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GEORGE SAND

dans la Creuse

Fiches de géographie littéraire

Creuse carte

 

LA VALLÉE DE LA CREUSE VUE PAR GEORGE SAND

Une gentille et mignonne Suisse

CreuseSi l'on se dirige en chemin de fer jusqu'à Argenton, et que l'on veuille remonter en voiture ou à cheval le cours de la Creuse pendant deux lieues, on arrivera dans cette partie du bas Berry où il faut nécessairement aller à pied ou à âne, mais dont le charme vous dédommage amplement des petites fatigues de la promenade.
C'est une gentille et mignonne Suisse qui se creuse tout à coup sous vos pieds, quand vous avez descendu deux ou trois amphithéâtres de collines douces et d'un large contour. Vous vous trouvez alors en face d'une déchirure profonde, revêtue de roches micaschisteuses d'une forme et d'une couleur charmantes; au fond de cette gorge coule un torrent furieux en hiver, un miroir tranquille en été: c'est la Creuse, où se déverse un torrent plus petit, mais pas beaucoup plus sage à la saison des pluies, et non moins délicieux quand viennent les beaux jours. Cet affluent, c'est la Gargilesse, un bijou de torrent jeté dans des roches et dans des ravines où il faut nécessairement aller chercher ses grâces et ses beautés avec un peu de peine.

Depuis quelques années, le petit village de Gargilesse, situé près du confluent de ces eaux courantes, est devenu le rendez-vous, le Fontainebleau de quelques artistes bien avisés. Il en attirera certainement peu à peu beaucoup d'autres, car il le mérite bien. C'est un nid sous la verdure, protégé des vents froids par des masses de rochers et des aspérités de terrain fertile et doucement tourmenté. Des ruisseaux d'eau vive, une vingtaine de sources, y baignent le pied des maisons et y entretiennent la verdeur plantureuse des enclos.
Quelque rustiquement bâti que soit ce village, son vieux château perché sur le ravin et son église romane d'un très beau style, fraîchement réparée par les soins du gouvernement, lui donnent un aspect confortable et seigneurial. La fertilité du pays, la rivière poissonneuse, l'abondance de vaches laitières et de volailles à bon marché, assurent une nourriture saine au voyageur. Les gîtes propres sont encore rares; mais les habitants, naturellement hospitaliers et obligeants, commencent à s'arranger pour accueillir convenablement leurs hôtes.
Une fois installé chez ces braves gens, on n'a que l'embarras du choix pour les promenades intéressantes et délicieuses. En remontant le cours de la Creuse par des sentiers pittoresques, on trouve, à chaque pas, un site enchanteur ou solennel. Tantôt le rocher du Moine, grand prisme à formes basaltiques, qui se mire dans des eaux paisibles; tantôt le roc des Cerisiers, découpure grandiose qui surplombe le torrent et que l'on ne franchit pas sans peine quand les eaux sont grosses.
Ces rivages riants ou superbes vous conduisent à la colline escarpée où se dresse l'imposante ruine de Châteaubrun. Son enceinte est encore entière, et vous trouvez là une solitude absolue. Ce serait l'idéal du silence, sans les cris aigus des oiseaux de proie et le murmure des cascades de la Creuse.
Toute cette région jouit d'une température exceptionnelle, et particulièrement le village de Gargilesse, bâti, comme nous l'avons dit, dans un pli du ravin et abrité de tous côtés par plusieurs étages de collines. La présence de certains papillons et de certains lépidoptères qui ne se rencontrent, en France, qu'aux bords de la Méditerranée, est une preuve frappante de cette anomalie de climat, enfermée pour ainsi dire sur un espace de quelques lieues, dans le ravin formé par la Creuse. (Le Berry
, V)

Une Arcadie au coeur de la France

On peut dire que nul pays n'a moins d'histoire que le bas Berry. Ce qui n'a pas du tout d'histoire, c'est le rivage agreste de cette partie de la Creuse encaissée entre deux murailles de micaschiste et de granit, depuis les rochers Martin jusqu'aux ruines de Châteaubrun. Là n'existe aucune voie de communication qui ait pu servir aux petites armées des anciens seigneurs. Le torrent capricieux et tortueux, trop hérissé de rochers quand les eaux sont basses, trop impétueux quand elles s'engouffrent dans leurs talus escarpés, n'a jamais été navigable. On peut donc s'y promener à l'abri de ces réflexions, tristes et humiliantes pour la nature humaine, que font naître la plupart des lieux à souvenirs. Ces petits sentiers, tantôt si charmants quand ils se déroulent sur le sable fin du rivage ou parmi les grandes herbes odorantes des prairies, tantôt si rudes quand il faut les chercher de roche en roche dans un chaos d'écroulements pittoresques, n'ont été tracés que par les petits pieds des troupeaux et de leurs pâtours. C'est une Arcadie, dans toute la force du mot.
Si l'on suit la Creuse jusqu'à Crozant, où elle est encore plus encaissée et plus fortifiée par les rochers en aiguille, on en a pour une journée de marche dans ce désert enchanté. Une journée d'Arcadie au coeur de la France, c'est tout ce que l'on peut demander au temps où nous vivons. (Le Berry
, IV)

GARGILESSE, LE VILLAGE ET SON ÉGLISE

Gargilesse

George Sand (Promenades autour d'un village) :

Gargilesse est un nid bâti au fond d'un entonnoir de collines rocheuses où se sont glissées des zones de terre végétale. Au-dessus de ces collines s'étend un second amphithéâtre plus élevé. Ainsi de toutes parts le vent se brise au-dessus de la vallée, et de faibles souffles ne pénètrent au fond de la gorge que pour lui donner la fraîcheur nécessaire à la vie. Vingt sources courant dans les plis du rocher ou surgissant dans les enclos herbus entretiennent la beauté de la végétation environnante. La population est de six à sept cents âmes. Les maisons se groupent autour de l'église, plantée sur le rocher central, et s'en vont en pente, par des ruelles étroites, jusque vers le lit d'un délicieux petit torrent dont, à peu de distance, les eaux se perdent encore plus bas dans la Creuse.

La résidence fortifiée de « Gargilesse» dépendant de la paroisse du Pin, appartenait à la famille de Naillac, dont on peut citer:

  • Hugues de Naillac (qui, autour de 1200, a octroyé une charte de liberté aux habitants de la "ville du Pin")
  • Guillaume de Naillac (dont la tombe, dans la nef de l'église, est datée de 1266)
  • Pierre de Naillac (qui confirma en 1271 la charte de franchise de son ancêtre)
  • Jean de Naillac (qui fut grand panetier de France et périt sous Orléans en 1429.

La seigneurie passa ensuite à Jean de Châteauneuf, sire de Luçay, puis, en 1537, à Bost du Breuil.

Au temps de la Fronde, un sire du Breuil embrassa le parti de Condé et les troupes royales, commandées par le comte de Saint-Aignan, vinrent le combattre. Après une brève canonnade, les assiégés (91 soldats et 29 valets) se rendirent le 16 septembre 1650. C'est sans doute à la suite de cet épisode que la construction médiévale fut abattue (il en reste quelques ruines).

Aux XVIIIe et XIXe siècles, les du Breuil portèrent le titre de «marquis de Gargilesse».

Au temps de Louis XV, la marquise Olympe de Chevigny fit construire la résidence actuelle.

Le château de Gargilesse (G. Sand):

Le château moderne, bâti au siècle dernier dans un style quasi monastique, soutient le chevet de l'église. L'ancienne porte, flanquée de deux tours, espacée d'une ogive au-dessus de laquelle se dessinent les coulisses destinées à la herse, sert encore d'entrée au manoir. Le pied des fortifications plonge à pic dans le torrent. Nul château n'a une situation plus étrangement mystérieuse et romantique. Un seul grand arbre ombrage la petite place du bourg, qui d'un côté domine le précipice, et de l'autre se pare naturellement d'un énorme bloc isolé, d'une forme et d'une couleur excellentes. Arbre, place, ravin, herse, église, château et rocher, tout cela se tient et forme, au centre du bourg, un tableau charmant et singulier qui ne ressemble qu'à lui-même. Le châtelain actuel est un solide vieillard de quatre-vingts ans, qui s'en va encore tout seul, à pied, par une chaleur torride, à travers les sentiers escarpés de ses vastes domaines. Riche de cinquante mille livres de rente, dit-on, il n'a jamais rien restauré que je sache; mais il n'a jamais rien détruit; sachons-lui-en gré. Les pans écroulés de ses vieilles murailles sombres dentellent son rocher dans un désordre pittoresque, et les longs épis historiés de ses girouettes tordues et penchées sur ses tours d'entrée ne peuvent être taxés d'imitation et de charlatanisme.

Les maisons de Gargilesse (George Sand, Promenades autour d'un village):

Toutes les maisons de Gargilesse sont construites sur le même plan. Le rez-de-chaussée, avec une porte à cintre surbaissé, ou à linteau droit, formé d'une seule pierre gravée en arc à contrecourbe, n'est qu'un cellier dont l'entrée s'enfonce sous le balcon du premier étage, quelquefois entre deux escaliers de sept à huit marches assez larges, descendant de face. Au premier, une ou deux chambres; au-dessus, un grenier dont la mansarde en bois ne manque pas de caractère. Beaucoup de ces maisons paraissent dater du XIVe ou du XVe siècle. Elles ont des murs épais de trois ou quatre pieds et d'étroites fenêtres à embrasures profondes, avec un banc de pierre posé en biais. On a presque partout remplacé le manteau des antiques cheminées par des cadres de bois; mais les traces de leurs grandes ouvertures se voient encore dans la muraille. Les chambres de ces vieilles maisons rustiques sont mal éclairées, d'autant plus qu'elles sont très spacieuses. Le plafond, à solives nues, est parfois séparé en deux par une poutre transversale et s'inclinant en forme de toit, des deux côtés. Le pavé est en dalles brutes, inégales et raboteuses. L'ameublement se compose toujours de grands lits à dossier élevé, à couverture d'indienne piquée, et à rideaux de serge verte ou jaune sortant d'un lambrequin découpé, de hautes armoires très belles, de tables massives et de chaises de paille. Le coucou y fait entendre son bruit monotone, et les accessoires encombrent les solives: partout le filet de pêche et le fusil de chasse.
Il y a, dans ce village, des constructions plus modernes, des maisonnettes neuves et blanches, crépies à l'extérieur, et dont les entourages, comme ceux du château, sont en brique rouge.
Grâce à leurs petits perrons et aux vignes feuillues qui s'y enlacent, elles ne sont pas trop disparates à côté des constructions primitives qui montrent leurs flancs de pierres sèches d'un brun roux, leurs toits de vieilles tuiles toutes pareilles de ton et de forme à cette pierre plate du pays, et leurs antiques encadrements de granit à pans coupés. La couleur générale est sombre mais hannonieuse, et les grands noyers environnants jettent encore leur ombre à côté de celle des ruines de la forteresse.

