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JEAN GIRAUDOUX

À CHÂTEAUROUX

(Indre)

Fiches de géographie littéraire

C’est à Bellac, route de Poitiers, qu’est né, le 29 octobre 1882, Hippolyte-Jean Giraudoux, fils d’un conducteur des Ponts et Chaussées. Il alla d’abord à l’école publique de Pellevoisin, où son père avait été nommé percepteur en 1889, puis, à partir de treize ans, au collège de Cérilly.

Charles-Louis Philippe, son voisin, avait alors une vingtaine d’années et il commençait à écrire des vers. En 1898, Giraudoux, lycéen à Châteauroux, lui écrivit et Philippe, employé à Paris, lui répondit en lui donnant des conseils de vie et de lectures. Marc Aucuy, dans l’ouvrage consacré par son fils à la Jeunesse de Giraudoux, donne quelques détails sur les relations entre les deux jeunes gens.

Dans Littérature, Giraudoux reviendra sur cette enfance limitée à la connaissance de petites bourgades :

« Ma ville natale est Bellac, Haute-Vienne. Je ne m'excuserai pas d'y être né. Je ne m'excuserai pas davantage de n'avoir connu de grande ville qu'à ma majorité et de n'avoir passé ma jeunesse que dans cinq villes dont aucune ne dépassait cinq mille habitants. Les profits de ce stage ont été incalculables. En somme, je n'ai jamais été moins du cinq millième de chacune des agglomérations humaines dans lesquelles j'ai vécu, et deux fois, moins du millième. Cela assure déjà à l'enfant son volume, et plus de confiance dans la vie. D'autre part, ce circuit par de petits bourgs et de gros cantons est le seul qui puisse donner la connaissance de la vie française. Au lieu d'avoir à accomplir ce vagabondage d'honneur par des préfectures, dans cet itinéraire Bordeaux-Angoulême-Paris que préfèrent les légionnaires romains, les fonctionnaires ambitieux, et que certains géographes ou historiens considèrent comme la voie sacrée pour connaître la France, alors qu'il n'est, en somme, qu'un jalonnage pour automobiles et chars-à-faux, j'ai été amené par le sort à suivre un chemin ganglionnaire de cantons et de sous-préfectures autrement fructueux pour la prise de conscience de mon état national. Le curriculum Bellac-Bessines-Pellevoisin-Cérilly-Cusset, qu'aucun voyage Cook ne prévoit, est un circuit que l'on ne peut imaginer et réussir que par une suite d'aimantations prodigieusement variées et fécondes. Le déplacement des percepteurs, des contrôleurs des hypothèques, des receveurs de l'enregistrement y est réglé par l'étalon de toutes choses, par l'or. Circuit d'ailleurs qui ne touche à aucune autre civilisation. Jusqu'au douanier qui m'ouvrit à vingt ans les portes de Genève, je n'ai jamais vu un étranger, à part deux Parisiens, venus pour un enterrement, et disparus avec le mort. Les fils et les filles doués étaient évidemment envoyés à la préfecture, mais dans un lycée fermé de grilles où ils étaient mis aussitôt en rapport direct et exclusif avec l'Antiquité, et coupés plus encore du monde. La vie y avait aussi peu que possible un caractère individuel, car ces bourgades avaient juste le cadre et la population de la cité antique; elles avaient juste la superficie du domaine moral où un homme peut être salué partout par son nom, et par ses qualités, et par ses défauts. Chacun y était connu de tous jusqu'au coeur, et il n'y était guère réservé que la connaissance de soi-même. »

C’est alors que Giraudoux connut ces campagnes du centre de la France :

« Les plaines à peine ondulées où parfois s'élève un tumulus, les ruisseaux discrets et coulant à pleins bords entre les vergnes, les pentes où le topinambour cache la perdrix et l'avoine le lièvre, la carrière où, dans l'alvéole fraîche dont le carrier vient d'emporter les pierres, le petit Berrichon se loge pour manger son pain à la sortie de l'école, cette campagne sans secret et sans, pittoresque mais sur laquelle le moindre brouillard, la moindre pluie, le moindre éclat de lune apportent des mystères et des promesses qu'ils refusent aux montagnes et à la mer… » [Discours prononcé au lycée Alain-Fournier de Bourges en 1937]

