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TALCY

Agrippa d'Aubigné

(Loir-et-Cher)

Fiches de géographie littéraire

HISTOIRE DU CHÂTEAU

La seigneurie de Talcy remonte au moins au XIIIème siècle. Au XVème siècle elle appartient à une famille de magistrats parisiens, les Simon, qui la vend en 1517 à Bernard Salviati, un banquier florentin parent des Médicis.

En 1520, ce banquier obtient de son suzerain, Jean II d’Orléans-Longueville, archevêque de Toulouse et seigneur de Beaugency, la permission de fortifier son château de Talcy. Mais les travaux allèrent lentement et ne furent jamais achevés (pas de pont-levis, pas de fossé…)

Ce Bernard Salviati, époux de Madeleine de la Tour-d’Auvergne, eut, en 1531, une fille qu’il appela Cassandre. C’est elle que Ronsard rencontra à Blois, le 21 avril 1545; il l’aima aussitôt. Mais Cassandre était encore bien jeune et Ronsard était pauvre et clerc tonsuré. Le banquier Salviati, en homme sage, ne tarda pas à trouver un mari à sa fille : le 23 novembre 1546 (19 mois après le fameux bal de Blois), elle épousait le seigneur de Pray, Jean de Peigné.

Ronsard vint-il à Talcy ? Aucun document ne le dit, mais rien non plus n'interdit d'imaginer que Talcy fut le cadre des premiers baisers et des premières caresses dont parlent ses poèmes publiés à cette époque :

J'aime la bouche imitante la rose
Au lent soleil de mai déclose
Un petit tétin nouvelet
Qui se fait déjà rondelet; […]
L'esprit naïf et naïve la grâce;
La main lascive, ou qu'elle embrasse
L'ami en son giron couché
Ou que son luth en soit touché…

Après la mort de Bernard, le château passa à son fils Jean Salviati, un cousin de Catherine de Médicis. C’est pour cette raison que, en juin 1562, Catherine de Médicis choisit le château de Talcy pour y réunir une “conférence” avec le huguenot Condé. Catherine de Médicis était alors régente, Charles IX n’ayant que douze ans.

Jean Salviati a épousé Jacquette Le Malon de Bercy, dont il a eu deux filles et un fils. L’aînée, c’est Diane, une belle jeune fille blonde aux yeux noirs, la nièce de Cassandre.

Cette Diane fut aimée d'un seigneur huguenot, Agrippa d’Aubigné, qui possédait la terre des Landes près de Mer (à 10 km de Talcy). En 1571, dès sa première rencontre avec la jeune Diane, il en fut amoureux : “J’ai connu privement M. de Ronsard… notre connaissance redoubla sur ce que mes premiers amours s’attachèrent à Diane de Talcy, nièce de Mlle de Pray qui était sa Cassandre.” (Lettres sur diverses sciences, 860). Mais, malgré la bienveillance de Jean Salviati, le mariage fut impossible entre la jeune catholique et le huguenot. Diane ne se maria jamais; d’Aubigné, lui, épousa Suzanne de Lezay.

Les Salviati vendirent le château en 1667. Après avoir eu plusieurs propriétaires, il échut au début du XIXème siècle à une famille de banquiers et de diplomates helvétiques, les Stapfer, qui le conservèrent pendant plus d’un siècle.

En 1870, le général Chanzy, commandant de l’armée de la Loire, qui faisait retraite vers le Loir, passa à Talcy la nuit du 11 au 12 décembre. Il fut remplacé par le grand duc de Mecklenbourg.

En 1932, les héritiers Stapfer vendirent le château à l’Etat, en stipulant que les meubles classés devaient y rester à perpétuelle demeure.

 

VISITE DU CHÂTEAU

  • LE DONJON — Il était au milieu de deux ailes, mais celle de l’ouest a été incendiée avant 1582. Il date du XVe siècle (mais les fenêtres ont été modifiées au XVIIIe s.). La galerie de défense, en haut, a été ajoutée par Bernard Salviati après 1520 (avec permission de son suzerain). Un “montoir” existe toujours près de la porte piétonne.

  • LA GALERIE — Les colonnes octogonales et les arcs sont d’allure très gothique (mais des traces de peinture rouge rappellent que tout cela était peint)

  • LE PUITS ET LA RESERVE D’EAU — On peut imaginer les hommes tirant l’eau que les femmes venaient prendre dans le bassin.

