AUGERVILLE AVANT BERRYER
C’est en 1825 que le château d’Augerville a été acheté à la marquise de Beaunay par l’avocat Pierre-Antoine Berryer. Le nouveau propriétaire, qui avait droit au titre de comte, était fier de posséder une demeure historique ; il fit peindre dans l’escalier les écussons des propriétaires successifs, le dernier étant le sien, "d’argent au chevron de gueules a compagné en chef de deux quintefeuilles d’azur et en point d’une aigrette de même".
Berryer aimait présenter à ses invités trois souvenirs de l’histoire du château :
— une charte de 1508 du bailli de Melun créant marché et foire à Augerville,
— une copie du tableau de François Gérard représentant l’entrée de Henri IV à Paris en 1594,
— un appartement meublé en style du XVIIe siècle qui avait été occupé par le prince de Condé en 1652.
Ces trois objets lui permettaient de raconter l’histoire d’Augerville et de trois principaux personnages : Jacques Cœur, Jean Lhuillier et le prince de Condé.
Jacques Cœur. — En 1452, le château d'Augerville, en très mauvais état, a été acheté par Jacques Cœur qui, en tant que grand argentier du roi Charles VII, avait coutume de racheter les fiefs abandonnés après la guerre de Cent Ans pour les remembrer à sa guise. Mais il n’eut pas le temps d'y séjourner, puisque, l’année suivante, il fut traduit devant la Justice royale pour malversations et condamné à l’exil. Son fils Geoffroy Cœur, mort en 1488, légua Augerville à son fils Jacques II Cœur qui, ayant accès à l'héritage de son grand-père, dilapida sa fortune. Il mourut sans descendance en 1505, mais sa sœur Marie Cœur hérita du château. C’est alors qu’en 1508 une charte du bailli de Melun autorisa la création d'un marché et de deux foires à Augerville-la-Rivière. Et Berryer possédait cette charte.
Jean Luillier. — Par le mariage de Marie Cœur avec Eustache Lhuillier, trésorier général de France, le château est passé ensuite à la famille Lhuillier, qui le conserva jusqu’en 1638. C’est elle qui l’a fait reconstruire en 1593, dans le style de celui de Fontainebleau. Et c’est Jean Luillier seigneur d’Augerville qui présenta la clefs de la ville à Henri IV faisant son entrée à Paris le 22 mars 1594. Le peintre François Gérard a représenté cette scène (le tableau est au musée de Versailles). Berryer a fait faire pour son salon une copie du tableau, sur laquelle il avait fait ajouter la mention "Luillier seigneur d’Augerville".

Le tableau de Gérard
Le prince de Condé. — En 1644, Jean Perrault-de-Montevrault (secrétaire et intendant du prince de Condé, puis de son fils le Grand Condé) achète le fief et le château d'Augerville. Une chambre du château et un valet sont réservés à l'année au prince de Condé. Jean Perrault-de-Montevrault achète la charge de président de la Chambre des comptes de Paris, où il acquiert un hôtel particulier; mais il passe le plus clair de son temps à Augerville-la-Rivière, dont le château, restauré, fait l'admiration de ses contemporains. Toutefois, en 1650, la disgrâce du Grand Condé entraîne son secrétaire dans sa chute : Jean Perrault-de-Montevrault et son maître sont emprisonnés à Vincennes sur ordre de Mazarin. Cette même année 1650, la princesse de Bourbon, entourée d'une poignée de fidèles, s'échappe du château de Chantilly et pousse jusqu'au château d'Augerville, qu'elle trouve abandonné. Le président Perrault-de-Montevrault, libéré, est de retour à Augerville dès octobre 1650. Durant l'hiver 1651-1652, le prince de Condé, lui aussi libéré, séjourne au château d'Augerville-la-Rivière, où il attend la réponse d'Anne d'Autriche, régente de France, avec qui il a mené d'âpres négociations et qui, finalement, a décidé de le retenir dans la cause royale. Mais, la réponse tardant à venir, le Grand Condé part pour l'Espagne et prend la tête de la Fronde des princes. Une des raisons alléguée pour justifier le retard de la réponse est que le courrier de la régente, porteur d'un accommodement avec le prince, a confondu Augerville et Angerville (près d'Etampes) et s’est donc trompé donc de destination. C’est ce que raconte Guy Joli, conseiller du roi au Châtelet de Paris (Mémoires, t. I, p. 268) ; mais les versions du cardinal de Retz et de La Rochefoucauld sont sensiblement différentes. Du moins Berryer pouvait-il dire que le règne de Louis XIV n’aurait pas été le même si Condé avait été moins impatient de quitter Augerville…
LA CARRIÈRE DE BERRYER
Berryer était, comme l’avait été son père, un avocat célèbre. Royaliste dès l'époque impériale, il s’était engagé dans les volontaires royaux en 1815. Il avait assisté son père dans la défense du maréchal Ney en 1815. Il avait été l'avocat du général Cambronne en 1816, avant d'être celui des journaux ultra-royalistes sous la Restauration. Son activité politique était intense et plusieurs journaux, dès 1824, le désignaient comme un futur Garde des sceaux. Même ses adversaires reconnaissaient son talent d’orateur et sa noblesse de caractère. Il s’intéressa aussi aux problèmes religieux et il défendit Lamennais lorsque celui-ci fut poursuivi en 1826 pour son livre De la religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et social.
Pendant plus d’un quart de siècle, sous Charles X et sous Louis-Philippe, le propriétaire d’Augerville a été mêlé à la vie politique. Candidat des ultra-royalistes à un poste laissé vacant par la mort d'un député, il a été élu en Haute-Loire le 26 janvier 1830 et prit la parole pour la première fois à la Chambre pour combattre l'Adresse des 221. Il refusa d'entrer dans le cabinet Polignac. Mais après la révolution de Juillet, il protesta contre la désignation du nouveau souverain. Partisan de la branche aînée, il était le principal représentant du légitimisme parlementaire, qui utilisait des moyens légaux pour s'opposer à la monarchie de Juillet. Bien que désapprouvant la tentative de la duchesse de Berry qu'il chercha à détourner de son projet insurrectionnel, il fut arrêté en 1832 ; mais le jury du Loir-et-Cher l'acquitta. Il a été réélu en Haute-Loire en juillet 1831, puis élu en juin 1834 dans trois collèges électoraux : il choisit Marseille, qu'il représentera jusqu'à la fin de la IIe République. Il alla saluer, en 1835, Charles X à Goritz puis fut reçu par l'empereur d'Autriche.
A cette époque c’est sur lui que reposaient tous les espoirs d’une restauration de la monarchie. C’est pourquoi ses amis légitimistes s’inquiétèrent lorsque, en 1836, ses ennuis financiers l’amenèrent à envisager de se séparer d’Augerville : s’il vendait, c’était le cens électoral perdu, donc la perte de l’éligibilité, donc plus de siège à la Chambre pour le ténor du légitimisme. Ils réussirent donc à réunir 500.000 francs, ce qui n’était pas suffisant, mais ce qui permit d’éviter la mise en vente.
