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MONTARGIS

son château et la légende du Chien

(Loiret)

Fiches de géographie littéraire

LE CHÂTEAU DE MONTARGIS

Le donjon primitif, édifié par Pierre de Courtenay et modifié par Philippe Auguste, fut détruit en 1697. L'essentiel de l'édifice était du XIVe siècle : l'aile dite d'Orléans (due à Philippe d'Orléans qui avait reçu en apanage l'Orléanais) et la "grande salle" de 62 m x 18 m (due à Charles V) où l'on voyait une peinture représentant le combat du "chien de Montargis". Richelieu et Louis XIV commencèrent le démantelement de la forteresse (le donjon fut rasé en 1697). Le château abrita pour un temps une filature puis, à partir de 1828, il fut livré aux trafiquants de matériaux.

En septembre 1843, Victor Hugo venait de perdre Léopoldine. Pour dissiper son chagrin, il entreprit un court voyage à Nemours et Montargis. Là, il s'attrista devant les pauvres restes du château :

Montargis m'est apparu égayé par un jour de foire, attristé par un jour de pluie. Les chèvres, les boeufs, les vaches baissaient leur tête oblique liée par une corde et tirée par un bouvier, les paysans endimanchés, les paysannes juchées sur leur charrette, encombraient les rues et les places. Partout le bruit, le mouvement, le choc des enchères, les éclats de rire; partout les boutiques en plein vent, les étoffes déployées, les vaisselles étalées à terre, les passequilles et les bimbeloteries; partout aussi la boue, l'ondée et les parapluies ouverts. Çà et là des tréteaux; une vieille femme debout sur un cabriolet, ornée d'une perruque jaune et d'un turban rouge à gland d'argent, offrait aux marchands de boeufs ébahis une poudre merveilleuse et montrait des vers solitaires dans les fioles; un saltimbanque coiffé de chiendent cabriolait sur des chaises cassées; les bateleurs étaient  en verve; la foule était en joie; mais tous les paillasses du monde ne valent pas un rayon de soleil. La ville, entourée de verdure, baignée d'un côté par le Loing, de l'autre par le canal, est jolie… Il reste quelques tours de la vieille enceinte du treizième siècle dont les bourgeois ont fait des terrasses et des tonnelles pour leurs jardinets. Cà et là, le canal, bordé de tanneries, rappelle Louviers et  Amiens. L'église qu'on nomme, je crois, Sainte-Marguerite, est un assez beau vaisseau du quinzième siècle. L'abside va jusqu'au seizième. Des gens d'esprit ont remplacé les anciennes verrières par d'affreuses vitrailles dans le goût du café turc. J'étais curieux de voir le château, ce magnifique château de Montargis, célèbre dans toute l'Europe, dont la grand'salle dépassait en longueur et en largeur la salle des Pas Perdus du palais de justice de Paris. Je suis monté sur la colline par un escalier entre deux maisons; j'ai franchi une haute porte-donjon du douzième siècle à archivolte romane; j'ai traversé plusieurs cours, et je suis arrivé ainsi jusque dans une claire-voie de bois peinte en gris fermant une allée d'arbres bas et touffus. J'ai poussé la claire-voie et je suis entré dans l'allée. Au bout de l'allée j'ai trouvé une maison, une grande maison triste et blanchâtre, tapissée de figuiers, composée d'un seul étage avec un pavillon à toit pointu et une terrasse d'où l'on voit la ville et la plaine; du reste solitaire, lézardée, délabrée, close, barricadée et déserte. Le jardin, plein de hautes herbes, envahi par la ronce et l'ortie, avait comme la maison quelque chose de farouche et de sauvage. Je cherchais des yeux à travers les branchages les hautes tours, les mâchicoulis sculptés, les créneaux formidables du château de Montargis. Rien ne m'apparaissait. Enfin, à force de fureter dans les broussailles, j'ai découvert je ne sais quels tronçons informes, des pans de mur rongés de mousse; j'ai fait quelques pas dans la fougère mouillée, et j'ai aperçu par une brèche sous des buissons le caveau circulaire, noir et voûté d'une tour. La tour a été rasée. J'ai fait quelques pas encore, et je me suis trouvé sur une vaste esplanade toute couverte de ciguë et de bouillon-blanc. Un fossé dégradé borde cette esplanade dont le contour ondule et dessine vaguement au regard le plan géométral d'un grand édifice; des renflements arrondis indiquent la place des tours. J'avais sous les yeux le château de Montargis. (Excursions hors Paris, 3 octobre)

Stendhal était passé lui aussi à Montargis, en 1837. On lit, dans les Mémoires d'un Touriste :

