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VALENÇAY

et les séjours de Talleyrand

(Indre)

Fiches de géographie littéraire

Descendant d'une illustre famille noble, infirme dès l'enfance (pied-bot), contraint par sa famille d'entrer dans les ordres sans vocation, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord devait faire une impressionnante carrière politique. A 26 ans, il fut agent général du Clergé de France, à 34 ans évêque d'Autun (1788). Très lié avec Mirabeau, il fut député aux Etats-Généraux, joua un rôle décisif dans la nationalisation des biens du Clergé, dans l'établissement de la Constitution civile du Clergé et il sacra les premiers évêques constitutionnels.

Après la fin de la Constituante, il se démit de son évêché sans trop de tapage, rentra dans la vie civile et se fit envoyer en mission diplomatique à Londres. Compromis, il dut passer aux Etats-Unis puis, grâce à sa liaison avec Germaine de Staël, il fut nommé ministre des Relations extérieures en 1797. Il retrouvera ce poste en 1799, au lendemain du 18-Brumaire. En 1802, un bref du pape le rendit à la condition laïque. Peu après, en septembre, il se maria avec Catherine Verlée, née aux Indes, femme divorcée de Georges-François Grand.

Jean-Pierre Verlée, né vers 1724 en Bretagne, à Port-Louis, avait été pilote sur le Gange, puis lieutenant de port à Pondichéry, puis capitaine de port à Chandernagor. Sa fille Noël-Catherine, naquit aux Indes à Tranquebar en 1762. A quinze ans, en 1777, elle épousa Georges-François Grand, de la Compagnie des Indes, français naturalisé anglais. Elle divorça en 1798 à Paris et eut de nombreux amants. Elle épousa en 1802 Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord. Elle mourut en 1835. On prétendit qu'elle était sotte et que, faisant allusion à sa naissance, elle disait, sans comprendre pourquoi on souriait : "Je suis d'Inde". En réalité les Mémoires de Madame de Chastenay (1806) prouvent qu'elle était belle et intelligente.

Voilà donc Talleyrand au service de Bonaparte, dont il admire le génie et dont il pressent la réussite; Bonaparte, quant à lui, est fasciné par le grand seigneur qui a conservé tout le raffinement et la grandeur de l'Ancien Régime.

Mais il manquait quelque chose à ce grand seigneur : un fief digne de son nom. Bonaparte le comprit et, en 1803, il dit un jour à Talleyrand : "Monsieur de Talleyrand, je veux que vous achetiez une belle terre, que vous y receviez brillamment le corps diplomatique, les étrangers marquants, qu'on ait envie d'aller chez vous, et que d'y être invité soit une récompense pour les ambassadeurs des souverains dont je suis content."

A cet entretien assistait le préfet du palais consulaire, M. Legendre de Luçay, qui offrit aussitôt à Talleyrand sa terre et son château de Valençay pour lequel il demandait la coquette somme de 1.600.000 francs. Talleyrand, qui sentait que Bonaparte tenait à cette affaire, répondit qu'il ne disposait pas de cette somme et Bonaparte offrit de payer la différence. C'est ainsi que, le 7 mai 1803, Talleyrand devint propriétaire de Valençay.

Cette terre de Valençay s'étendait alors sur vingt-trois communes et comptait 19.472 hectares de bois et de terres : c'était une des deux ou trois plus grandes terres féodales de France, sorte de survivance de l'Ancien Régime, qui échouait entre les mains d'un survivant de cette ancienne société.

Le château avait été édifié progressivement du XVIe au XVIIIe siècle par la famille d'Estampes, qui dut se résigner à le vendre en 1747. La terre passa alors entre les mains de Jacques-Louis Chaumont de la Millière, de Charles Legendre de Villemorien, puis de son fils le comte de Luçay, qui le vendit à Talleyrand.

Celui-ci, pendant cinq ans, ne fit que de brefs passages dans sa propriété de Valençay. Conformément au souhait de Napoléon, il y reçut diplomates et ambassadeurs : c'est ainsi que le ministre de Prusse Lucchesini y passa quinze jours en 1804 ; et, en 1805, on y vit le prince de Wurtemberg. Ce fut là l'occasion de réceptions somptueuses qui réveillèrent le château endormi depuis la Révolution et qui impressionnèrent fort les gens du pays. Puis Talleyrand, occupé par ses fonctions officielles, délaissa un peu son château qui, pendant un temps, n'abrita que son épouse, Mme Grand, qui, aidée par une anglaise et une polonaise, y élevait une fille naturelle de son mari (dix ans), les deux filles d'un chevalier qui avait perdu ses biens en émigration et la fille (dix-sept ans) du châtelain voisin de Vicq-sur-Nahon.

 

Vint alors l'année 1808. L'Espagne était en crise: le roi Charles IV venait d'abdiquer en faveur de son fils Ferdinand ; mais Napoléon, contre l'avis de Talleyrand, décida d'intervenir: il obtint l'abdication de Ferdinand et mit à sa place son frère Joseph Bonaparte. Le roi Charles IV et son épouse furent assignés à résidence à Compiègne; le frère du roi, don Antonio, et les deux princes Ferdinand et Carlos furent confiés à Talleyrand, qui reçut la consigne de les héberger et de les surveiller dans son château de Valençay.

Une lettre du 9 mai lui précisa les intentions de Napoléon :

Je désire que les princes soient reçus sans éclat extérieur, mais honnêtement et avec intérêt et que vous fassiez tout ce qui sera possible pour les amuser. Si vous avez un théâtre à Valençay et que vous fassiez venir quelques comédiens, il n'y aura pas de mal. Vous pourriez y faire venir Mme de Talleyrand avec quatre ou cinq femmes. Si le prince des Asturies s'attachait à quelque jolie femme et qu'on en fût sûr, cela n'aurait aucun inconvénient, puisqu'on aurait un moyen de plus de le surveiller. J'ai le plus grand intérêt à ce que le prince des Asturies ne fasse aucune fausse démarche; je désire donc qu'il soit amusé et occupé. La farouche politique voudrait qu'on le mît à Bitche ou dans quelque château-fort; mais comme il s'est jeté dans mes bras, qu'il m'a promis qu'il ne ferait rien sans mon ordre, comme tout va en Espagne comme je le désire, j'ai pris le parti de l'envoyer dans une campagne en l'environnant de plaisirs et de surveillance. Que ceci dure le mois de mai et une partie de juin, alors les affaires d'Espagne auront pris une tournure et je verrai le parti que je prendrai. Quant, vous, votre mission est assez honorable: recevoir trois illustres personnages pour les amuser est tout à fait dans le caractère de la nation et dans celui de votre rang. Huit ou dix jours que vous passerez là avec eux vous mettront au fait de ce qu'ils pensent et m'aideront à décider ce que je dois faire.