Château

Château entrée

L'ÉGLISE NOTRE-DAME

C'est Hugues de Naillac qui, vers 1200, éleva l'église Notre-Dame du Pin dans l'enceinte de son château. Jusqu'au XVIIe siècle, elle ne fut que l'annexe de l'église paroissiale du Pin; puis elle devint elle-même paroisse.

L'édifice est fait non de schiste, mais de pierres calcaires provenant des carrières d'Argenton ou de Saint-Gaultier. La dénivellation du terrain a permis l'aménagement d'une crypte sous le transept et les chapelles de l'abside.

La nef, qui ne comporte plus que deux travées, était primitivement plus longue (peut-être cinq travées); elle a été réduite sans doute au moment où le château a été détruit.

Selon un usage très répandu dans le Sud-Ouest, le Limousin et le Périgord, une coupole sur pendentifs s'élève au-dessus de la croisée et domine la voûte de l'abside.

George Sand:

C'est un petit chef-d'oeuvre que l'église romano-byzantine. La commission des Monuments Historiques l'a fait réparer avec soin. Elle est parfaitement homogène de style au-dehors et charmante de proportions. A l'intérieur, le plein cintre et l'ogive molle se marient agréablement. Les détails sont d'un grand goût et d'une riche simplicité. On descend par un bel escalier à une crypte qui prend vue sur le ravin et le torrent.

La nef et l'abside

Au-dessus de la porte, un grand Christ en bois peut être attribué au XIIIe siècle (absence de couronne d'épines, plis verticaux de la jupe, pieds non superposés).

Dans le bas-côté sud, tombeau de Guillaume de Naillac († 1266), fils de Hugues II de Naillac. Les Berrichons ont voulu reconnaître dans cette statue le saint Guerlichon ou Greluchon dont la fonction était de donner la fécondité aux femmes stériles. Aussi les femmes venaient-elles toucher la statue et en prélever quelques fragments.

George Sand:

Le tombeau de Guillaume de Naillac, seigneur du lieu au XIIIe siècle, représente un personnage couché, vêtu d'une longue robe, l'aumônière au flanc, la tête appuyée sur un coussin que soutiennent deux angelots. Sa colossale épée repose près de lui; à ses pieds est le léopard passant de son blason. Il y a trente ans, ce sévère personnage était encore en grande vénération, sous le nom grotesque et la renommée cynique d'un certain saint que l'on ne doit pas nommer en bonne compagnie. Je ne sais quel honnête curé a trouvé moyen de détruire cette superstition et de conserver le sire de Naillac en bonne odeur auprès des dévots de sa paroisse, en faisant de lui (à tort, il est vrai) le fondateur de l'église; si bien qu'aujourd'hui on vous montre l'ancien saint sous ce titre prosaïque d'entrepreneur de bâtiment. Son nez et sa bouche sont entaillés de coupures qui l'ont un peu défiguré. L'usage était encore, il y a trente ans, de gratter ainsi au couteau certaines statues, et même certaines pierres. La poudre qu'on en retirait était mêlée à un verre d'eau que s'administraient les femmes stériles.

À la voûte en cul-de-four, le Christ serait une peinture du XVe siècle, mal retouchée en 1826.

George Sand:

Le Christ assis, nimbé entièrement, qui surmonte le maître-autel de la nef supérieure, est d'une époque plus primitive, contemporaine, je crois, de la construction de l'église. Je l'ai toujours vu aussi frais qu'il l'est maintenant, et je suppose qu'il avait été, dès lors, restauré par quelque artiste de village, qui lui a conservé, par instinct, conscience ou tradition, sa naïveté barbare. Tant il y a qu'on jurerait d'une fresque exécutée d'hier par un de ces peintres gréco-byzantins qui, en l'an 1000, parcouraient nos campagnes et décoraient nos églises rustiques.

La crypte

Les voûtes de la crypte sont décorées de peintures du XVIe siècle :

  • Au cul de four, une composition héraldique consacrée aux instruments de la Passion: croix, couronne d'épines, clous, marteau.
  • Sur la voûte en berceau brisé, une série de motifs héraldiques comportant une alternance d'armoiries qui semblent être celles de Jean de Rochefort, marié en 1525 à Antoinette de Châteauneuf, de la lignée des seigneurs de Gargilesse.
  • En face de l'autel, la Crucifixion, le Sacrifice d'Abraham et, en bas, la procession des donateurs habillés en moines.
  • Puis, la Création d'Adam et Eve, le Paradis, la Chute, la Naissance de Jésus, l'Adoration des rois mages, le Massacre des Innocents, la Fuite en Egypte.
  • Sur les retombées des voûtes, on devine encore les patrons des donateurs: saint Fiacre, saint Bernardin de Sienne, sainte Radegonde, saint Louis évêque de Toulouse, saint Michel.
  • Au milieu de la voûte, l'Assomption de la Vierge.
  • Dans la chapelle nord, saint Nicolas de Myre et la légende de la dot.
  • La chapelle sud est ornée de quatre panneaux ressemblant aux cartons de tapisserie: on y trouve la Messe de saint Grégoire, saint Jérôme et sainte Paule, sainte Marguerite et saint François d'Assise.
  • Près du second escalier, le Christ visitant les limbes.

George Sand:

Des curieuses fresques que j'ai vues autrefois dans cette crypte, il ne reste que des fragments épars, quelques personnages vêtus à la mode de Charles VII et de Louis XI, des scènes religieuses d'une laideur naïve et d'un sens énigmatique. Ailleurs, quelques anges aux longues ailes effilées, d'un dessin assez élégant et portant sur la poitrine des écussons effacés. Malgré la sécheresse de la roche, l'humidité dévore ces précieux vestiges. Quelque source voisine a trouvé assez récemment le moyen de suinter dans le mur où j'ai encore vu, il y a trente ans, les restes d'une danse macabre extrêmement curieuse. Les personnages glauques semblaient se mouvoir dans la mousse verdâtre qui envahissait le mur: c'était d'un ton inouï en peinture et d'un effet saisissant.

Sous les peintures du XVIe siècle, on a retrouvé en 1961 des peintures du XIIIe siècle: on reconnaît l'Annonciation, la Visitation, le Songe de Joseph, la Fuite en Egypte, l'Adoration des mages (l'écuyer des rois Galopin tient en main trois chevaux sellés). Sur la voûte en berceau, le Christ de l'Apocalypse accompagné du tétramorphe tient dans la bouche le glaive; des anges sonnent de la trompette au-dessus des morts qui ressuscitent.

Les chapiteaux

  • L'histoire de Samson : Samson vainqueur du lion - Samson conduisant son épouse - Dalila rasant la tête de Samson endormi.
  • Les 24 vieillards de l'Apocalypse.
  • L'histoire de Daniel: Daniel se morfondant dans sa fosse entre deux lions - Un ange tirant par les cheveux le prophète Habacuc qui tient le récipient contenant de la soupe au pain.
  • La tentation du juge, hésitant entre une femme à la poitrine dénudée, une veuve suppliante et un clerc tenant un vase précieux (illustration d'un sermon d'Honorius d'Autun).
  • La naissance du Christ: L'ange Gabriel annonce à Marie qu'elle va mettre au monde le Messie - Marie rend visite à Elisabeth, mère de Jean-Baptiste - Jésus entre le boeuf et l'âne - Des servantes baignent Jésus dans une cuve - Un ange indique à trois bergers la direction de Bethléem.

LA LÉGENDE DE LA VIERGE DE GARGILESSE

C'était il y a bien longtemps, à l'époque des croisades. Le seigneur du pays de Gargilesse, en bon Berrichon, fit comme tout le monde et, avec ses vassaux, il alla jusqu'à Constantinople.
Là, un vieux moine, fort expert en sculpture, offrit à nos croisés du Bas-Berry une admirable Madone. Cette statue, en bois de tilleul, enluminée des plus riches couleurs, représentait la Vierge-Mère, assise et portant dans son giron un bel enfant Jésus. La statue fut revêtue d'un long manteau d'azur semé de léopards d'or (les armes de Gargilesse) et fut portée en tête de la petite troupe, pendant toutes les étapes qu'ils firent en Palestine.
Ils revinrent par mer. Une nuit de tempête, croyant leur dernier moment arrivé, ils se tournèrent vers la statue et dirent: «Marie, sauvez-nous, nous périssons !» Il leur sembla alors que la statue étendait sa main sur les flots; la tempête s'apaisa et ce fut un grand calme jusqu'à leur arrivée sur la côte de Provence.
A leur retour sur les bords de la Creuse, ils voulurent élever un temple digne de cette Vierge.
Ils choisirent l'endroit le plus élevé du pays et creusèrent des fondations, jusqu'au roc. Puis ils se mirent à manier pierres, sable et chaux avec une telle ardeur que, le soir, les murs étaient à fleur de terre. Mais, le lendemain, au lever du soleil, plus de murs, plus de chaux, plus de sable! On recommença et, trois jours de suite, le même prodige se renouvela. Alors celui qui dirigeait les travaux, dans un mouvement de colère, jeta au loin le manteau qu'il avait à la main. Mais quand, calmé, il voulut le ramasser, il lui fut impossible de le retrouver.
Or, au fond du ravin, entre deux torrents qui viennent s'y réunir, il y avait un énorme rocher presque inaccessible, tout couvert de ronces, d'épines et de genêts, sur lequel personne n'allait jamais. Pourtant, quelques jours plus tard, un petit berger dénicheur de nids s'y hasarda. Et, au sommet, près du nid convoité, il aperçut un manteau étendu sur un lit de roses parfumées. Il redescendit; il raconta sa trouvaille. On se précipita à travers les ronces: le manteau était bien celui de l'architecte; la Vierge Marie l'avait transporté sur la pointe du rocher, indiquant par ce miracle l'endroit où elle voulait qu'on construisît son sanctuaire.
Et voilà pourquoi, dans la belle église qui fut vite construite, on vénère encore aujourd'hui la statue de Notre-Dame de Gargilesse, ayant l'enfant Jésus dans son giron.

