- Barbizon village de peintres
- La vie à l'auberge Ganne
- La disposition de l'auberge
- La vie des peintres de Barbizon
- La complainte de Barbizon
- Quelques maîtres de Barbizon
- Barbizon après 1870
- De l'école de Barbizon à l'impressionnisme
- La région de Barbizon-Marlotte au début du XXe siècle
- Le musée de l'école de Barbizon
- Les séjours des frères Goncourt en 1863, 1864, 1865
- Les Goncourt et Manette Salomon (1867)
- Henri Murger et le site de la Mare aux Fées à Bouron-Marlotte
- Hippolyte Taine à Barbizon
- Robert-Louis Stevenson au bord du Loing
- Les Plâtreries à Samois
- Barbizon aujourd'hui
- Images de Barbizon
- Quelques tableaux des peintres de la forêt de Fontainebleau
Encore à la fin du XVIIIe siècle, la forêt de Fontainebleau faisait peur : on n’y rencontrait que des brigands, des ermites ou des criminels en fuite (comme un certain Bruandet, meurtrier de sa femme). Elle ne s’animait que pour les chasses royales organisées pour Louis XVI.
Vers 1822, Barbizon n'était encore qu'un modeste village de petits paysans, de bûcherons, de braconniers, dont la rue unique était bordée de pauvres maisons de grès couvertes d’ardoises ou de chaume. Mais ce village disposait d’un environnement capable de séduire les futurs "touristes" : hautes futaies du Bas-Bréau, amoncellements de rochers des gorges de Franchard, désert d’Apremont… En fait, ce sont des jeunes peintres qui l'ont fait vivre à partir du milieu du XIXe siècle.
Dans la première moitié du XIXe siècle, la peinture de paysages n’existait que sous une forme particulière, la création d’un paysage imaginaire servant de cadre à une scène historique ou mythologique, dans la tradition, par exemple, de Nicolas Poussin (Orphée et Eurydice…). Lorsque, en 1817, pour le prix de Rome, on créa une nouvelle catégorie, le "paysage historique", cela n'a pas satisfait une nouvelle génération de peintres qui voulaient aller "surprendre la nature chez elle". Ils connaissaient les œuvres des peintres hollandais du XVIIe siècle comme Ruisdael et ils avaient découvert, au Salon de 1824, les œuvres de peintres anglais comme Constable, Bonington ou Turner. La présentation de la peinture en tubes de couleurs, à partir de 1834-1835, devait faciliter leur entreprise.
Diverses circonstances attira des peintres comme Corot, Diaz ou Théodore Rousseau vers Fontainebleau et Barbizon :
— En 1824, François Ganne et sa femme Edmée avaient transformé leur maison de Barbizon en auberge, où ils proposaient un hébergement rudimentaire ; un "bouchons de genévrier" au-dessus de la porte signalait le débit de boissons.
— Alors qu'on venait à Barbizon par une diligence qui s’arrêtait à Chailly-en-Bière, à l’auberge du Cheval Blanc (à deux kilomètres de Barbizon), à partir de 1849, on put venir à Melun par le train, puis faire à pied les neuf kilomètres jusqu'à Barbizon.
— Un ancien soldat, Claude François Denecourt (1788-1875), travaillait à l’aménagement de la forêt de Fontainebleau en vue de "promenades pittoresques" avec balisage de sentiers, inventaire des sites, publication de cartes-itinéraires…
La région attira très vite des colonies de peintres. Certains y achetèrent une maison, par exemple Théodore Rousseau (qui, à partir de 1835, passa tous ses étés à Barbizon) et Jean-François Millet (qui s'installa en 1849 dans une grange du village). Vers 1830 Caruelle d'Aligny et son ami Jean-Baptiste Corot s'installèrent à une quinzaine de kms au sud, à Marlotte, où un grand nombre d'artistes de Barbizon leur rendirent visite : Harpignies, Daubigny, Diaz de la Pena, Olivier de Penne, Celestin Nanteuil. En 1850, Henri Murger, qui venait de publier Scènes de la vie de bohème, découvrit Marlotte et y entraîna tous ses amis parisiens comme Théophile Gautier, Alfred et Paul de Musset, Théodore de Bainville. Dans les années suivantes, des peintres venus d’Europe, de Russie, des Etats-Unis, inscrits dans les ateliers parisiens, se joignirent à leurs compagnons français pour venir à Barbizon à partir du printemps.
Alors qu'à Marlotte, les peintres se retrouvaient dans les deux auberges du pays, l'auberge Saccault et l'auberge de la mère Antony, à Barbizon ils se logeaient à l'auberge de père Ganne. Ils déjeunaient à une table commune et étaient logés à plusieurs dans les petites chambres de l’étage.
Ils étaient réveillés tôt par la corne du vacher qui, passant dans la Grand’Rue, conduisait chaque matin ses animaux vers le pâturage. On prenait alors le café au lait entre camarades et l’on s’équipait pour partir travailler "sur le motif". Habillés d’une culotte de velours, d’une longue blouse bleue et de guêtres, ils emportaient une boîte de couleurs, une ou deux toiles, un tabouret pliant (le "pinchard"), un parasol et, dans un "pochon", deux œufs durs, un petit morceau de boeuf bouilli, un morceau de fromage, un petit cornet de sel et une bouteille de vin, sans oublier le tabac pour leur pipe, dont la fumée était censée écarter les moustiques et autres insectes.

Jules Coignet, Peintres sur le motif en forêt de Fontainebleau, huile (musée de Barbizon)
Le soir, en rentrant, on soumettait les études toutes fraîches faites dans la journée à la critique des camarades ; puis on allait les accrocher à la muraille de sa chambrée. Puis on descendait jouer aux boules.
Le dîner était servi par la mère Ganne et sa fille Louise, "coiffée d’une jolie marmotte qui enfermait strictement la chevelure en ne laissant passer sur les tempes que deux petites mèches frisées qui étaient arrangées avec soin, presque avec coquetterie, et les deux petites pointes de son nœud se dressaient élégamment sur la côté de la tête". Au menu, bouillon, viande et légumes, le pain et le vin étant à discrétion. Le dîner se passait dans une ambiance plutôt chaude, les "nouveaux" étant systématiquement l’objet de plaisanteries et de brimades, jusqu’à ce qu’ils soient invités à fumer l’énorme "calumet de la paix" posé sur la cheminée. Parfois les "maîtres" reconnus, qui logeaient en dehors, venaient prendre le café et étaient écoutés avec respect.
En 1852, le logement et trois repas coûtait 54 sous, la pension mensuelle 90 francs. Comme « pourboire », le père Ganne encourageait ses hôtes à « décorer » les murs, les boiseries et les meubles de son auberge.
Le bâtiment — Selon Félix Pigeory, "la propriété des époux Ganne se compose seulement d’un rez-de-chaussée surmonté d’un étage que dominent les combles. Le jour est distribué à l’intérieur par des ouvertures assez irrégulières ; celles du rez-de-chausssée sont au nombre de cinq, dont une porte bâtarde au milieu de la façade et, à l’une des extrémités, une porte charretière, qui permet aux regards de plonger dans une cour accidentée de mares et de tas de fumier, sur lesquels chantent à pleine gorge de vieux coqs gaulois, la patte levée et la crête haute. La petite porte du milieu est celle que prennent tous les visiteurs." (Revue des Beaux-Arts, 1854)
La boutique — Elle était à la fois une boutique, une chambre à coucher, une cuisine, un vestibule. "A droite, un comptoir empanaché de sacs et de cornets qui se redressent ou s’inclinent comme des aigrettes témoignent à l’évidence que la famille Ganne ne donne pas seulement à boire, à manger, qu’elle ne loge pas seulement à pied et au besoin à cheval, mais encore qu’elle daigne vendre du sucre, du café, de la cannelle et autres denrées coloniales. Au fond est le lit nuptial, le gynécée, qui n’est pas un embarras pour personne, car les propriétaires, qui se couchent toujours les derniers, sont constamment aussi levés avant tout le monde. De même côté, un respectable tourne-broche, chargé d’oies grasses et d’appétissantes volailles, que les estomacs chagrins accusent seuls d’être mortes d’étysie, pivote sur son axe au bruit d’un tic tac qui aurait fait tressaillir d’aise la fourchette raffinée de Savarin. On va, on vient, on fait ses provisions, on attend, on rit et on cause dans cet atrium, où quiconque est fatigué et a faim est le bien venu."
La salle des Officiers — Elle est ainsi nommée parce que, en 1839, "l’armée et les arts, l’épée et la palette s’étaient partagé le cabaret de Barbizon". On y voit la table d’hôte, une armoire peinte, la cheminée au manteau décoré de personnage par Jean-Léon Gérôme et Bellanger, surmontée d’une glace encadrée de guirlandes de roses (par Diaz), le trumeau étant orné d’un paysage de Français.
La salle des Artistes — Elle est divisée en deux par une cloison en bois percée d’une porte à deux battants, la partie sur la rue servant de salle à manger. La cloison était ornée d’un côté d’un paysage de Théodore Rousseau, couronné d’un vase de fleurs de Diaz, avec des fruits de Célestin Nanteuil ; l’autre côté portait des peintures de Diaz, Victor Véry, Émile Perrin. Les battants supérieurs de la porte contenaient des vues de la forêt de Fontainebleau par Ledieu ; sur les petits panneaux du bas François-Louis Français avait peint "le bagage d’un artiste" et Hugues Martin "une nature morte aux harengs et aux échalotes".
Les chambres à l’étage — "Il y avait peu de chambres dans l’auberge, aussi chacune était-elle occupée par plusieurs lits. Il y en avait cependant une ou deux réservées à ceux qui étaient en ménage. La plus grande donnait sur la rue principale du hameau ; il y avait deux lits avec des rideaux ; quand la maison était pleine, on dressait au milieu de la chambre autant de lits de camp qu’il en fallait."
LA VIE DES PEINTRES DE BARBIZON
Pour leur peinture, les peintres parcouraient la forêt à la recherche de vieux chênes tourmentés, d’amas de grès aux formes étranges, de mares pittoresques, dont ils découvraient les variations des couleurs et de la lumière selon les heures et selon les saisons. Dans la plaine, ils allaient observer les hommes au travail, les bergers (comme le père Chicorée), les ramasseurs de pommes de terre, les glaneuses de blé… Ils faisaient aussi des études d’animaux : vaches dans l’étable, poules sur le tas de fumier, chiens de bergers, chevreuils à la lisière de la forêt…
Leurs distractions étaient collectives : escalades de rochers dans les gorges d’Apremont, canotage sur la Seine (à 7 km de Barbizon), promenade jusqu’à la Mare aux Evées, où ils se baignaient "nus comme des bisons".
La fête patronale de Barbizon, en janvier, les occupait beaucoup. En 1849, Millet écrit : "C’est demain dimanche la fête de Barbizon. Tous les fours, fourneaux, cheminées, toutes les casseroles et marmites sont en activité telle qu’on pourrait se croire à la veille des noces de Gamache. Il n’est pas une vieille tringle qui ne fasse service de broche, et tous les dindons, oies, poules, canards que vous avez vus si bien portants sont pour le quart d’heure en train de rôtir, de bouillir. Barbizon n’est qu’une énorme cuisine et l’odeur doit s’en répandre au loin". Remarque identique du même Millet en 1854 : "C’est demain la fête à Barbizon, à laquelle on s’est préparé toute la semaine par des tueries de toutes sortes et par la confection de pâtés dont la plupart sont grands comme des roues de cabriolets." À partir de 1858, à la demande des peintres, la fête avait lieu en mai et elle a été évoquée dans l’Illustration : "Deux arcs décoratifs avaient été élevés, l’un, tout en verdure, à la porte aux vaches servant d’entrée à la forêt, l’autre en face de l’hôtellerie Ganne, remarquable surtout par un ingénieux ajustement de palettes, boîtes à couleurs, sacs, piques, parasols et autres attributs des peintres paysagistes. Ces deux portes conduisaient à la fête les amateurs de pâtés dont la succulente confection a fait la renommée des naturels de Barbizon. Tout habitant, riche ou pauvre, mange en effet, ce jour férié, son pâté, soit qu’il l’apprête lui-même, soit qu’il ait recours à ses voisins, improvisés pour cette pâtisserie de louage qu’on installe chez soi à l’heure, avec tous les ingrédients nécessaires. Ces pâtissiers ambulants promènent ainsi de porte en porte leur rouleau et, lorsqu’ils ont prodigué pendant tout le jour les ressources de leur science culinaire, ils vont le soir se livrer à la danse et aux divertissements, pour redevenir le lendemain cultivateurs comme devant. La nouvelle fête patronale de Barbizon, qui a réussi au-delà des espérances de ses fondateurs, promet de prendre dans l’avenir un rang distingué parmiles solennités de ce genre."
Le nom de Barbizon commença vite à être connu, l’Illustration, la Revue des Arts ayant proposé des reportages sur l’auberge Ganne et ses décors peints par les artistes. Les Goncourt, qui avaient séjourné dans la région en 1863, 1864 et 1865 décrivirent la célèbre auberge dans un roman, Manette Salomon (1867). Lorsqu'ils retournaient dans leur pays, les artistes étrangers se faisaient les propagandistes de la vie à Barbizon.
Le 15 août 1846, quelques joyeux lurons avaient improvisé une "complainte de Barbizon". "L'insouciant, le joyeux Guillemin, le hardi Paturot, le profond Canut, le séduisant Alexandre Manceau, Challamel le vertueux et le romantique Tenint restituent à leur bon ami Monsieur Ganne, hôtelier des artistes de Barbizon, ces délicieux couplets qu'ils ont trouvés au fond de ses bouteilles. Fait à Barbizon, le 15 août, an de grâce 1846."
