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LA HAYE-DESCARTES,

patrie de Boylève

(Indre-et-Loire)

Fiches de géographie littéraire

Boylesve par VeberRené Tardiveau — qui écrivit sous le pseudonyme de René Boylesve — est né à La Haye-Descartes en 1867. Il fit des études à l’Ecole des Sciences Politiques, puis à l’Ecole du Louvre. Il commença à publier vers l'âge de trente ans, ce qui lui permit d'entrer à l'Académie française en 1919. Il est mort à Paris le 14 janvier 1926.

Parmi ses œuvres principales, on peut citer:

  • 1896 - Le Médecin des dames de Néans [écrit en 1896, ce roman révélait un subtil observateur de la bourgeoisie provinciale.]
  • 1897 - Sainte-Marie des Fleurs
  • 1898 - Le Parfum des îles Borromées
  • 1899 - Mademoiselle Cloque [A Tours, vers 1885, une respectable et vieille demoiselle, dévote fameuse, est déchirée entre le souci de faire le bonheur d'une jeune nièce et celui de défendre une cause sacrée contre les républicains, la reconstruction de la basilique Saint-Martin.]
  • 1901 - La Becquée [Le mélancolique apprentissage des premières années.]
  • 1902 - La Leçon d’amour dans un parc [Ce roman scandalisa les milieux bien pensants et déchaîna les foudres de l'abbé Bethléem.]
  • 1903 - L’Enfant à la balustrade [Le jeune héros de La Becquée ouvre ses ailes pour nous entraîner au vert paradis des amours enfantines.]
  • 1908 - Mon Amour
  • 1912 - La Jeune fille bien élevée [Chronique de la vie provinciale vue par les yeux d'un enfant, mais aussi roman d'initiation.]

Boylesve est également l'auteur de Les bains de Bade, petit roman d'aventures galantes et morales.

“Il avait un esprit vigoureux, qui n’a pas tout entier passé dans ses livres, au son délicieux et discret, réfléchi, peu fait pour la foule” (Emile Henriot)

“Je crois que je représentais pour lui les péchés qu’il n’avait pas osé commettre (en littérature s’entend)… Il n’était pas si bourgeois qu’il le paraissait d’abord, mais chez lui tout était discret; sa sensibilité n’en paraissait que plus exquise.” (André Gide)

 

LA BECQUÉE

Le roman évoque le petit univers provincial du jeune Riquet, âgé de 5 ans, fils de Me Nadaud, notaire à Beaumont, précocement épris de la jolie Marguerite Charmaison.

La propriété de “Courance” ne fait qu’un avec la tante Félicie, régisseuse autoritaire d’un bien qui assure la “becquée” à toute la famille. Maîtresse femme indépendante et pittoresque, elle a l’oeil sur ses vendanges, sur ses agneaux, et inculque au jeune Riquet l’amour de la terre et de la propriété. Autour d’elle gravite toute une “nichée” de familiers et de subalternes : le parent ruiné, l’ami fidèle surnommé “Sucre d’Orge”, la cousine bigote, le curé bien nourri, les tantes pauvres, l’oncle Philibert, artiste peintre un peu raté, et sa femme Marceline qu’on ne nomme jamais, et qui saura finalement conquérir le coeur de Félicie; et puis Fridolin le cocher, la Boscotte, Clarisse la cuisinière et Pidoux le métayer.

Quelques phrases du roman :

“Elle étendait en zigzag son lit inégal, tantôt raviné, profond ou rempli de sable, tantôt uni, à fleur de terre et tapissé d’une herbe fraîche”.

“La fenêtre donnait sur des touffes de lilas humides. Les grappes fleuries venaient si près qu’en se penchant on pouvait s’y mouiller la figure”.

“Sous le grand marronnier blanc, il y avait un tas de sable pour jouer et on savait qu’on pourrait boire du lait frais à plein bol”.

 

L’ENFANT A LA BALUSTRADE

Henri, dit Riquet, après avoir vécu avec sa grand-mère, retourne dans sa famille.

Son père, le notaire Nadaud, devenu veuf, s’est remarié et ne s’entend plus avec ses parents. Riquet souffre de ces dissensions.

Mais bientôt de nouveaux événements bouleversent sa vie. Le notaire, lié avec les familles de la bourgeoisie conservatrice, reste fidèle aux idéaux du Second Empire, tandis qu’à Beaumont, où il habite, les gens montrent leur sympathie pour les hommes nouveaux et intrigants.

