L'actuelle mairie de Saint-Brice, entourée d'un beau parc, n'est autre que la maison qui appartint à Sébastien Dupont, frère de Pierre Dupont. Cette grande maison bourgeoise, avec un portique soutenu par des colonnes, a remplacé la chaumière rustique qui inspira les premiers vers du chansonnier. Mais, récemment, le portique a été fermé par des vitrages et les murs de briques ont été recouverts de crépi…

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BAUDELAIRE appréciait la poésie de celui qui, selon lui, appartient à l'aristocratie naturelle des esprits…
Je viens de relire attentivement les Chants et Chansons de Pierre Dupont, et je reste convaincu que le succès de ce nouveau poète est un événement grave, non pas tant à cause de sa valeur propre, qui cependant est très grande, qu’à cause des sentiments publics dont cette poésie est le symptôme, et dont Pierre Dupont s’est fait l’écho. Pierre Dupont naît le 23 avril 1821, à Lyon, la grande ville du travail et des merveilles industrielles. Une famille d’artisans, le travail, l’ordre, le spectacle de la richesse journalière créée, tout cela portera ses fruits. Il perd sa mère à l’âge de quatre ans : un vieux parrain, un prêtre, l’accueille chez lui, et commence une éducation qui devait se continuer au petit séminaire de Largentière. Au sortir de la maison religieuse, Dupont devient apprenti canut; mais bientôt on le jette dans une maison de banque, un grand étouffoir. Il y avait à Provins un grand-père chez qui Pierre Dupont allait quelquefois; là il fit connaissance de M. Pierre Lebrun, de l’Académie, et, peu de temps après, ayant tiré au sort, il fut obligé de rejoindre un régiment de chasseurs. Par grand bonheur, le livre les Deux Anges était fait. M. Pierre Lebrun imagina de faire souscrire beaucoup de personnes à l’impression du livre; les bénéfices furent consacrés à payer un remplaçant. Ainsi Pierre Dupont commença sa vie, pour ainsi dire publique, par se racheter de l’esclavage par la poésie.
Le recueil Les Paysans, Chants rustiques parut. Tout le monde sut gré au poète d’avoir enfin introduit un peu de vérité et de nature dans ces chants destinés à charmer les soirées. Ce n’était plus cette nourriture indigeste de crèmes et de sucreries dont les familles illettrées bourrent imprudemment la mémoire de leurs demoiselles. C’était un mélange véridique d’une mélancolie naïve avec une joie turbulente et innocente, et par-ci par-là les accents robustes de la virilité laborieuse. L’album des Paysans était écrit dans un style net et décidé, frais, pittoresque, cru, et la phrase était enlevée, comme un cavalier par son cheval, par des airs d’un goût naïf, faciles à retenir et composés par le poète lui-même. On se souvient de ce succès. Il fut très grand, il fut universel. Les hommes de lettres (je parle des vrais) y trouvèrent leur pâture. Le monde ne fut pas insensible à cette grâce rustique. Mais le grand secours que la Muse en tira fut de ramener l’esprit du public vers la vraie poésie, qui est, à ce qu’il paraît, plus incommode et plus difficile à aimer que la routine et les vieilles modes. La bucolique était retrouvée; comme la fausse bucolique de Florian, elle avait ses grâces, mais elle possédait surtout un accent pénétrant, profond, tiré du sujet lui-même et tournant vite à la mélancolie. La grâce y était naturelle, et non plaquée par le procédé artificiel dont usaient au XVIIIe siècle les peintres et les littérateurs. Quelques crudités même servaient à rendre plus visibles les délicatesses des rudes personnages dont ces poésies racontaient la joie ou la douleur. Qu’un paysan avoue sans honte que la mort de sa femme l’affligerait moins que la mort de ses bœufs, je n’en suis pas plus choqué que de voir les saltimbanques dépenser plus de soins paternels, câlins, charitables, pour leurs chevaux que pour leurs enfants. Sous l’horrible idiotisme du métier il y a la poésie du métier; Pierre Dupont a su la trouver, et souvent il l’a exprimée d’une manière éclatante.
