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BONDAROY

le château de Jean de La Taille

(Loiret)

Fiches de géographie littéraire

Le “château” de Bondaroy n’était en réalité qu’une grosse ferme, avec un châtelet central percé d'une seule porte charretière et deux pavillons carrés latéraux. Les petits cavets avec trous d’arquebuse montrent que cet ensemble — qui remonte au XIVe siècle — pouvait être au besoin transformé en une petite forteresse.

À cet édifice est lié le nom de la famille de La Taille qui, au XVIe siècle, devait donner à notre littérature un important poète, Jean de La Taille.

Jean de La Taille naquit vers 1534. Son enfance se déroula à Bondaroy, dans une ambiance rustique qu'il devait évoquer plus tard dans ses vers :

Quel plaisir est-ce aux champs, où semble que le jour
Soit plus clair et plus beau et moins court qu'à la Cour,
De jouir du printemps, de voir faire aux tourt'relles
Et leurs nids, et leurs chants et leurs amours fidèles,
D'ouïr du rossignol la fredonnante voix,
Le chant d'autres oiseaux qui caquettent aux bois,
Le chant de la bergère et son amour rustique,
Voir des mouches à  miel la gente république,
Voir le vert et l'azur et des bois et des eaux,
Voir d'automne et d'été mûrir les fruits nouveaux,
Les blés et les raisins, de voir en son ménage
Le bétail retourner au soir du pâturage.

Jean de La Taille reçut l'éducation que recevait alors tout fils de gentilhomme :

Jeune, on m'apprit, avec les lettres, la manière
De manier chevaux, de leur donner carrière,
D'escrimer, voltiger, de chanter et baller,
De courir bien en lice et, proprement parler,
De faire de qui est propre à tout gentilhomme.

Vers 1550, son père l'envoie à Paris au collège de Boncourt, où il passe six années. Puis il vient à Orléans pour suivre les cours d'Anne du Bourg. Mais, très vite, le droit le rebute et il lui préfère “les Muses”, qu’il trouve “mieux peignées et de meilleure grâce”. Vers 1557, il décide donc de retourner à Paris et d'emmener avec lui ses deux frères, Jacques et Pascal.

À Paris, il se lance dans l'écriture poétique, composant plusieurs poésies de circonstance sur Condé, sur Henri II, François II, Charles IX, Marie Stuart. Mais surtout il se met, avec son frère Jacques, à l'écriture théâtrale.  Jacques écrivit cinq tragédies et une comédie. Jean, lui, écrit deux tragédies et deux comédies.

Ce n'est qu'en 1572-1574 que Jean de La Taille publia ses œuvres, ainsi que celles de son frère qui était mort depuis dix ans. C'est à l'occasion de cette publication qu’il rédigea quelques pages sur l'Art de la Tragédie, qui sont très connues des spécialistes du théâtre classique.

Mais Jean de La Taille est aussi l'auteur d'un très grand nombre de poésies dans la veine pétrarquiste, telle cette évocation de sa belle et chaste cousine, Rose de La Taille:

Elle ne défend à aucun
Ni la vue, ni son parfum.
Mais si, de façon indiscrète,
On la voulait prendre ou toucher,
C'est lors que sa pointure aigrette
Montre qu'on n'en doit approcher.
J'aime, sur toute fleur déclose,
A chanter l'honneur de la rose.

On est surtout frappé, dans cette œuvre si diverse, par la variété des tons. Par exemple, Jean de La Taille sait faire preuve d'humour, quand il joue à l'amant consumé ou à l'amant malheureux qui est aimé de celles qu'il n'aime pas et qui n'est pas aimé de celles qu'il aime. Une femme lui demande son  cœur au moment où il se trouve "contraint d'aller à la guerre civile" : impossible, lui répond-il, "comment sans cœur pourrais-je être vainqueur ?"

Humour encore quand il s’amuse à faire son propre éloge dans un sonnet :

Ceux qui ont pu, Bondaroy te connaître
Ne sauraient trop t’avoir en bonne estime.
Tu as l’esprit aux sciences adextre,
Qui en savoir est presque un abîme.

Dieu t’a vraiment gentihomme fait naître.
Tu écris bien, soit en prose ou en rime,
Tandis tu as, en main lieu, fait paraître
De ta vertu maint effet magnanime.

Le ciel t’a fait en tes mœurs débonnaire,
Voire humble à tous et pour en toi se faire
Emerveiller t’a fait naître ici-bas.

Cestui-là n’a point d’yeux ni d’oreilles,
Ni point d’esprit qui de toi ne fait cas,
Ou qui en toi du Ciel ne s’émerveille.

D'autres poèmes révèlent un homme sensible. C'est avec une véritable émotion, par exemple, qu'il fait parler une jeune fille que son père a enfermée dans un couvent contre son gré. Et il paraît également très ému lorsqu'il évoque la mort de sa sœur Angélique :

Faut-il qu'un corps si parfait et si beau
Soit en sa fleur l'ornement d'un tombeau ?

