Rochecotte est le dernier château de Touraine avant l'Anjou. Il y eut d'abord, au XVe siècle, une forteresse (élevée par les Marafin). Lui succéda, au XVIIe siècle, un long bâtiment à trois étages (édifié par la famille Guillon), avec des écuries pour une trentaine de chevaux.

LE DERNIER COMTE DE ROCHECOTTE
Louis-Fortuné de Rochecotte, né en 1765, vécut sa petite enfance dans les bois de Rochecotte sous la surveillance de l'aumônier du château. Son père, officier dans la cavalerie au régiment d'Orléans, lui fit donner une éducation militaire : il devint ainsi officier dans l'infanterie royale et lieutenant à Nancy, où la Révolution le surprit.
Au lendemain de Varennes, il décida d'émigrer, puis il fit campagne dans l'armée de Condé. En 1795, il décida de revenir en France et de rallier les royalistes de Vendée: il franchit le Rhin déguisé en artiste peintre et il se dirigea vers Poitiers. Mais en route il apprit que Charette, le chef royaliste, venait de traiter avec les Républicains…
Rochecotte alors ne sait plus que faire. Désemparé, il vient errer dans les bois autour de son domaine. Là il apprend que sa mère est en prison, que son château a été d'abord mis sous séquestre, puis vendu et à moitié démoli par son nouveau propriétaire.
Alors il décide de reprendre le combat contre les Républicains et il prend contact avec le comité royaliste de la région de Sillé-le-Guillaume qui lui confie le commandement de la région du Maine. Désormais, Rochecotte déploiera une grande activité en faveur de la cause royale ; il ira en Allemagne rencontrer Louis XVIII (et celui-ci le nommera général) ; enfin il organisera une grande insurrection royaliste qu'il a prévue pour 1799.
Evidemment, Rochecotte était contraint de vivre dans la clandestinité, d'où une vie aventureuse, et aussi une vie amoureuse, que l'on connaît par ses Mémoires publiés en 1819 et par le récit qu'en a fait l'abbé Charles Girault.
Finalement, il sera trahi par un de ses officiers qui le livra à la police pour la somme de 50 000 livres. Il fut arrêté à Paris près du Pont-Royal le 29 juin 1798. Il essaya de nier son identité en se faisant passer pour un certain "Ulric Néméré" originaire du Puy-de-Dôme. Mais il fut reconnu à cause d'une blessure qu'on savait qu'il avait reçue… à la fesse. Il fut condamné à mort par un Conseil militaire et fusillé au Champ-de-Mars.

TALLEYRAND ET LA DUCHESSE DE DINO
En 1824, le château de Rochecotte fut acheté par Dorothée de Dino, la nièce par alliance de Talleyrand. Et celui-ci, dans les quatorze dernières années de sa vie, vint fréquemment dans cette demeure qui le changeait de son château de Valençay, où les trois enfants de Dorothée mettaient un peu d'animation, et de son hôtel parisien de la rue Saint-Valentin.
Le premier séjour de Talleyrand à Rochecotte remonte à 1825. Talleyrand est venu chez sa nièce pour se reposer des fatigues du sacre de Charles X. Il a alors 71 ans et, si l'on en croit le mot féroce de Chateaubriand, il a "tourné à la tête de mort". C'est à cette époque qu'on commence à l'appeler "le diable boiteux".
À la campagne, que ce soit à Valençay ou à Rochecotte, la vie de Talleyrand restait invariablement la même : coucher à l'aube, lever public à midi, promenade autour du château, dîner de cérémonie, puis, au lever de table, conversation et jeu.
Un des premiers hôtes de Rochecotte fut Adolphe Thiers, l'historien de la Révolution : comme il avait alors des ambitions politiques, il tenait à s'instruire de toute l'expérience du vieux diplomate. En 1822, on le vit prendre vigoureusement la défense du peintre Delacroix : c'est qu'il croyait, comme beaucoup, que Delacroix était le fils de Talleyrand !
