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LA FORÊT DE FONTAINEBLEAU

délices des écrivains et des poètes

 

Fiches de géographie littéraire

 


LE CHÂTEAU DE FONTAINEBLEAU

Le château de Fontainebleau a été moins souvent célébré par les écrivains que la forêt qui l'entoure.


Le premier poème qui fasse allusion au château est dans les oeuvres de MELLIN-DE-SAINT-GELAIS, le conservateur de la bibliothèque qui avait été enrichie en 1544 par les ouvrages et manuscrits que François Ier avait fait transporter de Blois à Fontainebleau.

De Fontaine-Belleau
Je ne vins onc, Sire, en votre maison
Que d'elle, et plus de vous ne m'esbahisse.
Vous estes seul hors de comparaison
Et seule elle est sur tout autre édifice.
Cette grandeur, estoffe et artifice
Et les entours clairement nous font voir
Que seul votre oeuvre est pour vous recevoir,
Bien que, selon vostre grace et mérite,
Pour vous loger le ciel devriez avoir,
Car cette terre est pour vous trop petite.


RONSARD a évoqué les fêtes de la Cour, les cartels et les mascarades, la joyeuse vie des cavaliers et des dames à Fontainebleau. On retiendra plutôt cette image de l'année 1561 : Marie Stuart, en habits de deuil, mélancolique promeneuse dans les jardins du château :

Un crêpe long, subtil et délié,
Pli contre pli retors et replié,
Habit de deuil, vous sert de couverture,
Depuis le chef jusques à la ceinture,
Qui s'enfle ainsi qu'un voile quand le vent
Souffle la barque et la cingle en avant.
De tel habit vous étiez accoutrée
Partant, hélas! de la belle contrée
Dont aviez eu le sceptre dans la main,
Lorsque pensive et baignant votre sein
Du beau cristal de vos larmes roulées,
Triste, marchiez pour les longues années
Du grand jardin de ce royal château
Qui prend son nom de la source d'une eau. […]
Lors les rochers, bien qu'ils n'eussent point d'âme,
Voyant marcher une si belle Dame,
Et les déserts, les sablons et l'étang
Où vit maint cygne habillé tout de blanc,
Et des hauts pins la cime de vert peinte
Vous contemplaient comme une chose sainte.
Et pensaient voir (pour ne voir rien de tel)
Une déesse en habit d'un mortel
Se promener, quand l'aube retournée
Par les jardins poussait la matinée,
Et vers le soir, quand déjà le soleil
À chef baissé s'en allait au sommeil.

Le Premier Livre des Poèmes, éd. Pléiade, II, 661.


MALHERBE a chanté la joie du roi Henri IV quand la princesse de Condé, dont il était amoureux, est revenue à Fontainebleau :

Avecque sa beauté toutes beautés arrivent.
Ces déserts sont jardins de l'un à l'autre bout,
Tant l'extrême pouvoir des grâces qui la suivent
Les pénètre partout.
Ces bois en ont repris leur verdure nouvelle ;
L'orage en est cessé, l'air en est éclairci ;
Et même ces canaux ont leur course plus belle
Depuis qu'elle est ici.

XLIV - Stances pour Alcandre au retour d'Oranthe à Fontainebleau


En 1869, dans l'Education Sentimentale, Flaubert a fait visiter le château à ses deux personnages, Frédéric et Rosanette.

Le matin de bonne heure, ils allèrent visiter le château. Comme ils entraient par la grille, ils aperçurent sa façade tout entière, avec les cinq pavillons à toits aigus et son escalier en fer à cheval se déployant au fond de la cour, que bordent de droite et de gauche deux corps de bâtiments plus bas. Des lichens sur les pavés se mêlent de loin au ton fauve des briques ; et l'ensemble du palais, couleur de rouille comme une vieille armure, avait quelque chose de royalement impassible, une sorte de grandeur militaire et triste.
Enfin, un domestique, portant un trousseau de clefs, parut. Il leur montra d'abord les appartements des reines, l'oratoire du Pape, la galerie de François Ier, la petite table d'acajou sur laquelle l'Empereur signa son abdication, et, dans une des pièces qui divisaient l'ancienne galerie des Cerfs, l'endroit où Christine fit assassiner Monaldeschi.
Ensuite, ils traversèrent la salle du Conseil, la salle des Gardes, la salle du Trône, le salon de Louis XIII. Les hautes croisées, sans rideaux, épanchaient une lumière blanche ; de la poussière ternissait légèrement les poignées des espagnolettes, le pied de cuivre des consoles ; des nappes de grosses toiles cachaient partout les fauteuils ; on voyait au-dessus des portes des chasses Louis XV, et çà et là des tapisseries représentant les dieux de l'Olympe, Psyché ou les batailles d'Alexandre.
Après la cour du donjon et la chapelle Saint-Saturnin, ils arrivèrent dans la salle des fêtes.
Ils furent éblouis par la splendeur du plafond, divisé en compartiments octogones, rehaussé d'or et d'argent, plus ciselé qu'un bijou, et par l'abondance des peintures qui couvrent les murailles depuis la gigantesque cheminée où des croissants et des carquois entourent les armes de France, jusqu'à la tribune pour les musiciens, construite à l'autre bout, dans la largeur de la salle. Les dix fenêtres en arcades étaient grandes ouvertes ; le soleil faisait briller les peintures, le ciel bleu continuait indéfiniment l'outremer des cintres ; et, du fond des bois, dont les cimes vaporeuses emplissaient l'horizon, il semblait venir un écho des hallalis poussés dans les trompes d'ivoire, et des ballets mythologiques, assemblant sous le feuillage des princesses et des seigneurs travestis en nymphes et en sylvains, — époque de science ingénue, de passions violentes et d'art somptueux, quand l'idéal était d'emporter le monde dans un rêve des Hespérides, et que les maîtresses des rois se confondaient avec les astres. La plus belle de ces fameuses s'était fait peindre, à droite, sous la figure de Diane Chasseresse, et même en Diane Infernale, sans doute pour marquer sa puissance jusque par-delà le tombeau.


LA FORÊT DE FONTAINEBLEAU

"Je n'ai point vu en Amérique de plus belles forêts que celles de Compiègne et de Fontainebleau"
(Chateaubriand, Les Martyrs, livre IX, note)

Corot Fontainebleau

Corot, Forêt de Fontainebleau

La forêt de Fontainebleau tient une grande place dans notre littérature depuis le début du XIXe siècle, depuis que Sénancour y a introduit son personnage d'Oberman. L'aventure qu'y ont vécue Musset et George Sand en 1833 a contribué au renom de ces paysages. Et George Sand est plusieurs fois revenue dans cette forêt qu'elle a voulu défendre contre le vandalisme. Un bref passage qu'y a fait Gustave Flaubert en 1868 lui a permis d'écrire quelques pages magnifiques de l'Education sentimentale. Stevenson lui aussi a célébré les charmes de cette forêt qu'il a découverte avec Fanny Osbourne. Et Maupassant y a promena le héros de son roman Notre coeur afin de lui faire trouver l'apaisement et le véritable amour.


ÉTIENNE PIVERT DE SÉNANCOUR

Sénancour est le premier écrivain à avoir décrit les payasages de la forêt. A ce titre, un médaillon à son effigie a été posé en 1931 dans les rochers d'Avon, près d'une grotte baptisée le Manoir d'Oberman. Dans son roman Oberman (1804), Sénancour rapporte les errances d'un jeune romantique dans la forêt de Fontainebleau .

27 juin.

Vous savez que, jeune encore, je demeurai quelques années à Paris. Les parents avec qui j'étais, malgré leur goût pour la ville, passèrent plusieurs fois le mois de septembre à la campagne chez des amis. Une année ce fut à Fontainebleau, et deux autres fois depuis nous allâmes chez ces mêmes personnes, qui demeuraient alors au pied de la forêt, vers la rivière. Je parcourus avidement ces solitudes ; je m'y égarais à dessein, content lorsque j'avais perdu toute trace de ma route, et que je n'apercevais aucun chemin fréquenté.
Quand j'atteignais l'extrémité de la forêt, je voyais avec peine ces vastes plaines nues et ces clochers dans l'éloignement. Je me retournais aussitôt, je m'enfonçais dans le plus épais du bois ; et, quand je trouvais un endroit découvert et fermé de toutes parts, où je ne voyais que des sables et des genièvres, j'éprouvais un sentiment de paix, de liberté, de joie sauvage, pouvoir de la nature sentie pour la première fois dans l'âge facilement heureux.
Plusieurs fois j'étais dans les bois avant que le soleil parût. Je gravissais les sommets encore dans l'ombre, je me mouillais dans la bruyère pleine de rosée; et, quand le soleil paraissait, je regrettais la clarté incertaine qui précède l'aurore.
J'aimais les fondrières, les vallons obscurs, les bois épais ; j'aimais les collines couvertes de bruyère ; j'aimais beaucoup les grès renversés et les rocs ruineux ; j'aimais bien plus ces sables mobiles, dont nul pas d'homme ne marquait l'aride surface sillonnée çà et là par la trace inquiète de la biche, ou du lièvre en fuite. Quand j'entendais un écureuil, quand je faisais partir un daim, je m'arrêtais, j'étais mieux et, pour un moment, je ne cherchais plus rien.
C'est à cette époque que je remarquai le bouleau, arbre solitaire qui m'attristait déjà, et que, depuis, je ne rencontre jamais sans plaisir. J'aime le bouleau ; j'aime cette écorce blanche, lisse et crevassée, cette tige agreste, ces branches qui s'inclinent vers la terre, la mobilité des feuilles, et tout cet abandon, simplicité de la nature, attitude des déserts.

28 juillet.

Quand je passai, le soir, le long de la forêt, et que je descendis à Valvin, sous les bois, dans le silence, il me sembla que j'allais me perdre dans des torrents, des fondrières, des lieux romantiques et terribles. J'ai trouvé des collines de grès culbutés, des formes petites, un sol assez plat et à peine pittoresque ; mais le silence, et l'abandon, et la stérilité m'ont suffi. Entendez-vous bien le plaisir que je sens quand mon pied s'enfonce dans un sable mobile et brûlant, quand j'avance avec peine, et qu'il n'y a point d'eau, point de fraîcheur, point d'ombrage ? Je vois un espace inculte et muet, des roches ruineuses, dépouillées, ébranlées, et les forces de la nature assujetties à la force des temps.
Je ne m'oriente point ; au contraire, je m'égare quand je puis. Souvent je vais en ligne droite, sans suivre de sentiers. Je cherche à ne conserver aucun renseignement, à ne pas connaître la forêt, afin d'avoir toujours quelque chose à y trouver. Il y a un chemin que j'aime à suivre ; il décrit un cercle comme la forêt elle-même, en sorte qu'il ne va ni aux plaines ni à la ville ; il ne suit aucune direction ordinaire ; il n'est ni dans les vallons, ni sur les hauteurs ; il semble n'avoir point de fin ; il passe à travers tout, et n'arrive à rien : je crois que j'y marcherais toute ma vie.
Jadis, comme je parcourais ces bois-ci, je vis, dans un lieu épais, deux biches fuir devant un loup. Il était assez près d'elles ; je jugeai qu'il les devait atteindre, et je m'avançai du même côté pour voir la résistance, et l'aider s'il se pouvait. Elles sortirent du bois dans une place découverte occupée par des roches et des bruyères ; mais, lorsque j'arrivai, je ne les vis plus. Je descendis dans tous les fonds de celte sorte de lande creusée et inégale, où l'on avait taillé beaucoup de grès pour les pavés : je ne trouvai rien.
En suivant une autre direction pour rentrer dans les bois, je vis un chien, qui d'abord me regardait en silence, et qui n'aboya que lorsque je m'éloignai de lui. En effet, j'arrivais presque à l'entrée de la demeure pour laquelle il veillait. C'était une sorte de souterrain fermé en partie naturellement par les rocs, et en partie par des grès rassemblés, par des branches de genévriers, de la bruyère et de la mousse. Un ouvrier, qui pendant plus de trente ans avait taillé des pavés dans les carrières voisines, n'ayant ni bien ni famille, s'était retiré là pour quitter, avant de mourir, un travail forcé, pour échapper aux mépris et aux hôpitaux. Je lui vis une armoire. Il y avait au près de son rocher quelques légumes dans un terrain assez aride ; et ils vivaient, lui, son chien et son chat, d'eau, de pain et de liberté.

