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LES BORDES

et la nymphe Tourangelle de Paul Fort

(Loiret)

Fiches de géographie littéraire

C’est dans le village des Bordes (au nord de Sully-sur-Loire) qu’a eu lieu, en 1914, “l’enlèvement” de Germaine Tourangelle par Paul Fort, le “prince des poètes”, son amant et futur mari. Paul Fort l’a raconté dans ses Mémoires et Germaine “Tourangelle” elle-même a donné des précisions lors d’une visite que lui a faite Me Bauchy dans les années 1970 [voir "La nymphe des Bordes et le Prince des poètes", dans Jacques-Henry Bauchy, Histoires d'amour des provinces de France, 1974]

Paul FortPaul Fort, né en 1872, ne rêvait que de théâtre et de poésie symbolistes. On le voyait régulièrement à Montmartre avec Picasso ou Apollinaire, et plus souvent encore à Montparnasse. En 1912, il avait été élu “Prince des Poètes”.

C’est à Montparnasse qu’il vit pour la première fois une jeune fille de 18 ans, Germaine Pouget. C’était la fille d’un poète parnassien ou symboliste assez connu, ami de Barrès, qui avait pris le pseudonyme de "Léon d’Orfer". La jeune Germaine était alors “pionne” à Paris dans un cours de la rue du Four. Elle rencontra Paul Fort plusieurs fois, d’abord à la Closerie des Lilas, puis au Luxembourg, au parc Montsouris, à la Gaieté-lyrique. Ils s’écrivirent et elle devint sa maîtresse. Aussitôt il composa pour elle des poèmes où il l’appelait “Hélène Tourangelle”, à cause de sa beauté qui lui rappelait celles des filles de Touraine.

Paul Fort avait alors 40 ans. Il avait déjà une femme, une maîtresse, et un enfant de chacune d’elles. Mais cela ne l’empêcha pas d’enlever la petite Germaine.Voilà comment les choses se passèrent.

Depuis son enfance, Germaine Pouget venait régulièrement aux Bordes, chez ses grands-parents maternels, qui habitaient juste en face de l’école. En 1914, son grand-père étant mort, Germaine dut venir aux Bordes passer la Noël avec sa grand-mère. L’idée de sa famille était alors de la mettre surveillante au lycée d’Orléans et de lui faire épouser un libraire bien connu dans la ville… Mais la jeune Germaine n’était attirée ni par Orléans, ni par les Bordes. Et, presque chaque jour, elle recevait une lettre pressante de son poète.

Bientôt, impatient, Paul Fort décida de venir aux Bordes. Il s’installa dans un petit hôtel qui était alors au carrefour de la rue principale et de la route de Gien. Mais la liaison peu discrète entre cet homme marié et la jeune parisienne commença à faire scandale dans le village. C’est pourquoi Paul Fort décida de l’enlever. Il lui donna rendez-vous le soir du 1er février 1914 à la porte du jardin, arriva en carriole et l’emmèna à la gare de Bray-en-Val où ils prirent le train pour Paris.

Le "papa d'Orfer" prit la chose avec une relative indulgence, mais les grands-parents de la jeune fille lancèrent la police aux trousses des deux fugitifs. Ils réussirent pourtant à passer la frontière et à aller à Moscou, première étape d'un long voyage qui les conduira à travers l'Europe et l'Amérique. Dans ses conférences, Paul Fort parlait de la poésie française et Germaine Tourangelle lisait des vers pour illustrer ses propos.

En mai de la même année 1914, l'approche de la guerre les ramèna en France. Ils décidèrent alors, pour se reposer de leurs voyages, d'accepter l'offre de l'éditeur Helleu et d'aller passer quelque temps dans l'Yveline pour écrire des poésies destinées à accompagner des bois gravés du dessinateur Eugène Vibert. C'est alors qu'ils louèrent une chaumière au hameau des Haizettes, puis à Gambaiseuil. Ce séjour en Yvelines devait être définitivement interrompu par la guerre.

En 1921, Paul Fort se retira dans une propriété qu’il avait achetée près de Montlhéry. Il y écrivit ses Mémoires. En 1956, sa femme étant morte, il put enfin épouser Germaine Tourangelle, qui avait alors dépassé la soixantaine. Et lui-même mourra en 1960, âgé de 88 ans.