Thiers devait revenir à Rochecotte en novembre 1829 avec le groupe des Orléanistes ennemis de Polignac, parmi lesquels Mignet et Armand Carrel qui avaient fondé le journal Le National. C'est Piscatory, l'amant de la duchesse de Dino, qui les avait introduits à Rochecotte où ils reçurent les conseils et les encouragements de son vieil oncle.
Un récit d'un jeune poète de Mautauban, un certain Mary-Lafon, nous permet de pénétrer dans l'intimité de ces soirées que Talleyrand passait avec sa nièce Dorothée, alors âgée d'environ trente-six ans. Il faut savoir que Talleyrand avait alors pour secrétaire un ancien séminariste, Daure, qui était tombé amoureux fou de Dorothée de Dino (cette passion le conduira d'ailleurs au suicide). Et c'est ce Daure qui introduisit chez Talleyrand le jeune Mary-Lafon qui raconte ainsi une soirée passée en compagnie de Talleyrand, de son secrétaire et de sa nièce :
“Il n'y avait devant la cheminée que deux personnes: le prince d'un côté, couché à demi dans son fauteuil, et une dame belle encore, bien que touchant à l'âge mûr. Elle jeta sur moi ce coup d'oeil fin et assuré des femmes du grand monde, répondit par une légère inclination de tête à mon profond salut. Malgré sa laïcisation, M. de Talleyrand, avec ses cheveux blancs de poudre et de vieillesse qui flottaient en boucles épaisses sur son cou et la haute cravate du Directoire où plongeait son menton, ressemblait trait pour trait à un vieux curé de campagne.”
[La conversation s'engage alors; Talleyrand met le jeune homme en garde contre la carrière d'écrivain ; Mme de Dino lui demande de réciter des vers en patois ; puis on apporte du thé et des gâteaux; mais Talleyrand préfère une tartine de beurre poivré ; on parle à nouveau poésie et l'oncle et la nièce s'amusent de la timidité de leur hôte qui a rougi en prononçant le mot "sein" devant la jeune femme.]
“À ce moment, Mme de Dino, qui était debout adossée à la cheminée, releva tout à coup robe et jupons jusqu'au plus haut des reins et se mit à chauffer tranquillement devant nous ce qui fit nommer Vénus "callypige", et cela devant la plus totale indifférence de son oncle qui en avait vu d'autres, mais qui, devant l'effarement du jeune garçon et la mine sévère de son son secrétaire, crut devoir ajouter : Mode russe! Mais vous oubliez toujours, ma chère, que Daure, le maître de mes secrets, est un ancien séminariste. Par de pareils objets les âmes sont blessées, et cela fait venir de coupables pensées à ce jeune homme qui rougissait tout à l'heure en vous récitant des vers. Quant au secrétaire, il sortit furieux, prétendant, non sans raison, qu'en ayant l'air de ne pas s'apercevoir qu'il fût un homme, elle le traitait comme les dames de Saint-Petersbourg traitent leurs moujiks.”
L'étrange couple que formaient Talleyrand et sa nièce vint souvent à Rochecotte qui leur servait de refuge. C'est ainsi qu'ils y passèrent l'été de 1832 parce que choléra sévissait à Paris et menaçait même la région de Valençay. "L'air de Rochecotte est si bon qu'il est presque un remède", écrit Talleyrand cette année-là. Il semble même que Talleyrand se mit à préférer Rochecotte à son domaine pourtant magnifique de Valençay, qu'il appelle sa "tanière".Voici en quels termes il parle de Rochecotte dans une lettre de 1835 (le 20 avril) à un ami autrichien :
“Je vis dans une retraite charmante ; j'y vis avec ce que j'ai de plus cher au monde et mon unique occupation est d'y goûter dans toute sa plénitude les douceurs du farniente :
Lorsque de tout on a tâté,
Tout fait, ou du moins tout tenté,
Il est bien doux de ne rien faire, etc. |
Vous ne connaissez pas Rochecotte, sans quoi vous ne diriez pas: "Pourquoi Rochecotte ?" Figurez-vous qu'en ce moment j'ai sous les yeux un véritable jardin de deux lieues de large et de quatre de long, arrosé par une grande rivière et entouré de coteaux boisés où, grâce aux abris du nord, le printemps se montre trois semaines plus tôt qu'à Paris et où, maintenant, tout est verdure et fleurs. Il y a d'ailleurs une chose qui me fait préférer Rochecotte à tout autre lieu: c'est que j'y suis non pas seulement avec Mme de Dino, mais chez elle, ce qui est pour moi une douceur de plus.”