12 octobre.

Il fallait bien revoir une fois tous les sites que j'aimais à fréquenter. Je parcours les plus éloignés, avant que les nuits soient froides, que les arbres se dépouillent, que les oiseaux s'éloignent. Hier je me mis en chemin avant le jour ; la lune éclairait encore et, malgré l'aurore, on pouvait discerner les ombres. Le vallon de Changy restait dans la nuit, déjà j'étais sur les sommités d'Avon. Je descendis aux Basses-Loges, et j'arrivai à Valvin, lorsque le soleil, s'élevant derrière Samoreau, colora les rochers de Samois.
Valvin n'est point un village, et n'a pas de terres labourées. L'auberge est isolée, au pied d'une éminence, sur une petite plage facile, entre la rivière et les bois. Il faudrait supporter l'ennui du coche, voiture très désagréable, et arriver à Valvin ou à Thomery par eau, le soir, quand la côte est sombre et que les cerfs brament dans la forêt ; ou bien, au lever du soleil, quand tout repose encore, quand le cri du batelier fait fuir les biches, quand il retentit sous les hauts peupliers et dans les collines de bruyère toutes fumantes sous les premiers feux du jour.
C'est beaucoup si l'on peut, dans un pays plat, rencontrer ces faibles effets, qui du moins sont intéressants à certaines heures. Mais le moindre changement les détruit : dépeuplez de bêtes fauves les bois voisins, ou coupez ceux qui couvrent le coteau, Valvin ne sera plus rien. Tel qu'il est même, je ne me soucierais pas de m'y arrêter : dans le jour, c'est un lieu très ordinaire ; de plus, l'auberge n'est pas logeable.
En quittant Valvin je montai vers le nord ; je passai près d'un amas de grès dont la situation dans une terre unie et découverte, entourée de bois et inclinée vers le couchant d'été, donne un sentiment d'abandon mêlé de quelque tristesse. Ensuite je tournai vers le couchant, et je cherchai la fontaine du mont Chauvet. On a pratiqué, avec les grès dont tout cet endroit est couvert, un abri qui protège la source contre le soleil et l'éboulement du sable, ainsi qu'un banc circulaire, où l'on vient déjeuner en puisant de son eau. L'on y rencontre quelquefois des chasseurs, des promeneurs, des ouvriers ; mais quelquefois aussi une triste société de valets de Paris et de marchands du quartier Saint-Martin ou de la rue Saint-Jacques, retirés dans une ville où le roi fait des voyages. Ils sont attirés de ce côté par l'eau, qu'il est commode de trouver quand on veut manger entre voisins un pâté froid, et par un certain grès creusé naturellement, qu'on rencontre sur le chemin, et qu'ils s'amusent beaucoup à voir. Ils le vénèrent, ils le nomment confessionnal ; ils y reconnaissent avec attendrissement ces jeux de la nature qui imitent les choses saintes, et qui attestent que la religion du pays est la fin de toutes choses.
Pour moi je descendis dans le vallon retiré où cette eau trop faible se perd sans former de ruisseau. En tournant vers la croix du Grand-Veneur, je trouvai une solitude austère comme l'abandon que je cherche. Je passai derrière les rochers de Cuvier ; j'étais plein de tristesse : je m'arrêtai longtemps dans les gorges d'Aspremont. Vers le soir, je m'approchai des solitudes du Grand-Franchart, ancien monastère isolé dans les collines et les sables ; ruines abandonnées que, même loin des hommes, les vanités humaines consacrèrent au fanatisme de l'humilité, à la passion d'étonner le peuple. Depuis ce temps, des brigands y remplacèrent, dit-on, les moines ; ils y ramenèrent des principes de liberté, mais pour le malheur de ce qui n'était pas libre avec eux.
La nuit approchait ; je me choisis une retraite dans une sorte de parloir dont j'enfonçai la porte antique, et où je rassemblai quelques débris de bois avec de la fougère et d'autres herbes, afin de ne point passer la nuit sur la pierre. Alors je m'éloignai pour quelques heures encore : la lune devait éclairer. Elle éclaira en effet, et faiblement, comme pour ajouter à la solitude de ce monument désert. Pas un cri, pas un oiseau, pas un mouvement n'interrompit le silence durant la nuit entière. Mais quand tout ce qui nous opprime est suspendu, quand tout dort et nous laisse au repos, les fantômes veillent dans notre propre coeur.
Le lendemain, je pris au midi. Pendant que j'étais entre les hauteurs, il fit un orage que je vis se former avec beaucoup de plaisir. Je trouvai facilement un abri dans ces rocs presque partout creusés ou suspendus les uns sur les autres. J'aimais à voir, du fond de mon antre, les genévriers et les bouleaux résister à l'effort des vents, quoique privés d'une terre féconde et d'un sol commode, et conserver leur existence libre et pauvre, quoiqu'ils n'eussent d'autre soutien que les parois des roches entr'ouvertes entre lesquelles ils se balançaient, ni d'autre nourriture qu'une humidité terreuse amassée dans les fentes où leurs racines s'étaient introduites. Dès que la pluie diminua, je m'enfonçai dans les bois humides et embellis. Je suivis les bords de la forêt vers Reclose, la Vignette et Bourron. Me rapprochant ensuite du petit mont Chauvet jusqu'à la Croix-Héraut, je me dirigeai entre Malmontagne et la Route-aux-Nymphes. Je rentrai vers le soir avec quelque regret, et content de ma course, si toutefois quelque chose peut me donner précisément du plaisir ou du regret.

6 novembre.

Vous me demandez ce que je pense de Fontainebleau, indépendamment et des souvenirs qui pouvaient me le rendre plus intéressant et de la manière dont j'y ai passé ces moments-ci. J'aime ici l'étendue de la forêt, la majesté des bois dans quelques parties, la solitude des petites vallées, la liberté des landes sablonneuses ; beaucoup de hêtres et de bouleaux ; une sorte de propreté et d'aisance extérieure dans la ville ; l'avantage assez grand de n'avoir jamais de boue, et celui non moins rare de voir peu de misère, de belles routes, une grande diversité de chemins, et une multitude d'accidents, quoique à la vérité trop petits et trop semblables.
Mais ce séjour ne saurait convenir réellement qu'à celui qui ne connaît et n'imagine rien de plus. Il n'est pas un site d'un grand caractère auquel on puisse sérieusement comparer ces terres basses, qui n'ont ni vagues ni torrents, rien qui étonne ou qui attache ; surface monotone, à qui il ne resterait plus aucune beauté si l'on en coupait les bois ; assemblage trivial et muet de petites plaines de bruyère, de petits ravins et de rochers mesquins uniformément amassés ; terre des plaines dans laquelle on peut trouver beaucoup d'hommes avides du sort qu'ils se promettent, et pas un satisfait de celui qu'il a. La paix d'un lieu semblable n'est que le silence d'un abandon momentané ; sa solitude n'est point assez sauvage. Il faut à cet abandon un ciel pur du soir, un ciel incertain mais calme d'automne, le soleil de dix heures entre les brouillards. Il faut des bêtes fauves errant dans ces solitudes : elles sont intéressantes et pittoresques, quand on entend des cerfs bramer la nuit à des distances inégales, quand l'écureuil saute de branche en branche dans les beaux bois de Tillas avec son petit cri d'alarme. Sons isolés de l'être vivant ! vous ne peuplez point les solitudes, comme le dit mal l'expression vulgaire ; vous les rendez plus profondes, plus mystérieuses ; c'est par vous qu'elles sont romantiques.


GEORGE SAND ET ALFRED DE MUSSET

Les amours de Musset et de George Sand ont été romancées par le premier dans la Confession d'un enfant du siècle et par la seconde dans Elle et lui.

1833, août

En 1833, quelques jours après le début de sa liaison avec George Sand, Musset, déjà jaloux, a voulu éloigner sa maîtresse de Paris où elle avait donné rendez-vous au poète italien, Alessandro Poerio. Ils se rendirent donc à Fontainebleau, où ils restèrent du 5 au 13 août 1833. Ils descendirent à l'Hôtel Britannique, 108 rue de France, au carrefour de la Fourche où commence la route d’Arbonne, à environ une heure de marche des rochers de Franchard. Ce lieu a vu s'exalter leur passion toute romantique. Durant les longs mois de leur relation au cours desquels les deux écrivains se déchirèrent, Franchard revenait comme le symbole des promesses folles. Ainsi, dans une lettre à Musset, écrite à la fin de janvier 1835, George Sand nota : "Veux-tu que nous allions nous brûler la cervelle ensemble à Franchard ? Ce sera plus tôt fait."

Dans la Confession d'un enfant du siècle, le héros s'appelle Octave et l'héroïne, plus âgée que lui, Brigitte Pierson. Elle habite le village de N** où sa liaison avec Octave fait beaucoup jaser. Tous deux font des promenades dans la forêt proche, dans laquelle il est facile de reconnaître la forêt de Fontainebleau. Ils choisissent souvent comme but la Roche-qui-Pleure, dans les gorges de Franchard.

