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LE BIGNON-MIRABEAU

Patrice de La Tour du Pin

(Loiret)

Fiches de géographie littéraire

En 1808, 17 ans après la mort de Mirabeau, la propriété du Bignon fut vendue à l’Irlandais O’Connor (défenseur des libertés irlandaises). Quand il mourut, en 1852, le château passa à son petit-fils, Arthur O’Connor, qui le fit démolir en 1880. Le petit-fils d’Arthur O’Connor fut le poète Patrice de la Tour-du-Pin (1911-1975), ainsi prénommé à cause des origines irlandaises de sa famille maternelle.

Son père ayant été tué dès l'automne 1914, Patrice de La Tour du Pin vécut toute son enfance entre sa mère, sa grand-mère, sa sœur Phylis et son frère Aymar, tantôt à Paris, tantôt au Bignon-Mirabeau. Les trois enfants partagèrent longtemps des jeux merveilleusement imaginatifs :

Nous chantions le jeu, pour que ses présences
Suivent les chemins d’ajoncs et de haies
Qui débouchaient au milieu des nuages;
Ainsi doucement s’en alla l’enfance,
Et d’autres, un jour, reprendront ces fées
Qui se sont perdues à cause de l’âge.
……
Phylis avait le pays de la Mer,
Celui du Vent que j’aurais tant voulu,
Aymar le soleil, et moi les Rivières;
Il ne demeurait peut-être rien d’autre,
Mais j’en racontais l’histoire à voix haute
Que je découvrais dans mon temps perdu.

Phylis partit la première pour entrer chez les Dominicaines, devenant Sœur Phylis de la Vierge. Les études se chargèrent ensuite de séparer les deux frères, et l'époque des “jeux à trois” et des “jeux à deux” ne fut plus qu'un souvenir lumineux que vint bientôt remplacer, dans la Somme de Poésie, le "Jeu du Seul", adieu poétique à l’adolescence.

En 1933, son premier recueil, La Quête de Joie, le révéla comme un poète hors de l’influence du surréalisme, doué d’un sens aigu du mystère de l’âme, mais aussi de la nature. Encouragé lors de ses débuts par Supervielle, il devait poursuivre seul une œuvre d’une facture classique mais inventive, animée par la profondeur de sa foi, sa passion de la terre et son goût pour les mythologies bibliques ou celtiques.

Prisonnier pendant la guerre, rapatrié en 1943, il s'attacha aussitôt à remettre le Bignon en état. Puis, renonçant au sacerdoce, il épousa Anne de Bernis ; ils eurent quatre filles : Marie-Liesse, Anne-Dauphine, Aude et Laurence.

Patrice et Anne
Anne Tour du Pin
Patrice et Anne au Bignon

Anne de La Tour du Pin recevant
les Budistes orléanais en 1995

Jamais il ne se sépara vraiment du Bignon, ne se résignant à prendre un appartement à Paris, en 1959, qu'à cause des études de ses filles (voir lettres à André Romus).

L'œuvre de Patrice de la Tour du Pin :

1933, La Quête de Joie — 1935, L’Enfer — 1938, La Vie recluse en poésie — 1938, Psaumes — 1945, La Genèse — 1946, Le Jeu du seul — 1946, Une Somme de poésie — 1959, Le Second Jeu — 1963, Petit théâtre crépusculaire — 1967, Petite Somme de poésie — 1970, Une lutte pour la vie — 1974, Psaumes de tous mes temps— 1975, Lettres de faire-part.

Jean BANCAL,
Patrice de la Tour du Pin, trois Jeux, une Somme

Patrice de la Tour du Pin naît à Paris le 16 mars 1911, descendant par son père de l'illustre lignée des dauphins du Viennois et par sa mère du général irlandais O'Connor.

Après l'ancrage dans son paradis de Sologne [sic], viennent les études à Paris et, après un certificat de Lettres en Sorbonne, les trois années de Sciences Politiques. Dès l'adolescence, il se passionne pour la peinture et entre en poésie qu'il conçoit comme langage, prière et pensée. Après la publication de premiers poèmes à la N.R.F. (Les Enfants de Septembre), paraît en 1933  (il a 22 ans)  son premier recueil, La Quête de Joie. Il connaît un foudroyant succès. Supervielle, Armand Guibert, Gide, Montherlant le saluent d'emblée comme un très grand poète. Il accomplit son service militaire, songe un instant à entrer dans les ordres, mûrit en fait, au royaume de son enfance (le domaine de Bignon-Mirabeau), le plan de sa gigantesque Somme dont il a, dès le départ, l'intuition.