Une auberge à la lisière Diaz, avec sa patte adroite, Ledieu sur tous les murs bâcle Wéry, gloire sans pareille Parmi ces grands noms on voit Guillemin, de gloire avide, |
Un peintre de bonne trempe Tous ces grands homm's en peinture Car avec de l'esprit d'vin Sans lanternes ni sans torches, Mais je m'arrête tout morne. Une addition anonyme à la complainte : Le neuf mai cinquante-quatre, |
Les peintres cités dans la complainte :
- BRISSOT DE WARVILLE (Félix-Saturnin), peintre, né en 1818, a exposé de 1840 à 1868 ; il est devenu régisseur du Palais de Compiègne.
- CANUT (Louis-Alphonse LECANU), avocat à la Cour de Paris, préfet pendant la guerre, juge de paix du VIe arrondissement, mort à Bois-le-Roi en 1899.
- CHALLAMEL (Pierre-Joseph), peintre et lithographe, né en 1813, a exposé de 1835 à 1848.
- COIGNET (Jules-Louis-Philippe), peintre, médaillé et décoré, a exposé de 1824 à 1860 ; dès 1833 il peint un Intérieur de la forêt de Fontainebleau.
- DECAMPS (Alexandre Gabriel), né en 1803, mort à Fontainebleau en 1860.
- DIAZ (Narcisse), 1807-1876.
- FONTAINE : Henri Blanc-Fontaine (1819-1897)
- FRANÇAIS (François-Louis), 1814-1897, peintre paysagisteGUIGNET (Jean-Adrien), peintre, né en 1816, médaillé, a exposé de 1840 à 1848.
- GUILLEMIN (Alexandre-Marie), né en 1817 médaillé et décoré, a exposé de 1840 à 1879 ; il s'était retiré à Bois-le-Roi.
- LEDIEU (Alexis ou Philippe), peintres qui exposaient dès 1836 et 1838 des paysages et des chasses de la forêt de Fontainebleau.
- MANCEAU (Alexandre-Damien), graveur et auteur dramatique, secrétaire de George Sand, né en 1817, mort en 1865, a exposé de 1841 à 1861.
- MARTIN (Pierre Hyppolite), peintre, né en 1819, élève de Decamps, a exposé de 1841 à I868.
- PATUROT Ce serait une plaisanterie (« Jérôme Paturot », personnage de Louis Reybaud) sur le nom de Gérome, peintre-sculpteur, membre de l'Institut, qui a certainement habité Barbizon.
- ROUSSEAU (Théodore), 1812-1867
- TENINT : le poète Wilhem Ténint, né en 1813 (?)
- TOUDOUZE (Emile), peintre, a exposé de 1844 à 1850.
- WÉRY (Victor), peintre et graveur, a exposé de 1839 à 1852.
• Théodore Rousseau (1812-1867) était venu dès 1833 chez la mère Lemoine à Chailly, puis, à partir de 1848, avait logé à Barbizon chez le père Ganne, avant de s'installer dans une maisonnette au fond d'un jardin, comportant deux chambres obscures et une grange (elle a été ensuite transformée en chapelle). Il fit établir un atelier au premier étage et resta dans cette maison jusqu'à sa mort en 1867. Il devint amoureux de la forêt, qu'il voyait avec regret abîmée par les coupes et les plantations ordonnées par les Eaux et Forêts. Aussi, en 1867, invité pour une "Série" à Compiègne, attira-t-il l'attention de l'empereur sur la nécessité de déterminer un secteur protégé dans la forêt de Fontainebleau.
• Narcisse Diaz de la Peña (1807-1876), un peintre d'origine espagnole qui, à la suite d'une morsure de vipère, avait une jambe de bois, se fit en 1836 le disciple de Théodore Rousseau, qui lui apprit l'emploi du vert émeraude, du jaune de Naples… Chargé de famille, Diaz loua une maison au carrefour de la route qui va vers Macherin et Arbonne. Mais il venait souvent rencontrer les peintres qui logeaient chez le père Ganne. Sous-bois (au Louvre) représente un enfant et deux chiens sous des arbres.
• Jean-François Millet (1814-1875) est venu à Barbizon en 1849, avec déjà une solide expérience de peintre. Mais, au contact de Troyon, Diaz, Daumier, Rousseau et Barye, son style a évolué. Là naissent Les Botteleurs (1850), Des Glaneuses (1857), L'Angélus (1859), La Tondeuse de moutons (1861) et La Bergère (1864), peintures qui le classent dans l'influence du courant réaliste, glorifiant l'esthétique de la paysannerie.
• Charles Jaque (1813-1894), à côté de la peinture, s'occupa à Barbizon de l'amélioration des races de poules et de la plantation des asperges. Il fit surtout de la peinture d'animaux et de la gravure. Sa Pastorale (gravure du musée de Barbizon) représente un troupeau de moutons pris dans la région.
• Jean-Baptiste Corot (1796-1875) a commencé à peindre la forêt de Fontainebleau en 1822. Il ne s'est jamais fixé à Barbizon, mais a été un habitué de l'auberge Ganne. En 1859, il est témoin au mariage de Louise Ganne et d'Eugène Cuvelier (le futur photographe), auquel assistent Rousseau et Millet et Charles-Olivier de Penne (1831-1897) qui en a laissé un petit tableau (au musée de Barbizon).
• Antoine-Louis Barye (1795-1875), le sculpteur animalier, passe ses vacances d'été en famille à Barbizon. Il va peindre quelques sites de la forêt (dans lesquels il introduit parfois des fauves, comme dans Lions dans leur antre, au musée du Louvre).
• Jean-Léon Gérôme (1824-1904) logea plusieurs fois à l'auberge Ganne. Mais il étonnait en allant en forêt pour peindre… des tableaux d'histoire, dans un style très académique. Mais les coqs de son Combat des coqs (1846, au musée d'Orsay) ont peut-être été observés à Barbizon.
Après la guerre, une fille de Ganne, Victoire, et son mari Joseph-Bernard Luniot, prennent la succession. Ils abandonnent l’auberge et font construire une maison plus vaste à l’orée de la forêt, "la Villa des Artistes", où ils transportent les meubles et panneaux peints de l’ancienne auberge-épicerie. Les prix, évidemment, ne sont plus les mêmes, ni les hôtes : Ces petits messieurs élégants / Qui chez Luniot font grand’chère / Et ne peignent qu’avec des gants / Se pensent-ils les vrais enfants / De si drôlatiques grands pères ?
Des registres de police ont été conservés pour les années 1848-1861 (par le père Ganne) et les années 1874-1899 (par Luniot). On a conservé aussi un "livre d’Or" sur lequel on mettait sa marque avant de quitter l’auberge ; on y voit, en 1876, un dessin facétieux intitulé "un enfant en perspective".
Un marchand de bois et de charbon, Emmanuel Siron, leur faisait concurrence depuis 1867, dans une maison qui est aujourd’hui l’hôtellerie du Bas-Bréau. Il avait eu l’idée de réserver dans son hôtel une salle pour des expositions et, en 1868, il reçut la visite à l’improviste de l’Empereur, de l’Impératrice et du prince impérial, qui achetèrent huit tableaux.
DE L’ÉCOLE DE BARBIZON À L’IMPRESSIONNISME
Entre 1867 et 1875, les peintres de la première génération de Barbizon disparaissent peu à peu (Rousseau, Corot, Barye, Millet, Diaz, Daubigny, Dupré, Jacque, Troyon…). Henri Chapu, en 1884, leur rendit hommage en encastrant dans un rocher à l’orée de la forê un médaillon de bronze représentant les visages de Rousseau et Millet.
Des peintres aujourd'hui moins connus mais qui de leur temps avaient une certaine célébrité (Auguste Allongé, Eugène Cicéri, Charles Delort, Jules Rigolot, Armand Charnay, Armand Point) ont acheté ou fait construire des maisons à Marlotte. Certains sont enterrés au cimetière de Bourron.
Ce n’est qu’en 1890 que le nom d’Ecole de Barbizon fut attribué au groupe des anciens, à la suite de la parution à Londres du livre de David Croal Thomson intitulé The Barbizon School of painters.
Ces peintres ont montré l’importance du travail d’après nature, seul moyen de rendre les multiples variations de la lumière. Malheureusement beaucoup de leurs tableaux, surtout ceux de Diaz, ont noirci à cause de la mauvaise qualité des produits vendus par les marchands de couleurs.
Mais d’autres peintres — Monet, Bazille, Sisley, Renoir — se sont mis à leur école et sont venus travailler autour de Fontainebleau. Ils réussiront à suggérer encore mieux les impressions fugitives de la lumière sur les choses en fragmentant la touche et en peignant avec des couleurs presque pures : c’est le début de l’impressionnisme. Ils organisèrent des expositions de groupe de 1874 à 1886.
LA RÉGION DE BARBIZON-MARLOTTE AU DÉBUT DU XXe SIÈCLE
Un petit tramway ayant été établi en 1890 depuis Melun, les touristes commencèrent à affluer à Barbizon. Il n’y avait alors plus beaucoup de peintres, mais plutôt des écrivains, des philosophes, des chanteurs et des comédiens (Galtier-Boissière, Taine, Séailles…).
Certains leur préféraient Marlotte. François Coppée s'y est installé ; Emile Zola a écrit des pages de l'Assommoir à l'auberge Antony. Y sont passés, après les frères Goncourt, les frères Margueritte, Paul Fort, Fernand Gregh.
Après 1914, la villa "La Chansonnière" à Marlotte, sous l'impulsion de Magda Tagliaferro et Jules Boucherit, est devenue un temple de la musique fréquenté par des artistes célèbres comme Alfred Cortot, Jacques Thibaud, Ginette Neveu, Denise Soriano, ce qui fit écrire que Marlotte était une "cité du violon". La littérature y a été représentée par Gustave Lanson, Charles Moreau-Vauthier, Gustave et Marc Bloch, Gustave Fougères, Georges Feuardent.
Jean Renoir tourna son premier film et vécut près de vingt ans à Marlotte. Jacques Becker, son assistant, y vint souvent ainsi que Valentine Tessier et Eric von Stroheim.
LE MUSÉE DE L’ÉCOLE DE BARBIZON
Pierre-Léon Gauthier acheta "l’auberge Ganne", récupéra ce qu’il put des meubles, panneaux et tableaux qui avaient été conservés par les descendants de la famille Ganne-Luniot (le père Ganne ayant refusé l’offre d’un riche Anglais qui lui offrait 30.000 francs pour l’auberge et les peintures) et ouvrit, en 1936, le rez-de-chaussée au public, faisant revivre les peintres de l’école de Barbizon. Il mourut en 1939 et ses fils héritèrent de l'auberge.
Celle-ci et une grande partie de l'ancien mobilier ont été achetés en 1987 par la municipalité. En 1990, une restauration a permis de faire réapparaître des éléments de décors peints ou dessinés par des artistes qui ont séjourné dans ces chambres. L'intérieur de l'auberge a pu être reconstitué grâce à un article de l'Illustration en 1853 et un autre paru dans la Revue des Arts en 1854. En 2004, ce musée est devenu départemental.
Barbizon a conservé en outre la maison de Millet et la maison-atelier de Théodore Rousseau.
Voir André Billy, Les beaux jours de Barbizon, éd. du Pavois, 1947, rééd. 1985 et 2002.
LES SÉJOURS DES FRÈRES GONCOURT A GREZ ET BARBIZON
Edmond et Jules de Goncourt sont venus une première fois à Barbizon, en 1850, pour rendre visite à leur ami le peintre André Servin, qui logeait à l'auberge Ganne. En 1852, il se logent à Marlotte, à l'auberge Saccault, où ils voient Murger et font une excursion au Bas-Bréau.
À Marlotte en 1852
Un jour, on se décide à faire une excursion à Fontainebleau, à Marlotte, chez le père Saccault, la patrie d'élection du paysage moderne et de Murger. Amélie met sa toilette la plus pimpante, ramasse tous ses bijoux ; et nous tombons dans cette forêt, où chaque arbre semble un modèle entouré d'un cercle de boîtes à couleurs.
Là, de grandes courses, à la suite des peintres et de leurs maîtresses, humant la campagne comme des grisettes : cela ressemble à un dimanche d'ouvriers. On vit en famille. Les cloisons laissent passer les bruits de l'amour. On s'emprunte son savon, on a des appétits d'ogre jetés sur de maigres ratatouilles, tout cela assaisonné de l'esprit qui fait oublier la piquette et met du vaudeville par toute cette forêt, même en ce Bas-Bréau, où il semble qu'on va voir passer les druides. Chacun paye son écot de bonne humeur. Les femmes se mouillent leurs bottines sans grogner. Murger est gai dans cette verdure, comme un convalescent d'absinthe. On conte des charges, assis sur des roches.
On essaie chez le père Saccault des parties de billard sur un "sabot", où il y a des ornières, qui font des carambolages forcés. Palizzi, les grands jours, revêt un tablier de cuisine et fait à gigot "à la Juive", dont on laisse à peine l'os.
La nuit, on dort comme si on revenait de la charrue; les esquisses du jour sèchent et la maîtresse de Murger lui demande, en baisant,
ce que rapporte la feuille de la Revue des Deux Mondes.
À Grez et Marlotte en 1863
La Mère Chevillon en parle dans les souvenirs qu’elle confia plus tard à Fernande Sadler : "Au mois de Juillet 63, ils prirent pension à l’auberge et passèrent de longues journées indolentes à contempler soit les jeux de soleil sur la rivière, soit le vol de papillons dans les choux. Ils vivaient toujours en plein air et avaient une grande tendresse l’un pour l’autre ; Edmond aimait la pêche et Jules la chasse. Ils se plaisantaient amicalement sur leur goût respectif."
Dans leur journal, ils racontent :
24 juillet 1863, Grez, près Fontainebleau. — Nous voici dans une auberge de paysans, en pension à 3,50 francs par jour, habitant des chambres blanchies à la chaux, couchant sur des lits de plumes, buvant le vin du cru, mangeant beaucoup d’omelettes. Mais il y a un verger, d’aimables figures de cabaretiers, une rivière à deux pas où, dans l’eau claire, l’on voit des poissons, un bateau, des lignes; une ruine à côté. Nous avons pour compagnons un frère du peintre Palizzi et un jeune gentillâtre de St Omer, Mr de Monnecour, commençant à faire de la peinture d’amateur.
