Le Clos-Lucé a été d'abord la propriété d'Étienne le Loup, l'un des favoris du roi. L'histoire de ce personnage commence au château royal de Plessis-les-Tours. On dit qu'un jour Louis XI, simplement vêtu, descendit dans la cuisine et que son attention fut attirée par un jeune tourne-broche: "Comment t'appelles-tu? Étienne. Ton pays? Le Berry. Ton âge? Quinze ans venue la Saint-Martin. Tu gagnes? Autant que le roi; Et que gagne le roi? Ses dépens [= autant qu'il dépense], et moi les miens."
Cette réponse plut au monarque, qui fit du jeune garçon son majordome, puis le gardien des forêts d'Amboise et de Montrichard, enfin son conseiller. Et c'est ainsi qu'Étienne le Loup devint propriétaire du domaine de Cloux, avec son parc, ses vignes, ses caves et son pigeonnier de 500 boulins.
À cette époque, le château était entouré par tout un système de défense, avec donjon, poterne, pont-levis. Mais Étienne le Loup y ajouta une couleuvrine pour tenir en respect la population d'Amboise. Cette attitude belliqueuse déplut au roi et Étienne tomba en disgrâce.
Le château fut acquis en juillet 1490 par Charles VIII pour 3500 couronnes d'or. L'année suivante, le roi épousait Anne de Bretagne et, pour elle, il faisait construire une petite chapelle.
Dès lors, le château de Cloux servit en quelque sorte d'annexe au château d'Amboise. On y verra Louise de Savoie et ses enfants, François et Marguerite. François Ier, lorsqu'il n'était que duc d'Angoulême, a joué dans la parc et Marguerite de Navarre y a écrit sans doute certaines pages de son Heptaméron.
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Mais l'hôte le plus illustre fut Léonard de Vinci. C'était un florentin, né en 1452, que ses multiples talents avaient fait remarquer par Ludovic Sforza (Ludovic le More), à Milan. Il savait tout faire : peindre, sculpter, couler une statue de bronze, diriger la construction d'une coupole de cathédrale, organiser des fêtes et des tournois, dresser un plan de ville, mener des travaux d'hydraulique.
Quand Louis XII occupa l'Italie, Léonard de Vinci accepta de travailler pour les Français, en particulier pour Charles d'Amboise, le gouverneur de Milan. Louis XII essaya alors de le faire venir à la cour de France: mais c'est François Ier qui réussit à le convaincre. Il l'invita à venir travailler à Amboise: il aurait le titre de "premier peintre, ingénieur et architecte du roi"; il aurait un fixe de 700 couronnes d'or par an et, comme résidence, le petit château de Cloux.
Vinci vint à Amboise en 1516 avec son élève Francesco Melzi, son serviteur Battista de Villanis et sa vieille servante Mathurina. François Ier fit tout pour que son grand homme ait une vie facile et agréable. Très souvent il venait le visiter (peut-être grâce à un souterrain qui partait du château d'Amboise et dont on voit encore l'arrivée dans une salle basse du Clos-Lucé).
Benvenuto Cellini, un autre artiste italien appelé en France par le roi mécène, a porté témoignage de l'admiration que François Ier portait à Léonard; il disait "qu'il ne croyait pas qu'aucun homme possédât autant de connaissances, aussi bien en sculpture qu'en peinture ou en architecture que Léonard, qui était, de ce fait, un très grand philosophe."
À Amboise, Vinci va travailler sur certains projets qui lui sont soumis par le roi. Par exemple, il va étudier la possibilité de construire des bâtiments démontables qui pourraient suivre la cour dans ses déplacements. On ne peut affirmer avec certitude qu'il a participé aux travaux de Blois et de Chambord. Mais on sait qu'il a fait un projet pour la construction d'un château à Romorantin, château dans lequel il y aurait eu un "téléphone intérieur" et des portes à fermeture automatique. Il étudia aussi la possibilité de drainer la Sologne et de relier par des canaux les châteaux de Touraine.
Comme il l'avait été à Milan pour Ludovic Sforza, Léonard de Vinci fut l'organisateur des fêtes de la Cour de France. C'est ainsi que, en septembre 1517, pour une fête donnée à Argentan, il fit construire un automate en forme de lion qui, lorsqu'on le frappait à la poitrine, libérait une pluie de fleurs de lys. En juin 1518, il organisa, dans la cour du Clos-Lucé, une fête dont le prince Galeazzo Visconti a laissé une fastueuse description. C'était une fête de nuit: 400 candélabres à double branche illuminaient la scène; la décoration évoquait la voûte céleste: sur un fond d'étoffe bleu-ciel se détachaient le soleil, la lune, les planètes, les signes du zodiaque...
Vinci avait alors 65 ans et il souffrait d'une légère paralysie de la main droite; cela explique qu'il avait renoncé à la peinture, tout en continuant à dessiner. Les dessins de la fin de sa vie représentent des têtes de vieillards, des scènes de déluge et de fin du monde, mais aussi le château d'Amboise et la chapelle Saint-Hubert vus d'une fenêtre du Clos-Lucé (ces dessins se trouvent pour la plupart à la bibliothèque royale de Windsor). Une feuille du "Codex Atlanticus" porte en note: "Au palais de Cloux d'Amboise, le 24 juin 1518".
