup de dés. Nous avons longtemps regardé ensemble cette sorte de machine de langage qu'il avait ainsi savamment, patiemment, témérairement construite, car rien n'était plus téméraire que cet essai. Nul n'a eu plus de courage littéraire que cet homme, qui aurait pu être le premier poète de son temps s'il eût consenti de n'être pas tout à fait soi-même, et qui a tout risqué pour suivre profondément en soi, pendant toute sa vie, une idée. Nous avons longtemps considéré ces épreuves d'imprimerie. La perfection de l'exécution matérielle était essentielle à son dessein, puisque l'œuvre qu'il rêvait était une œuvre dont l'apparence visible était une partie capitale, dont il fallait que tous les détails fussent ordonnés et réalisés minutieusement. Je me rappelle avoir discuté avec lui la place de certains mots, l'importance de certains blancs…  
     
Et puis, nous sommes sortis dans la campagne. Nous avons marché sous le soleil ardent. L'été était très avancé et déjà les blés étaient tout dorés devant nous dans la plaine. II s'arrêta tout à coup, pensif. Cet homme rêvait aux merveilles prochaines de l'automne, l'automne qui le ramenait à Paris, où il retrouvait les concerts… J'ai oublié de vous dire qu'il allait tous les dimanches aux concerts Lamoureux, où on le voyait s'absorber, non pas à écouter la musique pour elle-même, tant qu'à essayer de lui dérober ses secrets. On le voyait, le crayon aux doigts, qui notait ce qu'il trouvait de profitable à la poésie dans la musique, essayant d'en extraire quelques types de rapports qui pussent être transportés dans le domaine du langage. Il rêvait tout l'été à ce qu'il avait ainsi noté pendant l'hiver, et il attendait toujours avec impatience l'époque où il pourrait revenir à Paris et reprendre sa place au concert, c'est-à-dire recourir à sa source. Considérant donc les plaines d'or qui s'étalaient devant nous, cet homme, hanté par la musique, me dit un mot suprême. Désignant de la main la splendeur qui s'étalait devant nous, il me dit : "C'est le premier coup de cymbale de l'automne sur la terre". Le soir, il m'accompagnait à la gare. Nous avons longtemps causé sous un ciel admirable… Je ne l'ai plus revu.  

     Arriva le 8 septembre. Mallarmé souffrait d'une laryngite bénigne. Il était à sa table de travail lorsqu'il fut pris d'une atroce suffocation. La respiration lui manquait. Puis le phénomène cessa subitement. Alors, à peine remis de son émotion, Mallarmé rédigea une recommandation relative à ses papiers, qu'après une nuit paisible il recopia jusqu'à la quatrième ligne. Là, il s'arrêta, il s'approcha de la fenêtre comme s'il eût voulu jeter à la Seine et à la forêt un dernier regard. A ce moment, on lui annonça le médecin et, comme il s'apprêtait à expliquer à celui-ci ce qu'il avait éprouvé, l'épouvantable strangulation se produisit de nouveau… Le visage bleu, il était mort.

     L'enterrement eut lieu le dimanche d'après. José-Maria de Hérédia, Henri de Régnier, Paul Valéry, Marguerite Moréno se trouvèrent dans le même compartiment du train qui les amenait à Fontainebleau. Il y eut aussi Rodin, Renoir, Vuillard, Edouard Dujardin, Méry Laurent, Théodore Duret, Thadée Natanson, Catulle Mendès, Léon Dierx, Henri Roujon, Octave Uzanne, le docteur Bonniot, Marthe Mellot, Elémir Bourges, les Margueritte, Alfred Jarry que Thadée Natanson nous dépeint comme tout particulièrement dévasté par le chagrin et en tenue de cycliste, avec des souliers jaune paille empruntés à Rachilde.

     Henri Mondor a laissé un récit des obsèques :

Après une cérémonie très simple, à l’église de Samoreau, le convoi se dirigea vers le cimetière. Une trentaine de personnes (Rodin, Renoir, Vuillard, Bonnard, Heredia, Dierx, Valéry, Bourges, Roujon…), dont pas une ne retient ses pleurs. Le soleil fait resplendir la rivière, les toits, le petit bateau qu’il aimait. L’air est doux… Quelques paysans endimanchés, des bateliers, des cantoniers se sont joints aux poètes. Quand on arrive sur la pente silencieuse et le touchant enclos où sont les morts de Samoreau et de Valvins, nul n’aperçoit plus très bien, tant l’émotion éclate, la fin de la cérémonie. Dans une discrétion qui rend semblable à sa vie le départ du poète, c’est une immense douleur que cet infime cortège fait voir. Le cercueil est caché par les fleurs éclatantes. Roujon dit, au nom de ses amis, avec peine, quelques paroles d’adieu et, secoué de sanglots, ne peut finir. Mendès pousse légèrement Valéry pour que soit prononcé l’hommage de la jeunesse, mais tous les hommes, vieux compagnons ou jeunes disciples, pleurent comme Marie, comme Geneviève, et Valéry ne peut parler. On retourne à pas lents vers la petite maison. Sur le chemin, un enfant du village, qui a cueilli des nénuphars blancs, voudrait les donner… Rodin dit à ses voisins : “Combien de temps faudra-t-il à la nature pour refaire un cerveau pareil ?"