Talleyrand répondit aussitôt (13 mai) en ces termes :

Je répondrai par tous mes soins à la confiance dont Votre Majesté m'honore. Mme de Talleyrand est partie hier au soir pour donner les premiers ordres à Valençay. Le château est abondamment pourvu de cuisiniers, de linge, de vaisselle de toute espèce. Les princes y auront tous les plaisirs que peut permettre la saison, qui est ingrate. Je leur donnerai la messe tous les jours, un parc pour se promener, une forêt très bien percée, mais où il y a très peu de gibier, des chevaux, des repas multipliés et de la musique. Il n'y a point de théâtre, et d'ailleurs il serait plus que difficile de trouver des acteurs. Il y aura d'ailleurs assez de jeunesse pour que les princes puissent danser, si cela les amuse. Sur le premier avis de M. le grand maréchal, je prévins l'inspecteur de la gendarmerie de tenir au complet sa brigade de Valençay, l'invitant à avoir quelques postes aux environs et à donner aux gendarmes l'ordre de surveiller attentivement sans en avoir trop l'air.

Le village, dans l'attente des princes, était en émoi. On vit arriver une garde d'honneur de dix-huit hommes de la compagnie départementale. Les deux auberges (Le Soleil Levant et Les Trois Rois) furent envahies ; le garde-champêtre fut sur les dents. Sur le gros donjon du château, Talleyrand avait fait hisser le drapeau espagnol à bandes rouges et or.

Les captifs espagnols arrivèrent le 18 mai et s'installèrent avec toute leur suite dans un château qui se révéla trop petit. Très vite, la vie s'organisa, tandis que la gendarmerie, sous le contrôle de Fouché, ministre de la police, organisait, à l'intérieur et autour du château, une surveillance étroite mais discrète, parfois maladroite.

Bientôt Talleyrand put rendre compte à Napoléon en ces termes : "La journée des princes s'arrange chaque jour de manière à leur être plus agréable. Le matin, les deux jeunes princes prennent des leçons de danse. Le prince Ferdinand y ajoute des leçons de musique. L'après-midi, ils montent à cheval ou se promènent en calèche. Hier, ils ont fait une partie de pêche. Le soir, ils font danser chez eux et se dispensent de danser eux-mêmes… Madame de Talleyrand leur fait faire de la musique tous les jours. Les boléros et les fandangos se font entendre de tous côtés…"

L'attitude de Talleyrand à l'égard des Princes ne doit pas nous étonner. Il avait gardé du XVIIIe siècle toute l'humanité, le sens de la vie en société, le respect d'autrui et de la noblesse ; c'est pourquoi, en les entourant de soins et d'une sorte d'étiquette, il s'efforça de toujours préserver leur dignité.

Bientôt Napoléon le rappela auprès de lui pour l'emmener en Allemagne. Les Princes vinrent faire leurs adieux à leur hôte, grâce auquel ils pouvaient mener une vie de château. En cadeau, ils lui offrirent leurs livres de prières qu'ils avaient apportés d'Espagne ("Je les reçus avec respect et une émotion si forte que je n'aurai pas la témérité d'exprimer").

Une lettre suivit, qui exprima à nouveau leur reconnaissance:

"Monsieur le Prince, notre cher cousin et cher ami, Les bontés dont Votre Altesse Sérénissime nous a comblés depuis que nous avons le bonheur de la connaître, l'aimable hospitalité que nous lui devons et mille motifs de la plus vive reconnaissance, joints à la haute estime que ses grandes qualités nous ont inspirés, nous font un devoir bien agréable de vous assurer par le moyen du duc de San-Carlos et du chanoine Escoïquiz, porteurs de cette lettre, des sentiments de parfaite et inviolable amitié que nous lui avons voués; quoique nous soyons persuadés que nous ne les pouvons exprimer que faiblement, de même que les regrets que nous cause votre absence, bien que modérés par l'espérance qu'elle sera favorable à l'expédition de nos affaires et que nous aurons le plaisir de la revoir. Recevez donc, prince, cet épanchement de nos coeurs: il est trop vrai pour n'être pas senti par vous-même. Vos bien affectionnés cousins et amis, Ferdinand, Charles, Antonio. 30 août 1808."

À Valençay, les princes vécurent dans le calme et l'oisiveté. Il s'y plurent à un tel point qu'ils songèrent un moment à acheter le domaine. Quand ils eurent renoncé à ce projet, ils consacrèrent leur fortune à l'achat d'oeuvres d'art, de tableaux, de statuettes, d'armes, d'argenterie, d'horlogerie, de livres. Leurs journées se passaient en menues occupations: expériences de chimie, reliure, billard, jardinage ; ils eurent même pendant un temps l'idée d'installer des petits jardins jusque dans les appartements, ce qui n'alla pas sans dommages pour les parquets! Le soir un guitariste se dissimulait dans un arbre du parc pour leur jouer des boléros et, pendant la journée, c'est Mme de Talleyrand qui leur jouait du piano.

Celle-ci accomplissait fort bien ses devoirs de maîtresse de maison, allant même au-delà de ses devoirs puisqu'elle ne tarda pas à avoir une liaison avec un écuyer des Infants, le duc de San-Carlos. Et, en 1811, Napoléon lui-même dut intervenir pour faire cesser ce scandale qu'il ne tolérait pas.

D'autres événements venaient de temps en temps rompre la monotonie de leur existence:
— le mariage entre un gentilhomme espagnol de leur suite et la jeune fille du châtelain de Vicq-sur-Nahon, Ernestine Godeau d'Entraigues;
— la construction d'un théâtre près de l'Orangerie, où vinrent jouer quelques troupes de passage, seulement lorsqu'elles avaient reçu l'agrément de la police;
— les grandes fêtes, en août 1810, à l'occasion du mariage de Napoléon et de Marie-Louise;
— quelques projets d'évasion organisés par leurs amis, mais qui échouèrent tous (par prudence la police fit renvoyer les domestiques espagnols, l'aumônier et l'intendant).