25 juillet. — Il est étonnant combien le peintre souffre peu ou plutôt ne souffre pas du manque de confortable. Le lit où il y a des puces, le tabouret de paille, le verre de verre, la fourchette de fer, la cuvette de faïence, tout ce qui fait souffrir le civilisé, le Parisien, il semble que ce soit une jouissance pour lui et comme des habitudes d'une patrie retrouvée. On dirait vraiment que, tandis que les littérateurs sont poussés tout naturellement à s'élever vers les jouissances de l'aristocratie, les peintres, livrés à eux-mêmes, redeviennent avec amour ce qu'ils sont, du peuple.
28 juillet. — Revu Marlotte, à côté d'ici, que nous n'avions pas vu depuis dix ans. Nous retrouvons le village, mais maniéré, avec des espèces de pauvres petites maisons bourgeoises, des efforts de bâtisses, des tentaives de cafés — un pissoir même ! Il y a maintenant un château avec une grille à couronne, bâti par un jeune baron pour étonner les artistes, château à demi fini et laissé, faute d'argent !
Tout cela est pose et mensonge. C'est toujours cette paysannerie misérable, avec son vin qui fait mal et ses paillasses de punaises, le pittoreque supportable seulement à vingt ans et à des paysagistes.
Au tournant d'une masure, à laquelle est accroché un mauvais panneau de nature morte, enseigne du bouchon, et d'où sortent des rires et des éclats de voix, un vieux paysan rougeaud, bourgeonné, édenté, le rire allant d'une oreille à l'autre, une figure de Père la Joie crapulaux, les pieds à cru dans des chaussons, vient serrer familièrement la main de notre compagnon Palizzi : c'est Antony, l'hébergeur des bas peintres.
Ma maison est salie de peinture, les appuis des fenêtres sont des palettes ; sur le plâtre, il y a comme des mains de peintres de bâtiments qui se serait essuyés. De la salle de billard, nous mettons le nez dans la salle à manger, toute peinturlurée de caricatures de corps de garde et de charges de Murger. Là, il y a trois ou quatre hommes, entre le canotier, le coiffeur et le rapin, l'aspect de mauvais ouvriers en vareuses, déjeunant à trois heures avec des femelles vagues de la maison, qui viennent là, en cheveux et en pantoufles du Quartier latin et s'en retournent de même.
On ne sait plus trop si ce sont des peintres, ni une école de paysage ici. Il paraît que chez cet Antony, c'est tout le jour et toute la nuit une noce de barrière et de Closerie des Lilas, des musiques de guitares, des assiettes qu'on se jette à la tête, et quelquefois un coup de couteau. La forêt est usée et, par conséquent, désertée. Je n'ai vu que deux parapluies d'artistes à la Mare aux Fées, dans ce paysage de granit, de verdure intense, de majesté robuste, de bruyères roses, au lieu de tout cet atelier qu'il y avait là, en plein air, avec les maîtresses qui cousaient et raccommodaient à l'ombre des chevalets de campagne.
En revenant, on nous montre la maison de Murger, à l'entrée, vers la forêt ; puis l'ami de Murger, Lacharron, un marchand de vin qui nous dit d'un ton attendri : "Ah! ce pauvre Murger! Tenez, c'était là que je lui ai fait bien souvent une omelette! Il passait tout son temps ici…" Et puis il ajouta avec un soupir : "J'ai perdu bien de l'argent avec lui! Au lieu de lui faire un si beau tombeau — j'ai été le voir quand j'étais à Paris — on aurait dû payer ses dettes. Ça aurait fait plus d'honneur aux artistes !"
Murger! Antony! Ce mort et cette auberge, tout cela me semble aller ensemble. Marlotte, maintenant, avec ses faux artistes et ses fausses Mimi en garibaldis rouges et bleus, me semble fait pour être sous l'invocation de saint Murger ! Sa mémoire insolvable flotte ici dans un goût d'absinthe.
Nous allons dîner à l'autre auberge, chez Saccault, cet homme qui pendant dix ans, avec Ganne, a mal logé et mal nourri toutes les gloires de notre paysage moderne. La maison, maintenant, est lugubre. La femme a une névralgie dans la tête et est tout emmaillotée, désespérée comme les paysannnes sans forces. L'homme cuve son vin et une faillite. La fille élevée en demoiselle, après un tour de trois ans en Russie, est retombée sur le dos des parents et sert les voyageurs pour l'amour du bon Dieu. Nous dînons là, d'un mauvais lapin sauté, avec Nanteuil, déjà triste et que cette maison n'égaie pas.
29 juillet. — Ici, de jour en jour, croît en nous une allégresse bête, dans laquelle les organes et les fonctions ont comme de la joie. On se sent du soleil sous la peau; et dans le verger, sous les pommiers, couchés sur de la paille des boîtes de laveuses, il se fait en nous un hébétement doux et heureux, comme par un bruit d'eau qu'on entend en barque, dans des joncs, à côté de soi, roulant d'une écluse. C'est un état délicieux de pensée figée, de regard perdu, de rêve sans horizon, de jours à la dérive, d'idées qui suivent des vols de papillons blancs dans les choux.
A peindre dans Fontainebleau, pour les "Artistes", le paradis d'un Pouthier [Alexandre Pouthier, peintre bohème, ami de jeunesse d'Edmond]. D'abord toutes les joies d'un arsouille : se mettre comme un cochon, avoir une blouse tachée, etc. Puis joies d'animaux, de poules, d'enfants, etc. Puis, surtout, le plaisir de la société des paysans, auxquels il se croit supérieur et qu'il honore d'une poignée de main ; le plaisir de cette vie de campagne et de cabaret, compagnonnage de la chopine, à tu et à toi avec tous ; la poignée de main au logeur, au cafetier, au casseur de pierres ; la familiarité avec l'homme qu'on connaît depuis un quart d'heure ; l'intimité "peuple" avec plus bas que soi, avec la blouse. En un mot, la réalisation de toutes ses aspirations vers la crapule et vers les moeurs de l'ouvrier. La fraternité du petit verre. L'aise de rentrer dans le peuple ; le bonheur de mettre une blouse, qui est comme de rentrer dans sa peau.
1er août. — La Mare aux Fées : des rochers gris, des terres de cendre, des bruyères roses. Les racines comme des serpents; des morceaux de granit comme des dos d'hippopotames embourbés; des chênes crispés et superbes. Quelque chose comme une forêt de druides sur un volcan éteint.
4 août. — Sept heures du soir. Le ciel est bleu pâle, d’un bleu presque vert , comme si une émeraude y était fondue. Là-dessus marchent doucement, d’une marche harmonieuse et lente, des masses de petits nuages, balayés, ouatés et déchirés, d’un violet tendre, comme des fumées dans un soleil qui se couche. Quelques-unes de leurs cimes sont roses comme des hauts de glaciers, d’un rose de lumière. Devant moi, sur la rive en face, des lignes d'arbres, dont la verdure, jaune et chaude encore de soleil, trempe et baigne dans la chaleur et la poussière des tons du soir, dans ces glacis d'or qui enveloppent la verdure avant le crépuscule. Le gris des troncs d'arbres, des grands peupliers au feuillage immobile, prend des tons chauds et rosés. Au bas, une ligne de joncs fait comme une raie de cendre verte.
Dans l'eau ridée par une botte de paille, qu'un homme trempe au lavoir, à côté de moi, pour lier l'avoine, les joncs, les arbres, le ciel se reflètent solidement presque et plus denses qu'en haut, le bleu plus vert, le vert plus intense, le violet plus sombre, plus profond, plus sourd, jusqu'auprès de moi, où il devient noir et met déjà des ombres de nuit. Le vieux pont aux pierres grises, les piles sortant des roseaux foncés, des lignes de nénuphars, gardent du ciel comme une réverbération de rose et de violet. Et sous la dernière arche, près de moi, de l'arc de son ombre, se détache la moitié d'une vache rousse, lente à boire et, quand elle abu, relevant son mufle blanchâtre, dégouttant d'eau et regardant.
5 août. — Le matin, dans le demi-sommeil, le frottement des voitures de foin contre les murs vous donne l'impression d'une femme qui, assise au pied de votre lit, passerait des bas de soie.
8 août. — A Marlotte, chez Antony. Phalanstère ignoble du harem licencié de Murger, qui laisse traîner sur les marches des caves des bouteilles d'eau blanche et des pharmacies d'injections.
En prenant du pain et du fromage dans la salle à manger, je regarde ce qui salit la chaux des murs, des peintures et des dessinaillures infectes de rapins, quelque chose d'horrible à l'oeil comme le Macabre arsouille, l'air de dessins faits aux lieux avec une lichade. Au milieu de cela, une charge abominable et bête de Murger en blouse, un fusil sous le bras, avec au-dessus une couronne d'épines en nimbe, l'oeil suintant, un Christ de l'absinthe dans sa crapulerie !
Des heures passées à fumer des pipes et à regarder sous les arches du pont, dans la partie lumineuse de leur ombre, le fourmillement, le filet repuant de lumière, que fait la réverbération de l'eau éclairée.
A la campagne, il me semble que tout travail m'est impossible. Je me sens arbre, eau, feuille ; je ne me sens pas pensée.
12 août. — Je retourne à la Mare aux Fées. Eh bien! tout bien considéré, je ne sens pas du tout le paysage. J'éprouve une jouissance cent fois plus grande à être dans ma chambre au milieu de mes dessins, à feuilleter un catalogue de Techener ou d'Aubry.
À Grez en 1864
2 juin 1864. — Il a plu et fait du soleil. Le ciel, les arbres, les lointains, les prairies, tout, au loin, est enveloppé, estompé d’une vapeur blanche, laiteuse. Comme un blanc de lait de gouache étendu sur une aquarelle...
A Grez, près de Fontainebleau.
Hier, mangé dans de la vaisselle plate; aujourd'hui dans de l'étain. J'aime cela.
En voyant dans la rue du village un coucher de soleil, vrai et naïf, absolument comme un Daubigny, il me vient l’idée que l’école de paysage moderne, avec sa conscience et sa sincérité, finira par guérir l'humanisté de l’idolâtrie de la nature.
3 juin. — Ce soir, au bord de l'eau, la crécelle lointaine des rainettes; par instants, le cri guttural du tire-arrache dans les roseaux ; un poisson qui saute, des arbres qui font dans le ciel une ombre mouillée comme dans l'eau ; et dans toute cette nature, la paix de la nuit, de l'eau. Je reste là jusqu'à onze heures. Le goût de la campagne, à certains moments, chez l'homme, est le besoin de mourir un peu.
4 juin. — À l'ombre, sur l'eau, un jardin fermé par une haie de roseaux à la Fragonard, levant leurs lances, d'où retombent si élégamment les feuilles. Dans l'entrelacs des joncs, des iris jaunes tranchant sur le vert, devant les larges feuilles en assiettes des nénuphars, offrant et présentant, comme des tasses sur des soucoupes, leurs fleurs étincelantes de blanc frais, à coeur jaune, et se reflétant dans l'eau tremblante, lucide, sombre et qui dort…
J'adore ces plantes, ces fleurs de l'eau. L'eau me semble rouler la flore de l'Orient et l'Orient même. Le roseau, le nénuphar me font penser à la porcelaine de Chine, sa fleur blanche au papier de riz de Canton. Il y a de l'Asie pour moi au bord de toute rivière.
9 juin. — Sur l'eau.
À cent pas de nous, bruit vaguement, doucement, comme une cascade qui s'endort, la vanne du moulin. Dans le bois, qui trempe ses feuilles à l'eau, des oiseaux chantent ; et sur l'autre bord, comme des musiciens qui se répondent des deux rives, d'autres oiseaux crient dans les joncs croisant leurs sabres verts. Au bas des arbres, les branches frissonnent, tandis que leur tête ondule imperceptiblement. Les joncs piqués et tachés d'iris jaunes, les arbres, les feuilles, le ciel bleu, les nuages d'ouate, qui nagent comme des ventres de cygnes, tout cela se mire et tremble en reflets dérangés par une moire de lumière. L'eau qui va roule la gaîté des choses, la splendeur claire du beau temps, avec la tache passante du vol d'un oiseau heureux de vivre.
16 juin. — Ici, une immense lâcheté à penser, à écrire. Il semble qu'on arrive de Paris avec les nerfs tendus comme des câbles et qu'ici, tout en vous se relâche. Tout, tout, même cette nudité des murs à la chaux, vous pousse au vide de la pensée, à la pure vie matérielle. On se sent à mille lieues de la capitale de l'ambition. Le journal de Paris vous sembble arrivé de l'étranger. IL se fait en vous une certaine honte, un dégoût de vous-même, comme d'un cerveau qui s'endort et d'une âme qui ne fait plus que paître.
18 juin. — Cette nuit, à deux heures du matin, nous sommes dans le "Long Rocher". Nous partons des clairières, où la lune danse comme si elle allait à la cour de la Reine Mab, et nous arrivons aux rochers, un raccourci de Chaos, éclairé comme d'une lumière électrique d'Opéra.
20 juin. — Une tristesse dans notre départ, qui nous est restée longtemps dans le chemin de fer : le chien, avec lequel nous avons joué pendant vingt jours, n'a pas voulu quitter la station ; il s'est couché à la porte et il nous attend toujours.
À Barbizon en 1865
Barbizon, forêt de Fontainebleau, 20 octobre 1865. — Il y a vraiment du courage à nous, maladifs, et du coeur à notre oeuvre, pour être ici, dans cette mauvaise auberge, pleine de l'incomfortable subi par la nature ouvrière des peintres, dans ces chambres sans feu, à cette table où l'on dévore le gruyère à la fin des repas et sur lesquelles plane l'immense tristesse des fruits secs assis là, mêlée à la mélancolie sinistre de toutes les maladies qui s'y sont donné rendez-vous.