Les mauvaises langues se déchaînent lorsqu’on apprend qu’il va acheter l’une des plus vieilles maisons du pays, celle de la vieille Mme Colivaut : à la mort de cette dernière, il ira habiter cette maison.
Diverses familles du pays se liguent contre le notaire et s’efforcent de lui rendre la vie impossible. Au milieu de ces ennuis continuels, sa vie est troublée par des amis qui le trahissent, par des disputes dans sa famille, par des affaires qui vont mal.

Mais l’enfant voit dans cette maison que l’on va acheter l’espoir d’une vie nouvelle : il aime son cadran solaire et, quand il se penche du haut de la balustrade, il a l’impression de contempler la vie.
Son secret amour pour une jolie et étrange jeune fille, Marguerite, fille du député anticlérical Charmaison, favorable aux ennemis du notaire, donne un sens à sa vie.

Finalement son père, après des péripéties variées, arrive à devenir propriétaire de la maison et à s’y établir.

Pendant ce temps, beaucoup de choses se sont passées et nombreuses ont été les déceptions que Riquet a connues de la part de la changeante Marguerite. Un jeune docteur du pays, un certain Troufleau, est tombé amoureux d’elle. Et, un jour, elle revient pour annoncer ses fiançailles avec un autre docteur qui était justement venu dans le pays faire une concurrence déloyale à Troufleau.

Il ne reste plus à Riquet qu’à se renfermer en lui-même et dans son rêve, puisqu’il a toujours vu la réalité passer sous ses yeux comme du haut de la balustrade de la vieille maison.

 