A partir de 1812, sous l'influence du curé de Valençay, l'abbé Charpentier, les Princes "versèrent dans la piété" : don Antonio brodait des nappes d'autel, le prince des Asturies distribuait des aumônes, organisait une soupe populaire et une infirmerie pour les pauvres de la commune. L'année suivante, le trône de Joseph Bonaparte commença à être ébranlé et les Espagnols se révoltaient. Napoléon décida alors de redonner son trône à Ferdinand et le traité fut signé dans le grand salon de Valençay le 11 décembre 1813 à 0 h 30. En janvier 1814, on commença à emballer les livres et les objets d'art et les princes quittèrent le château le 12 mars. Ils le laissaient dans un état de grand délabrement, des hommes de troupe y ayant logé pendant six ans.

Ce fut bientôt ce que Talleyrand appela "le commencement de la fin", l'effondrement de l'Empire.

 

C'est à ce moment que deux femmes entrèrent dans la vie de Talleyrand, la duchesse de Courlande et sa fille Dorothée. Talleyrand, qui avait l'esprit de famille, avait donc songé à l'avenir de son neveu Edmond de Périgord et il lui avait cherché une épouse. Finalement, il s'était décidé pour la fille de la duchesse de Courlande (en Lettonie) qui avait quinze ans. Il avait fait intervenir le tsar et le mariage s'était conclu en avril 1809. La mère de Dorothée, la duchesse de Courlande, vint habiter Paris. à l'hôtel Talleyrand. Très vite, semble-t-il, Talleyrand fut amoureux d'elle et, pendant plusieurs années, on trouve dans les lettres qu'il lui envoya des formules telles que "Je vous aime de toute mon âme, mon ange, je vous aime, je vous aime..."

Quant au neveu de Talleyrand, Edmond, le mari de Dorothée, il délaissa vite sa jeune épouse qui ne tarda pas à s'ennuyer, ce qui permit à Talleyrand de lui montrer un vif intérêt et, bientôt, Dorothée remplaça sa mère auprès de celui qu'elle appelait "son oncle intime" (elle avait 22 ans, alors que Talleyrand en avait 60). Talleyrand l'emmena avec lui au Congrès de Vienne, où elle se révéla une parfaite maîtresse de maison. C'est sans doute pour cela que Talleyrand en fit bientôt sa maîtresse… Entre la jeune femme et le vieillard, il semble que l'entente ait été parfaite. Progressivement Dorothée se détacha de plusieurs de ses amants pour se rapprocher de son oncle dont, en 1821, elle eut même une fille, Pauline. Talleyrand, quant à lui, il avait su habilement éloigner sa femme légitime et obtenir le silence consentant de son neveu, le mari de Dorothée.

C'est à ce moment que Dorothée devint "duchesse de Dino". C'est le roi de Naples Ferdinand qui avait offert le titre de "duc de Dino" à Talleyrand et celui-ci s'était empressé de le transmettre à son neveu Edmond, car il savait que Dorothée, depuis longtemps, rêvait d'être duchesse. Ce titre était attaché à une îIe minuscule sur la côte calabraise, l'île de Dino, déserte et inculte, où l'on pêchait l'anchois. Evidemment Talleyrand se garda bien de mentionner ce détail qui aurait pu vexer la nouvelle duchesse; et, lorsque Dorothée lui posa la question, il répondit évasivement que le duché de Dino était "le nom d'une terre royale située en Calabre".

A partir de 1816, Talleyrand décida de réaménager Valençay qui devait devenir pour lui une sorte de résidence secondaire accueillante et fastueuse où il viendrait régulièrement avec "ses femmes", la duchesse de Courlande et Dorothée.

Dès le 21 mai 1816, il invita la duchesse à venir le rejoindre au château : "Je vais m'occuper de votre chambre, faire ôter le tapis, nettoyer toutes choses pour qu'au mois d'octobre vous soyez passablement bien… Nous passerons, chère amie, notre vie dans les mêmes lieux, dans les mêmes occupations, dans toute la même manière de vivre. Je ne sais rien de comparable au bonheur de passer ces jours avec vous."

Valençay vit alors revenir régulièrement et périodiquement le couple Talleyrand-Dorothée, qui passaient le reste de leur temps à Paris ou en déplacement dans les villes d'eaux. C'est alors qu'on vit à Valençay les plus grands noms de la politique et les beaux esprits parisiens; pour eux, au château, on s'efforçait de recréer l'atmosphère des salons du XVIIIe siècle qu'avait connus le jeune abbé de Périgord.

Souvent on donnait de grandes fêtes :

  • Le 24 août, on célébrait la Saint-Louis, la fête du roi Louis XVIII; on sait par exemple qu'en 1818 il y eut à Valençay un grand Te Deum, un feu d'artifice, un feu de joie allumé par Dorothée et un bal dans la cour du château.
  • Le 22 septembre, on se réunissait pour la Saint-Maurice, fête de Talleyrand. En 1822, par exemple, les invités furent particulièrement nombreux au château. Parmi les visiteurs de marque, on retiendra surtout la venue, en 1834, du duc d'Orléans. On lui fit tout visiter, le château et sa galerie de portraits, le village, la forêt, les forges et la filature que Talleyrand avait implantées dans le pays. On raconte que le duc eut la surprise de découvrir, chez cet ancien évêque, le moulage en plâtre des jambes de toutes les belles amies que Talleyrand avait au faubourg Saint-Germain; il fallut le rassurer en lui expliquant que c'étaient les modèles qui permettaient de fabriquer pour ces dames des bas sur mesure...

Le P. Raoul, l'historien de Valençay, a bien évoqué l'atmosphère que Talleyrand faisait régner au château :

"Le genre de vie était large et opulent à Valençay. Dans l'après-midi, les hôtes faisaient quelques promenades dans la forêt de Gâtines, au pavillon de la Garenne, que Talleyrand avait fait construire, ou des les villages et les châteaux des environs, à Entraigues ou à la Moustière. Le soir, dans le salon bleu ou la Grand salon, éclairés aux bougies, c'était une conversation intime et brillante qui commençait, relevée de temps à autre par quelque spirituelle réflexion de Madame de Dino. Cette dernière était passée maître dans l'art de converser. Durant quelques secondes, elle parlait en fermant les yeux, puis sa conversation fusait, abondante et pleine de charme, voire ironique, à l'endroit des ministres de Louis-Philippe, pour lesquels la duchesse ne cachait pas un certain dédain aristocratique. Là, dans ces grands salons illuminés, patinés par trois siècles de souvenirs, entourés des splendides cadeaux de Napoléon, des vases d'albâtre, du Pâris en marbre de Casanova, sous l'empire de la séduction qui émanait de Talleyrand, les hôtes de Valençay écoutaientn captivés, médusés, la parole brillante, étincelante d'esprit du prince, qui les regardait avec ces yeux éteints, ces paupières tombantes, ce visage fermé, énigmatique, qu'il s'était composé durant sa longue carrière de diplomate, mais qu'éclairait, en ces délicieuses soirées de Valençay, un fin et malicieux sourire. Avec certains intimes, le prince se retirait dans sa chambre, qui lui servait également de cabinet de toilette pour ses séances d'ablutions et de coiffure, auxquelles il consacrait chaque jour une heure entière. Cette pièce, qui contenait sept cents volumes de ses auteurs préférés, était encore ornée de chefs-d'oeuvre du Titien, d'Holbein, de Rembrandt, de Mignard et de Lebrun."

