Gédéon Tallemant appartenait à une famille d'hommes d'affaires et de riches banquiers protestants. Son grand-père, qui était originaire des Pays-Bas espagnols, était venu ouvrir une maison de commerce à La Rochelle. Son fils y créa une banque et devint maire de la ville. Il s'installa ensuite à Bordeaux où la banque Tallemant prit une importance considérable, doublée d'une société d'assurances maritimes. Les affaires allaient si fort que toute la famille partit vivre à Paris en 1634, achetant un hôtel particulier rue des Petits-Champs et occupant une situation importante dans la bourgeoisie parisienne et dans la communauté protestante.
Aussi, sans attendre les lettres d'anoblissement, les Tallemant prirent-ils des noms de terre. L'aîné s'appela Tallemant de Boisneau, le troisième Tallemant de Lussac. Gédéon, qui était né à La Rochelle en 1619, adopta celui des Réaux, une terre située en Bourbonnais entre Néris-les-Bains et Montluçon.
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Ce Gédéon Tallemant était très différent des autres membres de sa famille. Parmi tous ces gens occupés à grossir leur énorme fortune, il ne s'intéressait qu'à la littérature: il lisait des romans, savait le latin, le grec, l'italien, l'espagnol, se formait une bibliothèque. Il tombait souvent amoureux, ce qui lui inspirait à chaque fois des vers exaltés. Il fit un voyage à Rome, éluda le projet de son père qui voulait faire de lui un conseiller au Parlement, et choisit définitivement la compagnie des jolies femmes, des originaux et des livres, reconnaissant lui-même qu'il n'était aux yeux des gens sérieux qu'un "dévergondé".
Bientôt, vers 1638, il fut introduit par Voiture à l'hôtel de Rambouillet et il restera plus tard un des derniers fidèles de la marquise. La vie mondaine lui plaisait par dessus tout, ainsi que la fréquentation des gens de lettres (Mme de la Sablière était sa belle-soeur). En 1645, on le retrouve faisant partie d'un groupe de joyeux observateurs des folies de leurs contemporains, les "compagnons de la Table ronde". L'année suivante, il jugea qu'il était temps de se marier (il avait 27 ans), et il épousa une jeune cousine de treize ans, Elisabeth Rambouillet (que ses amis appelèrent Rosaliane, Gédéon, lui, se faisant appeler Astibel).
Dès lors, Tallemant songea à acquérir une terre noble. L'occasion se présenta bientôt lorsqu'un seigneur criblé de dettes, François de La Béraudière, vint à la banque Rambouillet, sollicitant des prêts sur garanties médiocres, cherchant aussi, pour désintéresser ses créanciers, à vendre son château du Plessis-Rideau en Touraine. Des Réaux fut vivement intéressé et il se mit aussitôt en rapport avec le vendeur. Mme des Réaux, qui savait que sa dot était bien protégée, ne fit aucune opposition au projet.
François de la Béraudière, chevalier des ordres du roi, marquis de Lisle, seigneur du Rouhet, de la Motte-Beaumont, du Plessis-Rideau, Chouzé, Orval, Basse-Rivière, était un homme prodigue que son goût du plaisir, les dames et le jeu avaient ruiné. Il habitait généralement à Poitiers ou dans son château de Rouhet (paroisse de Beaumont en Poitou) et il était venu à Paris, où il logeait à l'auberge, que pour trouver de l'argent pour prolonger ses plaisirs. Pour le Plessis-Rideau, château et dépendances, il demandait 115.000 livres.
Des Réaux vint au Plessis-Rideau en compagnie du vendeur qui lui raconta, autant qu'il le pouvait, l'histoire du domaine: il remontait au XIVe siècle, avait appartenu à Amaury Péan, à Jeanne de Montijeau, comtesse de Sancerre, et à Gilles de Brys; avait été ruiné au XVe siècle et entièrement rebâti par Guillaume Briçonnet, le surintendant des finances, avec deux tours rondes et une tour carrée nommée "la sentinelle", la décoration annonçant déjà la Renaissance. Le fils de Guillaume Briçonnet, Jean Briçonnet, maire de Tours, y avait donné des fêtes joyeuses et galantes. C'est sa mère qui, en se mariant en 1595, apporta dans la famille La Béraudière le domaine dont François avait hérité.