Quand j’entendis Le Chant des Ouvriers (1846), cet admirable cri de douleur et de mélancolie, je fus ébloui et attendri. Il y avait tant d’années que nous attendions un peu de poésie forte et vraie! La Révolution de Février activa cette floraison impatiente, et augmenta les vibrations de la corde populaire; tous les malheurs et toutes les espérances de la Révolution firent écho dans la poésie de Pierre Dupont.
L’œuvre du poète se divise naturellement en trois parties, les pastorales, les chants politiques et socialistes, et quelques chants symboliques qui sont comme la philosophie de l’œuvre. Cette partie est peut-être la plus personnelle; c’est le développement d’une philosophie un peu ténébreuse, une espèce de mysticité amoureuse. L’optimisme de Dupont, sa confiance illimitée dans la bonté native de l’homme, son amour fanatique de la nature font la plus grande partie de son talent.
Je sais que les ouvrages de Pierre Dupont ne sont pas d’un goût fini et parfait; mais il a l’instinct, sinon le sentiment raisonné de la beauté parfaite. Personne n’a dit, en termes plus doux et plus pénétrants, les petites joies et les grandes douleurs des petites gens. Le recueil de ses chansons représente tout un petit monde où l’homme fait entendre plus de soupirs que de cris de gaieté, et où la nature, dont notre poète sent admirablement l’immortelle fraîcheur, semble avoir mission de consoler, d’apaiser, de dorloter le pauvre et l’abandonné.
Tout ce qui appartient à la classe des sentiments doux et tendres est exprimé par lui avec un accent rajeuni, renouvelé par la sincérité du sentiment. Mais au sentiment de la tendresse, de la charité universelle, il ajoute un genre d’esprit contemplatif qui jusque là était resté étranger à la chanson française. La contemplation de l’immortelle beauté des choses se mêle sans cesse, dans ses petits poèmes, au chagrin causé par la sottise et la pauvreté de l’homme. Il possède, sans s’en douter, un certain turn of pensiveness qui le rapproche des meilleurs poètes didactiques anglais. Pour achever en quelques mots, Pierre Dupont appartient à cette aristocratie naturelle des esprits qui doivent infiniment plus à la nature qu’à l’art et qui, comme deux autres grands poètes, Auguste Barbier et Mme Desbordes-Valmore, ne trouvent que par la spontanéité de leur âme l’expression, le chant, le cri, destinés à se graver éternellement dans toutes les mémoires.
CHANTS ET CHANSONS DE PIERRE DUPONT
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L'AUBERGE DES NAUFRAGES Encore cette histoire : |
LES FRAISES DES BOIS Quand de juin s'éveille le mois, |
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LE TISSERAND Des deux pieds battant mon métier, |
LE LAVOIR Tous les jours, moins le dimanche, |
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LA MUSETTE NEUVE Qu'on m'apporte du houx, |
LE BRACONNIER Tôt, itôt, partons, bon braconnier ! |
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LES BŒUFS J’ai deux grands bœufs dans mon étable, |
LES SAPINS J’allais cueillir des fleurs dans la vallée, |
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LES LOUIS D'OR Un soir le long de la rivière, |
LE CHANT DES OUVRIERS Nous dont la lampe le matin, |
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PROMENADE SUR L'EAU Avant que tes beaux yeux soient clos |
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"Pierre Dupont n'avait pas la moindre notion de musique… Il ignore les plus simples règles de l'art musical… Chez lui l'inspiration musicale n'est que la conséquence de l'inspiration poétique… Il se sert de la musique comme d'une langue plus éloquente, plus voluptueuse et plus sonore pour traduire sa pensée : il est musicien parce qu'il est poète…" (E. Reyer, Pierre Dupont musicien, 1854)
Registre signalétique des justiciables de la Commission mixte du département de la Seine :
"Pierre Dupont Démagogue exalté, dangereux. À fait partie de toutes les réunions, de tous les clubs, de tous les comités de propagande. Délégué au Conclave rouge. Figurait dans tous les banquets démocratiques. En relation avec tous les meneurs dont il partageait les espérances."