A la Chambre des députés, Berryer était un des principaux orateurs, prenant la parole notamment sur les chemins de fer, sur l'Algérie et, en mai 1845, en faveur des congrégations religieuses contre Thiers. C'était aussi le défenseur attitré des journaux légitimistes dans les nombreux procès qui leur furent intentés (Le Journal des Débats, Le Drapeau blanc, La Quotidienne). Il a été également l'avocat du prince Louis-Napoléon en 1840, après l'échec du complot de Boulogne. Il participa à la visite au comte de Chambord, "Henri V", des légitimistes français à Belgrave Square, à la fin de 1843. Ayant démissionné pour protester contre les paroles du gouvernement qui "flétrissait" cette démarche, il a été réélu triomphalement en mars 1844. Après la révolution de février 1848, il a été élu par les Bouches-du-Rhône en avril à l'Assemblée constituante, puis en mai 1849 à l'Assemblée législative. S'étant rapproché des autres forces conservatrices, Berryer était devenu l'un des membres influents du Comité de la rue de Poitiers et du parti de l'Ordre. Il a voté contre la Constitution de 1848 ; lors du coup d'État du 2 décembre 1851, il était au nombre des députés qui se réunirent à la mairie du Xe arrondissement pour voter symboliquement une déchéance de Louis-Napoléon.
Après le coup d'Etat, il s'exila dans sa terre d'Augerville.


BERRYER À AUGERVILLE
Augerville a été pour Berryer ce qu’était à la même époque Nohant pour George Sand : une oasis de paix, un lieu préservé voué au seul commerce de l'esprit et de l'amitié.
On y a vu séjourner ou passer nombre d'illustres, dont Chateaubriand, Rossini, Liszt, Dumas fils, le comte de Falloux, Delacroix… Musset y était souvent convié, car Berryer essayait de le détourner de sa passion pour l’alcool, qui ruinait sa santé. Mais Musset se comportait parfois d’une manière étrange ; par exemple, on l’entendit dire à une jeune femme : "Votre beauté, madame, est enchanteresse. Quand je pense que vous ne jouirez qu’un jour de ces trésors, que la mort va bientôt décharner ces joues, creuser ces orbites et éteindre cette lumière !…"
Berryer s’arrangeait pour que le château ne manquât jamais de jolies femmes ("Il n’y a pas de femmes laides, disait-il ; il n’y a seulement des femmes qui ne savent pas être jolies."). On peut citer, entre beaucoup d’autres, la marquise de Bardonnet et sa sœur, Delphine Potocka, Mesdames Jaubert, de Vaufreland, de la Ferronays, de La Roche-Aymon, la vicomtesse de Janzé (auteur de Souvenirs intimes sur Berryer). Les flirts étaient nombreux, mais, comme l’a dit Alexandre Dumas fils, "les femmes qu’invitait Berryer avaient assez de charme pour susciter les déclarations, assez d’art pour savoir les écouter, assez d’esprit pour ne pas y croire".

Berryer dans son salon avec Delacroix, Musset et quelques jolies femmes
Sur la porte de chaque chambre figurait un apophtegme, auquel il était loisible à chacun de donner un sens grivois :
— « Fais le bien chaque jour » (attribué à Mme de Pompadour)
— « Je cherche un homme »
— « Qui touche mouille » (formule utilisée dans certains jeux de cartes)
— « Le hasard est au fond des choses »
— « Donne et pardonne »
— « Qui m’aime me suive »
— « Discrète et fidèle »
— « Recule pour mieux sauter »
— « Faire sans dire » (titre d’un Proverbe de Musset et George Sand)
— « A demain les affaires sérieuses. »
Le grand avocat se plut à aménager le domaine pour le rendre plus agréable à ses visiteurs. Il avait engagé une célèbre cuisinière, Célestine, qui venait de chez l’avocat Chaix d’Est Ange (et Delacroix célébra "les enivrements de la cuisine de l’incomparable Célestine"). Tous les produits étaient achetés à Paris, mais Berryer faisait croire qu’ils venaient de sa terre.
Au château, Berryer organisait souvent des concerts ou des représentations théâtrale. On a pu y entendre la princesse Marceline Czartoryska et Alexandre Batta interpréter du Chopin, du Mozart, du Rossini. On a vu s’y produire Rachel, Talma, Tamburini, Rubini, la Pasta et bien d’autres. Sur un petit théâtre, on jouait des pièces entre soi, et on a pu voir Berryer dans le rôle de Chrysale des Femmes Savantes.
On jouait aussi très bourgeoisement au loto ou au mistrigri. Le curé de la paroisse, l’abbé Mousseu, jouait très mal, mais on s’arrangeait pour le faire gagner. On se faisait des farces et autres facéties, dans lesquelles était passé maître un habitué du château, Richomme, ancien condisciple de Berryer à l’école de droit et ancien avoué. Il arrivait toujours à Augerville en prétendant avoir perdu sa malle dans le chemin de fer, ce qui lui permettait de s’habiller à la garde-robe du maître de la maison.
Les nombreux visiteurs d’Augerville ont laissé bien des témoignages. On peut citer celui de Bigelow, le ministre des Etats-Unis, qui y est venu en 1863 : "Berryer portait une jaquette de velours à un seul rang de boutons et un pantalon gris dessinant élégamment ses jambes sur de légers escarpins. La tête était couverte d’un chapeau gris à larges bords dont les extrémités étaient retroussées et qui inclinait gracieusement d’un côté. Dans ses matinées, consacrées au travail, il était secondé par quelques amis ou secrétaires. A ce moment, on pouvait le voir en robe de chambre rouge avec un petit bonnet noir sur la tête, sa tabatière à portée de la main et toutes choses à l’entour démontrant la nature absorbante de son travail. Quand cette période de gestation était terminée, son visage redevenait serein et joyeux. Son discours était fait, quoique pas une ligne n’en fût écrite ou ne dût être écrite."
En 1842, la mort de l’épouse de Berryer avait été particulièrement dramatique. Au moment du dîner, elle dormait dans sa chambre d’Augerville après qu’un médecin eût pratiqué sur elle une saignée pour la soulager après une légère indisposition. Sans la réveiller, son petit chien réussit à défaire le bandage et le sang se remit à couler. Quand elle se réveilla, elle avait perdu presque tout son sang. Elle eut la force de marcher jusqu’à la salle à manger où l’on s’effraya de voir apparaître ce fantôme en vêtements blancs tachés de sang. Quelques heures après, elle expirait. C'est ce que raconte la vicomtesse de Janzé dans son ouvrage Berryer, souvenirs intimes.


