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SAINT-SIMON

À LA FERTÉ-VIDAME

(Eure-et-Loir)

Fiches de géographie littéraire
Saint-Simon

«Nul ne peut se vanter de connaître M. de Saint-Simon s’il n’a fait le pèlerinage automnal du Thimerais, s’il n’a entendu ronfler la tempête, sangloter les eaux et s’incliner les forêts sous le vent de Beauce, les futaies tragiques et géants thuriféraires d’une âme inconsolée... La Ferté-Vidame fut en effet l’oasis intellectuelle de cet esprit tourmenté, le lieu d’élection où il se reprenait, échappait à la surtension cérébrale et passionnée de Versailles et des “affaires”, où, peut-on dire, il rechargeait son potentiel au contact des étangs, des forêts et des prés. Si Mme de Saint-Simon avait aimé la vie campagnarde, il est probable que, dès 1708, le ménage y eût pris sa retraite. Évidemment le duc y préparait ses célèbres Mémoires, et cette occupation, en partie vengeresse, devait orienter ses loisirs, remplaçait cette animation de la Cour qu’on croyait lui être essentielle. Ce serait à La Ferté-Vidame qu’il faudrait chercher le décor privilégié où M. de Saint-Simon se débattit contre les ombres.» (La Varende)


CLAUDE DE ROUVROY, DUC DE SAINT-SIMON, ET LE PREMIER CHÂTEAU DE LA FERTÉ

Si l’on en croit Tallemant des Réaux (I, 340), c’est parce qu’il savait user de son cor sans baver dedans que Claude de Rouvroy, le père du mémorialiste, fut remarqué par Louis XIII, dont il était page de la chambre. On dit qu’il n’avait guère belle apparence, qu’il était petit, malingre et avait l’air un peu niais ; Tallemant des Réaux le compare à un ramoneur (II, 218). Cela ne l’empêcha pas d’obtenir à vingt-sept ans le titre de duc et pair sur ses terres et seigneurie de Saint-Simon en Vermandois (Picardie), qu’ils avait rachetées à ses cousins.

Cette même année 1635, il se rendit acquéreur de la terre de La Ferté-Vidame et de sa forêt de 4000 hectares. La possession de ce fief — qui s’appelait primitivement La Ferté-Arnauld — conférait automatiquement, depuis le XIVe siècle, le titre de vidame de Chartres (le vidame était à l’origine le chef des troupes d’un évêque).

En 1659, il fit détruire la vieille église de La Ferté-Vidame pour en élever une nouvelle. S’inspirant de dessins de Palladio rapportés d’Espagne, il adopta le nouveau style baroque qui commençait tout juste à s’implanter en province, en restant fidèle cependant à l’alternance de pierre et de brique de l’époque précédente.

Soucieux d’avoir un héritier mâle, Claude de Saint-Simon se remaria à 67 ans (1672) avec une jeune fille de 31 ans, Charlotte de l’Aubespine de Châteauneuf d’Auterive. En janvier 1675, il eut un fils qu’il prénomma Louis (en hommage à Louis XIII).

En 1685, Claude de Saint-Simon s’installa à Versailles, près de la Cour. Cette année-là, son épouse fut la marraine d’Armand Arouet, le fils aîné de Me Arouet, qui était le notaire des Saint-Simon à Paris (c’est pourquoi, quand un fils Arouet devint célèbre sous le nom de Voltaire, Saint-Simon fut toujours réticent à son égard, car il restait pour lui le fils du notaire de son père).

Désormais avancé en âge, Claude de Saint-Simon savait qu’il risquait de mourir avant que son fils eût atteint l’âge d’homme et que celui-ci ne pourrait alors compter que sur son titre de duc et sur celui, un peu archaïque, de vidame de Chartres. Aussi se préoccupa-t-il de la carrière du jeune Louis : quand il eut seize ans, il le présenta à Louis XIV qui l’admit dans ses mousquetaires gris.

C’est ainsi que Louis de Saint-Simon commença par la carrière des armes : il assista d’abord au siège de Namur (1692), puis le roi lui donna une compagnie à la tête de laquelle il prit part à la campagne des Pays-Bas et à la bataille de Neerwinden.

