Un bassin, une pagode vaguement chinoise, deux petits pavillons d'entrée: c'est tout ce qui reste du magnifique château de Chanteloup qui fut, entre 1771 et 1774, l'un des rendez-vous de la société française, l'équivalent de ce qu'avait été Vaux-le-Vicomte au siècle précédent, mais en plus familier, en plus intime. Mme du Deffand disait: "Aller à Chanteloup, c'est aller à la cour, c'est chercher le grand monde, les divertissements, se mettre au bon ton, acquérir le bon air".
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Un premier château est élevé en 1715 pour le compte de la princesse des Ursins
Marie Anne de la Trémouille (1642-1722) avait épousé en 1675 le duc de Bracciano, Flavio Orsini. Quand elle fut veuve elle quitta l'Italie pour la France, où elle prit le nom de princesse des Ursins (francisation de Orsini). Comme ambassadrice discrète de Louis XIV et de Mme de Maintenon, elle devait jouer ensuite un rôle politique en Espagne jusqu'en 1714.
Cette année-là, elle prépara, depuis l'Espagne, son retour en France. C'est ce que raconte Saint-Simon dans ses Mémoires.
Mme des Ursins bâtit un beau projet: ce fut d'échanger avec le roi la souveraineté qui lui serait assignée sur la frontière et, pour celle-là, d'avoir en souveraineté la Touraine et le pays d'Amboise sa vie durant, réversible après à la couronne, de quitter l'Espagne et de venir en jouir le reste de ses jours. Dans ce dessein, qu'elle crut immanquable, elle envoya en France d'Aubigny, cet écuyer si favori, avec ordre de lui préparer une belle demeure pour la trouver toute prête à la recevoir.
Il acheta un champ près de Tours, et plus encore d'Amboise, sans terres ni seigneurie, parce qu'étant souveraine de la province elle n'en avait pas besoin. Il se mit aussitôt à y bâtir très promptement, mais solidement, un vaste et superbe château, d'immenses basses-cours, et des communs prodigieux, avec tous les accompagnements des plus grands et des plus beaux jardins, à la magnificence desquels les meubles répondirent en tous genres. La province, les pays voisins, Paris, la cour même en furent dans l'étonnement. Personne ne pouvait comprendre une dépense si prodigieuse pour une simple guinguette, puisque une maison au milieu d'un champ, sans terres, sans revenu, sans seigneurie, ne peut avoir d'autre nom, et moins encore une cage si vaste et si superbe pour l'oiseau qui la construisait. Ce fut longtemps une énigme, et cette folie de Mme des Ursins fut la première cause de sa perte. […]
Pour n'y plus revenir, il faut voir ce que devint cet admirable palais, si complètement achevé en tout, et meublé entièrement avant que Mme des Ursins eût perdu l'espérance d'y jouer la souveraine. On ne pouvait imaginer qu'un aussi petit compagnon que l'était d'Aubigny, quelques richesses qu'il eût amassées, pût ni osât faire un pareil bâtiment pour soi. Ce ne fut que peu à peu que l'obscurité fut percée. On soupçonna que Mme des Ursins le faisait agir et se couvrait de son nom. On pensait qu'elle pouvait lasser ou se lasser enfin de l'Espagne, et vouloir venir achever sa vie dans son pays, sans y traîner à la cour ni dans Paris, après avoir si despotiquement régné ailleurs. Mais un palais, qui pourtant n'était qu'une guinguette, ne s'entendait pas pour sa retraite; ce ne fut que l'éclat que sa prétendue souveraineté fit par toute l'Europe qui commença à ouvrir les yeux sur Chanteloup; c'est le nom de ce palais, dont à la fin on sut la destination. La chute entière de cette ambitieuse femme ne lui permit pas d'habiter cette belle demeure.
Elle demeura en propre à d'Aubigny, qui y reçut très bien les voisins et les curieux, ou les passants de considération, à qui il ne cacha plus que ce n'était ni pour soi, ni de son bien qu'il l'avait bâtie et meublée. Il s'y établit, il s'y fit aimer et estimer. Il y perdit sa femme qui ne lui laissa qu'une fille unique fort jeune ainsi il s'était marié du vivant de Mme des Ursins ou aussitôt après sa mort et cette fille très riche a épousé le marquis d'Armentières, qui sert actuellement d'officier général, et qui en a plusieurs enfants. Orry, dès lors contrôleur général, en fit le mariage. Peu auparavant, d'Aubigny était mort et avait chargé Orry du soin de sa fille et de ses biens, comme étant le fils de son meilleur ami.