LE TÉMOIGNAGE DE CAROLINE JAUBERT
Caroline Jaubert, née d'Alton, était la femme d'un juriste et la sœur d'Edmond d'Alton-Shée, pair de France et ami de Victor Hugo. Musset eut une liaison avec elle après sa rupture avec George Sand. Hôte assidu de son salon, il fera de sa "petite fée blonde" sa "marraine" et sa confidente, notamment tout au long de leur correspondance, qui s'étale sur vingt-deux années.
Caroline Jaubert passa trois semaines au château d'Augerville, en 1840. Ses Souvenirs font revivre le petit monde que Berryer aimait rassembler autour de lui dans son château.
Berryer, ses amis et les femmes
C’est à Augerville qu'il fallait voir le grand orateur, goûtant bourgeoisement les joies quotidiennes du propriétaire nouveau, et recevant ses visiteurs avec la distinction et l'aisance d'un seigneur châtelain par droit d'héritage. Une fois admis comme hôte, on jouissait au château d'Augerville d'une entière liberté d'action, de parole et même d'omission. Ce dernier point peut être regardé comme la pierre de touche des maîtres de maison. Mme Berryer, dans son rôle un peu effacé, pleine d'indulgence, secondait son mari, ne s'imposant que par d'aimables attentions. En gravissant le large escalier du château, qui conduit aux appartements particuliers, posant le regard sur la devise "Faire sans dire", tracée sur les stores, la réflexion forçait à constater qu'appliquée à ce maître en l'art de la parole, elle était aussi juste que singulière. Berryer, aimant uniquement la société des femmes, se plaisait fort dans un semblable milieu. Donnant de l'esprit, par sa manière d'écouter, à celles qui lui parlaient, il prouvait sans cesse qu'un habile causeur tire de son partner le même parti que le virtuose du plus médiocre instrument. Sensible à tous les charmes, il se trouvait singulièrement exposé à ces amours fractionnés qui le rendaient plein de séduction quand il était stimulé, quand il subissait l'entraînement causé par la présence de la personne aimée. Sa femme parlait plaisamment de ces règnes éphémères et mettait une certaine vanité à prétendre n'être jamais prise pour dupe, à connaître, avec plus de précision que l'époux lui-même, ses bonnes fortunes et l'état de son cœur.
Berryer à Augerville
Le lendemain même de l’arrivée, nous suivions en promenade le cours de l'Essonne, jolie rivière qui traverse le parc d'Augerville dans toute sa longueur ; nous admirions les beaux peupliers dont ses eaux baignent les pieds, et que le propriétaire entourait amoureusement de ses bras pour constater leur développement.
Cette campagne d'Augerville plaît et attache. Une ceinture d'anciens fossés, avivés par une eau courante, entoure le château, laissant sur une des façades l'espace d'un parterre. Le parc semble un fragment soustrait à la forêt de Fontainebleau. De beaux rochers, non artificiels, sont réunis par de légers ponts en bois, et varient le paysage. Là-haut, de grands pins d'Italie vous offrent leur ombrage. Dans le bas, de jolies allées coupées dans les taillis sont favorables aux courses à cheval et aux voitures légères.
Berryer aimait beaucoup cette dernière façon de parcourir sa propriété. Je l'ai vu parfois s'arrêter, me confier les rênes, descendre, se coucher par terre, pour découvrir si un semis de chênes commençait à montrer ses pointes vertes. C'était plaisir de le voir ainsi ; tout cela se faisait con amore, avec l'allure d'un homme qui n'a d'autre souci que l'heure présente.
Il taillait belle part aux affaires, sans empiéter sur les plaisirs. Que d'habileté dans cette distribution! Rien ne demeurait en souffrance, tout était prévu ou conjuré. Les procès et les clients, la politique et la Chambre, rien ne devenait entrave. L'amour même, qui, dans sa vie, jouait un rôle important, se conciliait, par une volonté dominatrice, avec ses plaisirs d'amitié. Il se dédoublait, se multipliait, et par un charme réel, une fois présent, il était tout à vous. Quel attrait piquant dans ce laisser-aller apparent! Ce gaspillage du temps devenait un véritable luxe, une prodigalité.
Berryer et son cousin Delacroix
Rien ne pouvait tomber plus à propos que l'arrivée d'Eugène Delacroix, que nous trouvâmes installé auprès de la châtelaine. L'éminent artiste reçut de nous tous le plus cordial accueil. Berryer mettait quelque amour-propre à répéter que lui et Delacroix étaient cousins. Les séjours trop courts que l'on pouvait obtenir du grand artiste étaient employés en bonnes causeries et en promenades que l'on alternait avec la musique. Pour le peintre comme pour l'orateur, une passion musicale véritable mêlait cet élément à tous leurs plaisirs. Ce fut même la base de leurs premières relations. Une similitude de goûts les attirait dans le même monde. Bientôt ils purent apprécier les rapports qu'établissaient entre eux la délicatesse du tact, la finesse de l'esprit, la fierté des sentiments. Ils ne vivaient pas de la même vie ; la politique entraînait l'un vers le monde extérieur, tandis que le travail artistique retenait l’autre chez lui. Cependant, un lien d'estime affectueuse s'était formé. Une visite au château d'Augerville en était un témoignage annuel. Delacroix y venait sans crayons ni pinceaux; il avait promptement constaté l'impuissance absolue du châtelain à comprendre la peinture. Pour cette intelligence, si bien douée d'ailleurs, c'était lettre close. Il ne possédait pas même cette sorte de science superficielle qui s'aiguise en visitant les galeries et les collections de tableaux. Il fallait qu'il en fût ainsi pour supporter, sans souffrir, la vue des détestables portraits placés sous ses yeux. Il eût poignardé ces méchantes toiles, s'il eût été connaisseur ou simplement amateur. Delacroix, aimable, séduisant, d'une politesse exquise, sans aucune exigence, jouissait pleinement à Augerville d'une sorte de vacance qu'il s'accordait. Il se prêtait alors à toutes les distractions ; très empressé aux promenades, à cette seule condition qu'il lui fût accordé le temps de se costumer. Irait-t-on en bateau, à pied ou en voiture ? Aussitôt la décision prise, il s'éclipsait, puis reparaissait, ayant combiné ses vêtements pour affronter soit la mer de glace, le soleil du désert ou le vent de la montagne. Cette manœuvre nous divertissait, ayant découvert, par une de ces trahisons du séjour à la campagne, que sur son lit demeuraient étalés des gilets, des cache-nez, des coiffures, numérotés et correspondant aux degrés du thermomètre. Nous ignorions alors de quelle déplorable délicatesse de larynx il était affligé.