Une bourse lui permit d’entrer, en 1893, au lycée de Châteauroux. On peut imaginer, à partir des premiers pages de Simon le Pathétique, le discours que lui tint alors son père :

"Inutile de t'encourager au travail. Ou tu travailleras, ou tu te passeras de pain. Cela est ton affaire et je ne m'en mêlerai plus. S'il te plaît de mourir au pied d'une borne kilométrique, couvert de haillons, libre à toi... […] Ne t'imagine pas, parce que tu es boursier, devoir rien à personne. Tu es l'égal de tous; fais-le sentir aux camarades riches, en les dédaignant. Obéis à tes maîtres, révère-les, admire-les; mais le jour où tu les sentiras injustes à ton égard, le jour où ils favoriseront un moins digne que toi, un cancre, un fort en thème, réclame ! Avant tout, Simon, sois digne. Quand tes professeurs te prieront de bourrer le poêle, d'ouvrir la fenêtre, d'essuyer le tableau, refuse sèchement; ils n'y reviendront pas. Tu ne vas pas au lycée pour doubler le concierge. Tu le sais pourquoi tu vas au lycée? Pour faire des études parfaites. Pour devenir préfet, ministre. Tu vas au lycée pour ne pas perdre tout à fait ton temps. Chaque soir, dans ton lit, répète-toi que tu peux devenir président de la République. Le moyen en est simple; il suffit que tu sois le premier partout…"

Dans le même Simon le Pathétique, on a un écho de ses études au lycée :

"Chers professeurs, les amis de la concorde, qui vous êtes pourtant rangés à mon côté contre le censeur, et m'avez sauvé quatre fois de son conseil de discipline. Ce n'est pas seulement parce que j'étais toujours premier; il faut que toute classe ait son premier, comme elle a son dernier, et son menteur, et celui aux jambes maigres qu'on appelle tombé du nid. Mais je me rendais compte qu'ils estimaient, plus encore que le labeur, l'aisance de l'esprit, l'indépendance. J'étais respectueux sans humilité, zélé sans zèle. J'avais une écriture haute, nette, des cahiers à double marge, de sorte que la correction n'y devenait pas une tache infamante, mais la variante, mais un appendice. Je ne demandais jamais à répondre, mais interrogé, je me levais, et tout droit, et je ne feignais pas de m'asseoir sur l'encrier de la table voisine. Libéraux, ces hommes avaient de la reconnaissance envers cet enfant libéral. Ils ne me tinrent pas rigueur de ne jamais m'attarder à leur chaire, la récréation sonnée; de ne jamais accepter leurs invitations pour le dimanche, comme si j'étais le perpétuel invité de mes camarades... Ils m'estimaient. Je leur devais une vie large, une âme sans bornes. […] Nous savions par coeur tous les vers, toutes les ripostes sublimes. Douce chose que le sublime, pour un enfant qui lit, ses devoirs terminés, dans l'étude mal éclairée, grondant l'orage…"

De Châteauroux, "la plus laide ville de France", il ne connaîtra que la promenade du jeudi jusqu'à la route nationale, et les murs du lycée, où il glanera les prix d'excellence, de français, de latin, de grec, d'histoire, tout en apprenant la valse pendant les récréations ou en remportant les championnats de la société sportive «La Lycéenne». Le boursier Giraudoux — qui portait la veste de ratine bleue de l’État, l’uniforme de la pauvreté — connaîtra, outre ses professeurs, l’aumônier, l’abbé Jouve, et surtout le surveillant général Duchâteau, qui avait renoncé à faire carrière pour exercer une sorte de pouvoir familial sur des générations d'élèves.

En 1900, Giraudoux quitta Châteauroux pour aller continuer ses études à Paris.