L'historien de Barante, qui vint à plusieurs reprise à Valençay, écrit en 1826 : "Me voici dans ce grand château où tout est magnifiquement hospitalier, où règne une richesse aristocratique dépensée, dont il n'y a plus ou dont il n'y a pas encore un autre exemple en France."

C'est à Valençay que Talleyrand se retira lorsqu'il prit ses distances avec le pouvoir: "Je veux, écrivit-il, retourner dans ma tanière et rentrer dans l'engourdissement qui seul me convient maintenant." Nous sommes en 1834 ; il avait alors 80 ans.

C'est que Talleyrand aimait ce pays dont il avait été maire de 1826 à 1830. En grand seigneur voltairien, il n'avait jamais cessé de s'occuper de ses vassaux et de ses terres. Il fit reconstruire la mairie, il fonda une école de filles, il reconstruisit le clocher de l'église (1836). L'infirmerie, grâce à lui, distribuait gratuitement les remèdes. Il faisait faire des distributions de pain, de bois, de linge, d'argent.

Pour beaucoup de Parisiens, Talleyrand c'était Machiavel, le prince de la corruption; mais, pour les habitants de Valençay, il apparaissait comme un patriarche débonnaire et généreux. Au château, c'est lui qui dirigeait tous les travaux, même ceux du jardinage et des plantations. Ses espaliers fournissaient les pêches qu'il adorait. Sa garenne et son parc étaient peuplés de gibier dont sa table était toujours abondamment garnie. Il avait une attention toute particulière pour les fromages et aimait particulièrement le brie, selon lui "le roi des fromages", qui lui avait valu un certain succès au Congrès de Vienne.

On connaît aussi la leçon qu'il donna à un invité qui s'était permis de boire d'un trait un verre de cognac de suprême qualité qui lui avait été offert. Talleyrand lui apprit comment on devait se comporter devant certains chefs-d'oeuvre : "On prend son verre au creux de sa main, on le réchauffe, on l'agite en lui donnant une impulsion circulaire afin que la liqueur dégage son parfum. Alors on la porte à ses narines, on la respire... — Et puis, monseigneur? — Et puis, monsieur, on pose son verre et on en parle..."

Dans les Mémoires qu'ils ont laissés l'un et l'autre, Talleyrand et la duchesse de Dino insistent sur le calme de Valençay et la monotonie de leurs journées:

Talleyrand — Notre vie ici est fort ordonnée, ce qui rend les jours fort courts. On se trouve à la fin de la journée sans avoir un moment de langueur. Ce matin, nos lectures du salon ont été interrompues par l'arrivée d'un loup que les gardes venaient de tuer. C'est un gros événement pour la journée. Je travaille chaque jour plusieurs heures et je me porte fort bien.

La duchesse de Dino (1836) — Voici comment s'est passée notre journée d'hier qui était la Pentecôte. Elle donnera une idée de notre vie habituelle ici. D'abord la grand'messe à la paroisse. L'office a duré deux grandes heures grâce à un sermon de M. le Curé, d'autant plus soigné qu'il m'a vue dans le banc du château. La chaleur était extrême, l'odeur désagréable, l'encombrement presque comme à Saint-Roch. J'y ai pris un grand mal de tête qui s'est un peu dissipé pendant une longue promenade en calèche que j'ai faite avec M. de Talleyrand aux étangs de la forêt de Gâtines. Plusieurs personnes de la ville ont dîné chez nous. J'ai un peu marché après dîner, pendant que Pauline faisait la promenade en calèche avec son oncle; puis j'ai écrit jusqu'à 9 heures que part la poste et que M. de Talleyrand est rentré. La lecture des journaux, le thé et le piquet ont fini la journée. Je les trouve bonnes, quand je n'ai pas eu d'alertes pour la santé de M. de Talleyrand… Le plus ou moins d'amusement, d'intérêt, d'agrément, je n'en suis plus à y regarder, tout cela reviendra peut-être un jour. Maintenant que j'ai l'esprit assez libre et l'humeur assez aimable, je n'en demande pas davantage.

Talleyrand avait pris depuis longtemps l'habitude de se coucher à l'aube et de se lever tard dans la matinée. Comme ses jambes étaient de plus en plus mauvaises, il ne se hasardait plus à aller à pied dans le parc. On le promenait dans un fauteuil roulant qui avait appartenu à Louis XVIII, que l'on avait trouvé aux Tuileries et dont Louis-Philippe lui avait fait cadeau. Mme de Dino raconte qu'un jour il lui donna des émotions avec ce fauteuil. C'était un soir de juin et, nous dit-elle, il s'amusait à se faire pousser à la course et à se diriger en zig-zag dans sa petite voiture, de sorte qu'il mit la roue de devant en travers, Elle fit obstacle, et l'obscurité empêcha le vieillard de s'en apercevoir. Il cria de pousser plus fort par derrière, ce que fit le domestique. Il en résulta un choc qui fut assez violent pour faire tomber le prince la tête la première sur le gravier de la cour de l'orangerie, à l'entrée du donjon. On le releva le visage meurtri.

Talleyrand peu à peu vieillissait, s'affaiblissait. C'est à Valençay qu'il connut l'heure des bilans et les pressentiments de la mort : "Ici, à Valençay, j'arrange ma vie pour être monotone. Je veux me claquemurer dans des habitudes casanières. Je ne suis pas heureux, je ne suis pas malheureux; ma santé n'est pas bonne, elle n'est pas mauvaise; je suis sans douleur et sans maladie; je m'affaiblit doucement et, si cet état de langueur ne s'arrête pas, je sais bien comment cela pourra finir. Je ne m'en afflige ni ne m'en effraye. Mon affaire est faite. J'ai planté des arbres, j'ai bâti une maison, j'ai fait bien d'autres sottises encore; n'est-il pas temps d'en finir?"

