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PROVINS

et ses écrivains

(Seine-et-Marne)

Fiches de géographie littéraire

 

Victor HUGO

Hugo a visité Provins le 27 juillet 1835 en compagnie de Juliette Drouet. Le lendemain, il écrit à Madame V. Hugo :

“Quant à Provins, c’est différent, non l’auberge, mais la ville. Il y a quatre églises, une porte de ville fort belle, un donjon avec quatre tourelles en contre-forts, et une enceinte de murailles et de tours ruinées, le tout répandu de la façon la plus charmante sur deux collines baignées jusqu’à mi-côte dans les arbres. Et puis force vieilles maisons encore pittoresques. J’ai dessiné le donjon que je te montrerai. Je l’ai visité. Il me servira beaucoup.”

En exil, il écrira ce poème :

Provins donjon

Au midi de Provins-en-Brie
Est un mont où j'allais souvent;
Là l'homme renaît à la vie,
C'est un panorama vivant.

Sa vue est vaste et merveilleuse
Aussi nos aïeux l'ont compris,
Car ils ont eu l'idée heureuse
De le surnommer le "Rubis".

Quand par hasard ma verve enfante,
Vous vous dîtes : il est joyeux,
Il fume, il rit, il boit, il chante,
Mais les larmes sont dans mes yeux.

Je pleure en songeant à la France,
A ma famille, à mes amis;
Mais je conserve l'espérance
De revoir un jour le "Rubis".

Provins rempartsPaul FORT

Le tour des remparts

Porte de Jouy, Tour aux Engins, ô mes doux remparts de Provins, métamorphose au mois des coeurs de brume en ciel, de pierre en fleurs,
Brêche aux Anglais, Tour-aux-Pourceaux, Porte Saint-Jean, Tour-du-Bourreau, métamorphose au mois des "bises" de la bise en brises exquises,
Pinacle et Tour-du-Luxembourg, Tour-de-César, la Grande Tour, métamorphose au mois de mai des gouttes de pluie en muguets,
Tours, tourelles et tourillons (métamorphose en tourterelles, bouquets de fiancés, ma belle !),  Panorama sur le Donjon,
Tour du Trou-au-Chat, Porte-aux-Pains, ô mes doux remparts de Provins, à la Poterne Faneron nous aurons fait tout le rond, métamorphose au mois d'amour, d'aime un peu en aime toujours.

La Voulzie nocturne et le trouvère de fantaisie

Que ne suis-je, Voulzie, un géant altéré !… D'un souffle vous boirais… Altéré tout de même, bien qu'un souffle moi même, un rien de faible en thème, je lamperais quelque soupçon de vin doré
avec plaisir, vieux rimailleur, sous la tonnelle, puis — savourant ma pipe en l'honneur d'Hégésippe — savourant une prise en l'honneur de sa Lise — savourant les ételles en l'honneur de ma belle,
je vivrais tel un dieu ! Non ! me voici-t-à bas. Nul bouchon aux entours, en poche nul tabac. O ne pouvoir toujours être à sa fantaisie fine bouche et grand' goule, ô finette Voulzie !
Tiens? j'ouïs la grenouille au cristallin potin. Saisie et cuite un peu, j'en ferais mon festin. Las ! las ! je n'ai de feu non plus que Pierrotin. Si ! mais ! j'ai Vénus, l'étoile du matin.
Voulzie, ô ma Voulzie, est mort votre Moreau, vos roseaux ne lui chantent plus : amoroso ! mais ils voient le premier, je vous le dis sans voiles, à cuire une grenouille au feu bleu d'une étoile.

Une ville bien gardée

Provins, tu ne saurais au démon faire place que ces bons quatre mousquetaires du Bon-Dieu, Saint-Ayoul, Sainte-Croix, Saint-Thibaud, Saint-Quiriace n'aillent le transperçant du clocher, voir un peu !
S'il regimbait, quêtant une âme provinoise, ou bien voulant à ma doulce amour chercher noise, le passerait la Tour-du-Bourreau à sa toise : le vilain, tel Villon, saurait "que son cul poise".
Hélas! mais c'est mon coeur qu'il voudrait habiter. Je brûle ! Au feu ! Le diable !… Eh ! qui va le charger ? "Ne l'ayant plus, ce coeur, en ma propriété, la Belle qui m'aimez, veuillez vous en charger."
Elle ne le fit pas. Dieu ! que l'amour est vain ! que le diable est méchant ! et pour un seul trouvère ! Il me fallut sans coeur — hélas! — quitter Provins, une rose à la bouche et le feu au derrière.

"Jolis mois d'avril et de mai à Provins", Le Pèlerin de la France, t. XII, p. 295 sq.

Marcel PROUST

Proust situe à Provins quelques pages de Jean Santeuil, section 5, “Villes de garnison”, fragments “Un caporal-fourier”, “Musiciens”, “Soirées de province”, “Jeunes soldats de bonne famille”.

 

LES COMTES DE CHAMPAGNE

On voit, au lycée de Provins, des restes du palais des comtes de Blois et de Champagne (XIIe s.) : une salle souterraine du XIe, une partie de la chapelle du XIIe, un pan de mur à fenêtre romanes (c’est à l’une de celles-ci que Thibault IV eut une vision à la suite de laquelle il décida de bâtir en 1248 le couvent des Cordelières sur le mont Sainte-Catherine) et un bâtiment du XIIIe avec une belle cheminée cylindrique en pierre; le réfectoire du lycée est l’ancienne salle des gardes.

Henri le Libéral et Marie de Champagne…

Au XIe siècle, les comtes de Champagne délaissèrent Troyes au profit de Provins. Ils furent de bons et sages administrateurs.

En 1175, Henri Ier, dit le Libéral (comte de Champagne et de Brie de 1152 à 1181), promulgua une charte de franchise qui garantissait la liberté des citoyens (elle est toujours conservée à la bibliothèque municipale de Provins); puis, en 1230, le comte Thibault conféra à la ville son véritable titre de commune. Tout cela attirait les artisans et aussi les banquiers, les marchands qui venaient trois fois l’an (en mai, juin et septembre) à la célèbre foire de Provins. C’est Henri le Libéral qui, au bout de l’éperon du “Châtel”, construisit un “palais”, vaste résidence attestée dès 1161. Jouxtant le palais, la collégiale Saint-Quiriace fut entièrement rebâtie à partir de 1159 (une tribune aurait communiqué directement avec le palais comtal). En 1176 eut lieu la dédicace de la chapelle du palais, superposant deux sanctuaires. Enfin Henri le Libéral construisit  un “donjon” à la place de celui qui existait en 1137.

Son épouse, la comtesse Marie de Champagne (fille de Louis VII et d’Eléonore d’Aquitaine) présidait à Provins des “cours d’amour” où se discutaient des questions de casuistique amoureuse (André le Chapelain rédigea un Tractatus, Ars recte amandi).

Chrétien de Troyes…

C'est au "commandement" de Marie de Champagne, fille d'Aliénor d'Aquitaine, que Chrétien de Troyes composa son roman Le Chevalier à la Charrette. Il commence donc son récit par ces mots :

"Puisque ma dame de Champagne veut que j'entreprenne un roman, je l'entreprendrai volontiers comme le peut faire un homme qui est sien tout entier pour tout ce que je puis faire au monde. Je le dis sans y mettre nul grain d'encens, mais j'en connais bien d'autres qui voudraient en célébrer grande louange et diraient assurément que cette dame surpasse toutes les autres comme le zéphyr qui vente en avril ou mai l'emporte sur tous les autres vents. Non, par ma foi, je ne suis pas celui qui veut faire ainsi louange de sa dame! Dirai-je donc alors : "Autant vaut un diamant de cabochons et de sardoines, autant la reine vaut de comtesses?" Non vraiment je n'en dirai rien et en maugré de moi, car cela est bien vrai pourtant. Mais je dirai qu'en cet ouvrage oeuvrent bien mieux ses commandements que mon talent et que ma peine. Chrétien commence donc à rimer son livre du Chevalier à la charrette. La comtesse lui en donne la matière et le sens et il s'entremet de penser, n'y dépensant guère que son travail et son attention."

