Victor Riquetti, marquis de Mirabeau
Quand il eut dépassé la trentaine, le marquis de Mirabeau (à Perthuis, dans le Vaucluse) décida d'abandonner la carrière des armes et d'acheter un fief près de Paris. Il jeta son dévolu, en 1747, sur un château construit au Bignon par Charles de Melun au XVIe siècle : "Un panier d'herbe si drôlement mélangé d'arbres, de bocages, d'eaux et de cultures qu'on dirait que tous les oiseaux de la contrée s'y sont donné rendez-vous" ; tout le contraire, donc, des garrigues de Provence. Il venait y passer la belle saison en compagnie d'amis, de voisins et, à partir de 1761, de Mme de Pailly, sa maîtresse.
C'est là que vint au monde son premier fils, le comte Honoré Gabriel, dont la laideur naturelle allait bientôt s'accroître des séquelles d'une petite-vérole mal soignée ; puis, en 1754, naquit son second fils, le vicomte.
Le marquis de Mirabeau qui, au Bignon, jouait au "seigneur de village" se voulait économiste et théoricien dans la lignée des physiocrates. Il passait ses journées à écrire et de ses loisirs studieux sortirent, entre autres, L'Ami des Hommes (1756) et La Théorie de l'Impôt (1760). Ce dernier ouvrage lui valut une brève incarcération à Vincennes et un non moins bref exil… au Bignon (mais en hiver !).
Bientôt, son principal souci fut son fils Honoré Gabriel qui manifestait de plus en plus clairement un intérêt précoce pour tout ce qui portait jupon : pour commencer, la fille de son précepteur, M. Poisson, puis sa propre sœur Louise, puis Mme de Pailly, la maîtresse de son père, enfin (provisoirement!) Émilie, la fille unique du marquis de Marignane, qu'il compromit si effrontément que le marquis dut la lui donner pour femme.
À partir de 1774, Émilie vint souvent se réfugier au Bignon, délaissée par un mari qui passait le plus clair de son temps en prison. Le marquis, qui avait maintenant la soixantaine, trouvait quelques satisfactions dans la présence de sa belle-fille au Bignon : "Ton père est toute la journée à m'embrasser depuis la plante des cheveux jusqu'au menton", écrira-t-elle un jour à son mari qui, lui, en embrassait bien d'autres…
Le marquis de Mirabeau à qui ses écrits avaient donné quelque célébrité mourut le 13 juillet 1789, après avoir souffert de toutes les frasques de son fils : son aventure avec Sophie de Monnier, sa condamnation à mort pour enlèvement, son incarcération à Vincennes, sa séparation définitive d'avec son épouse, ses débuts à l'Assemblée où ce jeune noble, très attaché à sa noblesse, était devenu le porte-parole du tiers…
|
Un poème de Louis-Ange Poisson de la Chabeaussière
Louis-Ange Poisson de la Chabeaussière (1710-1795) fut choisi en 1753 par le marquis de Mirabeau comme gouverneur pour son fils aîné Gabriel, qui n'avait pas encore cinq ans. Il vint habiter au Bignon avec sa femme. Il s'acquitta tant bien que mal de cette tâche difficile jusquen 1763. Cette année-là, le marquis lui proposa de rester au Bignon comme régisseur de la propriété. Mais Poisson de la Chabeaussière refusa, préférant aller à Ganges, en Limousin, comme directeur des mines. La proposition du marquis lui inspira un long poème de 301 octosyllabes, dans lequel il fait une pittoresque description du Bignon et de ses hôtes.
|
|
Voici le château :
A douze postes de Paris,
Entre Nemours, Sens, Montargis,
Au fond d'un terroir aquatique,
S'élèvent, à pans inégaux,
Deux bâtiments, l'un très gothique,
L'autre rajeuni par lambeaux.
Quatre bourbiers nommés canaux,
Dans un carré géométrique,
Embrassent leurs murs sans créneaux.
Au bon vieux temps, un pont-levis
En barricadait l'abordage.
Il n'est plus : vingt chevrons assis
Pêle-mêle, sans assemblage,
Sur des restes de pilotis, A tout venant livrent passage.
Voici l'intérieur :
Sur l'intérieur du manoir
Ne ferai longue prosodie.
Qu'il vous suffise de savoir
Que le salon de compagnie
N'offre ni glace, ni miroir,
Ni tableaux, ni tapisserie,
Mais cartes de géographie
Très récréatives à voir,
Sur un mur blanc, à présent noir.
Item deux sophas, point d'Hongrie,
Et douze chaises pour s'asseoir,
D'une paille assez mal ourdie.