Voici comment Paul Fort raconte tout cela dans ses Mémoires :

J’ai un grand voyage à faire accompagné de ma vraie Muse, ma compagne prédestinée, Germaine Tourangelle, que je reçus en mon âme (c’était à la Closerie des Lilas) au son d’un coup de foudre de mon coeur. Je vous l’ai dit, toute jeunette et sage, mais fine, élancée, taille souple à la Diane, et quels beaux yeux pers éclairant le plus doux visage aristocratique, elle était venue un soir avec son paternel, excellent homme et bon poète symboliste, Léo d’Orfer. Il n’y eut plus de cesse que je ne la revisse ; j’aurais remué ciel, terre, enfer, vie et mort pour revoir celle, adorable, au plus fin visage français qui jamais fût en France (je me répète? ah! son profil!) et que les dieux, l’Amour et Vénus entre autres, avaient créé dans un seul but, qu’elle devînt ma troisième épouse, aimante, fidèle, charmée, ravie — plus que çà ! — et qu’elle nous fît beaucoup d’enfants.

Bien ; mais la revoir, comment ? cette Tourangelle — ainsi par moi nommée à cause de ses traits si purs — où la revoir et comment ? En réalité, à cette époque, elle n’habitait point Paris. Elle y était venue embrasser son papa, c’est tout. Veuf, il continuait, dans les environs de Saint-Sulpice, sa dure et libre vie d’homme de lettres, de journaliste, et de magnifique essayiste, un peu à la façon “bohème” qui était notre chic en cet heureux temps. Non pas qu’il fût insoucieux de sa chère fille, belle entre toutes, mais c’était le papa au coeur le plus indulgent qui pût être, et les grands-parents, bourgeois plus sévères, avaient pensé qu’une éducation à l’abri des charmes lutéciens convenait mieux à la Tourangelle, je veux dire à leur très sage petite fille.

J’appris que mon amante (au sens qu’on donnait à ce mot au XVIIe siècle) vivait aux confins de l’Orléanais, de la Sologne et de la Touraine, avec ses aïeuls maternels, dans leur maison familiale sise en un grand village nommé Les Bordes, tout près de Sully-sur-Loire, à la lisière même de la forêt d’Orléans. Les Bordes, rendez-vous, pour les chasses à courre, de tous les châtelains des environs, de leurs invités, de leurs piqueurs, de leurs sonneurs de cor et de leurs meutes aux queues frétillantes.

Je ne fis ni une ni deux : prompt comme Joubert sur l’Adige, eût dit Victor Hugo, je sautai dans le train, j’arrivai dans le susdit patelin couvert de neige (c’était trois jours avant la Noël), je bondis dans une auberge de chasseurs et, grâce à la complicité vite achetée d’un piqueur, je fis parvenir à mon adorée — qui ne savait pas être adorée à ce point — l’hymne à l’amour que voici, où je me clamais rajeuni, prêt aux divines prouesses et à un enlèvement de ma belle jusqu’à Moscou, juqu’à Pékin, jusqu’au bout du monde ! J’avais mêlé à mon chant toutes les divinités fluviales et sylvestre de la Loire et de la forêt d’Orléans, les proclamant mes complices, heureuses à l’avance de mon succès, de ma victoire, dont je ne doutais pas un seul instant.

Le piqueur, messager des amours, ayant remis ce poème et une lettre à la belle des belles, mes voeux furent écoutés, mon audacieuses entreprise consentie. Evohé ! L’enlèvement se fit la nuit même, grâce à un bon cheval et à une vieille berline louée dans mon auberge et qui datait au moins de Napoléon III, peut-être de Napoléon Ier; — l’enlèvement se fit dès un carrefour de la forêt d’Orléans où, trottinante, était venue me rejoindre la svelte, la pure, la blonde jeune fille aux yeux de ciel; et fouette cocher! jusqu’à un village lointain, une petite halte sur la grande ligne de chemin de fer menant à Paris. Vite! vite! au galop! car nous risquions d’être poursuivis par la maréchaussée. Et de fait nous le fûmes…, mais n’anticipons pas. De cette halte, j’enlevai mes amours — tenez-vous bien! — d’une seule traite jusqu’à Moscou.

Sortir de France nous fut assez difficile, mais ô Tourangelle, je vous bombardai ma secrétaire, petit mensonge devenu vérité sur vos “papiers” contresignés par Philippe Berthelot, cependant que les pandores étaient à nos trousses, ameutés bien légitimement par les excellents grands-parents de la fugitive aux yeux tout innocence et aux dix-neuf printemps.