Gace Brulé…

La comtesse Marie fut également la protectrice de Gace Brulé (1162-1220), un hobereau qui prit du service à la Cour de Bretagne, où il eut la nostalgie de son terroir champenois.

Les oiselez de mon païs
Ai oïs en Bretaigne.
A lor chant m’est il bien avis
Q’en la douce Champaigne
Les oï jadis,
Se n’i ai mespris.
Ils m’ont en si dolz panser mis
K’a chançon faire me sui pris
Si que je parataigne
Ceu q’Amors m’a toz jors promis.
Guillot, le conte me di,
Et si le me salue,
Qu’il aint et serve en merci
U sa paine iert perdue;
qu’Amours n’a maiz nul ami,
Se ses cuers se remue,
Fors moi qu’a son oez choisi
Quant ma dame oi veüe.
Ha! si bien fis
Quant mon cuer i mis!
Ja voir n’en partirai mie
Trop m’a soupris.
Guillot, biaus amis, di li,
S'iert ma joie creüe,
Qu'il m'est, puis que je nel vi,
Tel honors avenue
Qu'en un lit u m'endormi
Est ma dame venue.
Bien met pitié en oubli
Qui tel dormir remue!
Ha! en son vis
Choisi un dous ris.
Ja voir n'en partirai mie :
Trop m'a soupris.
Ha! ennemis
A en son païs
Gasses, qui est fins amis,
Et iert tous dis.
Au renouvel de la douçour d’esté,
Que resclarcist la dois par la fontainne,
Et que sunt vert bois et vergier et pré,
Et li rosiers en mai florist et grainne,
Lors chanterai, quar trop n’avra grevé
Ire et esmais que j’ai au cuer prochainne,
Et fins amis a tort ochoisonez
Est mout souvent de legier esfreez.

Guiot de Provins…

Guiot de Provins (fin XIIe-début XIIIe) fut un jongleur professionnel. On lui doit une Bible des Etats du Monde, tableau critique et satirique en vers de la société du temps. Ce jongleur errant devint prêtre. Dans une des cinq chansons conservées, il dit sa nostalgie de son pays natal :

Bien longtemps aurai demeuré
Hors de ma douce contrée
Et maint grand ennui enduré
En terre maleürée.
Le plus beau jour soit d’été
Me semble neige et gelée
Quand au pays que je plus hais,
Il me faut faire demeurée.
N’aurai mais joie en mon été,
S’en France ne m’est donné.

Thibaut IV, dit le Chansonnier (1201-1253)

Henri Ier avait eu un fils, Henri II, qui mourut au siège de Saint-Jean d’Acre (1197). Le comté revint alors à son frère Thibaut (qui épousa la fille du roi de Navarre) et qui mourut avant la naissance de son fils. Celui-ci, Thibaut IV, dit "le Posthume", naquit le 30 mai 1201.

Très jeune encore, il participa à la bataille de Bouvines, puis aux campagnes de Louis VIII contre les Anglais en 1224 et en 1226. Au siège d'Avignon, il déguerpit de l’armée royale; et comme le roi mourut peu après, on l’accusa de l’avoir empoisonné, parce qu’il aurait été amoureux de la reine, Blanche de Castille (qui avait alors 48 ans) (ob amore reginae quem amabat, dit une chronique). En réalité, à la mort du roi, Thibaut fit partie des vassaux qui se liguèrent contre l'autorité de Blanche de Castille, devenue régente, rébellion qui alterna avec des périodes de réconciliation et se termina, en 1236, par la soumission du comte.

En 1234, Thibault avait été appelé à succéder à son oncle maternel, Sanche le Fort, comme roi de Navarre. Il partit pour la croisade en 1239 et revint dès l'année suivante. Il rapporta de Terre sainte une petite rose rouge. Cette rose fit à Provins l’objet de soins extrêmes et sa culture prit de l’ampleur. En 1275, Edmond de Lancastre, second fils du roi Henri III, épousa Blanche d’Artois, héritière du comté de Blois et de Champagne. Dès lors la rose rouge de Provins figura sur les armes de la maison de Lancastre. Au XVème s., ce sera la “guerre des Deux-Roses”, la “rosa gallica” s’opposant à la rose blanche d’York.

En 1242, il prit part, aux côtés de Louis IX, à l'expédition contre les Anglais et aux batailles de Taillebourg et de Saintes. Il mourut à Pampelune en 1253.

Malgré son existence mouvementée, le comte Thibault a a laissé une oeuvre poétique assez variée comprenant des chansons d’amours avec accompagnement musical, des “jeux-partis” (débats sur des sujets très variés), des “pastourelles” (le chevalier-poète fait la cour à une bergère), des chansons de croisade, des poèmes religieux. Et c'est à juste titre que Dante, dans le De Vulgari Eloquentia, l'a placé au rang des plus grands poètes.

Les Grandes Chroniques de France reprennent l’idée de son amour pour Blanche de Castille pour expliquer la naissance de sa vocation littéraire :

“Le Comte regarda la reine, qui tant était sage et belle; de la grande beauté d’elle il fut tout ébahi et lui répondit [elle vient de lui reprocher sa connivence avec les barons rebelles] : ‘Par ma foi, ma Dame, mon coeur et mon corps et toute ma terre sont en votre commandement, et n’est rien qui vous plût et plaire pût que je ne fisse volontiers; ni jamais, su Dieu plaît, contre vous ni contre les vôtres ne serai’. De là se partit tout pensif et lui venaient souvent en remembrance le doux regard de la reine et sa belle contenance. Lors entrait en son coeur une pensée douce et amoureuse, mais, quand il se souvenait qu’elle était si haute, de si bonne vie et de si nette qu’il n’en pourrait jamais jouir, se muait sa douce pensée amoureuse en grande tristesse. Et parce que profondes pensées engendrent mélancolie, lui fut-il conseillé par d’aucuns sages hommes qu’ils s’étudiât en beaux sons de vielle et en doux chants délitables. Et fit, comme Gace Brulé, les plus belles chansons et les plus délitables et mélodieuses qui onques fussent ouïes en chansons ni en vielle. Et les fit écrire en sa salle à Provins et en celle de Troyes et sont appelées Les Chansons du Roi de Navarre.”

Seigneurs, sachiez qui or ne s’en ira
En cele terre ou Deus fu mors et vis,
Et qui la croiz d’outremer ne prendra,
A paines mes ira en Paradis.
Qui en soi a pitié ne remenbrance,
Au haut Seigneur doit querre sa venjance
Et delivrer sa terre et son païs.
Seigneurs, sachez-le, celui qui n’est pas maintenant décidé
à partir vers cette terre où le fils de Dieu connut la vie et la mort,
Et qui ne prendra pas la croix pour aller outre mer,
celui-là aura bien du mal à entrer au Paradis.
Et qui se souvient de Dieu et compatit à ses souffrances
se doit de vouloir venger la mort de Notre Seigneur
et de délivrer sa terre et son royaume.
Chançon ferai, car talent m’en est pris,
De la meilleur qui soit en tout le mont.
De la meilleur? Je cuit que j’ai mespris.
S’ele fust teus, se Deus joie me dont,
De moi li fust aucune pitié prise,
Qui sui touz siens et sui a sa devise.
Pitiez de cuer, Deus! que ne s'est assise
En sa biauté! Dame, qui merci proi,
Je sent les maus d'amer por vos,
Sentez les vos por moi  ?
Que mon chant s’élève, tel est mon désir,
pour célébrer la meilleure dame du monde,
La meilleure ? Je crois que je me trompe!
Dieu! S’il en était ainsi,
elle aurait eu envers moi un geste de pitié,
moi qui suis tout à elle, tout à sa volonté.
Cette pitié qui vient du coeur, que ne s'unit-elle
à sa beauté! Dame, vous que j'implore,
Je ressens pour vous les maux d'amour,
et vous, les sentez-vous pour moi ?
Ausi comme unicorne sui
Qui s’esbahist en regardant,
Quant la pucele va mirant.
Tant est lië de son ennui,
Pasmee chiet en son giron;
Lors l’ocit en traïson.
Et moi ont mort d'autel senblant
Amors et ma dame por voir.
Mon cuer ont, n'en puis point ravoir.
Je suis semblable à la licorne
qui contemple, fascinée,
la vierge que suit son regard.
Heureuse de son tourment,
elle tombe pâmée en son giron,
proie offerte au traître qui la tue.
Ainsi de moi, je suis mis à mort.
Amour et ma dame me tuent.
Ils ont pris mon coeur, je ne le peux reprendre.
 