Voici la mère du marquis :
D'abord la dame du logis
Est une douairière étique
Qui peut compter soixante et dix,
Dans sa jeunesse un peu Laïs.
Une cruelle sciatique,
Que Vénus, dit-on, revendique,
La ronge du col au coccis.
|
Sur sa tête, une pyramide
De serviette et de bois raidis
Et trois paravents de coutils
Préservent la vieille Onamide
De l'atteinte des vents coulis.
Voici le marquis
Un vieux squelette en soutanelle
Huché sur deux grêles fuseaux,
Tremblant de froid sous deux manteaux
Pendant la saison la plus belle,
Et d'une pituite éternelle
Inondant parquets et carreaux,
C'est le marquis de Mirabeau…
Et maintenant les valets :
Deux villageois, nommés valets,
Toujours crottés comme barbets
Et ne sentant rien moins que l'ambre,
Servent les maîtres dans la chambre
Et dans le juchoir des poulets.
Aussi notre Poisson n'a-t-il nulle envie d'accepter l'offre du marquis :
C'est dans cet agréable hospice
Que mes deux hôtes sans pudeur,
Au prix de dix ans de service
Employé comme gouverneur
A former l'esprit et le cœur
De certain embryon novice
Désigné pour leur successeur,
Me proposent le noble office
D'intendant et de régisseur.
Merci, vous dis, de cet emploi :
Quand le diable se fit ermite
Il était plus âgé que moi…
|

CONDORCET ET LE BIGNON
Marie Jean Antoine Caritat marquis de Condorcet et son épouse Sophie de Grouchy eurent une fille, Elise Caritat, qui épousa l'Irlandais O'Connor, ancêtre maternel de Patrice de la Tour du Pin.
C'est pourquoi le château du Bignon conserve une correspondance qui intéresse le grand républicain que fut Condorcet, auteur d'une Esquisse des progrès de l'esprit humain.

Honoré Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau
Né au Bignon le 9 mars 1749, le comte Honoré Gabriel portait le nom de Pierre-Buffière, un fief du Limousin qui appartenait à la famille. Assez laid dès sa naissance, le visage marqué de petite-vérole, il n'attirait guère l'affection de son père, mais il plaisait aux femmes. Il avait commencé sa carrière amoureuse à treize ans en déniaisant la fille de son précepteur. Il l'avait continuée en garnison à Saintes, ce qui l'avait conduit dans la forteresse de l'île de Ré où il séduisit la sœur du geôlier… Participant ensuite à l'expédition de Corse, il fit bien son devoir de soldat, mais sans oublier de satisfaire sa nature gaillarde, d'abord avec la tendre et furieuse Maria-Angela, puis avec Mme C…, une ardente Italienne, puis avec l'intendante Chardon qui avait eu Lauzun parmi ses multiples amants, enfin avec une Romaine volcanique, Carli, chez laquelle il faillit se faire surprendre par le mari… À son retour de Corse, il s'arrêta à Mirabeau où il trouva sa sœur Louise mariée au marquis de Cabris. Et la bonne société d'Aix commença vite à s'inquiéter d'une liaison évidemment incestueuse entre le frère et celle que l'ingrat, six ans plus tard, décrira comme "une Messaline et une prostituée".
Dès le début de 1771, Mirabeau, marchant sur les traces de Lauzun, se lança à la conquête des dames de la Cour et, cette année-là, ses succès furent sans nombre (on donna pourtant le chiffre de 67 !). Pensant alors qu'un riche mariage améliorerait sa situation, il porta ses vues sur Emilie de Covet, la fille unique du marquis de Marignane. Elle avait 20 ans et devait épouser M. de la Valette. Un soir, Mirabeau s'introduisit dans sa chambre et, au matin, il se montra à la fenêtre dans une tenue qui laissait entendre qu'il avait passé la nuit avec elle : ce procédé peu élégant lui permit d'obtenir l'héritière qu'il convoitait et de l'épouser à Aix le 23 juin 1772.