Mobilisé en 1939, il se bat avec une grande bravoure, est blessé et fait prisonnier en territoire allemand. Pendant sa captivité, il écrit les parties essentielles de son Premier Jeu (comme La Genèse ou Les Concerts sur terre).

En 1943, il est libéré et se marie avec Anne de Bernis. De cette union naîtront quatre filles. Il retrouve le domaine de Bignon-Mirabeau, où il conçoit le plan définitif de sa Somme.

En 1946 paraît Une Somme de Poésie, Premier Jeu (Gallimard). Tous ses précédents recueils y sont rassemblés, enrichis et organisés, selon un plan et une structure qui ne correspondent pas à l'ordre de leur parution, mais à l'architecture essentielle de ce volume.

Treize ans plus tard, en 1959, paraît Le Second Jeu (Gallimard). En 1963, est publié Petit Théâtre Crépusculaire (Gallimard). Il constitue la première partie du Troisième Jeu qui doit clore sa Somme et mener ce gigantesque ouvrage qui correspond, selon l'échelle et le langage de notre siècle, à l'œuvre des quêteurs médiévaux. En 1964, il est le seul laïc choisi pour faire partie de la commission chargée,  dans la ligne des décisions du Concile Vatican II,  de traduire en français les textes liturgiques. En 1971 paraît Une Lutte pour la vie (Gallimard), deuxième partie de ce Troisième Jeu. Il lui vaut le Grand prix de Littérature Catholique. En 1972, Concert Eucharistique (Desclée) nous donne la troisième partie de ce dernier Jeu. Et c'est en 1974 Psaumes de tous mes Temps (Gallimard), l'amorce de la conclusion de toute sa Somme.

Et en cet été 1975, dans la certitude de sa mort, il achève, en la remaniant entièrement, son œuvre sans pareille. Le 28 octobre 1975, dans ce Paris où il se cachait des rumeurs littéraires, il rendait son âme à Dieu.

Colloque Patrice de la Tour du Pin tenu à la Sorbonne en novembre 1981, Nizet, 1983

"La Tour du Pin vit au Bignon, dans une simplicité qui ne rappelle en rien l'époque d'Edouard Vll. Il y consacre son existence à la littérature, à sa femme et à ses enfants, à la direction de ses domaines comme aussi à la chasse. C'est la vie d'un gentilhomme de campagne, vie à quoi Yeats dans ses ultimes poèmes conviait ses amis à revenir. Elle possède, cette vie, je ne sais quoi de monastique, une ambiance spirituelle qui, s'alliant à la paix esseulée du paysage, gagne vite le visiteur. Je n'ai passé au Bignon que trois jours de ma vie, mais ces trois jours suffirent à m'apprendre la puissance du rythme profond d'une existence familiale où mère, fils, belle-fille et petits-enfants vivent aux lieux où ils ont toujours vécu et auxquels les lie une lignée extraordinaire d'ancêtres. La Tour du Pin a la gaieté et la spontanéité d'une personne qui s'est choisi, et qui mène, une vie vouée à une haute tâche spirituelle lui dictant non seulement d'écrire, mais aussi de vivre dans la joie."

Stephen Spencer, préface à The Dedicated Life in Poetry, Londres, 1948.

ENFANTS DE SEPTEMBRE

Les bois étaient tout recouverts de brumes basses,
Déserts, gonflés de pluie et silencieux;
Longtemps avait soufflé ce vent du nord où passent
Les Enfants Sauvages, fuyant vers d'autres cieux,
Par grands voiliers, le soir, et très haut dans l'espace.

J'avais senti siffler leurs ailes dans la nuit,
Lorsqu'ils avaient baissé pour chercher les ravines
Où tout le jour, peut-être, ils resteront enfouis;
Et cet appel inconsolé de sauvagine
Triste, sur les marais que les oiseaux ont fuis.

Après avoir surpris le dégel de ma chambre,
A l'aube, je gagnai la lisière des bois;
Par une bonne lune de brouillard et d'ambre,
Je relevai la trace, incertaine parfois,
Sur le bord d'un layon, d'un enfant de septembre.

Les pas étaient légers et tendres, mais brouillés,
Ils se croisaient d'abord au milieu des ornières
Où dans l’ombre, tranquille, il avait essayé
De boire, pour reprendre ses jeux solitaires
Très tard, après un long crépuscule mouillé.

Et puis, ils se perdaient plus loin parmi les hêtres
Où son pied ne marquait qu’à peine sur le sol;
Je me suis dit : il va s’en retourner peut-être
A l'aube, pour chercher ses compagnons de vol,
En tremblant de la peur qu'ils aient pu disparaître.

Il va certainement venir dans ces parages
A la demi-clarté qui monte à l'orient,
Avec les grandes bandes d'oiseaux de passage,
Et les cerfs inquiets qui cherchent dans le vent
L'heure d'abandonner le calme des gagnages.