VILLEGAIGNON

Né vers 1510 à Provins, rue du Murot (actuellement rue Saint-Thibault), Nicolas Durand de Villegagnon a son château près de Jouy-le-Châtel, canton de Nangis. Il est élève des collèges de La Marche et de Montaigu à Paris, en compagnie de Calvin, et étudie le droit à Orléans. Entré dans l'ordre de Malte vers 1531 sur la recommandation de son oncle Villiers de L'Isle-Adam, grand maître de l'ordre, il prend part à l'expédition de Charles Quint contre Alger (et il en fait le récit :  Caroli V imperatoris expeditio in Africam ad Argieram). A Rome, il est ami du cardinal Jean du Bellay et il combat pour Guillaume Du Bellay en Piémont. Il noue amitié avec Leone Strozzi, prieur de Capoue et il l'accompagne en 1548 pour aller chercher en Ecosse la petite Marie Stuart, fiancée au fils du roi de France. En 1551, il tente en vain, depuis Malte, de défendre Tripoli contre les Turcs. Rentré en France, il est nommé par Henri II vice-amiral de Bretagne et pannetier du roi.

Il reçoit en 1555 le commandement de la flotte mise par Henri II à la disposition de Gaspard de Coligny, amiral de France, pour installer une colonie protestante au Brésil. Bien accueilli par les "sauvages" Topinambous, il construit dans la baie de Rio-de-Janeiro le Fort-Coligny et s'installe sur la côte qu'il appelle la "France antarctique". Mais, deux  ans plus tard, revenu à la foi catholique, il a, avec ses compagnons calvinistes, de violentes dissensions religieuses, dont il parle dans une lettre qu'il adresse à Calvin en mars 1557.

L'entreprise est un échec et Villegaignon rentre en France en 1560, laissant Fort-Coligny aux mains des Portugais. Il ramenait pour son frère, bailli de Provins, deux jeunes brésiliens de 16 et 18 ans qui furent baptisés à la chapelle de l'Hôtel-Dieu et qui vécurent 7 ou 8 ans au service du bailli.

L'expédition suscita la publication de plusieurs ouvrages. L'aumônier, André Thevet, avec les Singularités de la France antarctique (1557); le pasteur Pierre Richer avec Libri duo Apologetici contre D. Durandum (1561) et La Réfutation des folles resveries, exécrables blasphèmes, erreurs et mensonges de N. Durand, qui se nomme Villegaignon (1562); l'étudiant en théologie Jean de Léry : Histoire d'un voyage fait en la terre de Brésil (1578). Villegagnon quant à lui produisit plusieurs libelles pour se défendre contre les accusations des calvinistes.

Villegagnon sera blessé, dans le camp catholique, au siège de Rouen en 1562. On le trouve gouverneur de Sens en 1567, où il persécute les protestants. Il meurt en janvier 1571, dans sa commanderie de Beauvais-en-Gâtinais près de Nemours.

L’entreprise de Villegagnon eut beaucoup d’échos chez les écrivains :

  • MONTAIGNE prit conscience du problème de la “sauvagerie” à la suite du voyage de Villegagnon : "J'ay eu long temps avec moy un homme qui avoit demeuré dix ou douze ans en cet autre monde qui a esté descouvert en nostre siecle, en l'endroit où Vilegaignon print terre, qu'il surnommé la France Antartique" (Essais, I, 31, "Des Cannibales").

  • JODELLE, dans un poème, parle de son expédition au Brésil.

  • D'AUBIGNÉ, dans son Histoire Universelle, présente Villegagnon comme un émule des Colomb et des Magellan, puis comme un renégat qui martyrisa ceux qu’ils avait d’abord prétendu sauver en mettant l’Atlantique entre eux et les Catholiques.

  • RONSARD, qui croyait au mythe du “bon sauvage”, protesta contre cette entreprise de corruption : (“Discours contre fortune”, dans Second Livre des Poèmes):

Pauvre Villegagnon, tu fais une grand’faute
De vouloir rendre fine une gent si peu caute
Comme ton Amérique, où le peuple inconnu
Erre innocentement tout farouche et tout nu,
D’habit tout aussi nu qu’il est nu de malice,
Qui ne connaît les noms de vertu ni de vice,
De sénat ni de roi, qui vit à son plaisir
Porté de l’appétit de son premier désir,
Et qui n’a dedans l’âme ainsi que nous empreinte
La frayeur de la loi qui nous fait vivre en crainte,
Mais suivant sa nature est seul maître de soi,
Soi-mêmes est sa loi, son sénat et son roi;
Qui de coutres tranchants la terre n’importune,
Laquelle comme l’air à chacun est commune,
Et comme l’eau d’un fleuve est commun tout leur bien,
Sans procès engendrer de ce mot Tien et Mien.
Pour ce, laisse-les là, ne rompts plus, je te prie,
Le tranquille repos de leur première vie;
Laisse-les, je te prie, si pitié te remord,
Ne les tourmente plus et t’enfuis de leur bord.
Las! si tu leur apprends à limiter la terre,
Pour agrandir leurs champs ils se feront la guerre,
Les procès auront lieu, l’amitié défaudra,
Et l’âpre ambition tourmenter les viendra
Comme elle fait ici, nous autres, pauvres hommes,
Qui par trop de raison trop misérables sommes;
Ils vivent maintenant en leur âge doré.
Or, pour avoir rendu leur âge d’or ferré
En les faisant trop fins, quand ils auront l’usage
De connaître le mal, ils viendront au rivage
Où ton camp est assis, et en te maudissant
Iront avec le feu ta faute punissant,
Abominant le jour que ta voile première
Blanchit sur le sablon de leur rive étrangère.
Pour ce, laisse-les là, et n’attache à leur col
Le joug de servitude, ainçois le dur licol
Qui les étranglerait sous l’audace cruelle
D’un tyran, ou d’un juge, ou d’une loi nouvelle.
Vivez, heureuse gent, sans peine et sans souci,
Vivez joyeusement : je voudrai vivre ainsi.

En 1971, pour le IVe centenaire de sa mort, Provins a organisé une soirée sur "Villegagnon et les Isles fortunées" et une exposition "Villegagnon, vice-roi au Brésil". Voir Bulletin de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Provins,   n°125, 1971.

 

CAROLINE ANGEBERT

Née en décembre 1793 dans une famille des environs de Provins, Caroline Colas épousa à quinze ans Claude-Jacques Angebert. Comme son mari faisait carrière dans la marine, elle passa plusieurs années à Corfou et à Trieste.

Puis le ménage s’installa à Dunkerque. Elle fut alors en relations épistolaires suivies avec Victor Cousin. Lorsque Lamartine brigua le poste de député de l’arrondissement de Bergues, aux élections de 1831, elle se fit en quelque sorte son agent électoral.

En 1835, M. Angebert prit sa retraite et le couple s’installa à Paris. Caroline Angebert se consacra alors à des activités de bienfaisance et, avec Mme Alphonse de Lamartine, elle s’occupa de la réinsertion sociale des femmes libérées de la prison de Saint-Lazare. Dans son salon, elle reçevait des poètes, dont Théodore de Banville qui lui dédia, en 1843, un poème de son recueil Les Cariatides. Pierre Dupont, alors âgé de 22 ans, lui offrit aussi une poésie.