Lorsque, par un beau clair de lune, nous traversions lentement la forêt, nous nous sentions pris tous les deux d'une mélancolie profonde. Brigitte me regardait avec pitié; nous allions nous asseoir sur une roche qui dominait une gorge déserte. Nous y passions des heures entières; ses yeux à demi voilés plongeaient dans mon cœur à travers les miens, puis elle les reportait sur la nature, sur le ciel et sur la vallée. - Ah! mon cher enfant, disait-elle, que je te plains! tu ne m'aimes pas.
Pour gagner cette roche, il fallait faire deux lieues dans les bois; autant pour revenir, cela faisait quatre. Brigitte n'avait peur ni de la fatigue ni de la nuit. Nous partions à onze heures du soir pour ne rentrer quelquefois qu'au matin. Quand il s'agissait de ces grandes courses, elle prenait une blouse bleue et des habits d'homme, disant avec gaieté que son costume habituel n'était pas fait pour les broussailles. Elle marchait devant moi dans le sable, avec un pas déterminé et un mélange si charmant de délicatesse féminine et de témérité enfantine que je m'arrêtais pour la regarder à chaque instant. Il semblait, une fois lancée, qu'elle eût à accomplir une tâche difficile, mais sacrée; elle allait devant comme un soldat, les bras ballants, et chantant à tue-tête; tout d'un coup elle se retournait, venait à moi et m'embrassait. C'était pour aller; au retour, elle s'appuyait sur mon bras: alors plus de chanson; c'étaient des confidences, de tendres propos à voix basse, quoique nous fussions tous deux seuls à plus de deux lieues à la ronde. Je ne me souviens pas d'un seul mot, échangé durant le retour, qui ne fût pas d'amour ou d'amitié.
Un soir, nous avions pris, pour gagner la roche, un chemin de notre invention, c'est-à-dire que nous avions été à travers les bois sans suivre de chemin. Brigitte y allait de si bon cœur, et sa petite casquette de velours sur ses grands cheveux blonds lui donnait si bien l'air d'un gamin résolu, que j'oubliais qu'elle était femme lorsqu'il y avait quelque pas difficile à franchir. Plus d'une fois, elle avait été obligée de me rappeler pour l'aider à grimper aux rochers, tandis que, sans songer à elle, je m'étais déjà élancé plus haut. Je ne puis dire l'effet que produisait alors, dans cette nuit claire et magnifique, au milieu des forêts, cette voix de femme à demi joyeuse et à demi plaintive sortant de ce petit corps d'écolier accroché aux genêts et aux troncs d'arbres et ne pouvant plus avancer. Je la prenais dans mes bras. — Allons, madame, lui disais-je en riant, vous êtes un joli petit montagnard brave et alerte; mais vous écorchez vos mains blanches, et, malgré vos gros souliers ferrés, votre bâton et votre air martial, je vois qu'il faut vous emporter.
Nous arrivâmes tout essoufflés; j'avais autour du corps une courroie, et je portais de quoi boire dans une bouteille d'osier; lorsque nous fûmes sur la roche, ma chère Brigitte me demanda ma bouteille; je l'avais perdue, aussi bien qu'un briquet qui nous servait à un autre usage: c'était à lire les noms des routes écrits sur les poteaux, quand nous nous étions égarés, ce qui arrivait continuellement. Je grimpais alors aux poteaux, et il s'agissait d'allumer le briquet assez à propos pour saisir au passage les lettres à demi effacées: tout cela follement, comme deux enfants que nous étions. Il fallait nous voir dans un carrefour, lorsqu'il y avait à déchiffrer, non pas un poteau, mais cinq ou six, jusqu'à ce que le bon se trouvât. Mais, ce soir-là, tout notre bagage était resté dans l'herbe. — Eh bien! me dit Brigitte, nous passerons la nuit ici; aussi bien, je suis fatiguée. Ce rocher est un lit un peu dur; nous en ferons un avec des feuilles sèches. Asseyons-nous et n'en parlons plus.
La soirée était superbe; la lune se levait derrière nous; je la vois encore à ma gauche. Brigitte la regarda longtemps sortir doucement des dentelures noires que les collines boisées dessinaient à l'horizon. A mesure que la clarté de l'astre se dégageait des taillis épais et se répandait dans le ciel, la chanson de Brigitte devenait plus lente et plus mélancolique. […] Nous nous renversâmes sur la pierre. Tout se taisait autour de nous. Au-dessus de nos têtes se déployait le ciel resplendissant d'étoiles.

Dans Elle et Lui, George Sand raconte comment, lors d’une promenade nocturne dans la forêt, Musset a été victime d’une de ces hallucinations dont il parle dans son poème La Nuit de décembre. Laurent, c'est Musset et Thérèse, c'est elle-même.

Le septième jour de leur bonheur fut irrévocablement le dernier. La chaleur était écrasante à Paris; Laurent fit à Thérèse la proposition d'aller passer quarante-huit heures à la campagne, dans les bois. Ils partirent en bateau et arrivèrent le soir dans un hôtel, d'où, après le dîner, ils sortirent pour courir la forêt par un clair de lune magnifique. Ils avaient loué des ehevaux et un guide, lequel les ennuya bientôt par son baragouin prétentieux. Ils avaient fait deux lieues et se trouvaient au pied d'une masse de rochers que Laurent connaissait. Il proposa de renvoyer les chevaux et le guide, et de revenir à pied, quand même il serait un peu tard.
"Je ne sais pas pourquoi, lui dit Thérèse, nous ne passerions pas toute la nuit dans la forêt : il n'y a ni loups ni voleurs. Restons ici tant que tu voudras, et ne revenons jamais, si bon te semble."
Ils restèrent seuls ; et c'est alors que se passa une scène bizarre, presque fantastique, mais qu'il faut raconter telle qu'elle est arrivée.
Ils étaient montés sur le haut du rocher et s'étaient assis sur la mousse épaisse, desséchée par l'été. Laurent regardait le ciel splendide où la lune effaçait la clarlé des étoiles. Deux ou trois des plus grosses brillaient seules au-dessus de l'horizon. Renversé sur le dos, Laurent les contemplait.
Puis il se leva brusquement.
"Qu'as-tu et où vas-tu ? lui dit-elle.
— Je ne sais pas, répondit-il ; ah si ! à propos… Il y a par là un écho extraordinaire, et la dernière fois que j'y suis venu avec la petite… tu ne tiens pas à savoir son nom, n'est-ce pas? j'ai pris grand plaisir à l'entendre d'ici, pendant qu'elle chantait là-bas sur le tertre qui est vis-à-vis de nous."
Thérèse ne répondit rien. II s'aperçut que ce souvenir intempestif d'une de ses mauvaises connaissances n'était pas délicat à jeter au milieu d'une romantique veillée avec la reine de son cœur. Pourquoi cela lui était-il revenu ? Comment le nom quelconque de la vierge folle lui était-il arrivé au bord des lèvres ? Il fut mortifié de cette maladresse; mais, au lieu de s'en accuser naïvement et de la faire oublier par ces torrents de tendres paroles qu'il savait bien tirer de son âme quand la passion l'inspirait, il n'en voulut pas avoir le démenti, et demanda à Thérèse si elle voulait chanter pour lui.
"Je ne pourrais pas, lui répondit-elle avec douceur. II y a longtemps que je n'étais montée à cheval : je me sens un peu oppressée.
— Si ce n'est qu'un peu, faites un effort, Thérèse, cela me fera tant de plaisir!"
Thérèse était trop fière pour avoir du dépit, elle n'avait que du chagrin. Elle détourna la tête et feignit de tousser.
"Allons, dit-il en riant, vous n'êtes qu'une faible femme! Et puis vous ne croyez pas à mon écho, je vois cela. Je veux vous le faire entendre. Restez ici. Je grimpe là-haut, moi. Vous n'avez pas peur, j'espère, de rester seule cinq minutes?
— Non, répondit tristement Thérèse, je n'ai pas du tout peur."
Pour grimper sur l'autre rocher, il fallait descendre le petit ravin qui le séparait de celui où ils étaient ; mais ce ravin était plus creux qu'il ne le paraissait. Quand Laurent, après en avoir descendu la moitié, vit le chemin qui lui restait à faire, il s'arrêta, craignant de laisser Thérèse seule si longtemps, et, criant vers elle, il lui demanda si elle ne l'avait pas rappelé. "Non, pas du tout!" lui cria-t-elle à son tour, ne voulant pas contrarier sa fantaisie.
Elle l'avait suivi des yeux sur la pente du rocher jusqu'à ce qu'il fût entré dans l'ombre épaisse du ravin. Elle ne le voyait plus et s'étonnait du temps qu'il lui fallait pour reparaître sur le versant de l'autre monticule. Elle fut prise d'effroi : il pouvait être tombé dans quelque précipice. Ses regards interrogeaient en vain la profondeur du terrain herbu, hérissé de grosses roches sombres. Elle se levait pour essayer de l'appeler, lorsqu'un cri d'inexprimable détresse monta jusqu'à elle, un cri rauque, affreux, désespéré, qui lui fit dresser les cheveux sur la tête.
Elle s'élança comme une flèche dans la direction de la voix. S'il y eût eu en effet un abîme, elle s'y fût précipitée sans réflexion ; mais ce n'était qu'une pente rapide où elle glissa plusieurs fois sur la mousse et déchira sa robe aux buissons. Rien ne l'arrêta, elle arriva, sans savoir comment, auprès de Laurent, qu'elle trouva debout, hagard, agité d'un tremblement convulsif.
"Ah! te voilà, lui dit-il en lui saisissant le bras. Tu as bien fait de venir! j'y serais mort!"
Et, comme don Juan après la réponse de la statue, il ajouta d'une voix âpre et brusque : Sortons d'ici!
Il l'entraîna sur le chemin, marchant à l'aventure et ne pouvant rendre compte de ce qui lui était arrivé. Au bout d'un quart d'heure, il se calma enfin, et s'assit avec elle dans une clairière. Ils ne savaient où ils étaient, le sol était semé de roches plates qui ressemblaient à des tombes, et entre lesquelles poussaient au hasard des genévriers qu'on eût pu prendre la nuit pour des cyprès.
"Mon Dieu ! dit tout à coup Laurent, nous sommes donc dans un cimetière ! Pourquoi m'amènes- tu ici ?
— Ce n'est, répondit-elle, qu'un endroit inculte. Nous en avons traversé beaucoup de pareils ce soir. S'il te déplaît, ne nous y arrêtons pas, rentrons sous les grands arbres.
— Non, restons ici, reprit-il. Puisque le hasard ou la destinée me jette dans ces idées de mort, autant vaut les braver et en épuiser l'horreur. Cela a son charme comme tout autre chose, n'est-ce pas, Thérèse ? Tout ce qui ébranle fortement l'imagination est une jouissance plus ou moins âpre. Quand une tête doit tomber sur l'échafaud, la foule va regarder, et c'est tout naturel. II n'y a pas que les émotions douces qui nous fassent vivre, il nous en faut d'épouvantables pour nous faire sentir l'intensité de la vie."
Il parla encore ainsi, comme au hasard, pendant quelques instants. Thérèse n'osait l'interroger et s'efforçait de le distraire ; elle voyait bien qu'il venait d'avoir un accès de délire. Enfin il se remit assez pour vouloir et pouvoir le raconter.
Il avait eu une hallucination. Couché sur l'herbe, dans le ravin, sa tête s'était troublée. II avait entendu l'écho chanter tout seul, et ce chant, c'était un refrain obscène. Puis, comme il se relevait sur ses mains pour se rendre compte du phénomène, il avait vu passer devant lui, sur la bruyère, un homme qui courait, pâle, les vêtements déchirés, et les cheveux au vent.
"Je l'ai si bien vu, dit-il, que j'ai eu le temps de raisonner, et de me dire que c'était un promeneur attardé, surpris et poursuivi par des voleurs, et même j'ai cherché ma canne pour aller à son secours; mais la canne s'était perdue dans l'herbe, et cet homme avançait toujours sur moi. Quand il a été tout près, j'ai vu qu'il était ivre, et non pas poursuivi. Il a passé en me jetant un regard hébété, hideux, et en me faisant une laide grimace de haine et de mépris. Alors j'ai eu peur, et je me suis jeté la face contre terre, car cet homme… c'était moi!
"Oui, c'était mon spectre, Thérèse ! Ne sois pas effrayée, ne me crois pas fou, c'était une vision. Je l'ai bien compris en me retrouvant seul dans l'obscurité. Je n'aurais pas pu distinguer les traits d'une figure humaine, je n'avais vu celle-là que dans mon imagination; mais qu'elle était nette, horrible, effrayante! C'était moi avec vingt ans de plus, des traits creusés par la débauche ou la maladie, des yeux effarés, une bouche abrutie, et, malgré tout cet effacement de mon être, il y avait dans ce fantôme un reste de vigueur pour insulter et défier l'être que je suis à présent. Je me suis dit alors: O mon Dieu ! est-ce donc là ce que je serai dans mon âge mûr !… J'ai eu ce soir de mauvais souvenirs que j'ai exprimés malgré moi: c'est que je porte toujours en moi ce vieil homme dont je me croyais délivré ! Le spectre de la débauche ne veut pas lâcher sa proie, et jusque dans les bras de Thérèse il viendra me railler et me crier: Il est trop tard !
"Alors je me suis levé pour te joindre, ma pauvre Thérèse. Je voulais te demander grâce pour ma misère et te supplier de me préserver; mais, je ne sais pendant combien de minutes ou de siècles j'aurais tourné sur moi-même sans pouvoir avancer, si tu n'étais enfin venue. Je t'ai reconnue tout de suite, Thérèse ; je n'ai pas eu peur de toi, et je me suis senti délivré."
Il était difficile de savoir, quand Laurent parlait ainsi, s'il racontait une chose qu'il avait réellement éprouvée, ou s'il avait mêlé ensemble, dans son cerveau, une allégorie née de ses réflexions amères et une image entrevue dans un demi-sommeil. Il jura cependant à Thérèse qu'il ne s'était pas endormi sur l'herbe, et qu'il s'était toujours rendu compte du lieu où il était et du temps qui s'écoulait; mais cela même était difficile à constater. Thérèse l'avait perdu de vue, et quant à elle, le temps lui avait semblé mortellement long. Elle lui demanda s'il était sujet à ces hallucinations.
"Oui, dit-il, dans l'ivresse; mais je n'ai été ivre que d'amour depuis quinze jours que tu es à moi,
— Quinze jours ! dit Thérèse étonnée.
— Non, moins que cela, reprit-il; ne me chicane pas sur les dates : tu vois bien que je n'ai pas encore ma tête. Marchons, cela me remettra tout à fail.
— Tu as besoin de repos pourtant : il faudrait penser à rentrer.
— Eh bien! que faisons-nous ?
— Nous ne sommes pas dans la direction; nous tournons le dos à notre point de départ.
— Tu veux que je repasse par ce maudit rocher ?
— Non, mais prenons à droite.
— C'est tout le contraire !"
Thérèse insista, elle ne se trompait pas. Laurent n'en voulut pas démordre, et même il s'emporta et parla d'un ton irrité, comme s'il y eût eu là ma- tière à dispute. Thérèse céda et le suivit où il voulut aller, Elle se sentait brisée d'émotion et de tristesse. Laurent venait de lui parler d'un ton qu'elle n'eût jamais voulu prendre avec Catherine, quand même la bonne vieille l'impatientait. Elle le lui pardonnait, parce qu'elle le sentait malade; mais cet état d'excitation douloureuse où elle le voyait l'effrayait d'autant plus.
Grâce à l'obstination de Laurent, ils se perdirent dans la forêt, marchèrent pendant quatre heures, et ne rentrèrent qu'au point du jour. La marche dans le sable fin et lourd de la forêt est très pénible. Thérèse ne pouvait plus se traîner, et Laurent, que ce violent exercice ranimait, ne songeait point à ralentir le pas par égard pour elle. Il allait devant, prétendant toujours découvrir la bonne voie, lui demandant de temps à autre si elle était lasse, et ne devinant pas qu'en répondant "non" elle voulait lui ôter le regret d'être la cause de cette mésaventure.