Façades est et ouest du château de la Ferté vers 1750, gouaches de Blarenberghe au musée de Boston (elles sont reproduites sur un tabatière achetée en 1999 par le Louvre) Il ne reste plus rien aujourd’hui de ce château qui se présentait comme une forteresse entourée de douves. Sur les dessins d’époque, on distingue cinq tours rondes et deux poternes se faisant face, se présentant comme deux gros pavillons carrés coiffés de toits en carapace de tortue. Le duc Claude avait fait abattre les courtines qui joignaient les tours et les poternes au sud et à l’est afin de se donner du jour et de l’air. Et, surtout, il fit élever au fond de la cour un logis de style Louis XIII, percé de fenêtres régulières, dont le rez-de-chaussée était conçu pour les réceptions. Le reste des bâtiments, le “château vieux”, était pratiquement abandonné, mais il avait essentiellement pour fonction de rappeler les anciens droits du seigneur. Quant au domaine de La Ferté, il était entouré de cent fiefs qui en relevaient directement et de vingt-trois paroisses sur lesquelles le duc avait haute, moyenne et basse justice. La forêt était d’un bon rapport, ainsi que les nombreux étangs, dont « quatre très beaux et très grands » que l’on mettait régulièrement en pêche.

LOUIS DE SAINT-SIMON ENTRE VERSAILLES ET LA FERTÉ

Son père étant mort en 1693, Louis de Saint-Simon devint alors duc et pair, ayant pour revenus le duché de Saint-Simon, plusieurs fiefs du sud-ouest (Blaye, La Rochelle, Ruffec) et La Ferté-Vidame.

Après plusieurs campagnes à l’armée d’Allemagne, il songea à se marier et il se décida finalement pour une jeune fille de dix-sept ans, Marie-Gabrielle de Durfort, la fille aînée du maréchal duc de Lorges, sous les ordres duquel il venait de servir (1695). Plusieurs déceptions firent bientôt que son zèle pour le métier des armes se refroidit singulièrement et il finit par démissionner, ce qui déplut fort au Roi. Alors il jugea préférable de se retirer  à La Ferté.

Mais la duchesse n’aimait guère s’enterrer en pays percheron et c’est à cause d’elle que Saint-Simon rentra en grâce. Son épouse, en effet, avait accepté d’être la dame d’honneur de la fille aînée du duc d’Orléans, la duchesse de Berry. Pour cette raison, en 1710, le roi accorda aux Saint-Simon un logement au château de Versailles. Désormais, le duc pourra suivre assidûment la Cour, tout voir et tout observer.

Après la mort de Louis XIV, Saint-Simon joua pendant quelque temps un rôle politique. Il fut conseiller du duc d’Orléans et membre du Conseil de Régence. En 1721, il fut choisi comme ambassadeur chargé d’aller à Madrid demander officiellement la main de l’Infante, à l’occasion du double mariage, négocié par l’abbé Dubois, entre Louis XV et l’infante Marie-Anne-Victoire d’une part, entre Mlle de Montpensier (la quatrième fille du Régent) et le prince des Asturies Don Carlos d’autre part. Ce voyage lui coûta 840.000 livres. Il en rapporta un tableau représentant la Cène qui fut placé dans l’église de La Ferté-Vidame.

Après la mort du Régent (1723), le cardinal Fleury lui donna à entendre qu’on souhaitait le voir s’éloigner de la Cour. Dès lors Saint-Simon passa presque tout son temps dans sa terre de La Ferté-Vidame dont, dit-il en 1725, il faisait « ses délices ». Il ne venait plus que trois ou quatre fois par an à Versailles.