Mais M. Angebert a maintenant 75 ans, ses moyens financiers sont limités et Caroline, qui a 55 ans, est atteinte d’une demi-surdité. En 1848, ils quittent donc Paris et se retirent à Provins, dans une maison qu’ils achètent au chevet de Saint-Quiriace. Aussitôt un cénacle de lettrés se réunit autour de Caroline Angebert, qui publie des articles et quelques poèmes dans La Feuille de Provins. Elle devait passer ses dernières années retirée du monde, presque sourde, et mourut à 87 ans, le 14 novembre 1880.

En 1858, quand elle apprend la misère où se trouve Lamartine, Caroline Angebert appuie la souscription ouverte au profit du poète par un appel  Aux femmes, au peuple.

Jadis, à Béthanie, on vit une humble femme
Répandre des parfums sur les pieds du Sauveur;
Sur les tiens aujourd’hui je viens avec mon âme
Répandre ma douleur.

A tes destins jamais je ne fus étrangère :
Dans les échos, dans l’air, je recueillais ta voix;
Je te suivais de loin… J’ai gravi ton calvaire,
J’ai pleuré sur ta croix.

Tu chantais l’amour pur… Rappelez-vous, ô Femmes!
Le saint enthousiasme et les jeunes ferveurs.
Vos cheveux ont blanchi… N’avons-nous plus nos âmes ?
N’avons-nous plus nos coeurs?

Répondez! hâtez-vous… Témoigne pour toi-même,
Foule reconnaissante, en témoignant pour lui.
N’attends pas que, brisé dans un effort suprême,
Son dernier jour ait lui !

J’habite la montagne
Qui domine Provins,
Où Thibaut de Champagne
Grava ses doux refrains.

La Tour et le vieux temple
Abritent mon séjour;
Et de là je contemple
Le vallon, mon amour.

De calme et de silence
Ombrage mon sentier,
Vallon de mon enfance
Où fleurit l’églantier !

Terre à mes yeux plus belle
Qu’un éden étranger,
Je te préfère à celle
Où fleurit l’oranger…

À l'éditeur F. Didot

C’est à tort que des censeurs moroses,
Déshéritant notre avenir,
Disent qu’après le temps des roses
L’homme est réduit au souvenir :
Non, l’âme reverdit sans cesse,
Ses fleurs sont de toutes saisons,
Son feu divin, même dans la vieillesse,
Dore toujours de nouveaux horizons.
De ce pouvoir vous offez un exemple,
Vous dont l’esprit, en dépit des autans,
Sait conserver, comme en un temple,
De doux parfums qu’envierait le printemps.
En les respirant, mon automne
Dans l’avenir se promet de beaux jours,
Et regrette moins la couronne
Et l’âge brillant des amours.

À Provins, l'entrée de la maison qui a appartenu à Caroline Angebert se trouve tout au fond de l'impasse qui longe le flanc sud de l'église Saint-Quiriace. Le jardin, en avant de la maison, se termine par une terrasse et un pavillon qui dominent le vallon.

Curieusement, la situation et la disposition de cette demeure correspondent tout à fait à la "maison de monsieur Auffray" que Balzac décrit dans son roman Pierrette, avec, le long de la terrasse, "une allée qui aboutit à la porte-fenêtre du cabinet de monsieur Auffray". Ce serait donc au premier étage de ce pavillon que Balzac aurait logé Pierrette et madame Lorrain : "de sa fenêtre, Pierrette pouvait voir la magnifique vallée de Provins qu'elle connaissait à peine". Balzac aurait-il  connu la demeure de Caroline Angebert ?

En juin 1988, Provins a organisé une exposition "Provins romantique ou le salon de Caroline" dont il reste un catalogue de 58 pages (notices sur Hugo, Balzac, Caroline Angebert, Pierre Dupont, Hégésippe Moreau, etc.

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BALZAC ET SON ROMAN PIERRETTE

Balzac fit paraître Pierrette Lorrain en feuilleton dans le Siècle en janvier 1840. Il dédia ce roman à Madame Hanska. A l’origine, Balzac avait voulu écrire “une délicieuse petite histoire qui pourra être lue par Anna”, la fille de Mme Hanska. Mais, “à l’exécution, tout a changé”, et la délicieuse petite histoire est devenue un roman noir, une “sombre étude de moeurs provinciales et une physiologie du célibat”.

Provins PierrettePierrette est la petite-fille d'une habitante de Pen-Hoët, Mme Lorrain. Ses parents sont morts et elle est élevée par sa grand-mère. Elle a pour compagnon de jeux un enfant du pays, Jacques Brigaut. Son parrain est Denis Rogron qui, après avoir tenu un commerce à Paris, s'est retiré à Provins avec sa soeur Sylvie.
Le frère et la soeur sont assez mal accueillis par la société de la petite ville. Ils s'ennuient, et acceptent de prendre avec eux Pierrette. Elle est d'abord bien accueillie; mais, comme sa gentillesse lui vaut des invitations dans la ville, Sylvie, jalouse, finit par la prendre en haine, la traite comme une servante et la brutalise.
Dans l'intervalle, Jacques Brigaut, devenu ouvrier menuisier, entre au service de M. Frappier, menuisier à Provins, pour se rapprocher de sa jeune amie d'enfance, dont il est amoureux. Il alerte Mme Lorrain, la grand-mère, qui arrive en toute hâte pour arracher sa petite-fille à la harpie qui la martyrise. On transporte la victime chez Frappier, puis, de là, chez son subrogé tuteur, le notaire Auffray. Mais une mastoïdite, imputable aux mauvais traitements subis, emporte Pierrette, malgré les soins des meilleurs médecins.
Une plainte pour sévices, déposée par Mme Lorrain, n'aboutit pas, grâce à la roublardise de l'avocat Vinet. Vinet lui-même, devenu député et procureur général grâce à ses intrigues, fait nommer Rogron receveur général. Le silence se fait peu à peu sur cette affaire. De temps en temps, quelqu'un  rappelle que "les Rogron ont eu une triste affaire à propos d'une pupille". Mais les partisans de Vinet finissent par poser les Rogron en victimes, pour conclure que "le diable nous punit toujours d'un bienfait".

Comment Balzac connaissait-il Provins ?

  • Balzac est peut-être venu à Provins en 1826 en se rendant au château de Montglas (à La Ferté-Gaucher, à 25 km au nord de Provins) chez M. Dassonvillez de Rougement (un homme d’affaire qui lui prêta 6000 francs).

  • La fille aînée de Mme de Berny avait épousé en 1819 Victor Michelin, fils d’un propriétaire de Provins

  • Balzac s’est arrêté à Provins en 1833, à l’aller et au retour,  en se rendant à Neuchâtel, via Troyes et Besançon (le relais de la diligence se trouvait dans la grande rue de la ville basse)

  • Balzac a pu passer à Provins en septembre 1839 en revenant de Belley et Bourg où il était allé, en compagnie de Gavarni, pour tenter en vain de sauver le notaire Peytel condamné à mort.

Sites balzaciens de Provins :

  • La “petite place qui se trouve dans le bas Provins” est l’actuelle place Honoré-de-Balzac, entre la rue du Val et la rue Fourtier-Masson (autrefois une petite place très provinciale, plantée de tilleuls).

  • La maison des Rogron avec sa “façade en pierre blanche”, son “toit couvert en ardoises” est plus une maison du Val de Loire que de la Champagne ; on la situe à l’emplacement de l’aile droite de l’ancienne école de la rue Fourtier-Masson.