A notre bref passage à Paris, j’avais même reçu de l’indulgent papa d’Orfer, gagné à l’unanime sévérité familiale, une lettre foudroyante ainsi conçue et qui faisait allusion à une visite que je lui avait faite rue Saint-Sulpice : “Attila, Monsieur, respectait la fille de son hôte. Vous vous êtes conduit comme un barbare, mais votre âme est plus vile que celle du roi des Huns”. Connaissant l’extrême bonté et l’amitié que me portait mon contempteur, cette lecture, je l’avoue, nous fit tendrement sourire. Et pendant quelques jours la Tourangelle, en opposition au roi des Huns, ne m’appela que le roi des Deux…

GERMAINE TOURANGELLE SE RACONTE

D’après un entretien avec Jacques-Henri Bauchy et Guy Breton au 34 de la rue Gay-Lussac à Paris,
publié dans Jacques-Henry Bauchy, "La nymphe des Bordes et le prince des poètes",
dans Histoires d’amour des provinces de France, 1974

Je m'appelle Germaine Pouget. Mon père s'appelait Léon d'Orfer en littérature, mais il se nommait, de son vrai nom, Pouget. Il était assez connu comme poète parnassien. Il a été le créateur d'un tas de petites revues, avec Barrès, et des gens comme ça...

Mon grand-père, Emile Neveu, était originaire des Bordes; ma grand-mère était orléanaise. Ils se sont installés aux Bordes dès qu’ils ont eu leur retraite, dans une maison qui avait été construite par le fils d'amis, Charles Riesler, le frère d'Edouard Riesler, le musicien bien connu. Charles était architecte, et c'était la première maison qu'il eût construite. C'était une villa magnifique, mais... il avait oublié l'escalier ! Alors, quand on entrait dans le hall, dallé de carrelage rose et bleu, on voyait cet escalier en chêne, avec une jolie rampe, avec des murs peints en rose, à petites garnitures légères dans les angles ; alors on pensait que, s'il n'y avait pas l'escalier, la maison eût perdu une partie de son élégance.

Je suis née à Paris, 48 rue Montmartre. Mais j'allais toujours en vacances aux Bordes, et aussi dès que ma mère était malade, ce qui arrivait souvent, car elle était d'une santé chancelante (elle devait mourir à l'âge de 37 ans).

Toute petite, j'ai eu des souvenirs de cette maison des Bordes, La maison de mes grands-parents était juste en face de l'école. J'ai appris à lire à neuf ans, parce que j'allais à l'école dès que la récréation sonnait, pour jouer avec les copains ; et, dès la reprise des classes, je retraversais la rue, et je retournais chez moi...

Quand ma mère mourut, je partis passer mes vacances dans le Loiret. Et, quand je suis revenue, j'ai travaillé comme pionne dans un cours de la rue du Four, ayant passé le brevet supérieur et la première partie du «bachot» la même année. Je m'occupais des tout petits gosses.

J'avais alors un amoureux sérieux. On faisait des projets d'avenir. Son père était soldat à la retraite. Lui se disposait à la littérature, tout au moins comme instituteur, ou professeur... ça dépendrait de ses études. Il avait passé ses vacances à la Chartreuse de Neuville, près de Montreuil. Là il avait rencontré là Paul Fort, avec Marguerite Gillot, qui était sa maîtresse, et la fille de Marguerite Gillot, Laure (Loriot, comme nous l'appelions).

En rentrant, naturellement, Pierre m'a dit:
- Ce soir on ne sortira pas ensemble, parce que je suis convié à la Closerie des Lilas.
- Pourquoi tu m'emmènes pas ?
- Mais... Tu ne connais pas Paul Fort!
- Bon! je le connais pas; mais je pourrai le connaître, et dans un café, on peut bien emmener qui on veut.
- Ah bon, si tu veux!  

Ce fut ainsi que je vis Paul pour la première fois.

On s'est rencontré une autre fois au Luxembourg et une autre fois encore au parc Montsouris. Pierre était jaloux. Je suis allée de moins en moins à la Closerie. Alors, je suis partie en vacances, chez mes grands-parents. Ce n'était pas drôle : Les Bordes, moins de mille habitants...

Un beau jour, je reçois aux Bordes une lettre me disant que Paul Fort a marié sa fille. Sans penser à mal, j'écris un petit mot où je lui dis: «C'était pas la peine de m'assurer d'une telle amitié, si vous ne m'annoncez pas ce qui vous arrive d'heureux...» Qu'est-ce que j'avais fait là ! Oh, là, là! C'était pas beau! Je n'y ai pas pensé, sur le coup. C'est après ça, que c'est venu...

Il m'a répondu tout de suite. Il était aux Andelys, avec Marguerite Gillot. Après ça, les lettres se sont entrecroisées; elles étaient beaucoup plus gentilles de la part de Paul que de la mienne, parce que, moi, j'étais toujours un petit peu sur la défensive.