Quatre "hommes de lettres" parisiens se retrouvent à l'auberge Ganne :
les
frères Goncourt, Catulle Mendès et Auguste de Villiers de l'Isle-Adam
LES GONCOURT UTILISENT LEURS SOUVENIRS DANS UN ROMAN : MANETTE SALOMON (1867)
Coriolis et Manette vont passer plusieurs semaines dans l’auberge de Barbizon.
L’arrivée à l’auberge
— Si ça vous convenait, reprit Coriolis, d’aller à la campagne, tout bêtement, comme des boutiquiers de passage, respirer… Ma foi, je ne connais pas Fontainebleau… Il paraît, à ce qu’ils disent tous, que c’est une vraie forêt… Nous irions dans un trou… à Barbison, à l’auberge…
Le lendemain, la calèche de louage que Coriolis
avait prise à Fontainebleau débouchait, au bout
d'une heure et demie de voyage à travers la forêt,
d'une route de sable sur le pavé.
Des vergers touchaient le bois, le village naissait
à sa lisière. De petites maisons aux volets gris, aux
toits de tuile, élevées d'un étage, avec l'avance d'un
auvent sous lequel causaient à l’ombre des femmes
sur des sièges rustiques, des murs au chaperon de
bruyères sèches, d'où sortaient et se penchaient des verdures de jardin, des façades de fermes avec leurs
grandes portes charretières, commençaient la longue rue. Tout à l'entrée, un tout jeune enfant, de
l’âge des enfants qui dessinent des maisons de travers avec un tirebouchon de fumée, assis par terre
et la curiosité de deux petites filles dans le dos,
crayonnait on ne savait quoi d'après nature. Les
maisons garnies de vignes, prudemment montées
et plaquées hors de la portée de la main, les murailles de moellon des granges continuaient. Çà et
là, une grille en bois cachait mal des fleurs; un
store chinois apparaissait à un rez-de-chaussée; des fenêtres à moulure étaient encastrées dans une construction paysanne. Une baie, à demi barrée
d'une serge verte, laissait voir les poutres d'un ate
lier. Par une porte ouverte, un chevalet s'apercevait avec une étude sur un buffet. Coriolis reconnaissait
des toits de bois sur des portes, des cours,
des ruelles de masures donnant sur la campagne,
que des eaux-fortes lui avaient déjà montrées. La
voiture arrêta devant une longue bâtisse où la vigne
repoussait les volets verts : on était arrivé, c'était
l'auberge.
Le maître de l'auberge, coiffé d'un feutre d'artiste, mena les voyageurs à un petit pavillon où ils
trouvèrent trois chambres assez proprettes, dont
l’une ouvrait sur un petit atelier au nord, meublé
d'un canapé en noyer, recouvert de velours d'Utrecht rouge, dont les accotoirs avaient des sphinx à mamelles du Directoire et les pieds des griffes en
terre cuite.
Coriolis trouva le soir les draps un peu gros,
mais pénétrés de la bonne odeur du linge qui a séché sur des haies et sur des arbres à fruit; et il s'endormit au bruit d'un égouttement d'eau qui ressemblait à un chant de caille.
L’auberge de Barbison
Pittoresque et riante auberge que cette auberge de Barbison, vrai vide-bouteille de l’Art! une mai
son dans un treillage mangé de lierre, de jasmin, de
chèvrefeuille, de plantes qui grimpent avec de
grandes feuilles vertes! Des bouts de tuyau de poêle
fument dans des touffes de roses, des hirondelles nichent sous la gouttière et frappent aux carreaux;
dans le rentrant des fenêtres, des torchis de pin
ceaux font des palettes folles. La verdure de la
maison saute par-dessus les tonnelles, monte les es
caliers aux petits toits de bois, garnit les petits
ponts tremblants, s'élance aux baies des petits ate
liers. Des vignes collées au mur balancent et secouent leurs brindilles et leurs vrilles sur le trou
noir de la cuisine et les bras bruns d'une laveuse.
Une découpure de treille encadre, dans des feuilles,
une tête de cerf aux os blancs.
Et ce sont, dans le plein air, des tables où traînent des verres tachés de vin et de vieux livres usés
où se déchire le papier qui fait un manche au gigot,
des buffets, des fontaines, des garde-rnangers remplis de viandes saignantes sous l'abri d’une feuille
de zinc; des moss, des canettes, des verres vides,
encombrant le dessus de la cave ouverte et
pleine. La poulie, la corde et le grincement d'un
puits se perdent dans les branches d'un abricotier.
Des poules montent aux échelles pour aller pondre au grenier sans fenêtre; des corbeaux familiers vo
lent çà et là; de tout petits chats jouent entre des
barreaux de tabouret; sur la traverse d'un chevalet cassé, un coq jette son cri.
Il y a dans le fumier des canetons en tas, des
chiens qui dorment, des poussins qui courent. Il y
a des tonneaux coulés dans des mares; et çà et là
des chaudrons noirs de suie, des seaux de fer-blanc, des terrines, des cages à poulet, des arrosoirs, des
écuelles et de petits sacs de graines renflés; des pa
lissades où sont fichés, dans chaque pieu, des goulots de bouteille; une herse démanchée à côté d'un
débris de berceau en osier; un moulin à café, dans
un bourdonnement d'abeilles, encore odorant de ce qu'il a brûlé; des claies de fromages séchant à côté de brosses à peindre et de torchons bis sur des
bourrées sèches; des cordes de balançoire pourries
pendant d'un sureau; des piles de bois, des amoncellements de solives, des appentis, des toits de branchages, des poulaillers rapiécés, des lapinières improvisées, des hangars où s'enfonce l'établi avec du soleil sur les outils; des portes battantes, dont
le poids est une pierre dans un morceau de mouchoir bleu; des sentiers où traînent des morceaux
et des restes de tout; des resserres encombrées de
vieilles choses hors de service ... Bric-à-brac hybride
de café et de ferme, de capharnaüm et de basse-cour, de marchand de vin et d'atelier, qui, avec son fouillis fourmillant, animé, battu, remué par
l'air ventilant du pays, fait penser à la cour d'une
hôtellerie bâtie par les pinceaux d'Isabey.
Le dîner à l’auberge
Le dîner était la grande récréation de la journée. Ce qui le sonnait, c'était le coucher du soleil, faisant apparaître tout noir, sur son rayonnement de
feu rouge, le genévrier mort servant d'enseigne à l’auberge.
Un à un, les peintres rentraient dans cet éblouissement qui pavait de lumière la rue du village. Les
premiers arrivés se mettaient à l'ombre sur le banc de pierre en face, à côté d'une charrette, et se tenaient dans des poses lassées, avec des silences
affamés, battant de leurs bâtons leurs semelles
pÎeines de sable. La fille de la maison, sortant sur le pavé, la main devant les yeux, regardait au loin, et, sitôt qu'elle voyait arriver les derniers attendus,
avec le bout de leurs parasols dépassant leur sac,
elle allait tremper la soupe et l’apportait fumante
dans la salle à manger.
A peine si l'on se donnait le temps de laver les
brosses. On jetait ses chapeaux, on démêlait, au
petit bonheur, les grandes serviettes jaunes de toile
de ménage, on attachait avec des ficelles les chiens
aux pieds de chaise ; et un formidable bruit de cuil
lers sonnait dans les assiettes creuses. Le grand
pain posé sur le dessus du piano passait, et chacun
s'y coupait un michon. Le petit vin moussait dans
les verres, les fourchettes piquaient les plats, les
assiettes couraient à la ronde, les couteaux frappant
sur la table demandaient des suppléments, la porte
battait sans cesse, le tablier de la fille qui servait volait sur les convives, les bouteilles vides faisaient la chaîne avec les bouteilles pleines, les serviettes fouettaient les chiens qui mettaient effrontément la
tête dans la sauce de leurs maîtres. Des rires tombaient dans les plats. Une grosse joie de jeunesse, une joie de réfectoire de grands enfants, partait de tous ces appétits d'hommes avivés par l'air creusant de toute une journée en forêt. Et le tapage ne se recueillait qu'à la solennelle confection de la salade à la moutarde, pour laquelle, à la fin, la table
suppliante obtenait un jaune d'œuf cru.
Et autour de la table égayée, tout riait: le grand
buffet avec ses soupières à coq et sa grande tête de dix-cors; la salle à manger avec toutes ses peintures
dans des baguettes de bois blanc, où semble encadré l'album de l'Ecole de Fontainebleau. Le jour mourait sur tout ce petit musée, barbouillé par tous
les hôtes de Barbison, et qui met à ces murs, der
rière les chaises de ceux qui dînent, l'ombre ou le
souvenir, le nom de ceux qui ont dîné là, écrit d'un bout de pinceau, un jour de pluie, avec un reste d'étude et la verve de leur premier talent, dans tous ces tableaux qui se cognent: paysages, mou
tons, dessous de bois, parapluies gris dans la forêt, chevaux, chenils, chasses en habits rouges, natures
mortes, crépuscules mythologiques, soleils sur le
Rialto, partie de canotage sur la Seine, amours
boiteux frappant à la porte de Mercure. Et de
derniers rayons allaient à ces panneaux de buffet
qui montrent la pochade d'un marché aux chevaux à côté d'une cueillette de pommes sur des échelles; ils allaient à ces guirlandes où le pinceau de Brendel a noué aux pipes du Rhin les verres de Bohême; ils quittaient, comme à regret, des esquisses de Rousseau jetées sur le bois d'une boîte à cigares, et ces
panneaux de lumière et de caprice, ces bouquets de
fleurs et de femmes écloses sous la brosse de Nan
teuil et la baguette magique de Diaz, ces grappes
de fées montrant leurs bas de femmes sur des ba
lancoires de roses…
Les bougies apportées dans des chandeliers de cuivre jaune, le fromage de gruyère dévoré, le café versé dans les demi-tasses opaques, les pipes s'allumaient. Des aparté se faisaient dans des coins où
des camarades se parlaient à mi-voix, tandis que
des farceurs écrivaient des vers faux sur le livre de souvenir de la maison. La nuit endormait la rue,
les charrettes, le village ; les paroles devenaient plus rares; le sommeil de la campagne tombait peu à peu dans la pièce. Les paysagistes, dans leurs yeux à demi fermés, sentaient revenir leur étude, leur
motif, leur journée, et souriaient vaguement à leurs
couleurs du lendemain, avec les rêves de leurs
chiens grognant entre leurs jambes. La fatigue se
berçait dans une vision de travail. Un coude faisait un accord sur le piano ouvert… Et tous allaient se coucher, dormir un de ces bons sommeils dans lesquels tombait le son lointain de la trompe du corneur de Macherin, et qu’éveillait, avec ses bruits du matin, le réveil de la basse-cour.
Les bourgeois envahissent l’auberge de Barbison
Depuis quelques années, les hôtelleries campagnardes de l'art ont changé d'aspect, de physionomie, de caractère. Elles ne sont plus hantées seulement par le peintre; elles sont visitées et habitées
par le bourgeois, le demi-homme du monde, les
affamés de villégiature à bon marché, les curieux
désireux d'approcher cette bête curieuse: l’artiste,
de le voir prendre sa nourriture, de surprendre sur
place ses mœurs, ses habitudes, son débraillé intime et familier, ses charges, un peu de cette vie de déclassés amusants, que les légendes entourent
d'une auréole de licence, de gaieté et d'immoralité.
Peu à peu, on a vu venir loger dans ces chambrettes, manger à cette gamelle de la jeunesse, de
la bonne enfance et de l'étude d'après nature, toutes
sortes d'intrus, des professeurs, des officiers en
congé, des magistrats, des mères de famille, des
touristes, de vieilles demoiselles, des passants, le monde composite d'une table d'hôte.
Ce mélange existait dans l'auberge de Barbison. Autour de la table, à côté de sept ou huit jeunes
gens, travaillant et prenant là leurs quartiers d'été
et d'automne, à côté de deux paysagistes américains, amenés à Barbison par la réputation de cette forêt de Fontainebleau populaire jusque dans la
patrie des forêts vierges, il venait s'asseoir une
vieille demoiselle tenant toujours en laisse, un écureuil, et qu'on ne connaissait que sous le nom de « la demoiselle de Versailles »; un professeur de septième d'un collège de Paris, flanqué de son
épouse et de deux grandes asperges de fils; un
vieillard maniaque passant sa vie à rectifier les
cartes de Dennecourt; un jeune sourd, à sourde
vocation de peinture, sorti de la grande école des Batignolles.
Cette immixtion de gens avait éteint, effarouché
l’entrain de la société: devant l’inconnu des convives, l’imposante présence de la famille et de la virginité bourgeoise, les jeunes peintres avec la timidité de gens sans éducation, craignant de laisser
échapper une inconvenance, et se mettant à viser
à une sorte de comme il faut, s'étaient congelés dans
une de ces tenues de froideur et de bon ton qui glacent dans l'artiste poseur le rire naturel de l'art.
La rusticité de l’auberge de Barbison
L’homme du monde, le Parisien gâté par son intérieur, s’était réveillé chez Coriolis. La rusticité de l’auberge lui devenait dure, presque attristante. Il souffrait du bon fauteuil qui lui manquait, de toutes les petites insuffisances de l’installation, de cette misère d’eau et de linge faire à sa toilette, des serviettes de huit jours, de l’égueulement du pot à eau, de la cuvette de faïence si vilainement rosée sur le bord.
La nourriture l'ennuyait par là monotonie des omelettes, les taches de la nappe, la fourchette d'étain qui salit les doigts, les assiettes de Creil avec les mêmes rébus. Le petit jinglet du cru lui
irritait l’estomac. Il se faisait un peu lui-même
l'effet d'un homme ruiné, tombé à la table d'hôte d’une ferme. En vivant dans sa chambre, il y avait découvert tous les dessous de la chambre garnie des
champs : le fané des siéges, la pauvreté sale du papier, le rapiéçage du couvre-pied, la couleur mangée
des rideaux, la corde de la descente de lit, le déplaquage de la commode d'occasion. Et il lui venait là les instinctives inquiétudes qui prennent les délicats 'et les souffreteux, jetés hors de chez eux dans ces
logis de hasard et de pauvreté, entre ces quatre
murs où gondolent de mauvaises lithographies
dans des cadres de bois noir.