Des Réaux visita le château et ses dépendances, la chapelle, les hautes et basses cours, les granges, le pressoir, les étables et écuries, les terres environnantes sur lesquelles s'étendait la domination du seigneur. Tout cela lui plut; mais il n'hésita plus quand il connut les privilèges et droits dévolus au suzerain de la châtellenie: droit de haute, basse et moyenne justice, fourches patibulaires pour exécuter les condamnés, droit de faire tenir plaids de quinzaine en quinzaine, droit de nommer et commettre officiers, droit d'amende et de châtiment corporel, droit de chauffage, pacage et passage dans la forêt de Bourgueil, droit de port et passage aux ports de Boulet et de Chouzé, droit de four à ban, foires, marchés, épaves, moulin banquier, ventes, poids et mesures, aulnage, pêcherie, etc.
S'il devenait châtelain, quoique huguenot, Des Réaux disposerait même du droit d'honneur d'Eglise en la paroisse de Chouzé. Il lèverait la dîme. En échange de tant de droits, le seigneur n'avait d'autre devoirs que de rendre foi et hommage à l'archevêque de Tours, comme seigneur de Candes, aux suzerains de Saint-Michel-sur-Loire et de Bourgueil.
Tout cela convenait tout à fait à Des Réaux, et le contrat de vente fut passé, fin 1651, devant notaire à Châtellerault: Des Réaux versait sur-le-champ 5.000 livres à La Béraudière, tenait 50.000 livres à sa disposition et réservait le reste pour les créanciers du marquis, avec lesquels il dut se débattre. Ce séjour à Châtellerault lui permit au moins de connaître les aventures matrimoniales de Jean Turquan, sieur d'Aubeterre, dit "Turcan brin de vergette", dont il devait faire une Historiette (éd. de la Pléiade II,437).
À son retour à Paris, notre homme était tout gonflé d'orgueil: il était désormais Gédéon Tallemant, seigneur des Réaux, du Plessis-Rideau, Orval et Basse-Rivière. Il adopta le blason des Tallemant et fit exécuter un sceau.
Mais un problème devait se poser pour lui lorsqu'il fut question de vendre sa terre des Réaux, en Bourbonnais. En perdant la terre, il perdait le titre sous lequel tout le monde le connaissait. Et comme il n'avait pas voulu s'attribuer publiquement le titre de seigneur du Plessis-Rideau, il risquait fort de se retrouver sans nom… C'est l'avocat Patru qui lui donna le moyen de se tirer d'affaire: il suffisait d'obtenir du roi que le fief du Plessis-Rideau fût débaptisé et qu'il devienne Les Réaux. Le roi accepta: en juin 1653 le Plessis-Rideau changea de nom et Tallemant put rester "Tallemant des Réaux".
C'est entre 1657 et 1659 que Tallemant des Réaux s'amusa à écrire des Historiettes, sans aucun projet de les publier, donc dans un esprit de totale liberté.
En 1660, les Historiettes étaient à peu près toutes écrites lorsque M. et Mme de Réaux vinrent se reposer dans leur châtellenie de Touraine. Il furent accueilli par le clergé, les bourgeois, les officiers et les manants venus rendre droits d'honneur à leur seigneur qui leur témoigna tout de suite beaucoup de bienveillance. C'est au cours de ce voyage que Tallemant installa son cabinet de travail au premier étage de la tourelle de droite, avec, sur un corps de bahut, un corps de bibliothèque dans lequel il serra précieusement le manuscrit de ses Historiettes (ce meuble existe toujours).
Aux Réaux, il occupa ses loisirs en allant aux alentours glaner des anecdotes pour compléter ses Historiettes: à Chinon, à Ussé ou à Bourgueil (où les moines lui racontèrent les friponneries d'Eléonor d'Estampes de Valençay). Il s'occupa aussi à vérifier que ses privilèges étaient bien respectés; que la corporation des bateliers de Loire payait bien les droits de péage; que les pêcheurs apportaient bien chaque année au château le plat de poissons (alose, saumon et lamproie) qu'ils lui devaient; que les bouchers lui donnait bien pied et oreille de chaque cochon tué. Et il fit installer un poteau de carcan sur la place de l'église de Chouzé.