COMMENT BOYLÈVE EMPRUNTA À LA RÉALITÉ DES ÉLÉMENTS DE SES ROMANS

Pierre Auguste Tardiveau épouse Marie Sophie Boislève à la mairie de La Haye-Descartes (la cérémonie religieuse aura lieu à Langeais).  
Pierre Auguste Tardiveau, l’un des deux fils d’une famille de cultivateurs beaucerons retirés à Nourray en Vendômois, est notaire à La Haye-Descartes. Il deviendra Me Nadeau dans le roman.
Marie Sophie Boislève était une angevine qui était élevée dans un couvent parisien. Aux vacances, elle venait chez une tante à la Barbotinière, une vaste propriété proche de La Haye avec cinq fermes : La Barbotinière, Epinay, La Valanderie, La Chaume, La Giraudière. La propriété appartenait à Albert Boislève qui tenait à Paris un petit magasin d’antiquités et aurait voulu être peintre.   La Barbotinière est devenue “Courance” dans La Becquée [la Courance est un lieu dit de Neuilly-le-Brignon; c’est aussi le nom d’un ruisseau qui traverse la propriété]. Mais il n’y subsiste plus rien aujourd’hui du décor de La Becquée.
René Tardiveau est né à La Haye-Descartes le 14 avril 1867. Il eut une sœur, Marie. Il prit comme pseudonyme le nom de sa mère, avec une légère modification d’orthographe. Il deviendra, dans les romans, Riquet, né à “Beaumont”.
Sa maison natale est au 10/12 rue Descartes. Fort modeste, elle n’avait pas de jardinet comme la plupart des maisons voisines. Passant par un long couloir, on accédait à une cour obscure pour atteindre l’étude au second étage. Les communs, avec écurie et remise, donnaient sur une ruelle. René avait une petite chambre au-dessus de la cuisine. Quand la grand-mère vint aider sa fille lors de la naissance de Marie, elle dut coucher dans la pièce réservée à l’étude qui fut transférée dans le salon. Elle est décrite dans L’Enfant à la Balustrade : “La remise et l’écurie donnaient sur une ruelle étroite et assez mal entretenue où l’on se heurtait à des charrettes à bras…”
La famille avait pour voisin un officier en retraite, le capitaine Sevrette. Ce sera le capitaine Chevreau dans La Becquée.
Marie Sophie Tardiveau, fatiguée par trois grossesses rapprochées et vivant dans une maison malsaine, mourut à 30 ans, le 14 avril 1871, en mettant au monde un troisième enfant qui ne vécut pas. René n’avait alors que quatre ans. Dès que l’état de leur mère était apparu comme grave, les enfants Tardiveau avaient été emmenés par leur tante à la Barbotinière : ils devaient y rester plus de cinq ans avec la tante Clémence et son mari M. Jeanneau, même après le remariage de leur père. Parfois y venait l’oncle Albert que les enfants regardaient dessiner. On retrouve ces données dans La Becquée qui raconte l’enfance du jeune Riquet à Courance chez sa tante Félicie Planté: ses jeux dans le vaste parc, le tas de sable sous le marronnier, les veillées dans la salle commune, le corridor dallé de briques qu sentait la pomme et le miel. La tante Clémence est devenue la tante Félicie Planté.  Albert Boislève est devenu Philibert dans La Becquée.
René Tardiveau avait un oncle maternel fort âgé qui habitait près du château de Langeais (il séjourna chez lui en 1875). Cet oncle était plein de souvenirs; il avait vu Napoléon qu’il dépeignait ainsi : “Un petit homme vêtu de drap de billard avec une figure taillée dans du navet” Cet oncle de Langeais est devenu l’oncle Goislard dans La Becquée.
Me Tardiveau père gardait de son épouse un daguerréotype qu’il montrait souvent à ses enfants. On pense que ce portrait de La Becquée est inspiré par la jeune femme : “Elle avait une figure régulière et douce; elle se plaignait du poids de ses cheveux; ses yeux semblaient toujours vous regarder de loin; on n’osait pas toucher ses tempes en l’embrassant tant la peau était mince sur les fins ruisseaux des veines”.
En 1874, le notaire se remaria avec la soeur d’un notaire de Ruffec, Marie Brunauld de Montgazon (bonne musicienne, elle n’avait aucun sens de l’ordre). C’est “petite-maman” dans l’Enfant à la Balustrade, “trop jolie pour être ce qu’en province on appelle une femme comme il faut”.
Clémence Jeanneau mourut d’un cancer le 17 juin 1876. Elle fit de René et Marie Tardiveau ses légataires universels. Quelques semaines plus tard son mari se suicidait au fusil de chasse. René et sa sœur revinrent alors habiter à La Haye avec leur père et leur belle-mère.  
Boylesve fut très marqué par ses années passées à La Barbotinière : d’après son Journal, quand il vendit la propriété, il demanda pardon à "l’ombre sacrée" de la tante Clémence. On retrouve ces données dans La Becquée.
En 1876, le notaire put acheter une maison aux héritiers de la Veuve Mouton, maison dans laquelle René allait souvent jouer et qui lui était familière, avec son “jardin d’en haut” et son “jardin d’en bas”, son cadran solaire, son marronnier et son orme. Par suite de la création d’une rue, la maison a perdu une partie de sa balustrade; la terrasse s’étendait dans l’axe de la rue qui mène à la statue de Descartes. Le romancier la décrit dans L’Enfant à la balustrade sous le nom de “maison Colivaut”.
C’est de la balustrade surmontant la rue que l’enfant découvrait la statue de Descartes. Cette statue, dans le roman, est devenue celle de Vigny.
Me Tardiveau transforma quelque peu la maison de la Veuve Mouton. Dans la chambre à alcôve de la dame, il installa ses clercs, se réservant pour lui-même une pièce contiguë où l’on pouvait accéder sans passer par l’étude et qui donnait à la fois sur la terrasse et sur le jardin. C’est la disposition qui est indiquée vers la fin du roman.
Dans la petite ville habitait Jules Robin, juge de paix, républicain anticlérical, tenu à l’écart par la bourgeoisie réactionnaire, qui illuminait sa maison le 14 juillet. Il est devenu M. Charmaison dans le roman (député et amateur d’art habitué de Drouot).
René Tardiveau fut amoureux de la fille de Joseph Renaut (de Saint-Symphorien à Tours), qui venait à La Haye en vacances chez sa grand-mère Mme Couturier. Elle s’appelait Louise et  avait deux ans de plus que lui. Cinquante ans plus tard, il disait l’avoir aimée toute sa vie.  Elle est devenue Marguerite Charmaison dans le roman, où il la vieillit quelque peu.
Le père de Boylesve est donc devenu propriétaire de la maison à tourelle. Mais il n’avait pas tenu compte du fait qu’un autre s’intéressait à la maison Mouton. Il s’agissait d’un riche industriel, Defond, qui habitait sur l’autre rive de la Creuse, à Buxeuil, une propriété nommée Plancoulaine. Defond voulait acheter la maison pour un proche parent. Il recevait toute la “société” de La Haye. Par vengeance, il retira sa clientèle à Me Tardiveau et le mit en quarantaine. Contraint de se défaire de son étude, Me Tardiveau se suicida. Boylesve a donné à ce Defond le nom de sa propriété et il est devenu M. Plancoulaine. Buxeuil est devenu le “faubourg Saint-Jacques-de-Beaumont”. La brouille Defond-Tardiveau est devenue la brouille Plancoulaine-Nadaud dans le roman. Mais Boylesve en a adouci l’issue.
Me Defrance, prédécesseur de Me Fontaine, lui même prédécesseur de Me Tardiveau avait mis en garde son successeur contre les conséquences de son achat. Me Defrance est devenu Clérambourg dans le roman.