  • La maison de M. Auffray : "La maison de monsieur Auffray se trouve dans la ville haute, au-dessous des ruines du château, où elle est bâtie dans une des marges de terrain produites par le bouleversement des anciens remparts. De là les habitants ont la vue de la vallée en se promenant dans un petit jardin fruitier enclos de gros murs, d'où l'on plonge sur la ville. Les toits des autres maisons arrivent au cordon extérieur du mur qui soutient ce jardin. Le long de cette terrasse est une allée qui aboutit à la porte-fenêtre du cabinet de monsieur Auffray. Au bout s'élèvent un berceau de vigne et un figuier, sous lesquels il y a une table ronde, un banc et des chaises peints en vert. On avait donné à Pierrette une chambre au-dessus du cabinet de son nouveau tuteur. Madame Lorrain y couchait sur un lit de sangle auprès de sa petite fille. De sa fenêtre, Pierrette pouvait donc voir la magnifique vallée de Provins, qu'elle connaissait à peine, elle était sortie si rarement de la fatale maison des Rogron !" Cette maison "de monsieur Auffray" ressemble curieusement, par sa situation et sa disposition, à la maison de Caroline Angebert. Le pavillon à un étage qui se trouve au niveau de la terrasse correspond fort bien au "cabinet" de monsieur Auffray. Toutefois, la maison de Caroline Angebert n'est pas exactement "au-dessous des ruines du château", mais juste au-dessous du chevet de Saint-Quiriace qui la domine entièrement.

  • L’atelier du père Frappier (là où Brigaut vit confectionner le cercueil de Pierrette) pourrait être situé au 32 rue du Val.

  • L’église Sainte-Croix sert de cadre à la scène où Pierrette rencontre Brigaut.

QUELQUES EXTRAITS DE PIERRETTE :

En octobre 1827, à l’aube, un jeune homme âgé d’environ seize ans et dont la mise annonçait ce que la phraséologie moderne appelle si insolemment un prolétaire, s’arrêta sur une petite place qui se trouve dans le bas Provins. A cette heure, il put examiner sans être observé les différentes maisons situées sur cette place qui forme un carré long. Les moulins assis sur les rivières allaient déjà. Leur bruit répété par les échos de la haute ville, en harmonie avec l’air vif, avec les pimpantes clartés du matin, accusait la profondeur du silence qui permettait d’entendre les ferrailles d’une diligence, à une lieue, sur la grande route. Les deux plus longues lignes de maisons séparées par un couvert de tilleuls offrent des constructions naïves où se révèlent l’existence paisible et définie des bourgeois. En cet endroit, nulle trace de commerce. A peine y voyait-on alors les luxueuses portes cochères des gens riches! S’il y en avait, elles tournaient rarement sur leurs gonds, excepté celle de monsieur Martener, un médecin obligé d’avoir son cabriolet et de s’en servir. Quelques façades étaient ornées d’un cordon de vigne, d’autres de rosiers à haute tige qui montaient jusqu’au premier étage où leurs fleurs parfumaient les croisées de leurs grosses touffes clairsemées. Un bout de cette place arrive presque à la grande rue de la basse ville. L’autre bout est barré par une rue parallèle à cette grande rue et dont les jardins s’étendent sur une des deux rivières qui arrosent la vallée de Provins.
Dans ce bout, le plus paisible de la place, le jeune ouvrier reconnut la maison qu’on lui avait indiquée : une façade en pierre blanche, rayée de lignes creuses pour figurer des assises, où les fenêtres à maigres balcons de fer décorées de rosaces peintes en jaune sont fermées de persiennes grises. Au-dessus de cette façade, élevée d’un rez-de-chaussée et d’un premier étage, trois lucarnes de mansarde percent un toit couvert en ardoises, sur un des pignons duquel tourne une girouette neuve. Cette moderne girouette représente un chasseur en position de tirer un lièvre. On monte à la porte bâtarde par trois marches en pierre. D’un côté de la porte, un bout de tuyau de plomb crache les eaux ménagères au-dessus d’une petite rigole, et annonce la cuisine; de l’autre, deux fenêtres soigneusement closes par des volets gris où des coeurs découpés laissent passer un peu de jour, lui parurent être celles de la salle à manger. Dans l’élévation rachetée par les trois marches et dessous chaque fenêtre, se voient les soupiraux des caves, clos par de petites portes en tôle peinte, percées de trous prétentieusement découpés. Tout alors était neuf. Dans cette maison restaurée et dont le luxe encore frais contrastait avec le vieil extérieur de toutes les autres, un observateur eût sur-le-champ deviné les idées mesquines et le parfait contentement du petit commerçant retiré.

Provins, ce paradis terrestre, excitait chez les deux merciers le fanatisme que toutes les jolies petites villes de France inspirent à leurs habitants. Disons-le à la gloire de la Champagne : cet amour est légitime. Provins, une des plus charmantes villes de France, rivalise le Frangistan et la vallée de Cachemire; non seulement elle contient la poésie de Saadi, l’Homère de la Perse, mais encore elle offre des vertus pharmaceutiques à la Science médicale. Des Croisés rapportèrent les roses de Jéricho dans cette délicieuse vallée, où, par hasard, elles prirent des qualités nouvelles, sans rien perdre de leurs couleurs. Provins n’est pas seulement la Perse française, elle pourrait encore être Bade, Aix, Bath : elle a des eaux! […] Après avoir traversé les plaines grises qui se trouvent entre la Ferté-Gaucher et Provins, vrai désert, mais productif, un désert de froment, vous parvenez à une colline. Tout à coup vous voyez à vos pieds une ville arrosée par deux rivières : au bas du rocher s’étale une vallée verte, pleine de lignes heureuses, d’horizons fuyants. Si vous venez de Paris, vous prenez Provins en long, vous avez cette éternelle grande route de France, qui passe au bas de la côte en la tranchant, et douée de son aveugle, de ses mendiants, lesquels vous accompagnent de leurs voix lamentables quand vous vous avisez d’examiner ce pittoresque pays inattendu. Si vous venez de Troyes, vous entrez par le pays plat. Le château, la vieille ville et ses anciens remparts sont étagés sur la colline. La jeune ville s’étale au bas. Il y a le haut et le bas Provins : d’abord, une ville aérée, à rues rapides, à beaux aspects, environnée de chemins creux, ravinés, meublés de noyers, et qui criblent de leurs vastes ornières la vive arête de la colline; ville silencieuse, proprette, solennelle, dominée par les ruines imposantes du château; puis une ville à moulins, arrosée par la Voulzie et le Durtain, deux rivières de Brie, menues, lentes et profondes; une ville d’auberges, de commerce, de bourgeois retirés, sillonnée par les diligences, par les calèches et le roulage. Ces deux villes ou cette ville, avec ses souvenirs historiques, la mélancolie de ses ruines, la gaieté de sa vallée, ses délicieuses ravines pleines de haies échevelées et de fleurs, sa rivière crénelée de jardins, excite si bien l’amour de ses enfants qu’ils se conduisent comme les Auvergnats, les Savoyards et les Français : s’il sortent de Provins pour aller chercher fortune, ils y reviennent toujours. Le proverbe : Mourir au gîte, fait pour les lapins et les gens fidèles, semble être la devise des Provinois.

Provins a jadis été une capitale qui luttait victorieusement avec Paris au douzième siècle, quand les comtes de Champagne y avaient leur cour, comme le roi René tenait la sienne en Provence. En ce temps la civilisation, la joie, la poésie, l’élégance, les femmes, enfin, toutes les splendeurs sociales n’étaient pas exclusivement à Paris. Les villes se relèvent aussi difficilement que les maisons de commerce de leur ruine : il ne nous reste de Provins que le parfum de notre gloire historique, celui de nos roses, et une sous-préfecture. Ah! que serait la France si elle avait conservé toutes ses capitales féodales! Les sous-préfets peuvent-ils remplacer la race poétique, galante et guerrière des Thibault qui avaient fait de Provins ce que Ferrare était en Italie, ce que fut Weymar en Allemagne et ce que voudrait être aujourd’hui Munich ?