Enfin Jean de La Taille n'est pas inhabile non plus dans la satire. Voici quelques vers sur les femmes de la Cour:

O combien sont aujourd'hui de grands dames
Qui quelquefois, dessous le corps vêtu
De broderie et non point de vertu,
Sous l'or, la soie et sous la couverture
D'une beauté cachent mainte laidure…

Ces autres vers contre un prélat inutile :

Jouer, chasser, n'appréhender nul mal,
Avoir d'écus une somme bien grande,
Entretenir la musique et le bal,
Etre gaillard, tenir table friande,
N'avoir souci que de boire à longs traits,
Vivre longtemps sans procès ni querelle
Et caresser la garce au tétin frais:
Voilà l'état de ta vie mortelle.

Enfin voici quelques vers peu aimables contre l'Infante d'Espagne, écrits au moment où, après la mort de Henri III, certains songeaient à faire de la monarchie française une monarchie élective qui reviendrait à la fille de Philippe II qui pourrait épouser, par exemple, le duc de Guise :

Si vous avez au cul la rage,
Retournez dans votre village,
Car les Ligueurs vous ont déçue,
Vous promettant être pourvue
— Forçant la raison et les lois —
De la couronne des François.
Pourquoi ne croyez en paroles
Pleines de promesses frivoles,
Car quand d'Etampes les sablons
Auriez transformés en doublons,
Rien n'y feriez, j'en jure Dieu.
Pourquoi cherchez quelque autre lieu.
Retournez en votre village,
Si vous avez au cul la rage.

Ces vers se trouvent dans un texte de la Satyre Ménippée  intitulé "Les Singeries de la Ligue" ; il  n'est signé que des initiales I.D.L. et son attribution à Jean de La Taille n'est pas certaine.

Jean de La Taille avait une devise, qu'il avait empruntée au vers 61 du chant II de l'Enéide : "In utrumque paratus" ("prêt pour l'un comme pour l'autre"); on interprète cela comme une allusion à sa double vocation littéraire et militaire.

Car Jean de La Taille fut aussi un soldat, d'abord dans le camp catholique sous les ordres du roi contre le prince de Condé, puis dans le camp protestant. Cette conversion — sur laquelle il y aurait à dire — est liée sans doute à une conversion de toute la famille: on a retrouvé une minute d'un notaire de Pithiviers dans laquelle son père, en 1570, déclare au bailli d'Orléans son intention de faire célébrer le culte réformé à Bondaroy.

Cette année-là, Jean de La Taille est sur les champs de bataille; à Arnay-le-Duc, il est même blessé au visage tout près de Henri de Navarre. Cette vie militaire ne lui plut guère, car il n'avait rien d'un fanatique. Toutefois, on peut rattacher à cet aspect de sa vie deux de ses œuvres, que l'on dirait aujourd'hui "engagées": d'abord sa Remontrance pour le Roi à tous ses  sujets afin de les incliner à la paix (1562), qui est très proche des textes que Ronsard publia entre 1558 et 1563 sur le même thème ; ensuite son Prince nécessaire (1570, mais publié seulement au XIXe siècle) qui est une suite de conseils au monarque dans les domaines politique, religieux, militaire, le "prince nécessaire" étant évidemment Henri IV, que Jean de La Taille appelle de tous ses vœux.

Quand il eut quitté l'armée, Jean de La Taille se retira dans ses terres de Bondaroy. Il se présente alors comme un "courtisan retiré" (c'est le titre d'une de ses œuvres), c'est-à-dire comme un homme déçu et désabusé :

Je ne sais qui je suis, sinon qu'un insensé,
Qui ai le doux repos de ma maison laissé,
Liberté et grands biens, pour toujours la Cour suivre,
En être esclave et pauvre, et pour vraiment ne vivre.

On remarquera que Jean de La Taille se plaint de sa pauvreté. Il semble en effet que sa présence à la Cour et dans les camps aux armées, que peut-être aussi la publication de ses œuvres, aient quelque peu ruiné sa fortune (c'est certainement faute d'argent qu'il n'a pas publié l'œuvre à laquelle il tenait tant, son Prince nécessaire). Toutefois il prit cela avec un certain humour, puisque, dans son poème Le combat de Fortune et de Pauvreté  il imagine que la Fortune, pour le consoler, lui énumère tous les malheurs auxquels il a échappé dans sa vie : il aurait pu être un vilain, il est né gentilhomme; il aurait pu être Normand et fol, il est beauceron et sage; et surtout une grande disgrâce lui a été épargnée puisqu'il est né homme et non pas femme!

On ne sait trop à quoi Jean de La Taille occupa sa retraite. Son passe-temps semble avoir été l'astrologie et la divination, qu'il pratiquait plutôt comme un jeu sans conséquences; de là est né un petit ouvrage La Géomance. Il est aussi l'auteur d'un ouvrage sur les vertus et propriétés des pierres précieuses, qu'il dédia à Marie de Clèves en 1574.

Sa vieillesse fut attristée par un drame familial : son fils Lancelot tua en duel le baron Saint-Georges, le fiancé de sa sœur, et celle-ci devait mourir peu après. A cette occasion, Jean de La Taille écrivit un Discours notable des duels (1606) dans lequel il propose de remplacer les duels — interdits depuis Henri II — par des combats en champ clos.

Jean de La Taille mourut vers 1612. Son fils Lancelot ne tarda pas à vendre le domaine familial, en 1617.

Ce domaine, après bien des vicissitudes, ne devait revenir dans la famille que 360 années plus tard, lorsqu'il fut racheté par Roland de La Taille, qui entreprit la restauration de quelques bâtiments.

La Taille portrait
Blason des pierres
La Taille blason