     Autre récit dans le journal de Julie Monet (Grandir avec les impressionnistes); elle avait alors vingt ans :

     — 10 septembre 1898 : Quelle terrible chose ! une dépêche nous apprend la mort de M. Mallarmé, est-ce possible, qu'a-t-il pu avoir, c'est affreux ! Pauvre Mme Mallarmé ! Pauvre Geneviève ! Ah ! que la mort de ce grand ami de papa et de maman, qu'ils avaient nommé mon tuteur, me rend malheureuse ! Il était charmant pour nous , il nous appelait "les enfants "d'une façon si paternelle. Il me rappelait ces soirées du jeudi, si délicieuses, à la maison. Que c'est atroce de penser que cet homme que nous avons encore vu si bien portant en juillet est maintenant disparu. C'est terrible la mort. M. Renoir est bien émotionné en apprenant cette horrible nouvelle. Il part avec nous ce soir pour Valvins. Nous allons coucher à Troyes.
     — dimanche 11 septembre : Nous arrivons à Valvins vers deux heures. Que c'est pénible de descendre de ce chemin au bord de la Seine vers ce petit coin : on ne peut pas ne pas penser que celui qu'on pleure n'y est plus. Le bateau paraît solitaire, son bateau qu'il aimait tant et qui me rappelle une première promenade faite dedans en 1887 avec maman et papa. Celui-ci demande à M. Mallarmé s'il n'avait jamais rien écrit sur son bateau. "Non, répondit-il en jetant un regard sur sa voile, je laisse cette grande page blanche". Je me sens le coeur bien gros en entrant dans ce petit jardin, en montant l'escalier et en voyant ces deux malheureuses femmes. Qu'elles sont à plaindre ; comment les soulager ; on ne peut que pleurer avec elles. Ah ! cette pauvre Geneviève quelle vie elle a ! C'est horrible de voir ce charmant intérieur sans M. Mallarmé et, au lieu de l'entendre causer dans ce jardin sous le marronnier que Geneviève planta étant petit, d'y voir son cercueil ; c'est atroce ! Ah ! penser que nous n'entendrons plus jamais cette voix douce ! Il avait une façon si affectueuse de dire "maman" lorsqu'il me parlait d'elle. C'est lui que papa avait nommé mon tuteur, c'est lui et M. Renoir, les deux grands amis de papa et de maman. Ils étaient charmants à voir ensemble. Certes, je ne me doutais pas cet hiver que nous jouissions de leurs conversations réunies pour la dernière fois. Hommes de lettres et paysans, avec lesquels Mallarmé était si gentil, se trouvent réunis en grand nombre dans le jardin pour suivre cet enterrement si particulièrement navrant et on sent la douleur peinte sur tous les visages. La cérémonie à l'église de Samoreau est très simple et très bien. Le cimetière longe la Seine et regarde cette forêt que M. Mallarmé aimait tant, où il est déposé près de son fils qu'il a perdu tout jeune. Roujon prononce en tremblant quelques paroles au nom des vieux (Catulle Mendès, Dierx, Mars, etc.), pleines de simplicité sur le caractère de son ami, en faisant ressentir toute la douceur. Il arrache des larmes à tous en disant comment, lorsque dans les moments difficiles de la vie on avait recours à lui, vous promettant son aide,"il vous tendait sa main amie en abaissant ses paupières sur ses grands yeux d'enfants". Quel portrait juste et discret, comme M. Mallarmé aurait voulu qu'il soit. Paul Valéry prend ensuite la parole au nom des jeunes ; mais il est tellement émotionné qu'il ne peut continuer. Et l'on sort du petit cimetière en sanglotant avec Geneviève. Tout est lui ici. Valvins a perdu son âme.

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     Lorsqu'il fut élu prince des poètes en remplacement de Mallarmé, Léon Dierx publia ce poème dans la Revue des Beaux-Arts.

Un peu de son génie, un peu de sa bonté,
Dans un peu de nos pleurs sur Valvins est resté,
Pour en faire à jamais un nom de Poésie.
Oui, désormais, autour de la maison choisie,
Dans l'air léger, parmi ses frissons, les senteurs
Des prés, les bruits épars, les peupliers chanteurs,
Flottera quelque chose encore dont les poètes
Sentiront la tendresse et la fierté secrètes,
Comme un parfum plus rare et plus subtil, venir
Ranimer leur ferveur pour l'art et l'ennoblir,
Nature, ô vie ! ô mort ! ô mystère ! ô mélange
D'horreurs et de beautés, de désirs où tout change,
Revient et disparaît en d'incessants départs !
Nul n'a fermé sur vous de plus cléments regards
Il dort — Épands sur lui ta clémence, ô Nature !
Donne à ce doux héros la douce investiture,
Ô mort ! — Que la forêt, que ces royaux abris
Dont il sut écouter les échos assombris,
Et célébrer pour nous les splendeurs méconnues;
Que ce fleuve, où, pensif, dans un reflet de nues,
Ou d'azur il cherchait l'image aussi des mots ;
Que ces bords, ces versants, ces vallons, ces hameaux,
Ce familier décor cher à sa songerie,
Que tout cela murmure, et miroite, et sourie,
Chaque été, tendrement, noblement, au soleil,
Autour de son tombeau, pour charmer son sommeil.