Là, il devait subir les sarcasmes de courtisans qui lui rappelaient que sa noblesse ne datait que de Louis XIII et qu’il était mal venu de s’en prendre systématiquement aux gens de vieille noblesse. Chateaubriand s'en fait l'écho : «Le père de Saint-Simon tenait son titre de Louis XIII ; il avait acheté une terre voisine de la Trappe ; il menait souvent son fils à l’abbaye. Saint-Simon serait très croyable dans ce qu’il rapporte s’il pouvait s’occuper d’autre chose que de lui. A force de vanter son nom, de déprécier celui des autres, on serait tenté de croire qu’il avait des doutes sur sa race. Il semble n’abaisser ses voisins que pour se mettre en sûreté. Louis XIV l’accusait de ne songer qu’à démolir les rangs, qu’à se constituer le grand-maître des généalogies. Il attaquait le parlement, et le parlement rappela à Saint-Simon qu’il avait vu commencer sa noblesse. C’est un caquetage éternel de tabourets dans les Mémoires de Saint-Simon. Dans ce caquetage viendraient se perdre les qualités incorrectes du style de l’auteur, mais heureusement il avait un tour à lui ; il écrivait à la diable pour l’immortalité.» (Chateaubriand, Vie de Rancé)

De fait, Saint-Simon, plus que les nobles de vieille souche, s’irritait de voir que les titres étaient souvent bradés. Et il fut ulcéré lorsqu’il apprit, en 1742, que Mme de la Tournelle, devenue la maîtresse de Louis XV, venait de recevoir, avec un brevet de duchesse, le droit de s’asseoir sur un tabouret en présence du roi et que donc le titre de duc, dont il était si fier, était devenu une récompense d’alcôve. Il approuva sans doute le plaisantin qui chansonna ainsi l’événement en s’adressant à La Tournelle : «Ce tabouret tant souhaité / A droit de vous rendre plus fière / Votre devant en vérité / Ne sert pas mal votre derrière.»

Le château de la Ferté était rempli d’une foule de portraits qui permettaient à Saint-Simon de se sentir entouré de gens de la meilleure noblesse. Presque dans chaque pièce, une effigie de Louis XIII rendait hommage au bienfaiteur de la maison. En revanche, un portrait du cardinal Dubois, l’ennemi intime de Saint-Simon, avait été placé dans la «garde-robe», derrière la chaise percée recouverte de velours cramoisi... bien en face du dos de l’usager.

Saint-Simon avait deux fils, que l’on avait surnommé les «bassets», car ils étaient, dit-on, courts de jambes autant que d’esprit. Sa grande douleur fut de les voir mourir (en 1746 et 1754) sans postérité mâle. Il ne pouvait donc plus espérer transmettre son nom et son duché. De plus, sa fille était infirme et acariâtre.

LES SÉJOURS DE LOUIS DE SAINT-SIMON A LA TRAPPE

Le monastère de La Trappe se trouve à cinq lieues à l’ouest de La Ferté (20 km). Claude de Saint-Simon puis son fils Louis y allaient régulièrement, même s’il y avait "deux ponts de méchant bois fâcheux et dangereux à passer entre la forge de Randonné" et que la forêt de La Trappe était "très pénible à traverser".

L’abbé de Rancé avait entre cinquante-cinq et soixante ans quand le petit Louis de Saint-Simon lui fut amené par la première fois par son père Claude. Puis, dès ses premiers succès comme mousquetaire gris (il avait alors dix-sept ans), c’est à Rancé que Saint-Simon allait raconter ses exploits. Chaque année, ensuite, la semaine sainte trouvait Saint-Simon à La Trappe, où, dit-il, il n’allait "que clandestinement, pour dérober ses voyages aux discours du monde", y séjournant "souvent des huitaines de suite".

Ayant eu dessein de faire faire un portrait de Rancé par le peintre Rigaud et sachant que Rancé ne donnerait pas son accord, Saint-Simon introduisit le peintre sous les apparences d’un officier bègue et lui ménagea trois entrevues avec Rancé. Rigaud fit ensuite, de mémoire, un portrait dont il existe plusieurs copies. Quand il apprit la supercherie, Rancé fut choqué, mais-il pardonna. Saint-Simon, lui, se félicita de son initiative : «Je fus très fâché du bruit que cela fit dans le monde ; mais je me consolai par m’être conservé pour toujours une ressemblance si chère et si illustre, et avoir fait passer à la postérité le portrait d’un homme si grand, si accompli et si célèbre.»

