Avant 1914, Anatole Thibaut, dit "Anatole France" avait produit l'essentiel de son œuvre. Sa production avait été variée: vers "parnassiens", contes, romans historiques ou philosophiques, critique littéraire. Il avait séduit par son scepticisme souriant, son épicurisme délicat et ses critiques voltairiennes à l'égard de l'austérité chrétienne et du fanatisme de l'Église. Peu à peu, il avait développé une critique acerbe de la société et avait pris parti pour une république socialiste, respectueuse des libertés individuelles.
"Je n'ai pas assez de vertu pour croire et professeur la religion de l'humanité. Je n'ai pas le courage de renoncer aux fantaisies, aux caprices de la conscience individuelle. J'aime mes erreurs. Je ne veux pas renoncer à la liberté délicieuse de m'égarer, de me perdre, de perdre mon âme. Je veux pouvoir me tromper chaque fois que j'en aurai envie."
En 1896, il avait été élu à l'Académie française.
C'est un homme désabusé qui avait vu éclater une guerre dans laquelle il n'avait pas voulu croire; et il s'en voulait de son aveuglement. Dans La Révolte des Anges, il venait de redoubler de virulence et d'ironie dans ses attaques contre la religion catholique, les bourgeois bien pensants, les partis de l'ordre et de la tradition.
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Dès le printemps 1914, par une location-vente, il acquit à Saint-Cyr-sur-Loire, au hameau de La Clarté, une petite maison avec un jardin dominant la vallée de la Choisille. La maison s'appelait "La Beschellerie" parce qu'elle avait été bâtie par un nommé Beschel au XVIIe siècle.
En août 1914, quittant Versailles où il résidait alors, Anatole France, accompagné de sa gouvernante Emma Laprévotte, ancienne femme de chambre de Mme de Caillavet, descendit d'abord dans un hôtel de Tours, puis, après quelques travaux d'aménagement, s'installa dans sa nouvelle propriété.
Peu à peu, il aménagea le domaine à son goût. Par des achats successifs, il étendit son territoire, jusqu'à constituer une propriété d'une douzaine d'hectares. Les chais, transformés en chambres, devinrent un pavillon, surnommé "les Lapins", destiné à loger les amis. Du côté du jardin, il supprima une véranda et un passage vitré disgrâcieux et aménagea l'orangerie en un cabinet de travail où il officiait en robe de chambre et calotte de velours. Il songea à faire édifier un temple de l'Amour à l'extrémité des parterres, mais il renonça finalement.
Au milieu du parterre devant la maison, une nymphe de pierre, réplique de Falconet, semble une baigneuse qui hésite à plonger dans un petit bassin, à proximité d'un banc de pierre qui passait pour provenir du parc versaillais de Mme Élisabeth, la sœur du roi guillotiné.
A l'intérieur il voulut recréer son cadre de la "villa Saïd", cadre fait de boiseries, de livres, de tableaux, d'œuvres d'art, avec deux préférences marquées: la Grèce et le XVIIIe siècle (car, pour lui, le XIXe siècle c'était "de la basse époque"). Ces objets, il les déplaçait sans cesse, se promenant quotidiennement avec un marteau et des clous pour chercher de nouveaux emplacements.
La pièce principale était le salon, décoré de boiseries, avec des fauteuils en os de mouton et un torse grec que l'écrivain avait découvert dans une baignoire chez un antiquaire de Rome. Sur la cheminée, une terre cuite grecque de Myrina représentant un Éros lui avait été offerte par Nubar pacha pour le remercier d'avoir pris la défense des Arméniens.
À la suite, une petite bibliothèque abritait de nombreuses reliures anciennes et des éditions princeps de Rabelais, Montaigne, Racine ou Voltaire dans un décor de boiseries. C'est que, par l'intermédiaire des livres, tout l'intéressait… sauf lui: "Loin de chercher à me connaître, je me suis toujours efforcé de m'ignorer. Je tiens la connaissance de soi comme une source de soucis, d'inquiétudes et de tourments. Je me suis fréquenté le moins possible. Il m'a paru que la sagesse était de se détourner de soi, de son image, et de s'oublier résolument. Petit et grand, jeune et vieux, j'ai toujours vécu le plus loin possible de moi-même."
En fait, Anatole France avait d'abord établi ses livres dans un pavillon extérieur. Mais ils y supportèrent mal l'humidité des hivers ligériens. C'est dans cette bibliothèque que Michel Corday le montre "tirant d'un rayon un volume ancien, estimant du regard la reliure, caressant le dos d'une main amoureuse, frappant amicalement le plat, feuilletant le volume d'un index agile, étonnamment effilé, et commentant ce livre en y ajoutant une glose généralement plus brillante que le texte lui-même."
Dans ce cadre, l'écrivain travailla avec sa nonchalance habituelle, nonchalance plus affectée que réelle. Il fit surtout revivre ses souvenirs d'enfance dans Le Petit Pierre (1918) et La Vie en fleur (1922). En 1921, le prix Nobel vint le récompenser pour l'ensemble de son œuvre.
Quittant Saint-Cyr, Anatole France faisait parfois des promenades qui l'amenaient soit à la Pagode de Chanteloup à Amboise, soit à la ferme de Paul-Louis Courier à la Chavonnière, soit à Vendôme.
D'une politesse raffinée, toujours prêt à recevoir, l'écrivain accueillait tous les visiteurs se présentant à l'impromptu. Marcel Le Goff auteur d'un Anatole France à la Béchellerie qui fut son commensal durant dix ans, a longuement rapporté les propos tenus par le maître à ses nombreux hôtes, dans ces salons au décor constamment renouvelé. Grâce à lui, nous pouvons imaginer le grand vieillard à barbe blanche, exposant son épicurienne philosophie et filant le paradoxe devant des interlocuteurs qui ne le comprenaient pas toujours.