Une soirée musicale à Augerville
Berryer et Delacroix, constituant le public, se disposèrent à écouter attentivement. Placés l'un vis-à-vis de l'autre, le contraste physique qui existait entre ces deux hommes était singulièrement. mis en lumière. Eugène Delacroix, mince, de taille moyenne, d'une tournure distinguée, paraissait délicat. La pâleur de sa figure s'accentuait par l'encadrement de cheveux très noirs, la ligne des sourcils et la couleur foncée des prunelles, que voilaient de longs cils frisés. La forme du nez était régulière, le sourire fin et serré, quoique les dents fussent jolies. Après cette esquisse, faut-il répéter ce qui quelquefois se disait à voix basse, que cette pâleur d'une teinte jaunâtre et ce sourire bridé tout particulier pouvaient faire songer au prince de Talleyrand ? Était-ce là l'effet de ce que l'on appelle communément un regard ? Du temps du Directoire, le prince avait beaucoup contribué à faire nommer ministre aux affaires étrangères le père de Delacroix, dont la mère était charmante. En faut-il davantage pour alimenter la médisance? Berryer, lui, plein de vie, de force et d'activité, traitait sa santé en esclave. En ce moment, il se préparait au plaisir. Ses yeux brillaient voluptueusement. Son nez, légèrement aquilin, battait des ailes; ses dents, fortes, d'une éclatante blancheur, éclairaient un sourire épanoui. Les deux physionomies s'accentuaient d'une façon différente, dans l'attente d'une jouissance musicale. Il fallut d'abord satisfaire l'appétit rossinien des deux auditeurs. Leurs natures contrastées se reliaient sympathiquement au génie du grand compositeur : tous trois étaient éminemment coloristes. Après avoir parcouru plusieurs partitions, je feignis de la fatigue et fis prendre ma place à la comtesse. Celle-ci nous prépara, en préludant avec douceur, à l’exécution d'une délicieuse rêverie de Chopin. Accoudé sur une table basse, notre grand peintre caressait de sa main pâle et nerveuse une abondante et sombre chevelure, à reflets bleuâtres comme de l'acier bronzé. Son regard, à la fois voilé et lointain, semblait atteindre la pensée du compositeur, tandis que le puissant orateur, l'œil humide, sa large poitrine oppressée, troublé par l'étrange harmonie des accords plaintifs, demeurait immobile comme si quelque vision funèbre lui fût apparue. A la dernière vibration de ce ton mélancolique, le silence succéda. Berryer le rompit en s’écriant : "Quel diable d'homme que ce Polonais ! Il remue les tombes, évoque les morts !"
Le curé d'Augerville
On aperçut, au bout de l’allée le curé, que nous ramenait la châtelaine. Ce curé, qui était de très petite taille, avait une longue figure, dont le menton marquait, pour ainsi dire, la moitié de la hauteur. La robe cléricale, ainsi que le vigneron son père en avait jugé, était donc fort utile. Cette tête était régulière. De grands beaux yeux, faits pour regarder, plutôt que pour voir; de très belles dents, qui ne s'étaient point usées à manger. Il avait vécu misérable, jusqu'au jour où la cure d'Augerville lui fut octroyée. Alors, logé dans un bâtiment éloigné, mais dépendant du château, il fut généreusement pourvu à tous ses besoins. Cœur simple, bonne nature, plein de zèle, le petit curé cherchait, en officiant, à se pénétrer du sentiment de dignité que son seigneur châtelain voulait lui infuser. Dans l'intérêt du culte, je soupçonne que la leçon pratique s'ajoutait à la leçon théorique; le tout à huis clos. Aussi, devenu modestement fier, le cher petit homme, quand il officiait, faisait de son mieux, se redressant, se tiraillant, se grandissant jusqu'à relever en l'air ses gros sourcils, et les y maintenir avec effort, durant toute la messe.
LE JOURNAL DE DELACROIX
Le peintre Delacroix est venu à Augerville chez son cousin Berryer en 1854, 1855, 1857, 1859 et 1862. Ce fut l’un de ses lieux de séjours en province avec Valmont chez ses cousins Bataille, Nohant chez George Sand, et Champrosay où il avait une maison.
Delacroix a sept ans quand son père meurt et seize ans au décès de sa mère, mais il a toujours gardé une grande fidélité à sa famille. C'est ainsi qu'il fait plusieurs séjours à VALMONT, à une vingtaine de kilomètres de Fécamp, où ses cousins Bataille possèdent une belle propriété, une ancienne abbaye bénédictine et son église en partie en ruines. Il y a passé deux mois en août et septembre 1813 et y est revenu cinq ou six fois entre 1829 et 1849. Il écrit à un de ses amis : "La maison est une ancienne abbaye de bénédictines qui, comme tu le penses bien, n'était pas peu romanesque. De grands corridors dont on voyait à peine le bout ; de petits escaliers où l'on ne pouvait passer deux de front et surtout l'antique église à moitié ruinée et où se trouvaient des tombeaux, de grandes fenêtres gothiques à obscurs vitraux, des caveaux. J'aimais beaucoup me promener seul, en rêvant, parmi les ruines de cette église silencieuse."
Delacroix fut au rang des familiers de George Sand et de Chopin. Il fit à ce titre des séjours à NOHANT, où une pièce lui servait d’atelier, les étés 1842, 1843 et 1846. "Le lieu est très agréable, dira-t-il, et les hôtes on ne peut plus aimables pour me plaire... Par instants, il vous arrive par la fenêtre ouverte sur le jardin des bouffées de la musique de Chopin qui travaille de son côté; cela se mêle au chant des rossignols et à l'odeur des rosiers."
En 1844, il loua une maison au sud de Paris, près de la Seine, à DRAVEIL-CHAMPROSAY, maison dont il devint propriétaire en 1858. Pendant vingt ans, elle lui servit d’atelier, puis, la fatigue et la maladie venant, de lieu de repos. Son Journal fait allusion aux promenades qu’il faisait aux alentours, par exemple en 1853 : "La forêt m'a ravi : le soleil se montrait, il était tiède et non pas brûlant; il s'exhalait des herbes, des mousses, dans les clairières où j'entrais, une odeur délicieuse. Le soir, descendu vers la rivière, et promenade au bord de l'eau, en allant vers le pont. J'étais ravi de la grandeur et de l'aspect paisible de cette eau: jamais je ne l'avais vue si pittoresque. Quelques tours encore dans le jardin, par un petit clair de lune, qui se confondait avec le jour finissant. J'ai trouvé dans cette promenade solitaire quelques instants de bonheur. Les sentiments mélancoliques qu'inspire le spectacle de la nature m'ont paru, plus que jamais, au bord de cette rivière, une nécessité de notre être."
Son cousin Pierre-Antoine Berryer l'invita à AUGERVILLE dès 1853, comme on ne voit dans le Journal de Delacroix à la date du 27 décembre : "J’ai rencontré Berryer avec le plus grand plaisir, et un peu honteux de l’avoir négligé. Il me témoignait le regret de ne pas me voir et ce n’étaient pas même de tendres reproches. C’est une nature vraiment riche et sympathique. Il m’a dit que je devais l’aller trouver à la campagne quelquefois ; je l’aime beaucoup."
