C'est un chef de brigands, Evrault, qui donna son nom à la grande abbaye aux confins de la Touraine, de l'Anjou et du Poitou. Il tenait son repaire au coeur d'une inquiétante forêt, dans un lieu dit "la Fontaine d'Evrault". Un jour ce bandit s'empara d'un homme de Dieu, Robert d'Arbrissel, qui venait de prêcher dans la région d'Angers. Au moment où l'on s'apprêtait à mettre le prisonnier à mort, Evrault fut, par miracle, converti.
Robert d'Arbrissel était un homme de foi qui, révolté par ce qu'était devenu le clergé de son époque, avait interrompu ses études et renoncé à une carrière ecclésiastique pour vivre en anachorète. Il décida alors de rassembler autour de lui une foule hétéroclite, que, en 1099, il fixa à la Fontaine d'Evrault, sur des terres qui appartenaient aux seigneurs de Montreuil-Bellay.
Il y avait avec lui surtout des gens de toutes conditions. Ils furent répartis dans quatre ensemble de constructions: une partie pour les femmes, les plus nombreuses, une autre pour les hommes (Saint-Jean-de-l'Habit), une pour les anciennes prostituées (La Madeleine) et une pour les lépreux (Saint-Lazare). Pour l'alimentation en eau, Robert d'Arbrissel, dit-on, n'aurait eu qu'à frapper un rocher pour en faire jaillir une source (la fontaine Saint-Robert), qui coula pendant plusieurs siècles.
La grande innovation fut que chaque monastère fut dirigé par une femme, ce que justifiait la parole du Christ sur la Croix qui, voyant Marie et Jean devant lui, dit à son disciple: "Voici ta mère" (Jean, 19,27). La première abbesse de Fontevrault fut Pétronille de Chemillé. Ensuite vinrent à Fontevrault des grandes dames de l'aristocratie: la femme et la fille de Guillaume d'Aquitaine, la fille de Foulque d'Anjou, celle de Pierre de Courtenay, la reine de France Bertrade, la reine d'Angleterre Aliénor d'Aquitaine.
Une anecdote L'évêque d'Angers affirmait que l'abbaye, en dédommagement d'une terre, devait au curé de Vernoil une redevance annuelle d'un petit cochon. L'abbesse Pétronille refusait et, pendant vingt ans, plusieurs procès s'engagèrent, où l'on discutait même de la taille du porcelet en débat. L'abbesse porta l'affaire jusqu'au pape qui excommunia l'évêque d'Angers!

La caractéristique essentielle de Fontevrault était la primauté accordée à l'abbesse. Cette constitution spéciale se résumait dans la formule "monachi sunt inferne, monachae superne". Les hommes n'y obtinrent jamais le surplis, la règle leur imposant de demeurer moines cloîtrés et non d'être chanoines. Et c'est à l'abbesse que les religieuses se confessaient, le prêtre n'intervenant qu'ensuite pour leur donner l'absolution.
À ce propos, Rabelais, dans son Tiers-Livre (ch. 34), imagine que le pape Jean XXII, de passage à Fontevrault*, reçut requête des religieuses qu'elles pussent se confesser les uns eux autres, alléguant que les femmes de religion ont quelques petites imperfections secrètes, lesquelles honte insupportable leur est déceler aux hommes confesseurs. Bien que le pape doutât qu'une femme pût garder le secret du confessionnal, il décida toutefois de mettre l'abbesse à l'épreuve. Il lui confia jusqu'au lendemain une boîte bien close, avec interdiction de l'ouvrir "sous peine de censure ecclésiastique et d'excommunication éternelle". Le lendemain, bien sûr, l'oiseau qu'il y avait enfermé avait disparu. C'est pourquoi le pape refusa d'abord à l'abbesse le droit de recevoir les confessions, ayant reçu la preuve "que chose trop difficile leur serait de receler les confessions, vu qu'elle n'avaient si peu de temps tenu en secret la boîte tant recommandée".
Ce passage de Rabelais se trouve dans un chapitre où il montre "comment les femmes ordinairement appètent choses défendues". A propos des Orléanaises, il raconte qu'il suffit, pour les amener à tromper leur mari, de leur faire prendre conscience qu'il exige qu'elles lui restent fidèles: "Au temps (dit Carpalim) que j'étais ruffian [débauché] à Orléans, je n'avais couleur de rhétorique plus valable ni argument plus persuasif envers les dames, pour les mettre aux toiles [les prendre dans mes filets] et attirer au jeu d'amour que vivement, apertement, détestablement remontrant comment leurs maris étaient d'elles jaloux. Je ne l'avais mie inventé. Il est écrit. Et en avons lois, exemples, raison et expériences quotidiennes. Ayant cette persuasion en leurs caboches, elles feront leurs maris cocus infailliblement par Dieu, sans jurer, dussent-elles faire ce que firent Sémiramis, Pasiphaé, Egesta, les femmes de l'île Mandès en Égypte, blasonnées [blâmées] par Hérodote et Strabon; et autres telles mâtines. [Sémiramis, reine d'Assyrie, fit l'amour avec un cheval, Pasiphaé, épouse de Minos, avec un taureau, Egesta avec un chien ou un ours, les femmes de Mendès, à l'embouchure du Nil, avec des boucs.]