La blancheur excessive de sa figure trahissait une de ces horribles maladies de jeune fille à laquelle la médecine a donné le nom gracieux de chlorose, et qui prive le corps de ses couleurs naturelles, qui trouble l'appétit et annonce de grands désordres dans l'organisme. Ce ton de cire existait dans toute la carnation. Le cou et les épaules expliquaient par leur pâleur d'herbe étiolée la maigreur des bras jetés en avant et croisés. Les pieds de Pierrette paraissaient amollis, amoindris par la maladie. Sa chemise ne tombait qu'à mi-jambe et laissait voir des nerfs fatigués, des veines bleuâtres, une carnation appauvrie. Le froid qui l'atteignit lui rendit les lèvres d'un beau violet. Le triste sourire qui tira les coins de sa bouche assez délicate montra des dents d'un ivoire fin et d'une forme menue, de jolies dents transparentes qui s'accordaient avec ses oreilles fines, avec son nez un peu pointu mais élégant, avec la coupe de son visage qui, malgré sa parfaite rondeur était mignonne. Toute l'animation de ce charmant visage se trouvait dans des yeux dont l'iris, couleur tabac d'Espagne et mélangé de points noirs, brillait par des reflets d'or autour d'une prunelle profonde et vive. Pierrette avait dû être gaie, elle était triste. Sa gaieté perdue existait encore dans la vivacité des contours de l'oeil, dans la grâce ingénue de son front et dans les méplats de son menton court. Ses longs cils se dessinaient comme des pinceaux sur des pommettes altérées par la souffrance. Le blanc, prodigué outre mesure, rendait d'ailleurs les lignes et les détails de la physionomie très purs. L'oreille était un petit chef-d'oeuvre de sculpture: vous eussiez dit du marbre. Pierrette souffrait de bien des manières.

Il se trouvait à Provins des gens désabusés de la vie parisienne, des savants modestes vivant avec leurs livres. Un juge-suppléant nommé Desfondrilles, plus archéologue que magistrat, disait à l’homme instruit, le vieux monsieur Martener le père, en lui montrant la vallée : — Expliquez-moi pourquoi les oisifs de l’Europe vont à Spa plutôt qu’à Provins, quand les Eaux de Provins ont une supériorité reconnue par la médecine française, une action, une martialité dignes des propriétés médicales de nos roses ? — Que voulez-vous! répliquait l’homme instruit, c’est un des caprices du Caprice, inexplicable comme lui. Le vin de Bordeaux était inconnu il y a cent ans : le maréchal de Richelieu est nommé gouverneur de la Guyenne; il avait la poitrine délabrée et, l’univers sait pourquoi!, le vin du pays le restaure, le rétablit. Bordeaux acquiert alors cent millions de rente, et le maréchal recule le territoire de Bordeaux jusqu’à Angoulême, jusqu’à Cahors, enfin à quarante lieues à la ronde! Qui sait où s’arrêtent les vignobles de Bordeaux ? Et le maréchal n’a pas de statue équestre à Bordeaux! — Ah! s’il arrive un événement de ce genre à Provins, dans un siècle ou dans un autre, on y verra, je l’espère, reprenait alors monsieur Desfondrilles, soit sur la petite place de la basse ville, soit au château, dans la ville haute, quelque bas-relief en marbre blanc représentant la tête de monsieur Opoix, le restaurateur des Eaux minérales de Provins! — Mon cher monsieur, peut-être la réhabilitation de Provins est-elle impossible, disait le vieux monsieur Martener le père. Cette ville a fait faillite. — Comment ? — Elle a jadis été une capitale qui luttait victorieusement avec Paris au douzième siècle, quand les comtes de Champagne y avaient leur cour, comme le roi René tenait la sienne en Provence, répondait l’homme instruit. En ce temps la civilisation, la joie, la poésie, l’élégance, les femmes, enfin, toutes les splendeurs sociales n’étaient pas exclusivement à Paris. Les villes se relèvent aussi difficilement que les maisons de commerce de leur ruine : il ne nous reste de Provins que le parfum de notre gloire historique, celui de nos roses, et une sous-préfecture. — Ah! que serait la France si elle avait conservé toutes ses capitales féodales! disait Desfondrilles. Les sous-préfets peuvent-ils remplacer la race poétique, galante et guerrière des Thibault qui avaient fait de Provins ce que Ferrare était en Italie, ce que fut Weymar en Allemagne et ce que voudrait être aujourd’hui Munich ?

Voir Bourreau, "Un roman provinois de Balzac, Pierrette",
dans Bulletin de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Provins, 1934.

HÉGÉSIPPE MOREAU

Provins H. MoreauHégésippe Moreau est né à Paris le 9 avril 1810. Il était fils naturel de Claude-François Moreau et de sa concubine Marie Roulliot. Son père devint bientôt professeur au collège de Provins et il fut amené tout jeune dans cette ville. Son père étant mort peu après, sa mère entra, le 1er janvier 1816, au service de Camille Guérard, qui tenait l’hôtel de la Fontaine (que lui avait cédé sa mère, remariée au docteur Favier et installée dans sa propriété de Champbenoist). Hégésippe vécut dans ce milieu (Camille Guérard, Mme Favier, le deuxième fils de celle-ci, Emile, et un fils de l’hôtelier de la Fontaine, Camille). Les moments passés dans la maison de Champbenoist furent pour lui des moments de bonheur (ensuite Camille partit pour une propriété agricole des environs, à Saint-Martin, Marie Rouillot restant sa servante).

Moreau fit ses études au collège de Provins, puis, à partir de 1822, au petit séminaire de Meaux, qui fut transporté ensuite à Avon, près de Fontainebleau.

Quand sa mère mourut, en février 1823, Hégésippe fut recueilli par Madame Favier (à Champbenoist) et par Madame Guérard (à sa ferme de Saint-Martin). Il resta à Avon, en Rhétorique, jusqu'en 1826 (où il eut le prix d'Excellence). Puis il apprit le métier d’imprimeur-correcteur chez le libraire Lebeau, éditeur de la Feuille de Provins (au 17 rue de la Cordonnerie, près de Saint-Ayoul). Là, il fut amoureux de Louise, la fille aînée de l’imprimeur (elle était mariée à un mégissier, mais vivait séparée de son mari); c'est elle qu'il appelle sa “soeur”.

En 1828, H. Moreau fait la connaissance de l’académicien Pierre Lebrun. Celui-ci l’encourage à écrire une Epître sur l'Imprimerie qui est envoyée à l'imprimeur parisien Firmin Didot; celui-ci, en 1829, embaucha le jeune poète dans son atelier rue Jacob. H. Moreau n'y resta que quelques mois, puis passa dans une imprimerie concurrente. Il vivait alors très modestement : "Ma chambre est petite, écrit-il à Louise dans l'hiver de 1829; mais la nuit j'enveloppe mon cou dans un mouchoir qui a touché le vôtre, et je n'ai plus froid."

Vinrent alors les journées de juillet 1830. H. Moreau combat sur les barricades, est blessé et soigné par de jeunes et belles nonnes. Se retrouvant sans travail, il essaie de donner des leçons; mais bientôt il tombe "dans un abîme sans fond de misère et de honte". Il erre, mourant de faim:

À tout prix, il faut que je mange,
Rien ne pourrait m'empêcher.
Que le bon Dieu m'envoie un ange:
Je le plume pour l'embrocher.

Il en est réduit à coucher dans les fourrés du bois de Boulogne ou dans un bateau chargé de charbon; il se fait même ramasser volontairement par les patrouilles de police.

Il est finalement recueilli à l'hôpital de la Charité, au moment de l'épidémie de choléra de 1832-1833.

Felix Pyat qui avait tenu à rencontrer six mois auparavant Hégésippe Moreau à l'imprimerie de la Revue du Progrès raconte dans un article de cette même revue : "Le 20 décembre 1838, à midi, je me suis transporté à l'hôpital de la Charité et là, j'ai trouvé dans la salle d'amphithéâtre, sur une table de pierre un cadavre. Ce cadavre était nu, couché sur le dos, les mains croisées devant la poitrine, la tête un peu penchée vers l'épaule droite et les yeux tout grands ouverts. — Quel était ce cadavre ? — C'était le numéro 12. Il meurt tant d'hommes là qu'on ne les appelle plus, on les numérote. — Quel était ce numéro douze ? — Un poète. — Quel poète ? — Hégésippe Moreau." Si j'étais arrivé une demi-heure plus tard dit-il, le travail de la dissection était opéré, et les restes du défunt auraient disparu.