Bien sûr cette intimité de l'oncle et de la nièce faisait jaser. George Sand, dans un récit venimeux d'une visite qu'elle fit au château de Valençay, feint de se scandaliser de l'"impur commerce" qu'elle soupçonne entre le vieillard et la jeune femme.

Les Chroniques de la Duchesse de Dino sont un journal dans lequel elle parle beaucoup de Rochecotte et de la vie qu'on y menait, loin des fatigues et des artifices de la vie parisienne. On y voit la duchesse s'occuper de la restauration du château, de l'installation de "béliers hydrauliques", de la plantation de fleurs…
- 1er février 1836 - A Paris, la vie est trop fatigante, l'air trop aigre, les intérêts trop divers et trop multipliés, sans être assez puissants. Voilà pourquoi il me prend de profonds et mélancoliques regrets pour ce doux et tranquille Rochecotte, cet horizon si vaste, ce ciel si pur, cette maison si propre, ces voisins simples et bienveillants, mes ouvriers, mes fleurs, mon gros chien, ma petite vache, la chevrette, le bon abbé, le modeste Vestier*, le petit bois où nous allons ramasser des pommes de pin; pour ce lieu où je vaux mieux qu'ailleurs parce que j'ai le temps d'y faire d'utile retours sur moi-même, d'y éclaircir ma pensée, d'y pratiquer le bien, d'éviter le mal, de me mêler, par la simplicité du coeur et de l'esprit, à cette belle, forte et gracieuse nature qui m'abrite, me rafraîchit et me repose… [*Phidias Vestier, 1796-1874, architecte, inspecteur des monuments historiques d'Indre-et-Loire ; il a construit la gare du chemin de fer de Tours en 1849].
- 10 mai 1836 - Il ne faut rien demander de bien intéressant de ce petit coin retiré du globe où je ne puis me vanter que de repos, de silence et de solitude, trois bonnes conditions auxquelles je suis d'autant plus sensible que je sors, comme dit l'Imitation, "de ce commerce tumultueux des hommes qui engage la vanité même et qui finit par asservir l'âme".
- 13 juillet 1837 - Il n'a plu, hier, que pendant la moitié de la journée ; j'ai pu faire le tour de mon petit empire que j'ai trouvé en très bon état. J'ai pu, enfin, visiter, hier, mes béliers hydrauliques ; rien ne tient moins de place, ne fait moins de bruit et n'opère un meilleur résultat. Beaucoup d'ouvriers viennent les visiter, plusieurs propriétaires veulent les imiter; c'est vraiment une admirable invention. J'ai maintenant de l'eau à la cuisine, aux écuries, partout, et, l'année prochaine, je me donnerai une pompe à incendie.
[Le 17 mai 1838, mort du prince de Talleyrand. Mme de Dino va faire ériger une chapelle à l'emplacement de la chambre qu'il occupait au château.]
- 12 novembre 1840 - L'abbé Dupanloup est arrivé hier ici pour bénir ma chapelle. La cérémonie va se faire tout à l'heure.