Après Rancé, La Trappe eut comme abbé un certain dom Gervaise. Or une lettre chiffrée tomba un jour entre les mains de Saint-Simon. Il crut bon de la décacheter et de la porter à Louis de Pontchartrain qui la fit décrypter. C’était une lettre de dom Gervaise "à une religieuse avec qui il avait été en commerce et qu’il aimait toujours, et dont aussi il était toujours passionnément aimé". Cette missive, dit-il, "était un tissu de tout ce qu’il se peut imaginer d’ordures et les plus grossières par leur nom, avec de basses mignardises de moine raffolé et débordé à faire trembler les plus abandonnés. Leurs plaisirs, leurs regrets, leurs désirs, leurs espérances, tout y était au naturel et au plus effréné. Je ne crois pas qu’il se dise tant d’abominations en plusieurs jours dans les mauvais lieux." Pour garder trace de cette lettre, Saint-Simon eut la malice de la dicter à du Charmel, un janséniste austère, et il se divertit au spectacle de ses "signes de croix, ses imprécations contre l’auteur, à chaque infamie qu’il lisait et il y en avait autant que de mots". Dans sa Vie de Rancé, Chateaubriand s’insurge contre ce passage des Mémoires de Saint-Simon : «Voilà de ces passages qui détruisent l’autorité de la vérité dans les Mémoires de Saint-Simon. Imaginer qu’un religieux de la Trappe ose écrire de pareilles choses à une religieuse, même en chiffres, est une telle absurdité qu’on ne saurait le croire. S’il y a quelque chose de vrai dans toutes ces ribauderies, il serait plus simple d’imaginer que le déchiffreur a voulu s’amuser et amuser ses maîtres. Tous les autres écrivains du temps parlent de dom Gervaise comme d’un homme d’imagination, qui mérita peut-être la sévérité de Louis XIV, mais aucun ne raconte de lui ce qu’en dit Saint-Simon.»

LOUIS DE SAINT-SIMON À LA FERTÉ-VIDAME

Depuis plusieurs années, le château de La Ferté accueillait les amis et relations de Saint-Simon. Celui-ci essayait toujours, comme il dit, de les « crocheter », c’est-à-dire de tirer d’eux le maximum d’informations sur la Cour.

  • En juillet 1705, il y reçut Lauzun, l’époux de sa belle-soeur, mais il fut déçu, car Lauzun ne savait pas raconter.
  • Au printemps 1708, bien qu’une lettre de cachet eût été lancée contre lui, il y reçut l’étrange cardinal de Bouillon (qui était cousin de sa femme) ; il se promena beaucoup dans le parc et il officia quelquefois à la paroisse, disant aux fidèles : « Regardez et remarquez bien ce que vous voyez d’ici : un cardinal prince et doyen du Sacré Collège, le premier après le Pape, qui dit la messe ». Le cardinal était accompagné de l’abbé de Choisy, un personnage douteux qui avait longtemps vécu habillé en femme, avec un corset « qui lui avait élevé la chair ».
  • En septembre 1709, on vit à La Ferté Chamillart et ses filles.
  • En 1716, ce fut le tour de Desmarets, qui vint de sa terre de Maillebois : « Il vint dîner à La Ferté et fut curieux de voir beaucoup de choses que j’avais faites dans le parc depuis bien des années qu’il n’y était venu. Il était goutteux, le parc est grand, nous montâmes tous deux dans une calèche. La conversation se porta bientôt sur le gouvernement passé et présent… »

Sur son domaine, Saint-Simon exerçait ses droits de seigneur suzerain : justice, nominations de curés et notables, division de paroisses... Et surtout il gérait son domaine en exploitant « éclairé », tant pour les baux d’exploitation forestière que pour la perception des droits seigneuriaux, les adjudications de péages...