Le même Journal permet de le suivre dans ses différents séjours à Augerville.
Premier séjour (mai 1854)
20 mai 1854. — Partie à Augerville avec Berryer, Batta [Alexandre Batta, violoncelliste] et M. Hennequin [Amédée Hennequin, fils d’un avocat célèbre]. Parti triste ; je redeviens jeune pour mes tristesses à propos de tout. L’état de la santé y était pour quelque chose. Enchanté du voyage, surtout à partir d’Étampes ; nous nous sommes mis là en voiture, et nous avons fait nos sept à huit lieues, comme autrefois, au petit trop à travers une campagne un peu poudreuse, grâce à la grande chaleur, mais de cette vraie campagne, qu’on ne trouve pas aux environs de Paris ; cela m’a rappelé de jeunes années et de bons moment : le Berry, la Touraine sont ainsi.
L’arrivée charmante : c’est un séjour arrangé par lui, plein de vieilles choses que j’adore. Je ne connais pas d’impression plus délicieuse que celle d’une vieille maison de campagne ; on ne trouve plus dans les villes la trace des vieilles mœurs : les vieux portraits, les vieilles boiseries, les tourelles, les toits pointus, tout plaît à l’imagination et au cœur, jusqu’à l’odeur qu’on respire dans ces anciennes maisons. On trouve là reléguées de ces images qui ont amusé notre enfance et qui étaient nouvelles alors. Il y a ici une chambre dont les peintures à la détrempe existent encore, qui a été habitée par le grand Condé. Ces peintures sont d’une fraîcheur étonnante ; les dorures rehaussées n’ont point souffert.
Berryer, qui est la bonté et la facilité mêmes, nous a promenés partout. Il a un vivier dans son par cet de l’eau partout ; étables magnifiques avec un taureau superbe. Il faut absolument être loin de Paris pour trouver cela ; je n’ai pas une de ces émotions-là à Champrosay.
Le soir, nous nous sommes mis tous les quatre au coin du feu.
21 mai 1854. — L’évêque d’Orléans, Mgr Dupanloup, arrivé l’après-midi dans sa tournée pour la confirmation. Il est très bien, très distingué et homme d’esprit. Le matin, ma première promenade, seul, par un beau soleil. Je ne suis échappé par le pont de pierre, que j’ai atteint non sans avoir très chaud : je suis toujours vêtu très chaudement maintenant, à cause de mon dernier mal de gorge. A ce pont de pierre, petits garçons pêchant je ne sais quoi avec leurs mains, les jambes à l’eau, et l’autre côté du pont où l’eau de la rivière coule sur un lit de cailloux charmants. Berryer et ces messieurs avaient été à la messe ; j’ai été un peu honteux à leur retour de ne les avoir pas suivis. J’avais été aussi, en suivant la rivière, jusqu’à l’endroit presque où elle sort de la propriété. Remarqué le château, à peu près, de cet endroit, encadré dans les arbres. En revenant, fait un croquis de l’angle et du côté de la cour. Dans la journée, nous avons été avec des hommes et le furet pour prendre des lapins. Vu les rochers et les pins d’Italie. L’évêque arrive vers quatre ou cinq heures. Dîner d’ecclésiastiques avec un M. de Rocheplate ou de Rocheville, voisin de campagne de Berryer. La soirée s’est passée très convenablement.
22 mai 1854. — Avant d’aller à l’église, le matin, pour voir la cérémonie de la confirmation, Berryer, dans son cabinet qui précède sa chambre, m’a lu des fragments de manuscrits de son père. Vu la bibliothèque, qui est tout au haut de la maison. Vers dix heures, on est venu chercher l’évêque en procession. Cette cérémonie m’a beaucoup touché. Après la cérémonie et l’exhortation de Monseigneur, nous avons assisté à la bénédiction des tombes dans le cimetière : c’est fort beau. L’évêque, tête nue ; et dans ses habits, la crosse d’une main, le goupillon de l’autre, marche à grands pas et lance à droite et à gauche l’eau bénite sur les humbles sépultures. La religion est belle ainsi. Au retour, il a béni, avant de rentrer, les enfants que les mères lui présentaient. Déjeuner très nécessaire, à midi et demie ou une heure, pour ces pauvres prêtres à jeun et pour nous-mêmes. A une heure et demie, arrivée de ces dames. A partir de ce moment, le bon évêque a été un peu négligé pour les arrivantes ; il avait d’ailleurs quelque effroi à rester. Il est parti presque incognito. Son règne était fini. Promenade dans le parc avec Batta et Hennequin.
23 mai 1854. — Temps diluvial. On nous avait annoncé la princesse Marcellina Czartoryska pour aujourd’hui, mais le moyen d’y croire avec une pluie affreuse ! Elle est venue pourtant. Elle s’est mise à tout : point de fatigue et de grimace. Ces dames et nous, nous avons fait une grande promenade. La bonne princesse peut-être un peu ennuyée de la tournée du propriétaire. Elle avait très aimablement pris mon bras, et je ne me suis pas ennuyé une minute. Ce jour, mardi, excellente musique le soir, de la princesse et de Batta. Je me prends de passion pour ce dernier. J’étais content de voir que la princesse était frappée, je l’ai cru au moins, de sa manière de jouer.
24 mai 1854. — Journée un peu décousue ; presque point de promenade : avant déjeuner, du côté du pont de pierre, sans aller jusque là. Temps incertain. Pendant que ces dames jouaient à un insipide petit jeu de billard sur le perron, j’ai été me mettre sur mon canapé, où j’ai alternativement lu et dormi. Promenade en bateau avec ces dames et Berryer.
25 mai 1854. — Ce jour, sorti d’assez bonne heure et fait le petit croquis de la vue du château du côté du canal et du potager. Promené quelque peu avec M. Hennequin, avant déjeuner ; après déjeuner, à la messe pour l’Ascension. Dans la journée, rejoint le bateau où se trouvaient une partie de ces dames. Revenu en ramant et pris ensuite par le potager. Le soir, répétition de la sonate de Beethoven que je préfère : elle porte, je crois, le n°1. Remonté me coucher, avant le reste de la société, occupée encore à minuit à jouer.
26 mai 1854. — Le matin, dans la cour de la ferme où étaient ces dames pour faire des études sur le fromage, Berryer me disait qu’une chienne qu’il a et qui lui avait été donnée par un voisin, étant retournée aussitôt chez son premier maître, le garde dudit donna à Berryer, qui venait le rechercher, le moyen de se l’attacher, à savoir d’uriner dans du lait et de le lui faire boire : l’influence de mâle à femelle et réciproquement, quoique dans des espèces différentes. Dessiné cette matinée dans les roches plusieurs pins d’Italie. En revenant le long de la grande treille, dessiné des peupliers blancs de Hollande, qui font un bel effet, mêlés à d’autres arbres, au bout de cette allée, du côté des rochers. Ondée effroyable pendant le déjeuner et arrivée de M. de la Ferronays. Promenade avant le dîner avec ce dernier et ces dames, et revenu par le potager. Le soir comme à l’ordinaire : la sonate n°1. Couché tard et dormi sur le canapé Admiré beaucoup, pendant ma promenade du soir, la vivacité des étoiles et l’effet des arbres sur le ciel, et les réflexions du château dans les fossés.
