Dans les premières années du XIXe siècle, un ouvrier tonnelier, qui ne possédait au monde que les outils qu’il portait sur son dos, s'en allait à pied de campagne en campagne, fabriquant et réparant tonneaux et cuviers, s'arrêtant partout où il rencontrait de l’ouvrage. Il se nommait François et était né dans la Bourgogne.
Un jour, en traversant une bourgade aux confins de la Beauce et du Gâtinais, il vit, à la fenêtre encadrée de chèvrefeuille d'une humble maison, une belle et robuste jeune fille qui travaillait en chantant. Il ralentit sa marche et ne poussa pas sa route plus loin. Le mariage se fit. Le pauvre ouvrier nomade épousa la fille de Jacques Adam, tailleur d’habits, et se fixa dans ce village de Boynes.
Un enfant naquit, le 11 octobre 1813. Cet enfant, c'est Louis Veuillot, qui devait être une des figures les plus marquantes du journalisme du XIXe siècle.
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L'enfance de Louis a eu pour cadre la petite maison familiale de la rue Neuve-Dubois, dans ce paisible bourg de Boynes dominé par l'église paroissiale, monument de gothique pur, dans le paysage "calme et cultivé" du Gâtinais.
En ce début du XIXe siècle, la culture de la vigne était importante à Boynes et aussi, plus originale, celle du safran : à l'époque de la floraison, le paysage à l'entour se couvrait d'un tapis d'or. A la récolte du safran est lié un récit que nous a laissé Eugène Veuillot, frère cadet de Louis:
Pour que cette plante ait toute sa valeur marchande, il faut l'éplucher dès qu'elle est cueillie. Au moment de la récolte, chacun épluche donc en hâte du safran et reçoit pour ce travail un bon salaire. Louis avait cinq ans. On lui donna du safran à éplucher. Il fit merveille le premier jour mais, le lendemain, il déclara positivement qu'il ne travaillerait plus. Les instances, les promesses, les supplications, les menaces de sa mère, malade et au lit, furent inutiles. Voyant qu'on allait le fouetter, il se sauva en criant: «Je vais me jeter dans le puits de Barville!». La mère, convaincue qu'il était de caractère à tenir cette menace, se leva et courut après lui. Lorsqu'elle l'eût atteint, au lieu de le ramener à la maison, elle le prit par les deux jambes et, le suspendant au-dessus du puits, lui dit: «Regarde et promets-moi de ne jamais te jeter là-dedans. » Il le promit, d'autant plus vite qu'il eut grand peur. On ne put cependant le décider à éplucher de nouveau du safran.
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Les parents Veuillot, en proie à des difficultés financières, ne tardèrent pas à vendre leur maison et à émigrer vers Paris où ils trouvèrent du travail chez un grossiste en vins. Louis, après quelques années passées chez ses grand-parents, à Grangermont, vint les y rejoindre. A treize ans, après de brèves études, il entra comme clerc chez un avoué. Cela devait le mener au journalisme.
Trois duels commencèrent à affermir la réputation du jeune journaliste, qui s'est essayé d'abord dans les colonnes du Mémorial de la Dordogne, puis à La Charte et au Moniteur Parisien.
En 1838, sur les conseils d'un ami, il se rendit en voyage en Italie et séjourna à Rome. Il en revint converti au christianisme. Le catholicisme ultramontain et conservateur de l'époque venait de découvrir en France son plus ardent défenseur.
Entré en 1839 au quotidien L'Univers qui avait été fondé six ans plus tôt, après la condamnation de L'Avenir, pour donner un organe au parti ultramontain Louis Veuillot en devint très vite rédacteur en chef et directeur.
Pendant quarante ans, il exerça sur le clergé français une véritable direction de conscience religieuse et politique, en lui inculquant une soumission absolue, non seulement aux enseignements qui venaient de Rome, mais même aux simples conseils du pape.
On a peine à imaginer le rôle si longtemps joué par ce simple laïc, pratiquement autodidacte et ne possédant aucun titre universitaire, sans position officielle, sans fortune personnelle, et l'influence qu'il a exercée simplement par la verve et le courage de sa plume. On notera aussi que Veuillot a exercé une influence religieuse considérable au Canada français, où il a longtemps été un maître à écrire autant qu'un maître à penser.
Il s'était engagé à fond, et sans souci de compromis, dans la défense de l'Eglise catholique contre tout ce qui, à ses yeux, représentait les germes de l’athéisme renaissant. Ses positions étaient toujours tranchées: «La sécurité publique repose sur ces deux armées qui se donnent la main : 400.000 soldats d’un côté et de l’autre 40.000 prêtres et 50.000 religieuses.» (L’Univers, 28 janvier 1854). Admirateur du temps des Croisades, son combat était celui du spiritualisme médiéval contre Voltaire et contre «Monsieur Homais».
La passion qui l'animait excluait parfois la logique: lui qui croyait à la monarchie de droit divin n'hésita pas à applaudir à la Révolution de 1848, voyant dans cette révolution «une notification de la Providence»; et lui qui salua l'accession au trône de Napoléon III, devait se voir interdire en 1860...
Inévitablement, son intransigeance l’engagea dans des démêlés avec une partie de l'épiscopat (mais, en l'occurrence, il a pu compter sur le soutien de Pie IX). Un certain nombre de catholiques libéraux, tels Ozanam, le P. Lacordaire et Mgr Dupanloup, opposaient un frein aux "débordements insensés" du directeur de l’Univers, redoutant que ce dernier "ne rendît le catholicisme odieux". Mais ils étaient une minorité face à une Eglise gallicane qui, oubliant le sens profond de sa mission évangélique, s'était transformée en un simple rouage du pouvoir établi et consommait ce divorce entre l'Eglise et le peuple que le Pape Pie XI considérera comme "le plus grand malheur de l'Eglise du XIXe siècle".
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Louis Veuillot ne connut pas le bonheur et les épreuves familiales ne l'épargnèrent pas. La même année, il perdit son épouse et trois de ses enfants ; il ne lui resta que deux filles.
Son frère Eugène fut son collaborateur et le continuateur de son œuvre après sa mort, survenue à Paris en 1883 dans son appartement de la rue de Varenne. Son neveu, François devait prendre plus tard la direction de L'Univers. C’est lui qui acheva une biographie de Louis Veuillot qu’avait entreprise Eugène (4 vol., 1899-1913).
Les Œuvres complètes de Louis Veuillot occupent quarante volumes.
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Le village de Boynes perpétue le souvenir de son illustre fils. Dans le fond de l'église paroissiale, une plaque rappelle au visiteur que le 24 octobre 1813 fut baptisé Louis Veuillot, "qui a aimé et servi la Sainte Eglise". La grande place du bourg a reçu son nom. Mais sa maison natale, à l'angle du mail et de l'avenue de Pithiviers, a été complètement transformée.
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