Adorable Clio fait allusion à un retour de Giraudoux à Châteauroux en 1914, après sa première blessure de guerre :

"Malgré tout, la Grande-Rue seule m'attire. Sur ce trottoir tous mes pas on marqué; voilà que je reprends malgré moi une marche plus courte ou plus longue selon les boutiques; je dépasse chaque étalage avec le même nombre exact d'enjambées qu'en mes Jeudis de lycéen; nos traces dans ce monde sont les plus lourdes là où nos pas furent les plus légers; chargé de valises sur tant de continents, chargé du sac et des piquets de tente sur tant de boues, d'un cerveau de plomb dans tant de capitales, je n'ai pu marquer sur cette terre, et ici mes pieds se logent dans leurs antiques moules; et quelle surprise de revoir, plus brillantes qu'alors, ce que je n'attendais que comme un écho, un reflet: ces superbes enseignes! Voici gravés en mots d'or et en lettres rouges, gigantesques, les premiers noms, cette fois, que j'aie entendus et compris, le mot "Bazar", le mot "Préconiseur public", le mot "Primistère" !... Il est six heures. Pour la première fois, je vois des lumières s'allumer dans ces boutiques que je n'ai vues que de jour, et il me semble que pour la première fois je ne sais quel âge les touche; ma ville retrouvée va s'évanouir. De la grande terrasse, je la surveille, et je surveille aussi, avec cette fin de mort, palpitante (je ne dirai pas si tous ces adjectifs s'adressent à journée ou à jeunesse), ma jeunesse...
Dans ces magasins où pour la première fois je vis les tableaux, le sucre candi, les bijoux, je regarde. Je reconnais la plupart des vendeurs, mais tous ceux qui ont personnifié pour moi les métiers sont maintenant blancs et caducs. Voici que je pénètre dans l'âge où les métiers redeviennent antiques. Voici que les horlogers pour moi ont désormais de grandes barbes de neige, et il ne leur manque qu'une faux. Voici que les libraires pour moi ressemblent aux vieux écrivains, les barbiers aux vieux savants chauves. Voici que les bouchers sont à la fois gonflés de graisse et tout ridés. Voici que les pâtissiers - comme leurs gâteaux sont petits! - s'éloignent de soixante ans de l'âge où ils aimaient les gâteaux. Voici que les pharmaciens vont mourir, regrettés de leurs médecins. Voici l'âge où je rends au temps ceux qui, les premiers, m'ont fourni le pain, les livres, l'heure... Tous leurs noms inscrits sur les vitres des boutiques vont bientôt monter d'une ligne, laisser leur place au nom du successeur, monter comme un rouleau de pianola, et disparaître... Seuls les fruitiers sont jeunes; seuls ils renaissent à chaque saison; seules les poires, les pêches, les bananes sont vendues comme autrefois par une toute jeune fille, que le patron embauche à seize ans et loue à dix-sept aux hôtels, et cette fillette, dix-huit fois remplacée, est la seule que je retrouve intacte. La voilà qui me pèse des cerises, sans se douter qu'elle me revend, si fraîche et propre et si vernie (je ne dirai pas si ces adjectifs s'appliquent à jeune fille ou à enfance), mon enfance... Ainsi tous ces gens ont vécu, travaillé, acheté et vendu à un maigre salaire, fermé le soir dans l'ordre leurs volets, et payé au jour leurs impôts, déroulé le même coupon de drap, allongé sans fin le même lacet, pour soutenir, jusqu'au jour où je reviendrais, le premier décor de ma vie !... Seul l'horloger a changé de trottoir et pris la boutique d'en face; et cela me gêne un peu, comme un bracelet-montre attaché au mauvais bras... Ainsi la guerre, qui tout ruine, les empêchant de passer à leurs fils et gendres leurs tâches, a, pour mon seul bénéfice, prolongé de cinq ans la vie d'un reflet, d'un écho... Or, aujourd'hui ma jeunesse a juste dix-sept ans, comme les eut mon enfance, le jour où je partis d'ici; cette tristesse en moi, c'est une mère et une fille, du même âge, qui s'étreignent... Toutes deux d'aujourd'hui m'abandonnent, et me voici soudain las et incertain, comme tous ceux qui n'ont qu'un jour.