27 mai 1854. — Agréable flânerie après le déjeuner sur le perron avec ces dames : partie de billard anglais. Elles devaient rester la soirée : tout à coup elles changent de résolution. Nous dînons à cinq heures un quart, et elles partent à six heures. Promenade charmante avec Berryer et Hennequin par les bords de la rivière, à gauche le long du potager : à cette heure du jour, tout cela est plus beau que je ne l’ai jamais vu ; je ne puis me lasser de la réflexion placide des arbres et du ciel dans le miroir des eaux. Voilà ce que nous perdons par la mauvaise heure du dîner. Monté au haut du par cet fait le tour par les murs, jusqu’à un endroit que je ne connaissais pas ; salles de verdure avec avenues de tous côtés. Grand charme le long du canal. J’ai remarqué l’absence des femmes : leur présence anime une solitude comme celle-ci ; quelque charme qu’on y trouve, on se rappelle où on a été auprès d’elles. Achevé la soirée au coin du feu.
28 mai 1854. — Parti d’Augerville à midi : la malle m’a pris toute la matinée, ainsi que la messe où j’ai accompagné le bon cousin. Journée magnifique. La campagne me rappelle les plus doux moments ; à Étampes, le soleil, la température, l’aspect des lieux me rappellent des sensations de l’Espagne.
Deuxième déjour (octobre-novembre 1854)
23 octobre 1854. — Parti à sept heures moins un quart. Pluie. Voyagé dans l’omnibus jusqu’à Villeneuve en face d’un ecclésiastique de la plus belle figure, un peu dans le genre de Cottereau. Attendu pour le convoi. Arrivé à Fontainebleau par la pluie et trouvé le cabriolet attelé. Route à travers la forêt, qui eût été plus agréable sans le froid, dont je ne pouvais me garantir malgré mes précautions. Arrivé vers une heure à Augerville. Personne n’était là ; j’ai été trouver Berryer et ces dames dans le parc. Il y a peu de monde ; cela met moins d’entrain. Le soir, j’étais très fatigué et suis monté après la musique.
24 octobre 1854. — Couru dans le parc par un très beau temps et sorti seul avec bonheur aussitôt ma toilette faite. Je vais par le canal et les treilles jusqu’aux rochers ; charmant souvenir de courts moments que j’y ai passés. Je me trouve encore trop jeune et tout surpris et presque attristé de mon émotion.… Je dessine quelques-unes des figures fantastiques de ces rochers.
29 octobre 1854. — A Malesherbes avec ces dames : petit château de Rouville, à un monsieur d’Aboville. Très beau pin maritime dans les rochers.
30 octobre 1854. — Temps magnifique depuis trois jours. Dans la journée, promenade avec ces dames, Berryer et le jeune M. de Quéru, par cet admirable temps et avec un grand sentiment de plaisir. Le clair de lune est magnifique après dîner. Mme de Caen, fort à son avantage au dîner : je tiens mon cœur à deux mains en sa présence, mais seulement quand elle a sa grande toilette et qu’elle montre ses bras et ses épaules ; je redevins très raisonnable dans la journée, quand elle a sa robe du matin. Elle est venue ce matin voir les peintures de ma chambre et m’a sans façon mené voir celles de la sienne, en me faisant passer par le cabinet de toilette. Ce qui me rassure sur sa sagesse, c’est que j’ai pensé que ce cabinet de toilette et cette chambre avaient vu dans d’autres moments la piquante Marcelline [la princesse Czartoriska, pianiste virtuose], qui n’a ni ces bras ni cette gorge que je soupçonne, mais qui me plaît par le je ne sais quoi, par l’esprit, par la malice des yeux, par tout ce qui fait qu’on se souvient.
1er novembre 1854.— Remonté le matin avant déjeuner dans le parc un moment. On devant déjeuner un peu plus tôt pour aller à la messe. J’ai rencontré là Mme de Caen, descendue je ne sais pourquoi. Un peu de bateau dans la journée ; elle s’écoulent doucement mais franchement ; c’est trop d’abandon de tout exercice d’imagination. Qu’est-ce donc, grand Dieu ! que la vie de ces gens qui vivent toujours comme je le fais dans ce moment-ci ! Tous ces élégants, toutes ces femmelettes, ne font pas autre chose que se traîner d’un temps à l’autre en ne faisant rien ou en ne s’occupant de rien.
7 novembre 1854. — Parti d’Augerville à neuf heures et demie. Été d’abord à Etampes avec ces trois dames ; d’Étampes à Juvisy avec Mme de Caen. J’étais à Champrosay avant trois heures. Ma bonne Jenny m’attendait au chemin de fer.
Troisième séjour (juillet 1855)
12 juillet 1855. — Parti à deux heures et demie pour Corbeil. De Corbeil à Malesherbes, voyagé avec une femme distinguée, dont la conversation était très bien. A Courances, elle se jette dans les bras d’une vieille paysanne qu’elle accable de caresses : c’était la bonne qui l’avait élevée ; j’ai été très touché. J’ai vu ce Gâtinais, cette vieille France toute plate, toute simple, ces diligences d’autrefois. Si je ne suis pas aussi à mon aise que dans les chemins de fer, du moins je voyage, je vois, je suis homme ; je ne suis ni une boîte ni un paquet. Je quitte ma dame à Malesherbes, avec le regret de ne pas savoir son nom ; je trouve là Pinson et son cabriolet découvert, dans lequel nous faison le trajet rapidement. Je trouve avec Berryer Mme Jaubert, bonne rencontre à la campagne, et Mme D…, avec une certaine appréhension.
13 juillet 1855. — Je sors le matin par le plus beau soleil. Je fais un croquis, près du pont de pierre, de la rivière fuyant au loin, un bouquet d’arbres très pittoresque sur le devant. Je me promène avec bonheur, je vais jusqu’aux rochers où le souvenir de M… me suit en dépit que j’en aie. Je remarque dans les rochers à formes humaines et animales de nouveaux types plus ou moins ébauchés ; je dessine même un espèce de sanglier et une sorte d’éléphant. Quel caprice a présidé à la formation de ce rocher qui est tout alentour le seul de son espèce ? Sans la journée, promenade en bateau ; Berryer s’obstine à voulir nous faire passer en remontant sous le pont de pierre. Cela nous vaut un excellent exercice, qui nous met en nage et nous prépare au dîner. Nous arrivons quand il est servi déjà. Nous avons à peine le temps de changer de chemise.