GEORGE SAND À GARGILESSE

Gargilesse église
Cargilesse château

C'est en juin 1857 que George Sand, en promenade dans la vallée de la Creuse avec un naturaliste, Depuizet, a été séduite par Gargilesse.

Elle y était venue en compagnie du graveur Alexandre Manceau, son secrétaire et son amant depuis plusieurs années. Manceau avait treize ans de moins qu'elle, et elle aimait sa simplicité, son sérieux, son dévouement: «C'est bien l'être le plus excellent que j'aie jamais imaginé. Il y a un calme étonnant dans mon amour, malgré mon âge et le sien.»

Un mois plus tard, Manceau acheta à Gargilesse une modeste maison, qui appartenait à la femme de l'aubergiste. Dans ce village les maisons étaient disposées par blocs de trois, soudées ensemble. Et celle de l'aubergiste occupait l'extrémité d'un bloc, séparée de la colline par un ruisselet.

«Voilà Manceau propriétaire pour 800 francs d'une maison bât à pierres sèches, couverte en tuiles, et ornée d'un perron à sept mm ches brutes.. d'une cour de quatre mètres carrés.. d'un bout de ruisse{ avec droit d'y bâtir sur une arche.. plus d'un talus de rocher ayant pour limite un buis et un cerisier sauvage. Et le voilà qui lève des plans, qui mesure ses deux petites chambres, plante en imagination des portemanteaux, creuse des armoires dans l'épaisseur de son mur.»

Villa Algira

Algira dessin

La maisonnette composée de deux chambres excessivement propres, lits de fer, chaises de paille, tables de bois blanc, est soudée à d'autres maisons pareilles mais moins propres, habitées par les paysans de l'endroit, très aimables, obligeants, pas du tout flatteurs ni mendiants. D'ailleurs, je ne suis pas pour eux une châtelaine, mais une auvergnate, ni homme ni femme, c'est-à-dire une étrangère qui n'est pas du bourg, mais qui s'y plaît tout de même. Ça les étonne un peu et puis, l'amourpropre de clocher aidant, après s'être figuré d'abord que j'étais folle d'aimer leurs rochers, les voilà qui s'imaginent sans effort qu'il n'y a rien de plus beau sous le ciel que leur paroisse, leurs chemins (note qu'il n'y en a pas, et qu'il faut y arriver à pied par tous les temps), leurs cochons, leurs arbres et leurs maisons qui sont toutes pittoresques, il faut en convenir. Mais comme ils ne comprennent pas sous quel rapport je les trouve jolies, ils commencent à croire que Paris n'est qu'un ramassis de toits à porcs et que le seul endroit du monde où l'homme soit bien logé, c'est Gargilesse. Il y a à rabattre de cette dernière prétention, sauf la cambuse à Manceau, le reste est criblé de puces grosses comme des boeufs, et les rues pavées de... ces maris où on marche dedans. Aussi, pour aller déjeuner et dîner à un petit cabaret, qui est très propre, au lieu de traverser la grand rue, je monte à quatre pattes un rocher auquel s'appuie la maisonnette et je m'en vas dîner à pic pour revenir, d'une autre façon encore plus fantastique. J'ai pour vis-à-vis du côté de la chambre de Manceau l'école avec une centaine de moutards et un magister bossu. Tout ça est très bruyant, mais nous n'avons qu'à les regarder, tout se tait, et cette population de moutards nous adore. Le maître d'école, de sa fenêtre, fait des phrases avec Manceau. La voisine, assise sur son escalier, tricote en admirant ces grands esprits. (Lettre à Solange, 15 juin 1858)

1 000 francs de travaux rendront la demeure habitable. Désormais, ils pourront s'y réfugier loin des «ennuyeux» de Nohant; ce sera la «villa Manceau» ou la «villa Algira» (du nom du premier papillon que Manceau, entomologiste amateur, avait capturé dans la région). George Sand aurait bien voulu agrandir cette maisonnette de la partie attenante, qui appartenanit à Mme Anne, mais celle-ci ne souhaitait pas vendre et la châtelaine de Nohant n'insista pas, pour ne pas « apporter un chagrin dans ce village».

Gargilesse n'étant qu'à douze lieues de Nohant, George Sand y a fait, en compagnie de Manceau, plusieurs courts séjours: janvier, avril, mai, août et octobre 1858, juillet 1859, mai et juillet 1860, août 1861, juillet 1862, avril 1863.

Tous deux ont tenu un «journal » de leurs excursions à Gargilesse (le manuscrit est à la Bibliothèque nationale). Le trajet se déroulait presque toujours de la même manière: départ de Nohant vers 10 h 1/2, arrêt à Cluis entre 1 h et 3 h chez le docteur Hippolyte Vergne, arrivée au Pin vers 5 h 1/2, descente à pied vers Gargilesse (à partir de 1862 une nouvelle route permettra d'aller jusqu'au village). Les chevaux étaient conduits par un de deux cochers, Jean Brunet ou son frère Sylvain.

À la « villa Manceau », on faisait rarement la cuisine: les repas étaient pris à l'auberge des époux Malesset; la femme, Rosalie, était un véritable «cordon bleu» dont George Sand appréciait particulièrement l'omelette aux écrevisses ou les vandoises frites.

Les promenades le long de la vallée étaient la principale occupation de la journée. Un homme du pays, Moreau, «pêcheur de truites, loueur d'ânes et de chevaux», servait de messager, de guide, de factotum. Ces promenades avaient un prétexte scientifique: la quête de papillons, de chenilles, de plantes et de minéraux, que l'on rapportait dans des boîtes spéciales acquises à Argenton. Le 18 juillet 1860, on alla au bois Renaud, à Ceaulmont et au moulin pour suivre une éclipse de soleil et observer d'éventuelles réactions des fleurs et des oiseaux.

Ma vie tourne au Gargilesse avec un attrait invincible. Cette vie de village, pêle-mêle avec la véritable rusticité me paraît beaucoup plus normale que la vie de château qui est bien compliquée pour moi. N'avoir à s'occuper de rien au monde en fait de choses matérielles m'a toujours paru un idéal et je trouve cet idéal dans ma chambrette où il y a tout juste la place de dormir, de se laver et d'écrire. D'une fenêtre grande comme un des carreaux des croisées de Nohant, je contemple de mon lit et de ma petite table de travail une vue qui n'est pas une vue. C'est un fouillis d'arbres, de buissons et de toits de tuiles noires audessus duquel monte un horizon de rochers couronné d'un bois très ancien. C'est là que se couche la lune au-dessus de la Creuse, trop encaissée pour que je la voie, mais qui chante toute la nuit comme un vrai torrent guilleret. (Lettre à Solange, 16 juin 185*)

Quand il pleuvait ou, ce qui arrivait souvent, quand il faisait une «chaleur du Sahara», «à cuire des oeufs», George Sand profitait du calme et de la fraîcheur de sa maisonnette pour avancer l'écriture de ses romans ou la correction des épreuves. Le soir, après un dîner vers 6 h 1/2 chez Malesset, on faisait encore une courte promenade ou on «respirait le clair de lune sur le perron de la villa». Puis on jouait au bésigue jusqu'au coucher vers 11 h. Dès 1858, on avait fait des projets d'aménagement de la maison, «comme si on devait y habiter», et on était allé dans le village de Bazaiges commander à un potier, pour le jardin, des vases d'ornement en belle terre micacée. Maurice, le fils de George Sand, venait souvent les rejoindre.

En mai 1858, on y fit venir Marie Caillaud, dite «Bélie», la cuisinière de Nohant, dont ce fut «le plus long voyage de sa vie» ; mais, peu habituée à ne rien faire, elle «s'embêta». Parfois on invitait des amis. En octobre 1858, François Rollinat et son fils de 12 ans, Maurice, passèrent en voisins: «Le père et le fils en manteaux noirs sur leur petite jument blanche avaient l'air d'un curé avec son enfant de choeur en croupe».

En 1862, Dumas fils, venu avec l'intention d'y acheter une maison, découvrit la nature avec un peu d'effarement.