Elle et Lui, éd. 1859, p. 103-114


1840, septembre

En septembre 1840, pour se rendre au château d'Augerville-la-Rivière, Alfred de Musset traversa la forêt de Fontainebleau. Ce fut pour lui, sept ans après, comme un pèlerinage, qui lui inspira le poème Souvenir, composé à Fontainebleau chez son ami Alfred Tattet. Il utilisa le même mètre que Malherbe dans son poème Pour Alcandre, sur un retour d'Oranthe à Fontainebleau.

J'espérais bien pleurer, mais je croyais souffrir
En osant te revoir, place à jamais sacrée,
O la plus chère tombe et la plus ignorée
Où dorme un souvenir !
Que redoutiez-vous donc de cette solitude,
Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main,
Alors qu'une si douce et si vieille habitude
Me montrait ce chemin ?
Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries,
Et ces pas argentins sur le sable muet,
Ces sentiers amoureux, remplis de causeries,
Où son bras m'enlaçait.
Les voilà, ces sapins à la sombre verdure,
Cette gorge profonde aux nonchalants détours,
Ces sauvages amis, dont l'antique murmure
A bercé mes beaux jours.
Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse,
Comme un essaim d'oiseaux, chante au bruit de mes pas.
Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse,
Ne m'attendiez-vous pas ?
Ah ! laissez-les couler, elles me sont bien chères,
Ces larmes que soulève un coeur encor blessé !
Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières
Ce voile du passé !
Je ne viens point jeter un regret inutile
Dans l'écho de ces bois témoins de mon bonheur.
Fière est cette forêt dans sa beauté tranquille,
Et fier aussi mon coeur.
Que celui-là se livre à des plaintes amères,
Qui s'agenouille et prie au tombeau d'un ami.
Tout respire en ces lieux ; les fleurs des cimetières
Ne poussent point ici.
Voyez ! la lune monte à travers ces ombrages.
Ton regard tremble encor, belle reine des nuits ;
Mais du sombre horizon déjà tu te dégages,
Et tu t'épanouis.
Ainsi de cette terre, humide encor de pluie,
Sortent, sous tes rayons, tous les parfums du jour :
Aussi calme, aussi pur, de mon âme attendrie
Sort mon ancien amour.
Que sont-ils devenus, les chagrins de ma vie ?
Tout ce qui m'a fait vieux est bien loin maintenant ;
Et rien qu'en regardant cette vallée amie
Je redeviens enfant. […]


GEORGE SAND ET LA FORÊT DE FONTAINEBLEAU

1837, juillet-août

Fontainebleau reparaît dans la vie de George Sand en 1837. Cet été-là, à Nohant, elle a une brève aventure (attestée par Marie d’Agoult) avec l’acteur Bocage. A la fin du mois de juillet, elle retrouve le comédien à Fontainebleau, et ils descendent tous les deux dans ce même hôtel Britannique, où ils s’enregistrent discrètement sous les noms de M. et Mme Gratiot. Peu après, elle apprend que son époux, Casimir Dudevant, dont elle était séparée, aurait le projet de profiter de son absence pour enlever leur fils Maurice qui séjourne à Nohant. Alertée, elle écrit au précepteur de ses enfants, Félicien Mallefille, pour qu’il conduise Maurice à Fontainebleau, auprès d’elle. C'est ainsi qu'en août 1837 elle fait découvrir la forêt de Fontainebleau à son fils, alors âgé de quatorze ans.

Me voilà encore une fois dans la forêt de Fontainebleau, seule avec mon fils qui devient un grand garçon et dont pourtant je suis encore le cavalier plus qu'il n'est le mien. Nous nous risquons sur toutes sortes de bêtes, ânes et chevaux plus ou moins civilisés qui nous portent, sans se plaindre, de sept heures du matin à cinq ou six heures du soir, au hasard de la fantaisie. Nous ne prenons pas de guides et nous n'avons même pas un plan dans la poche. Il nous est indifférent de nous éloigner beaucoup, puisqu'il est difficile de se perdre dans une forêt semée d'écriteaux. Nous nous arrangeons pour ne rencontrer personne, en suivant les chemins les moins battus et en découvrant nous-mêmes les sites les moins fréquentés. Ce ne sont pas les moins beaux. Tout est beau ici. D'abord les bois sont toujours beaux, dans tous les pays du monde, et ici, ils sont jetés sur des mouvements de terrain toujours pittoresques quoique toujours praticables. Ce n'est pas un mince agrément que de pouvoir grimper partout, même à cheval, et d'aller chercher les fleurs et les papillons là où ils vous tentent. Ces longues promenades, ces jours entiers au grand air sont toujours de mon goût, et cette profonde solitude, ce solennel silence à quelques heures de Paris sont inappréciables. Nous vivons d'un pain, d'un poulet froid et de quelques fruits que nous emportons avec les livres, les albums et les boîtes à insectes. Quelles noctuelles, quels bombyx endormis et comme collés sur l'écorce des arbres ! Quelles récoltes ! et quel plaisir de les étaler le soir sur la table ! Nous ne connaissons personne à la ville. Nous avons un petit appartement très propre et très commode dans un hôtel qui est à l'entrée de la forêt et dont l'hôtesse, madame Duponceau, est une charmante hôtesse. J'y travaille le soir quand mon garçon ronfle, et ce gros sommeil me réjouit l'oreille. Je ne sais pas trop, moi, quand je dors, mais je n'y pense pas. Du reste, je vis de la vie rationnelle pour le moment ; je vis dans les arbres, dans le soleil, dans les bruyères, dans les sables, dans le, mouvement et le repos de la nature, dans l'instinct et dans le sentiment, dans mon fils surtout, qui se plaît à cette vie-là autant que moi, et qui m'en fait jouir doublement. Quelle belle chose que cette forêt ! Sénancour l'a bien décrite dans certaines pages où il veut bien céder au charme qui s'empare de lui. Sa peinture large et bien tranchée est encore ce qui résume le mieux certains aspects. Mais il ne rend pas justice, dans toutes ses lettres, à ce beau lieu. Il le rapatisse comme s'il avait peur de le trop admirer. Il le voit à travers son spleen. Il veut qu'on sache bien que ce n'est pas vaste et accidenté comme la Suisse. A quel propos fait-il ce parallèle, je ne sais. Certes, en tant que montagnes, celles-ci ne sont pas des Alpes ; mais, en tant que bois charmants, les grands pins de la Suisse n'ont pas les qualités propres à la nature de notre forêt : nature à la fois mélancolique et riante, et qui ne ressemble qu'à elle-même. On veut toujours comparer : c'est un tort qu'on se fait, c'est une guerre puérile à sa propre jouissance.


1853

En 1853, George Sand utilise le site de Fontainebleau dans son roman La Filleule : c'est là que vit son héroïne, Anicée de Saule.


1856, mars

George Sand séjourna encore une fois à Fontainebleau, du 20 au 23 mars 1856, en compagnie de son compagnon Alexandre Manceau. On a conservé les notes qu'ils ont prises sur leur agenda.

- Jeudi 20 mars 1856. [de la main d’Alexandre Manceau] Arrivée à Fontainebleau à 1h. Installation à l’hôtel de France vis à vis du château, bon appartement, pas de pluie. Visite du château, grande promenade dans le jardin ; vue des carpes.
- Vendredi 21 mars 1856. [de la main d’Alexandre Manceau] : Madame va bien. Temps gris. Déjeuner à 9 h. Départ en calèche à 10h. […] Il fait une heure de soleil, mais le ciel est noir, l’endroit est romantique, les vieux chênes ont une mine patibulaire. Il fait assez froid. C’est magnifique ; grande ressemblance avec le bois de la Bassoule à Crevant.. Remonte en voiture ; pluie et froid pendant une heure ; 3eme station, la mare d'Episy aucun intérêt. Beaucoup de voiture la pluie cesse. 4eme station : le rocher d’Aon, rochers superbes, grands pins, vue splendide : toute la forêt. Le temps est redevenu très doux. Nous marchons dans les rochers encore une demie heure. Retour à Fontainebleau à 5 h. On nous dit que Maurice est arrivé ; il rentre un moment après. Nous dînons ; j’ai une faim de loup.
- Samedi 22 mars 1856. [de la main d’Alexandre Manceau] : Départ à 10 h après le déjeuner. Première station, les grands arbres, le bouquet du roi, les deux frères. Deuxième station : Apremont, la caverne, le point de vue. Troisième station : le Bas-Bréau, le rocher Cuvier. Quatrième station : la vallée de la Solle, traversée à pied. Cinquième station : le Fort de l’Empereur, nous montons à pied jusqu’en haut. On rentre à 5 h 1/4. Dîner, domino à trois à la pioche.
- Dimanche 23 mars 1856 (Pâques). [de la main de George Sand] : Beau temps, du soleil - [de la main d’Alexandre Manceau] Madame ne se porte pas très bien, elle bouscule un peu le joli Manceau et ne déjeune pas. Nous partons à 10 h 1/4 pour Arbonne. [de la main de George Sand] : Bonne trotte à pied pour y aller, c’est magnifique. Nous batifolons sur le sable. Nous rejoignons la voiture à 2 h 1/2 . Elle nous conduit à Franchard. Les abords en sont devenus un peu trop guinguette. Il y a trop de noms et de devises sur les rochers. Il y en a trop partout, excepté à Arbonne où il n’y en a pas un seul. Franchard est toujours magnifique. Nous y trottons encore une heure. Nous allons à la grotte du chasseur noir et, à celle des druides, grottes si l’on veut, mais beaux rochers. J’ai dîné à 2 h dans la voiture d’un petit pain et d’un verre de limonade. Je ne dîne donc pas à l’hôtel. Les enfants mangent pour moi. Quart d’heure de Rabelais. Note de 300 F. départ à 7 h de l’hôtel. Arrivée à la rue Racine à 10 h 1/2 , pas fatiguée et pas grand faim.