Il avait usé ce premier moment de contentement
qu'a le Parisien à sortir de son chez lui, à changer ses aises contre l'imprévu et les privations de l'auberge. Il ne se trouvait plus d'indulgence pour un
manque de tous les bien-êtres qu'il eût bien encore
supportés en Orient, mais qu'il trouvait dur et
exorbitant de subir à dix lieues de Paris : sa pa
tience d'un mauvais lit, d'un dîner sans lampe, du
carreau sans tapis, avait fini avec sa distraction, avec le plaisir de la nouveauté. Il ne pouvait s'empêcher, par instants, de s'indigner intérieurement de l'arriéré du pays, de ce reste de sauvagerie entêtée et de paysannerie inculte qui reste aux bords
des forêts, s'y défend si longtemps contre la civilisation et le confortable moderne, et garde toujours un peu de cette France d'il y a cent ans, voisine
des bois, qui couchait les caravanes d'artistes sur des oreillers de coquilles d'œufs.
Puis il avait une habitude d'être servi qui était
comme toute dépaysée par le service de l'endroit,
une sorte de service bénévole dont on semblait faire
la gracieuseté aux gens, et où se trahissait l’indé
pendance du forestier, mêlée à la supériorité du
paysan qui a du bien. On sentait une auberge habituée à des gens de vie presque ouvrière, au mé
nage à peine soigné par une femme de ménage, tout prêts, au besoin, à remplir l'ordre qu'ils donnaient, à aller chercher une assiette au buffet et l'eau de
leur pot à l'eau au puits. Les hôtes, hébergés par la maison, y semblaient reçus comme des amis
avec lesquels on ne se gêne pas; et l'aubergiste, qui leur donnait la main, paraissait les traiter,
quoiqu'ils payassent, uniquement pour les obliger, et continuer à mériter le surnom de « Bienfaiteur des artistes » inscrit en grandes lettres sur la tombe de son prédécesseur.
Les origines de Barbison
Un des convives exposait les origines de Barbison, remontait au plus lointain des légendes du pays, attribuait l'immigration des peintres à une espèce de précurseur mythique, un peintre d'histoire inconnu du temps de l'empire, un élève de David sans nom, qui vint habiter le pays, dans des époques anté historiques, et demanda un sabre à un certain père Ordet pour aller dans la forêt. Il avait, d'après la tradition, un petit domestique qu'il faisait poser nu dans les bois et les rochers; et c'était tout ce qu'on savait de son histoire. Ses successeurs avaient été Jacob Petit, le porcelainier, puis un M. Ledieu, puis un M. Dauvin. Puis venaient Rousseau, Brascassat, Corot, Diaz, arrivant vers 1832, deux ans après que l'auberge, fondée en 1823, avait exhaussé son rez-de-chaussée d'une chambre à trois lits, où l'on montait par une échelle, et où l'on accrochait le soir son étude du jour au-dessus de son lit, C’est à cette époque, ajoutait l'historiographe, qu'on peut fixer le commencement de sûreté du pays pour les artistes, non à cause des brigands, mais à cause des gendarmes qui, jusque-là, arrêtaient pour trop de pittoresque « les hommes à pique », que le père de l’aubergiste actuel était obligé de réclamer.
TRAIN DE PLAISIR À FONTAINEBLEAU,
dans Le Journal amusant, 18 septembre 1875
Un jeune rapin fait découvrir à son oncle l'auberge de la mère Antony à Marlotte



"La forêt de Fontainebleau envahie par les peintres de paysage",
paru dans l'Illustration de décembre 1849.
HENRI MURGER ET LE SITE DE LA MARE-AUX-FÉES À MARLOTTE
Henry Murger avait déjà publié ses Scènes de la vie de bohème lorsqu'il découvrit Marlotte. Il s'installa, pour quarante sous par jour, à l'auberge Saccaut, puis dans celle du père Antony ; puis, avec sa compagne Anaïs, il loua une maisonnette dans le village. Il aimait partir avant l'aube voir le soleil se lever sur les bois de Meudon ou de Verrières. Il aimait aller chasser dans la forêt avec son chien Ramoneau. Il attira à Marlotte des foules de poètes et d'artistes, faisant de Marlotte une rivale de Barbizon. Il écrivit un roman, Le Sabot rouge, dont l'intrigue se situe dans une auberge qui ressemble fort à celle du père Antony.
Henri Murger, dans ses Scènes de campagne (1854) décrit un site très prisé par les peintres, celui de la Mare-aux-Fées.
Le plateau de la mare aux Fées doit sans doute son nom à quelque superstition légendaire, dont la tradition n'a pas été conservée. Souvent reproduit par la peinture, c'est assurément l'un des lieux les plus remarquables que renferme la forêt. Aussi l'on comprend que tous les artistes non seulement y viennent, mais encore y reviennent, car, à la vingtième visite, on peut encore découvrir une beauté nouvelle, un aspect nouveau, dans les mille tableaux, d'un caractère différent, qui d'eux-mêmes se dessinent à l'oeil et peuvent à loisir se rattacher au tableau principal ou s'en isoler, comme dans ces merveilleux chefs-d'oeuvre épiques où l'abondance des épisodes apporte de la variété sans répandre de la confusion dans la grandeur et dans la simplicité de l'ensemble. Peu de sites offrent en effet autant de variété, et surtout dans un espace aussi restreint, car le plateau se développe sur une superficie de moins de quatre hectares. De dix pas en dix pas, l'aspect se métamorphose comme par un brusque changement à vue, et, d'une heure à l'autre, suivant l'élévation ou la déclinaison du soleil, le tableau se modifie, dans son ensemble et dans ses accidents, comme une toile dioramique exposée successivement aux différents jeux de la lumière.
Toutes les écoles de paysage peuvent rencontrer là des sujets d'étude. A ceux qui aiment les gras pâturages normands, où les troupeaux se noient jusqu'au poitrail dans les hautes vagues d'une herbe odorante et douce, que la brise fait houler comme une onde, le plateau offrira le "dormoir" où viennent les vaches de Marlotte. À ceux qui préfèrent les lointains lumineux baignés de vapeurs violettes ou dorées, et les collines aux croupes boisées, et les vallons creux d'où s'élève un brouillard bleu, le plateau échancrera par un côté son cadre de verdure, et, par une brusque échappée, après les premiers plans de la forêt, océan de cimes éternellement agité comme une mer de flots, déroulera les plaines tranquilles qui s'enfuient vers la Brie, et que limite aussi loin que peut atteindre le regard la bande immobile de l'horizon. Ceux qui manient la brosse enragée de Salvator, le plateau les fera descendre par un ravineux escarpement au milieu des profondeurs solitaires de la "Gorge-aux-Loups", qu'il domine dans son extrémité occidentale. Là, comme si la lutte du sol avec les éléments était encore récente, on peut suivre dans toutes les traces qu'il a laissées le passage du cataclysme qui dut ébranler des carrières et pousser devant lui les blocs arrachés de leurs entrailles, comme un ouragan soulève à son approche la poussière du chemin. En pénétrant dans cette gorge, on croirait visiter les débris de quelque Ninive inconnue. Les masses gigantesques de rochers semblent encore recevoir l'impulsion du bouleversement et se poursuivre, s'escalader comme une armée de colosses en déroute. Les uns, inclinés dans un angle de vingt degrés, paraissent prendre un nouvel élan pour continuer leur course; les autres, penchés au bord d'un ravin dans une attitude menaçante, inquiètent le regard par leur immobilité douteuse. Les arbres, comme s'ils étaient encore tourmentés par un vent de fin du monde, se courbent avec des mouvements qui les font rerssembler à des êtres en péril et faisant des signaux de détresse; les uns agitent leurs rameaux avec des torsions et des contorsions épileptiques; les autres, comme des athlètes qui se provoquent à la lutte, avancent l'un contre l'autre une branche dont l'extrémité noueuse ressemble à un poing fermé. Les grands chênes séculaires, qui plongent peut-être leurs racines dans les limons diluviens et qui jadis ont fourni la moisson du gui aux faucilles druidiques, ont seuls conservé leur apparence de force et de beauté primitives. Tassés sur leurs troncs formidables, ils ressemblent à des Hercules au repos, qui, ramassés sur leur torse, développent puisamment leur vigoureuse musculature.
C'est au point central du plateau que se trouve la mare, ou plutôt les deux mares formées sans doute par l'accumulation des eaux pluviales qu'ont retenues les bassins naturels creusés dans les rochers. Ce roc immense règne en partie dans toute l'étendue du plateau. Disparaissant à des profondeurs irrégulières, il reparaît à chaque pas, éventrant le sol par une brusque saillie. Aux fantastiques rayons de la lune, on se croirait encore sur quelque champ de bataille olympique, où des cadavres de Titans mal enterrés pousseraient hors de terre leurs coudes ou leurs genoux monstrueux. Ce qui permet de supposer que cet endroit est situé au-dessus de quelque crypte formée par une révolution naturelle, c'est que le sabot d'un cheval ou seulement la course d'un piéton éveille des sonorités qui paraissent se prolonger souterrainement. À l'entour des deux mares, et profitant des accidents de terre végétale, ont crû les herbes aquatiqutes et marécageuses, où les grenouilles chassent les insectes, où les couleuvres chassent les grenouilles. Dans toutes les parties que les eaux de la double mare ne peuvent atteindre par leurs irrigations, les terrains se couvrent à peine d'une végétation avare : gazon ras et clairsemé, où la cigale ne peut se cacher à l'oiseau qui la poursuit; pâles lichens couleur de soufre, qui semblent être une maladie du sol plutôt qu'une production; créations éphémères d'une flore appauvrie; plantes maladives sans grâce et sans couleur, dont la racine est déjà morte quand la fleur commence à s'ouvrir, qui redoutent à la fois le soleil et la pluie, qu'une seule goutte d'eau noie, qu'un seul rayon dessèche. Au bord de la grande mare, deux énormes buissons, surnommés les "Buissons-aux-Vipères", enchevêtrent et hérissent leurs broussailles hargneuses, mêlant aux dards envenimés des orties velues l'épine de l'églantier sauvage et les ardillons de la ronce grimpante, qui va tendre sournoisement parmi les pierres les lacets de ses lianes dangereuses aux pieds nus. Terrains lépreux ou fondrières, eaux croupissantes, arbustes agités incessamment par des hôtes venimeux, tel est l'aspect de la mare qui donne son nom à l'endroit; mais cette aridité et cette désolation prêtent encore un relief puissant aux splendeurs du cadre qui les environne. Qu'une vache se détache du troupeau et vienne boire à cette eau croupie; qu'une paysanne s'agenouille au bord pour laver son linge ou plutôt pour le salir; qu'un bûcheron vienne aiguiser sa cognée sur le roc, et ce seront autant de tableaux tout faits que le peintre n'aura qu'à copier. Aussi la mare aux Fées est-elle de préférence le lieu choisi par les artistes qui vont à Fontainebleau dans la belle saison : ceux qui habitent les confins éloignés de la forêt y viennent souvent; ceux qui résident dans les environs y viennent toujours.
Scènes de campagne, 1854
Le 1er juillet 1860, Murger accueillit Ludovic Halévy, qui fit ce récit dans une lettre à sa mère :
Le singulier pays, ma chère petite mère ! Une centaines de vraies chaumières en pleine forêt de Fontainebleau, habitées par une centaine de paysans, par Murger, par trois rapins inconnus et par onze mille chiens pour le moins. Nous sommes arrivés hier à cinq heures. Murger et Paul Dhormoys nous attendaient sur la route avec sept ou huit chiens seulement. Nopus avons quitté la patache qui nous cahotait depuis une heure à travers la forêt et nous avons fait notre entrée dans le village au milieu d'une belle haie de vilains chiens qui sortaient par bandes des ruelles et des maisons. Quand je dis "maisons", je suis poli. Les Parisiens étaient réunis chez le charron. C'est le personnage le plus important de l'endroit. Il tient un cabaret qui est le Café Anglais de Marlotte. Il porte le nom poétique d'Antony. Chiens à part, le pays est charmant et si vous habitiez une de ces cabanes que j'ai là devant les yeux, au milieu des plus beaux arbres du monde, c'est dans un trou comme celui-ci que j'aurais grand besoin de passer un grand mois.
Le 15 juin 1867, Taine écrivit à Sainte-Beuve : "Je suis avec ma mère à Barbizon, près de la forêt, et j'écris mon traité De l'Intelligence". La tradition veut qu'il ait logé dans une annexe de l'auberge Ganne, qui fut ensuite l'Hôtel des Voyageurs, puis le Relais de Barbizon. Le peintre Gassies, dans Le vieux Barbizon, dit son étonnement de voir l'austère philosophe se comporter comme un gamin : "Il jouissait des promenades sylvestres comme un enfant. Un de ses grands plaisirs était de faire des petits feux de bois mort. Il aimait à escalader les rochers comme un gamin et, un jour, il déchira si bien son pantalon qu'il dut courir chez moi, non sans peine et tout honteux, pour m'en emprunter bien vite un autre. Heureusement, il n'avait pas été rencontré en route !"
Dans Vie et opinions de M. Frédéric-Thomas Graindorge (1867) Taine a utilisé les impressions qu'il avait recueillies dans l'auberge.