Et puis, je suis rentrée à Paris. Pierre était appelé à être soldat: on était en fin 1913... Moi, je ne suis pas retournée à la Closerie. J'étais bien sage. Puis, sous prétexte de me faire trouver le temps moins long, ma famille posa ma candidature pour être pion au lycée d'Orléans. Je n'y tenais pas. Paul vint me consoler, chez mes parents, qui habitaient alors rue Madame. Il m'invita pour assister à une représentation de Carmen à la Gaîté-Lyrique; et puis, au «Petit Duc». Enfin, une autre fois, il me dit : «De Max joue dans Stanley Collins au Châtelet.» Il m'y emmena. Dans ce spectacle, une scène me fit peur. J'ai eu un mouvement de retrait vers lui. Naturellement, il m'a prise par le cou. Je n'ai pas vu beaucoup de Stanley Collins...  Ce jour-là, Paul m'a reconduite à la maison. Moi, j'avais honte...

Déjà, il m'avait dédié des poèmes (sans me le dire) qui étaient parus dans une revue en juillet 1913, où il m'appelait «Hélène Tourangelle». Hélène, pas «Germaine»! Il n'osait pas encore. Tourangelle, c'est un nom qu'il m'a donné. Il a trouvé que c'était mieux. Il disait que j'avais un visage tourangeau. C'est pour ça.
Après ça, il s'est passé des choses embêtantes. Mon grand-père était très vieux et il est mort. Il m'a donc fallu aller aux Bordes. La famille!  Et Paul ne voulait pas me laisser partir...

Un beau jour, on m'a dit qu'il fallait que j'aille auprès de ma grand-mère, parce qu'elle était toute seule. C'était la Noël et le jour de l'An... J'ai des lettres terribles. Paul m'écrivait tous les jours, et, moi, je lui répondais. On les a gardées. Je lui faisais, moi, de la morale. Eh oui! Qu'est-ce que vous voulez? Un monsieur qui avait 41 ans, et moi 19! Il avait une femme, Suzon, qu’il avait épousée en 1891, avec Verlaine et Mallarmé pour témoins. Il avait une fille (Jeanne, 4 ans de moins que moi). Il avait une maîtresse (Marguerite Gillot), dont il avait une fille…

Moi, je prévoyais l'embêtement d'aller causer de la peine à des gens, parce que sa femme, après tout, c'était sa femme, et puis, Marguerite Gillot, c'était à moitié sa femme...  Alors, on parlait de toutes ces choses-là. Il me dit : «Marguerite Gillot, ça va bien; il y a longtemps qu'elle fait ce qu'elle veut.» C'était un numéro, Marguerite Gillot! Je l'ai bien connue après. «Marguerite Gillot, elle fait ce qu'elle veut, et moi aussi.» Ah! Quant à sa femme, Suzon, il m'a dit: «Suzon, je te la ferai connaître; oui, Suzon, tu verras comment elle est. Et puis, elle sera contente de te voir.» Elle l'a été. Elle m'a écrit des choses charmantes. Plus tard, quand nous sommes rentrés de Russie, elle a écrit une lettre à Paul, dans laquelle elle lui disait: «Tu n'as pas idée de ce que j'ai pu être fière que tu sois entre moi et Germaine, à la gare du Nord.»

Aux Bordes, on m'avait dit: «Faut que tu ailles comme surveiIlante au lycée d'Orléans». On avait des idées de me faire épouser un libraire d'Orléans... Mes parents, qui le connaissaient, avaient cette idée-là. Ça ne me plaisait pas du tout, l'idée d'aller m'enfermer à Orléans! Paul était très embêté. On s'écrivait. Mais au bout de trois ou quatre jours, il est arrivé.

Je ne sais pas si vous vous représentez les Bordes, en hiver, quand tout le monde est chez soi... On regarde par la fenêtre pour voir ce qui se passe dans la rue... Un monsieur, avec un chapeau Rembrandt, et qui avait emprunté à un copain, pour aller en Russie, une pelisse noire doublée de fourrure orange. Il était descendu au bout du pays, dans un hôtel de chasseurs, un petit hôtel au coin de la rue principale des Bordes et la route de Gien... Alors, vous pensez! un étranger au viIlage! Pour qui? Pour la parisienne était là! Tout le monde me connaissait : ça ne pouvait être que pour moi.

Et puis, les lettres qu'il me faisait passer, par des gamins, par des piqueux, rencontrés au bistrot, avec le moins de discrétion possible... Moi, je trouvais tout ça superbe. On se donnait rendez-vous dans un petit champ, nommé « le Suintis », le long de la ligne d'Orléans à Gien... Et puis, le soir, ma grand-mère couchait au premier… Il y avait une porte de son jardin qui ouvrait sur la route de Gien; je l'ouvrais. Il rentrait. Il me disait bonjour. Il se sauvait; tout ça fit du bruit.