Dans ce village d'Arcadie, éminemment gaulois cependant, notre maison a le mérite d'être toujours pareille à toutes les autres. Entre le rocher à pic et la ruelle en casse-cou, quatre gros murs de micaschiste dur comme du fer et rebelle à la taille, mais qui, en revanche, se fend en lames noires chargées de diorite et semées de paillettes d'amphibole: cela ressemble à de grosses ardoises de jayet. Tu aimes et j'aime aussi les revêtements d'escalier et le carrelage qu'on fait avec cela. On en pourrait couvrir les toits n'était la pesanteur. Dans cette bâtisse rustique, tu me livres deux chambres et quatre lits. J'y viens seul. J'ai quatre lits à mon service. J'ai envie d'y mettre les deux hommes et même les deux chevaux, car j'ignore s'il y aura une écurie, et d'aller dormir à la belle étoile. Il fait si beau! Le ciel est si pur, la lune si douce, et, là-bas, j'entends les rossignols qui chantent si bien avec la basse continue de la Creuse! Qu'on serait bien sous ces grands chênes qui surplombent le précipice! Mais on est vieux, les nuits d'avril sont froides, et on n'est ni Dante, ni Jean de Patmos, ni aucun Père du désert. On est un pauvre bonhomme de la Gaule, on aime son torrent, son chêne et son rocher; mais on a des enfants et des amis qui vous grondent, si on leur rapporte des rhumatismes. Réflexion faite, on envoie Sylvain à l'auberge, Moreau à ses pénates, les chevaux à l'écurie du voisin obligeant. On allume sa lampe, on fait son lit, on déballe son souper, le plat gaulois, lafromentée dans une écuelle. On le mange avec grand appétit; on cherche dans le vieux bahut; on y retrouve une page commencée autrefois, une plume de connaissance, un encrier qui n'a pas trop séché. On écrit ou on n'écrit pas. A minuit, on entrouvre le rideau, et, par une lucarne assez claire, on voit, tout au beau milieu du ciel, la lune qui vous regarde avec cette grosse bonne figure blanche où jamais personne n'a pu surprendre la moindre trace de mauvaise humeur. Je lirai encore un chapitre ou deux avant de dormir. - Non, j'aime mieux penser à ceux que j'ai lus; puis le rideau reste ouvert, et la lune passe au-dessus du grand cerisier en fleur de notre ami le menuisier. Elle éclaire le profil des ruines qui tantôt était dans l'ombre. Tout le tableau a changé d'aspect depuis que je suis là. La lune a deux fois enchanté le paysage... J'écoute le silence. Je n'ai jamais rencontré le silence absolu comme ici, et j'en cherche la cause sans la trouver. Pourquoi dans ce village grouillant d'enfants et d'animaux n'y a-t-il plus un souffle vivant à partir de neuf heures? Ont-ils le sommeil plus profond qu'ailleurs? Le rêve ne les visite-t-il jamais? Leurs épaisses maisons de schiste ont-elles la propriété d'absorber tous les bruits de l'intérieur? Non, c'est comme une loi naturelle qui pèse sur ce mystérieux village tapi au fond de son ravin. Bien souvent j'ai veillé ici jusqu'au jour. Jamais je n'ai entendu un chat miauler, ni un coq chanter, ni un beuglement sortir des étables avant l'aube. Jamais un passant attardé, jamais les entraves sonnantes d'un cheval au pré, jamais une chouette dans les ruines qui pendent au-dessus de nous. Il n'y a que la Gargilesse qui parle ici tout près, d'une voix claire, et la Creuse au loin, d'une voix profonde. Il y avait, autrefois, un grillon chez nous. Je crois bien qu'il était de Nohant et qu'il nous avait suivis. Je ne l'entends plus. Les grillons de l'endroit lui auront dit qu'il était indiscret et malséant de chanter la nuit. (Lettre d'un voyageur)

Manceau

Alexandre Manceau à la fin de sa vie

«Oui, je l'aime, lui ! Il a de l'amour-propre, il prend très au sérieux le secret orgueil d'être aimé de moi, et il craint toujours de montrer le peu qu'il croit être… C'est un coquet au moral, mais coquet devant le miroir de sa conscience et surtout de son amour. Car il aime, il aime, voyez-vous, comme je n'ai vu aimer personne… Je me laisse séduire avec une bonhomie sans égale. Je l'aide à me plaire et il arrive à être naïf avec moi comme s'il avait douze ans… »

(lettre à Hetzel, avril 1850)

En avril 1864, George Sand vient passer deux ou trois jours à Gargilesse. Mais tout est différent: Manceau, malade de tuberculose, n'est pas là; à Cluis, Sylvain a arrêté les chevaux dans un bois et non plus chez les Vergne; à Gargilesse, l'auberge a changé de propriétaire et George Sand a préféré faire sa propre cuisine; plus de bézigue à deux le soir, mais des patiences dans la solitude de la maison... Et elle pense qu'elle va bientôt avoir 60 ans...

Pourtant, en septembre, elle fera une fugue de 8 jours à Gargilesse avec un jeune peintre, Marchal. Puis elle ira s'installer avec Manceau dans une petite maison de Palaiseau pour l'accompagner vers la mort. Ce sera la fin des belles promenades sur les bords de la Creuse.

En novembre 1865, George Sand écrit à Victor Hugo:

« Dans une de ses chansons, le poëte dit : George Sand a la Gargilesse / Comme Horace avait l'Anio. O poésie! Horace avait beaucoup de choses, et George Sand n'a rien, pas même l'eau courante et rieuse de la Gargilesse, c'est-à-dire le don de la chanter dignement ; car ces choses qui appartiennent à Dieu, les flots limpides, les forêts sombres, les fleurs, les étoiles, tout le beau domaine de la poésie, sont concédées par la loi divine à qui sait le voir et les aimer. C'est comme cela que le poëte est riche. Mais moi, je suis devenu pauvre. J'ai perdu en un an trois êtres qui remplissaient ma vie d'espérance et de force. o maître poëte ! comme je me sentais, comme je me croyais encore riche quand, il y a un an et demi, je vous lisais au bord de la Creuse, et vous promenais avec moi en rêve le long de cette Gargilesse honorée d'une de vos rimes, petit torrent ignoré qui roule dans des ravines plus ignorées encore. Je me figurais vraiment que ce désert était à moi qui l'avais découvert, à quelques peintres et à quelques naturalistes qui s'y étaient aventurés sur ma parole et ne m'en savaient pas mauvais gré. Eux et moi, nous le possédions par les yeux et par le coeur, ce qui est la seule possession des choses belles et pures. A présent, je suis oisif et dépouillé jusqu'au fond de l'âme. Non, George Sand n'a plus la Gargilesse. Il n'a plus rien, le voyageur! Il ne veut plus qu'on l'appelle poëte, il ne voit plus que du brouillard, il n'a plus de prairies embaumées dans ses visions, il n'a plus de chants d'oiseaux dans les oreilles, le soleil ne lui parle plus, la nature qu'il aimait tant, et qui était bonne pour lui, ne le connaît plus. Ne l'appelez pas artiste, il ne sait plus s'il l'a jamais été. Dites-lui ami, comme on dit aux malheureux qui s'arrêtent épuisés, et que l'on engage à marcher encore, tout en plaignant leur peine. » (Les chansons des bois et des rues)

LES EXCURSIONS SUR LES BORDS DE LA CREUSE

 

EXCURSION A CEAULMONT ET A LA CROIX DES CHOCATS

Nous faisons une assez longue promenade à pied dans un des plus adorables coins de la France. Le ravin où coule la Creuse est bordé en cet endroit, sur une longueur de plusieurs lieues, par des plateaux élevés, soutenus de schistes redressés par de puissantes assises de gneiss et de granit pittoresquement disloqués. Une splendide végétation perce autour de ces blocs sauvages, et la Creuse, tantôt agitée, bouillonne parmi leurs débris, tantôt limpide et unie, les reflète comme un miroir. De la petite église de Ceaulmont, perchée au plus haut des rochers, la vue plonge dans ces profonds méandres adorablement composés, et s'étend au-dessus des ravins et au-dessus des plateaux, jusqu'aux montagnes de la Marche. (Lettre à Charles-Edmond, juillet 1857)

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Au milieu des vastes plateaux mouvementés qui se donnent rendez-vous comme pour se toucher du pied, en s'abaissant vers une sinuosité cachée aux regards, le sol se déchire tout à coup, et dans une brisure d'environ deux cents mètres de profondeur, revêtue de roches sombres ou de talus verdoyants, coule, rapide et murmurante, la Creuse aux belles eaux bleues rayées de rochers blancs et de remous écumeux. En cet endroit, le torrent forme un fer à cheval autour d'un mamelon fertile couvert de blondes moissons. Ce mamelon, incliné jusqu'au lit de la Creuse, ressemble à un éboulement qui aurait coulé paisiblement entre les deux remparts de rochers, lesquels se relèvent de chaque côté et enferment, à perte de vue, le cours de la rivière dans les sinuosités de leurs murailles dentelées. Le contraste de ces âpres déchirements et de cette eau agitée avec la placidité des formes environnantes est d'un réussi extraordinaire. C'est une petite Suisse qui se révèle au sein d'une contrée où rien n'annonce les beautés de la montagne. Elles y sont pourtant discrètement cachées et petites de proportions, il est vrai, mais vastes de courbes et de perspectives, et infiniment heureuses dans leurs mouvements souples et fuyants. Le torrent et ses précipices n'ont pas de terreurs pour l'imagination. On sent une nature abordable, et comme qui dirait des abîmes hospitaliers. Ce n'est pas sublime d'horreur; mais la douceur a aussi sa sublimité, et rien n'est doux à l'oeil et à la pensée comme cette terre généreuse soumise à l'homme, et qui semble ne s'être permis de montrer ses dents de pierre que là où elles servent à soutenir les cultures penchées au bord du ravin. […] Quand, du carrefour de la croix des Chocats et du tournant de ce chemin, où, quoi qu'on fasse, on est saisi par le vertige, la vue plonge dans cette scène riante et austère, je déclare que c'est de là qu'il faut la voir. De là, la composition est vaste; le grand méandre de la Creuse, bleu comme le ciel et rayé de blanches cascades, prend une majesté singulière. Ces promontoires de verdure, ce moissons qui s'aventurent sur les terrasses de schiste noir et se penchent orgueilleuses sur l'abîme, ces dépressions imposantes de la falaise antédiluvienne, ces granits dentelés qui couronnent le nord et descendent comme des torrents pétrifiés jusqu'au lit de la rivière, ce mélange de choses terribles et de choses gracieuses, les roches nues et les veines fertiles, les arbres et les prairies côtoyant les blocs revêches, tout cela est d'un arrangement splendide, et la fantaisie n'y voudrait rien changer. (Promenades autour d'un village)