D'un premier mariage avec Marie-Valérie Guérin de Sauville, rapidement rompu, Anatole France avait eu une fille, Suzanne, qui avait épousé un fils de l'écrivain Jean Psichari. France avait désavoué ce mariage et cessé de voir sa fille. Mais celle-ci, son mari ayant été tué au front, mourut elle-même en 1918, laissant un fils de douze ans, Lucien Psichari, que France décida de recueillir et d'élever.
D'autre part, depuis longtemps, Mlle Laprévotte espérait se faire épouser, mais France hésitait à donner son nom à cette femme certes admirative et dévouée, mais inculte. Finalement il l'épousa, en 1920, à la mairie de Saint-Cyr-sur-Loire. A cette occasion, il fit aménager à la Béchellerie, pour sa nouvelle épouse, à la suite de la bibliothèque, un petit salon décoré à la chinoise.
Quelques anecdotes
- Un candidat à l'Académie, ayant accompli, pour le rencontrer, le voyage de Tours, lui confiait : "J'ai déjà fait vingt visites!". Anatole France lui répliqua: "Vingt visites? Vous savez donc le nom de vingt académiciens! Homme exceptionnel! Puisque vous les avez appris par cœur, gardez-vous de les oublier! Par vous, l'avenir les connaîtra peut-être. Je vous admire et je vous envie. Car l'autre jour, avec Courteline, nous avons cherché les noms des quarante immortels. Nous n'avons jamais pu en trouver que quatre. Soudain, Courteline s'est frappé le front et m'a dit: « Mais, mon cher maître, il y a vous! » Cela faisait cinq... Nous n'avons jamais pu dépasser ce chiffre."
- Carlo Rim, dans le Grenier d'Arlequin, raconte une autre anecdote. Le dessinateur Gassier avait été invité à la Béchellerie "avec sa femme" et s'était donc cru obligé, avant le voyage, de régulariser une très ancienne vie commune. Accueilli sur le perron par le maître, il présenta, avec une certaine fierté: "Ma femme". Alors France de se retourner en souriant vers Emma Laprévotte et d'annoncer: "Ma concubine".
- Souvent, quand il allait en ville, à Tours, il entrait dans la librairie Tridon et engageait la conversation avec les habitués de la maison. Un jour quelqu'un lui demanda: "Enfin, Maître, qu'est-ce qui vous fait nier l'existence de Dieu? Mais je ne nie pas que Dieu existe. La vérité est que je n'en sait absolument rien. Ce qui est certain, c'est que j'y pense tous les jours…"
- Dans la même librairie, il fut abordé par une vieille coquette fardée et exubérante qui se pâmait devant lui. Jouant le jeu, il lui prit les mains, les tapota, les caressa; puis il lui dit, devant les clients amusés: "Eh bien, Madame, vous ai-je maintenant assez compromise?"
- Il racontait lui-même qu'un jour il entra chez Bévière, le grand chapelier tourangeau, où un employé, qui ne le connaissait pas, eut beaucoup de mal à trouver un grand chapeau de feutre gris qui s'adaptât à sa tête oblongue. Quand l'affaire fut faite, il entendit le garçon qui maugréait: "Heureusement qu'on n'a pas tous les jours à coiffer des têtes comme ça!… Ce type-là, mon vieux, il a un de ces crânes de crétin!"
- Le curé de Saint-Cyr-sur-Loire parlait ainsi de "son mauvais paroissien" : "Je n'ai jamais été chez M. France. Je ne le pouvais pas. En se mariant civilement, dans des conditions que l'Église réprouve, il avait donné à ma paroisse le mauvais exemple chrétien. Et, lors de son agonie, je n'ai fait aucune tentative pour offrir le secours de mon ministère et franchir le seuil de sa maison. D'ailleurs son entourage ne me l'aurait pas permis. Mais d'autres visites religieuses lui furent faites de son vivant. Chaque année, une bonne sœur de la Présentation de Tours venait lui tendre la main pour ses œuvres. Il était toujours très généreux envers elle et lui remettait chaque fois un billet de cinquante francs. Alors la grave fille, avant de prendre congé, lui faisait longuement la morale. Il l'écoutait d'un air contrit."
- Sa passion pour la collection l'amenait à posséder de nombreux objets religieux. A ce propos il disait : "Je finirai par héberger chez moi tous les saints du Paradis. Ce sera bien le diable s'ils ne se souviennent, dans l'autre monde, que je leur ai donné l'hospitalité dans celui-ci. Aussi je suis bien sûr de mon salut. Il y aura toujours quelque Vierge pour me tendre la main. Elle dira au Père Éternel : "Je le connais. Il n'est pas aussi noir qu'on le dit. J'ai longtemps couché dans sa chambre…"
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Sa dernière maladie traîna en longueur. Dès qu'il le put, il quitta Paris en voiture pour venir finir sa vie en Touraine. En juillet, il donna encore un déjeuner de seize couverts dans la salle à manger de la Béchellerie et, pour détendre ses hôtes, il leur dit : "Ce qu'il y a de charmant dans le mal dont je souffre, c'est le nom qu'il porte. Écoutez, mes amis, cette musique: rétractation de l'aponévrose palmaire… N'est-ce pas délicieux! Quels poètes, ces médecins!"
Une crise d'angine de poitrine, en août 1924, le cloua dans son lit, dans sa chambre du premier étage, en attente de la mort inévitable : "C'est donc cela, mourir ! disait-il. C'est bien long…"
Son agonie cessa le dimanche 13 octobre.
Et son petit-fils Lucien continua de veiller sur la maison.