D'Aubigny était le secrétaire très intime de la princesse des Ursins, qui, si l'on en croit Saint-Simon, "suppléait aux insuffisances du mari". C'est lui qui fut chargé de construire un château près d'Amboise. Ce château, qui devait être complété par la suite, se composait d'un corps de logis double avec un pavillon à chaque extrémité. Deux belles galeries à arcades et colonnes de marbre se terminaient par un pavillon. A l'entrée de la cour nord s'élevaient deux pavillons (qui subsistent) et une grille dorée de 90 pieds de long. Les plans étaient de Robert de Cotte, architecte qui avait collaboré, en 1708, aux études préparatoires à la construction de la façade ouest de la cathédrale d'Orléans.
Mais la princesse, morte en 1722, n'habita jamais son château. Celui-ci, d'après Saint-Simon, passa à la fille de d'Aubigny, qui était devenue princesse d'Armentières. C'est chez elle que lord Bolingbroke fit plusieurs séjours.
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Entre 1761 et 1770, le domaine est acheté et embelli par le duc de Choiseul.
Brillant officier dans sa jeunesse sous le nom de comte de Stainville, Choiseul avait épousé en 1750 la fille d'un riche financier. C'est l'appui de Mme de Pompadour qui le lança dans la carrière diplomatique, d'où il parvint au poste de Secrétaire d'Etat à la Guerre et à la Marine. En 1758, il prit le titre de duc de Choiseul et Louis XV lui confia le gouvernement de la Touraine. Voulant tenir son rang, Choiseul acheta alors un hôtel à Tours et, en 1761, le domaine de Chanteloup.
Ce n'était un secret pour personne que Choiseul avait à Paris plusieurs maîtresses. Mais son épouse savait être discrète. Aussi, pendant que le duc était aux affaires à la Cour, elle passait une bonne partie de l'année à Chanteloup, où elle surveillait la construction de nouveaux bâtiments et l'aménagement des jardins.
Avec Choiseul, le château de Chanteloup devint une magnifique résidence de campagne, entourée de beaux jardins, qu'on n'hésitait pas à comparer à Versailles. L'architecte du duc, Louis-Denis Le Camus, établit deux longues ailes ornées de colonnades, terminées l'une par une chapelle et l'autre par un pavillon des bains. Il procéda également à des aménagements intérieurs, dessina de nouveaux parterres et édifia de vastes communs (on trouvait du marbre jusque dans les étables). Quatre cents personnes assuraient le service.
Attaqué par le parti dévot comme par ceux qui lui reprochaient de ruiner les finances par sa politique d'armement, impatientant le roi par son soutien au Parlement, ayant enfin déplu à Madame Du Barry, Choiseul fut disgracié en décembre 1770. Dès que la nouvelle fut connue, tous ceux qui voulaient manifester leur opposition au pouvoir royal (les conseillers au Parlement en particulier) étaient accourus chez Choiseul: des registres avaient été ouverts à l'entrée de son hôtel, sur lesquels on pouvait écrire son nom.
Quand Choiseul fut invité fermement à se retirer dans sa terre de Chanteloup "jusqu'à nouvel ordre", toute une foule escorta son carrosse partant pour la Touraine.
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Choiseul "exilé" à Chanteloup
Choiseul s'installa dans son château avec son épouse, avec sa soeur, Mme de Gramont, et avec sa maîtresse, la comtesse de Brionne (qui avait son appartement au premier étage du bâtiment principal). Quelques amis fidèles restèrent avec lui, en particulier l'abbé Beliardi et surtout l'abbé Barthélémy, le savant archéologue et numismate qui publiera plus tard, en 1788, son Voyage du jeune Anacharsis en Grèce.
Pendant leurs années d'exil et d'oisiveté, les Choiseul ont entretenu une abondante correspondance avec leurs relations parisiennes. Grâce à cette correspondance (en grande partie conseyvée), grâce à de nombreux mémoires laissés par les familiers de Chanteloup, on connaît par le menu la vie quotidienne des Choiseul dans leur domaine de Touraine.