Au rez-de-chaussée de la “maison Descartes”, une salle est consacrée à René Boylesve. On y voit le bureau de l'écrivain et quelques autographes: "Je vois de ma fenêtre le clocher qui a tinté pour mon baptême, pour le mariage de ma mère et pour sa mort. C'est un bien vieux clocher roman coiffé modestement d'une toiture d'ardoise qui doit avoir une centaine d'années… En revoyant ce pays, c'est moins mes souvenirs d'enfance qui m'émeuvent que le sentiment de la transposition littéraire que j'ai faite de tout cela; c'est le souvenir de mes livres…" (Feuilles tombées).

Le buste de Boylesve a été inauguré en 1951 dans le jardin public, Jacques de Lacretelle représentant l’Académie française.   

 

EXTRAITS DE L’ENFANT A LA BALUSTRADE

Le début du roman

Je me souviens qu’un matin d’avril ou de mai mon père me fit monter avec lui dans sa voiture pour aller à la campagne chez ma tante Planté.
La remise et l’écurie donnaient sur une ruelle étroite et assez mal entretenue où l’on se heurtait à des charrettes à bras, à des tonneaux et aux appareils de M. Fesquet qui était bouilleur de cru. Il n’y avait donc rien d’attrayant en cet endroit, sauf peut-être une branche d’acacia fleuri dépassant le mur de madame Auxenfants, et la légèreté du ciel de Touraine. Cependant, au moment où le cabriolet s’ébranla dans cette vilaine ruelle, j’eus une singulière émotion heureuse.
Au tournant de la ruelle, mon père me dit, en me désignant du doigt une grande porte cochère où des pattes de biches étaient appendues :
— La maison Colivaut va être à vendre.
Que la maison fût à vendre ou bien non, cela ne représentait pas grand’chose à mon esprit, parce que je ne concevais pas qu’elle pût être autre que nous ne l’avions toujours vue, avec sa madame Colivaut en bonnet blanc à rubans bleus, sa tourelle à clocheton, sa balustrade, son orme et son marronnier, ses jardins en terrasses et son cadran solaire.
Il en était autrement pour mon père, évidemment, car son oeil brilla, sa lèvre se plissa avec malice; puis tout à coup il fronça les sourcils et son regard se fixa entre les oreilles de son cheval.
Mais il s’écoula bien du temps avant que la maison Colivaut fût vendue.
J’allai habiter, les trois années du veuvage de mon père, à Courance, chez ma tante Planté. Mon père se remaria. Ma tante Planté mourut. Madame Colivaut vivait toujours, et rien n’était changé à sa maison.
Nous allions voir madame Colivaut au jour de l’An pour lui faire nos politesses, et une deuxième fois, généralement, au fort de l’été, parce qu’elle était sujette à des étouffements que la grande chaleur “rendait critiques”, à ce que prétendait le médecin, et l’on croyait lui adresser des adieux définitifs. Mon père, étant son notaire, la voyait plus souvent. L’hiver ou l’été, c’était un plaisir de présenter ses hommages à cette vieille dame : au jour de l’An, elle distribuait des bonbons qui n’étaient pas du pays; à la belle saison, elle vous permettait de passer le temps de la visite dans les jardins.
On disait “les jardins”, quoiqu’il n’y en eût en réalité qu’un seul; mais, sur la pente d’une colline, ce jardin se trouvait distribué en terrasses étagées, au nombre de trois, dont la plus basse, qui portait tous les bâtiments et s’agrémentait en parterre, faisait un retour du côté de la ville par un terre-plein à balustrade dominant la grande rue de Beaumont, dans sa longueur, jusqu’à l’église.
De tout Beaumont on voyait la maison Colivaut, les balustres, la vieille porte cochère à pattes de biche, le clocheton, l’orme et le marronnier.
Pour moi, l’attrait véritable de cette maison, c’était le cadran solaire.
Il était situé dans le second jardin. On y accédait par une douzaine de marches dégradées et branlantes où le passage quotidien avait créé un double sentier parmi la mousse. Lorsqu’on posait le pied sur une certaine marche, on la sentait osciller, et l’on croyait entendre le bruit sourd de l’éclat lointain d’une mine. Un prunier de mirabelles étendait ses fines branches au-dessus de l’escalier, et il y avait toujours quelque fruit qui pourrissait à droite ou à gauche, sur de jolis oreillers moussus. Au dernier degré s’ouvrait une large allée bordée de buis épais taillés à hauteur de la main. Cette allée était coupés à angle droit par une autre semblable, et, au croisement, s’élevait la cadran solaire.
Il est bien vain, sans doute, de rechercher les causes de l’attrait qu’exercèrent sur moi, du premier jour que je les vis, cette pierre ancienne, cette petite table d’ardoise portant gravées les heures du jour, ce triangle de métal et cette pointe d’ombre mobile. Je devais me cramponner à l’aide des mains et du menton pour lire l’heure et, en outre, prendre garde d’endommager mes chaussures contre la pierre et de piétiner le persil qui croissait alentour. La table d’ardoise était divisée par une profonde lézarde, et quand mes doigts pesaient contre l’un des bords, une des parties basculait et de petits insectes, trottinant comme des tatous, sortaient de la crevasse et se livraient sur l’ardoise à des girations éperdues. Des beaux caractères romains enguirlandaient l’hémicycle des heures, dont j’avais voulu connaître le sens dès la première fois : “LAEDUNT OMNES, ULTIMA NECAT” (Toutes les heures nous blessent, la dernière nous tue).
Cette inscription mélancolique, gravée depuis plusieurs siècles, autant que la magie du soleil qui venait là complaisamment traduire en chiffres les étapes de sa course, me laissaient l’impression que quelque chose se passait à cet endroit, qui n’était pas tout à fait ordinaire. Ce carré d’ardoise était en relation avec le ciel, et de ces relations une grande vérité triste s’était dégagée, formulée et imprimée là.
Et je serais volontiers demeuré longtemps à contempler ce cadran. Je guettais la pointe d’ombre qui se promenait lentement sur les petites rainures des quarts d’heure, comme si elle eût été la plume de Dieu même, et j’osais espérer qu’elle écrirait peut-être un jour un mot pour moi.
Si, par hasard, quelqu’un montait les marches, je redoutais d’être surpris inerte et désoeuvré. Alors je rougissais comme si j’eusse fait mal, parce que j’étais certain que l’on me trouverait ridicule. Et je n’eusse jamais osé dire à personne ce que je pensais, ni parler de mon plaisir ? Cependant, à part moi, j’avais ma fierté d’évoquer des merveilles.
C’est dans cette attitude qu’un jour je fus brusquement secoué par quelqu’un qui était venu derrière moi à pas de loup. Ce quelqu’un avait de petites mains de fer qui s’appliquèrent sur mes yeux comme des griffes, tandis qu’une voix qui n’était pas désagréable demandait :
— Qui est là ?
Puis elle commanda si impérieusement que je crus entendre cingler un fouet :
— Dites vite qui est là ?
Je ne disais rien, parce que je ne savais pas qui était là. Alors on se mit à trépigner si fort que l’on m’égratignait les talons :
— Dites qui est là ! Dites qui est là !… Mais dites donc quelque chose, petit sot !
Ce mot soulagea le diable qui m’écorchait, car il ouvrit ses mains de fer. Ce diable était une fillette, plus âgée et plus grande que moi, et qui, malgré son agression, me parut élégante et jolie. Lorsqu’elle vit le masque de clown, taché de rouge et de blanc, que ses doigts m’avaient fait, lorsqu’elle me vit si décontenancé, si ennuyé de ce qu’elle avait osé me dire, elle en fut aussitôt tout émue et m’embrassa. Elle m’embrassait avec le même emportement qu’elle avait mis tout à l’heure à me crever les yeux. Elle m’appelait son “ami chéri” et voulait absolument se faire pardonner ses violences. C’est moi qui fus confus; j’étais fort sensible aux caresses; je lui dis que je m’appelais Riquet; elle me dit :
— C’est moi Marguerite Charmaison.
Je la parai immédiatement de toutes les magnificences conçues dans les rêveries. Son ardeur, ses élans et, tour à tour, sa grâce et ses câlineries achevèrent de m’éblouir.