Ça semble innocent maintenant. Mais, à l'époque! On était menacé de voir arriver ma tante. Elle avait eu une vie pas exemplaire du tout; mais elle prétendait régir la mienne.
Paul, ayant appris ça, m'a donné des directives précises, par une lettre en date du 1er février 1914, que j'ai gardée. Il me fixait rendez-vous le soir même à la sortie du jardin, où il m'attendrait avec une carriole... une simple carriole, et non une berline, comme il l’a écrit dans ses Mémoires. Paul devait attendre la tombée de la nuit. C'était l'hiver, et ma grand-mère se couchait tôt. Elle avait 84 ans... Nous avons pris le train à la gare de Bray-en-Val...

Cet enlèvement, somme toute, a été pour moi l'achèvement d'un long périple sentimental; en tant que tel, il n'a pas compté particulièrement. J'avais pris la détermination de remettre ma vie entre ses mains. L'affaire n’a guère fait de bruit dans les journaux: nous n'étions pas des gens à ça. Un peu de bruit seulement dans notre petit monde, à la Closerie.

Ensuite, j'ai tenu à voir Suzon qui m'a reçue, évidemment, très bien... Mais je suis toujours restée à ma place. Voyez-vous, Suzon m'avait fait comprendre que, lorsqu'on aime les gens, c'est pour eux, d'abord. Elle avait six ou huit ans de plus que Paul. Tout ce qu'elle pouvait faire pour lui, elle le faisait, de grand coeur, et ne demandait que le strict nécessaire, et surtout de la sympathie. J'avais dit à Suzon: «Je ne veux rien de ce qui vous appartient. Vous êtes sa femme, et je serai très contente si vous me donnez des conseils pour être sa maîtresse, aussi longtemps que je le pourrai». J'ai tremblé tout le temps... Pensez! Quarante-trois ans... Nous avons dû travailler dur! J'ai même dû écrire des romans populaires, pour gagner notre vie.

En Russie, j'ai récité des poèmes de Paul. Non seulement en Russie, mais en Amérique du Sud, en Angleterre, un peu partout dans le monde. Nombre de poèmes ont été écrits pour moi. Mais il en a écrit pour d'autres; ça me vexait un peu, s'il employait les mêmes mots que pour moi. Mais il n'y a pas une série de poèmes qu'il ait écrits pour des filles (que je connaisse ou que je ne connaisse pas), sans qu'il n'y en ait eu un toujours pour moi. J'ai retrouvé, depuis sa mort, des poèmes dédiés à moi qu'il ne m'avait jamais montrés.  Parmi les poèmes les plus connus, j’ai inspiré, entre beaucoup d’autres, Le bonheur est dans le pré. Je l'ai souvent récité! Mon fils en venait à me dire: «Oh! la barbe, avec ton bonheur!»

Quand Suzon est morte, Paul et moi nous nous sommes mariés, en 1956. Alors on a reçu des tas de lettres. Et j'en ai reçu notamment une d'un M. Miquel, d'Orléans. Cet homme racontait l'histoire à sa façon. Il avait dix ans en 1913-1914. Sa grand-mère possédait une propriété à quelques pas de là. Il avait vu tout cela en gosse, et en concIuait que, si ses soeurs avaient été mieux élevées que moi, le résultat, c'est qu'elles étaient restées vieilles filles.

Rue Gay-Lussac, Paul Fort et moi avons réuni deux appartements pour n'en faire qu'un seul. Paul, un jour, rencontra Edmond Haraucourt, qui lui demanda:
- Où habites-tu ?
- Rue Gay-Lussac, au 34.
- À quel étage ?
- Au cinquième.
- Diable ! Autrefois, Barrès et moi occupions chacun l'un des deux appartements du cinquième, au 34... Nous avions même une seule maîtresse pour deux, et nous la partagions à temps égaux…

Paul est enterré dans notre propriété, à Montléry. A sa mort, j'ai prévenu Louis Amade, qui est venu immédiatement. C'est lui qui s'est occupé de l'inhumation. Quand il a écrit sa fameuse chanson "Quand il est mort le poète", on a parlé de Cocteau. Amade m'a dit : "Mais non ! C'est Paul Fort aussi qui m'a inspiré."

 

Brassens

Georges Brassens sur la tombe de Paul Fort

Squate Tourangelle

Le square "Tourangelle" sur la butte de Montléry