- 14 novembre 1840 - J'avais désiré que la première messe qui se dirait dans ma chapelle le fût pour le repos de l'âme de M. de Talleyrand, mais une messe d'inauguration ne pouvant être une messe noire, celle d'avant-hier avait été dite en couleur et en l'honneur de saint Martin. Celle d'hier a été pour notre cher défunt. L'autel est précisément à la place où était son lit, dans la chambre que la chapelle a remplacée. Cela m'a fort émue…
[Après la mort de son oncle, Mme de Dino va continuer à venir dans son château de Rochecotte]
- 1er janvier 1841, à Rochecotte. - La journée d'hier s'est passé sans grand incident. Le matin, j'ai fait dire dans ma chapelle une messe pour feu M. de Quélen [archevêque de Paris, de l'Académie française, 1778-1839] ; j'y ai pleuré de tout mon coeur. Le soir, mon fils Alexandre, mon gendre et Pauline ont fait de la musique, chanté des vaudevilles, représenté des charges et fait un train dont j'étais charmée pour eux, parce que je meurs toujours de peur qu'ils ne s'ennuient ici, mais qui, je l'avoue, contrastait tout particulièrement avec ma disposition d'âme. Au coup de minuit, on a servi du punch: il est tombé plus d'une larme dans mon verre en songeant à ceux avec lesquels j'ai si longtemps passé ce moment.
- 29 mars 1841, à Rochecotte. - Me voici dans ma dernière semaine de campagne. Elle va être remplie par mille affaires, rangements, comptabilité, ordres à laisser. Je regretterai beaucoup ma solitude, ma paix, l'ordre uniforme de mes journées, la simplicité de mes habitudes, l'activité efficace, sans fatigue et sans agitation, qui profite aux autres et, par conséquent, à moi-même. Je ne suis pas sans inquiétude de quitter la retraite protectrice où je m'abritais pour remettre à la voile. La navigation du monde est la plus difficile, la plus orageuse et je ne m'y sens pas du tout propre; je n'ai plus de pilote et je ne sais pas, à moi seule, conduire ma barque: j'ai toujours peur de me briser contre quelque écueil. Mes nombreuses expériences ne m'ont pas rendue habile, seulement elles m'ont mise en défiance de moi-même et cela ne suffit pas pour faire bonne traversée!
[Dans les années suivantes, 1841, 1842, 1843, Mme de Dino vient toujours avec plaisir dans son Rochecotte qu'elle appelle son "petit Palazzo" ou son "cher home". En 1847, elle cèdera la propriété de Rochecotte à sa fille. Elle y reviendra en août 1854.]
- 20 août 1854 - M'y voici, dans ce pauvre Rochecotte qui me serre le coeur plus que je ne puis le dire. Notre vie y est toute conventuelle: chaque matin la messe, chaque soir la prière en commun, un maigre strict, une conversation plus ou moins sainte, jamais profane; aucun bruit que celui des deux garçons et de la toux de leur abbé. Je ne demande pas mieux, je m'arrange fort bien de genres fort divers, dès qu'ils ne choquent pas le bon sens ni le goût. Le silence est un grand repos; le coup de cloche vaut mieux que la pendule qui m'avertit pas tout le monde de même. La simplicité apaise et les bons propos musellent les coups de langue impétueux […] Pauline remplit bien le cadre dans lequel elle s'est placée et il est rare d'y réussir aussi complètement.

BALZAC EN VISITE À ROCHECOTTE
Dans ses romans immédiatement antérieurs à 1836, Balzac avait glissé quelques remarques flatteuses sur Talleyrand :
- il avait fait dire à Vautrin, dans le Père Goriot : "Le prince, auquel chacun lance sa pierre et qui méprise assez l'humanité pour lui cracher au visage autant de serments qu'elle en demande, a empêché le partage de la France au Congrès de Vienne: on lui doit des couronnes, on lui jette de la boue."
- l'année suivante dans le Contrat de Mariage, il parle de lui comme "un certain prince qui n'est manchot que du pied et que je regarde comme un politique de génie et dont le nom grandira dans l'histoire; un prince complet, comme peut l'être un grand artiste".
Ce sont des phrases comme celle-là qui ouvrirent à Balzac les portes du château de Rochecotte. Le 23 novembre 1836, il écrit à Mme Hanska : "Dans trois jours j'irai, je crois, à Rochecotte, voir Madame la duchesse de Dino et le prince de Talleyrand que je n'ai jamais vu, et vous savez combien je désire voir les spirituels dindons qui ont plumé l'aigle en le faisant tomber dans la fosse de la maison d'Autriche. Quant à Mme de Dino, je l'ai déjà vue chez Mme d'Appony."