EXCURSION AUX RUINES DE CROZANT

CrozantJe crois t'avoir parlé d'un vieux château de Crozant, bâti par les Wisigoths sur des rochers affreux. C'était là le but de notre voyage. Nous étions accompagnés de six de nos compatriotes, dont une dame de mes amies. Nous avons côtoyé des bords escarpés et romantiques de la Creuse, visité des ruines intéressantes, parcouru des paysages ravissants et, après deux jours de fatigue, nous avons atteint les sauvages montagnes de Crozant. Ce château ruiné et ce pays aride et affreux sont dignes de leur renommée, ou plutôt leur renommée berrichonne n'est pas digne d'eux: des rochers blanchis par le temps, groupés bizarrement dans un ravin désolé, ces deux rivières qui grondent comme des torrents et qui environnent la colline qui domine l'immense forteresse, des tours gigantesques, des débris formidables, des enceintes de murailles inexpugnables, des places d'armes, des poternes, des ponts sous lesquels la Creuse s'engouffre dans les rochers, des débris chancelants suspendus comme par enchantement dans les airs, tout enflamme l'imagination, tout serre le coeur; on croit voir errer les ombres des Francs à longue chevelure, on croit entendre le cri des hommes d'armes et la voix altière des farouches barons. On croit apercevoir aux croisilles encore garnies de fer les captifs gémissants dont les cachots sont à jamais murés et qu'une mort lente et cruelle dut ravir à la haine implacable des vainqueurs. (Lettre à Jane Bazouin, 1827)

Nous n'avons par chez nous que des miniatures de ces choses sublimes [que sont les sites pyrénéens], mais elle ont un cachet sui generis qui ne les rend point désagréables. Crozant, dont je vous ai parlé, est une belle chose, quoique petite après la Suisse et les Pyrénées. Nous y allons tous les ans, et nous en arrivons maintenant. Toutes les fois que nous y sommes, nous crions du haut des tours ruinées votre nom sept fois. Est-ce que vous ne l'avez pas entendu? ...On ne peut pas s'amuser à faire des portraits de cascades de cinq cents pieds de haut, mais dans nos petites horreurs de poche il n'y a rien que le vrai paysagiste ne puisse reproduire et que le grand maître comme vous ne puisse retenir pour en faire le cadre possible d'une grande scène. Et puis, ce qui nous charme dans ces expéditions, c'est qu'il y a fatigue et danger, vu qu'il n'y a ni chemins, ni ponts, ce qui ne nous empêche pas de franchir en voiture précipices et torrents... Nous faisons de grandes prouesses en traversant nos landes et nos ravins à petites journées, portant avec nous nos provisions, faisant chauffer notre café au fond d'un désert, avec le bois mort et les feuilles sèches, bravant la pluie et l'orage sous de bonnes peaux de chèvres, et passant ainsi quelques jours comme de vrais bohémiens. Nous revenons de là cuivrés, mais renforcés de santé et d'activité, et je vous assure que, pour des travailleurs un peu vieillots et usés comme vous et moi, il n'y a pas d'autre médecine physique et morale à chercher... (Lettre à Eugène Delacroix, 1845)

EXCURSION AUX RUINES DE CHATEAUBRUN

ChateaubrunDes anciens chemins périlleux par où l'on arrivait à Châteaubrun, nous ne retrouvâmes plus que l'emplacement. On y descend doucement par le plateau, et la nouvelle route qui côtoie tranquillement le précipice a ôté beaucoup de caractère à cette scène autrefois si sauvage. La ruine est toujours grandiose. Le marquis de notre village l'a achetée, avec son vaste enclos, pour deux mille cinq cents francs. IlIa tient fermée, et il avait bien voulu nous en confier les clefs. Nous vîmes que ce noble lieu était moins fréquenté qu'autrefois. L'herbe haute et fleurie du préau était vierge de pas humains. Toutes choses, d'ailleurs, exactement dans le même état qu'il y a douze ans: la grande voûte d'entrée avec sa double he rse, la vaste salle des gardes avec sa monumentale cheminée, le donjon formidable de cent vingt pieds de haut d'où l'on domine un des plus beaux sites de France, les geôles obscures, et cet étrange débris de la portion la plus belle et la plus moderne du manoir, le logis Renaissance que, dans ma jeunesse, j'ai vu intact et merveilleusement frais et fleuri de sculptures, aujourd'hui troué, informe, démantelé et dressant encore dans les airs des âtres à encadrements fleuronnés d'un beau travail. Le marquis a acheté, dit-il, cette ruine pour la préserver du vandalisme des bandes noires. Il s'y est pris un peu tard. Telle qu'elle est, c'est un romantique débris où, au clair de la lune, on voudrait entendre l'admirable symphonie de la Nonne sanglante de Gounod, ou mieux encore la Chasse infernale de Weber. En plein midi, cette solitude avait encore quelque chose de solennel. Une multitude de tierce lets et de chevêches effarouchés se croisaient dans les airs, sur nos têtes, avec des milliers de martinets glapissants. C'étaient des cris aigus, des râles étranges, une agitation sauvage et des querelles inouïes. Nous fûmes étonnés de voir des moineaux nichés effrontément au beau milieu de cette société d'oiseaux de proie, toujours en chasse par centaines autour d'eux. Cela faisait penser au petit vassal du temps passé vivant dans la caverne des seigneurs féodaux et abritant ses petites rapines sous les grandes. [...] Après un déjeuner copieux dans les ruines, nous eûmes à descendre au fond du ravin pour retourner au village en suivant le bord de la Creuse. Je n'avais jamais eu le loisir de faire cette marche qui est de quatre heures au moins, la plupart du temps sans chemin frayé sur le roc tranchant ou sur les pierres aiguës. Mais, malgré l'effroyable chaleur engouffrée dans les méandres de la gorge, nous ne songeâmes point à regretter d'avoir entrepris cette dure promenade. C'est le paradis et le chaos que l'on trouve tour à tour; c'est une suite ininterrompue de tableaux adorables ou grandioses, changeant d'aspect à chaque pas, car la rivière est fort sinueuse, et, comme en bien des endroits elle bat le rocher, il faut monter et descendre souvent, par conséquent voir de différents plans, toujours heureux, ces sites merveilleusement composés et enchaînés les uns aux autres comme une suite de rives poétiques. La verdure était dans toute sa puissance, et, cette année-ci, elle est remarquablement vigoureuse. C'était l'heure de l'effet, le baisser lent et toujours splendide du soleil. Ah ! monsieur, je ne souhaite au plus méchant homme de la terre que la fatigue de cette course, et, si la vue d'une si belle nature ne le dispose pas à une religieuse bienveillance pour le monde où Dieu nous a mis, je le trouverai assez puni de son ingratitude par la privation du bien-être moral et de la tendre admiration que ce pays inspire à qui ne s'en défend point. C'est une douceur pénétrante, je dirais presque attendrissante, tant la physionomie de cette région est naïve et comme parée des grâces de l'enfance. C'est de la pastorale antique, c'est un chant de naïades tranquilles, une églogue fraîche et parfumée, une mélodie de Mozart, un idéal de santé morale et physique qui semble planer dans l'air, chanter dans l'eau et respirer dans les branches. Nous traversions parfois d'étroites prairies, ombragées d'arbres superbes. Pas un brin de mousse sur leurs tiges brillantes et satinées, et dans les foins touffus pas un brin d'herbe qui ne soit fleur. Sur une nappe de plantes fourragères d'un beau ton violet, nous marchâmes un quart d'heure dans un flot de pierreries. C'était un semis de ces insectes d'azur à reflets d'améthyste et glacés d'argent qui pullulent chez nous sur les saules et qui, de là, se laissent tomber en pluie sur les fleurs. Elles en étaient si chargées en cet endroit et elles s'harmonisaient si bien avec les tons changeants de ces petits buveurs d'ambroisie, que cela ressemblait à une fantaisie de fée ou à une illusion d'irisation dans les reflets rampants du soleil à son déclin. (Promenades autour d'un village)

Dans son roman La Comtesse de Rudolstadt (1843), suite de Consuelo, George Sand a pu se souvenir des châteaux de la vallée de la Creuse, en particulier des ruines de Châteaubrun, pour décrire le château dans lequel se réunit la secte des "Invisibles".

Mais Châteaubrun est surtout le cadre d'une grande partie d'un autre de ses romans, Le Péché de Monsieur Antoine (1845).

LE PÉCHÉ DE MONSIEUR ANTOINE

Les personnages:

  • Le comte Antoine de Châteaubrun, 50 ans, a combattu à Waterloo; légitimiste, il a refusé de servir les Bourbons; il a perdu sa fortune et s'est fait ouvrier charpentier; puis il a racheté pour 4000 francs le château de ses pères, s'installant dans un petit pavillon carré au milieu des ruines de Châteaubrun. Il y vit avec une vieille servante, Janille, et un petit paysan de 15 ans, Sylvain Charasson. Sa fille, Gilberte de Châteaubrun, âgée de 18-19 ans, après avoir été en pension à Paris, est revenue vivre avec son père. Le frère de lait du comte, Jean Jappeloup, charpentier, vient souvent au château pour se soustraire aux gendarmes qui le recherchent pour de petits méfaits.
  • À Gargilesse, un industriel, Victor Cardonnet a établi son usine sur la Gargilesse, près de son embouchure dans la Creuse; il est devenu maire du village. Il a un secrétaire, Constant Galuchet. Son fils de 21 ans, Emile Cardonnet, vient de terminer ses études à Poitiers, d'où il est revenu avec des idées socialistes qui déplaisent fort à son père.
  • Entre Châteaubrun et Gargilesse, le marquis de Boisguilbault, 70 ans, possède un château, un parc dans lequel il a fait élever un châlet suisse. Le parc "s'abaisse mollement jusqu'aux bords d'une petite rivière, un des rapides affluents de la Gargilesse". Le marquis a été pendant 20 ans l'ami de son voisin de Châteaubrun, mais un ancien "péché" de celui-ci les a séparés; sa femme l'ayant quitté pour aller vivre à Paris, le marquis vit en solitaire dans son châlet, servi par le vieux Martin.