Les chambres et le régime sont primitifs ici, assez
semblables à celui d'un log-house dans l'Arkansas ou
l’Illinois. Un lit, deux chaises boiteuses, parfois un
fauteuil qui ressemble à un invalide de l’Empire ; les murs sont blanchis à la chaux et barbouillés de pochades, fort jolies, ma foi, et meilleures, à mon gré, que leurs tableaux d'exposition, tant elles sont naturelles, pleines de gaieté, d’invention, d'insouciance,
jetées à l'improviste et à la débandade, comme la conversation d’un homme d'esprit. Voilà les images intérieures, non élaborées et tourmentées, mais faciles,
brillantes, exagérées ou bouffonnes, telles qu'elles ont
traversé leur cervelle : deux chasseurs gaillards, en
habit rouge, au milieu des taillis verts ; des chiens
tachetés, et bien portants, qui aboient de tout leur gosier ; un torse nu de jeune fille qui se cambre et rit ;
M. Prudhomme sortant d’un coquetier ; trois carica
tures ; un pin parasol au bord de la mer, sur une plage de sable.
Cependant l'escalier tremble sous les gros souliers
qui descendent; il se fait un remue-ménage dans la
cuisine ; on boucle les sacs et les guêtres. Chacun
mange au hasard, dans l’attitude qui lui a plu, assis, debout, sur l'escalier, sur le buffet, sur la table. Les
petites dames descendent en jupon blanc, l'œil à demi
fermé et bâillant encore ; on les accueille par des lazzis
qu'elles supportent sans broncher. Quelques gaillards
bien découplés lancent la pique sur le chemin ; d'autres,
plus pacifiques, regardent le fumier et les poules qui
picorent. On caresse le chat, on tourmente le chien. L'hôte, un ivrogne, entonne son cinquième petit verre ; il pousse à la consommation et s’y noie. Je l'ai
trouvé un jour à quatre pattes, incapable de se relever ; il marchait ainsi, et pourtant comprenait encore.
La petite servante, accroupie sur ses talons, souffle le feu en songeant aux jupons brodés du premier étage ; pour sauvegarde morale, elle a les soufflets de sa patronne et un petit livre de dévotion mystique. Tout
le faix de la besogne tombe sur la grosse hôtesse qui, du matin au soir, sans se lasser ni se presser, cuisine, épluche, balaie, paie, reçoit, répond, sert le public.
Les paysans qui viennent ici comprennent fort bien
ce qui s'y passe ; ils ne s'en scandalisent pas, ils en
rient plutôt, malignement et avec un air de convoitise ; ce sont toujours les villageois des contes de La
Fontaine.
Chacun part de son côté, et, une fois dans la forêt,
travaille ou dort ; je suis disposé à croire que la seconde occupation est la principale. A la tombée de la
nuit, on les voit revenir, un à un, portant sur leur dos
leur parasol, leur pique, leurs toiles, leurs boîtes de peinture ; ils s'asseyent à l'entrée de l'auberge sur un
banc de pierre, et devisent, regardant les charrettes
qui passent et les commères qui jasent, détirant leurs
bras, allongeant leurs jambes ; ils flânent, la conscience calme ; sur cet article, les villageois en savent
autant qu'eux ; tout se fait lentement à la campagne ;
une paysanne reste fort bien une heure debout auprès
d'une voiture à lait, échangeant toutes les cinq minutes une parole avec le conducteur.
La nuit venue,
on soupe sur une table sans nappe, entre quatre chandelles ; pour sièges, des bancs de bois ; parfois, en manière de supplément, deux ou trois chaises. La lumière jaunâtre vacille sur les solives enfumées du
plafond, sur les murs chargés de grotesques ; à la fin,
le café arrive, et les petits verres de rhum font leur tournée. C'est alors qu'on voit se déchaîner les discus
sions littéraires et qu'on entend ronfler le tintamarre
de la philosophie de l’art. Les grands hommes sont
assommés ou portés aux nues ; on s'égosille. Cependant les femmes, qui ne comprennent mot, bâillent
à se démancher la mâchoire ; une d'elles s'est endormie
de tout son long sur le vieux piano carré ; une autre,
étendue, tortille des cigarettes.
Quand les combattants
n'ont plus de voix, ils vont regarder la forêt au clair
de la lune. Un d'eux a pris son cor, un autre imite la
voix du cerf qui brame ; les histoires pantagruéliques
trottent, et les auditeurs écoutent, couchés sur le sable, en fumant leur douzième ou leur quinzième pipe.
La journée est finie, et l'on va se coucher.
Taine a séjourné à Barbizon à nouveau en 1891. Il fit alors l'éloge de ce petit bourg dans une lettre à sa femme : "La forêt compense tout pour moi. Plus de bruit d'omnibus, la solitude certaine et indéfinie, les longs murmures du vent dans les feuilles prochaines et lointaines et, ça et là, un petit chant d'oiseau en quatre notes, et les innombrables formes de la vie végétale, si tranquille, si résignée aux chances, et pullulante."
ROBERT-LOUIS STEVENSON AU BORD DU LOING
En 1875, Robert-Louis Stevenson (né à Edimbourg en 1850) est un étudiant en droit de santé fragile qui mène une vie déréglée à Edimbourg où il court les cabarets au grand dam de son père, un ingénieur plutôt pudibond. Au printemps, alors qu'il n’a pas encore vingt-cinq ans, il fait un voyage à Paris.
C'est son cousin Robert (Bob), élève aux Beaux-Arts, qui lui fait connaître Barbizon. Stevenson est séduit. Il séjourne à l’hôtel Siron, aujourd’hui "hostellerie du Bas-Bréau". A l’hôtel Siron, les peintres forment l’essentiel de la clientèle. Ils partent souvent sans payer : "Surtout les Anglais et les Américains", remarque Stevenson dans Further Memories, car, si le Français n’a aucun sens du fair-play, l’anglo-saxon est, lui, foncièrement malhonnête". Stevenson laissera sur cet hôtel, égrenées dans ses romans, descriptions et anecdotes.
C’est à l'hôtel Siron que Stevenson rencontre pour la première fois lady Fanny Osbourne. Cette Américaine de 36 ans (née Van de Grift) est une artiste-peintre qui vit séparée de son mari Samuel Osbourne et élève seule ses deux enfants Isobel et Lloyd. Elle s’est installée près du vieux pont de Grez-sur-Loing, à l'hôtel Chevillon. Stevenson est subjugué par Fanny et la rejoint à l’été 1876 ou 1777 à Grez. Ils ne pourront s'époiuser qu'en 1880.
L’année suivante, Stevenson achète une péniche qu’il fait aménager en bateau de plaisance par un charpentier de Moret. Cette péniche, qu’il appelle "Les 110.000 vierges", est amarrée sur le Loing. Elle y restera, car Stevenson ne règle pas entièrement la note de l’artisan. Quoi qu’il en soit, malgré ses ennuis financiers, Stevenson coule des jours heureux à Grez avec sa belle Américaine. En mai 1878, il a alors 28 ans, il publie son premier vrai livre An Inland Voyage (traduit sous le titre "Voyage en canoë sur les rivières du Nord").
Stevenson a particulièrement apprécié le site de la forêt et l'ambiance dans les auberges fréquentées par les peintres.
Les textes ci-dessous, traduits par Jacques Chabert et Pierre Bordas, sont extraits de "Fontainebleau, village communities of painters" (dans Across the plains with other memories and essays", 1900) et de "Forest notes" (dans Letters ans Miscellanies, 22, 1898).
FONTAINEBLEAU COLONISÉ PAR LES PEINTRES
Le charme de Fontainebleau est un phénomène sans pareil. C'est un lieu qu'on aime plus qu'on ne l'admire. L'air revigorant de la forêt, le silence, les routes majestueuses bordées d'arbres, la sauvagerie des chaos rocheux, l'âge vénérable et la dignité de certaines futaies, ce ne sont là que des ingrédients, le secret du philtre est ailleurs. L'endroit est source de santé ; l'air, la lumière, les parfums et les formes s'y combinent en une heureuse harmonie. Il n'est pas de lieu où les jeunes soient plus joyeusement conscients de leur jeunesse ou les vieux plus satisfaits de leur âge.
C'est cette beauté, dans sa grandeur et sa spécificité, qui recommande plus encore ce pays à l'artiste. Ce territoire fut choisi par des hommes dans le sang desquels courait encore une part de la jubilation joyeuse ou solennelle du grand art : Millet qui aimait la dignité comme Michel Ange, Rousseau dont le pinceau moderne se colorait de l'éclat des Anciens. Il fut alors choisi pour sa proximité de Paris. Et pour la même raison, et par la force de la tradition, le peintre d'aujourd'hui continue à y habiter et à le peindre.
L’endroit est déjà colonisé. L'implantation d'une colonie de peintres est une œuvre requérant du temps et du tact. Il faut faire la conquête de la population. On doit apprendre à l'aubergiste — et il apprendra très vite — la notion de crédit illimité ; on doit lui apprendre à recevoir comme un hôte distingué un jeune homme au manteau graisseux et portant peu de bagage outre une boîte de couleurs et une toile; et il doit apprendre à conserver sa confiance envers des clients qui mangeront de bon appétit et boiront des meilleurs vins, emprunteront de l'argent pour acheter du tabac et, de toute l'année, ne lui paieront peut-être pas un liard. Il convient ensuite d'attirer un marchand de couleurs. Il faut que l'endroit acquiert une certaine renommée, sinon le peintre, un des animaux les plus grégaires qui soient, s'y sentira seul. Et ces difficultés n'ont pas été plutôt surmontées que de nouveaux périls surgissent d'un autre côté ; car le bourgeois et le touriste cognent à la porte. C'est là le moment crucial pour la colonie. Si ces intrus parviennent à investir le terrain, non seulement ils en bannissent la liberté et l'agrément, mais, par le moyen de leurs bourses bien garnies, ils auront tôt fait de défaire l'éducation de l'aubergiste ; les prix monteront et le crédit se resserrera; et le pauvre peintre n'aura plus qu'à partir et trouver un autre hameau plus loin.
Et lorsque ce personnage moderne par excellence qu'est la jeune peintre anglaise ou américaine vint d'un pas léger, comme si elle était dans son propre salon, occuper les auberges favorites du peintre français, celui-ci se retrouva sans défense; il se soumit ou s'enfuit. Mais ces femmes étaient des peintres ; on ne pouvait rien y faire ; et Barbizon, lorsque j'y suis allé pour la dernière fois, et au moins à cette époque, avait pratiquement baissé pavillon devant ces belles intruses. En revanche, le père de famille, le vulgaire touriste, le boutiquier en vacances et le jeune gentleman en goguette étaient en toute circonstance chassés des villages sous les sarcasmes de l'artiste.
A L'AUBERGE DE BARBIZON
Blotti tout contre la forêt, si près que les arbres du "bornage" encadrent joliment les dernières maisons, se trouve un certain village tout petit et très calme. Il n'y a qu'une rue et ce depuis peu de temps, car ce n'était naguère qu'un chemin herbeux où le bétail broutait entre les maisons. En remontant cette rue jusqu'à l'orée de la forêt, vous découvrirez une auberge où logent des artistes. A la porte (supposons qu'il soit six heures, par un beau soir d'été), quelque cinq ou six personnes, ou peut-être davantage, ont installé des chaises et prennent le soleil en attendant la voiture en provenance de Melun. Si vous pénétrez dans la cour et plus avant dans l'hôtel, vous verrez beaucoup de monde, quelques clients dans la salle de billard, sirotant leur absinthe autour d'une partie de bouchons, d'autres savourant dehors un dernier cigare devant un verre de vermouth. Les colombes roucoulent doucement et voltigent autour de leur colombier. Hortense tire un seau d'eau du puits. Comme toutes les pièces donnent sur la cour, vous pourrez voir le cuisinier avec sa toque blanche s'affairant devant son fourneau à la cuisine. Quelque peintre désœuvré, venant de ranger ses toiles et de nettoyer ses pinceaux, écorche une valse sur les touches incertaines et discordantes de l'antique piano de la salle à manger. — Edmond! Encore un vermouth !, s'exclame un gaillard en costume de velours, ajoutant, sur un ton très adouci comme pour s'excuser : Un double, s'il vous plaît ! — Où travaillez-vous ?, questionne un autre personnage, tout de lin blanc vêtu jusqu'au talon — Au Carrefour de l’Epine, répond l'autre, en velours côtelé (tout le monde ici porte des guêtres). — Je n'ai rien fait de bon, c'est le blanc qui m'a manqué… Et vous, où étiez-vous ? — Je n'ai pas travaillé, je cherchais des motifs… A ce moment-là, instant de jubilation, tous se rassemblent autour d'un nouveau venu, les mains largement tendues. Sans doute la "correspondance" est-elle arrivée, amenant untel ou untel de Paris, ou peut-être le quidam arrive-t-il de Chailly pour dîner.
"A table, Messieurs!", s'exclame Monsieur Siron, traversant la cour avec une première soupière. Sans plus attendre, la compagnie s'installe le long des grandes tables de la salle à manger, aux murs tapissés d'esquisses de tous styles et de plus ou moins grands mérites. On y voit notamment un grand portrait de chasseur en hauts de chausses, sonnant de la trompe, un sanglier mort à ses pieds. Tout à côté, une petite gravure représente une côtelette de mouton crue que, l'été dernier, un joyeux convive a trouée d'un noyau de prune servie au dessert. Sous l'auspice de toutes ces œuvres d'art, le repas se prolonge et la boisson coule et recoule. Les discussions se poursuivent bruyamment en français et en anglais. Vous auriez vraiment le cœur en joie à épier et tendre l'oreille si vous étiez derrière la porte. Tel homme raconte l'équipée à la fête de Fleury, l'année dernière, un autre dépeint ce personnage du coin qui avait si bien chanté un soir. Un troisième et un quatrième confrontent leurs projets d'avenir; un cinquième joue les saltimbanques en composant des têtes grimaçantes avec ses poings fermés, sûrement l'une des plus remarquables de toutes les performances. Un sixième, bien repu, allume une cigarette et se voue à une paisible digestion. Un septième vient d'entrer et réclame de la soupe. Le numéro huit, enfin, quitte la table et le voilà qui s'acharne de nouveau sur le pauvre piano, de ses mains puissantes mais malhabiles.