1872, novembre

Après la guerre de 1870, la forêt de Fontainebleau était menacée par le déboisement et le vandalisme. Par un article publié dans le journal le Temps, George Sand intervint pour affirmer la nécessité de sauvegarder cette forêt dont elle affirme la valeur artistique et touristique.

Tout le monde n'est pas capable de faire une bonne étude des chênes et des grès de Fontainebleau. Tout le monde n'a pas le goût de l'essayer; mais tout le monde a droit à la beauté de ces choses, et il y a beaucoup plus de personnes capables de la sentir que d'artistes intéressés à la traduire. Toute le monde a donc droit àla beauté et à la poésie de nos forêts, de celle-là particulièrent, qui est une des belles choses du monde ; et la détruire serait, dans l'ordre moral, une spoliation, un attentat vraiment sauvage à ce droit de propriété intellectuelle qui fait de celui qui n'a rien que la vue des belles choses, l'égal, quelquefois le supérieur de celui qui les possède. La forêt de Fontaineblean n'est pas seulement belle par sa végétation ; le terrain y a des mouvements d'une grâce et d'une élégance extrêmes. Ses entassements de roches offrent à chaque pas un décor magnifique, austère ou délicieux. Mais ces ravissantes clairières, ces chaos surprenants, ces sables mélancoliques deviendraient navrants, peut-être vulgaires, s'ils étaient dénudés. Gardons nos forêts, respectons nos grands arbres et, s'il faut que ce soit au nom de l'art, si cette considération est encore de quelque poids par le temps de ruralité réaliste qui court, écoutons et secondons nos vaillants artistes. Mais nous tous, protestons aussi, au nom de notre propre droit et forts de notre propre valeur, contre des mesures d'abrutissement et d'insanité. Pendant que, de toutes parts, on bâtit des églises fort laides, ne souffrons pas que les grandes cathédrales de la nature, dont nos ancêtres eurent le sentiment profond en élevant leurs temples, soient arrachées à la vénération de nos descendants.

"La forêt de Fontainebleau" (Impressions et souvenirs, 1872)


THÉODORE DE BANVILLE

Nommé concierge de la caserne de Fontainebleau, Claude-François Denecourt (1788-1875) y arriva en 1832. Dans la forêt, il traça des sentiers, marqua des itinéraires des promeneurs et créa même des grottes artificielles, des tunnels et des passages souterrains. Le "sylvain de Fontainebleau", comme le nomme Théophile Gautier, a consacré quarante années de sa vie et une bonne partie de ses revenus à l’entretien de la forêt. Il est l'auteur de Promenades dans la forêt de Fontainebleau (1844) et de Délices de Fontainebleau. Un recueil d'hommages lui a été consacré en 1855, sous le titre Fontainebleau, paysages, légendes, souvenirs, fantaisies, 1855. La préface est d'Auguste Luchet (1806-1872), écrivain et auteur dramatique, qui a été gouverneur du domaine de Fontainebleau. On y trouve, entre autres, un poème de Théodore de Banville, publié ensuite dans Le Sang de la Coupe (1857).

Tout le monde aujourd'hui connaît Fontainebleau. Pour les Parisiens surtout le chemin de fer de Lyon en a fait un faubourg. Ville jolie, mais triste, tranquille retraite de rentiers qui ne consomment guère ou de vieillards qui ne consomment plus; élégante, oisive, prétentieuse et inutile, sans production, sans industrie, sans commerce, Fontainebleau vit de ses beautés comme une courtisane romaine. Si splendide et incomparable qu'on le trouve, ce n'est pas le château qui seul, de notre temps, apporterait beaucoup à la richesse de la ville. La vraie ressource de Fontainebleau, c'est la forêt. Au château, qui fut la maison de vingt rois, il fallait ce jardin de quarante mille arpents. Nos anciens maîtres, les bien-aimés, savaient, comme les moines et les banquiers, se faire des demeures belles et plaisamment, en des lieux cachés, accrocher le nid de leurs amours. Un jour, des mers révoltées avaient passé sur ce pays, — c'était bien avant qu'il y eût des rois et leurs maîtresses, des banquiers et des moines, des écrivains et des peintres, — et les mers l'avaient dépouillé, comme les rivières des tanneries font d'in boeuf vide, enlevant et dispersant la végétation sa peau, la terre sa chair, ne lui laissant que les rochers ses os. Ensuite il était arrivé que ces grands os, qui n'avaient plus de lien entre eux, s'étaient affreusement disjoints et précipités les uns sur les autres en se brisant et s'entassant, ainsi qu'on voit crouler les immensités bibliques dans les terribles peintures de Martyn. Mais peu à peu la nature, attendrie et calmée, avait pris en pitié cette désolation formidable : elle avait changé en humus les débris écoulés dans les profondeurs et les avait couverts d'arbres ; puis, ceux-ci devenus centenaires, elle avait dit aux vents d'en emporter les graines pour faire une toque et des plumes aux hauteurs restées chauves. C'est longtemps après que les premiers rois étaient venus se bâtir une maison par-là. (Auguste Luchet, préface de Fontainebleau, paysages, légendes, souvenirs, fantaisies)

O forêt adorée encor, Fontainebleau !
Dis-moi, le gardes-tu sur le tronc d'un bouleau
Ce nom que j'appelais mon espoir et mes forces
Et que j'avais gravé partout dans tes écorces ?
Elle, enfant comme moi, nous allions le matin
Respirer les odeurs de verdure et de thym
Et voir tes rochers gris s'éveiller dans la flamme.
Puis, quand se reposait celle qui fut mon âme,
Lorsque tes horizons brûlent, que vers midi
Le serpent taché d'or se réveille engourdi,
Je contemplai, effroi d'une âme sérieuse,
Cette heure du soleil, blanche et mystérieuse !
N'est-ce pas, n'est-ce pas que vous étiez vivant,
Noir feuillage, immobile et triste sous le vent
Comme une mer qu'un Dieu rend docile à ses chaînes ?
Et vous, colosses fiers, arbres noueux, grands chênes,
Rien n'agitait vos fronts par le temps centuplés !
Pourtant vos bras tordus et vos muscles gonflés,
Ces poses de lutteurs affamés de carnage
Que vous conserviez, même à cette heure où tout nage
Dans la vive lumière et l'atmosphère en feu,
Laissaient voir qu'autrefois, sous ce ciel vaste et bleu,
Vous aviez dû combattre, ô géants centenaires,
Au milieu des Titans vaincus par les tonnerres.
Et vous, rochers sans fin, suspendus et croulants,
Sur qui l'oiseau sautille et qui, depuis mille ans,
Gardez avec douceur vos effroyables poses,
La mousse et le lichen et les bruyères roses
Ont beau vivre sur vous comme un jardin en fleur,
Ne devine-t-on pas avec quelle douleur
Un volcan souterrain, indigné d'être esclave,
Vous a vomis jadis avec un flot de lave ?
Les sauvages buissons de mûres diaprés,
Calmes, avec orgueil montraient leurs fruits pourprés.
À peine si parfois, parmi les branches hautes,
Un léger mouvement me révélait des hôtes;
Et pourtant, si ma main, écartant leur fouillis,
Eût fait entrer le jour dans ces vivants taillis,
J'aurais vu s'y tapir dans les ombres fumeuses
L'épouvantable essaim des bêtes venimeuses !
Or je disais, devant ce spectable divin,
"Poète, voile-toi pour le vulgaire vain !
Qu'il ne puisse à ta muse enlever sa ceinture,
Et souris-leur, pareil à la grande Nature !
Sous ta sérénité cache aussi ton secret !"
Réponds, ai-je tenu parole, ô forêt ?
Et n'ai-je pas rendu mon âme et mon visage
Silencieux et doux comme un beau paysage ?


THÉOPHILE GAUTIER

Le peintre Alexandre-Gabriel Decamps s'était établi à Fontainebleau, son "pays d'affection" en 1857. Il mourut en 1860 des suites d'une chute de cheval. Théophile Gautier assista à ses obsèques et en rendit compte dans un article du Moniteur.

La forêt qui, sous les pluies, avait gardé le vert printanier, balançait joyeusement ses feuillages d'émeraude, l'herbe étincelait, le soleil jetait ses disques d'or aux mousses, les lépidoptères éclos le matin faisaient gaiement l'essai de la vie et, au bout des branches, les oiseaux un peu inquiets regardaient passer le noir corbillard, les noirs croque-morts et le noir cortège maculant de son deuil cette sérénité lumineuse. Le cimetière de Fontainebleau, pris dans un coin de la forêt, étale sa pente inclinée au soleil. Sur sa lisière, de grands arbres le couronnent, parmi lesquels se détachent des cyprès et des pins d'Italie. Ce cimetière de Fontainebleau, plein de fleurs, d'oiseaux et de soleil, rappelle les cimetières d'Orient ; il inspire la mélancolie et non l'horreur.


HIPPOLYTE TAINE

A la suite d'un séjour qu'il a fait à Barbizon en 1867, Taine, dans Vie et opinions de Thomas Graindorge (1867), a emmené son héros dans la forêt de Fontainebleau.

