GÉNÉALOGIE DE GEORGE SAND
- Du côté maternel, celle qui prit le pseudonyme de "George Sand" descendait d'une famille très humble où l'on trouve un maître oiseleur, un ferrailleur, un roulier du Gâtinais. Sa mère, Sophie Delaborde, eut une vie assez agitée et plusieurs enfants de pères inconnus.
- Du côté paternel, elle descendait d'une illustre lignée où l'on trouve des comtes, des ducs, des électeurs et plusieurs familles royales d'Europe. Son arrière-arrière-grand-père était Frédéric-Auguste, électeur de Saxe, puis roi de Pologne.
Frédéric-Auguste
eut un fils de sa maîtresse, la comtesse Aurore de Koenigsmark,
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Maurice comte de Saxe, maréchal de France et soudard brutal
(il reçut Chambord en récompense de sa victoire à Fontenoy)
eut une fille d'une de ses maîtresses, Marie Rainteau, fille de limonadier,
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Marie-Aurore de Saxe épousa en secondes noces, à 30 ans,
le fils du financier propriétaire de Chenonceaux, Louis-Claude Dupin de Francueil;
ils eurent un fils
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Maurice Dupin (qui fut militaire),
qui épousa, à l'insu de sa mère, la fille d'un oiseleur des quais de Paris,
Sophie Delaborde, qui attendait un enfant de lui
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Amantine-Aurore-Lucile Dupin
("George Sand")
Le Berry n'est pas doué d'une nature éclatante. Ni le paysage ni l'habitant ne sautent aux yeux par le côté pittoresque, par le caractère tranché. C'est la patrie du calme et du sang-froid. Hommes et plantes, tout y est tranquille, patient, lent à mûrir. N'y allez chercher ni grands effets ni grandes passions. Vous n'y trouverez de drame ni dans les choses ni dans les êtres. Il n'y a ni grands rochers, ni bruyantes cascades, ni sombres forêts, ni cavernes mystérieuses… des brigands encore moins! Mais des travailleurs paisibles, des pastoures rêveuses, de grandes prairies désertes où rien n'interrompt, ni le jour ni la nuit, le chant monotone des insectes. […] Ce résumé de la couleur essentielle du Berry, je le prends sous ma main, dans le coin que j'habite et dont je ne sors presque plus, dans l'ensemble de vallons et de plaines que j'appelle la Vallée Noire. (Promenades autour d'un Village)
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Le caractère grave et silencieux du paysan n'est pas un des moindres charmes de cette contrée. Rien ne l'étonne, rien ne l'attire. Votre présence fortuite dans son sentier ne lui fera pas même détourner la tête, et, si vous lui demandez le chemin d'une ville ou d'une ferme, toute sa réponse consistera dans un sourire de complaisance, comme pour vous prouver qu'il n'est pas dupe de votre facétie. Le paysan du Berry ne conçoit pas que l'on marche sans bien savoir où l'on va. A peine son chien daignera-t-il aboyer après vous; ses enfants se cacheront derrière la haie pour échapper à vos regards ou à vos questions et le plus petit d'entre eux, s'il n'a pu suivre ses frères en déroute, se laissera tomber de peur dans le fossé en criant de toutes ses forces. A part cette première froideur à l'abord de l'étranger, le laboureur de ce pays est bon et hospitalier, comme ses ombrages paisibles, comme ses prés aromatiques. (Valentine)
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Il n'est guère de plus beaux sites en France. La végétation, vue en détail, n'y est pourtant pas d'une grande vigueur. Aucun grand fleuve ne sillonne ces campagnes où le soleil ne se mire dans aucun toit d'ardoise. Point de montagnes pittoresques, rien de frappant, rien d'extraordinaire dans cette nature paisible; mais un développement grandiose de terres cultivées, un morcellement infini de champs, de prairies, de taillis et de larges chemins communaux offrant la variété des formes et des nuances, dans une harmonie générale de verdure sombre tirant sur le bleu; un pêle-mêle de clôtures plantureuses, de chaumines cachées sous les vergers, de rideaux de peupliers, de pacages touffus dans les profondeurs; des champs plus pâles et des haies plus claires sur les plateaux, faisant ressortir les masses voisines; enfin, un ensemble et un accord remarquables sur une étendue de cinquante lieues carrées, que, du haut des chaumières de la Breuil et de Corlay, on embrasse d'un seul regard. […] Une fois engagé dans les versants de la Vallée