Logo Budé Orléans

MEUNG-SUR-LOIRE

le château des évêques d'Orléans

(Loiret)

Fiches de géographie littéraire

Le nom gallo-romain de Meung, Magdunum, conserve le souvenir d’une cité (-dunum) qui jouait le rôle de marché (magus).

Liphard, né à Orléans vers 477, avait été juge avant d’entrer au monastère de Micy, près d’Orléans, où il eut pour compagnons Mesmin, Avit, Calais, etc. Puis il se retira en aval, dans une cabane, à l’embouchure de la Mauve («cellulam sibi virgis contexens», Bollandistes, I, 293). L’évêque vint l’encourager à y fonder un monastère, qu’il dirigea jusqu’à sa mort en 565. On lui attribuait différents miracles et il on lui rendit un culte sous le nom de saint Liphard.

L’existence d’un monastère à Meung est attestée au IXe siècle (appelé cella, puis monasterium) ; il sera remplacé par un chapitre de chanoines, cité au XIe siècle.

L’église Saint-Liphard (XIe-XIIIe s.)

  • Au XIe siècle, le chapitre des chanoines fait construire une église sur les reliques de saint Liphard : il en reste la tour. En 1103, Léon de Meung, un vassal révolté de l’évêque d’Orléans, seigneur de Meung, se retrancha dans la tour de l’église avec une soixantaine d’hommes et il fallut l’intervention d’hommes d’armes pour en venir à bout (Suger, Vie de Louis le Gros) ; pour effacer la souillure, Jean, évêque d’Orléans fit une nouvelle consécration de l’église Saint-Liphard en 1104.

  • Au XIIe siècle, l’église est développée ; il est reste les parties basses du transept et du choeur (vers 1100). Après 1150, l’évêque construit pour lui-même une demeure fortifiée accolée à la tour du XIe siècle.

  • Au XIIIe siècle, on élève l’essentiel de l’église actuelle : la nef, les voûtes, y compris celles du transept et du choeur ; on décore la porte du croisillon nord de voussures de style archaïque ; on surmonte la tour d’une chambre pour les cloches et d’une petite flèche. A la fin du siècle, on ajoute des chapelles entre les arcs-boutants.

Meung abrita jusqu’à la Révolution une collégiale, un établissement de Cordeliers, et deux séminaires successifs.  

Le château des évêques d’Orléans (XIIe-XVe s.)

Depuis le XIe siècle jusqu’à la Révolution, le château a été la propriété des évêques d’Orléans.

  • XIIe : Manassès de Garlande, évêque d’Orléans entre 1147 et 1185, fit détruire la salle du chapitre et deux maisons de chanoines (en échange d’un cens annuel de 15 sous), pour élever à leur place, accolée contre l’église, une demeure flanquée de deux tours jumelles (turris et mansio turri adjuncta). L’entrée, à l’ouest, était défendue par un assommoir compris dans une petite échauguette). Le changement d’appareil montre qu’elle fut élevée en deux temps. Un magasin, au rez-de-chaussée, était surmonté de deux étages séparés par des planchers. Outre l’appartement de l’évêque, il y avait une chapelle (capella turris) et une prison.  

  • XIIIe : Manassès de Seignelay, évêque de 1207 à 1221, conclut dès 1209 un accord avec le chapitre de Saint-Liphard et s’assura la possession des terrains voisins, où s’étendaient la cave sous roche et les basses-fosses souterraines de l’ancien monastère. Il y fit élever une nouvelle demeure : «une enceinte rectangulaire, adossée au coteau et défendue de ce côté par un large fossé, flanquée de quatre tours rondes, deux grosses et deux petites, avec un corps de logis faisant saillie au nord-est et deux ailes en retour». On voit encore la «salle des gardes» voûtée dans l’aile sud et la «salle basse» voûtée d’ogives reçues au centre sur une colonne ronde (accessible par les caves).

  • Au XVe siècle, le château de Meung était le siège d’une prison pour les ressortissants de la justice épiscopale et des criminels de droit commun relevant des juridictions royales.

François Villon y fut incarcéré.

Il avait déjà eu quelques démêlés avec la justice pour un meurtre et un vol au collège de Navarre. Il vivait d’expédients et se retrouvait parfois en prison. En 1460, c’est l’entrée dans Orléans de la jeune princesse Marie, fille de Charles d’Orléans, âgée de trois ans, qui le libère.

Mais un autre méfait (peut-être un vol dans l’église de Baccon) l’amène à passer l’été 1461 dans un cul-de-basse-fosse de l’évêque d’Orléans Thibaut d’Auxigny (peut-être dans la tour du XIIe siècle). Il fut libéré par Louis XI qui, passant par Meung, usa de son droit de joyeux avènement.  

