- En 1061, Philippe Ier acquiert Lorris (ancien Lauriacum) pour le domaine royal.
- À partir de 1113, Louis VI le Gros reconstruit l’église Notre-Dame et accorde concessions et privilèges.
- En 1115, Louis VII confirme ces libéralités et privilèges accordés par son père par la “charte de Lorris” qui devient “Lorris-la-Franche”.
- En 1209, Philippe Auguste en fait don à son fils Louis et à son épouse Blanche de Castille.
- En 1237, Louis IX attribue Lorris à son frère Robert.
- En 1243, "paix de Lorris", par laquelle plusieurs seigneurs du midi se soumettent au roi.
- Au début du XIVe s., Philippe le Bel fait reconstruire le château, restaurer ponts, halles et fours.
Guillaume de Lorris est né à Lorris peu après l’an 1200. Son père, Guillaume, était sergent dans la forêt des Loges (on en trouve mention entre 1210 et 1242), c’était un juriste chargé d’expertises et du règlement des litiges. Saint Louis lui accorda en 1234 une gratification de deux deniers de gages par jour.
Son fils, appelé lui aussi Guillaume, est mentionné en 1239 dans un rapport de comptes de gestion du château de Melun adressé à saint Louis : Guillaume y est dit “ballistier” (fabricant de machines de guerre) et il obtient une gratification de douze livres dix sous “pour s’acheter des robes d’été”; sa femme qui vivait dans la petite cour royale de Melun obtient quarante sous.
En 1241, il est toujours au service du roi ; en 1244, on le retrouve au service de son frère, Alphonse de Poitiers, où il reçoit un traitement réguliers de cinquante sous d’or. En 1257, il reçoit une subvention exceptionnelle de 15 sous pour son habillement. Il meurt vers l’âge de soixante ans.
En 1270, le comte de Poitiers, faisant son testament avant de partir en croisade, lègue “dix livres de rente tournois ou poitevins” aux héritiers de Guillaume (cette rente fut servie jusqu’en 1384).
Vers l'âge de vingt-cinq ans, Guillaume a entrepris la rédaction du Roman de la Rose, en s’inspirant de L’Art d’Aimer d’Ovide et des romans de Chrétien de Troyes.
Ce est li Romanz de la Rose
Ou l’Art d’Amors est toute enclose. |
Il n’en écrit que le début (4068 vers). Sous le voile d’une fiction facile à percer, il veut développer une sorte de traité de philosophie amoureuse.
JUGEMENTS
- Etienne Pasquier (Recherches de la France, VII,3) : «Guillaume de Lorris n’eut le loisir d’avancer grandement son livre; mais en ce peu qu’il nous a baillé, il est, si ainsi je l’ose dire, inimitable en descriptions. Lisez celle du Printemps, puis du Temps : je défie tous les anciens, et ceux qui viendront après nous, d’en faire plus à propos.»
- Ronsard : “Il vaudrait mieux commenter le Roman de la Rose que s’amuser à je ne sais quelle grammaire latine qui a passé son temps”.
- Agrippa d'Aubigné : “J’ai connu plusieurs esprits assez connaissants qui faisaient profession de tirer de belles et doctes inventions du Roman de la Rose et de livres pareils. Certes je trouvai à la fin que c’était aurum legere ex stercore Ennii”.
- André Mary : “Guillaume de Lorris, c’est le bouquet suprême de la poésie courtoise la plus raffinée; il a la double saveur des psychomachies et de ce roman idyllique inventé par Jean Renart : on ne peut rien concevoir de plus frais, de plus aérien, de plus divin que ce paradis d’amour, où les abstractions déroulent leur farandole, cette poursuite du dieu armé du carquois et des flèches symboliques et cette fontaije du beau Narcissus. Les poèmes persans sont célèbres par leurs variations infinies sur le Rossignol et la Rose, mais que dire des oiseaux de Guillaume ? Ils continuent le concert de Brocéliande si joliment raconté par Chrétien de Troyes. Ronsard qui chanta la Rose a-t-il décrit avec un aussi minutieux amour le rosier touffu, ses boutons mi-clos et ses fleurs épanouies ? Quelles ravissantes créations que dame Oiseuse et Bel Accueil ! Et quoi de plus expressif que les figures peintes sur les murailles ? On oublie que ces personnifications sont un simple procédé d’analyse psychologique : Liesse et Déduit et leurs compagnons de la carole paraissent dans leurs gracieuses évolutions aussi vivants que pucelles et demoiseaux. Pour la partie didactique de Guillaume de Lorris, c’est-à-dire les commandements de l’Amour, elle se réduit à une agréable paraphrase d’Ovide, avec l’attrait qu’y ajoutent les détails de moeurs du temps et l’accent personnel du poète.”