Noire, on change de spectacle. Descendant et gravissant tour à tour des chemins encaissés de buissons élevés, on ne côtoie point de précipices, mais ces chemins sont des précipices eux-mêmes. Le soleil, en s'abaissant derrière les arbres, leur donne une physionomie particulière, étrangement gracieuse et sauvage. Ce sont des fuyants mystérieux sous d'épais ombrages, des traînes d'un vert d'émeraude, qui conduisent à des impasses ou à des mares stagnantes, des tournants rapides qu'on ne peut plus remonter quand on les a descendus en voiture, enfin un enchantement continuel pour l'imagination avec des dangers très réels pour ceux qui vont à l'aventure essayer, autrement qu'à pied, et tout au plus à cheval, ces détours séduisants, capricieux et perfides. (Le Meunier d'Angibault)
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La partie sud-est du Berry renferme quelques lieues d'un pays singulièrement pittoresque. La grande route qui le traverse dans la direction de Paris à Clermont étant bordée des terres les plus habitées, il est difficile au voyageur de soupçonner la beauté des sites qui l'avoisinent. Mais à celui qui, cherchant l'ombre et le silence, s'enfoncerait dans un des ces chemins tortueux et encaissés qui débouchent sur la route à chaque instant, bientôt se révéleraient de frais et calmes paysages, des prairies d'un vert tendre, des ruisseaux mélancoliques, des massifs d'aunes et de frênes, toute une nature suave et pastorale. En vain chercherait-il dans un rayon de plusieurs lieues une maison d'ardoises et de moellons. A peine une mince fumée bleue, venant à trembloter derrière le feuillage, lui annoncerait le voisinage d'un toit de chaume ; et, s'il apercevait derrière les noyers de la colline la flèche d'une petite église, au bout de quelques pas il découvrirait un campanile de tuiles rongées par la mousse, douze maisonnettes éparses, entourées de leurs vergers et de leurs chénevières, un ruisseau avec son pont formé de trois soliveaux, un cimetière d'un arpent carré fermé par une haie vive, quatre ormeaux en quinconce et une tour ruinée. C'est ce qu'on appelle un bourg dans le pays. […] Une partie de terrain comprise entre deux petites rivières est particulièrement remarquable par les teintes vigoureuses et sombres de sa végétation, qui lui ont fait donner le nom de Vallée Noire. Elle n'est peuplée que de chaumières éparses et de quelques fermes d'un bon revenu. […]. L'Indre, qui n'est dans cet endroit qu'un joli ruisseau, se promène doucement au milieu des joncs et des iris jaunes de la prairie. (Valentine)
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Je retournai dans le Berri en 1832, et je me plus à peindre la nature que j'avais sous les yeux depuis mon enfance. Dès ces jours-là, j'avais éprouvé le besoin de la décrire; mais, par un phénomène qui accompagne toutes les émotions profondes, dans l'ordre moral comme dans l'ordre intellectuel, c'est ce qu'on désire le plus manifester qu'on ose le moins aborder en public. Ce pauvre coin du Berri, cette vallée Noire si inconnue, ce paysage sans grandeur, sans éclat, qu'il faut chercher pour le trouver, et chérir pour l'admirer, c'était le sanctuaire de mes premières, de mes longues, de mes continuelles rêveries. Il y avait vingt-deux ans que je vivais dans ces arbres mutilés, dans ces chemins raboteux, le long de ces buissons incultes, au bord de ces ruisseaux dont les rives ne sont praticables qu'aux enfants et aux troupeaux. Tout cela n'avait de charmes que pour moi et ne méritait pas d'être révélé aux indifférents. Pourquoi trahir l'incognito de cette contrée modeste, qu'aucun grand souvenir historique, qu'aucun grand site pittoresque, ne signalent à l'intérêt ou à la curiosité? Il me semblait que la Vallée Noire, c'était moi-même, c'était le cadre, le vêtement de ma propre existence, et il y avait si loin de là à une toilette brillante et faite pour attirer les regards! Si j'avais compté sur le retentissement de mes oeuvres, je crois que j'eusse voilé avec jalousie ce paysage comme un sanctuaire où, seul jusque-là, peut-être, j'avais promené une pensée d'artiste, une rêverie de poète; mais je n'y comptais pas, je n'y pensais même pas du tout. J'étais obligé d'écrire et j'écrivais. Je me laissais entraîner au charme secret répandu dans l'air presque natal dont j'étais enveloppé. (Note pour l'édition de 1852 de Valentine)