H. Moreau écrivait des poèmes pleins d'âpreté et d'amertume. Et, dans sa misère, il conservait la nostalgie de Provins :    

Mon doux pays, alors, me souriait en rêves,
Comme à Jean-Jacque enfant son beau lac et ses grèves;
Je revoyais Provins et ses coteaux aimés,
De tant de souvenirs, de tant de fleurs semés;
Son dôme occidental, dont chaque soir le faîte
S’illumine au soleil comme pour une fête;
Sa tour, dont le lichen crevasse le granit,
Où la guerre tonnait, où l’oiseau fait son nid.

Il revint donc à Provins, dans la ferme de Saint-Martin de son enfance. Là, sa verve satirique se réveillant, il tenta de fonder un journal en vers, Diogène (sur le modèle de la Némésis, un pamphlet périodique en vers de Barthélémy et Méry) :

Et, pour doter Provins d'une muse indigène
J'ose la baptiser du nom de Diogène! […]
J'ai médité longtemps ces noms que je murmure;
Qu'il me vienne un public : ma poésie est mûre.
Prêtez-moi donc secours, habitants riverains
Du sol qu'ont baptisé les deux fleuves parrains;
Souffrirons-nous toujours que le proverbe rie
Des talents champenois comme des vins de Brie ?
Diogène aux railleurs porte un défi mortel :
Frères, j'attends vos noms pour signer le cartel
.

Mais les Provinois n'apprécièrent pas, et ce fut l'échec. Dans un dernier poème, Le Poète en province, Hégésippe Moreau eut quelques mots pleins d'amertume et de mépris contre la bourgeoisie locale, ce qui lui valut même un duel :

Je suis las de croupir sur votre territoire,
De prodiguer des chants qui n'ont point d'auditoire;
Je pars, et de ces bords, que je croyais amis,
Je secoue, en fuyant, la poudre et les fourmis;
Je pars, mais sans adieu : ma satire allumée
En cinq explosions ne s'est pas consumée;
Je poursuivrai sans peur mon rôle jusqu'au bout :
Le théâtre a croulé, mais l'acteur est debout !

Etant retourné à Paris, de 1834 à 1838, sa vie fut une lutte difficile. Aux étrennes de 1836, il adressa un poème nostalgique à Mme Guérard, la "fermière" de Provins. Il devait trouver enfin un éditeur pour l'ensemble de ses vers, publiés en 1838 sous le titre Le Myosotis, et pour ses cinq contes en prose.

Quelques semaines plus tard, il entrait sans ressources à l'hospice de la Charité, où il mourut le 10 décembre 1838 : il avait 28 ans.

LA FERMIERE
Romance. Etrennes à madame G***. Janvier 1836

Amour à la fermière ! elle est
Si gentille et si douce !
C'est l'oiseau des bois qui se plaît
Loin du bruit dans la mousse.
Vieux vagabond qui tends la main,
Enfant pauvre et sans mère,
Puissiez-vous trouver en chemin
La ferme et la fermière.

De l'escabeau vide au foyer
Là le pauvre s'empare,
Et le grand bahut de noyer
Pour lui n'est point avare;
C'est là qu'un jour je vins m'asseoir,
Les pieds blancs de poussière;
Un jour… puis en marche! et bonsoir
La ferme et la fermière !

Mon seul beau jour a dû finir,
Finir dès son aurore;
Mais pour moi ce doux souvenir
Est du bonheur encore :
En fermant les yeux je revois
L'enclos plein de lumière,
La haie en fleur, le petit bois,
La ferme et la fermière !

Si Dieu, comme notre curé
Au prône le répète,
Paye un bienfait (même égaré),
Ah! qu'il songe à ma dette !
Qu'il prodigue au vallon les fleurs,
La joie à la chaumière !
Et garde des vents et des pleurs
La ferme et la fermière.

Chaque hiver qu'un groupe d'enfants
A son fuseau sourie,
Comme les Anges aux fils blancs
De la Vierge Marie;
Que tous, par la main, pas à pas,
Guidant un petit frère,
Réjouissent de leurs ébats
La ferme et la fermière.

ENVOI
Ma Chansonnette, prends ton vol !
Tu n'es qu'un faible hommage;
Mais qu'en avril le rossignol
Chante et la dédommage.
Qu'effrayé par ses chants d'amour,
L'oiseau du cimetière
Longtemps, longtemps se taise pour
La ferme et la fermière !

BAUDELAIRE regrette que celui qui aurait pu être un remarquable homme de lettres ait prostitué son talent pour plaire aux "badauds de la démocratie"…

Hégésippe Moreau, qui fut un Arabe nomade dans un monde civilisé, est presque le contraire d’un homme de lettres. Son bagage n’est pas lourd, mais la légèreté même de ce bagage lui a permis d’arriver plus vite à la gloire. Quelques chansons, quelques poèmes d’un goût moitié classique, moitié romantique, n’épouvantent pas les mémoires paresseuses. Enfin, pour lui tout a tourné à bien; jamais fortune spirituelle ne fut plus heureuse. Sa misère lui a été comptée pour du travail, le désordre de sa vie pour génie incompris.
Il fut un temps où parmi les poètes il était de mode de se plaindre. Hégésippe donna dans ce grand travers antipoétique. Il parla de lui-même beaucoup, et pleura beaucoup sur lui-même. Il singea plus d’une fois les attitudes fatales des Antony et des Didier, mais il y joignit ce qu’il croyait une grâce de plus, le regard courroucé et grognon du démocrate.
Tout en lui n’est que poncifs réunis et voiturés ensemble. Quelque sujet et quelque genre qu’il traite, il est élève de quelqu’un. Malgré ces amas de pastiches auxquels, enfant et écolier comme il le fut toujours,  Moreau ne put pas se soustraire, nous trouvons quelquefois l’accent de vérité jaillissante, l’accent soudain, natif, qu’on ne peut confondre avec aucun autre accent. Il possède véritablement la grâce, le don gratuit; lui, si sottement impie, lui, le perroquet si niais des badauds de la démocratie, il aurait dû mille fois rendre grâces pour cette grâce à laquelle il doit tout, sa célébrité et le pardon de tous ses vices littéraires.
Quand nous découvrons dans ce paquets d’emprunts, dans ce fouillis de plagiats vagues et involontaires, dans cette pétarade d’esprit bureaucratique ou scolaire, une de ces merveilles inattendues dont nous parlions tout à l’heure, nous éprouvons quelque chose qui ressemble à un immense regret. Il est certain que l’écrivain qui a trouvé dans une de ses bonnes heures la
Voulzie et la chanson de la Ferme et la Fermière, pouvait légitimement aspirer à de meilleures destinées. Puisque Moreau a pu, sans étude, sans travail, malgré de mauvaises fréquentations, sans aucun souci de rappeler à volonté des heures favorisées, être quelquefois si franchement, si simplement, si gracieusement original, combien ne l’eût-il pas été davantage et plus souvent s’il avait accepté la règle, la loi du travail, s’il avait mûri, morigéné et aiguillonné son propre talent! Il serait devenu, tout porte à la croire, un remarquable homme des lettres. Mais il est vrai qu’il ne serait pas l’idole des fainéants et le dieu des cabarets. C’est sans doute une gloire que rien ne saurait compenser, pas même la vraie gloire.

SAINTE-BEUVE essaie de déterminer ce qu'il y a en lui d'original…

Moreau est un poète; il l'est par le coeur, par l'imagination, par le style. Mais chez lui rien de tout cela, lorsqu'il mourut, n'était tout à fait achevé et accompli. Ces trois parties essentielles du poète n'étaient pas arrivées à une pleine et entière fusion. Il allait, selon toute probabilité, s'il avait vécu, devenir un maître, mais il ne l'était pas encore. Trois imitations chez lui sont visibles et se font sentir tour à tour: celle d'André Chénier dans les ïambes, celle surtout de Barthélémy dans la satire et celle de Béranger dans la chanson. Dans ce dernier genre pourtant, quoi qu'il rappelle Béranger, Moreau a un caractère à lui, bien naturel, bien franc et bien poétique; il a du drame, de la gaieté, de l'espièglerie, un peu libertine parfois, mais si vive et si légère qu'on la lui passe.