Sorti de prison, il écrivit son Grand Testament :

En l'an de mon trentième âge,
Que toutes mes hontes j'eus bues,
Ni du tout fol ni du tout sage
Nonobstant maintes peines eues,
Lesquelles j'ai toutes reçues
Sous la main Thibault d'Aucigny :
S'évêque il est, signant les rues,
Qu'il soit le mien, je le renie.

Mon seigneur n'est, ni mon évêque,
Sous lui ne tiens, s'il n'est en friche.
Foi ne lui dois, n'hommage avecque,
Je ne suis son serf ni sa biche.
Pu* m'a d'une petite miche
Et de froide eau tout un été ;
Large ou étroit, moult me fut chiche.
Tel luy soit Dieu qu'il m'a esté*!

Et s'aucun me voulait reprendre
Et dire que je le maudis,
Non fais, si bien me sait comprendre;
En rien de lui je ne médis.
Voici tout le mal que j'en dis:
S'il m'a été miséricors,
Jésus, le roi de paradis,
Tel lui soit à l'âme et au corps!

Et s'esté m'a dur ni cruel,
Trop plus que ci je ne raconte,
Je veux que le Dieu éternel
Lui soit dont semblable à ce compte.
Et l'Eglise nous dit et conte
Que prions pour nos ennemis;
Je vous dirai : j'ai tort et honte,
Quoi qu'il m'ait fait, à Dieu remis. […]

Combien, s'on veut que l'on prie
Pour lui, foi que doit mon baptême,
Obstant qu'a chacun ne le crie,
Il ne faudra pas à son esme:
Au psautier prends, quand suis à même,
Qui n'est de boeuf ni cordouan,
Le verselet écrit septième
Du psaume
Deus laudem.*

Si prie au benoît fils de Dieu,
Qu'à tous mes besoins je réclame,
Que ma pauvre prière ait lieu
Vers lui de qui tiens corps et âme,
Qui m'a preservé de maint blâme
Et franchi de ville puissance*;
Loué soit-il, et Notre-Dame,
Et Louis, le bon roi de France. […]

Pour ce que faible je me sens,
Trop plus de biens que de santé,
Tant que je suis en mon plein sens,
Si peu que Dieu m'en a presté,
Car d'autre ne l'ai emprunté,
J'ai ce testament très estable
Fait, de dernière volonté,
Seul pour tout et irrévocable.

Escript l'ai l'an soixante et un,
Lors que le roi me délivra
De la dure prison de Mehun*
Et que vie me recouvra,
Dont suis, tant que mon coeur vivra,
Tenu vers lui m’humilier,
Ce que ferai jusqu'il mourra :
Bienfait ne se doit oublier. […]

Je connais approcher ma seuf,
Je crache blanc comme coton
Jacoppins gros comme un esteuf.
Qu'est-ce à dire ? que Jeanneton
Plus ne me tient pour valleton,
Mais pour un viel usé rocquart :
De vieil porte voix et le ton,
Et ne suis qu'un jeune cocquart.

Dieu mercy ... et Tacque Thibault,*
Qui tant d'eau froide m'a fait boire,
En un bas, non pas en un haut,
Manger d'angoisse mainte poire,
Enferré... Quant j'en ai mémoire,
Je prie pour lui, et reliqua.
Que Dieu lui doint, et voire voire,
Ce que je pense, et cetera.*

Toutefois, je n'y pense mal
Pour lui, et pour son lieutenant,
Aussi pour son official*
Qui est plaisant et avenant,
Que faire n'ai du remenant
Mais du petit maître Robert*:
Je les aime tout d'un tenant,
Ainsi que fait Dieu le Lombard.*

 

* pu = nourri, repu.
* tel lui soit Dieu qu'il m'a été : que Dieu soit aussi dur envers lui qui lui l'a été envers moi.
* psaume Deus laudem : psaume 108, verset 8: "Que ses jours soient abrégés, qu'un autre hértite de sa charge!
* franchi = affranchi.