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Ils suivaient un de ces petits chemins verts qu’on appelle, en langage villageois, traînes. […] Rien ne saurait exprimer la fraîcheur et la grâce de ces petites allées sinueuses qui s'en vont serpentant capricieusement sous leurs perpétuels berceaux de feuillage, découvrant à chaque détour une nouvelle profondeur toujours plus mystérieuse et plus verte. Quand le soleil de midi embrase, jusqu'à la tige, l'herbe profonde et serrée des prairies, quand les insectes bruissent avec force et que la caille glousse avec amour dans les sillons, la fraîcheur et le silence semblent se réfugier dans les traînes. Vous y pouvez marcher une heure sans entendre d'autre bruit que le vol d'un merle effarouché à votre approche ou le saut d'une petite grenouille verte et brillante comme une émeraude, qui dormait dans son hamac de joncs entrelacés. Ce fossé lui-même renferme tout un monde d’habitants, toute une forêt de végétations ; son eau limpide court sans bruit en s’épurant sur la glaise, et caresse mollement des bordures de cresson, de baume et d’hépatiques ; les fontinales, les longues herbes appelées rubans d’eau, les mousses aquatiques pendantes et chevelues tremblent incessamment dans ses petits remous silencieux ; la bergeronnette jaune y trotte sur le sable d’un air à la fois espiègle et peureux ; la clématite et le chèvrefeuille l’ombragent de berceaux où le rossignol cache son nid. Au printemps, ce ne sont que fleurs et parfums ; à l’automne, les prunelles violettes couvrent ces rameaux qui, en avril, blanchirent les premiers ; la senelle rouge, dont les grives sont friandes, remplace la fleur d’aubépine, et les ronces, toutes chargées de flocons de laine qu’y ont laissés les brebis en passant s’empourprent de petites mûres sauvages d’une agréable saveur. (Valentine)
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Vous ne trouverez à Nohant ni fleuve, ni cours d’eau digne du nom de rivière, mais un ruisselet, un rio, comme disent nos paysans, l’Indre, que l’on enjambe pendant l’été et qui, l’hiver, devient parfois large et impétueux comme le Rhône à Lyon. On ne croirait jamais cela à le voir dans son habit d’été. Il n’y a rien de si tranquille, de si humble, de si caché sous le feuillage, de si bon enfant quand il se promène, la canne à la main, à travers nos prés. C’est une baignoire de poche, mais elle est bien jolie, bien claire, courante, ombragée, avec des monticules de sable pour s’asseoir et fumer son cigare en voyant courir les goujons, des iris, des joncs et des demoiselles. (Lettre à Victor de Laprade)

MAUPRAT (1836)
Donjon de Sainte-Sévère - Tour Gazeau, où habite le bonhomme Patience
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LE MEUNIER D'ANGIBAULT (1845)
Moulin d'Angibault, "coin de paradis sauvage" - Château de Sarzay (Blanchemont) - La Couarde, "ruisseau noir, étroit et profond"
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LA MARE AU DIABLE (1846)
Corlay (auberge du Point-du-Jour) - Bois de Chanteloube (la mare au Diable) - Le Magnet - Fourche
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FRANÇOIS LE CHAMPI (1848)
Mers-sur-Indre - Saint-Denis-de-Jouhet - Clocher de Montipouret, "qui est l'ami de tout le monde"
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LES MAÎTRES SONNEURS (1853)
Château de Saint-Chartier avec ses souterrains - Chêne "des Maîtres Sonneurs" dans la forêt
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LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DORÉ (1858)
Château de Briantes (où s'est retiré Sylvain de Bois-Doré) - La Motte-Feuilly (château de Lauriane) - Château d'Ars (Almivar)
"Les recoins de la France sont peu connus, et ils sont aussi beaux que ceux qu'on va chercher bien loin. J'y trouve des cadres pour mes romans. J'aime à avoir vu ce que je décris; cela simplifie les recherches, les études. N'eussé-je que trois mots à dire d'une localité, j'aime à me tromper le moins que je peux." (George Sand, lettre du 26 nov. 1869 à Louis Ulbach)
Le grand-père de George Sand, Louis-Claude Dupin de Francueil, était né à Châteauroux en 1715. Il fut représentant du fermier-général en Berry et, à ce titre, habitait au Château-Raoul. Il mourut en 1788. Sa veuve (Marie-Aurore de Saxe), inquiète des débuts de la Révolution, quitta Paris et chercha un coin tranquille en Berry : elle trouva Nohant.