Lors de son anniversaire, le 2 février 1837, il écrivit ces réflexions : "Voilà 83 ans de passés! Je ne sais si je suis satisfait quand je récapitule comment tant d'années se sont écoulées... Que d'agitations inutiles ! Que de tentatives infructueuses! de complications fâcheuses! d'émotions exagérées, de forces usées, de dons gaspillés... Quel résultat enfin? Celui d'une fatigue morale et physique, d'un découragement complet pour l'avenir, d'un dégoût profond pour le passé. Il y a une foule de gens qui ont le don ou l'insuffisance de ne jamais prendre conscience d'eux-mêmes. Je n'ai que trop le malheur ou la supériorité contraire; elle augmente avec le sérieux que les années donnent."

Malgré la lassitude qui l'accablait, Talleyrand alla assister au mariage du duc d'Orléans et de la princesse de Mecklembourg, à Fontainebleau, en mai 1837. Puis, au lieu de suivre la cour à Versailles à l'inauguration du musée créé par Louis-Philippe, il rentra à Valençay où il devait recevoir l'archevêque de Bourges en tournée de confirmation. Un grand dîner en l'honneur de Mgr de Villèle, du préfet, des curés et des notables du canton marqua cette journée. Il aimait ces réjouissances au cours desquel il recevait de tous des marques d'attachement et de respect.

A l'automne de 1837, il quitta Valençay pour Paris avec ces mots : "J'ai une peine si excessive, si extraordinaire de m'arracher à Valençay cette fois que cela me paraît être un pressentiment." Il ne se trompait pas : il devait mourir le 17 mai de l'année suivante, à l'âge de 85 ans.

 

Talleyrand avait demandé à être inhumé à Valençay. Son corps fut donc embaumé, car la sépulture n'était pas prête. C'est le 5 septembre seulement qu'eut lieu le transfert et l'inhumation, dans la chapelle de la Laison de Charité qu'il avait fondée.

A 10 h du soir, par un magnifique clair de lune, le cortège funèbre arriva devant le château par l'allée de châtaigniers. Il passa sous la voûte du donjon et, dans un silence profond, fit lentement le tour de la cour d'honneur avant de ressortir et de se diriger vers la ville à la lueur des torches: c'était le dernier adieu du prince à son château.

 

La duchesse de Dino devait revenir ensuite à Valençay, auquel elle était très attachée, pendant trois ou quatre ans. Mais s'en était fini des soirées brillantes et des réceptions princières. Le château, peu à peu, entra en sommeil… Elle a écrit :

"J'ai beaucoup aimé ce beau lieu de Valençay et je m'y suis toujours retrouvée avec un nouveau plaisir. Depuis vingt ans que j'y reviens chaque année, j'ai vu le pays s'enrichir et se vivifier. J'ai vécu dans ce château avec des gens d'esprit de tous les pays et de toutes les conditions. J'y ai entendu causer avec une urbanité, un bon goût devenus bien rares aujourd'hui. J'y ai joui de l'amitié de personnes que je respecte le plus et que je chéris davantage… Comment ne pas me sentir émue au nom de Valençay, comment me refuser la satisfaction de dire ici à quel point ce lieu m'est cher, et ne pas céder au besoin de lui élever un petit monument de reconnaissance en le faisant connaître à ceux qui peuvent être curieux de son histoire ?"

L'ANCIENNE "MAISON DE CHARITÉ" ET LA CHAPELLE

L'école et la chapelle ont été détruites par un incendie en août 1944. Elles ont été reconstruites en 1950-1957.

Au début du XIXe siècle, l'enseignement primaire rural était très peu développé et Valençay avait obtenu à grand peine un instituteur en 1819. Le prince de Talleyrand décida donc de faire ériger sur un de ses terrains une école pour enfants pauvres, qu'il confia à la Congégation des Filles de la Croix, nouvellement fondée par soeur Elisabeth Bichier des Ages, fort connue à la cour de Louis XVIII, que Talleyrand appelait "la nouvelle Judith". La construction s'étendit de 1818 à 1820. Les élèves (80 jeunes filles au début, 140 plus tard) y apprenaient les rudiments et faisaient des travaux d'aiguille. Le prince de Talleyrand s'intéressa toujours à cette école. Il y venait souvent et prenait intérêt au travail des soeurs.

La maison, grande et belle pour l'époque, entre une cour et un jardin, se révélait parfaitement adaptée. Le préfet de l'Indre écrivait, le 14 décembre 1825, au ministre de l'Intérieur: « Il n'y a ni mendiants ni individus absolument nécessiteux à Valençay,  parce que M. de Talleyrand a établi des ateliers où il y a du travail pour tous les âges. Ceux que la maladie atteint sont visités, secourus, consolés par les Soeurs de charité qu'il a dotées et fixées dans cette petite ville… Les petites filles sont élevées dans l'amour du travail."

La chapelle était un petit sanctuaire d'art dont on venait admirer les lambris, le mobilier de chêne sculpté, les vitraux et une toile de Le Sueur représentant la Fuite en Egypte (qui fut détruite dans un incendie le 16 août 1944). Avant 1834, une grande amie de Talleyrand, la princesse Marie-Thérèse Tyskiewicz, veuve du grand référendaire du duché de Lithuanie et nièce du prince Poniatowski, archevêque de Cracovie, avait donné à cette chapelle un calice en vermeil incrusté de lapis et enrichi de ciselures, don du pape Pie VI à l'archevêque (cette pièce, rendue en 1905 au duc de Valençay, est conservée au Musée du Louvre).

L'histoire de la "Maison de Charité", comme on disait alors, se confond presque avec celle du château. Les hôtes de marque, les amis de passage de Talleyrand se font un devoir de visiter l'école: on y vit Mgr Mannay, alors évêque de Rennes, qui fut longtemps l'hôte du prince; un après-midi, Pauline de Périgord, petite nièce de Talleyrand, y conduisit Mgr de Villèle, archevêque de Bourges; le 29 octobre 1834, le duc d'Orléans visita les ateliers et l'école et "fut frappé de la bonne tenue du petit couvent".

Le 2 novembre 1834, mourut à Tours la princesse Tyskiewicz, qui avait jadis passé de longs mois au château. Talleyrand et sa nièce décidèrent que leur amie reposerait à Valençay, qu'elle avait beaucoup aimé; le 20 novembre suivant, elle était inhumée dans le sol de la petite chapelle des Soeurs.

 

L'année qui précéda sa mort, Talleyrand fit creuser sous le choeur de la chapelle une crypte spacieuse, et exprima le désir que son corps y fût déposé après son décès. Bien plus, par un codicille du 9 mars 1837, il assura la perpétuité de l'établissement, d'où l'inscription visible encore aujourd'hui sur le fronton du portail d'entrée: "Maison de charité, fondée par le prince de Talleyrand en 1838".