Toutefois il avait bien conscience de la « misère sans fond » qui accablait alors la province. En 1725, il écrivit à Fleury : « Il s’en faut bien qu’on mange à La Ferté du pain de pois tous les jours, ni son saoul quand on en mange, et d’y être témoin d’une misère terrible même à entendre, et ne la pouvoir soulager, il n’y a pas moyen. Il m’y est dû plus de trente mille livres sans en pouvoir toucher un sol. Je n’y ai pas un grain de blé, la marmite des pauvres est renversée, qui avait toujours été entretenue par Mme de Saint-Simon... Je commence à croire que mes foins resteront à faire. En un mot, jamais extrémité qui ait approché de celle-là. Ici, le pot est prêt à culbuter, et Mme de Saint-Simon n’ira prendre les eaux que par force et aux dépens de nos nippes, si nous en pouvons vendre du très peu que nous avons... Le pays dont je vous parle n’est pas le seul dans cette extrémité. Le marquis de Brancas me dit avant-hier avoir vu des lettres d’endroits de Normandie où l’on vit des herbes des champs. »

Quand il sentira la misère augmenter, entre 1724 et 1731, il renoncera à certains péages, multipliera les achats de lopins et d’enclaves, moyennant remise des redevances à ses tenanciers endettés à qui, selon l’ancienne coutume, il faisait au moins une visite annuelle. Car il se sentait de plus en plus attaché à La Ferté-Vidame et avait tendance à y prolonger ses séjours. En novembre 1729, il écrit : « Voilà l’hiver et le vilain temps venus. Je pousserai pourtant encore mon séjour ici, pour le moins, le reste de ce mois, où je me plais bien plus que partout ailleurs, même en tout temps. »

En 1733, en grand seigneur provincial, il offrit un décor somptueux à la petite église voisine de Boissy-lès-Perche (8 km au nord de La Ferté). Le maître-autel, auquel on accède par des emmarchements en parquet de Versailles, s’orne d’un agneau sculpté sur fond de résille et de quatre-feuilles, et supporte un tabernacle orné de statuettes et couvert d’une coupole. Par-dessus se dresse un grand baldaquin de bois sculpté et peint, composé d’une colonnade en demi-cercle supportant, par l’intermédiaire de quatre portants chantournés, un dais à lambrequin. Un sculpteur local a décoré les portants des fleurs et des fruits du Perche et sculpté les trois têtes joufflues de chérubins qui décorent la gloire centrale. La grille de communion à balustres porte l’inscription : « Don de Mgr le duc de Saint-Simon, 1733 ».

LE DUC DE SAINT-SIMON MÉMORIALISTE

Dès l’âge de 19 ans Saint-Simon avait décidé de tenir une sorte de journal, pour noter « les choses de la Cour », en s’attachant « à démêler les causes, les intérêts, les vices, les passions, les haines, les amitiés et tous les autres ressorts des actions publiques et privées ». Puis, confiant au papier ce que la prudence lui interdisait de dire en public, il continua à écrire en secret, au fil des semaines, la relation de tout ce dont il était le témoin, avec l’intention d’en faire profiter la postérité. Après 1723 et son exil volontaire de Versailles, il décida de passer du simple journal aux Mémoires proprement dits. Vingt-cinq années lui furent nécessaires, car il voulut s’entourer de toute la documentation qui lui permettrait d’éviter erreurs ou omissions.

Il lui arrivait parfois d’avoir quelques scrupules, en pensant que ce qu’il avait mis dans son journal « d’âpre et d’amer » pourrait « ruiner la réputation de mille gens ». Il prit même, en 1699, conseil de son ami Rancé, à qui il fit lire quelques pages pour mettre en règle sa conscience et ses scrupules de chrétien. Il prit également conscience que les historiens futurs se méfieraient d’un homme dont la plume, manifestement, était guidée par de vieilles rancunes (par exemple, n’écrit-il pas à propos du duc de Noailles que le plus beau jour de sa vie serait celui où il pourrait « l’écraser en marmelade et lui marcher à deux pieds sur le ventre » ?).

Son immense labeur allait enfin aboutir à un énorme manuscrit de 2854 pages grand format, couvertes d’une petite écriture fine et régulière, regroupées en 273 cahiers classés dans 11 portefeuilles aux armes des Saint-Simon.

LES DERNIÈRES ANNÉES DU DUC DE SAINT-SIMON

Ses dernières années furent tristes. Ses deux fils n’avaient pas eu d’héritiers mâles. Son épouse, âgée de soixante-six ans, mourut à La Ferté en 1743 et fut inhumée dans l’église. Saint-Simon, accablé s’habilla de deuil pendant un an (au lieu des six mois requis), fit tendre son antichambre de noir, sa chambre et son cabinet de gris.