Beaumont (La Haye-Descartes) le dimanche.

L’odeur de nos rues de petite ville, le dimanche, me revient en bouffées que l’éloignement seul rend agréables. Ces rues étaient bondées de paysans exhalant l’ail et le vin, piétinant le crottin, imprégnés de l’atmosphère de l’étable à boeufs. Ils se tenaient au carrefour, en une masse immobile et impénétrable qui envahissait aussi toute la place de la Mairie, dominée par la statue hautaine d’Alfred de Vigny, dont le noble et pur profil de bronze n’évoquait absolument rien, à personne.
On attaquait cette foule par les bords, en longeant les maisons afin d’y prendre un point d’appui; encore butait-on dans les colliers de cuir de l’étalage du bourrelier, dans les seaux de fer-blanc ou les sacs de graine, gras, bondés, boursouflés, fermés étroitement par une cravate de chanvre qui gaufre la toile en nombril d’andouillette. Je voyais les enfants de mon âge se faufiler dans cette forêt humaine en s’agrippant aux pantalons des paysans et s’orientant avec un instinct de sylvains entre les troncs cagneux de velours côtelé. Mais ma grand’mère disait invariablement, avant de pénétrer dans le fort de l’assemblée : “Gare les puces!” et j’évitais avec soin les contacts rustiques.
On ne retrouvait ses aises que lorsqu’on avait atteint le magasin élégant de madame Virevolière, où ces dames se fournissaient de tout ce qu’elles ne faisaient point venir de Paris; et l’on arrivait sans trop de difficulté jusqu’à l’église, après avoir respiré les émanations de la charcuterie à droite, de la pharmacie à gauche, et le parfum du bois de noyer chez le marchand de sabots. Après cela venaient des maisons bourgeoises…