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VOILÀ TOUTE MA VIE…

Lettre de Mallarmé à Verlaine

Paris, lundi 16 novembre 1885

Oui, né à Paris, le 18 mars 1842, dans la rue appelée aujourd'hui passage Laferrière. Mes familles paternelle et maternelle présentaient, depuis la Révolution, une suite ininterrompue de fonctionnaires dans l'Administration de l'Enregistrement ; et bien qu'ils y eussent occupé presque toupurs de hauts emplois, j'ai esquivé cette carrière à laquelle on me destina dès les langes. J'ai perdu tout enfant, à sept ans, ma mère, adoré d'une grand'mère qui m'éleva d'abord ; puis j'ai traversé bien des pensions et lycées, d'âme lamartinienne.

Il n'y avait pas, vous le savez, pour un poète à vivre de son art même en l'abaissant de plusieurs crans, quand je suis entré dans la vie; et je ne l'ai jamais regretté. Ayant appris l’anglais simplement pour mieux lire Poe, je suis parti à vingt ans en Angleterre afin de fuir, principalement; mais aussi pour parler la langue, et l'enseigner dans un coin, tranquille et sans autre gagne-pain obligé : je m'étais marié et cela pressait.

Aujourd'hui, voilà plus de vingt ans et malgré la perte de tant d'heures, je crois, avec tristesse, que j'ai bien fait. C'est que, à part les morceaux de prose et les vers de ma jeunesse et la suite, qui y faisait écho, publiée un peu partout, chaque fois que paraissaient les premiers numéros d'une Revue Littéraire, j'ai toujours rêvé et tenté autre chose, avec une patience d'alchimiste, prêt à sanctifier toute vanité et toute satisfaction, comme on brûlait jadis son mobilier et les poutres de son toit, pour alimenter le fourneau du Grand Œuvre.

J'ai dû faire, dans des moments de gêne ou pour acheter de ruineux canots, des besognes propres et voilà tout (Dieux Antiques, Mots Anglais) dont il sied de ne pas parler : mais à part cela, les concessions aux nécessités comme aux plaisirs n'ont pas été fréquentes. Si à un moment, pourtant, désespérant du despotique bouquin lâché de Moi-même, j'ai après quelques articles colportés d'ici et là, tenté de rédiger tout seul, toilettes, bijoux, mobilier, et jusqu'aux théâtres et aux menus de dîner, un journal, “La Dernière Mode", dont les huit ou dix numéros parus servent encore quand je les dévêts de leur poussière à me fait longtemps rêver.

La solitude accompagne nécessairement cette espèce d'attitude; et, à part mon chemin de la maison (c'est 89, maintenant, rue de Rome) aux divers endroits où j'ai dû la dîme de mes minutes, lycées Condorcet, Janson de Sailly enfin Collège Rollin, je vague peu, préférant à tout, dans un appartement défendu par la famille, le séjour parmi quelques meubles anciens et chers, et la feuille de papier souvent blanche. Mes grands amitiés ont été celles de Villiers, de Mendès et j'ai, dix ans, vu tous les jours mon cher Manet, dont l'absence aujourd'hui me paraît invraisemblable !

Voilà toute ma vie dénuée d'anecdotes, à l'envers de ce qu'ont depuis si longtemps ressassé les grands journaux, où j'ai toujours passé pour très étrange : je scrute et ne vois rien d'autre, les ennnuis quotidiens, les joies, les deuils d'intérieur exceptés. Quelques apparitions partout où l'on monte un ballet, ou l'on joue de l'orgue, mes deux passions d'art presque contradictoires, mais dont le sens éclatera et c'est tout. J'oubliais mes fugues, aussitôt que pris de trop de fatigue d'esprit, sur le bord de la Seine et de la forêt de Fontainebleau, en un lieu le même depuis des années : là je m'apparais tout différent, épris de la seule navigation fluviale. J'honore la rvière qui laisse s'engouffrer dans son eau des journées entières sans qu'on ait l'impression de les avoir perdues, ni une ombre de remords. Simple promeneur en yoles d'acajou, mais voilier avec furie, très fier de sa flottille.

Au revoir, cher ami. Vous lirez tout ceci, noté au crayon pour laisser l'air d'une de ces bonnes conversations d'amis à l'écart et sans éclat de voix, vous le parcourrez du bout des regards et y trouverez, disséminés, les quelques détails biographiques à choisir qu'on a besoin d’avoir quelque part vus véridiques.

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