L'action:

  • Victor Cardonnet ne vit que pour le profit; il méprise les idées socialistes ou humanitaires, alors que son fils Emile, idéaliste, est acquis aux idées progressistes et veut lutter avec les faibles contre les forts.
  • Or Emile est amoureux de Gilberte de Châteaubrun. Mais son père ne consentira au mariage que s'il abjure définitivement ses croyances politiques et sociales.
  • Grâce au marquis de Boisguilbault, acquis aux idées "communistes", Emile pourra se marier sans renoncer à son idéal: le testament du marquis lui confie la fondation d'une commune où seront associés «des hommes libres, heureux, égaux, unis, c'est-à-dite justes et sages ».

Arrivée d'un voyageur à Pont-de-Piles, en vue des ruines de Châteaubrun, par une nuit de tempête

Lorsque le voyageur, monté sur un excellent bidet de Brenne, se trouva au sommet du ravin de la Creuse, la nuée ayant envahi tout le ciel, l'obscurité était complète, et il ne pouvait juger de la profondeur de l'abîme qu'il côtoyait que par le bruit sourd et engouffré du torrent. [ .. J A la lueur d'un grand éclair, il vit qu'il était sur l'extrême versant d'un précipice à pic et qu'un pas de plus l'aurait infailliblement entraîné au fond de la Creuse. [...] Un second éclair lui permit de mieux distinguer le paysage [...] et les éclairs, en se succédant, lui eurent bientôt procuré une connaissance suffisante du pays environnant. Vis-à-vis de lui, le chemin, gravissant la pente opposée du ravin, se relevait aussi brusquement qu'il s'était abaissé [. ..]. La Creuse, limpide et forte, coulait sans grand fracas au bas de ce précipice, et se resserrait avec un mugissement sourd et continu, sous les arches d'un vieux pont qui paraissait en fort mauvais état. La vue était bornée en face par le retour de l'escarpement; mais, de côté, on découvrait une vaste perspective de prairies inclinées et bien plantées, au milieu desquelles serpentait la rivière; et vis-à-vis de notre voyageur, au sommet d'une colline hérissée de roches formidables qu'entrecoupait une riche végétation, on voyait se dresser les grandes tours délabrées d'un vaste manoir en ruines. [...] On n'apercevait aucune trace de communication entre le château et la route, et un autre ravin, avec un torrent qui se déversait dans la Creuse, séparait les deux collines. Ce site était des plus pittoresques, et le reflet livide des éclairs lui donnait quelque chose de terrible qu'on y eût vainement cherché à la clarté du jour. De gigantesques tuyaux de cheminée, mis à nu par l'écroulement des toits, s'élançaient vers la nuée lourde qui rampait sur le château, et qu'ils avaient l'air de déchirer. Lorsque le ciel était traversé par des lueurs rapides, ces ruines se dessinaient en blanc sur le fond noir de l'air, et au contraire, lorsque les yeux s'étaient habitués au retour de l'obscurité, elles présentaient une masse sombre sur un horizon plus transparent. Une grande étoile, que les nuages semblaient ne pas oser envahir, brilla longtemps sur le fier donjon, comme une escarboucle sur la tête d'un géant. Puis enfin elle disparut, et les torrents de pluie qui redoublaient ne permirent plus au voyageur de rien discerner qu'à travers un voile épais. En tombant sur les rochers voisins et sur le sol durci par de récentes chaleurs, l'eau rebondissait comme une écume blanche et parfois on eût dit des flots de poussière soulevés par le vent.

Les ruines de Châteaubrun

Cette ruine, qui lui était apparue si formidable à la lueur des éclairs, avait maintenant un aspect d'élégance et de splendeur qui triomphait du temps et de la dévastation. Les rayons du matin lui envoyaient un reflet blanc rosé, et la végétation dont elle était couverte s'épanouissait coquettement comme une parure digne d'être le linceul virginal d'un si beau monument. De fait, il est peu d'entrées de châteaux aussi seigneurialement disposées et aussi fièrement situées que celle de Châteaubrun. L'édifice carré qui contient la porte et le péristyle en ogive est d'une belle coupe; la pierre de taille employée pour cette voûte et pour les encadrements de la herse est d'une blancheur inaltérable. La façade se déploie sur un tertre gazonné et planté, mais bien assis sur le roc et tombant en précipice sur un ruisseau torrentueux. Les arbres, les rochers et les pelouses qui s'en vont en désordre sur ces plans brusquement inclinés ont une grâce naturelle que les créations de l'art n'eussent jamais pu surpasser. Sur l'autre face, la vue est plus étendue et plus grandiose: la Creuse, traversée par deux écluses en biais, forme, au milieu des saules et des prairies, deux cascades molles et doucement mélodieuses sur cette belle rivière, tantôt si calme, tantôt si furieuse dans son cours, partout limpide comme le cristal, et partout bordée de ravissants paysages et de ruines pittoresques. Du haut de la grande tour du château, on la voit s'enfoncer en mille détours dans des profondeurs escarpées, et fuir comme une traînée de vif-argent sur la verdure sombre et parmi les roches couvertes de bruyère rose.
Le château n'était littéralement qu'un amas de ruines, vestiges encore grandioses d'une demeure seigneuriale bâtie à diverses époques. Le préau, rempli d'herbes touffues, où le peu de mouvement d'une famille réduite au strict nécessaire avait tracé seulement deux ou trois petits sentiers pour circuler de la grande tour à la petite, et du puits à la porte principale, était bordé en face de lui de murailles écroulées, où l'on reconnaissait la base et l'emplacement de plusieurs constructions, et entre autres d'une chapelle élégante dont le fronton, orné d'une jolie rosace festonnées de lierre, était encore debout. Au fond de la cour, dont un grand puits formait le centre, s'élevait la carcasse démantelée de ce qui avait été le corps de logis principal, la véritable habitation des seigneurs de Châteaubrun depuis le temps de François 1er jusqu'à la Révolution. Cet édifice, jadis somptueux, n'était plus qu'un squelette sans forme, mis à jour de toutes parts, un pêle-mêle bizarre que l'écroulement des compartiments intérieurs faisait paraître d'une élévation démesurée. Les tours qui avaient servi de cage aux élégantes spirales d'escaliers, les grandes salles peintes à fresque, les admirables chambranles de cheminée sculptés dans la pierre, rien n'avait été respecté par le marteau du démolisseur, et quelques vestiges de cette splendeur, qu'on n'avait pu atteindre pour les détruire, quelques restes de frises richement ornées, quelques guirlandes de feuillage dues au ciseau des habiles artisans de la Renaissance, jusqu'à des écussons aux armes de France traversées par le bâton de bâtardise, tout cela taillé dans une belle pierre blanche que le temps n'avait encore pu ternir, offrait le triste spectacle d'une oeuvre d'art, sacrifiée sans remords à la brutale loi d'une brusque nécessité."

(**) Sous le château, des souterrains s'enfoncent "à une profondeur effrayante dans le roc". On y voit des anciennes geôles
avec des anneaux de fer et des oubliettes. Un escalier souterrain aboutit au bas de la colline rocheuse que couronnait le château
(c'était un passage de sortie réservé en cas de siège). La vieille Janille fait visiter ces souterrains aux touristes.

Le pavillon dans lequel s'est installé le comte de Châteaubrun

Ce pavillon carré, [avait été] adjoint, vers la fin de la Renaissance, aux antiques constructions qui défendaient la face principale du préau. L'artiste qui avait composé cette tourelle angulaire s'était efforcé d'adoucir la transition de deux styles si différents; il avait rappelé pour la forme des fenêtres le système défensif des meurtrières et des ouvertures d'observation; mais on voyait bien que ces fenêtres, petites et rondes, n'avaient jamais été destinées à pointer le canon et qu'elles n'étaient qu'un ornement pour la vue. Elégamment revêtues de briques rouges et de pierres blanches alternées, elles formaient un joli encadrement à l'intérieur.

L'ancien jardin de Châteaubrun

Le jardin de Châteaubrun avait été vaste et magnifique comme le reste; mais, vendu en grande partie avec le parc qui avait été converti en champ de blé, il n'occupait plus que l'espace de quelques arpents. La partie la plus voisine du château était belle de désordre et de végétation; l'herbe et les arbres d'agrément, livrés à leur croissance vagabonde, laissaient apercevoir çà et là quelques marches d'escalier et quelques débris de murs, qui avaient été des kiosques et des labyrinthes au temps de Louis XV. Là, sans doute, des statues mythologiques, des vases, des jets d'eau, des pavillons soi-disant rustiques, avait rappelé jadis en petit l'ornementation coquette et maniérée des maisons royales. Mais tout cela n'était plus que débris informes, couverts de pampre et de lierre, plus beaux peut-être pour les yeux d'un poète et d'un artiste qu'ils ne l'avaient été au temps de leur splendeur.

Les ruines de Crozant

Emile, contraint de cacher son amour pour Gilberte, "monta à cheval, résolu d'aller chercher au loin, dans quelque solitude, le calme et la résignation nécessaires". Il passa près de Châteaubrun, alla vers Eguzon et "prit brusquement un chemin sombre et couvert qui s'ouvrait sur sa gauche et s'enfonça sans but dans la campagne". C'est ainsi qu'il découvrit les ruines de Crozant, où il eut le bonheur de rencontrer par hasard Gilberte et son père qui faisaient une excursion vers Fresselines.