Nohant était un ancien château féodal construit en 1393. En 1763, les deux tours qui en étaient les seuls restes furent achetées par un écuyer, Pierre-Philippe Pearron, seigneur de Serennes, gouverneur de Vierzon. Il y fit construire une belle demeure. Mais on raconte qu'au moment où il faisait installer la lourde porte du cachot qu'il y avait prévu, il remarqua l'air menaçant des paysans qui assistaient à la scène : il comprit que des ennuis l'attendaient et il quitta le pays.
En 1793, la veuve Dupin acheta la propriété pour 230.000 livres. Elle fit abattre les murs au midi, combla les fossés, planta un bois et créa un potager.
Le 1er juillet 1804 naissait à Paris sa petite fille Aurore (fille de Maurice Dupin et Sophie Delaborde). Quatre ans plus tard, Maurice Dupin se tuait en allant à La Châtre à cheval et Sophie Dupin abandonna la tutelle de sa fille à sa grand-mère, Mme Dupin de Francueil. C'est ainsi que George Sand passa presque toute son enfance à Nohant; puis, pendant toute sa vie, elle vint régulièrement y chercher le calme et l'équilibre.
1809-1821 : période des jeux et des premières lectures avec sa grand-mère, son précepteur le vieux Deschartres, Hippolyte son demi-frère, Ursule…
1822-1836 : mariage avec Casimir Dudevant, séjours à Paris, voyages, amants (Stéphane de Grandsagne, Aurélien de Sèze, Jules Sandeau, Mérimée, Musset, Pagello, Michel de Bourges…)
1837-1847 : mort de sa mère; séparation d'avec Casimir; installation à Nohant où elle reçoit écrivains et artistes, amis et amants (Liszt, Marie d'Agoult, Balzac, Chopin, Delacroix…)
1848-1865 : déceptions (mariage de Solange avec le sculpteur Clésinger, rupture avec Chopin, révolution de 1848…), consolations (liaison avec le graveur Alexandre Manceau, son secrétaire-amant…) et jeux (théâtre et marionnettes de Maurice…)
1866-1876 : "la bonne dame de Nohant", deuils (Manceau, Rollinat, Lina Calamatta, Laure Fleury, Casimir, Boucoiran…); naissance des deux filles de Maurice, amitié de Flaubert, excursions (Paris, Croisset, Bretagne, Normandie, Ardennes, Creuse, Auvergne…), romans, pièces de théâtre, articles…
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Ce fut au milieu de la Révolution que, des minces débris d'une très grande fortune, ma grand-mère, madame Dupin de Francueil, fit acheter une petite terre en Berry. Elle avait habité Châteauroux, où son mari avait été receveur général des finances; elle y avait laissé des amis, elle savait la pays tranquille. La grande préoccupation des personnes, que le nouvel état des choses effrayait, était alors de fuir Paris et de se réfugier dans quelque province où le choc social vînt s'amortir dans le calme des habitudes et la douceur des relations. Sous ce rapport, le Berry, et surtout la partie que nous appelons la Vallée-Noire, est une sorte d'oasis, où, en bien comme en mal, le changement arrive sans grandes secousses, et cela de temps immémorial. J'ignore si ma grand-mère connaissait Nohant lorsqu'elle en fit l'acquisition. Elle y fut longtemps fort gênée et ne put jamais y introduire le luxe de ses anciennes habitudes; mais la maison est saine, aérée et bien disposée pour contenir une famille. La distribution à laquelle je n'ai presque rien changé est telle que je n'y peux loger que quelques amis. Le système des petites chambres nombreuses et serrées qui permet d'entasser beaucoup de personnes sous le même toit n'a pas été adopté dans cette construction médiocrement spacieuse pour une maison de campagne, et infiniment trop petite pour être un château. Mais, telle qu'elle est, elle s'est prêtée à nos besoins, à nos goûts et aux nécessités de nos occupations : nous avons trouvé moyen d'y faire deux ateliers de peinture, un atelier de gravure, une petite bibliothèque, un petit théâtre avec vestiaire et magasin de décors.