Le 17 mai de la même année, Talleyrand mourut à Paris, dans son hôtel de la rue Saint-Florentin, assisté de l'abbé Dupanloup. Mme de Dino et son fils Napoléon-Louis de Talleyrand-Périgord, premier duc de Valençay, allaient réaliser le désir de leur oncle, d'autant plus que Louis-Philippe autorisait l'inhumation dans la crypte, alors en construction.

Dans les derniers jours du mois d'août, les travaux se trouvaient terminés. Le 2 septembre au matin le cortège funèbre quitta Paris. Avec le corps du prince, on ramenait à Valençay celui d'Archambault, son frère cadet décédé un mois avant lui, ainsi que le corps de Yolande de Perigord, fille du duc et de la duchesse de Valençay, décédée à Paris en 1836 à l'âge de trois ans.

Ce fut seulement le 4 septembre à 10 heures du soir que le cortège funèbre arriva enfin par la longue avenue de châtaigniers, passa sous la voûte du donjon, et s'arrêta dans la cour d'honfleur. Le duc de Valençay, aîné des petits neveux du défunt, attendait sur le perron. Un moment après, il prenait place sur la voiture. Très lentement, le cortège fit le tour de la cour, suprême adieu du prince au château, repassa sous la voûte, et descendit dans la ville, escorté par les garde-chasses, les piqueurs et les gens de service, tous portant des torches. On déposa les trois cercueils dans l'église et, le lendemain, en présence d'une énorme assistance où l'on distinguait les personnalités du gouvernement, et les maires des communes environnantes, se déroula la cérémonie. Des musiciens et des chanteurs de Paris assurèrent les chants de la messe que célébra l'abbé Brossard, curé de Valençay. A l'issue de la cérémonie, le cortège se reforma, et monta lentement vers l'école, accompagné de la musique de la garde. Devant le portail, on rendit les honneurs, puis la Supérieure accompagna la famille dans la petite chapelle. Le dernier requiem achevé, le cercueil du prince de Talleyrand fut descendu le premier dans la crypte, puis celui d'Archambault et de leur petite nièce.

La crypte renferme donc plusieurs corps :

  • Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, prince, duc de Talleyrand, duc de Dino
  • Archambault-Joseph, duc de Talleyrand, lieutenant général des armées du roi (1762-1838), frère cadet de Talleyrand.
  • Deux enfants de Napoléon-Louis de Talleyrand premier duc de Valençay (lequel est enterré dans sa principauté de Sagan, en Haute-Silésie): Marie-Pauline-Yolande de Talleyrand-Pérlgord, (1833-1836) et Charlotte-Dorothée de Talleyrand-Périgord († 1840).
  • Charles-Guillaume-Frédéric-Marie-Bozon de Talleyrand-Périgord (1832-1910).
  • Anne-Alexandrine-Jeanne-Marguerite Sellière, duchesse de Talleyrand et de Sagan (1839-1905), épouse du précédent.
  • Le dernier duc Boson de Talleyrand-Valençay  († 1952)
  • Le corps de la princesse Tyskiewicz, exhumé le 3 février 1958 (en raison des travaux), a été replacé dans le caveau des Talleyrand.

 

L'ÉGLISE DE VALENÇAY

CLOCHER : élevé par Talleyrand en 1836 (d'après l'église de Vevey); avec une inscription: "C'est le prince de Talleyrand qui a fait ériger ce clocher l'an MDCCCXXXVI".

CHAPELLE LATERALE NORD : grande verrière offerte par la duchesse de Dino : en haut, une sainte Dorothée; en bas, les armoiries des Talleyrand-Périgord (Re que Diou) et les armoiries des princes de Courlande (Spero Lucem) ; avec une inscription : "Cette fenêtre a été offerte l'an de grâce 1831 à l'église paroissiale de Valençay par Dorothée princesse de Courlande et de Sémigalle, duchesse de Sagan, épouse d'Alexandre-Edmond duc de Dino et de Talleyrand".

ABSIDE : elle date du du XVe siècle; elle a été restaurée en 1813 par les princes espagnols en reconnaissance de la guérison de leur mère, l'ex-reine Maria-Luisa.

CHAPELLE SUD : verrières représentant saint Pierre et saint Paul avec armoieries des Talleyrand et des Castellanne et leurs devises; inscription au bas: "Cette verrière a été offerte en l'an de grâce 1883 par Napoléon-Louis de Talleyrand-Périgord, duc de Talleyrand, prince de Chalais, duc de Sagan et de Valençay, et par la duchesse son épouse, née Rachel-Elisabeth-Pauline de Castellanne".

PARTIE SUD DU CHOEUR : Inscription sur marbre vert, surmontée d'un V et d'une couronne ducale, dédiée à la duchesse.

ENTREE DE LA CHAPELLE LATERALE SUD : reconstitution d'un tableau espagnol représentant saint Ferdinand, offert à la paroisse par Ferdinand VII et qui fut incendié par un cierge (cartouche avec les armes de Castille et de Léon avec "San Fernando rey de Castilla y de Leon").

 

LA VISITE DE GEORGE SAND À VALENÇAY EN 1834

Le 28 septembre 1834, George Sand, cherchant des dérivatifs aux orages passionnels qui la séparaient alors d'Alfred de Musset, fit, à partir de Nohant, une promenade en compagnie de quelques amis berrichons, dont l'avocat François Rollinat. Ils allèrent au château de Valençay, attirés par cette demeure riche en oeuvres d'art et en souvenirs d'histoire. Ils furent accueillis, en voisins, par la duchesse de Dino.

Celle-ci, dans ses Souvenirs (publiés en 1909 par le princesse Radzivill), a fait le récit de cette visite :

"En rentrant hier de la promenade, nous avons trouvé le château rempli de visiteurs […] venus en poste et visitant toutes choses en curieux. Le régisseur m'a dit que c'était Mme Dudevant avec M. Alfred de Musset* et leur compagnie. Au nom de Dudevant, les d'Entraigues ont fait des exclamations auxquelles je n'entendais rien et qu'ils m'ont expliquées: "C'est que Mme Dudevant n'est autre que l'auteur d'Indiana, Valentine… George Sand enfin! Elle habite le Berry quand elle ne court pas le monde, ce qui lui arrive souvent. Elle a un château près de La Châtre où son mari habite toute l'année et fait de l'agriculture. C'est lui qui élève les deux enfants qu'il a de cette virtuose. Elle-même est [petite-]fille d'une fille naturelle du maréchal de Saxe; elle est souvent habillée en homme, mais elle ne l'était pas hier!" En entrant dans mon appartement, j'ai trouvé cette compagnie parlementant avec Joseph pour le voir, ce qui n'est pas trop permis quand je suis au château. […] J'ai moi-même ouvert, montré, expliqué l'appartement, et je les ai conduits au grand salon, où l'héroïne de la troupe s'est vue obligée, à propos de mon portrait par Prud'hon, de me faire force compliments. Elle est petite, brune, d'un extérieur insignifiant, entre 30 et 40 ans**, d'assez beaux yeux. Elle a un ton sec, tranché, un jugement absolu sur les arts. Son langage est recherché. A tout prendre, peu de grâces; le reste de la compagnie, d'un commun achevé, de tournure au moins, car aucun n'a dit un mot."