Extraits de lettres de l'abbé Barthélémy
J'occupais un logement aux mansardes du château. A l'occasion de quelques augmentations qu'il a fallu faire dans les basses-cours, on a construit trois appartements qui donnent sur la ferme. J'en ai pris un qui vient d'être achevé; il est superbe et la vue en est charmante: une antichambre, une chambre, deux cabinets, une garde-robe, un bouge; tout cela très gai, très clair; une croisée au levant me donne la vue du bas de la cascade et du jardin, une autre au midi celle du potager, une au couchant ceIle de la ferme, une au nord celle des bords de la Loire et des coteaux opposés à Chanteloup. J 'y suis depuis trois jours, je sens que je puis m'accoutumer à l'éloignement: mais je n'y dors point; dès cinq heures du matin, les pigeons, qui sont mes voisins, viennent se placer sur le toit de mon logement et se disent tout haut quantité de choses que je n'entends point; quantité de moineaux font entendre des cris aigus; en bas, des charpentiers ont établi leur atelier; et puis des coqs qui annoncent tous les quarts d'heure; des chiens qui, ne sachant que faire, courent et aboient dans la ferme; des domestiques qui raclent du violon, des charretiers qui jurent et me font jurer avec eux. on m'a fait espérer qu'on pourra remédier à une partie des ces inconvénients; sinon il faudra retourner à mon ancien logement ou mourir dans celui-ci. Toutes réflexions faites, je prendrai le premier parti.
On compte sur trente mille gerbes de blé et autant d'avoine, on aura de quoi manger toute l'année. La grange ne suffira pas pour la récolte ; la ferme la ferme est dans un mouvement continuel; soixante moissonneurs, quarante laboureurs,charretiers, batteurs en grange, tout cela déjeunant, dînant, goûtant, soupant aux dépens du grand fermier, du fermier général, qui est enchanté de ses succès. Dans la vacherie, des ruisseaux de lait comme dans la terre promise, cinq cents pintes par jour. Qu'en fait-on? je n'en sais rien; je crois qu'on en lave les assiettes de porcelaine, tant elles sont blanches, D'un autre côté des moutons qui portent des gigots fort tendres; des truies qui nous donnent tous les jours des petits cochons; des vaches qui font des veaux comrne si de rien n'était, et le grand Christophe qui entretient le calme au milieu d'elles, comme Jupiter parmi les déesses; si la comparaison n'est pas d'Homère, elle est de moi.
Extraits des chapitres 14 et 15 des Mémoires du lieutenant-général du Blaisois, le comte Dufort de Cheverny.
Dès que le duc fut arrivé à Chanteloup, je lui écrivis pour lui demander si je pouvais, dans ces premiers moments, partager son exil. Il m'écrivit de sa main une lettre charmante, dans laquelle il me marquait qu'on ne lui avait pas défendu de voir ses amis. A l'instant, je partis pour Chanteloup; il me fallait quatre heures de chemin. J'arrivai à midi au moment où l'on allait à la messe.
La compagnie était nombreuse. […] Cette compagnie me représentait la cour; tout y était grand et magnifique. Le duc, bon et sensible, non-seulement n'avait pas voulu renvoyer un de ses gens, mais il avait permis à tous d'amener leurs femmes, Le comte de Boufflers, qui l'avait suivi dans son exil, aimait la chasse; sur-le-champ il y avait eu un équipage magnifique, et l'on chassait le cerf deux fois par semaine, dans des bois percés comme un grand parc. Le reste du temps, chacun menait la vie qui lui convenait. C'était alors la fureur du billard, et madame la princesse de Poix y jouait toute la matinée.
On faisait un déjeuner, on dînait à midi et l'on se quittait à quatre heures pour se réunir dans le salon à huit heures. La duchesse de Choiseul aimait le trictrac, elle nous fit la chouette au comte de Boufflers et à moi; pendant ce temps, le duc jouait aux échecs avec l'abbé Billardi. Le reste de la société s'occupait à causer, à voir des gravures superbes. Le souper était bon et solide, sans magnificence; on se mettait à table à neuf heures, on en sortait à dix; alors on commençait un trictrac ou d'autres parties qui finissaient à minuit.
À minuit ou une heure, allait se coucher qui voulait; alors restaient le duc et la duchesse, madame de Gramont; l'abbé Barthélémy, l'abbé Billardi, M. de Gontaut, etc; Je n'ai jamais de ma vie entendu de conversations plus intéressantes; elles se prolongeaient jusqu'à trois heures du matin. La quantité d'anecdotes, la bonhomie du duc qui souffrait les questions, qui permettait des réflexions sur certaines opérations de son ministère, qui en donnait les motifs et convenait quelquefois des fautes dans lesquelles il avait été entraîné, rendaient ces soirées précieuses pour un observateur.