Dès la fin du XVe siècle, l'abbaye de Fontevrault se réforma, des abbesses de famille royale appliquant la règle d'une manière assez stricte. Sous Charles IX, l'abbesse Louise de Bourbon se montra intransigeante vis à vis des protestants. Aussi, dès qu'il le put, Condé envoya une troupe pour ravager l'abbaye mais, dit-on, "dix mille martyrs" les mirent en déroute miraculeusement avant qu'ils aient put porter le premier assaut.
L'abbesse qui lui succéda, sa nièce Éléonore de Bourbon, était la tante d'Henri de Navarre. En juillet 1579, elle reçut la visite de son neveu: "Le soupper fut faict en une grande salle tendue d'une tapisserie de toile de Hollande par bande, recouverte de carré de point coupé; le dais avec sa queue estoit de mesme. La dame abbesse estoit assise au hault bout de la table, le roy de Navarre au milieu et Madame la princesse de Conty au bout, tous trois du mesme coté. La viande fut apportée par plusieurs religieuses vestues ainsi qu'elles sont quand elles hantent le choeur." Henri de Navarre revint à l'abbaye en 1590: à cette époque, jour et nuit, deux religieuses ne cessaient de prier pour la conversion du futur Henri IV.

L'ermite des Gardelles
Au temps de l'abbesse Jeanne-Baptiste de Bourbon, fille légitime de Henri IV, un homme, qu'on appellait l'ermite des Gardelles, vivait non loin de l'abbaye. Non seulement ceux qui réussirent à l'approcher furent frappés par le port aristocratique, la culture et l'intelligence de cet anachorète, mais ils furent encore bien plus intrigués par sa ressemblance extraordinaire avec feu le roi Henri IV. Personne jamais ne put percer le secret du saint homme. A ceux qui l'interrogeaient sur ses origines, il répondait: "J'ai une mère sans père, je suis un enfant surnaturel, je ne suis cependant pas un enfant illégitime".
Il commanda bientôt une petite colonie d'ermites dans le bois des Gardelles. Jeanne-Baptiste, avertie, voulut plusieurs fois le rencontrer, mais elle ne pouvait sortir des limites de sa clôture et, quant à lui, il évita toujours soigneusement d'aller à l'abbaye du vivant de cette abbesse. L'énigmatique personnage, en revanche, accepta de voir, bien des années plus tard, l'abbesse Gabrielle de Rochechouart qui fut, elle aussi, frappée de sa majesté naturelle. Louis XIV, intrigué lui-même, ordonna plusieurs enquêtes qui n'aboutirent point: frère Jean-Baptiste, comme on l'appelait, garda le secret de sa naissance.
Un jour, on apporta dans sa hutte un portrait du roi Henri pour mieux confirmer par l'image la ressemblance que l'on constatait déjà et par la gaieté et par l'esprit. Chacun fut alors persuadé que l'ermite était un fils naturel de Henri IV. Peut-être s'agissait-il du comte de Moret, fils de Henri IV et de Jacqueline de Bueil, qui passa pour mort à la bataille de Castelnaudary, le 1er septembre 1632, et dont on ne retrouva jamais le corps.