FLORILÈGE

J’aime Provins, j’aime ces vieilles tombes
Où les Amours vont chercher des abris;
Ces murs déserts qu’habitent les colombes,
Et dont mes pas font trembler les débris.
Là, je m’assieds, rêveur, et dans l’espace
Je suis des yeux les nuages flottants,
L’oiseau qui vole et la femme qui passe :
J’ai dix-huit ans!

Des voyageurs ont dit que dans sa vieille enceinte
Provins rappelle aux yeux Jérusalem la sainte.
Voilà pourquoi sans doute, infidèle au Jourdain,
La fleur qu’y moissonna le comte paladin,
Cessant de grelotter loin du soleil d’Asie,
Comme au fleuve natal se mire à la Voulzie.
Là, quand le vent du soir gémit, on croit encor
Sur quelque pont-levis ouïr le son du cor,
Ou descendre, furtifs, des créneaux dans les plaines,
Les appels amoureux des dames châtelaines;
Là, quand dans les roseaux il chante comme un luth,
Le passant rêve et dit : Comte Tibaut, salut!
Et, si vous ignorez quel savant artifice
Des temps qui ne sont plus restaure l’édifice,
Vous interrogerez l’ermite, qui souvent
A travers ces débris erre, débris vivant.
Comme Champollion au pays des califes,
Il vous expliquera les vieux hiéroglyphes,
Et la baguette d’or de ce magicien
Exhumera pour vous l’Agendicum ancien.

Provins Voulzie

LA VOULZIE
Elégie

S’il est un nom bien doux fait pour la poésie,
Oh! dites, n’est-ce pas le nom de la Voulzie ?
La Voulzie, est-ce un fleuve aux grandes îles ? Non;
Mais, avec un murmure aussi doux que son nom,
Un tout petit ruisseau coulant visible à peine;
Un géant altéré le boirait d’une haleine;
Le nain vert Obéron, jouant au bord des flots,
Sauterait par-dessus sans mouiller ses grelots.
Mais j’aime la Voulzie et ses bois noirs de mûres,
Et dans son lit de fleurs ses bonds et ses murmures.
Enfant, j’ai bien souvent, à l’ombre des buissons,
Dans le langage humain traduit ces vagues sons;
Pauvre écolier rêveur, et qu’on disait sauvage,
Quand j’émiettais mon pain à l’oiseau du rivage,
L’onde semblait me dire : “Espère! aux mauvais jours
Dieu te rendra ton pain.” — Dieu me le doit toujours!
C’était mon Egérie, et l’oracle prospère
A toutes mes douleurs jetait ce mot : “Espère!
Espère et chante, enfant dont le berceau trembla,
Plus de frayeur : Camille et ta mère sont là.
Moi, j’aurai pour tes chants de longs échos…”— Chimère!
Le fossoyeur m’a pris et Camille et ma mère.
J’avais bien des amis ici-bas quand j’y vins,
Bluet éclos parmi les roses de Provins :
Du sommeil de la mort, du sommeil que j’envie,
Presque tous maintenant dorment, et, dans la vie,
Le chemin dont l’épine insulte à mes lambeaux,
Comme une voie antique est bordé de tombeaux.
Dans le pays des sourds j’ai promené ma lyre;
J’ai chanté sans échos, et, pris d’un noir délire,
J’ai brisé mon luth, puis de l’ivoire sacré
J’ai jeté les débris au vent… et j’ai pleuré!
Pourtant, je te pardonne, ô ma Voulzie! et même,
Triste, tant j’ai besoin d’un confident qui m’aime,
Me parle avec douceur et me trompe, qu’avant
De clore au jour mes yeux battus d’un si long vent,
Je veux faire à tes bords un saint pèlerinage,
Revoir tous les buissons si chers à mon jeune âge,
Dormir encore au bruit de tes roseaux chanteurs,
Et causer d’avenir avec tes flots menteurs.

Provins Voulzie 2

L'AMANT TIMIDE

A seize ans, pauvre et timide
Devant les plus frais appas,
Le coeur battant, l'oeil humide,
Je voulais et n'osais pas,
Et je priais, et sans cesse
Je répétais dans mes voeux :
"Jésus! rien qu'une maîtresse,
Rien qu'une maîtresse… ou deux !"

Lors une beauté, qui daigne
M'agacer d'un air moqueur,
Me dit : "Enfant, ton coeur saigne,
Et j'ai pitié de ton coeur.
Pour te guérir quel dictame
Faut-il donc, pauvre amoureux ?
— Oh! rien qu'un baiser, madame !
Oh! rien qu'un baiser… ou deux!…"

Puis le beau docteur, qui raille,
Me tâte le pouls, et moi,
En façon de représaille,
Je tâte je ne sais quoi !
"Où vont ces lèvres de flamme ?
Où vont ces doigts curieux ?
— Puisque j'en tiens un, madame,
Laissez-moi prendre les deux."
La coquette sans alarmes
Rit si bien de mon amour,
Que j'eus à baiser des larmes
Quand je riais à mon tour.
Elle sanglote et se pâme :
"Qu'avons-nous fait là, grands dieux ?
— Oh! rien qu'un enfant, madame.
Oh! rien qu'un enfant… ou deux !"

À MON AME

Fuis, âme blanche, un corps malade et nu;
Fuis en chantant vers un monde inconnu !

A dix-huit ans, je n'enviais pas, certes!
Le froid bandeau qui presse les yeux morts.
Dans les grands bois, dans les campagnes vertes,
Je me plongeais avec délice alors;
Alors les vents, le soleil et la pluie,
Faisaient rêver mes yeux toujours ouverts;
Pleurs et sueurs depuis les ont couverts;
Je connais trop ce monde… et je m'ennuie;

Fuis, âme blanche, un corps malade et nu;
Fuis en chantant vers un monde inconnu !

Fuis sans pitié pour la chair fraternelle :
Chez les méchants lorsque je m'égarais,
Hier encore tu secouais ton  aile
Dans ta prison vivante… et tu pleurais;
Oiseau captif, tu pleurais ton bocage;
Mais aujourd'hui, par la fièvre abattu,
Je vais mourir, et tu gémis!…
Crains-tu Le coup de vent qui brisera ta cage ?

Fuis, âme blanche, un corps malade et nu;
Fuis en chantant vers un monde inconnu !

 

Pierre DUPONT
HOMMAGE A HEGESIPPE MOREAU

Au cimetière Montparnasse,
Parmi la foule de ces morts
Que le temps inflexible entasse
Comme un avare ses trésors,
Une tombe gît sous la mousse,
Dépassant à peine le sol,
Où dort une mémoire douce
Comme le chant du rossignol.

Passant, sur la pierre qui s'use
Aux baisers de l'air et de l'eau,
Lisez un nom cher à la muse :
Hégésippe Moreau.

N'ayant jamais connu sa mère,
Par les étrangers accueilli,
Mendiant comme au temps d'Homère,
Dans l'opprobre il aurait vieilli;
Chantant pour emplir sa besace,
Les méchants l'auraient maltraité,
Car par la Vérité qui passe
Le monde se croit insulté…

Il est mort à l'âge où l'on aime,
Après avoir souffert, aimé;
Au fond de ce double problème
Son doux esprit s'est abîmé.
Son âme, rompant les lisières
Qui la séparaient du repos,
A gagné les célestes sphères;
La nature a repris ses os…

Sur sa casse d'imprimerie
Accoudé, méditant des vers,
Entraîné par sa rêverie,
Il travaillait tout de travers.
Hélas! la muse son amante
Lui préparait son piédestal !
Il exhala son âme ardente
Sur le grabat d'un hôpital.

Réparons l'injustice noire
De son âge contemporain;
Couronnons de fleurs sa mémoire
Aussi durable que l'airain.
Et puisque des morts la poussière
Aime l'hommage des petits,
Coeurs simples, allez sur sa pierre
Déposer des myosotis.

Passant sur la pierre qui s'use
Aux baisers de l'air et de l'eau,
Lisez un nom cher à la muse :
Hégésippe Moreau.