Sa situation financière était très compromise. Ses créanciers (tapissiers, tailleurs, apothicaires, boulangers, marchands de poisson et de chandelle) se constituèrent en syndicat et il fallut que le duc abandonne une partie de ses revenus annuels, celui, en particulier, de ses coupes de bois de La Ferté-Vidame.

En 1754, il dut se résigner à abandonner son domaine du Perche, le château qui était resté dans l’état où son père l’avait laissé, les chemins qu’il avait parcourus pendant près de 80 ans, le village dont il avait été le maître, l’hospice de six lits qu’y avait fondé Gabrielle, la halle du XVe siècle où il faisait distribuer vivres et vêtements aux pauvres, l’église, surtout, qui abritait les quatre cercueils de son père, de sa femme et de ses deux fils.

Quelques mois plus tard, le 2 mars 1755, il mourut dans son hôtel de la rue de Grenelle. Les obsèques eurent lieu dans l’église Saint-Sulpice, qui venait tout juste d’être terminée. L’inhumation se fit ensuite à La Ferté-Vidame, conformément au testament, « sans tentures, armoiries ou cérémonies quelconques ». Par le même testament, Saint-Simon avait demandé que son cercueil et celui de son épouse fussent attachés par « anneaux, crochets et liens de fer » et « si bien rivés qu’il soit impossible de les séparer l’un de l’autre sans les briser tous les deux ».

LA FERTÉ-VIDAME APRÈS SAINT-SIMON.

En 1763, la dernière représentante d’une famille qui s’éteignait était Marie-Christine-Chrétienne, la petite-fille de Saint-Simon, qui avait épousé un Grimaldi-Monaco, comte de Valentinois. Elle n’avait alors que 35 ans, mais elle n’espérait plus avoir d’enfants. Elle commença alors à vendre tous les biens qu’elle avait reçus par héritage.

Le domaine de La Ferté fut acquis en 1764 pour 1.550.000 livres par un riche banquier, le marquis de Laborde, qui fit presque aussitôt raser le château pour faire élever sur son emplacement une vaste demeure de trois étages et de soixante mètres de façade dans le style de l’époque, avec un fronton armorié surmonté d’un dôme quadrangulaire. On voit aujourd'hui, sur un  panneau à l'entrée du parc, le projet de façade établi en 1766 par Antoine Le Carpentier.

Pour l’intérieur, Jean Joseph de Laborde, amateur d’art éclairé, fit appel aux plus grands artistes : les peintres Joseph Vernet, Hubert Robert et Greuze travaillèrent pour lui. On sait que plus de 90 tableaux ornèrent alors le château.

Les jardins furent redessinés et ornés de pièces d’eau. La forêt fut percée de grandes avenues. Le domaine fut décuplé par l’achat de nouvelles terres et s’étendit sur 24 châtellenies. Le marquis de Laborde y fit construire 99 fermes « modèles », toutes identiques. Une route toute droite de 14 km (l’actuelle D 941) relia directement les grilles du château à Verneuil-sur-Avre. Comme un décret royal spécifiait qu’un parc privé de 1000 hectares et plus ne pouvait être entouré de murs, Laborde limita la superficie du sien à 999 hectares et le clôtura d’un mur de 12 km de long.

Dans ce château, le marquis de Laborde — fermier général, banquier de la Cour, armateur, propriétaire à Saint-Domingue — mena une vie fastueuse. Il y accueillit Louis XV et l’empereur Joseph II. On pense qu’il dépensa entre 14 et 18 millions de livres à La Ferté-Vidame ; et des légendes couraient chez les habitants du pays qui étaient frappés par un tel luxe. On disait par exemple que le sol du salon d’honneur du nouveau château était pavé d’écus d’or. Quand Louis XV l’apprit : « Je n’aime point qu’on me marche sur la figure », aurait-il dit. — Sire, ne craignez rien, aurait répondu Laborde, les écus sont placés de chant » !

Le marquis eut une fille, Natalie, qui devint Mme de Noailles en 1790 et fut le grand amour de Chateaubriand.