15 juillet 1855. — Promenade à Malesherbes : j’adore ces vieilles habitations ; le château laissé à l’abandon ; grandes pièces avec de grands portraits d’ancêtres : tous les Lamoignon et leurs femmes sont encadrés dans les boiseries. Magnifique tapisserie du seizième siècle. Je dessone l’ajustement des brides des chevaux. Je rejoins la compagnie dans la merveilleuse allée des Charmes. Visite à la chapelle ruinée et abandonnée. Magnifique statue de Balzac d’Entraigues : elle est en pierre ; celle d’un Lamoignon, je crois, en marbre, agenouillé et armé, est dans l’endroit obscur. Différence du style des deux époques, de Henri IV à Louis XIII, l’autre, au contraire, de Henri II à peu près. Promenade avec ces deux dames au bord de la rivière de Malesherbes.
16 juillet 1855. — Promenade en bateau peu agréable et que nous abrégeons le plus possible ; il pleut et il fait froid, nous laissons le bateau en route et revenons par l’allée que Berryer a fait achever, par les hauteurs, jusqu’à la maison.
17 juillet 1855. — Bonnes et douces promenades, seul ou avec ces petites femmes. Dans une grande promenade autour du parc, je me mets une épine de genévrier dans le doigt, en arrangeant une branche pour Mme D…
18 juillet 1855. — Parti à six heures pour Corbeil. Berryer, en robe de chambre, est venu m’embarquer. Je pars, le cœur plein de lui et de mon agréable séjour. Tête à tête avec mon automédon, respirant l’air frais, emporté par l’allée des peupliers et au milieu des eaux remplies de nénuphars, je me retournai plusieurs fois pour le voir de loin, ainsi que ce qu’on pouvait apercevoir de la maison. J’attends la voiture quelques temps à Malesherbes ; j’essaye, sur la place publique, de m’ôter, avec mon canif, la petite épine de genévrier. Parti dans une affreuse voiture et en mauvaise compagnie. Au reste, je dors ou sommeille presque tout le temps jusqu’à Corbeil ; j’arrive à Ris vers midi, et je rentre à Champrosay.
Quatrième séjour (novembre 1855)
7 novembre 1855. — Parti pour Augerville : j’arrive à la gare à huit heures et demie au lieu de neuf heures et demie, sur l’indication que m’avait donnée Berryer ; je passe cette heure sans m’ennuyer à voir arriver les partants. Ce voyage que je redoutais, à cause du froid que mon rhume me rend plus désagréable, s’est bien passé et même gaiement. J’aime assez, quelquefois, ce changement d’habitudes. Ne trouvant pas, chez Brunet, près de la gare, de voiture disponible, je me suis fait conduire à Fontainebleau, où je me suis arrangé avec M. Bernard, rue de France. J’ai déjeuné dans un café borgne, vu l’église et me suis embarqué joyeusement. Brouillard très intense. On ne m’attendait pas : ma venue a fait plaisir. Les personnes que je trouve ne sont pas de nature à changer ma disposition paisible, mais peu récréée ; mais j’aime le lieu et le maître du lieu, dont l’esprit profond me plaît et m’instruit, particulièrement dans la science de la vie, quoi qu’il soit loin de professer quoi que ce soit ; son exemple suffit.
11 novembre 1855. — Mes journées s’écoulent tout doucement, sans plaisirfs vifs, il est vrai. Il me manque une occupation de cœur ou de tête pour m’animer et donner de la saveur à la vie que je mène ici. Ces diables de repas font de vous une machine à digérer ; on n’a de temps que pour se promener dans les entr’actes ; mais adieu la pensée ou la plus simple émotion.
14 novembre 1855. — Parti d’Augerville, avec Berryer, à neuf heures. Nous revenons ensemble jusqu’à Paris, par Étampes ; se conversation est des plus intelligentes.
Cinquième séjour (octobre 1856)
11 octobre 1856. — Parti à sept heures pour Fontainebleau et arrivé à Augerville vers une heure par un beau temps : première partie du voyage agréable à traverser la forêt.
13 octobre 1856. — En présence de ce bois, le cri d’une grive éveille en moi le souvenir de moments analogues et dont le souvenir le plaît plus que le moment présent. J’admire cette multitude de petites toiles d’araignée que le brouillard du matin fait découvrir à l’œil en les chargeant d’humidité.
18 octobre 1856. — Promenade, avant dîner, avec Richomme et Batta, dans le petit chemin boisé, au bas des rochers que j’ai dessinés, il y a deux ans, et revenu par le moulin Baudon. Charmants paysages et effets de soir.
19 octobre 1856. — Promenade avec Berryer et Cadillan dans la campagne ; plaine du haut. Vu les murs extérieurs du parc. Cette campagne, toute plate et sans routes sablées, m’a fait un effet charmant. La bon Cadillan éprouvait la même chose : il semblait que nous respirions plus librement. Tous les soirs, pendant que ces messieurs font leur partie interminable de billard, je me promène devant le château. J’ai eu au commencement de la semaine des clairs de lune délicieux. Nous avons eu une éclipse presque totale qui a donné à la lune cette couleur sanglante qu’on voit racontée dans les poètes et que Berryer me disait ne pas connaître.
21 octobre 1856. — Parti d’Augerville avec Berryer et Cadillan. Temps magnifique. J’éprouve toujours cet appétit de la nature, cette fraîcheur d’impression qui n’est ordinaire que dans la jeunesse. Je crois que la plupart des hommes ne les connaissent pas. Ils disent : Voilà du beau temps, voilà de grands arbres ; mais tout cela ne les pénètre pas d’un contentement particulier, ravissant, qui est une poésie en action. D’Étampes à Juvisy, je voyage avec eux ; il se trouve dans le même wagon cette personne si belle, d’une beauté étrange et faite pour la peinture. J’ai fait le lendemain des croquis de souvenir de cette belle créature. Arrivé à Champrosay vers deux heures.
Sixième séjour (octobre 1857)
6 octobre 1857. — De Paris, à neuf heures et demie, à Fontainebleau. A l’hôtel du Cadran bleu, pris une voiture pour Augerville. Cheminé à distance avec deux personnes qui y allaient aussi, dont M. Legrand, ami de Berryer. Enchanté de l’embrasser. Ma journée m’a fatigué.
16 octobre 1857. — Dans la journée, fatigué à suivre Berryer à son arpentage pour son chemin extérieur.
19 octobre 1857. — Parti d’Augerville à une heure et demie. On est venu me prendre de Fontainebleau. Arbres cassés dans la forêt par un ouragan qui en a déraciné d’énormes. Feuillage mort contrastant. Cassure blanche. Arrivé vers quatre heures. Fait un tour dans le parc par un temps gris et pluvieux. Les carpes. Dîné vers cinq heures ; parti à sept heures moins un quart.