La soeur de Mme de Montespan, Marie-Madeleine-Gabrielle de Rochechouart de Mortemart, fut une abbesse bien en cour et érudite, qui donna à Fontevrault la réputation d'une abbaye de gens lettrés, où l'on parlait littérature et philosophie et où l'on donna une représentation de l'Esther de Racine.
Une anecdote Marie-Gabrielle avait entrepris une traduction de textes de Platon. Elle demanda à Racine de revoir son travail. Celui-ci éluda le pensum par un compliment: "Le style est admirable; il a une douceur que nous autres hommes n'attrapons point".
Autre anecdote Louis XV confia à l'abbesse de Rochechouart, nièce de Marie-Gabrielle, l'éducation de ses quatre fillettes: Victoire (cinq ans), Sophie (quatre ans), Thérèse-Félicité (deux ans), Louise-Marie (un an). Le 20 juin 1738, on vit arriver dans le couvent une caravane de cent-vingt chevaux, huit carrosses, vingt fourgons et deux cents personnes. Un dîner de deux cent trente couvert fut servi au réfectoire, suivi par un grand feu d'artifice!
En ce XVIIIe siècle, l'abbaye était devenue "une sorte de cour où tout se passait à peu près comme chez un prince souverain". On multipliait les fêtes et les réjouissances; on organisait des loteries. Les religieux se lançaient dans des chasses au cerf, pendant que les religieuses leur installaient, sur quelque prairie, une collation avec "viandes froides, corbeilles de fruits, pâtisseries légères et rafraîchissements posés sur le gazon".

Légendes de Fontevrault
Un prince était amoureux d'une nonne cloîtrée à Fontevrault. Éconduit par celle qui avait voué sa vie à Dieu, le prince lui fit dire par un page que ses beaux yeux le faisaient mourir. N'osant pas, par ses rebuffades, attirer sur la communauté le courroux de son amoureux, la nonne accepta de lui donner rendez-vous au parloir. Au jour dit, le prince vit venir à lui un être terrifiant, les orbites ensanglantées, qui lui offrait, sur un plateau d'argent, ses deux yeux et disant : "Tenez, messire, l'objet de vos désirs, prenez-les et qu'ils préservent mon honneur."
Sœur Béatrix, qui détenait les clés de la clôture, décida un jour de s'enfuir du couvent. En partant, elle confia ses habits et ses clés à une statue de la Vierge placée dans la chambrette du tour. Puis elle partit mener joyeuse vie à Saumur. Quelques années plus tard, comme elle rencontrait un procureur de l'abbaye, elle lui demanda par curiosité des nouvelles de "soeur Béatrix". Il lui fut répondu qu'elle allait bien et qu'elle était devenue maîtresse des novices. Étonnée qu'on la crût encore à l'abbaye, la vraie Béatrix s'y rendit pour demander à parler à cette soeur qui empruntait son identité. Mais, au parloir, ce fut la Vierge elle-même qui lui apparut. Alors Béatrix rentra au couvent sans que personne n'apprît sa fugue.
Sœur Angelucia (qui mourut en 1160) chantait si divinement les offices que c'en était surnaturel. On apprit que, chaque fois qu'elle chantait, elle voyait apparaître la Vierge.

Miracles de Fontevrault
L'abbaye posséda plusieurs insignes reliques, en particulier une épine de la couronne du Christ et un "cheveu de la Vierge", rapportés de croisade et offerts à l'abbaye par Philippe Auguste. Le trésor comportait aussi un fragment de la vraie Croix ? Cette relique n'ayant pas été authentifiée, on décida de la mettre à l'épreuve. On la fit tremper dans l'eau bénite pendant la semaine sainte de l'année 1304, jusqu'à ce que le bois dégageât à ses extrémités un liquide rouge qu'on reconnut être le sang du Christ. Depuis lors, on célébrait à Fontevrault le miracle du Saint Sang.
Chacun des quelque quatre-vingts prieurés de l'ordre possédait un tombeau de Maître Robert d'Arbrissel, devant lequel on prononçait les voeux. Un soldat huguenot ayant blasphémé devant celui d'Orsan, il fut aussitôt frappé de paralysie. Précisément, Robert mourut à Orsan. On ramena son corps à Fontevrault. Son coeur, réduit en poudre et enfermé dans une ampoule, ne revint au monastère de Saint-Jean-de-I'Habit qu'au XVIIe siècle, à la suite d'un voeu d'un religieux qui avait miraculeusement guéri. Le tombeau de Robert fut reconstruit avec faste dans le choeur de l'église abbatiale, quoique le fondateur de Fontevrault eût expressément demandé d'être enterré dans la boue commune du cimetière.