Une autre vue de la petite ville.

Nous arrivions à l’ancienne porte de la ville par une ruelle obscure qui serpente entre de vieilles maisons à colombages, et l’on prenait jour tout à coup en face du pont en dos d’âne qui relie Beaumont au faubourg, au milieu d’un paysage large et charmant. Ce pont, qui n’a été restauré que d’un côté, — duquel ce n’est pas la peine de parler, — a conservé, de l’autre, son parapet de pierre, muni de bornes, et qui s’en va tout zigzaguant et offrant de commodes refuges triangulaires au-dessus de ses longs brise-glaces pointus. A peine y a-t-on fait quelques pas que l’on ne peut s’empêcher de s’arrêter pour regarder de loin le spectacle amusant des laveuses qui battent leur linge en bavardant, le long d’une berge savonneuse, de l’abreuvoir jusqu’à  l'antique mur de boulevard soutenant le jardin du curé. Cette belle muraille robuste et ventrue a été couronnée sous Louis XIV d'élégants balustres, comme ceux de la maison Colivaut, qui s'ornementent aujourd'hui de vignes vierges et d'églantiers sauvages. Enfin, c'est la rivière, large, noire et profonde, baignant des jardins puis des prairies à perte de vue, et dont, là-bas, un double cordon de peupliers s'empare, comme de rigides soldats, pour l'obliger à faire un détour. Et quel joli coteau ! tout feuillu de chênes dont les têtes rondes dessinent puérilement sur le ciel une ligne de demi-lunes qui vont s'apetissant, s’apetissant jusqu'à vouloir entrer, dirait-on, sous le porche d'une église de village située tout exprès au fond du tableau.
A droite du pont, c'est le quai; il mène aux écluses et à la fabrique. Il est bordé par un long mur de soutènement où s'appuie un jardin que cache une allée de tilleuls. Ce sont les tilleuls de chez madame Charmaison.

Visite à madame Colivaut.

[Le père de Riquet, le notaire Nadaud, s’est rendu acquéreur de la maison de madame Colivaut; il n’en prendra possession qu’au décès de la dite dame. Comme celle-ci a régulièrement des suffocations les jours de chaleur, toute la famille, un jour de canicule, va lui rendre visite, pleine d’un secret espoir.]

La petite bonne nous fit signe d’entrer. Madame allait très bien. Madame était même, pour le moment, dans le jardin du haut. — Ah! ah! fîmes-nous, dans le jardin du haut!… à la bonne heure!… ah! ah! dans le jardin du haut !
Et nous pénétrons derrière la petite bonne. On traversait une longue cour en pente et pavée de ces gros cubes arrondis en tête d’homme chauve, comme on en voit encore sur les anciennes routes royales. Cette cour était si vaste et l'on en faisait si rare usage que les domestiques ne parvenaient pas à empêcher les cheveux d'une herbe fine de s'y dresser en petites touffes entre les cailloux; même, en plusieurs endroits, des pissenlits fleurissaient. A gauche étaient les écuries, les remises; à droite, la grosse maison bourgeoise, avec huit fenêtres au rez-de-chaussée, autant au premier étage, et deux belles lucarnes dans le haut toit de briques vieillies, d’un joli ton pelure d’oignon, çà et là duveté d'une mousse verdâtre. Pour cheminées, des monuments. La tourelle, sur les jardins, était couverte d'ardoises.
Nous montâmes les marches sous le prunier de mirabelles, pour gagner le jardin du haut. A cent pas de nous, nous vîmes madame Colivaut qui butinait toute seule, sans canne et sans appui, un sécateur à la main. Elle avait planté là sa dame de compagnie, madame Robert, en lui ordonnant de cueillir des noisettes, et elle vint au-devant de nous, toute coquette. Elle avait une robe de soie puce, garantie par un court tablier noir, et, comme toujours, son bonnet blanc orné de rubans bleus. Sa figure grasse et poupine était d'une pomme de reinette de l'an passé.
Elle ne fit aucune allusion à sa santé et nous parla de ses fruits et de ses légumes. Une par une, nous dûmes examiner les plates-bandes, et, un par un les poiriers, dont elle savait l’âge, la biographie et le rendement année par année. Elle regardait, elle aussi, le cadran solaire, lorsqu’elle passait dans son voisinage. Elle s'y pencha et tira sa petite montre d'or pour comparer les heures. On lui fit remarquer que le soleil était couché. Elle rit de bien bon coeur.
Elle redescendit avec nous au parterre. Madame Robert portait les noisettes dans un pli de sa jupe relevée; ce fut mon père qui soutint madame Colivaut sur l'escalier des mirabelles. Lorsqu’elle posa le pied sur la marche branlante qui rendait un bruit sourd, elle fit :
— On dirait qu’on met le pied sur une dalle funéraire.
On croyait madame Colivaut traversée d’une pensée funèbre; mais elle ajouta :
— C’est le tombeau de mes illusions !
Et elle se remit à rire comme une fillette. Elle était tout à fait de bonne humeur. Elle nous mena jusqu’à la terrasse dominant la ville, sous l’orme et le marronnier.
J’étais demeuré au bord de la balustrade. Dans la lumière de perle d’une belle journée mourante, la grande rue sinueuse, égayée de hauts pignons, serrée à la taille par d’ancienne bicoques à encorbellement où se balançaient encore des enseignes, dévalait sans se presser vers l’église. De rares passants troublaient la paix du soir…