Je dirai quelques mots de cette terre de Nohant où j'ai été élevée, où j'ai passé presque toute ma vie et où je souhaiterais pouvoir mourir. Le revenu en est peu considérable, l'habitation est simple et commode. Le pays est sans beauté, bien que situé au centre de la Vallée Noire, qui est un vaste et admirable site. Mais précisément cette position centrale dans la partie la plus nivelée et la moins élevée du pays, dans une large veine de terres à froment, nous prive des accidents variés et du coup d'oeil étendu dont on jouit sur les hauteurs et sur les pentes. Nous avons pourtant de grands horizons bleus et quelque mouvement de terrain autour de nous, et, en comparaison de la Beauce et de la Brie, c'est une vue magnifique; mais, en comparaison des ravissants détails que nous trouvons en descendant jusqu'au lit caché de la rivière, à un quart de lieu de notre porte, et des riantes perspectives que nous embrassons en montant sur les coteaux qui nous dominent, c'est un paysage nu et borné.
Quoi qu'il en soit, il nous plaît et nous l'aimons. Ma grand-mère l'aima aussi, et mon père y vint chercher de douces heures de repos à travers les agitations de sa vie. Ces sillons de terres brunes et grasses, ces gros noyers tout ronds, ces petits chemins ombragés, ces buissons en désordre, ce cimetière plein d'herbes, ce petit clocher couvert de tuiles, ce porche de bois brut, ces grands ormeaux délabrés, ces maisonnettes de paysan entourées de leurs jolies enclos, de leurs berceaux de vigne et de leurs vertes chènevières, tout cela devient doux à la vue et cher à la pensée quand on a vécu si longtemps dans ce milieu calme, humble et silencieux.
Le château, si château il y a (car ce n'est qu'une médiocre maison du temps de Louis XVI), touche au hameau et se pose au bord de la place champêtre sans plus de faste qu'une habitation villageoise. Les feux de la commune, au nombre de deux ou trois cents, sont fort dispersés dans la campagne; mais il s'en trouve une vingtaine qui se resserrent auprès de la maison, comme qui dirait porte à porte, et il faut vivre d'accord avec le paysan, qui est aisé, indépendant, et qui entre chez vous comme chez lui. Nous nous en sommes toujours bien trouvés, et, bien qu'en général les propriétaires aisés se plaignent du voisinage des ménageots, il n'y a pas tant à se plaindre des enfants, des poules et de chèvres de ces voisins-là qu'il n'y a à se louer de leur obligeance et de leur bon caractère.