La mort à Fontevrault
On enterrait partout dans Fontevault : l'église, le cloître, la salle capitulaire étaient dallés de tombes. Les rites funéraires y étaient d'une particulière ampleur. Transportés à la chapelle Saint-Benoît, les moribonds y recevaient le viatique; puis, au chapitre, ils s'accusaient publiquement de leurs fautes; on les ramenait alors à l'infirmerie. Au moment de l'agonie, on les recouvrait d'un cilice et on les déposait sur un lit de cendre pendant que les religieuses récitaient le credo. La mort survenue, on faisait goutter un cierge béni sur le suaire, en dessinant une croix. Pour les abbesses défuntes, le cérémonial était imposant. Dans le choeur tendu de litres noires semées des armes de la Passion et de l'abbesse, on célébrait trois messes devant le cercueil de plomb, autour duquel cinq cierges rouges brûlaient, symbolisant les cinq plaies du Christ. A la porte de l'abbatiale, trente pauvres, cinq vêtus de rouge, dix de blanc et quinze de noir, tenaient des torches. Tous les sièges des dames du choour, tous les autels étaient recouverts de serge noire avec une croix de satin blanc. Ce parement de deuil était conservé toute l'année.
On a surnommé Fontevrault le Saint-Denis des Plantagenêt, puisque les fondateurs de la dynastie angevine des rois d'Angleterre reposent sous ses coupoles. On voit, en l'église abbatiale, à gauche et à droite de l'entrée de la croisée du transept, les vestiges du grand mausolée que leur avait fait bâtir Jeanne-Baptiste de Bourbon en 1620. C'était un vaste décor baroque, qu'entouraient des draperies de pierre montant jusqu'aux voûtes et qui encadrait de façon théâtrale la vue sur le choeur, à travers la grille de clôture.
Il est difficile d'établir la liste exacte de tous ceux et de toutes celles qui occupèrent ce mausolée. Si Henri II n'avait pas donné d'indications précises sur le lieu de sa sépulture, son fils, Richard Coeur de Lion, exprima le désir de reposer aux côtés de son père. La femme de Henri II, Aliénor, mourut à Fontevrault et y fut inhumée près de son mari, en 1204.

Henri II et Aliénor d'Aquitaine
Isabelle d'Angoulême, la dernière épouse de Jean sans Terre avait mené une vie trop dissipée pour qu'on l'admît d'emblée, post mortem, dans la famille de son mari. On l'enterra d'abord dans la salle capitulaire, en 1246. Quant à Jean sans Terre, qui mourut en Angleterre, des raisons politiques - l'Anjou reconquis par Philippe Auguste - et des raisons matérielles - la conservation et le transport du corps - firent qu'il ne revint point à Fontevrault. Pour continuer cependant la tradition, Henri III, qu'on enterra à Westminster, avait ordonné que son coeur fût envoyé à Fontevrault, comme en avait ainsi décidé Béatrix, la fille de Richard Coeur de Lion, au cas où la mort l'eût frappée en Angleterre. Par la suite, on enterra aux côtés des Plantagenêt bien des personnes étrangères à la famille, en particulier la petite MarieThérèse-Félicité, fille de Louis XV, morte en bas âge à Fontevrault, en 1744.
Trois de ces sépultures celles de Henri II, d'Aliénor et de Richard Coour de Lion furent mises au jour et authentifiées en juin 1910, lors de fouilles effectuées dans le cimetière des rois. On peut voir aujourd'hui au Grand Moustier, l'église abbatiale du début du XIIe siècle, quatre gisants, plus grands que nature, alignés dans la dernière travée de la nef. Il s'agit des statues funéraires (début du XIIe siècle) de Henri II d'Angleterre, d'Aliénor d'Aquitaine (tenant un livre à la main), de Richard Coeur de Lion et de la mère de Henri III, Isabelle d'Angoulême (celle-ci un peu postérieure).
Un prodige marqua l'un de ces enterrements royaux. Après le meurtre de Thomas Becket, Henri II Plantagenêt dut soutenir une guerre pénible contre Philippe Auguste. Trahi par la fortune des armes, il avait été obligé de rendre Le Mans, Tours, Amboise et de signer le traité de la Colombière, lorsqu'il apprit que son fils préféré, Richard Coeur de Lion, pactisait avec ses ennemis. Cette révélation l'acheva et il rendit l'âme à Chinon, le 6 juillet 1189, en maudissant Richard qui vint cependant veiller le corps de son père à l'abbaye de Fontevrault où celui-ci avait été transporté. Quelque chose d'extraordinaire se produisit alors: le sang ne cessa de couler des narines royales tant que Richard demeura dans l'église, ainsi que nous l'apprennent les archives franciscaines: Regis utraeque naris sanguine coepit manare et quamdiu filiu in Ecclesia fuerat non cessavit (Scripta rerum franciscarum, 18,158).