  • AU REZ-DE-CHAUSSEE
    • Salle des Gardes (peintures au-dessus de la cheminée / taque avec couronne royale, lis de France, armes Navarre et collier de Malte / cabibet Renaissance)
    • Office (potager du XVII° / buffet Louis XV rustique / armoire Louis XV)
    • Cuisine (cheminée, four à pain, tournebroche, chambre froide)
    • Antichambre (meurtrière / cheminée Renaissance / siège Henri II / table Louis XIII / armoire Louis XIV / fauteuil Régence)
    • Escalier descendant vers un souterrain effondré
    • Chambre dite “de Charles IX” (fauteuils Louis XIV / commode hollandaise XVIIème)

  • AU PREMIER ETAGE
    • Chambre dite “de Catherine de Médicis” (lit à baldaquin / fauteuils Louis XV signés Cresson / commode Régence / chenets Louis XVI / porte au chevet du lit donnant dans l’église / portraits de Philippe Stapfer (ami de Mérimée) et de Paul Edmond Stapfer (ami de V. Hugo)
    • Boudoir (boiseries Louis XV / commode vénitienne du XVIIIe / fauteuils Louis XV / tapisserie d’Aubusson du XVIIème (Bacchus sur un char tiré par des lions; amours, satyres; bacchantes; un satyre et un corybante maintiennent sur son âne Silène ivre)
    • Chambre dite “de Chanzy” (une poutre Renaissance que l’on retrouve dans la chambre “des Demoiselles” prouve qu'il n'y avait primitivement qu'une seule pièce / mobilier Louis XVI / commode Louis XVI avec tablette-secrétaire, coiffeuse, rangement et bidet en faïence de Rouen.
    • Chambre dite “des Demoiselles Stapfer” (tête en ronde-bosse par Pierre Loison, une jeune garçon de ferme à qui les Stapfer payèrent les études à Paris / pendule XIXe avec deux béliers, Orphée jouant de la flûte, Minerve à la chouette, un beau jeune homme…)
    • Galerie couverte (deux tapisseries flamandes du XVIe, leçon de cornemuse et repas de mariage / banquettes Louis XV)
    • Cabinet (des portraits de famille)
    • Cabinet des Miroirs (glaces de Venise / table-console Louis XIV / console Louis XV / portraits de famille)
    • Salle à manger (toiles de jute de la compagnie des Indes / table pliante / sièges Louis XV et Louis XVI / buffets-dressoirs Louis XV / fontaine en cuivre fin XVIIIe / rafraîchissoir)
    • Grand salon (c'est le premier étage du donjon / environ 8 m x 8 m / cheminée XVIIIe devant l’ancienne cheminée / boiseries Louis XVI / tapis de la Savonnerie / mobilier Louis XV-Louis XVI / tables à jeu / commode en laque de Chine avec appliques de bronze signée Desmoulins / tapisseries d’Aubusson du XVIIIe (Eurydice, la femme d’Orphée, est mordue au talon par un serpent alors qu’elle fuyait Aristée qui voulait la violer; amours de Vénus et d’Adonis qui passait un tiers de l’année avec Vénus et un tiers avec Perséphone; Zéphyr et Flore; naisssance de Bacchus que Jupiter dut tirer du sein de Sémèlé évanouie à la vue des éclairs et coudre dans sa cuisse)

  • PIGEONNIER — Remonte au XVIe siècle - Trois larmiers pour empêcher les rats d’escalader le mur - 1500 boulins - deux échelles pivotantes .

  • LAVE-PIED DES CHEVAUX

  • GRANGE — Charpente du XVIe / Pressoir

  • JARDIN — Petits rectangles comme au Moyen Age, bordés de buis ou de groseillers / A la fois jardin d’agrément, potager et verger / Puits

  • PARC — Au XVIe siècle, la forêt de Marchenoir arrivait jusque là.

  • ÉGLISE.