Déférant à un souhait exprimé par Louis XVI et Marie-Antoinette, Laborde vendit son domaine à perte (5.550.000 livres) au duc de Penthièvre (propriétaire, depuis 1783, de Châteauneuf-sur-Loire). En remplacement, il acheta le domaine de Méréville. On voit, sur le panneau à l'entrée du parc,une reconstitution de la façade ouest dans son état de la fin du XVIIIe siècle.

Quand vint la Révolution, le château fut peu à peu dépouillé de ses richesses, puis le vandalisme s’y exerça jusqu’en 1798. Dans l’église, les émeutiers ouvrirent le tombeau ducal et jetèrent les restes de Saint-Simon et de son épouse dans une fosse commune derrière l’église fondée par Claude de Saint-Simon. Une plaque le signale : "Au pied de cette église construite en 1659 par le duc Claude de Saint-Simon, les restes de Louis de Saint-Simon, seigneur de la Ferté-Vidame, auteur des Mémoires, et ceux de son épouse, retirés du caveau seigneurial de l'église, furent inhumés en 1793."

Le domaine fut ensuite vendu à un certain Cardot-Villiers, comme bien national, en 1798. Celui-ci fit entre-prendre la démolition du château, mais en 1803 un accident — qui causa la mort de plusieurs ouvriers — fit tout arrêter.

Avec la Restauration, le domaine fut restitué à l’héritier du duc de Penthièvre, son petit-fils Louis-Philippe d’Orléans. C’est ainsi que La Ferté-Vidame, en 1830, devint terre royale. Louis-Philippe fit deux séjours à La Ferté en 1846, et il décida aussitôt de conserver les ruines du château, d'aménager les anciens communs construit par Louis de Saint-Simon en 1718. Deux nouveaux pavillons furent construits, ainsi que des écuries, des remises, des chenils, une faisanderie et deux énormes glacières. Le pays fut doté d’une mairie qu’on éleva au-dessus des anciennes halles du XVe siècle.

Quand il redevint propriété de l’Etat, le château fut vendu et vit alors se succéder plusieurs propriétaires. C’est une certaine Mme Laurent qui, à la fin du XIXe siècle, fit faire, par un artisan de Verneuil, la grande grille d’honneur.

En 1938, 800 hectares du domaine furent aménagés en piste d’essai pour les automobiles Citroën.

En 1945, le ministère de la Justice en fit l’acquisition pour y installer une oeuvre de rééducation des anciennes détenues, l’Oeuvre Sainte-Marie-Madeleine.

Le domaine est, depuis 1991, la propriété du département. Un musée a été aménagé dans le pavillon Saint-Dominique, à l'entrée du grand parc qui entoure les ruines du château du marquis de Laborde.

Saint-Simon, à mes yeux, est un bienfaiteur pour tout homme qui vit par la curiosité de la pensée et qui habite dans les souvenirs ; il a reculé le passé de la mémoire; il a presque doublé le temps où nous avons vécu. Par lui nous atteignons et nous avons réellement assisté aux spectacles de la Cour de Louis XIV ; nous connaissons les personnes, nous les avons vues, nous nous les rappelons. Il a véritablement arraché des milliers d'êtres à l'oubli et à la nuit des temps ; à la place d'une sèche nomenclature, il a fait éclore et fourmiller tout un monde. Saint-Simon a cette vertu de faire mieux ressortir des peintures vraies, mais qu'on remarquait moins avant qu'il fût là, pour y jeter de ses réverbérations et de ses reflets.  Saint-Simon nous a initiés, nous a transportés au coeur de bien des mystères; il a éclairé le fond et les murailles de la caverne. Pour tout ami de la science morale et des études où se complaît la réflexion, j'appelle cela d'inappréciables bienfaits. Quand j'ai entendu toutes les critiques qu'on peut faire sur Saint-Simon, je me surprends, malgré tout, à former un dernier voeu : Que ne sommes-nous affligés d'un Saint-Simon pour chaque période de notre histoire ! (Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, X, p. 256)

ICONOGRAPHIE

Blaren 1

Blaren 2

Ferté-Vidame chateau

Ferté-Vidame plaque

Ferté-Visame communs

Ferté-Vidame église