Cela devait un peu plus tard le mettre en conflit avec un voisin malintentionné, Claude Le Marier, prieur du Plessis-aux-Moines, qui supportait difficilement qu'un huguenot bénéficiât des honneurs d'Église et des prérogatives de justice. Un jour, n'y tenant plus, il fit supprimer le banc de Mme des Réaux à l'église de Chouzé et le poteau de carcan sur la place. L'affaire fit quelque bruit et fut portée devant le juge de Chinon. A sa mort, Claude Le Marier fut remplacé au prieuré par le janséniste Antoine Arnauld, celui qu'on appelle le Grand Arnauld. C'est contre lui que Des Réaux dut reprendre le procès qui se développa jusqu'à l'exil d'Antoine Arnauld en Flandre.
Cette période de la vie de Tallemant, à partir de 1660, ne fut pas une période heureuse. D'abord il avait des difficultés financières: en 1661 la banque Tallemant avait déposé son bilan et des Réaux se trouvait ruiné, en même temps que tous les siens. Sa femme voulut même le quitter et elle abjura le protestantisme afin de pouvoir profiter d'une pension royale. Il lui fallut près de dix ans pour rétablir sa situation matérielle.
Et puis Tallemant souffrait de plus en plus du climat moral dans lequel la France se trouvait plongée, avec l'emprise progressive des dévots sur la vie publique et privée. En 1685, trois mois avant la Révocation, il sentit qu'il devenait prudent d'abjurer le protestantisme. Désormais, quand il allait à son château de Touraine, il distribuait le pain bénit et suivait les processions. Sa fille Charlotte, qui était restée fidèle au protestantisme, fut expulsée à Londres. Sa femme et sa fille aînée affichaient un zèle exalté pour la religion officielle et célébraient les vertus de Louis le Grand. Quant à lui, il se consolait de son hypocrisie en recopiant des épigrammes atroces qui couraient sur le roi. Ainsi vécut-il en attendant la mort qui survint en novembre 1692.
Il restait dans ses papiers le manuscrit des Historiettes écrites trente-quatre ans plus tôt. Ses héritiers, les Trudaine, le négligèrent et, un jour, il passa dans une vente et fut adjugé pour la somme de vingt francs. Heureusement le propriétaire du manuscrit, M. de Monmerqué, en comprit l'intérêt et en prépara l'édition qui parut en 1835. Aujourd'hui le manuscrit autographe est conservé au Musée Condé à Chantilly.
L'ouvrage, on le sait, fit scandale, par ses indécences et ses gaillardises, et surtout parce qu'il levait les masques et qu'il donnait une image inattendue des personnages les plus vénérés du Grand Siècle. Mais on s'aperçoit de plus en plus que Tallemant était fort bien informé et qu'il dit presque toujours la vérité. Ainsi son ouvrage est-il un témoignage essentiel sur les soixante premières années du XVIIe siècle: grâce à Tallemant, les masques des puissants tombent et les faiblesses secrètes des grands hommes se révèlent. On y voit Malherbe, intrépide coureur de femmes, Racan, malheureux dans ses amours et ridicule mais plein de traits d'esprit et de grivoiseries, La Fontaine, un jeune homme auquel l'amour de la nature fait faire quelques extravagances. Voici également Voiture, fils d'un marchand de vin, toujours vêtu avec élégance; voici Chapelain, qui s'exprime en poète mais se montre assez mesquin dans sa soif d'argent; et voici ce jeune Pascal qui s'adonne aux mathématiques avec une exceptionnelle précocité. Et puis toute la galerie des femmes galantes, depuis Marion Delorme jusqu'à Ninon de Lenclos, reine dans l'art de séduire les coeurs et de se procurer des richesses.
Dans un monde qui, grâce à Richelieu, s'intéresse plus à l'habileté politique qu'à la foi religieuse, le protestant qu'est Tallemant observe d'une façon pénétrante les inégalités de l'époque et les diverses transformations de la bourgeoisie par rapport à la noblesse. Dans ce monde d'arrivistes, de bâtards et de profiteurs, il voit très bien comment se franchissent les barrières qui séparent les classes, comment l'argent permet d'acheter des charges et même des maîtresses, jusqu'aux favorites des ducs.
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À la mort de Tallemant, en 1690, c'est son épouse qui reçut le château des Réaux où elle prit plaisir à séjourner, même pendant l'hiver. Elle agrandit le domaine par divers achats, elle se montra dévote et fit une fondation pieuse en l'abbaye de Bourgueil. Puis, l'âge venant, elle vendit le domaine à Louis Taboureau, conseiller du roi, pour 120.000 livres. Elle-même mourra en 1717.
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