Mais le futur tribun accumulait les dettes. Une lettre de cachet (qu'il avait d'ailleurs sollicitée pour échapper à ses créanciers) l'exila dans son château de Mirabeau… dont il commença à vendre les meubles. Son père dut le faire incarcérer au château d'If (où il devint l'amant de la femme du cantinier), puis au château de Joux, près de Pontarlier (où il devint l'amant de la sœur du procureur du roi au tribunal du baillage). C'est là qu'il rencontra l'épouse du premier président honoraire de la Chambre des Comptes de Dole, Sophie de Monnier. Quittant la forteresse de Pontarlier, il prépara l'enlèvement de celle qui était, bien sûr, devenue sa maîtresse ; ce qui fut fait quelques mois plus tard, au nez du barbon que sa jeune femme avait consciencieusement dépouillé avant de le quitter. C'est en Hollande, où le couple s'était réfugié, que Mirabeau se découvrit pamphlétaire et révolutionnaire… par besoin d'argent. En effet, renonçant pour un temps aux contes polissons et autres textes érotiques qu'il aimait à écrire, il accepta l'offre des frères van Haren de rédiger un livre pour inciter à la révolte les Allemands "vendus par leurs princes à l'Angleterre" (1776). Mais l'escapade des amants devait s'achever en mai 1777 : M. de Monnier avait obtenu l'extradition des deux fugitifs. La jeune femme, enceinte, fut placée dans une maison de correction rue de Charonne et Mirabeau enfermé à Vincennes, tout près de la cellule du marquis de Sade. Est-ce l'influence de son illustre voisin ? Mirabeau passa ses trois années de captivité en écrivant ses célèbres Lettres à Sophie, d'une rare impudicité. Après son accouchement, Sophie avait été transférée au couvent des Saintes Claires de Gien. Dès qu'il fut libéré, Mirabeau réussit à s'introduire dans le couvent, déguisé en colporteur d'images ; revoir sa maîtresse suffit à éteindre ses dernières ardeurs et, bientôt, il lui écrivit une lettre de rupture.
Il ne lui restait plus qu'à trouver des femmes qui acceptent de subvenir à tous ses beoins et de l'entretenir, ce qui lui fut facile : d'abord une comédienne, la Saint-Hubertin, puis Amélie de Nehra (anagramme de Van Haren), puis Mme Le Jay, la femme d'un libraire, ces deux dernières ne tardant pas à en venir aux mains.
Mirabeau s'enfonçait dans cette vie voluptueuse et déréglée lorsque, en 1788, Louis XVI décida de convoquer les Etats Généraux. Le jeune Provençal comprit que la politique pourrait lui fournir tout ce qu'il aimait, l'argent et la gloire. Mme de Nehra paya les frais de sa campagne électorale : il fut élu à la fois à Aix et à Marseille et… il entra dans l'Histoire.
Quant à Sophie de Monnier, devenue veuve en 1789, elle songea à se remarier avec un capitaine de cavalerie. Mais celui-ci mourut avant la noce et Sophie préféra mourir en s'asphyxiant au charbon de bois. Mirabeau apprit la nouvelle en montant à la tribune de l'Assemblée : il ne manifesta aucune émotion…
MIRABEAU VU PAR CHATEAUBRIAND
Mêlé par les désordres et les hasards de sa vie aux plus grands événements et à l'existence des repris de justice, des ravisseurs et des aventuriers, Mirabeau, tribun de l'aristocratie, député de la démocratie, avait du Gracchus et du don Juan, du Catilina et du Gusman d'Alfarache, du cardinal de Richelieu et du cardinal de Retz, du roué de la Régence et du sauvage de la Révolution. […] La laideur de Mirabeau, appliquée sur le fond de beauté particulière à sa race, produisait une sorte de puissante figure du Jugement dernier de Michel Ange, compatriote des Arrighetti. Les sillons creusés par la petite-vérole sur le visage de l'orateur avaient plutôt l'air d'escarres laissés par la flamme. La nature semblait avoir moulé sa tête pour l'empire ou pour le gibet, taillé ses bras pour étreindre une nation ou pour enlever une femme. […] Mirabeau tenait de son père et de son oncle qui, comme Saint-Simon, écrivaient à la diable des pages immortelles. […] Il tirait son énergie de ses vices; ces vices ne naissaient pas d'un tempérament frigide, ils portaient sur des passions profondes, brûlantes, orageuses. Le cynisme des mœurs ramène dans la société, en annihilant le sens moral, une sorte de barbares; ces barbares de la civilisation, propres à détruire comme les Goths, n'ont pas la puissance de fonder comme eux : ceux-ci étaient les énormes enfants d'une nature vierge, ceux-là sont les avortons monstrueux d'une nature dépravée. […] Cependant, Mirabeau ne manquait pas d'orgueil; il se vantait outrageusement; bien qu'il se fût constitué marchand de drap pour être élu par le tiers-état (l'ordre de la noblesse ayant eu l'honorable folie de le rejeter), il était épris de sa naissance : oiseau hagard, dont le nid fut entre quatre tourelles, dit son père. Il n'oubliait pas qu'il avait paru à la cour, monté dans les carrosses et chassé avec le Roi. Il exigeait qu'on le qualifiât du titre de comte; il tenait à ses couleurs, et couvrit ses gens de livrée quand tout le monde la quitta.
Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe, V,12

|