 

* Les évêques d’Orléans avaient aussi le droit de grâce lors de leur première entrée. C’est pourquoi, en 1666, l’évêque Alphonse d’Elbène étant mort, des criminels affluèrent à Meung, cherchant à se faire interner dans la prison épiscopale, dans l’espérance d’être libéré par le nouvel évêque Pierre du Cambout de Coislin.
* Taque (forme méprisante de Jacques) Thibaut avait été, sous Charles VI, un des mignons du duc Jean de Berry qui lui faisait de riches cadeaux. Froissart : «A côté du duc [de Berry] était Taque Thibaut, à qui s’arrêtait la majeure partie de sa plaisance. Ce Taque Tibaut était un valet et un faiseur de chausses que le duc de Berry avait en âme, on ne savait pourquoi, car en le dit valet il n’y avait ni sens ni conseil ni nul bien, et ne tendait qu’à son grand profit. Le duc l’avait enrichi de bons joyaux en or et en argent, de la valeur de deux cent mille francs. Et tout avaient payé les pauvres gens d’Auvergne et de la Langue d’Oc qui étaient taillés trois ou quatre fois l’an pour accomplir au duc ses folles plaisances.»
* L’official, le juge épiscopal d’Orléans, s’appelait Etienne Plaisant.
* Maître Robert était le bourreau d’Orléans; son fils, le petit maître Robert, lui servait d’assistant.
* Le Lombard, c’est l’usurier, qui n’aime que l’argent et se soucie peu de Dieu.

Le château des évêques d’Orléans (XVIe-XVIIIe s.)

XVIe : François de Brilhac (évêque de 1473 à 1504) ou Christophe de Brilhac (évêque de 1504 à 1514) font doubler le corps du XIIIe sur sa face est et élèvent une grosse tour d’entrée (avec pont-levis pour piétons), flanquée d’une petite tourelle octogone renfermant un escalier à vis. L’évêque Germain Vaillant de Guélis (évêque en 1586-1587) mourut au château et fut inhumé dans le choeur de Saint-Liphard.

XVIIIe : Fleuriau d’Armenonville (évêque de 1716 à 1733) fait doubler le corps du XIIIe par une façade postérieure (côté jardin) et fait d’autres agrandissements. Hostile au jansénisme, il eut bien des ennemis ; d’où cette épitaphe satirique :

Ne sistas viator.
Nil hic memoriae dignum legere queis.
Sepultum enim jacet Ludovici Gastonis Fleuriau cadaver,
olim, heu, Aurelianensis Ecclesiae antistes,
qui parum aut, ut verius dicam
nil boni, dum vixit, egit.

Passant, ne t'arrêtes pas: tu ne peux rien lire ici qui soit digne de mémoire. Car ici gît le corps de Louis Gaston Fleuriau, qui fut, hélas, évêque de l'Eglise d'Orléans. Dans sa vie, il ne fit pas grand chose de bien, ou, pour parler vrai, rien de bien.

Louis Sextius Jarente de La Bruyère

Evêque de Digne, Louis Sextius Jarente de La Bruyère vint à Paris sous le vague prétexte de négocier avec le trésor royal le remboursement de l’argent avancées par la Provence pendant la guerre. Là, il sut se concilier les bonnes grâces de la marquise de Pompadour en la persuadant, après l’attentat de Damiens, de rester la maîtresse. C’est ainsi qu’il obtint en 1758 la feuille des Bénéfices ecclésiastiques, la feuille des Economats, l’évêché d’Orléans, un cordon bleu et trois abbayes.  Ses missions essentielles était de désigner ceux qui toucheraient les bénéfices des évêchés et des abbayes du royaume et d’administrer les biens ecclésiastiques provisoirement démunis de titulaires.

Très vite il se mit au rang des admirateurs d’une jeune danseuse de 15 ans, Marie-Madeleine Guimard. Celle-ci avait déjà de nombreux amants: trois danseurs, un financier, un fermier général, un prince allemand, un baron; mais c'est le maréchal-prince de Rohan-Soubise qui se prétendait le «titulaire officiel» de la jeune fille. Grâce à ses relations, la Guimard put danser à la Comédie-Française, à l’Opéra et faire ses véritables débuts à 19 ans. Très accueillante à tous, elle ne refusait pas, quand on le lui demandait, de danser la «gargouillade» dans le plus simple appareil. Comme ses nombreux amants étaient généreux, elle posséda un hôtel à la Chaussée d’Antin avec théâtre de 500 places, une galerie de tableaux galants, une bibliothèque de livres interdits, un jardin d’été et un jardin d’hiver. Elle eut aussi une «folie» à Pantin, avec un théâtre de 250 places. Le mardi, elle recevait assez dignement quelques grands noms de la Cour; le jeudi, elle accueillait plus familièrement des artistes; le samedi, elle organisait des rencontres fort déshabillées entre ses amants et «les filles les plus séduisantes et les plus lascives». Louis Sextius de Jarente fut facilement admis dans son intimité. Elle en tira avantage en faisant nommer comme chanoine de la cathédrale d’Orléans son propre frère, un libertin notoire.