Ce chemin inégal mais charmant, passant tantôt sur de larges rochers, tantôt sur de frais gazons, tantôt sur un sable fin, et bordé d'antiques châtaigniers au tronc crevassé, aux racines formidables, le conduisit à de vastes landes où il avança lentement, satisfait enfin d'être seul dans un site désolé. Le chemin s'en allait devant lui, tantôt en zigzag, tantôt en montagnes russes, à travers les espaces couverts de genêts et de bruyères, et les tertres sablonneux coupés de ruisseaux sans lit déterminé et sans direction suivie. De temps en temps une perdrix rasait l'herbe à ses pieds, un martin-pêcheur traçait une ligne d'azur et de feu, effleurant un marécage avec la rapidité d'une flèche. Après une heure de marche, toujours perdu dans ses pensées, il vit le sentier se resserrer, s'enfoncer dans des buissons, puis disparaître sous ses pieds. Il leva les yeux et vit devant lui, au-delà de précipices et de ravins profonds, les ruines de Crozant s'élever en flèche aiguë sur des cimes étrangement déchiquetées, et parsemées sur un espace qu'on peut à peine embrasser d'un seul coup d'oeil. [...] Rien ne convenait mieux à l'état de son âme que ce site sauvage et ces ruines désolées. [...]
Les premiers siècles de la féodalité ont vu construire peu de forteresses aussi bien assises que celle de Crozant. La montagne qui la porte tombe à pic de chaque côté, dans deux torrents, la Creuse et la Sédelle, qui se réunissent avec fracas à l'extrémité de la presqu'île, et y entretiennent, en bondissant sur d'énormes blocs de rochers, un mugissement continuel. Les flancs de la montagne sont bizarres et partout hérissés de longues roches grises qui se dressent du fond de l'abîme comme des géants, ou pendent comme des stalactites sur le torrent qu'elles surplombent. Les débris de constructions ont tellement pris la couleur et la forme des rochers qu'on a peine, en beaucoup d'endroits, à les en distinguer de loin. On ne sait donc qui a été plus hardi et plus tragiquement inspiré, en ce lieu, de la nature ou des hommes, et l'on ne saurait imaginer, sur un pareil théâtre, que des scènes de rage implacable et d'éternelle désolation. Un pont-levis, de sombres poternes et un double mur d'enceinte, flanqué de tours et de bastions, dont on voit encore les vestiges, rendaient cette forteresse imprenable avant l'usage du canon. Et cependant l'histoire d'une place si importante dans les guerres du Moyen Age est à peu près ignorée. Une vague tradition attribue sa fondation à des chefs sarrasins qui s'y seraient maintenus longtemps. La gelée, qui est longue et rude dans cette région, achève de détruire chaque année ces fortifications que les boulets ont brisées et que le temps a réduites en poussière. Cependant le grand donjon carré, dont l'aspect est sarrasin en effet, se dresse encore au milieu et, miné par la base, menace de s'abîmer à chaque instant comme le reste. Des tours, dont un seul pan est resté debout, et plantées sur des cimes coniques, présentent l'aspect de rochers aigus, autour desquels glapissent incessamment des nuées d'oiseaux de proie. On ne peut faire sans danger le tour de la forteresse. En beaucoup d'endroits, tout sentier disparaît, et le pied vacille sur le bord des gouffres où l'eau se précipite avec fureur. Ce n'est que du haut des tours d'observation qu'on pouvait voir l'approche de l'ennemi; car, de plain-pied avec la base des édifices et les sommets de la montagne, la vue était bornée par d'autres montagnes arides. Mais leurs flancs calcaires s'entr'ouvrent aujourd'hui pour laisser couler des terres fertiles et pousser en liberté de beaux arbres souvent déracinés par le passage des eaux, quand ils ont atteint une certaine élévation. Quelques chèvres, moins sauvages que les enfants miséreux qui les gardent, se pendent aux ruines et courent hardiment sur les précipices. Tout cela est d'une désolation si pompeuse et si riche d'accidents que le peintre ne sait où s'arrêter. L'imagination du décorateur ne trouverait qu'à retrancher dans ce luxe d'épouvante et de menace.

UN AMI DE GEORGE SAND
MAURICE ROLLINAT (1846-1903)

 

Le grand-père et le père de Maurice Rollinat

Jean-Baptiste Silvain (1775-1839), descendant d'une famille de notables d'Argenton-sur-Creuse, est « monté» à Châteauroux pour y implanter son cabinet d'avocat. Il eut douze enfants. George Sand en a laissé ce portrait: « un homme fou de poésie et pas mal fou lui-même, mangeant sa fortune sans s'en apercevoir, buvant sec, folâtrant avec la jeunesse, enthousiaste de toutes les choses de l'art».

Son fils aîné, François (l806-1867), prit la succession de son père à Châteauroux. Porté vers le romantisme libéral, il devait devenir l'ami de George Sand, qui l'appelait son« Pylade ». Adjoint au maire de Châteauroux, François Rollinat fut représentant du peuple à l'Assemblée Constituante de 1848, réélu en 1849 à l'Assemblée Législative. L'avènement de l'Empire le contraignit à une retraite désenchantée.

George Sand :

Rollinat« Homme d'imagination et de sentiment, lui aussi, artiste comme son père, mais philosophe plus sérieux, François a, dès l'âge de vingt-deux ans, absorbé sa vie, sa volonté, ses forces, dans l'aride travail de la procédure pour faire honneur à tous ses engagements et mener à bien l'existence de sa mère et de onze frères et soeurs. Ce qu'il a souffert de cette abnégation, de ce dégoût d'une profession qu'il n'a jama aimée, et où le succès de son talent n'a jamais pu réussir à le griser, de cette vie étroite, refoulée, assujettie, des tracasseries du présent, des inquiétudes de l'avenir, du ver rongeur de la dette sacrée, nul ne s'en est douté, quoique le souci et la fatigue l'aient écrit sur sa figure assombrie et préoccupée. Lourd et distrait à l'habitude, Rollinat ne se révèle que par éclairs, mais alors c'est l'esprit le plus net, le tact le plus sûr, la pénétration la plus subtile, et, quand il est retiré et bien caché dans l'intimité, quand son coeur satisfait ou soulagé permet à son esprit de s'égayer, c'est le fantaisiste le plus inouï, et je ne connais rien de désopilant comme ce passage subit d'une gravité presque lugubre à une verve presque délirante. Mais tout ce que je raconte là ne dit pas et ne saurait dire les trésors d'exquise bonté, de candeur généreuse et de haute sagesse que renferme, à l'insu d'elle-même, cette âme d'élite. Je sus l'apprécier à première vue, et c'est par là que j'ai été digne d'une amitié que je place au nombre des plus précieuses bénédictions de ma destinée. [...] Avec lui et pour lui, je fis le code de la véritable et saine amitié, d'une amitié à la Montaigne, toute de choix, d'élection et de perfection. Cela ressembla d'abord à une convention romanesque, et cela a duré vingt-cinq ans, sans que la sainte cousture des âmes se soit relâchée un seul instant, sans qu'un doute ait effleuré la foi absolue que nous avons l'un dans l'autre, sans qu'une exigence, une préoccupation personnelle aient rappelé à l'un ou à l'autre qu'il était un être à part, une existence différente de l'âme unique en deux personnes. »

Parmi ses frères et soeurs, on peut citer: Charles (1810-1877), surnommé Bengali à cause de sa belle voix, qui fut précepteur en Russie et vécut de traductions; Charles-Jean-Baptiste (1814-1866), qui fut missionnaire; François Paul-Emile (18151837), qui fut militaire; Marie-Louise (1818-1890), surnommée "Tempest", qui fut institutrice de Solange à Nohant en 1837, mais qui s'entendit mal avec George Sand.

Maurice Rollinat à Paris

Le second fils de François Rollinat, Maurice, est né à Châteauroux en 1846. Il passa son enfance dans cette ville qu'il n'aimait guère, heureux quand son père l'emmenait dans leur propriété de Bel-Air, près de Gargilesse, où il rencontrait George Sand.

Après des études secondaires peu brillantes, il se retrouva clerc dans une étude d'avoué à Châteauroux. Inquiet de ses mauvaises manières, son père le fit entrer comme clerc dans l'étude de deux notaires d'Orléans, dont Me Bernier, rue de Gourville, un républicain.

Sous prétexte d'études, Maurice Rollinat alla à Paris, où il se lia à quelques jeunes poètes "socialistes", admirateurs de V. Hugo. Après la mort de son père (1867), il décida de rompre avec les valeurs bourgeoises et chrétiennes, et de faire carrière dans la poésie.

George Sand s'en inquiéta et s'efforça de détruire ses illusions ("Gardez la poésie pour vos délassements; moins que jamais elle ne nourrit le poète"). Elle l'aida même à trouver un petit emploi dans une mairie parisienne. Et, puisqu'il continuait à écrire, elle voulut l'orienter vers une poésie moins sombre et moins pessimiste: «Ilfaut voir le beau, le joli, le médiocre comme tu vois le laid, le triste et le bizarre. Il faut tout voir et tout sentir, et ne pas se retrancher dans la névrose qui rend incomplet et monotone; tu veux être imprimé, c'est pour être lu, alors il ne faut pas rebuter et déplaire. Il faut retrancher le cynique, éviter les mots qui répugnent et ne pas se parquer dans le son de cloche funèbre.. [ ...] Si tu veuxvéritabl ement être lu, rabote un peu le cru, raie l'obscène, varie les modes, mets au service du vrai, c'est-à-dire de la vision de tout ce qui est, le savoir et l'habileté de forme que tu possèdes incontestablement.» (janvier 1873). Et elle l'invite à s'inspirer des plantes et des animaux de la campagne berrichonne, qu'ils connaissent bien l'un et l'autre, et même à écrire des vers « pour les enfants de six à douze ans».

A Paris, Rollinat se produisit dans quelques cabarets, cafés ou salons. Il créait des mélodies pour accompagner ses textes ou des poèmes de Baudelaire, Hugo ou Pierre Dupont. On le trouve au groupe Renaissance, au salon de Ninon de Villard, célèbre pour ses «conversations haschichées».