Le jeune Riquet fait une visite à madame Colivaut.

Lorsque je n’allais pas à ma leçon de latin, on m’envoyais quelques heures dans les jardins de madame Coliveau. Mon père aimait à me savoir là; c’était un peu, pour lui, prendre possession de la maison. Il me disait : “Tu tâcheras d’être à la balustrade sur les quatre heures, au moment où je passerai; alors je te verrai de loin.” Ainsi il se figurait qu’il rentrait chez lui et que son fils l’attendait sous les beaux arbres. Pour les gens de la ville, il me plantait là aussi comme un drapeau. C’est que, de tout Beaumont, on me voyait sur cette terrasse fameuse, et les personnes ne pouvait manquer de dire qu’elles avaient vu le “petit Nadaud se prélasser comme chez lui à la balustrade de madame Colivaut”.
Un jour de la fin de l'automne, madame Robert, la dame de compagnie, me fit entrer dans la chambre de madame Colivaut. Les sièges y étaient garnis de housses, les fenêtres, de rideaux jaunes; un grand placard bâillait, où l'on apercevait des rouleaux de papiers de tenture et du linge en pile; une odeur de caramel se mêlait à celle du tabac à priser; au fond d'une alcôve, madame Colivaut était couchée. Sa tête de pomme de reinette, embobelinée dans un bonnet, ne me plut guère, car je pensai, dès le seuil : “Sacristi ! il va falloir embrasser !” Madame Colivaut caressait un gros chat qui ronronnait sur l’édredon, contrairement, c'était probable, aux volontés de madame Robert, femme d'humeur prompte, qui se hâta d'empoigner l'animal par la peau du dos, tandis que sa maîtresse disait d'une voix plaintive :
— Qu'est-ce qu'elle vous a fait, cette pauvre bête ?
Madame Robert tenta de me soulever pour me mettre au niveau des joues rondelettes et fripées de la malade, mais elle me trouva trop lourd. On se contenta de me demander mon âge; puismadame Colivaut fit signe à madame Robert d'aller prendre dans la commode la boîte aux chocolats. Ils dataient du jour de l'An; mais je ne fis pas le difficile. Enfin, on m’envoya jouer.
Je courus au cadran solaire. Le persil, autour du socle, avait été coupé. Sur la pierre noircie, rugueuse et trouée comme une éponge, il était poussé de petites mousses jaunes, et, dans une jointure, une touffe d'herbe lançait trois tigelles menues par-dessus le cadran. Je m'aperçus que j'avais grandi, car je lisais l'heure sans me cramponner à l'ardoise brisée : plus de danger de voir accourir les cloportes dans mes manchettes.
Il n'y avait personne dans le jardin. Je me souviens qu'on entendait le bruit lointain d'un marteau sur la forge et la chanson plus rapprochée d'une couturière qui cousait chez madame Colivaut. La lessive séchait. De beaux nuages moutonneux traînaient sur 1e cadran une ombre rapide.
J’allai m’asseoir sur une chaise au pied du marronnier, et je m’accoudai à la balustrade. C’était un jour ordinaire; on apercevait peu de monde. Les hommes politiques commençaient cependant à s’assembler pour l’apéritif. Une femme, un seau à la main, gagnait le socle de la statue; on entendit le bruit du seau de fer-blanc déposé vide sous la fontaine, puis celui de l’eau bouillonnant sur son fond sonore.
Les troncs de l’orme et du marronnier étaient situés à un mètre à peine de la balustrade, et ils lançaient des branches magnifiques et libres, principalement sur la rue, du côté du midi. Depuis des générations, les voisins indulgents avaient toléré ces empiètement d’ombrages.