Quand il décrit ce qu’il a vu dans son rêve, Guillaume se réfère par trois fois à sa province :
- Quand il va se promener au bord d’une rivière, il la compare à la Seine : “Il me prit fantaisie de sortir de la ville pour ouïr les chansons des oiseaux. Tout en cousant mes manches, j’allai seul, flânant et écoutant les oiselets qui gazouillaient à pleine gorge par les vergers fleuris. Une rivière murmurait tout près de là. Elle dévalait d’un tertre voisin, un peu moins abondante que la Seine, et s’étalait en une plus large nappe. Je rafraîchis mon visage dans l’eau claire et reluisante comme fontaine, et je vis le fond de la rivière qui était tout couvert de gravier. Une belle prairie s’étendait jusqu’aux bords; la matinée était douce et tempérée. Lors, je m’en allai parmi le pré, en suivant la rive.”
- Quand il entre dans un verger merveilleux, il est frappé par les arbres qu’on ne trouve pas dans son Gâtinais natal : “Le jardin était peuplé de grands lauriers, de hauts pins, d’oliviers et de cyprès dont il n’y a guère par ici, de gros ormes branchus et, avec cela, de charmes et de fouteaux, chênes, frênes, érables, trembles et coudriers.
- Parmi les personnages allégoriques qui l’entraînent dans une carole, il remarque que Franchise n’a pas le nez orléanais, que l’on disait court et camus, mais un nez “long et droit”.
LE ROMAN DE LA ROSE
résumé
J’avais vingt ans lorque je fis un songe.
On était en mai, à cette saison où tout ce qui vit est troublé par l’amour. Je sortis de grand matin de la ville, je suivis une rivière au milieu des prés et je me trouvai devant des murs crénelés entourant un verger. Sur ces murs était peintes des figures allégoriques dans lesquelles je reconnus Haine avec son visage rechigné, Félonie, Vilenie, Convoitise aux mains crochues, Avarice vêtue d’une vieille cotte déchirée, Envie et son regard en coin, Tristesse tout en larmes, Vieillesse toute décrépite, Papelardise avec son air de sainte nitouche, Pauvreté, enfin, enveloppée dans un vieux sac.
Je pus découvrir dans la muraille une petite porte à laquelle je frappai. Je fus accueilli par une jeune fille d’une grande beauté qui m’apprit qu’elle s’appelait Oiseuse et que le jardin appartenait à son compagnon qui avait nom Déduit. Traversant un jardin paradisiaque, elle me conduisit jusqu’à un bosquet où je vis d’admirables jeunes gens qui tournaient dans une carole menée par Liesse, au si beau chant, et Déduit, qui faisait danser deux demoiselles très gracieuses. Courtoisie m’engagea à prendre part à la ronde.
C’est alors que je vis le dieu Amour qui semblait un ange du ciel, accompagné d’un jouvenceau appelé Doux Regard portant ses deux arcs et ses dix flèches, cinq belles flèches appelées Beauté, Simplesse, Franchise, Compagnie, Beau Semblant, et cinq flèches laides à souhait : Orgueil, Vilenie, Honte, Désespérance et Nouveau Penser. Dans la carole, le dieu Amour serrait de près dame Beauté, grassouillette, gentille et bien tournée. Près d’eux se tenait Richesse, couverte de bijoux et tenant par la main son ami. Venaient ensuite Largesse, que conduisait un chevalier du lignage d’Artur, puis Franchise, qui n’avait pas le nez orléanais mais un nez long et droit, puis Courtoisie, la dame qui m’avait invité à danser, puis la belle Oiseuse, qui m’avait accueilli, enfin Jeunesse, une fillette de douze ans que son valet, du même âge qu’elle, ne cessait d’embrasser.