La disgrâce de Jarente de La Bruyère commença avec le remplacement de la Pompadour par la Du Barry et l’exil de son ami le duc de Choiseul (1770). C’est ainsi qu’il découvrit, vers 1771, la ville dont il était évêque depuis quatorze ans. Aussitôt, il s’installa dans le château de Meung-sur-Loire, où il devait passer ses seize dernières années. Il s’occupa d’abord d’agrandir les jardins et de les aménager «à l’anglaise», avec un petit pavillon octogonal de style néo-grec sur la terrasse (sous la direction de l’architecte de la pagode de Chanteloup, Louis-Denis Le Camus de Mezière). Puis, l’âge venant, il élever une chapelle (1780) et son vestibule (il fit appel à ceux qui travaillaient pour la cathédrale d’Orléans : Louis-François Trouard et F. Delastre, l’auteur des anges qui sont en haut des tours, qui fournit trois statues de plâtre : une Vierge à l’Enfant, un Saint Louis, une Sainte Thérèse).

A Meung, il recevait l’intendant de Cypierre, le peintre Desfriches et son «neveu» le poète érotique Robbé de Beauveset, l’architecte Soyer, le graveur Campion et sa maîtresse Mme Fleureau de Guillonville. Le marquis de Marigny, frère de la Pompadour, venait le voir de Ménars, Choiseul de Chanteloup, Dufort de Cheverny.

Les honneurs de la maison étaient faits par sa soeur Marie-Félicité, marquise de Pilles, et ses trois nièces, Mesdames de Beausset, de Nicolaï, et Grimot de La Reynière. Le bruit courait que cette dernière était souvent invitée dans le lit de son vieil oncle. On en faisait des chansons, par exemple celle, datée de 1777, dans laquelle on évoque son arrivée au paradis:

On vit bientôt paraître
l’évêque d’Orléans.
Jésus lui dit en maître :
Paillard, sors de céans !
Tu n’y rencontreras ni nièces ni bergères.
Nous pensons tous ici pieusement ;
Nous y vivons très chastement :
Vierge même est ma mère !

Il mourut dans son château, en 1788, âgé de 82 ans. Il fut inhumé dans sa cathédrale. Sa plaque obituaire fait allusion à sa double fonction officielle (attribuer les bénéfices ecclesiastiques et gérer les biens ecclésiastiques vacants), à l’achèvement de sa cathédrale et à la douceur de ses moeurs (amoenitas morum)… Mais un anonyme rédigea une épitaphe d’un autre style :

Ci-gît l’évêque de Cythère
Qui, friand de péchés mignons,
Disait tous les jours son rosaire
Sur des dizains de tétons.
Dans la faveur, dans la disgrâce,
Avec gloire il se signala.
Une catin le mit en place,
Une catin le déplaça.
Si on veut savoir son histoire,
La vérité la consigna
Non chez les filles de Mémoire
Mais chez les filles d’Opéra.  

 

Les ânes de Meung

Pourquoi les Orléanais, en parlant des Magdunois, disaient-ils "les ânes de Meung" ? A quoi les Magdunois répliquaient : "Des ânes à Meung, il en passe plus qu’il n’en reste!"
• Une explication historique : en 1338, lors d’une grande famine à Orléans, les habitants étaient ravitaillés par des gens de Meung qui leur apportaient de la farine à dos d’âne ; en les voyant arriver, on disait : "Allons au pain ; voici les ânes de Meung!"
• Une légende, racontée en vers latin par l’abbé Cordier, vers 1750 : Venant d’Arcadie, le vieux Silène parcourait la Gaule sur son âne. A Meung, il est mal accueilli par les habitants qui sont de vrais sauvages. Il ne trouve pour se nourrir que de la farine en un moulin, et pas une goutte de vin. Furieux, il s’arrête sous un chêne et s’endort. Il est réveillé par le bruit que font les Magdunois qui, à grand renfort de trompettes et de cymbales, célèbrent une fête autour d’un autel rustique. Son âne, alors, avec force braiements, s’approche de l’autel sacré et fait sur lui ses besoins. La foule, furieuse, le tue avec pierres et bâtons. Alors Silène invoque Bacchus, qui manifeste sa puissance en métamorphosant les Magdunois en ânes qui se mirent à brouter et quittèrent bientôt la ville. Depuis ce jour, on a donné aux gens de Meung le surnom d’ânes (asellos).

Varia

Baldéric (ou Baudry) de Bourgueil est né à Meung en 1046. Il a été abbé de Bourgueil en 1089, puis évêque de Dol, en Bretagne, où il mourut en 1130. Il est l'auteur en latin d'une Histoire des Croisades, en prose, et de La Conquête de l'Angleterre, en vers.

Alexandre Dumas situe à Meung la première aventure de d'Artagnan dans Les Trois Mousquetaires.

Georges Simenon y a installé la retraite du Commissaire Maigret.

Meung château plan
Meung château
Meung cachot