J'ai passé un mois cet automne à Fontainebleau et dans les villages voisins. Que cette forêt est belle ! Sur le bord de la route, les hêtres arrondis, dorés, glorieusement épanouis, s'étalent, étendant leur feuillage de dentelle. Ils s'allongent en file à perte de vue, jouissent de l'air libre. La lumière s’épanche à flots sur leurs dômes, rejaillit sur les feuilles, ruisselle en nappes, d'étage en étage, jusque sur le gazon. Une vapeur dorée, une poussière de scintillements et de miroitements flotte autour d'eux comme une gaze. Leurs troncs blancs ont une écorce toujours lisse et jeune. La profonde terre qui les nourrit leur conserve jusque dans la virilité l'air de l'adolescence, et le ciel tend au-dessus d'eux sa longue arche d'un bleu tendre. Aucun passant sur cette route ; la croix du Grand-Veneur pointe à l'horizon. Le palais de la Belle au Bois dormant ne devait pas être plus paisible. Est-ce que vraiment quelqu'un a passé ici depuis un siècle ? L'autre côté, une futaie énorme, est dans l'ombre. Les troncs monstrueux, noirâtres, plongent d'un élan dans le sol, et leurs têtes se perdent parmi d'autres têtes. Quelques-uns se penchent comme des boas qui vont s'accrocher. De loin en loin, par des trouées, le ciel perce. Mais la verdure emplit tout l'horizon, tantôt sombre, tantôt resplendissante. La clarté, qui s'abat d'en haut, pose çà et là des traînées d'émeraudes mobiles. Les feuillages tremblent et luisent. Un bruisse ment infini, un chuchotement de cent mille voix, un bourdonnement qui s'enfle ou baisse, court à travers les profondeurs, et, sur un escarpement sablonneux, une troupe de pins, dans leur robe de verdure bleuâtre, chantent à voix plus haute, comme une colonie mélodieuse et étrangère. Parfois un corbeau croasse ; les rouges-gorges jettent leur note claire. Dans le silence, on entend les cigales bruire, et les colonnes d'insectes tourbillonnent dans I’air épais, chargé de senteurs. Un gland tombe sur les feuilles sèches ; un scarabée frôle un brin de bois avec ses ailes. De petites voix gaies, de fins gazouillements d’oiseaux descendent des hauteurs. Tout un peuple vit sous ces voûtes et dans ces mousses, un peuple enfantin qui s'agite, et son bégaiement arrive à l'oreille, à demi recouvert par la respiration profonde de la grande mère endormie. Hier, à onze heures du soir, sur les hauteurs de Franchart, la lune toute pleine semblait un morceau d'argent poli sortant de la forge. Des nuages légers, aériens, pareils à des plumes blanches, flottaient en traînées des deux côtés du ciel. Au milieu, l'azur semblait noir, tant la clarté était vive. Au-dessous, le cirque des dunes et des profondeurs apparaissait vaguement, tout noir dans l'ombre. Les sables blancs luisaient. Un bouleau frêle levait en face de moi sa tête échevelée et charmante ; ses feuilles ne remuaient pas, tant l'air était calme. On écoute pour saisir un bruit, et, dans un murmure imperceptible, à une lieue de là, on devine un cerf qui brame.


GUSTAVE FLAUBERT

Flaubert a visité Fontainebleau pour la première fois à l'âge de douze ans, en 1833. Il y est retourné en 1868, en août, et il écrit à George Sand : "J'ai été deux fois à Fontainebleau et, la seconde fois, selon votre avis, j'ai vu les sables d'Arbonne [les Gros-Sablons, sur le flanc nord du mont Rouget]. C'est tellement beau que j'ai cuydé en avoir le vertige". Il préparait alors son Education sentimentale et loua une voiture pour visiter la forêt, prenant des notes chemin faisant.

Flaubert, dans la troisième partie de l'Education sentimentale (1869), raconte la découverte de la forêt de Fontainebleau par ses deux héros, Frédéric et Rosanette. On peut facilement reconstituer eur itinéraire : la Fourche, la route de Paris, la route du Bouquet-du-Roi, la route Ronde, Franchard et son restaurant, Apremont, la Caverne-des-Brigands et son cabaret rustique, le Bas-Bréau et Barbizon, où ils voient un peintre en blouse bleue; le lendemain, la Gorge-au-Loup, la Mare-aux-Fées, le Long-Rohcer, Marlotte.

Après leur déjeuner, on leur amena une voiture découverte. Ils sortirent de Fontainebleau par un large rond-point, puis montèrent au pas une route sablonneuse dans un bois de petits pins. Les arbres devinrent plus grands; et le cocher, de temps à autre, disait : "Voici les Frères-Siamois, le Pharamond, le Bouquet-du-Roi...", n'oubliant aucun des sites célèbres, parfois même s'arrêtant pour les faire admirer.
Ils entrèrent dans la futaie de Franchard. La voiture glissait comme un traîneau sur le gazon ; des pigeons qu'on ne voyait pas roucoulaient; tout à coup, un garçon de café parut; et ils descendirent devant la barrière d'un jardin où il y avait des tables rondes. Puis, laissant à gauche les murailles d'une abbaye en ruine, ils marchèrent sur de grosses rocbes et atteignirent bientôt le fond de la gorge.
Elle est couverte, d'un côté, par un entremêlement de grès et de genévriers, tandis que, de l'autre, le terrain presque nu s'incline vers le creux du vallon, où, dans la couleur des bruyères, un sentier fait une ligne pâle; et on aperçoit tout au loin un sommet en cône aplati, avec la tour d'un télégraphe par derrière.
Une demi-heure après, ils mirent pied à terre encore une fois pour gravir les hauteurs d'Aspremont.
Le chemin fait des zigzags entre les pins trapus sous des rochers à profils anguleux; tout ce coin de la forêt a quelque chose d'étouffé, d'un peu sauvage et de recueilli. On pense aux ermites, compagnons des grands cerfs portant une croix de feu entre leurs cornes, et qui recevaient avec de paternels sourires les bons rois de France, agenouillés devant leur grotte. Une odeur résineuse emplissait l'air chaud, des racines à ras du sol s'entre-croisaient comme des veines. Rosanette trébuchait dessus, était désespérée, avait envie de pleurer.
Mais, tout au haut, la joie lui revint, en trouvant sous un toit de branchages une manière de cabaret, où l'on vend des bois sculptés. Elle but une bouteille de limonade, s'acheta un bâton de houx ; et, sans donner un coup d'oeil au paysage que l'on découvre du plateau, elle entra dans la Caverne-des-Brigands, précédée d'un gamin portant une torche.
Leur voiture les attendait dans le Bas-Bréau.
Un peintre en blouse bleue travaillait au pied d'un chêne, avec sa boîte à couleurs sur les genoux. Il leva la tête et les regarda passer.
Au milieu de la côte de Chailly, un nuage, crevant tout à coup, leur fit rabattre la capote. Presque aussitôt la pluie s'arrêta ; et les pavés des rues brillaient sous le soleil quand ils rentrèrent dans la ville. […]
Le lendemain, ils allèrent voir la Gorge-au-Loup, la Mare-aux-Fées,le Long-Rocher, la Marlotte ; le surlendemain, ils recommencèrent au hasard, comme leur cocher voulait, sans demander où ils étaient, et souvent même négligeant les sites fameux.
Ils se trouvaient si bien dans leur vieux landau, bas comme un sofa et couvert d'une toile à raies déteintes! Les fossés pleins de broussailles filaient sous leurs yeux, avec un mouvement doux et continu. Des rayons blancs traversaient comme des flèches les hautes fougères; quelquefois, un chemin, qui ne servait plus, se présentait devant eux, en ligne droite; et des herbes s'y dressaient çà et là, mollement. Au centre des carrefours, une croix étendait ses quatre bras; ailleurs, des poteaux se penchaient comme des arbres morts, et de petits sentiers courbes, en se perdant sous les feuilles, donnaient envie de les suivre; au même moment, le cheval tournait, ils y entraient, on enfonçait dans la boue; plus loin, de la mousse avait poussé au bord des ornières profondes.
Ils se croyaient loin des autres, bien seuls. Mais tout à coup passait un garde-chasse avec son fusil, ou une bande de femmes en haillons, traînant sur leur dos de longues bourrées.
Quand la voiture s'arrêtait, il se faisait un silence universel ; seulement on entendait le souffle du cheval dans les brancards, avec un cri d'oiseau très faible, répété.
La lumière, à de certaines places éclairant la lisière du bois, laissait les fonds dans l'ombre; ou bien, atténuée sur les premiers plans par une sorte de crépuscule, elle étalait dans les lointains des vapeurs violettes, une clarté blanche. Au milieu du jour, le soleil, tombant d'aplomb sur les larges verdures, les éclaboussait, suspendait des gouttes argentines à la pointe des branches, rayait le gazon de traînées d'émeraudes, jetait des taches d'or sur les couches de feuilles mortes; en se renversant la tête, on apercevait le ciel, entre les cimes des arbres. Quelques-uns, d'une altitude démesurée, avaient des airs de patriarches et d'empereurs, ou, se touchant par le bout, formaient avec leurs longs fûts comme des arcs de triomphe ; d'autres, poussés dès le bas obliquement, semblaient des colonnes près de tomber.
Cette foule de grosses lignes verticales s'entr'ouvrait. Alors, d'énormes flots verts se déroulaient en bosselages inégaux jusqu'à la surface des vallées où s'avançait la croupe d'autres collines dominant des plaines blondes, qui finissaient par se perdre dans une pâleur indécise.
Debout, l'un près de l'autre, sur quelque éminence du terrain, ils sentaient, tout en humant le vent, leur entrer dans l'âme comme l'orgueil d'une vie plus libre, avec une surabondance de forces, une joie sans cause.
La diversité des arbres faisait un spectacle changeant. Les hêtres, à l'écorce blanche et lisse, entremêlaient leurs couronnes; des frênes courbaient mollement leurs glauques ramures; dans les cépées de charmes, des houx pareils à du bronze se hérissaient; puis venait une file de minces bouleaux, inclinés dans des attitudes élégiaques; et les pins, symétriques comme des tuyaux d'orgue, en se balançant continuellement, semblaient chanter. Il y avait des chênes rugueux, énormes, qui se convulsaient, s'étiraient du sol, s'étreignaient les uns les autres, et, fermes sur leurs troncs, pareils à des torses, se lançaient avec leurs bras nus des appels de désespoir, des menaces furibondes, comme un groupe de Titans immobilisés dans leur colère. Quelque chose de plus lourd, une langueur fiévreuse planait au-dessus des mares, découpant la nappe de leurs eaux entre des buissons d'épines; les lichens de leur berge, où les loups viennent boire, sont couleur de soufre, brûlés comme par le pas des sorcières, et le coassement ininterrompu des grenouilles répond au cri des corneilles qui tournoient. Ensuite, ils traversaient des clairières monotones, plantées d'un baliveau çà et là. Un bruit de fer, des coups drus et nombreux sonnaient; c'était, au flanc d'une colline, une compagnie de carriers battant les roches. Elles se multipliaient de plus en plus, et finissaient par emplir tout le paysage, cubiques comme des maisons, plates comme des dalles, s'étayant, se surplombant, se confondant, telles que les ruines méconnaissables et monstrueuses de quelque cité disparue. Mais la furie même de leur chaos fait plutôt rêver à des volcans, à des déluges, aux grands cataclysmes ignorés. Frédéric disait qu'ils étaient là depuis le commencement du monde et resteraient ainsi jusqu'à la fin; Rosanette détournait la tête, en affirmant que «ça la rendrait folle», et s'en allait cueillir des bruyères. Leurs petites fleurs violettes, tassées les unes près des autres, formaient des plaques inégales, et la terre qui s'écroulait de dessous mettait comme des franges noires au bord des sables pailletés de mica.
Ils arrivèrent un jour à mi-hauteur d'une colline tout en sable. Sa surface, vierge de pas, était rayée en ondulations symétriques; çà et là, tels que des promontoires sur le lit desséché d'un océan, se levaient des roches ayant de vagues formes d'animaux, tortues avançant la tête, phoques qui rampent, hippopotames et ours. Personne. Aucun bruit. Les sables, frappés par le soleil, éblouissaient ; et tout à coup, dans cette vibration de la lumière, les bêtes parurent remuer. Ils s'en retournèrent vite, fuyant le vertige, presque effrayés.


ROBERT LOUIS STEVENSON

A partir d'avril 1875, Stevenson a passé quatre étés successifs à Barbizon, Grez-sur-Loing et Marlotte. L'ambiance qui régnait dans les auberges de la région convenait à son tempérament bohème, qu'il cultivait avec son cousin Bob. C'est à Barbizon qu'il a rencontré Fanny Osbourne, née Van de Grift, elle-même en séjour à Grez. Cette Américaine de dix ans son aînée était une artiste-peintre qui vivait séparée de son mari Samuel Osbourne et élevait seule ses deux enfants Isobel et Lloyd. Entre eux deux, le coup de foudre a été immédiat. Ils se sont retrouvés durant l'été 1877 de nouveau à Grez. Ils ne pourront se marier qu'en 1880 à San Francisco.