 

TALCY, DIANE SALVIATI ET AGRIPPA D'AUBIGNE

Jean Salviati avait eu trois enfants de sa femme Jacquette. L'aîné était Diane, une belle fille blonde aux yeux noirs. Or dans le voisinage s'était installé un bouillant seigneur huguenot, Agrippa d'Aubigné. Il était venu se refaire une santé dans un petite terre qui possédait entre Suèvre et Mer, la terre de Landes (à 10 km de Talcy). Nous sommes en 1571. Agrippa rencontra Diane, l'aima, au point de porter toute sa vie un bracelet des cheveux de la jeune fille. Et lui-même fut frappé d'être amoureux de la nièce de cette Cassandre que Ronsard avait rendue célèbre:

Ronsard, si tu as su par tout le monde épandre
L'amitié, la douceur, les grâces, la fierté,
Les faveurs, les ennuis, l'aise et la cruauté,
Et les chastes amours de toi et ta Cassandre,
Je ne veux à l'envie pour sa nièce entreprendre
D'en rechanter autant comme tu as chanté,
Mais je veux comparer à beauté la beauté,
Et mes feux à tes feux et ma cendre à ta cendre.
Je sais que je ne puis dire si doctement,
Je quitte de savoir, je brave d’argument,
Qui de l’écrit augmente ou affaiblit la grâce.
Je sers l’aube qui naît, toi le soir mutiné
Lorsque de l’Océan l’adultère obstiné
Jamais ne veut tourner à l’Orient sa face.

(Hécatombe à Diane, V, 249)

Il semble que d’abord la jeune fille ne lui fait pas trop mauvais accueil. Pourtant elle ne pouvait être un parti pour un huguenot sans fortune : elle était parente du roi, catholique et riche et, depuis la mort de sa mère, c’était elle la châtelaine de Talcy.

D’Aubigné reprend alors sa vie aventureuse : il échappe par hasard au massacre de la Saint Barthélémy et se retrouve près de son domaine des Landes où, avec une petite troupe, il attaque 600 "massacreurs" catholiques. Par prudence, il vient se réfugier au château de Talcy. Jean Salviati, catholique libéral, l'accueille pendant quelques mois. Cela permet à Agrippa de retrouver Diane et de filer le parfait amour; sur les arbres du parc, il grave leurs initiales enlacées:

Dans le parc de Talcy j'ai dressé deux plansons
Sur qui le temps faucheur ni l'ennuyeuse estorse
Des filles de la nuit jamais n'aura de force,
Et non plus que mes vers n'éteindra leurs renoms.
J'ai engravé dessus deux chiffres nourrissons
D'une ferme union qui, avec leur écorce,
Prend croissance et vigueur, et avec eux s'efforce
D'accroître l'amitié comme croissent les noms.
Croissez, arbres heureux, arbres en qui j'ai mis
Ces noms et mon serment et mon amour promis.
Auprès de mon serment, je mets cette prière:
"Vous, nymphes qui mouillez leurs pieds si doucement,
Accroissez ses rameaux comme croît ma misère,
Faites croître ses noms ainsi que mon tourment."

(Hécatombe à Diane, XXXI, 255)

Nous ferons, ma Diane, un jardin fructueux:
J'en serai laboureur, vous dame et gardienne.
Vous donnerez le champ, je fournirai de peine,
Afin que son honneur soit commun à nous deux. […]

(Hécatombe à Diane, XX, 253)

Jean Salviati connaissait le dénuement de son hôte, tout autant que son amour pour sa fille aînée. Aussi il lui proposa un étrange marché. Il savait que le jeune huguenot possédait un document compromettant pour le chancelier de l’Hôpital. Il lui proposa d’essayer de vendre cette pièce contre 10 000 écus. D’Aubigné fut tenté, mais il se reprit et, pour ne pas céder à la tentation, il brûla aussitôt les papiers. Devant ce beau geste, Jean Salviati lui offrit aussitôt sa fille en mariage.

Diane, officiellement fiancée, ne tarda pas à céder au jeune homme ; c'est du moins ce que suggère tel poème des Stances :

Ma bouche osa toucher la bouche cramoisie
Pour cueillir, sans la mort, l'immortelle beauté,
J'ai vécu de nectar, j'ai sucé l'ambroisie,
Savourant le plus doux de la divinité. […]
Même un dieu contrefait, refusé de la bouche,*
Venge à coups de marteaux son impuissant courroux,

Tandis que j'ai cueilli le baiser et la couche
Et le cinquième fruit du nectar le plus doux. **
Ces humains aveuglés envieux me font guerre,
Dressant contre le ciel l'échelle, ils ont monté,
Mais de mon Paradis je méprise leur terre
Et le ciel ne m'est rien au prix de ta beauté.