[Mais la voisine de madame Colivaut, c’est madame Auxenfants, qui avait comme locataire M. Fesquet. Tous deux voulurent exiger l’élagage des deux arbres. Tout se passa à peu près bien pour la maîtresse branche du marronnier; mais la grosse branche de l’orme tomba sur un coin de la maison de madame Auxenfants, défonça le toit et blessa un ouvrier. On voulut cacher la nouvelle à madame Colivaut. Mais quand celle-ci vit la maison de son ennemie à demi-effondrée, elle se mit à rire.]

Madame Colivaut riait toujours, ou du moins on le pouvait croire, car elle portait la main à sa bouche et semblait comprimer de petits spasmes de gaieté. A la vérité, elle étouffait; elle tomba dans les bras de sa gouvernante et expira le soir.

[Alors le notaire Nadaud put prendre possession de la maison à la balustrade.]

C’était une des premières journées du printemps, qui, en Touraine, est souvent une belle saison. L’orme et le marronnier avaient reçu une noire coucher de coaltar sur leur plaie, et le grand bras mutilé du marronnier se couvrait d’un feuillage tendre. Toute la maison, depuis le déménagement, n’offrait que le spectacle d’un indescriptible salmigondis; mais nous trouvions cela parfait. Nous ouvrions les portes, nous parcourions les pièces, nous aspirions l’odeur des placards, placards à confitures, placards à linge, placards à pharmacie, placards remplis de vieux rouleaux de papiers de tenture. On déroulait ces papiers; on essayait de réassortir en retournant les grandes langues déchirées qui pendaient aux murs. Beaucoup de plafonds étaient craquelés. Dans les chambres longtemps inoccupées, notre présence surprenait et agitait un peuple de souris. Nous montâmes jusqu’aux greniers. Nous mettions la tête à chaque lucarne. De là, la vue était large et belle : on dominait Beaumont; on apercevait la rivière, le pont. Puis ce furent des gambades dans le jardin; nous courûmes les uns après les autres, comme trois enfants. Je n’avais jamais connu mon père gai; je l’avais tant vu souffrir !
Puis nous recommençâmes à parcourir l’intérieur. Depuis longtemps l’attribution de chaque pièce était déterminée. Alors on imaginait l’endroit restauré et meublé.
— Je suis là, dans mon cabinet, vois-tu bien ? tu peux communiquer avec moi sans passer par l’étude des clercs…
— Moi, ce qui me plaît, c’est l’escalier dans la tourelle. C’est un plaisir de monter par là ! Nous étions chez nous! Nous allâmes sur la terrasse; il n’y avait plus aucun siège; nous nous accoudâmes à la balustrade, et là nous regardâmes longtemps la ville. De la ville aussi, l’on nous regardait.
Nous étions là chez nous. Nous y passâmes l’après-midi entier, à ne rien faire, à nous sentir chez nous.

La fin du roman.

Je m’en allai sur la terrasse et m’accoudai à la balustrade. A l’heure du dîner, tous les bruits moururent, et la rue, en toute sa longueur, semblait traverser une ville abandonnée. Seule, au milieu de la place, demeurait la statue du poète.
De ma balustrade, je regardai encore une fois cet être inconnu de tous et dominant tout le monde de sa mine altière. Il restait étranger à nos rumeurs, à nos disputes, à nos bassesses. Il paraissait désespéré, et pourtant calme. Etait-ce à cause de ce qu’il voyait à ses pieds ? était-ce à cause de ce qu’il voyait au loin ? De son piédestal, voyait-il les hommes mieux que nous ? Voyait-il Dieu ? Ne voyait-il rien ?
La nuit était presque venue, j’eus moins de honte à commettre une extravagance. Je ramassai dans l’ombre tous mes beaux désirs d’enfant, écornés déjà aux réalités de la vie, et, au risque d’être pris pour un insensé si quelqu’un m’entendait, je mis mes mains en porte-voix sur ma bouche, et criai au poète :
— Que voyez-vous ? que voyez-vous ? vous qui avez l’air d’être au-dessus de nous !


Boylesve
Boylesve Bains de Bade
Boylesve, Les Bains de Bade