* C'est une erreur : Musset n'était pas alors avec G. Sand.
** Trente ans en réalité.

Quinze jours plus tard, George Sand publiait dans la Revue des deux Mondes un article intitulé Le Prince qui choqua profondément Talleyrand et encore plus sa nièce, la duchesse de Dino.

[C'est la nuit… George Sand et Rollinat observent le château silencieux dans lequel vient de rentrer Talleyrand qui y habite avec sa "nièce intime" la duckesse de Dino... George Sand parle et médite en compagnie de son ami…] N'es-tu pas saisi d'un invincible dégoût et d'une secrète horreur pour la vie active en face de ce château où tant d'immondes projets et d'étroites scélératesses germent et éclosent incessamment dans le silence de la nuit? Ne sais-tu pas que l'homme qui demeure là joue depuis soixante ans (1) les peuples et les couronnes sur l'échiquier de l'univers ? […] Cette lèvre convexe et serrée comme celle d'un chat, unie à une lèvre large et tombante comme celle d'un satyre, mélange de dissimulation et de lascivité; ces linéaments mous et arrondis, indices de la souplesse du caractère ; ce pli dédaigneux sur un front prononcé, ce nez arrogant avec un regard de reptile, tant de contrastes sur une physionomie humaine révèlent un homme né pour les grands vices et pour les petites actions. Jamais ce coeur n'a senti la chaleur d'une généreuse émotion, jamais une idée de loyauté n'a traversé cette tête laborieuse; cet homme est une exception dans la nature, une monstruosité si rare que le genre humain, tout en le méprisant, l'a contemplé avec une imbécile admiration. […]

Vois un peu la face immobile et pâle de ce vieux palais! Ecoute et regarde: tout est morne et silencieux ; on se croirait dans un cimetière. Cinquante personnes (2) au moins habitent ce corps de logis. Quelques fenêtres sont à peine éclairées ; aucun bruit ne trahit le séjour du maître, de sa société ou de sa suite. Quel ordre, quel respect, quelle tristesse dans son petit empire ! Les portes s'ouvrent et se ferment sans bruit, les valets circulent sans que leurs pas éveillent un écho sous ces voûtes mystérieuses, leur service semble se faire par enchantement. Regarde cette croisée plus brillante à travers laquelle se dessine le spectre incertain d'une blanche statue; c'est le salon. Là sont réunis des chasseurs, des artistes, des femmes éblouissantes, des hommes à la mode, ce que la France peut-être a de plus exquis en élégance et en grâce (3). Entend-on sortir de cette réunion un chant, un rire, un seul éclat de voix attestant la présence de l'homme ? Je gage qu'ils évitent même de se regarder entre eux, dans la crainte de laisser percer une pensée sous ces lambris où tout est silence, mystère, épouvante secrète.

Il n'est point un valet qui ose éternuer, pas un chien qui sache aboyer. Ne te semble-t-il pas que l'air, autour de ces tourelles mauresques, est plus sonore qu'en tout autre lieu de la terre? Le châtelain aurait-il imposé silence au vent du soir et au murmure des eaux? Peut-être a-t-il des oreilles ouvertes dans tous les murs de sa demeure, comme le vieux Denys dans ses Latomies, pour surprendre au passage l'ombre d'une opinion et faire servir cette découverte à ses puérils et ténébreux projets. Voici, je crois, le roulement d'une voiture sur le sable fin de la cour. C'est le maître qui rentre; onze heures viennent de sonner à l'horloge du château. Il n'est point de vie plus régulière, de régime plus strictement observé, d'existence plus avarement choyée que celle de ce renard octogénaire. […]

Demande par quel dévouement, par quelles bonnes actions sa journée est occupée; ses gens te diront qu'il se lève à onze heures, et qu'il passe quatre heures à sa toilette (temps perdu à essayer sans doute de rendre quelque apparence de vie à cette face de marbre, que la dissimulation et l'absence d'âme ont pétrifiée bien plus encore que la vieillesse). A trois heures, te dira-t-on, le prince monte en voiture, seul avec son médecin, et va se promener dans les allées solitaires de sa garenne immense. A cinq heures, on lui sert le plus succulent et le plus savant dîner qui se fasse en France. Son cuisinier est, dans sa sphère, un personnage aussi rare, aussi profond, aussi admiré que lui. Après ce festin, dont chaque service est solennellement annoncé par les fanfares de ses chasseurs, le prince accorde quelques instants à sa famille, à sa petite cour. Chaque mot exquis, miséricordieusement émané de ses lèvres, va frapper des fronts prosternés. Un saint canonisé n'inspirerait pas plus de vénération à une communauté de dévotes. A l'entrée de la nuit, le prince remonte en voiture avec son médecin et fait une seconde promenade. Le voici qui rentre, et sa fenêtre s'illumine là-bas, dans cet appartement reculé gardé par ses laquais, en son absence, avec une affectation de mystère si solennelle et si ridicule. Maintenant il va travailler jusqu'à cinq heures du matin. […] Le plus habile et le plus important des princes de la terre va se courber sur une table, à la lueur d'une lampe, et, du fond de son cabinet, comme Jupiter du haut de l'Olympe, il va remuer le monde avec le froncement de son sourcil. […]

Il était donc bien nécessaire, ce voluptueux hypocrite, pour que tous nos rois, depuis l'orgueilleux conquérant jusqu'au dévot borné, nous aient imposé le scandale et la honte de son élévation? Napoléon, dans son mépris, le qualifiait par une métaphore soldatesque et d'un cynisme énergique (4); et Charles X, dans ses jours d'orthodoxie, disait bien en parlant de lui: "C'est pourtant un prêtre marié !" […] Quelles turpitudes honteuses couvre donc le manteau pompeux de la diplomatie? […] Et que dis-tu de l'imbécillité d'une nation qui supporte cet infâme tripotage? […] Laisse-moi maudire cet ennemi du genre humain qui n'a possédé le monde que pour larronner une fortune, satisfaire ses vices et imposer à ses dupes dépouillées l'avilissante estime de ses talents iniques. Les bienfaiteurs de l'humanité meurent dans l'exil ou sur la croix; et toi, tu mourras lentement et à regret dans ton nid, vieux vautour chauve et repu! […]