Berryer, qui avait précieusement conservé les lettres de Delacroix, récupéra après la mort du peintre celles qu'il lui avaient adressées. Près de cent-cinquante lettres, demeurées dans sa famille et acquises en 1991 par la Société des Amis d'Eugène Delacroix avec le concours des Archives des musées nationaux, ont pu ainsi être conservées, constituant, ce qui est plutôt rare, une correspondance croisée où se suivent les questions et les réponses des deux hommes unis non seulement par le sang, mais aussi par l'intelligence et par une communauté d'intérêts et de goûts.
Une lettre de Delacroix, aux Archives départementales du Loiret, a été écrite le 17 octobre 1862, quelques mois avant sa mort. Le peintre l'a rédigée lors de son dernier séjour au château d'Augerville-la-Rivière. La lettre est adressée à une amie de coeur, Joséphine de Forget. Sur trois pages, le peintre évoque ses journées de repos. Il y fait part de son ennui et de sa mélancolie : "Je préfère faire toujours la même chose, c'est-à-dire ne rien faire... Je n'ai pas le courage de lire car je m'endors sur les livres les plus amusants : il n'y a que les journaux dont les commérages ont le privilège de m'amuser comme toujours".
LA MORT DE BERRYER
En 1868, alors qu’il était à Paris, on découvrit que Berryer était atteint par une grave tumeur abdominale. Il demanda alors à être transporté à Augerville, où il passa les neuf dernières journées de sa vie entouré de sa famille et de ses amis, Rocheplatte, Louis de Chateaubriand, Falloux et Mgr Dupanloup. Il mourut le 28 novembre 1868, à quatre heures du matin, après avoir reçu un télégramme du comte de Chambord. Il avait répété trois fois "Vive le Roi !".
Ses obsèques rassemblèrent une foule immense, où se mêlèrent des gens de la région et de grands noms de l’aristocratie parisienne, des délégations des barreaux de France, de Belgique, d’Angleterre, des représentants de l’Académie française… Il y avait le fils du maréchal Ney, le duc de Noailles, chef de file du parti légitimiste… Onze discours furent prononcés, dont l’un par le républicain Jules Grévy, ce qui était un bel hommage à son libéralisme.


Les obsèques de Berryer vues par l'Illustration
Berryer avait choisi de reposer sous un auvent rustique, à l'ombre de la petite église d'Augerville. Dans la chapelle funéraire des Berryer, son monument porte comme inscription une formule de Cicéron : "Pectus est quod facit disertos" (c’est le cœur qui est la source de l’éloquence). On y voit la plaque obituaire de son épouse Marie-Louise-Caroline (morte en 1842) et celle de son père (mort en 1859). Dans une chapelle voisine, portant à la clef de voûte les armes de Jacques Cœur, une plaque, retouchée au XIXe siècle, est celle de Marie Cœur, épouse d’Eustache Lhuillier.

Adossée au chevet de l'église, une chaumière en charpente de sapin, couverte de paille et tapissée de lierre s'élève sur un petit mur d'appui surmonté d'un grillage noir. Au fond, un autel en bois peint de couleur blanche sur laquelle la lettre B se détache en noir. Au seuil de la porte, la trappe cadenassée d'un caveau. Dans un tympan trinagulaire, ce verset "Expecto donec veniat immutatio mea".
AUGERVILLE APRÈS BERRYER
À la mort de Pierre-Antoine Berryer, le château d'Augerville a été vendu par adjudication à sa sœur, la duchesse de Riario Sforza, qui épuisa sa fortune à éponger les dettes de son frère et à embellir le château, dont la façade nord a été alors ornée de frontons et de statues. La duchesse légua l’usufruit à son neveu Pierre-Clément Berryer et la nue-ropriété à sa femme de chambre, Pierrette Wion. Mais celle-ci, écrasée sous les charges, dut louer Augerville à un nouveau riche (que Daudet utilisera comme modèle pour son roman Le Nabab en 1878) et hypothéquer le domaine.
En 1894, le château et le domaine, mis aux enchères publiques, ont été achetés par le comte Adolphe de Madre. Mais celui-ci mourut six semaines après. Sa femme et sa fille ont laissé le château à l'abandon, puis ont conclu une vente amiable avec le comte de Pange, pour 300.000 francs, en 1912. Le comte de Pange remit en état les façades, les jardins et les terres, puis, en 1919, revendit le tout à l'industriel parisien Félix Mouton, le roi du fil de fer, pour 500.000 francs. Le nouveau propriétaire refit les appartements et transforma les écuries en garages.

Le domaine d'Augerville, propriété de M. Félix Mouton (Archives du Loiret)
L'été 1926, il vendit le château à une milliardaire américaine, veuve de Olivier Hazard Perry Belmont. Celle-ci remplaça l'escalier de fer forgé, transféra les cuisines au sous-sol, transforma les douves en étang, fit un appartement dans les garages et, surtout, fit édifier en pleine campagne, dans un style néo-gothique fort laid, une poterne de béton d'où part une allée menant au château. Madame Belmont mourut en 1933, léguant Augerville à sa fille née d’un premier mariage, Consuello Vanderbilt, épouse de Jacques Balsan.

La poterne de béton de Madame Belmont
En 1937, le tout fut vendu à la société suisse Balmagera. L'actionnaire majoritaire de Balmagera, le docteur Kopp, un chimiste allemand, habita les communs, le château lui-même étant inoccupé. Durant la guerre, il devint colonel dans la Wehrmacht et resta au château après la Libération. Il transforma la ferme du parc en haras et aménagea un laboratoire dans les communs. En décembre 1958, le docteur Kopp signa une promesse de vente à René Sancelme, directeur de plusieurs théâtres parisiens (Daunou, la Comédie Caumartin et les Capucines). Celui-ci s’installa dans la place ; mais le docteur Kopp, installé dans les communs, prétendit n’avoir reçu aucun argent et le somma de déguerpir. La presse se passionna pour le conflit entre les deux hommes et prit le parti de Kopp, un petit bonhomme rondouillard qui se livrait à des recherches mystérieuses dans son laboratoire (des aérosols contre la fièvre aphteuse, entre autres). Les choses se gâtèrent en 1962 quand la police perquisitionna dans le château et arrêta le "chimiste diabolique" pour détention illégale d'armes de guerre et trafic d'héroïne, Augerville étant alors mis sous séquestre. Le petit "père tranquille de la drogue" devint le sujet de multiples rumeurs qui parlaient de diamants du IIIe Reich, de souterrains mystérieux, d’armoires blindées…
En septembre 1976, le mobilier a été vendu aux enchères et le château adjugé à un certain M. Dupont, qui, à défaut d'y créer un parc de loisirs, aménagea dans les communs une discothèque qui fut incendiée en 1986.
De 1986 à 1989, le château a été vendu deux fois. C'est aujourd'hui un hôtel de luxe, un golf ayant été aménagé dans le parc.
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Augerville aujourd'hui