Le dîner fini, on s'installe sur le seuil de l'auberge, on fume et on discute. Parfois, on se rend chez quelque ami qui réside à l'autre bout du village. Toujours bien accueilli, poursuivant sans relâche la conversation, on déguste quelques huîtres à la marinade accompagnées d'un verre de vin blanc pour terminer la soirée. Il arrive aussi que l'on danse dans la salle à manger. Le piano révèle pour l'occasion toutes ses vertus musicales s'il lui arrive d'être bien frappé par quelque main experte, à la lueur de trois ou quatre bougies et d'une ou deux lampes. Tandis que les valseurs tourbillonnent sur le parquet, quelques spectateurs particulièrement sobres ou qui n'ont pas le goût de s'adonner à de si frivoles plaisirs se juchent sur la table ou la desserte et observent avec joie le mouvement des couples, en fumant leur pipe ou en sirotant un dernier verre de vin. Quelquefois, madame la lune se montre en splendeur et la cour, vue de la salle à manger à demi éteinte, semble presque aussi claire qu'en plein jour; les rayons de lune font scintiller les carreaux des fenêtres et font surgir de l'ombre chaque feuille de la treille contre le mur. C'est alors qu'un pique-nique est parfois proposé. Un panier de vivres est vite préparé, une manière de procession se forme devant l'hôtel. Deux cors à l'honneur en prennent la tête et nous voilà partis en suivant la longue allée qui plonge dans les bois, s'aventurant à travers les mille déviations qui sillonnent la forêt au milieu des rochers et des pins avec, ça et là, des zones d'ombre qui alternent avec le spectacle somptueux de la forêt en plein clair de lune. Les deux hérauts qui nous précèdent font retentir, tout en marchant, leur joyeuse fanfare. Nous avons vite fait de rassembler des fougères et quelques branches sèches à l'intérieur de la caverne des brigands ; bientôt, une flamme claire fait danser les ombres sur les parois de la roche et met en valeur les visages joyeux, les toilettes avenantes et les barbes bien taillées. Le punch est allumé et flambe bientôt dans sa coupe. On le distribue dans de petits verres bouillants comme autant de feux follets, tout autour de l'antre. Les heures passent ainsi en chansons et en plaisanteries. Au petit jour pointant, alors que la lune brille toujours, nous rentrons à la débandade entre les bouquets de bouleaux et les rochers, nous regroupant toujours au son du cor de nos hérauts. Peut-être emporté par ses rêves, quelqu'un de la bande refuse parfois de suivre le rappel, il choisit un chemin qui s'écarte et, suivant le petit sentier sablonneux dans tous ses détours, il n'entend plus que faiblement les fanfares, puis plus rien du tout. Il poursuit sa route dans une étrange fraîcheur silencieuse, entre l'ombre et les lueurs métalliques que jette le clair de lune au front de la forêt. Vient le moment où la cloche égrène l'heure au lointain clocher de Chailly. Notre homme ressent sa solitude. Aucune bouée à cloche annonçant un rivage désolé et périlleux et scandant son appel, aucun glas retentissant sur la place d'un marché animé ne peut résonner d'une façon aussi lugubre et désespérée aux oreilles d'un homme. Chaque coup réveille dans son âme une armée de fantasmes, comme autant de fantômes de son esprit. Au moment où le silence se rétablit, il devient tellement profond que l'homme s'immobilise, comme s'il prenait racine. Il lui semble alors qu'il pourrait entendre les cloches des églises sonner jusqu'au bout du monde, pas seulement à Chailly mais aussi à Paris et au-delà des mers et des monts, dans des villes étrangères, et même dans le village de son enfance, au bord de l'eau, au milieu du soleil et des fleurs.
Le premier matin de votre séjour, vous vous lèverez sans doute de bonne heure. Si vous n'avez pas été réveillé par la visite de quelque aventureux pigeon, c'est le soleil qui percera votre fenêtre, nul store ni volet ne s'y opposeront pour la bonne raison qu'il n'yen a pas. La chambre, avec son parquet de bois nu et ses murs blanchis à la chaux, s'illuminera tout autour de vous dans une splendeur de rayons et de reflets. Vous somnolerez peut-être un moment ou bien vous resterez étendu à observer les gravures dont vos prédécesseurs ont noirci les murs: Thiers au profil si rusé, quelque célébrité locale la pipe à la main, des charbonniers avec chiens et chevaux, ou bien même un paysage romantique barbouillé à l'huile.
Pendant ce temps, les artistes déboulent l'un après l'autre dans la salle à manger pour leur café matinal. Chevalet, ombrelle, tabouret et boîte de peintures sont liés en fagot pour être portés en bandoulière. Bientôt, les peintres vont s'élancer vers ce qu'ils appellent « le motif ». Chaque peintre, lorsqu'il sort du village, entraîne à sa suite une petite escorte de chiens. Car les chiens, qui n'appartiennent que par le nom à un maître précis, se tiennent toute la journée à la lisière de la forêt en attente de quelqu'un qui les séduise.
Il pourra aussi vous arriver de vous installer confortablement dans un creux entre deux souches, un livre sur les genoux, et d'être soudain réveillé par une voix amicale : "Dites-donc, restez où vous êtes, s'il vous plaît, vous complétez à merveille mon motif". Et vous de répondre : "Bien sûr, je suis d'accord, si vous m'autorisez à fumer !" Et ainsi coulent les heures, doucement. Votre ami, derrière son chevalet, s'acharne à sa besogne à quelques pas de vous, dans l'ombre généreuse d'un arbre. Un peu plus loin, évitant un rayon de soleil éblouissant, un second peintre est campé dans l'ombre d'un autre arbre, à moitié enfoui dans les fougères. Impossible de voir votre propre image se profiler petit à petit sur le fond du tronc blanc ou de voir ce même tronc commencer à prendre forme dans le reste du paysage. Impossible non plus d'avoir la moindre idée du tableau qui peu à peu prend des couleurs avec les taches de soleil se faufilant à travers les hautes feuilles, au rythme léger d'un souffle de vent qui les agitent en papillons de lumière. Cependant, vous savez que l'œuvre se poursuit et, sans prétendre faire concurrence au travail de l'artiste, vous préparez votre propre palette de mots en vue d'un commentaire coloré, bien sûr assorti au paysage.
Votre arbre se trouve dans un creux de terrain foisonnant de fougères et de bruyère situé dans un vallon escarpé, criblé ça et là de rochers et hérissé de genévriers. Hors de l'ombre, c'est un soleil sans pitié qui darde ses rayons. Toutes les silhouettes se détachent comme découpées dans du carton, toutes les couleurs sont portées à leur paroxysme. Certains blocs de pierre se dressent, funèbres comme des châteaux monolithiques, d'autres gisent comme du bétail endormi. Les genévriers, dans leur vêtement de deuil sale et dépenaillé, évoquent quelque procession mortuaire partie à la recherche de l'emplacement d'un sépulcre perdu depuis des siècles, dans le vent et la pluie. Ils imposent le barbouillage de leur sombre présence sur un fond éclatant de fougères et de bruyère. Tous les détails de leur feuillage rouillé se révèlent avec une précision "pré-raphaëlique" et leur allure désolée se découpe au soleil comme des ifs rabougris. Ce paysage est ainsi baigné dans une gamme de couleurs si particulière et écrasé par une lumière si crue qu'un homme pourrait vivre, en Angleterre, cinquante ans sans jamais pouvoir contempler un tel tableau!
Une fois debout, vous pouvez détendre bras et jambes et poursuivre votre route à travers bois, tandis que la lumière devient plus chaude et plus dorée. Les ombres s'allongent, un air frais se répand doucement depuis les hauteurs et les senteurs s'éveillent. Les sapins exhalent leur odeur. Emanant de bosquets inconnus, une fragrance douce et secrète se dégage des bois, elle vous apporte bien davantage que la senteur d'un vrai paradis, mais plutôt l'idée qu'il pourrait flotter dans la brise comme un doux parfum de femme. Celui des Dames de la cour de France qui fréquentaient ces lieux naguère, de brocards vêtues. Elles pourraient encore laisser leur souvenir hanter ces chemins les soirs d'été, répandant un doux parfum de musc ou de bergamote dans les brises de la forêt. Un côté des longues rangées d'arbres qui bordent les grandes allées forestières brille toujours au soleil, tandis que l'autre côté se pare d'ombre légère. Au-dessus des arbres, le couchant s'enflamme comme l'intérieur d'un four; les peintres rassemblent leur attirail et descendent, par les routes et les sentiers, vers la plaine.
A BARBIZON
Pendant quelque temps je fus un Barbizonnais assidu ; et ego in Arcadia vixi, ce fut une agréable période ; et ce hameau silencieux, proche de l'orée du bois, est pour moi, comme pour beaucoup d'autres, un îlot de verdure dans ma mémoire. Le grand Millet venait de mourir, les volets verts de sa modeste demeure étaient clos ; ses filles étaient en deuil. La date de ma première visite a donc correspondu à une époque dans l'histoire de l'art.
A Barbizon il n'y avait pas de maître, pas de pontife dans les arts. Palizzi faisait la loi à Gretz, une loi courtoise, supérieure, par sa mémoire riche d'anecdotes sur les grands hommes d'antan, son esprit fertile en théories. Cernay avait Pelouse, l'admirable et placide Pelouse, critique souriant de la jeunesse, qui, alors qu'il était voyageur de commerce bien établi jeta ses échantillons, acheta une boîte de couleurs et devint le maître que nous avons tous admiré. Marlotte, comme personnage central, s'enorgueillissait d'Olivier de Penne. Seul Barbizon, depuis la mort de Millet, était une communauté sans chef. Même ses petits maîtres et ceux qui, à mon époque, accueillaient avec bienveillance l'étranger, ont depuis déserté le village.
L'auberge Siron, cette excellente caserne d'artistes, était dirigée selon des principes simples. A toute heure de la nuit, lorsque vous reveniez de vos pérégrinations dans la forêt, vous alliez dans le billard et vous vous serviez un alcool, ou descendiez à la cave d'où vous remontiez les bras chargés de bière ou de vin. Les Siron étaient alors tous plongés dans le sommeil ; personne n'était là pour vérifier vos incursions; ce n'est qu'à la fin de la semaine qu'un calcul était fait ; la somme globale était alors divisée et une part variable notée au nom de chacun des pensionnaires sous la rubrique: extra. La plus grosse contribution était prélevée sur ceux qui étaient d'une complaisance à toute épreuve et votre note augmentait en proportion directe de l'aisance de votre caractère. A toute heure de la matinée, là encore, vous pouviez prendre votre café ou du lait froid et vous mettre en route pour la forêt. Les colombes vous avaient peut-être réveillé en voletant dans votre chambre et dès le seuil de l'auberge, vous parvenaient les arômes de la forêt. A quelques pas de là commençaient les grandes allées, les roches couvertes de mousse, les interminables étendues ombragées de la forêt. Là vous étiez libre de rêver et de vagabonder. A midi, et de nouveau à six heures, un bon repas vous attendait à la table des Siron. La pension complète, hormis la note variable des extra, vous coûtait cinq francs par jour ; votre note ne vous était jamais présentée sans que vous la demandiez; et si vous n'aviez pas la chance avec vous, vous pouviez quitter les lieux et partir où bon vous semblait en la laissant impayée.
Théoriquement, la maison était ouverte à tous les arrivants; pratiquement, c'était une sorte de club. Les pensionnaires se protégeaient et, ce faisant, ils protégeaient Siron. Si les manières guindées étaient exclues, une indispensable courtoisie était exigée de la façon la plus rigide; le nouveau venu se devait de tâter le pouls de la société ; et tout manquement à ses règles non définies était promptement puni. Un homme pouvait être aussi simple, triste, débraillé ou libre de parole qu'il le désirait, mais à la moindre trace de présomption ou au premier mot lancé de manière autoritaire ces libres Barbizonnais réagissaient comme des vieilles filles réunies pour prendre le thé. J'ai vu des gens chassés de Barbizon; il serait difficile d'exprimer en mots ce qu'ils avaient fait, mais ils méritaient leur sort. Ils s'étaient montrés indignes de jouir des libertés de cette communauté; ils s'étaient mis en avant; ils en avaient "fait à leur tête" ; ils manquaient du tact nécessaire pour apprécier les "fines nuances" des convenances barbizonnaises. Et une fois qu'ils étaient condamnés, le processus d'expulsion était d'une cruauté impitoyable ; après une soirée avec le redoutable Bodmer, le gouverneur de notre communauté, personne ne jetait plus un regard à l'étranger qui avait commis une faute ; le lendemain il se levait dès potron-minet et la première calèche l'emmenait loin de la scène de sa déroute. Ces sentences de bannissement ne furent, à ma connaissance, jamais prononcées à l'encontre d'un artiste; je pense que cela aurait été illégal, mais on peut remarquer, ce qui est à la fois étrange et heureux, qu'elles ne furent jamais nécessaires. Des peintres, des sculpteurs, des écrivains, des chanteurs, j'en ai vu de nombreux à Barbizon; et certains étaient d'humeur maussade, d'autres vulgaires et niais; mais chacun d'eux adhérait de suite à l'esprit du groupe.
Notre société, ainsi purgée et protégée, était pleine d'entrain, de rires et des initiatives de la jeunesse. Les quelques anciens qui se joignaient à nous étaient encore jeunes de cœur et prenaient le ton de leurs compagnons. Nous revenions de nos longs séjours dans l'air fortifiant, le sang régénéré par le soleil, l'esprit rafraîchi par le silence de la forêt; le Babel de nos voix rendait des sons agréables ; nous nous mettions à table et jouions comme l'homme en l'état de nature; et dans la haute salle de l'auberge, aux panneaux décorés de peintures quelconques et éclairée par des chandelles vacillant dans l'air nocturne, les conversations et les rires résonnaient tard dans la nuit. C'était un bel et bon endroit, et une belle vie, pour tout jeune épris de naturel ; meilleur pour qui venait étudier la peinture et peut-être davantage encore pour celui qui étudiait les lettres. Lui également était imprégné par cette atmosphère chargée de style; coupé des courants perturbateurs du monde, il pouvait oublier qu'il existait d'autres centres d'intérêt, plus pressants, que l'art.