Et le 1er décembre, il dit à la même Mme Hanska, au détour d'une lettre : "Je vous parlerai une autre fois de la visite que j'ai faite à Mme de Dino et à M. de Talleyrand, il y a six jours, à Rochecotte, en Touraine. M. de Talleyrand est étonnant. Il a eu deux ou trois jets d'idées prodigieuses. Il m'a fort invité à le venir voir à Valençay, et, s'il vit, je n'y manquerai pas. J'ai encore Wellington et Pozzo di Borgo à voir, pour que ma collection d'antiques soit complète."
Dans sa Chronique, à la date du 28 novembre 1836, la duchesse de Dino raconte cette visite du romancier; elle est assez sévère pour Balzac : "M. de Balzac, qui est un Tourangeau, est venu dans la contrée pour y acheter une petite propriété. Il s'est fait amener ici par un de mes voisins. Malheureusement, il faisait un temps horrible, ce qui m'a obligée à les retenir à dîner. J'ai été polie, mais très réservée. Je crains horriblement tous les publicistes, gens de lettres, faiseurs d'articles; j'ai tourné ma langue sept fois dans ma bouche avant de proférer un mot et j'ai été ravie quand il a été parti. D'ailleurs, il ne m'a pas plu. Il est vulgaire de figure, de ton, et, je crois, de sentiments; sans doute, il a de l'esprit, mais il est sans verve ni facilité dans la conversation. Il y est même très lourd; il nous a tous examinés et observés de la manière la plus minutieuse, M. de Talleyrand surtout. Je me serais bien passée de cette visite et, si j'avais pu l'éviter, je l'aurais fait. Il vise à l'extraordinaire et raconte de lui-même mille choses auxquelles je ne crois nullement."

Balzac en venant à Rochecotte voulait surtout amener Talleyrand à lui parler d'une étrange aventure dont le procès fit sensation, l'enlèvement du sénateur comte Dominique Clément de Ris dans son château de Touraine.
Après la pacification de la Vendée, certains chefs des Chouans refusèrent de se rendre et, parmi eux, le comte de Rochecotte qui commanda une division de l'armée du Centre jusqu'au jour où, trahi par un de ses officiers, il fut fusillé à Paris en 1798.
En septembre 1800, des bandes armées parcouraient encore la campagne. Clément de Ris était dans son château de Beauvais, à l'est d'Azay-sur-Cher, lorsque, vers le soir, six cavaliers armés pénètrent dans le château, enferment les domestiques dans une chambre basse, fouillent les meubles, et enfin s'emparent du sénateur. Ils le font monter dans une voiture qui, sous leur escorte, prend la route d'Athée-sur-Cher et gagne, vers le sud, la forêt de Loches. Au milieu de la forêt, la voiture est abandonnée. On hisse sur un cheval le malheureux sénateur qui a les yeux bandés. La nuit vient, la pluie tombe, on arrive ainsi à la lisière sud de la forêt, à la ferme du Portail, commune de Perrusson. Le sénateur est alors enfermé dans un caveau où il restera dix-neuf jours en attendant sa rançon.
Toutes les forces de police sont mises en mouvement. On fouille les fermes, la ferme du Portail comme les autres, et le prisonnier, dans son souterrain, entend les chevaux des gendarmes piétiner sur sa tête. On ne trouve rien. Fouché décide alors de s'adresser à un Chouan. L'homme qui va lui servir d'intermédiaire, c'est Carlos Sourdat qui fut autrefois l'estafette du comte de Rochecotte. Il veut bien essayer de sauver Clément de Ris, mais à la condition que les ravisseurs ne soient ni recherchés ni inquiétés. Promesse formelle lui en est donnée. Par ses amis, il apprend l'endroit où est le prisonnier. Une comédie de délivrance est jouée. Clément de Ris est libre. Mais la promesse ne fut pas tenue. Une nouvelle affaire mit sur la piste des coupables. Des arrestations de "faux chouans" furent opérées. Des ordres sévères émanèrent du Premier Consul. Deux condamnations à mort s'ensuivirent.