"Montargis. Petite ville assez insignifiante. Elle s'est fort embellie depuis 1814, qu'elle a pu jouir des réformes introduites par Siéyès, Mirabeau, Danton et autres grands hommes qu'il est de mode de calomnier parmi les pygmées actuels. Bon souper à l'hôtel de la Poste, fort bien meublé. Dans toute cette journée, je n'ai pas rencontré un seul postillon malhonnête; je paie à cinquante sous : plusieurs montent fort mal à cheval, ce qui me fâche. Je pensais qu'on pourrait faire une conscription de postillons si les soldats prussiens, poussés par les Russes, nous attaquent. Avant de partir, je vais voir la promenade située sur les bords du Loing et du canal de Briare; insignifiant."

LE CHIEN DE MONTARGIS

Le thème du chien qui dénonce l’assassin de son maître et qui l’affronte en combat singulier remonte à l’Antiquité : on le trouve dans Plutarque au Ier siècle et dans saint Ambroise au IVe siècle.

C’est une chanson de geste du XIIe siècle, La Chanson de la reine Sebile, qui en a fixé les personnages : le maître du chien s’appelle Aubry de Montdidier et l’assassin a pour nom Macaire. L’affaire se passe sous le règne de Charlemagne. Le motif de la querelle entre les deux hommes est leur amour commun pour la reine. C’est donc par jalousie que le méchant Macaire assassine le loyal Aubry. Mais un jour, à Paris, devant toute la Cour, le chien d’Aubry le reconnaît, l’attaque et le mord cruellement. Puis il conduit ceux qui le suivent jusqu’au cadavre de son maître. On organise alors un combat singulier entre le chien et Macaire. Celui-ci est tué.

On retrouve cette légende dans une chronique du moine Albéric en 1241 (l’action est toujours située sous Charlemagne).

Ensuite le thème ne cessera d’être repris, déformé, enjolivé, illustré par des estampes. Mais il sera déplacé dans le temps et dans l’espace. Par exemple Olivier de La Marche, au XVe siècle, situe l’anecdote en 1371 sous Charles V. Le meurtre d’Aubry de Montdidier aurait eu lieu près de Paris, dans la forêt de Bondy; et Charles V aurait organisé un duel judiciaire dans un enclos de l’île Notre-Dame où l’on avait seulement déposé un bâton et un tonneau ouvert par les deux bouts. Dans cette version, le chien est évidemment vainqueur, mais il ne tue pas Macaire, qui sera pendu à Montfaucon.

A la fin du XVe siècle, l’anecdote est si célèbre que Charles VIII fait peindre la scène du combat  sur une des cheminées de la grande salle du château de Montargis (on l’aperçoit sur le dessin qu’a publié de cette salle Androuet Du Cerceau en 1576). C’est pour cette raison que l’on parlera désormais du “Chien de Montargis”, alors qu’aucun des épisodes de l’aventure ne s’est déroulé en Gâtinais.


Le XIXe siècle a redonné vie à l’histoire du Chien de Montargis.

  • D’abord, en 1823, le nom de Macaire a été donné au sinistre criminel, incarné par Frédérik Lemaître, héros du mélodrame L’Auberge des Adrets.

  • En 1830, on récrivit l’histoire pour la collection “Légendes populaires” : à la fin, le chien est convié à un grand banquet dans le château de Montargis.

  • L’imagerie d’Epinal l’a illustré dans une planche de seize tableaux.

  • Guilbert de Pixérécourt en fait un mélodrame qui eut un immense succès : on venait en famille voir la pièce, Le Chien de Montargis ou la Forêt de Bondy, pour y insulter le méchant Macaire et applaudir les chiens successifs qui tinrent le rôle (on connaît leurs noms : Vendredi, Catulle et Miro).

  • Le curé Chauvet fit mettre dans l’église de la Madeleine un petit vitrail représentant la scène du combat.

  • En 1874, le sculpteur Gustave Debrie en fit un bronze qui fut donné par l’Etat à la ville de Montargis.

On peut signaler, paru en 1983 dans la “Série noire”, un roman de Jean Amila, Le Chien de Montargis ou Mollo les molosses. Le héros habite à Montargis, cette ville “dont le prince était un chien” ; sans emploi, il trouve un travail chez un dresseur de chiens d’attaque où il joue le rôle du bandit agressé par des molosses en furie. C’est la dernière incarnation de Macaire…

 

Montargis Pensée
Montargis Chien
Ruines du château dessinées en 1826 par Charles Pensée
Le combat contre le chien