Les textes ci-dessous, traduits par Jacques Chabert et Pierre Bordas, sont extraits de "Fontainebleau, village communities of painters" (dans Across the plains with other memories and essays") et de "Forest notes" (dans Letters and Miscellanies, 22).

Paysages du Gâtinais près de Fontainebleau

Peut-être le lecteur connaît-il l'aspect des grandes plaines du Gâtinais lorsqu'elles abordent les collines boisées de Fontainebleau. Çà et là, quelques bancs de rochers grisâtres semblent se traîner hors de la forêt comme pour prendre le soleil. Par endroits, quelques bosquets de pommiers se regroupent sur une hauteur. L'étrange tartan sans éclat d'une myriade de petites cultures s'estompe à l'horizon ; les bandes qui les encadrent se fondent et disparaissent en un morne plat, ouvert et vide, qui finit par s'étendre sans relief particulier, si ce n'est parfois une ligne fine à l'horizon tracée par des arbres ou la pointe d'un clocher dans le ciel. Immense et solennel à toute heure du jour malgré l'insignifiance des particularités du lieu, le paysage impressionne encore plus à l'approche du soir. Le soleil se couche, gonflé en une énorme orange, comme s'abîmant dans la mer au crépuscule. Un paysan en bleu rentre chez lui, juché sur un cheval de labour, traînant une herse fumante dans les mottes de terre sèche. Un autre travaille encore avec sa femme sur leur lopin. Une ombre immense envahit la plaine. Tous ces gens y baignent jusqu'aux épaules Dans ce vaste paysage, on ne retrouvera guère que quelque château, délaissé ou ruiné. Au bout d'une longue avenue, maintenant ensemencée, au milieu d'une ancienne cour où croissent cyprès et lilas, un vieux château dresse cheminées de briques et toits pointus piqués de girouettes dans le vent et le soleil. Canards et coqs y claironnent, abeilles y bourdonnent ... Un joyeux remue-ménage printanier flotte dans l'air, les lilas sont en fleurs, les plantes grimpantes envahissent la balustrade en ruine. Mais nul printemps ne rendra jamais sa gloire passée à ce château. Des vieilles femmes du peuple vaquent à leurs occupations, des gamins gambadent dans la cour d'honneur et nourrissent les canards dans les douves à l'abandon. Dans les grandes écuries, de lourds chevaux de labour aux membres puissants remâchent leur fourrage. L'aiguille du cadran de l'horloge attend des jours meilleurs.

La forêt de Fontainebleau

En dépit de son étendue considérable, la forêt de Fontainebleau n'est presque nulle part ennuyeuse. J'en connais toute la partie ouest, je crois que je peux le dire, dans sa totalité ; assez bien du moins pour affirmer qu'il n'y a pas un mille carré qui n'ait un caractère et un charme particuliers. Des zones, par exemple, comme le Long-Rocher, le Bas-Bréau et la Reine-Blanche pourraient se situer à des centaines de milles l'une de l'autre ; elles n'ont guère d'autre point commun que le silence des oiseaux. Les deux dernières sont vraiment très proches et dans les deux on trouve des arbres très hauts et très anciens qui ont survécu à mille vicissitudes politiques. Mais dans l'une les grands chênes prospèrent tranquillement sur un sol uni; ils projettent leur ombre sur une grande surface; l'air et la lumière circulent très librement sous leur ramure étendue. Dans l'autre les arbres ont du mal à trouver une assise ; des châteaux de roche blanche s'y entassent l'un par-dessus l'autre, le pied glisse, enroulée sur elle-même, la vipère sommeille, la mousse s'accroche dans la crevasse ; et au-dessus de tout cela le grand hêtre élève sa cime, lance ses bras et, avec une grâce surpassant l'architecture des églises, offre une voûte à ce chaos accidenté. Et dans l'espace divisant les deux régions, la chaussée blanche de la route de Paris forme une large trouée rectiligne : une voie conçue pour l'apparat et les marches triomphales, une avenue ouverte pour une armée; mais, ses jours de gloire étant révolus, elle repose, écrasée sous le soleil entre de fraîches frondaisons et ce n'est que par intervalles qu'apparaît au loin, et à peine audible, le long de son ample courbe, le véhicule d'un touriste en voyage. Dès qu'on s'écarte un peu sur un côté, on trouve un secteur de sable, de bouleaux et de blocs rocheux; de l'autre côté s'étend la vallée d'Apremont, toute de genévrier et de bruyère; et un peu plus loin on peut traverser une pinède. C'est avec un art consommé que ces éléments se mêlent. Il ne faut pas non plus oublier que, dans toute cette région, on atteint partout le sommet de collines d'où on peut contempler la plaine vers le nord et vers l'ouest, comme une mer sans éclat; ni que tout au long du jour, les ombres ne cessent de changer ; et enfin, aux feux rougeoyants du soleil couchant succède la nuit et, avec elle, une nouvelle forêt, ténébreuse, emplie de murmures et de parfums. Il est peu de choses qui apportent une telle régénération que de quitter Paris, les arches éclairées du Carrousel, le long alignement des rues étincelantes, et de se plonger dans l'obscurité embaumée des bois. Au sein de cette incessante variété l'esprit se maintient constamment en éveil. C'est un endroit plein de changements pour y peindre, un endroit exaltant pour y vivre. Aussi vite que vous portent vos pas, vous passez d'une scène à l'autre, chacune vigoureusement peinte des couleurs du soleil, chacune rendue plus chère encore par l'appel héréditaire des forêts et la façon dont il s'exerce sur l'esprit de l'homme qui se rappelle et salue l'antique refuge de sa race. Et cependant la forêt a été entièrement civilisée. Les coins les plus sauvages portent un nom et ont été vénérés comme des monuments antiques ; au plus profond des bois, la nature a préparé et équilibré ses effets avec un art qu'on dirait conscient; et l'homme, avec ses flèches de peinture bleue, a contresigné le tableau. Même lors de l'excursion la plus lointaine, on n'est jamais surpris de trouver une large avenue, de tomber sur un carrefour où se croisent plusieurs allées ou de voir derrière les halliers surgir l'aqueduc se traînant sur ses milliers de pieds. Ce n'est pas un espace sauvage, mais plutôt une réserve. Et, comme il est séant, le centre du labyrinthe n'est pas la caverne d'un ermite. Au milieu, une petite ville joyeuse gît sous le soleil, bourdonnante des activités de loisir; et le palais, respirant la distinction et peuplé de noms historiques, s'élève sans fumée au milieu de jardins.

La forêt de Fontainebleau au printemps

Je pense que vous préférerez la forêt au tout début d'un printemps vif, au moment où elle commence à se réveiller, lorsque les violettes, innombrables, pointent à travers les feuilles mortes. Si vous escaladez quelque monticule parmi les petites collines qui bossellent les bois, vous pourrez voir dans la plaine une grande variété d'étendues de terres, chacune d'elles colorée de teintes neutres, mélancoliques et froides, complètement mêlées et fondues entre elles. Vous verrez des zones de hêtres aux branches nues d'un pâle gris jaunâtre et des chênes encore sans feuilles de teinte plus soutenue, avoisinant des pinèdes d'un vert sévère. Puis, éparpillés parmi les pins ou seuls dans des clairières rocheuses, les délicats bouleaux aux troncs d'un blanc de neige déploient leurs branches neigeuses plus délicates encore, couronnées de la brume empourprée d'une sorte de dais végétal. Plus loin, une longue chaîne dénudée de rochers en chaos, zébrée de bandes de sable brillant et de chemins sablonneux serpentant parmi les fougères et la bruyère brun violacé. Paysage froid et un peu inquiétant. On n'y trouve pas la parfaite beauté ni le précieux éclat des brillantes couleurs de la fin de l'été, moment rare où la forêt n'est plus qu'une vaste suite d'ombrages verdoyants, vibrante d'insectes, entrecoupée ça et là par les flèches lumineuses du soleil sabrant la bruyère pourpre. Le charme des bois au mois de mars ne revêt cependant pas une apparence commune et rustique ; il est piquant d'un petit grain de sel particulier, avec un soupçon d'aigreur. Un piquant qui peut rappeler celui d'une bière amère. Vous finirez par l'adorer comme on prend goût aux olives. L'air merveilleusement clair, pur, envahit vos poumons en une goulée voluptueuse, il fait briller vos yeux et battre votre cœur d'un rythme nouveau, ou plutôt d'un rythme oublié, celui de votre enfance que vous retrouvez. Car il vous revient ce sentiment qui ressemble à l'esprit d'aventure, à cette soif d'exploration qui vous prend impérieusement par la main pour vous plonger dans les profondeurs de la futaie et vous entraîner au sommet des crêtes rocailleuses. C'est comme si tous les bois alentour s'emplissaient de voix amies pour vous encourager à poursuivre votre route d'un côté ou d'un autre ; tel l'âne de Buridan, vous restez là, pantelant, dans un dédale de plaisir. Les hêtres élégants dressent leur ramure de branches blêmes et raides soulignées de mousse verte, comme autant de doigts tendus d'une main à demi fermée. De puissants chênes montent la garde au sein d'un réseau nourri de sous-bois et de là, s'élancent vers le ciel. Et la grande forêt de branches vigoureuses s'épanouit dans le ciel doré du soir, traversé par un vol de corneilles croassantes. Sur le tapis vert du Bois d'Hyver, les sapins bien écartés les uns des autres déploient leurs branches, tels des escrimeurs se saluant ; et l'air embaume de résine tout alentour : la hache du bûcheron est rarement silencieuse. Chose étrange, les jeunes plantations d'arbres, que portent les hauteurs dans une brume magique, paraissent comme les ancêtres du paysage. Le sol est tapissé d'aiguilles et jonché de pommes de pins et de débris d'écorce. Les rochers semblent tapis dans les fourrés, ravinés par la pluie, emperruqués de lichen, blanchis par les années et les rigueurs des changements de saisons. Des papillons bruns et jaunes volettent de ci de là, portés par l'air léger comme des duvets de chardon. La solitude de ces couverts apparaît tellement singulière qu'à certains moments, l'angoisse rejoint presque le plaisir. Vous écoutez, à l'affût du moindre bruit qui brise le silence jusqu'à ce que vous soyez à demi subjugué par l'intensité de cette tension. Etrange, vraiment, cette attraction de la forêt qui s'impose à l'esprit des hommes. Mille voix enthousiastes et pas seulement quelques-unes se sont élevées afin de répandre sa renommée. Beaucoup des plus célèbres écrivains de la France d'aujourd'hui ont mentionné Fontainebleau dans leurs écrits. Chateaubriand, Michelet, Béranger, George Sand, Senancour, Flaubert, Murger, les frères Goncourt, Théodore de Banville ... Chacun d'eux a apporté sa contribution à la gloire éternelle et à la mémoire de ce massif forestier. Même aux heures les plus sombres, lorsque le pittoresque de la nature était une malédiction aux yeux des personnes de goût, cette forêt a toujours su garder une certaine réputation de beauté. C'est en 1730 que l'abbé Guilbert publia sa Description historique du palais, de la ville et de la forêt de Fontainebleau. Il est amusant de le lire lorsqu'il essaie de manifester son admiration en des termes acceptables pour son époque. Les monstrueux rochers et autres merveilles, explique l'abbé, "sont admirés avec surprise des voyageurs qui s'écrient aussitôt avec Horace : Ut mihi devio rupes et vacuum nemus mirari libet". Le bon abbé ne se révèle pas précisément lyrique dans son éloge, vous pouvez le constater: il s'appuie sur Horace, comme il pourrait le faire contre le tronc d'un chêne. Après tout, Horace était un classique. Pour le reste toutefois, l'abbé préfère les carrefours, là où de nombreux chemins se croisent, ou les lieux comme celui de la Belle-Etoile, qui sont entretenus par un "jardinier spécial". L'abbé admire à la Table-du-Roi l'œuvre du grand maître des Eaux et Forêts, le sieur de la Faluère, "qui a fait faire ce magnifique endroit". Cependant, ce n'est pas tant par sa beauté que la forêt en appelle au cœur de l'homme, que par ce je ne sais quoi de subtil qui réside dans la qualité de l'air, dans les effluves émanant des vieux arbres, toutes choses qui transforment et qui vivifient si merveilleusement un esprit fatigué. Des hommes découragés, comme François Ier malade et de grands monarques vaincus, sont de tous temps venus en ces lieux pour y trouver le réconfort. Ici, des êtres perturbés se sont éloignés de la pression de la vie quotidienne comme on se retire dans une véranda à l'écart au cours d'une nuit de mascarade, et c'est là qu'ils ont trouvé la tranquillité, le silence, le repos, sources de toute sagesse. Là réside la grande station thermale du moral: cette forêt dépourvue de source est en elle-même une grande fontaine de jouvence.