Balzac avait déjà longuement parlé de cette affaire avec la duchesse d'Abrantès. Selon elle, il s'agissait d'une sombre machination de Fouché, associé à Siéyès et Talleyrand. Il se serait assuré la complicité de Clément de Ris dans une conspiration contre Bonaparte, alors en Italie. La victoire de Marengo ayant anéanti les espoirs des conjurés, Fouché aurait voulu récupérer des documents compromettants détenus par le comte dans son château; la mise en scène dont le châtelain avait été victime avait pour but de reprendre lesdits documents. Mais Bonaparte, à son retour, avait exigé des sanctions. Fouché, pour couvrir ses sbires, avait fait porter la responsabilité sur des chouans tout à fait inoffensifs.
Balzac jeune avait dû connaître Clément de Ris, puisque le sénateur fréquentait chez son père quand celui-ci habitait Tours. Dans une lettre datée de Tours, le père de Balzac annonce à M. Clément de Ris sa visite à Azay-sur-Cher en son château de Beauvais et l'assure de son "véritable attachement ". Clément de Ris mourut en 1827 à 77 ans. Il eut un fils qui prit sa place à la Chambre des pairs.
Balzac, friand de sombres histoires policières, avait été intéressé par cette affaire, dont il fit un roman, Une Ténébreuse Affaire, dédié "à Monsieur de Margonne, son hôte du château de Saché, reconnaissant." Il déplaça l'intrigue dans le temps (en 1803-1806) et dans l'espace (en la situant dans l'Aube) ; Clément de Ris s'appela "Malin de Gondreville". On y retrouve l'intrigant Fouché, l'enlèvement de l'ancien conspirateur, la perquisition du château de Gondreville, la condamnation de pseudo-coupables, avec la création du personnage de la fière et indomptable Laurence de Cinq-Cygne.

BONI DE CASTELLANE
Pauline était la fille de la duchesse de Dino, et les mauvaises langues disaient évidemment qu'elle était née des amours de Talleyrand et de sa nièce. Or cette Pauline de Castellane fut la grand-mère de Boni[face] de Castellane (1867-1931), celui qui épousa Anna Gould, qui fit construire le Palais Rose, le célèbre dandy que Marcel Proust a transposé dans son personnage de Robert de Saint-Loup.
C'est à Rochecotte que Boni de Castellane a passé son enfance, en compagnie de ses deux frères Jean et Stanislas, sous le regard de sa grand-mère Pauline, qu'il faut imaginer dans ce château, enfoncée dans une bergère à oreilles capitonnées, son manteau d'astrakan sur les genoux.

JULIEN GREEN Julien Green, le romancier auteur de Mont-Cinère, Adrienne Mesurat, fut reçu à Rochecotte en août 1934 par Emilio Terry (un architecte d'origine cubaine). On lit dans son Journal :
Avant-hier, Emilio Terry nous a invités à Rochecotte, de l'autre côté de la Loire. C'est une assez vaste demeure où Talleyrand a séjourné. Longue façade, avec une belle terrasse qui domine le pays. Emilio nous a reçus d'une façon charmante et nous a beaucoup fait rire. Sa drôlerie, son esprit sont intarissables et personne, pas même Cocteau, ne raconte mieux que lui, avec une telle rapidité et un si grand bonheur d'expression. Ce regard qui brille derrière les lunettes efface toute tristesse, dans l'instant tout au moins. Comme nous nous trouvions dans la chambre de Talleyrand, il m'a montré le petit confessionnal qui a servi à ce diabolique personnage et, s'installant à la place du prêtre, il m'a dit, les yeux pétillants de malice : "Allons, Julien, allons, dites-moi vos péchés ! …"

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Talleyrand
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Dorothée de Dino
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Le château de Rochecotte à Saint-Patrice
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