On ouvrit une fenêtre: c'était celle du prince. "Depuis quand les cadavres ont-ils chaud? dit mon ami en baissant la voix ; depuis quand les marbres ont-ils besoin de respirer l'air du soir? Quelles sont ces deux têtes blanches qui s'avancent et se penchent comme pour regarder la lune? Ces deux vieillards, c'est le prince et son… comment dirai-je? car je ne profanerai pas le nom d'''ami'' dont se targue M. de Montrond (5) devant les serviteurs et les subalternes. C'est un titre d'ailleurs qu'il ne se permettrait pas sans doute de prendre en présence du maître : car celui-ci doit sourire à tous les mots qui représentent des sentiments. Pour me servir d'un terme de leur métier, je dirai que M. de Montrond est l'"attaché" du prince, quoique ses fonctions auprès de lui se bornent à admirer et à écrire sur son album tous les mots qui sortent depuis quarante ans de cette bouche incomparable. […]

Une forme blanche et légère traversa l'angle du tapis vert, et nous la vîmes monter l'escalier extérieur de la tourelle à l'autre extrémité du château. "Est-ce, dit mon ami, l'ombre de quelque juste évoquée par toi, qui vient danser et s'ébattre au clair de lune pour déeespérer l'impie? — Non, cette âme, si c'en est une, habite un beau corps. — Ah! j'entends, reprit-il, c'est la duchesse! On dit que… — Ne répète pas cela, lui dis-je en l'interrompant ; épargne à mon imagination ces tableaux hideux et ces soupçons horribles. Ce vieillard a pu concevoir la pensée d'une telle profanation; mais cette femme est trop belle, c'est impossible. Si la débauche rampante ou la sordide avarice habitent des êtres si séduisants et se cachent sous des formes aussi pures, laisse-moi l'ignorer, laisse-moi le nier. […] Non, non, on n'est pas corrompu avec un regard si brillant et si doux, avec une si merveilleuse jeunesse de beauté, avec cette démarche fière et franche, avec ce son de voix harmonieux et ces manières affables. […]

La nuit était si belle que son recueillement me gagna. Des éclairs de chaleur blanchissaient de temps en temps l'horizon et semaient de lueurs pâles les flancs noirs des forêts étendues sur les collines. L'air était frais et pénétrant sans être froid. Ce lieu est un des plus beaux de la terre, et aucun roi ne possède un parc plus pittoresque, des arbres d'une végétation plus haute, des gazons d'un plus beau vert et ondulés sur des mouvements de terrain plus gracieux. Ce vallon frais et touffu est une oasis au milieu des tristes plaines qui l'environnent et qui n'en laissent pas soupçonner l'approche. On tombe tout à coup dans un ravin hérissé de rochers et de forêts, dans des jardins royaux du milieu desquels s'élève un palais espagnol élégant et poétique, qui se mire du haut des rochers dans les eaux d'une rivière bleue. Il semble qu'on soit arrivé en rêve dans quelque pays enchanté, qui doit s'évanouir au réveil et qui s'évanouit en effet au bout d'un quart d'heure lorsqu'on traverse seulement la vallon et qu'on suit la route du midi. Les plaines sans fin, les bruyères jaunes, les horizons plats et nus reparaissent. Ce qu'on vient de voir semble imaginaire.

(1) En réalité quarante ans, la puissance de Talleyrand n'ayant commencé que sous le Directoire, après sa rentrée en France.
(2) Des domestiques, des secrétaires, un médecin, un précepteur pour la fille de la duchesse de Dino, etc.
(3) Les d'Entraigues, le duc Paul de Noailles, le prince de Laval, le duc Decazes, lady Clanricard, la princesse de Lieven, la duchesse d'Esclignac, Barante, Royer-Collard…
(4) "De la merde dans un bas de soie!"
(5) Philibert-François Casimir de Mouret, comte de Montrond (1769-1843), ex-muscadin qui épousa Aimée de Coigny (la "jeune captive" de Chénier). Le comte de Montrond était l'âme damnée de Talleyrand qui l'appelait "l'enfant Jésus de l'Enfer" et le traitait avec un mélange de mépris et de familiarité.

Dans Histoire de ma vie (V,3), George Sand revint sur cet épisode et sur cet article:

Je fis, avec plusieurs d'entre eux, une promenade à Valençay, et, au retour, j'écrivis, sous l'émotion d'une vive causerie avec Rollinat, un petit article intitulé Le Prince, qui fâcha beaucoup, m'a-t-on dit, M. de Talleyrand. Je ne le sus pas plutôt fâché que j'eus regret d'avoir publié cette boutade. Ne le connaissant pas, je n'avais senti aucune aigreur personnelle contre lui. Il m'avait servi de type et de prétexte pour un accès d'aversion contre les idées et les moyens de cette école de fausse politique et de honteuse diplomatie dont il était le représentant. Mais, bien que cette vieillesse-là ne fût guère sacrée, bien que cet homme, à moitié dans la tombe, appartînt déjà à l'histoire, j'eus comme un repentir, fondé ou non, de ne pas avoir mieux déguisé sa personnalité dans la critique. Mes amis me dirent en vain que j'avais usé d'un droit d'historien pour ainsi dire; je me dis, moi, intérieurement, que je n'étais pas un historien, surtout pour les choses présentes; que ma vocation ne me commandait pas de m'attaquer aux vivants, d'abord parce que je n'avais pas assez de talent en ce genre pour faire une oeuvre de démolition vraiment utile, ensuite parce que j'étais femme, et qu'un sexe ne combattant pas contre l'autre à armes égales, l'homme qui insulte une femme commet une lâcheté gratuite, tandis que la femme qui blesse un homme la première, ne pouvant lui en rendre raison, abuse de l'impunité. Je ne détruisis pas mon petit ouvrage, parce que ce qui est fait est fait, et que nous ne devons jamais reprendre une pensée émise, qu'elle nous plaise ou non. Mais je me promis de ne jamais m'occuper des personnes quand je n'aurais pas plus de bien que de mal à en dire, ou quand je n'y serais pas contrainte par une attaque personnelle calomnieuse.


Valençay château
Valençay Garenne 1
Valençay Garenne 2
Valençay : le château et la Garenne