Il se lie surtout au milieu parisien des poètes, et il soumet ses premières productions à Banville, Gautier, Poulet-Malassis, Hugo, Leconte de Lisle. En 1876, son poème Les cheveux est inséré dans le Parnasse contemporain et une dizaine de ses textes figurent dans un recueil collectif, Les Dixains réalistes.

En 1877, il publie (à compte d'auteur) son recueil Dans les brandes, qui a peu de lecteurs, bien qu'il s'accorde avec la mode du régionalisme littéraire.

Il se marie avec Marie Sérullaz, une femme intelligente, cultivée, musicienne, bonne chrétienne et promettant une dot confortable. Mais celle-ci s'inquiète vite en découvrant quels gens fréquente son mari, quels poèmes licencieux ou macabres il rêve de publier. Influencée par sa mère, véritable «pieuvre en juponnée», elle retournera chez ses parents.

En 1878, Rollinat devint membre actif du club des Hydropathes, où, dans les réunions du vendredi, on buvait plus volontiers de la bière et du rhum que de l'eau! Ainsi se retrouve-t-il au cabaret du Chat Noir dirigé par Rodophe Salis et sa femme, originaire d'Eguzon. Rollinat tient le piano et chante. Il aura pour auditeurs Victor Hugo, Emile Zola, Jules Vallès, Léon Daudet, Francisque Sarcey... Tout un réseau d'amitiés va aider le nouveau poète: Léon Bloy, Barbey d'Aurevilly, Sarah Bernhardt, Alphonse Daudet…

Son premier recueil, Les Névroses parut en 1883, avec un certain succès. Mais la mode de la névrose en littérature était passée et la critique se tournait déjà vers Verlaine et Huysmans. D'ailleurs beaucoup reconnaissaient que les poèmes de Rollinat ne «passaient» que s'il était dits et accompagnés au piano par leur auteur lui-même ou par Yvette Guilbert.

Maurice Rollinat en Berry

Depuis assez longtemps, Rollinat était malade nerveusement et dépressif. Pour se remettre, il va passer l'été près de Gargilesse dans sa propriété de "Bel-Air".

Là, fuyant code et procédure,
Mon pauvre père, chaque été,
Venait prendre un bain de verdure,
De poésie et de santé.
Là plus qu'ailleurs, pour ma tendresse,
Son souvenir est palpitant;
Partout sa chère ombre se dresse
Dans ce pays qu'il aimait tant!
Je revois l'humble silhouette
De la maison aux volets verts,
Avec son toit à girouette
Et ses murs, d'espaliers couverts.

Il « arpente boiteusement les ravins scabreux» de la Creuse et pêche à la ligne. Les promenades aux ruines de la Pruneau-Pot, toutes proches, lui inspirent de longues évocations déchirantes et lugubres. Il y retrouve sa femme, souffrante, qui s'adonne à l'aquarelle, et sa mère, qui s'entend bien avec sa bru. Le dimanche, il va avec elles à la messe à Ceaulmont et se montre donnant le bras à ses «deux femmes».

Revenu à Paris, il y trouve une maîtresse, Cécile Pouettre, une actrice de second plan dans la troupe de Sarah Bernhardt. Il décide de quitter Paris avec elle et vient s'installer à Fresselines, d'abord au Puy-Guillon, puis, plus près du bourg, à la Pouge.

Puy-Guillon :

Ma maisonnette montre aux horizons tranquilles
Ses volets verts, ses clairs carreaux extasiés,
Le lierre et le moussu de sa toiture en ruines
Et ses murs lumineux tout fleuris de rosiers.

Il commence là, avec Cécile, une vie simple qui rassure un peu les gens du coin, prêts à mal juger ce couple illégitime de bourgeois oisifs.

Aidée par une domestique, Philomène, Cécile reçoit des notables locaux (médecins, avocats, châtelains), des peintres (attirés par Crozant) ou des amis parisiens qui lui donnent des nouvelles de Paris, où un certain Aristide Bruant, de cinq ans plus jeune que Maurice, a repris en mains le «Chat Noir».

Rollinat est au mieux avec le curé du pays, l'abbé Jean-Baptiste Daure, un bon vivant, indulgent pour cet incroyant qui vivait maritalement avec une « Parisienne », peut-être parce qu'il avait besoin de ce pianiste pour tenir l'harmonium!

Rollinat s'intéresse à ce qui se passe dans la classe de M. Bougerol, l'instituteur, ou au collège de Lourdoueix-Saint-Michel (à cinq ou six km), au point qu'on songe à lui pour une mission de délégué cantonal. Et c'est avec l'agrément du ministère de l'Instruction publique qu'il publie en 1893 Le Livre de la Nature.

A Fresselines, Rollinat joue encore du piano, mais il a peu à peu abandonné ses ambitions artistiques. Pourtant sa musique fut admirée par Debussy ou Massenet; et Gounod le qualifia de « fou de génie ».

Désormais, la pêche était sa grande distraction. Quand une grosse carpe avait bien voulu mordre, on glissait un message sous le collier du chien Pistolet, qui se précipitait à Crozant chez le photographe Eugène Alluaud, pendant que Maurice surveillait la cuisson du poisson suivant une recette dont on parle encore.

Ainsi vécut-il dans le petit village des bords de la Creuse. Puis il vit disparaître sa compagne Cécile, son ami l'abbé Daure. Lui-même mourut le 26 octobre 1903 dans une maison de santé à Ivry. Il y eut peu de monde à ses obsèques à Châteauroux.

En 1906, un bas-relief apporté par Rodin fut apposé à Fresselines sur un mur de l'église. Il représente «un homme qui se noie apercevant pour la dernière fois le visage de la femme aimée». C'est peut-être une illustration de son poème L'ange gardien, hommage, sous forme d'acrostiche, à son épouse Marie Serullaz.

Rollinat maison
Rollinat buste
Rollinat bas-relief

LE PEINTRE CLAUDE MONET À FRESSELINES

Creuses

Le confluent des deux Creuses

En février 1889, Claude Monet, ayant achevé de travailler à Belle-Ile, est venu découvrir le site déjà célèbre du confluent des deux Creuses. Le critique Gustave Geffroy raconte: «Le lendemain de notre arrivée, excursion avec Monet à travers les stupéfiantes et sombres beautés des deux Creuses, au confluent des rivières nommé Confolans ou Eaux-Semblantes, qui est un des plus étranges et des plus beaux aspects qui se puissent voir. Monet s'arrêta longtemps à contempler les eaux basses et écumantes qui se rencontraient à travers des roches, sur un lit de cailloux. Les collines pierreuses, couvertes de mousses et de bruyères, s'élevaient de toutes parts, formaient un cirque sombre au combat des eaux. Le spectacle était farouche, d'une tristesse infinie.»

Séduit, Monet décida de revenir avec ses pinceaux, et il séjourna à Fresselines entre le 6 mars et le 18 mai 1889. Il logeait à l'auberge de la mère Baronnet, mais repas et soirées se passaient à La Pouge, chez Rollinat.

Malgré le mauvais temps, Monet peignit une vingtaine de toiles (le confluent vu de la ferme de Confolent, le Pont de Vervy, le hameau de la Roche-Blond, les Piles...) en étudiant surtout les variations d'éclairage ("temps sombre, temps gris, effet de soleil, l'après-midi, au déclin du jour, effet du soir, soleil couchant... ").

Les changements continuels de la nature lui posaient des problèmes qu'il évoque dans sa correspondance:

  • «Je commence à croire que je pourrai rapporter de bonnes et curieuses choses. A force de regarder, je suis enfin entré dans la nature du pays; je le comprends à présent et vois mieux ce qu'il y a à en faire» (31 mars)
  • «C'est superbe ici, d'une sauvagerie terrible qui me rappelle Belle-Ile. Je suis venu en excursion avec des amis et j'ai été si émerveillé que m'y voici depuis un bon mois. Je croyais que j'allais y faire des choses étonnantes, mais hélas, plus je vais, plus j'ai de mal à rendre ce que je voudrais.» (8 avril, à Berthe Morisot)
  • «Jamais trois jours favorables de suite, de sorte que je suis obligé à des transformations continuelles, car tout pousse et verdit. Bref, à force de transformations, je suis la nature sans la pouvoir saisir, et puis, cette rivière qui baisse, remonte, un jour verte, puis jaune, tantôt à sec, et qui demain sera un torrent après la terrible pluie qui tombe en ce moment! Enfin je suis d'une grande inquiétude.» (24 avril, à Geffroy)

A Fresselines, Monet se lia d'amitié avec Rollinat. Il écrit à Alice Hoschedé : «Rollinat a le respect de mon travail» (11 mars). «Je suis chaque jour plus charmé par Rollinat : quel véritable artiste! [Il est] par moments décourageant, artiste certes, mais jamais content et toujours malheureux» (21 mars). Et il écrit à Rollinat: «J'évoque souvent le souvenir de vos rentrées du soir, quand, devant la cheminée, nous échangions fraternellement plus de regards que de paroles.» Après son retour à Paris, Monet remerçia son hôte par une lettre brève et un panier de pommes. Rollinat lui écrit quelques jours plus tard pour lui parler encore de ces paysages qu'il l'a aidé à découvrir.

Les toiles que Monet a peintes à Fresselines ont reçu un accueil favorable, même si certains se sont étonnés des audaces de sa palette (n'avait-il pas peint en rose les oies de la mare de La Pouge?). Gustave Geoffroy a écrit: «Ces oeuvres de Monet réfléchies devant la Creuse évoquent des aspects de paysages, des phénomènes de nature qui peuvent inspirer des songeries et des émotions à tous ceux dont l'âme tient aux choses par les liens invisibles de la sensation. Successions d'analyses météoriques, illustrations d'une configuration inattendue des eaux et du sol, ces toiles nous donnent à contempler des combinaisons d'éléments, les drames de lumière qui se jouent dans l'air et à la surface des objets. Ici, le génie pictural de Monet a montré la plus hardie synthèse de rêve, le mystère de nature le moins inexploré.»