Le 10 octobre 1517, Vinci reçut la visite du cardinal Louis d'Aragon, et le secrétaire de ce cardinal a laissé une relation de cette visite. En particulier, Antonio de Beatis y énumère les oeuvres que Vinci lui a montrées :
- le portrait d'une dame de Florence peinte au naturel sur l'ordre de feu Julien de Médicis [la Joconde] ;
- un saint Jean-Baptiste tout jeune au doigt levé [au Louvre] ;
- une Vierge avec l'Enfant assis sur les genoux de sainte Anne [au Louvre] ;
- un traité d'anatomie comportant une foule de croquis faits à partir de la dissection de plus de trente cadavres ;
- de nombreux volumes comportant l'étude de machines très diverses.
Quand on regarde le visage de Léonard sur l'autoportrait qu'il fit à la sanguine vers 1514, on est enclin à approuver la formule de Michelet qui l'appelle "le frère italien du docteur Faust". En effet, Léonard de Vinci termina sa vie avec une sorte de hâte épouvantée et même, peut-on dire, avec le sentiment de l'échec.
Après avoir dicté son testament le samedi de Pâques, il mourut le 2 mai 1519 dans sa chambre du Clos-Lucé. Le seul récit que nous ayons de sa mort lui est postérieur de trente années. Il se trouve dans la Vie de Léonard de Vinci publiée à Florence par Giorgio Vasari en 1550: "Le roi qui le visitait souvent avec amitié survint… Léonard, plein de respect pour le Prince, se souleva de son lit et, lui racontant les accidents de sa maladie, demanda pardon à Dieu et aux hommes de ne point avoir fait pour son art tout ce qu'il aurait pu. Le roi lui tint la tête, mais, comme si ce divin artiste eût senti qu'il ne pouvait espérer plus grand honneur sur cette terre, il expira entre les bras du roi".
Vasari disait tenir cela de Francesco Melzi, le disciple de Vinci. Mais cette présence du roi au chevet de Vinci mourant a été contestée ; en effet d'autres témoignages semblent prouver qu'à ce moment à la Pâques 1519 François Ier se trouvait à St-Germain-en-Laye pour la naissance du futur Henri II.
Le corps de Vinci fut inhumé dans la collégiale Saint-Florentin du château d'Amboise.
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VISITE
La galerie et la tour de Guette, ainsi que le colombier construit sous Louis XI sont d'architecture médiévale. Charles VIII et Louis XII en ont fait un manoir de style flamboyant, avec des éléments Renaissance. Des artistes et des ouvriers venus d'Italie édifièrent la chapelle en pierre de tuffeau (où pria Anne de Bretagne) et ornèrent le logis principal et les ailes (où vécurent Louise de Savoie, François Ier et sa soeur Marguerite de Navarre).
L'intérieur du château a été très aménagé aux XVIIIe-XIXe siècles; les pièces du rez-de-chaussée ont été meublées en partie avec du mobilier provenant du château de Choiseul à Chanteloup.
Les restaurateurs se sont efforcés de lui redonner progressivement l'aspect qu'il avait au début du XVle siècle. On a dégagé le sous-sol en abattant des cloisons pour retrouver les salles qui servaient de resserre pour le froment et le vin. C'est de là que partait le souterrain que, dit-on, François Ier empruntait pour venir voir Léonard, puis, après la mort de celui-ci, pour rencontrer sa maîtresse, la femme du financier Babou de la Bourdaisière (dont le gisant, très réaliste, se trouve à Amboise dans l'église St-Denis).
Au rez-de-chaussée, on a restauré la cuisine et sa grande cheminée (avec des excavations qui servaient à fumer les jambons) ; cette pièce donne sur une terrasse où l'on a reconstitué la végétation autour d'un bassin.
La restauration de l'oratoire d'Anne de Bretagne a permis de retrouver des fresques qui ont été sans doute peintes sous la direction de Vinci : des têtes d'anges (au-dessus de l'autel), une Annonciation, une Assomption (détériorée), une Vierge marchant sur un croissant de lumière, une "Virgo lucis" (d'où serait venu le nom de Clos-Lucé).
Toujours au rez-de-chaussée, la grande "salle" du château a retrouvé ses poutres, ses murs de brique, son carrelage et sa cheminée (on y voit l'acte de vente du domaine à Charles VIII). Non loin était ce que appelle "l'atelier de Léonard de Vinci".
À l'étage supérieur, on a restauré une autre salle et reconstitué une "chambre de Léonard".
Au sous-sol sont présentées des maquettes construites d'après les dessins de Léonard, concrétisant quelques-uns de ses projets de machines: "char d'assaut", "mitrailleuse", pont tournant, bateau à aubes, navire à double coque, machine à décharger les bateaux, pompe pour assécher les cales, appareil élévateur d'eau selon le principe d'Archimède, changement de vitesse, arbre de transmission, embrayage, machines à voler…

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