Jamais huit jours ne m'ont passé si vite, malgré l'étiquette qui ne me plaît guère. On était vêtu comme on voulait toute la journée; mais, lorsqu'on descendait à huit heures dans le salon, il fallait être mis comme à la cour. Toutes tes femmes étaient en grand panier et superbement habillées et coiffées.
Il n'est pas possible d'imaginer la grande représentation qui l'entourait. En arrivant la nuit, on aurait cru entrer à Versailles, par la magnificence de l'éclairage en dedans et en dehors, dans une suite prodigieuse de bâtiments. Il me fallait vingt minutes pour me rendre par les corridors de la chambre où je logeais à l'appartement de l'abbé Barthélémy. Aux retours de chasse, lorsque la curée se faisait dans une des cours, elle était à l'instant remplie de femmes, d'hommes, de familles entières des gens qui étaient attachés à son service.
Jamais une nappe, une serviette, des draps ne servaient qu'ils n'eussent passé au cylindre, et l'endroit où l'on cylindrait, ainsi que la lingerie, étaient une des grandes curiosités de cette habitation.
Il avait eu un diplôme de Suisse pour faire venir soixante vaches et deux taureaux; le tout était nourri au dedans, dans des étables superbes avec un trottoir au milieu, partageant de chaque côté les têtes des vaches, qui étaient attachées à la manière suisse, aussi proprement que magnifiquement.
Dans le terrain plus que médiocre qui l'environnait, il récoltait à force d'engrais des blés et des productions superbes.
Rien n'est fait qu'en grand. Une élève entière de quarante à cinquante cochons était veillée et soignée par des hommes et des femmes exprès. Il nous arriva à ce propos une plaisante scène. Son grand plaisir était d'aller presque tous les jours visiter les basses-cours. Nous, étions fort peu de monde: madame la duchesse de Choiseul, madame de Gramont, l'abbé Barthélemy, le duc et moi. Ces dames avaient pressé leur marche, et j'étais resté seul avec le duc. Nous arrivons à l'établissement des cochons. Le duc, qui parlait à tout le monde, demande comment ils se portent. Toute sa maison avait pris un ton de politesse et d'usage de la cour. Le gardien s'avance donc chapeau bas et répond: « Monseigneur leur fait bien de l'honneur, ils se portent tous à merveille.» Le duc doubla le pas pour ne pas l'humilier, et nous rîmes beaucoup de ce genre de politesse et d'éducation.
Il avait six musiciens, outre un jeune homme qui touchait supérieurement du clavecin; soit lui, soit la duchesse jouaient aussi d'un piano-forte organisé. Une pièce après le salon était destinée pour la musique, et tous les jours, de midi à une heure, on exécutait en symphonie ce qu'il y avait de mieux et de plus nouveau.
Cette magnifique habitation était ouverte à tout ce qui avait une tenue honnête, et les ordres étaient donnés pour montrer tout. Une superbe bibliothèque, dans une galerie voûtée, était remplie des livres les mieux reliés et des plus belles éditions. la collection des gravures et des médailles était digne d'un potentat homme de goût.
La table, sans être magnifique, était excellente. Il y avait trois tables, servies après celle du duc, où des gentilshommes croix de Saint-Louis ne dédaignaient pas d'être admis. Toute cette représentation n'avait aucun air de hauteur ni d'ostentation, et je fus plus d'un an à savoir qu'il existait des tables après celle du duc, quoique j'y eusse fait deux voyages.
L'appartement de la duchesse de Gramont était la chose la plus recherchée et la plus magnifique avec goût qu'on pût imaginer. Les fenêtres étaient garnies de châssis de canevas formant comme un tamis, pour empêcher les mouches d'inquiéter et de tourmenter. Mais ce qui surpassait tout, c'étaient les appartements du duc d'Orléans et de la comtesse de Brionne. Tous les meubles étaient de bois d'acajou; les plus commodes et de la meilleure forme. Un luxe dans les parquets, les glaces, enfin tout ce qui constitue un bel appartement faisait de chacun une maison délicieuse, quoique dans un seul bâtiment.
Le témoignage de la marquise Du Deffand