(Stances, XIII, 288)

* Allusion à Vulcain qui a surpris Mars et Vénus.
** Selon Marot, le premier point c'est le regard, le second le devis, le troisième le baiser,
le quatrième l'attouchement et le cinquième…"je ne le dirai point".

Mais "de là à quelques jours", alors qu'il passait dans un village de Beauce, Agrippa d'Aubigné fut agressé par un inconnu, et reçut à la tête une blessure qu'un chirurgien déclara "douteuse". Voulant "mourir entre les bras de sa maîtresse", il refit les 22 lieues qui le séparaient de Talcy. Là Diane commença à le soigner avec dévouement.

Encor le Ciel cruel à mon dernier recours
M'a prolongé la vie et la force des jours,
M'a fait toucher le port et la fin désirée.
O plaie, mon bonheur, qui n'êtes desserrée
Que dans le doux giron de la Diane, afin
Que ses yeux et ses pleurs accompagnent ma fin.
Je te bénis, ô jour, qui de si belle sorte
Rend le coeur, le martyre et non l'amitié morte.
Je te bénis encore, ennemi inconnu,
A ta mort, à la mienne et à mon heur venu!
En portant avec moi ma fin j'ai traversée
La Beauce presque entière, et mon âme pressée
Pressa le corps d'aller, de vivre et de courir
Pour entre ses doux bras si doucement mourir. […]

(À Diane, 320)

Mais leur mariage se heurtait à bien des obstacles. Un oncle de Diane, grand maître de l'ordre des Hospitaliers de Saint-Lazare, catholique intransigeant, exigea la rupture des fiancailles. La famille maternelle d'Agrippa, elle aussi, fit intervenir l’évêque d’Orléans qui envoya six officiers de justice s’emparer de ce dangereux huguenot ; mais Jean Salviati refusa de livrer son hôte et l’envoyé de l’évêque dut se retirer sous les menaces.

Diane, pourtant, avait compris que leur mariage était impossible. Non seulement elle se refusa désormais à lui, mais elle rompit les fiancailles, disant qu'elle était fiancée avec un parent d'Isabeau de Limeuil, la demoiselle d'honneur de Catherine de Médicis. De là les malédictions qui sont dans les poèmes du Printemp :

Sous un oeil languissant et pleurant à demi,
Sous un humble maintien, sous une douce face,
Tu caches un faux regard, un éclair de menace,
Un port enorguilli, un visage ennemi.
Tu as de la douceur, mais il y a parmi
Les six parts de poison, dessous ta bonne grâce,
Un dédain outrageux à tous coups trouve place.
Tu aimes l'adversaire et tu hais ton ami …
Celui qui a pillé en proie ta beauté
N’a langui comme moi, les yeux dessus ta face,
Mais en tyrannisant ta folle volupté.

(289)

Diane revit plus tard son amoureux dans un tournoi à Paris ; puis elle se retira chez elle pour y finir sa vie dans les regrets.

Agrippa devait ensuite se marier, en 1583, avec Suzanne de Lezay. Mais, même marié, il ne cessait de penser à sa Diane de Talcy:

Suzanne m’écoutait soupirer pour Diane
Et troubler de sanglots ma paisible minuit,
Mes soupirs s’augmentaient, faisaient un tel bruit
Que fait parmi les pins la rude tramontane.
Mais quoi! Diane est morte et comment, dit Suzanne,
Peut-elle du tombeau plus que moi dans ton lit,
Peut bien son oeil éteint plus que le mien qui luit ?
Aimer encor les morts n’est-ce chose profane ?
Tires-tu de l’enfer quelque chose de saint ?
Peut son astre éclairer alors qu’il est éteint
Et faire du repos guerre à ta fantaisie ?
Oui, Suzanne, la nuit de Diane est un jour :
Pourquoi ne peut sa mort me donner de l’amour
Puisque morte elle peut te donner jalousie ?

(p. 1145)

 

Talcy 1
Talcy 2