Quand les caroles cessèrent, je visitai le verger, suivi du dieu Amour, l’arc au poing. Je vis les plus beaux arbres du monde, de claires sources, des fleurs, des animaux. Dans un bosquet, je trouvai une fontaine ombragée sur laquelle figurait cette insciption : “Ici se mourut le beau Narcisse”. J’eus l’imprudence de me pencher sur l’eau, dans laquelle je vis le reflet d’un buisson de roses. Je marchai vers lui et découvris, parmi les fleurs, une rose en bouton plus belle que les autres, mais défendue par des épines et des ronces. Quand le dieu Amour, qui n’avait cessé de me suivre, me vit arrêté devant ce bouton qui me plaisait plus que tout autre, il m’envoya une de ses flèches, celle qui avait nom Beauté, à travers le coeur; la seconde qu’il me décocha fut Simplesse, la troisième Courtoisie. Dès lors, je désirai encore plus m’emparer du bouton de rose, tout entouré de piquants qu’il fût. Je dus recevoir encore les flèches Compagnie et Beau Semblant, cette dernière apportant à la fois douceur et amertume.
Je ne pus que me rendre au dieu Amour et lui faire hommage en le baisant à la bouche. A l’aide d’une petite clef d’or, il me ferma le coeur et me dicta ses commandements (qui veut aimer les entende, avant que j’élucide et interprète mon songe) : détester toute vilenie, taire ce qui doit être tu, être de commerce agréable, ne pas tenir des propos grossiers, honorer toutes les femmes, se garder de l’orgueil, avoir une mise élégante sans toutefois se ruiner, avoir les mains, les dents, les ongles, les cheveux parfaitement propres, être gai, exceller dans quelque exercice ou art d’agrément, savoir chanter ou jouer d’un instrument, ne pas hésiter à faire des largesses. Puis Amour m’enseigna comment le parfait amant doit faire son service, sans me cacher tous les maux que j’allais souffrir, toutes les épreuves qui me seraient imposées avant que je puisse connaître l’heure délicieuse. Toutefois il me dit avant de disparaître que, pour alléger ma peine, il y aurait Espérance, Doux Penser, Doux Parler et Doux Regard.
J’étais seul devant les rosiers lorsque Bel Accueil, fils de Courtoisie, m’engagea à m’approcher du bouton à l’odeur exquise. J’eus envie de le cueillir, mais Danger, le gardien des roses, qui était là avec Malebouche, Honte et Peur, se précipita pour me chasser. A ce moment, je vis une dame de grand air descendre d’une haute tour; c’était Raison, qui venait m’admonester et me recommander de fuir Amour qui, pour une joie de courte durée, donne des peines excessives. Mais je la rabrouai et je restai seul, triste et abattu. J’allai trouver Ami et, sur son conseil, je demandai pardon à Danger, m’engageant à rester près de la haie d’épines, sans tenter de m’approcher des roses. C’est alors que vinrent Franchise et Pitié, qui réussirent à attendrir Danger qui accepta que Bel Accueil revienne avec moi dans le pourpris.
Je pus donc à nouveau m’approcher de ma rose tant aimée, que je trouvai toujours en bouton, mais un peu grossie. Je demandai à Bel Accueil qu’il m’autorise de lui donner un baiser, mais il refusa, à cause de Chasteté. Heureusement Vénus, la mère d’Amour, ennemie de Chasteté, vint plaider pour moi; et je pus prendre un baiser de ma rose.
Mais alors Malebouche fit éveiller Jalousie qui se déchaîna contre Bel Accueil et déplora de voir Débauche régner partout, au point que Chasteté n’est plus en sûreté nulle part ; devant la mégère déchaînée, Peur et Honte, les deux cousines, n’en menaient pas large ; quant à Danger, il s’en voulait d’avoir fait mauvaise garde, jurant qu’il ne me laissera plus jamais m’approcher de cette rose pour laquelle mon coeur brûle de convoitise.
Pour écarter tout danger, Jalousie fit venir des maçons qui élevèrent une forteresse imprenable autour des rosiers, dont les quatre portes étaient gardées par Danger, Honte, Peur et Malebouche. Dans le donjon, elle fit enfermer Bel Accueil, surveillé par une vieille.
Ce retournement de ma fortune me désespéra. Je craignais d’avoir perdu la bienveillance de Bel Accueil, en qui seul j’avais confiance…



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