Le jour glacial s'était levé sur les marais;
Je restais accroupi dans l'attente illusoire
Regardant défiler la faune qui rentrait
Dans l'ombre, les chevreuils peureux qui venaient boire
Et les corbeaux criards aux cimes des forêts.

Et je me dis : je suis un enfant de Septembre,
Moi-même, par le cœur, la fièvre et l'esprit,
Et la brûlante volupté de tous mes membres,
Et le désir que j'ai de courir dans la nuit
Sauvage, ayant quitté l'étouffement des chambres.

Il va certainement me traiter comme un frère,
Peut-être me donner un nom parmi les siens;
Mes yeux le combleraient d’amicales lumières
S’il ne prenait pas peur, en me voyant soudain
Les bras ouverts, courir vers lui dans la clairière.

Farouche, il s’enfuira comme un oiseau blessé,
Je le suivrai jusqu’à ce qu’il demande grâce,
Jusqu’à ce qu’il s’arrête, en plein ciel, épuisé,
Traqué jusqu’à la mort, vaincu, les ailes basses,
Et les yeux résignés à mourir, abaissés.

Alors, je le prendrai dans mes bras, endormi,
Je le caresserai sur la pente des ailes,
Et je ramènerai son petit corps, parmi
Les roseaux, rêvant à des choses irréelles,
Réchauffé tout le temps par mon sourire ami...

Mais les bois étaient recouverts de brumes basses
Et le vent commençait à remonter au nord,
Abandonnant tous ceux dont les ailes sont lasses,
Tous ceux qui sont perdus et tous ceux qui sont morts,
Qui vont par d'autres voies en de mêmes espaces !

Et je me suis dit : Ce n'est pas dans ces pauvres landes
Que les Enfants de Septembre vont s'arrêter;
Un seul qui se serait écarté de sa bande
Aurait-il, en un soir, compris l'atrocité
De ces marais déserts et privés de légende ?

Paru dans la NRF du 1er juillet 1932

 

LÉGENDE

Va dire à ma chère Ile, là-bas, tout là-bas,
Près de cet obscur marais de Foulc, dans la lande,
Que je viendrai vers elle ce soir, qu'elle attende,
Qu'au lever de la lune elle entendra mon pas.

Tu la trouveras baignant ses pieds sous les rouches,
Les cheveux dénoués, les yeux clos à demi,
Et naïve, tenant une main sur la bouche,
Pour ne pas réveiller les oiseaux endormis.

Car les marais sont tout embués de légende,
Comme le ciel que l'on découvre dans ses yeux,
Quand ils boivent la bonne lune sur la lande
Ou les vents tristes qui dévalent des Hauts-Lieux.

Dis-lui que j'ai passé des aubes merveilleuses
A guetter les oiseaux qui revenaient du nord,
Si près d'elle, étendue à mes pieds et frileuse
Comme une petite sauvagine qui dort.

Dis-lui que nous voici vers la fin de septembre,
Que les hivers sont durs dans ces pays perdus,
Que devant la croisée ouverte de ma chambre,
De grands fouillis de fleurs sont toujours répandus.

Annonce-moi comme un prophète, comme un prince,
Comme le fils d'un roi d'au-delà de la mer;
Dis-lui que les parfums inondent mes provinces
Et que les Hauts-Pays ne souffrent pas l'hiver.

Dis-lui que les balcons ici seront fleuris,
Qu'elle se baignera dans les étangs sans fièvre,
Mais que je voudrais voir dans ses yeux assombris
Le sauvage secret qui se meurt sur ses lèvres,

L'énigme d'un regard de pure transparence
Et qui brille parfois du fascinant éclair
Des grands initiés aux jeux de connaissance
Et des couleurs du large, sous les cieux déserts...

"Comme Orphée avait osé passer le Styx et descendre au Royaume des Ombres, Patrice de la Tour du Pin, grand poète chrétien ou plutôt grand poète christique, est allé jusqu'au bout de la nuit charnelle, batelier de soi-même en soi-même, il a vécu totalement son humanité — et l'a proférée en poète — mais pour la conduire de sacrifice en révélation jusqu'aux confins de l'absolu où la parole prend la pureté du silence, où le sentiment se fait adoration. Il a rejoint la famille des poètes initiés, Saint Jean de la Croix, Milosz, Rilke, Francis Thompson pour qui la poésie doit tenir l'impossible gageure de transcrire l'incommunicabilité et de décrire, selon le mot de Baudelaire, "les splendeurs situées derrière le tombeau." (Louis Baladier)

 

Le Bignon château

Le château du Bignon