GRETZ-SUR-LOING
Gretz est situé hors de la forêt, sur les bords de la rivière étincelante. Le village se prévaut d'un moulin, d'une église ancienne, d'un château et d'un pont aux nombreuses piles à éperon. Ce pont est un monument public, anonymement célèbre; attirant l'attention du dilettante sur les cimaises de centaines d'expositions. Un pont qui a déjà beaucoup servi! Et si vous visitez Gretz demain, vous trouverez une autre génération, installée au fond du jardin de Chevillon sous des parapluies blancs et le peignant de nouveau avec obstination.
Le pont mis à part, Gretz est un lieu qui suscite moins l'inspiration que Barbizon. Je le préfère à Cernay. Il y a quelque chose de lugubre dans la grande place vide du village de Cernay, avec les tables de l'auberge dans un coin, comme si la scène avait été montée pour la représentation d'un opéra champêtre, et au petit matin, tous les peintres qui rompent leur jeûne en buvant du vin blanc sous les fenêtres des villageois. C'est une chose complètement différente de se réveiller à Gretz, de descendre dans le jardin verdoyant de l'auberge, de voir la rivière s'écoulant sous le pont et de contempler l'aube qui pointe à l'horizon derrière les peupliers. Les repas sont pris dans la fraîcheur de la charmille, sous les frondaisons agitées par la brise. Les éclaboussements des avirons et des baigneurs, les costumes de bain qui sèchent, les canoës coquets près de l'embarcadère nous parlent d'une société qui ne néglige pas les loisirs. Il y a "quelque chose à faire" à Gretz. C'est peut-être pour cette raison même que je n'ai pas gardé souvenir de moments de ferveur durables, ni d'instants magnifiques d'euphorie comme j'en ai connus dans les futaies solennelles et les heures calmes de Barbizon. Ce "quelque chose à faire" est un grand ennemi de la joie ; c'est un bon moyen de la voir s'échapper ; vous mettez votre entrain dans quelque activité toute programmée et vous le regardez filer! Mais Gretz est un lieu réjouissant à sa façon : joli à voir, gai à habiter. Le cours de sa rivière limpide, en amont comme en aval, est plein d'attraits charmants pour le navigateur : des labyrinthes entre des îles de roseaux où, en automne, les baies rouges abondent, les images inversées des arbres se reflétant dans l'eau, les nénuphars, les moulins, l'écume et le fracas des barrages. Et de toutes les nobles courbes des routes aucune n'est plus noble, par un crépuscule venteux, que la grand-route de Nemours entre ses rangées de peupliers bavards.
Mais même Gretz a changé. La vieille auberge, étayée, renforcée, arc-boutée depuis longtemps, s'affaissait sous le simple poids des ans, et le lieu en l'état n'était plus qu'une image qui s'estompait dans la mémoire de ses anciens clients. Ils se souvenaient, en fait, du vieil escalier de bois, du soir pluvieux, de la large cheminée, de l'éclat du feu de brindilles et de l'assemblée qui se réunissait dans la cuisine autour du pilier. Mais la structure matérielle est maintenant poussière ; bientôt, avec le dernier de ses habitants, sa mémoire même disparaîtra ; et eux, à leur tour, subiront la même loi et, à la fois dans leur nom et leurs formes, s'évanouiront du monde des hommes. "En hommage à la mémoire de la vieille maison", pour reprendre le curieux énoncé de Samuel Pepys, laissez-moi vous conter une anecdote. Lorsque la vague de l'invasion submergea la France, deux peintres étrangers se retrouvèrent abandonnés à Gretz, sans un sou vaillant ; et là, jusqu'à la fin de la guerre, sans rechigner, les Chevillon les hébergèrent généreusement. Il était difficile de se procurer des provisions, mais les deux naufragés eurent toujours droit à ce qu'il y avait de mieux, se joignirent tous les jours à la table familiale et à intervalles réguliers on leur fournissait des serviettes propres qu'ils se faisaient scrupule d'employer. Madame Chevillon le remarqua et leur en fit le reproche. Mais ils campèrent sur leurs positions : manger, il le fallait bien, mais n'ayant pas d'argent, ils ne saliraient pas de serviettes.
Et Grez, dès qu'on y arrive, se révèle effectivement tout à fait digne d'intérêt. Le village s'est établi en dehors des bois, c'est un groupe de maisons avec un pont ancien, un vieux château 3 en ruines et une pittoresque église. Le jardin de l'auberge 4 descend en terrasses jusqu'à la rivière 5, avec un pré pour les chevaux, un potager, un verger et une étendue de gazon bordée de joncs et agrémentée d'une tonnelle. Sur l'autre rive, s'étend une plaine qui pourrait être anglaise, plantée à profusion de saules et de peupliers. La rivière est claire, profonde, bordée de roseaux et couverte de nénuphars. Des plantes aquatiques croissent autour des piles du pont long et bas, grimpant à mi-hauteur en une luxuriante verdure. Elles s'accrochent aux avirons en eau profonde avec leurs longues traînes et quadrillent de leurs ombres légères le fond vaseux de l'eau. La rivière se perd dans l'aventure d'îles minuscules ; elle disparaît parfois dans les roseaux, comme un vieux mur envahi par un lierre agile et vivace. On peut aussi voir le vivier, sorte de bac où le patron de l'auberge garde les poissons bien vivants pour sa cuisine, des clapotis huileux éclaboussant le couvercle de sapin jaune. On entend aussi de gais bavardages et des bruits d'eau venant du lavoir, juste sous la vieille église, où les femmes du village, à longueur de journée, se relaient pour faire leur lessive au milieu des poissons et des nénuphars. Gageons que le linge lavé en ces lieux doit être particulièrement frais et doux.
MARLOTTE ET AUTRES LIEUX
Nemours et Moret, bien qu'étant très pittoresques, ont été peu fréquentés par les peintres. Ce sont en vérité des bourgades trop populeuses ; elles ont leurs manières à elles et seraient en mesure de résister au sévère processus de colonisation. Montigny a été quelque peu négligé, ce qui est étrange. Achères et Recloses attendent toujours un pionnier. Quant à Bourron, il n'en est pas question, car ce n'est qu'un autre Gretz sans la rivière, sans le pont ni la beauté ; et de tous les lieux possibles à l'ouest de la forêt, seul Marlotte mérite d'être mentionné. Je connais à peine Marlotte et, très probablement pour cette raison, je ne m'y sens guère attaché. L'endroit m'apparaît comme un hameau tape-à-l'œil et disgracieux. L'auberge de la mère Antonie est sans attrait et sa principale rivale, bien qu'assez confortable, est banale. Marlotte a un nom; c'est un endroit célèbre; si j'étais un jeune peintre, je le laisserais seul à sa gloire.
Que le jeune peintre aille plutôt à Fontainebleau et pendant qu'il s'abrutit d'études qui lui apprennent l'aspect mécanique de son métier, qu'il aille marcher au grand air et se faire le serviteur de la gaieté et, sans cueillir ni herboriser, qu'il suive les humeurs de la nature. C'est ainsi qu'il apprendra — ou apprendra à ne pas oublier — la poésie de la vie et de la terre, ce qui, quand il aura trouvé sa voie, le protégera d'une reproduction sans joie.
Le peintre François-Auguste Biard (1799-1882) habitait aux Plâtreries. Il fut un grand voyageur. Il épousa la romancière Léonie d'Aunet et alla avec elle jusqu'en Laponie, en 1838. En 1843 le couple Biard donna aux Plâtrerie une fête costumée dans le style du XVIIIe siècle. Hugo y fut invité. Il s'en souvint en écrivant deux poèmes, La fête chez Thérèse et Les jardins de la margrave Sibylle. A la suite de cette fête, Léonie Biard devint la maîtresse du poète. Mais, en 1845, François-Auguste Biard vint, en compagnie d'un commissaire de police, surprendre les deux amants dans leur chambre parisienne : Léonie se retrouva à Saint-Lazare et Hugo n'échappa à la prison que parce qu'il était pair de France. Louis-Philippe, pour apaiser le mari outragé et le convaincre de retirer sa plainte, lui donna quarante mille francs et lui commanda un tableau.
Léonie d'Aunet se lança ensuite dans l'écriture avec Voyage d'une femme au Spitzberg (1854). Puis elle publia des romans : Une vengeance (1857), Un mariage en province (1860), L'héritage du marquis d'Elvigny (1863), Les deux légendes d'Hardenstein (1863). Pour le théâtre, elle composa une comédie, Une place à la cour (1885) et un drame, Jane Osborn (1885).
C'est au hameau des Plâtretie que Jules Claretie, dans son roman La Femme de proie (1881), situe l'auberge du père Labarbade, le père de cette Antoinette qui, sous le nom de "Mademoiselle Cachemire", fit des ravages à Paris.
L'auberge est au bord de l'eau et ses murailles blanchies se reflètent dans la Seine. Une barque pleine de poisson frais est amarrée sous les fenêtres, parmi les roseaux. Quelque peintre de passage — il en vient beaucoup de ce côté — a peint sur la porte d'entrée un lapin à demi dépouillé qui fricasse tout vif sur un feu clair. Le nom de l'aubergiste se détache en grosses lettres bleues : Labarbade. C'est là que descendent les artistes en tourbée dans la forêt de Fontainebleau. La fille du père Labarbade était une célébrité à Samoreau, dans ce pays qu'une chanson a fait illustre :
A Samoreau y a de belles filles
Y en a-t-une si parfaite en beauté
Que Godefroid y a tiré son portrait.
Quand elle n'allait pas au bateau prendre pour la cuisine les anguilles gluantes qui glissaient brusquement entre ses doigts, ou tirer de l'eau du puits, ou ramasser les salades dans le verger, Antoinette s'appuyait sur le rebord de la fenêtre ouverte et regardait l'eau courir, les arbres frissonner, les passants marcher en sifflant sur la route. Ou bien elle sortait et s'asseyait au bord de l'eau. C'était là qu'il faisait bon! La berge, pleine d'herbes hautes et fraîches, s'adoucissait glissant vers l'eau. C'était vers, ce terrain marécageux, tentant. A deux pas les roseaux, les ajoncs courbés miroitaient au soleil comme des aiguilles, les nénufars jaunes et luisants ouvraient à l'air leurs feuilles larges. Point de bruit. Les froissements des ailes sèches des libellules qui volaient lançant des reflets bleus. Le miroitement d'acier de l'eau pailletée où, çà et là, sautillaient les poissons comme dans la poêle à frire. Et derrière, sur la route, le murmure vague, lent, sourd et comme menaçant des peupliers qui s'agitaient.
IMAGES DE BARBIZON


L'auberge Ganne aujourd'hui
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La cour de l'auberge Ganne par Charles Jaque (1813-1894) et par Sauvageot (L'Illustration du 13 mars 1875)

La Mère Ganne, photographie
En 1989, les fils de M. Gauthier, dernier propriétaire de l'Auberge Ganne, ont fait connaître trois registres de police utilisés de 1848 à 1899.

Le registre de 1848 à 1861 : en octobre 1853 y figurent
Antoine-Louis Barye (1796-1875), Honoré Daumier (1808-1879), Félix Ziem (1821-1911)

Une facétie dessinée sur le Livre d'Or de l'auberge: "un enfant en perspective !"
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Panneau décoré par Théodore Rousseau, Narcisse Diaz, Célestin Nanteuil et Louis Godefroy Jadin |
Panneaux par Alexis Ledieu (les deux payages), Hugues Martin (harengs et échalottes), François-Louis Français (accessoires d'un peintre) |
Panneau décoré par Narcisse Diaz et Emile Perrin |

Peintures en trompe-l'oeil d'Antoine Vollon sur un buffet de l'auberge

La noce de Louise Ganne et d'Eugène Cuvelier, par Olivier de Penne (musée de Barbizon)

La fête de Barbizon, par Olivier de Penne (L'Illustration du 29 mai 1858)

Corot peignant d'après nature, gravure par Desavary-Dutilleux (L'Illustration du 6 mars 1875)
"C'est une région presque inconnue des Parisiens, que cette partie du Gâtinais comprise entre Arbonne, Courances, la vallée de l'Essonne, Oncy, Noisy-Sur-École, Le Vaudoué, Boissy-aux-Cailles et Achères. Les contrastes qu'elle offre, ses aspects sourcilleux ou désolés, ses chaos monstrueux, ses vallonnements aux inflexions délicates, ses grasses prairies qu'arrose l'École, ses landes sauvages et ses petites montagnes coniques, ses downs, qui font penser à des volcans sans cratères, enchantent l'oeil et le déconcertent à la fois. A de certains tournants de route, on se croirait en Vivarais ou dans les Montagne Rocheuses; il n'y manque que des Indiens, des buffles et des ours grizzlys; d'autres coins rappellent la Normandie, et cela finit par donner l'impression d'un truquage, d'un artifice, d'une combinaison fallacieuse dont se serait rendue coupable la nature." (André Billy, Les beaux jours de Barbizon, éd. du Pavois, 1947, rééd. 1985 et 2002)
QUELQUES TABLEAUX DES PEINTRES DE LA FORÊT DE FONTAINEBLEAU
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Corot, Un pêcheur à Grez |
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Corot, Le Rageur en forêt de Fontainebleau |
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Corot, Troncs dans la forêt de Fontainebleau |
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Corot, Forêt de Fontainebleau, 1830 |
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Delachaux, Le pont de Grez, 1885 |
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Sisley, Moret-sur-Loing |
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Sisley, Moret |
|
Zanaroff, Moret |


