MAUPASSANT

Dans la troisième partie du roman de Maupassant Notre coeur (1890), le héros, André Mariolle, a choisi la région de Fontainebleau pour y soigner un chagrin d'amour; il loue un chalet meublé à Montigny et cherche l'apaisement dans des promenades en forêt.

La forêt s'éveillait. Au pied des grands arbres, dont les têtes se couvraient d'une ombre légère de feuillage, les taillis étaient plus touffus. Les bouleaux hâtifs, aux membres d'argent, semblaient seuls habillés déjà pour l'été, tandis que les chênes immenses montraient seulement, au bout de leurs branchages, de légères taches vertes tremblotantes. Les hêtres, ouvrant plus vite leurs bourgeons pointus, laissaient tomber leurs dernières feuilles mortes de l'autre année.
Le long de la route, l'herbe, que ne couvrait point encore l'ombre impénétrable des cimes, étaient drue, luisante, vernie de sève nouvelle ; et cette odeur de pousses naissantes l'enveloppait maintenant, le noyait dans un immense bain de vie végétale germant sous le premier soleil. Il respirait par grandes haleines; c'était bon d'aspirer ce grand air libre et pur…
Il traversa Marlotte, où le cocher lui montra l'hôtel Corot, qu'on venait d'ouvrir et dont on vantait l'originalité. Puis on suivit une route entre la forêt à gauche et, à droite, une grande plaine avec des arbres par places et des coteaux à l'horizon. Puis on pénétra dans une longue rue de village, une rue blanche, aveuglante, entre deux lignes interminables de petites maisons couvertes en tuiles. Par places, un énorme lilas fleuri jaillissait au-dessus d'un mur.
Cette rue suivait un étroit vallon qui descendait au petit cours d'eau. Quand Mariolle l'aperçut, il eut un ravissement. C'était un fleuve mince, rapide, agité et tournoyant, qui lavait sur une de ses rives le pied même les maisons et les murs des jardins, tandis que, sur l'autre, il baignait des prairies, où des arbres légers égrenaient leurs frêles feuillages à peine ouverts.
Mariolle trouva tout de suite la demeure indiquée, et en fut charmé. C'était une veille maison tout au bord de l'eau, séparée seulement du courant par un joli jardin que terminait une terrasse à tilleuls. Le Loing, qui venait de tomber d'un barrage par une chute haute d'un pied ou deux, filait le long de cette terrasse, en déroulant de grands remous. Par les fenêtres de la façade on apercevait, de l'autre côté, les prés.
Il lui fallut s'occuper de l'installation, qui fut rapide. Le soir venu, il s'assit près d'une fenêtre ouverte, buvant la fraîcheur humide et douce des herbages mouillés et regardant le soleil couchant faire de grandes ombres sur les prés. Bientôt, il ne voyait plus les prairies, ni le soleil disparaissant derrière les collines de l'horizon.
Il se leva, descendit au jardin, marcha jusqu'à la terrasse. La fraîcheur de l'eau secouée par le barrage montait en brumes de la rivière ; et cette froide sensation le fit revenir sur ses pas.
Le lendemain, il sortit de son lit aux premières heures de l'aube et s'en alla dans la forêt, une canne à la main. Le soleil levé tombait à travers les cimes presque chauves encore des chênes, sur le sol tapissé par places d'herbe verdoyante, plus loin d'un tapis de feuilles mortes, plus loin de bruyères roussies par l'hiver ; et des papillons jaunes voltigeaient le long de la route, comme de petites flammes dansantes. Un coteau, presque un mont, couvert de pins et de rocs bleuâtres, apparut à droite du chemin. Mariolle le gravit lentement, et, quand il fut au sommet, s'assit sur une grosse pierre, car il était déjà haletant. Puis il le leva, descendit le coteau rocheux, et se remit en marche.
La forêt changeait d'aspect, devenait plus épanouie et plus ombrée, car il entrait dans la partie la plus chaude, dans l'admirable région des hêtres. Aucune sensation de l'hiver ne restait plus. C'était un printemps extraordinaire, qui semblait né dans la nuit même, tant il était frais et jeune. Mariolle pénétra dans les fourrés, sous les arbres gigantesques qui s'élevaient de plus en plus, et il alla devant lui longtemps, une heure, deux heures, à travers les branches, à travers l'innombrable multitude des petites feuilles luisantes, huilées et vernies de sève. La voûte immense des cimes voilait tout le ciel, supportée par de longues colonnes, droites ou penchées, parfois blanchâtres, parfois sombres sous une mousse noire attachée à l'écorce. Elles montaient indéfiniment, les unes derrière les autres, dominant les jeunes taillis emmêlés et poussés à leur pied, et les couvrant d'un nuage épais que traversaient cependant des cataractes de soleil. La pluie de feu glissait, coulait dans tout ce feuillage épandu qui n'avait plus l'air d'un bois, mais d'une éclatante vapeur de verdure illuminée de rayons jaunes.
Mariolle s'arrêta, ému d'une inexprimable surprise. Où était-il ? Dans une forêt, ou bien tombé au fond d'une mer, d'une mer toute en feuilles et tout en lumière, d'un océan doré de clarté verte ? Il se coucha par terre sur le tapis roux de feuillage mort que ces arbres ne laissent tomber qu'au moment où ils se couvrent d'une vêture nouvelle, jouissant du contact frais de la terre et de la pure douceur de l'air. A la fin, il s'endormit, et, quand il se réveilla, il s'aperçut qu'il était plus de deux heures de l'après-midi.
S'étant relevé, il se remit en route. Il sortit enfin de l'épaisseur du bois et entra dans un large carrefour où aboutissaient, comme des rayons d'une couronne, six avenues incroyablement hautes, qui se perdaient en des loitans feuillus et transparents, dans un air teinté d'émeraude. Un poteau indiquait le nom de ce lieu: "Le Bouquet-du-Roi". C'était vraiment la capitale du royal pays des hêtres.


LÉON DAUDET

Dans le roman de Léon Daudet, Suzanne (1896), l'héroïne, créature perverse et fatale, est devenue sciemment la maîtresse de son propre père. C'est à Arbonne-la-Forêt, près de Barbizon, qu'elle vient remâcher son repentir et ses remords.

L'allée où elle s'engagea était déserte et droite… une autre… une autre plus large, d'un sable blême… des arbres réguliers… Elle les compta par enfantillage et elle lisait les écriteaux, les nobles noms de roches et de carrefours, où le mot "croix" revenait si souvent ! Les ombrages grandirent. Ils paraissaient croître à mesure. Il en était de verts encore. Il en était de jaunes, il en était de rouges et ceux-ci, dominant peu à peu, éclatant sous la terne lumière, l'exaltaient. De ces énormes hêtres d'un seul jet elle admirait l'élan et le défi. Toute la nature, flairant l'hiver, gardait une immobilité sibylline. Ils se taisaient, les oracles d'écorce, géants figés dont les pieds tortueux couraient entre les fougères pourprées. Ces vastes mains tendues vers le ciel, qui gesticulent dans la tempête, avaient l'air de prier en silence… Tout à coup les nuages s'écartèrent. Un irrésistible rayon fit étinceler les feuillages moroses, mêlant la lumière à la tempête. La formidable architecture resplendit. Comme à travers une dentelle rousse et déchirant ce délicat réseau, plongeait la rudesse du soleil. Le long des hêtres inflexibles, elle frappait alertement de ses lances d'or. L'armée des troncs polis brilla sous la menace. L'astre, entre les rangs serrés, dispersa son glorieux ravage ; des flammes obliques, où se mêlaient la clarté, le fause et le rose, s'éparpillèrent jusqu'au lointain, jusqu'aux extrêmes clairières de la futaie victorieuse, et cet incendie géométrique était encore accru, au sommet du champ de bataille, par le sauvage reflet d'un gros nuage noir frangé de cuivre…


PAUL FORT

Paul Fort, dans ses Mémoires, a consacré des pages à cette "forêt de Brocéliande, tout aussi poétique, tout aussi enchantée".


JULIEN GRACQ

Julien Gracq s'est efforcé d'enfermer en quelques lignes le charme de cette "forêt labyrinthe", de cette "sylve apprivoisée" :

Forêt de Fontainebleau, que je revisite chaque fois à la manière d'une cité des arbres, dont chaque quartier a sa physionomie, sévère ou riante, stricte ou négligée, sa manière de sourire ou de se renfrogner au passage du promeneur, ses artères pavées et ses venelles de terre battue, ses impasses herbeuses, sa plaine Monceau banale (autour du carrefour des Vieux-Rayons), ses "hauteurs fleuries" du carrefour de l'Épine-Foreuse, qui prennent si gaiement le soleil du matin, et l'étrange ombilic, vaguement maléfique au creux de son réseau d'allées circulaires, de la Mare-aux-Evées. Le sentiment soudain de l'espace ouvert que nous communiquent les esplanades des villes, je le retrouve dans la large tonsure, brusquement livrée aux vents, qui rase une partie du plateau des Monts-de-Fays. Le passage du clair au sombre, des chênaies et des hêtraies aux peuplements de pins et aux sapinières, a la brusquerie de la passée des nuages — nulle humeur plus changeante dans l'accueil que celle de cette sylve apprivoisée. Comme une ville de sa banlieue, elle s'environne de toute une couronne de silence, un silence qui émane et qui déborde d'elle : les rues de Bois-le-Roi ou de Brolles, qui se prolongent en sentes dans la forêt, presque à toute heure du jour trempent déjà dans une torpeur chlorophyllienne qui les dilate et étouffe les bruits : c'est le peuplement bordier qui figure ici une annexe de l'espace vert. La pente secrète de ses avenues ramène d'elle-même malignement vers la touffeur du hallier central: forêt labyrinthe, à la voirie trompeuse et non innervée, qui semble machinée tout entière autour d'une chambre secrète: quiconque fait l'expérience de se laisser aller en aveugle au hasard des allées se retrouve naturellement empelotonné dans le cocon de la forêt-piège, et, s'il ne dispose d'un plan et d'une boussole, ne saurait s'en extraire à moins des cailloux du Petit Poucet.

(Carnets du grand chemin, Pléiade, 2, 982)