Les gens de Nohant, tous paysans, tous petits propriétaires (on me permettra bien d’en parler et d’en dire du bien, puisque, par exception, je prétends que le paysan peut être bon voisin et bon ami), sont d'une humeur facétieuse sous un air de gravité. Ils ont de bonnes moeurs, un reste de piété sans fanatisme, une grande décence dans leur tenue et dans leurs manières, une activité lente mais soutenue, de l'ordre, une propreté extrême, de l'esprit naturel et de la franchise. […] Il ne sont ni flatteurs ni rampants et chaque jour je leur ai vu prendre plus de fierté bien placée, plus de hardiesse bien entendue, sans que jamais ils aient abusé de la confiance qui leur était témoignée. Ils ne sont point grossiers non plus. Ils ont plus de tact, de réserve et de politesse que je n'en ai vu régner toujours parmi ceux qu'on appelle les gens bien élevés. (Histoire de ma vie, I, 122)
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VISITE DE LA MAISON DE NOHANT
AU REZ-DE-CHAUSSÉE
LA CAGE D'ESCALIER
Elle a été établie en 1802 par Mme Dupin de Francueil; a été décorée de nuages bleus et roses par Maurice sand.
LA SALLE A MANGER
Dressoirs - Chaises Louis XVI - Lustre de Murano (allusion à l'aventure vénitienne de George Sand) - Table avec service de Creil à décor de fraisier; les cartons désignant les convives ont été installés par Aurore Sand pour un dîner imaginaire auquel assistent George Sand (qui préside à l'anglaise), Tourgueniev, Flaubert, Dumas fils, Maurice Sand…)
LE SALON
Le cartonnier de Dupin de Francueil, qui fut fermier général. La table de merisier de Pierre Bonnin ("une solide, une fidèle, une honnête table qui n'a jamais voulu tourner"). Un piano (ce n'est pas celui de Chopin) Des portraits sur les murs : - George Sand à 34 ans (au début de sa liaison avec Chopin) - le maréchal de Saxe (son arrière-grand-père) - Aurore de Koenigsmarck (dont Pierre Benoît fera l’héroïne de son roman Koenigsmark en 1917) - les grands parents Dupin de Francueil - Maurice, le père (mais il n’y a pas de portrait de sa mère, Sophie-Victoire Delaborde) - Maurice, Solange, les petites-filles.
LA CHAMBRE
Boiseries Louis XVI tirant sur le Louis-Philippe - Bergères médaillon - Lit à la polonaise
- Ce fut la chambre de Mme Dupin de Francueil où elle mourut (26 décembre 1821)
- Ensuite la chambre des jeunes époux Dudevant, Aurore et Casimir, de 1822 à 1828 (jusqu'à la naissance de Solange, dont Casimir ne pouvait être le père!)
- Puis la chambre d'Aurore, puis celle de Maurice, puis celle de Solange
- Elle servit ensuite de chambre d'amis (pour Liszt et Marie d'Agoult en 1837 - pour Solange et de son mari le sculpteur Clésinger…)
LE BOUDOIR
Décor Louis XVI de Péarron de Serennes - Servit de retraite à Aurore après 1828 : elle y avait installé un hamac (on voit les anneaux d'accrochage) - Elle mesurait la taille de ses enfants par des encoches sur le chambranle - C'est par la porte-fenêtre qu'entra Jules Sandeau deux nuits de l'automne 1831 ["Il était là, dans mon cabinet, dans mes bras, heureux, battu, embrassé, mordu, criant, pleurant, riant. C'était une rage de joie comme jamais, je crois, nous ne l'avions éprouvée…"] - George y écrivit Indiana.
LE PETIT THEATRE
Ce fut d’abord le logement de Casimir de 1828 à 1836. - Puis Chopin, qui avait pris le goût du théâtre depuis 1841, y avait installé en 1849 un plancher sur tréteaux. En 1851, on abattit un mur pour faire un véritable théâtre d'une quarantaine de places. Le décor en place est celui de la dernière pièce jouée, en 1864 (elle se déroulait aux enfers). Le castelet fut installé par Maurice Sand vers 1854. Pour ses marionnettes, il écrivit plus de 200 pièces.
LA CUISINE
Four à pâtisserie, grosse table de chêne, poteries à trous pour griller les châtaignes. Clochettes reliées aux différentes pièces.
À L’ETAGE
LA CHAMBRE DE GEORGE SAND de 1867 à 1876
Papier bleu à médaillons blancs, comme les rideaux et portières - Lit-bateau de noyer - Sièges Louis XVI - Malle cloutée - Table à écritoire. C'est là qu'elle mourut le 8 juin 1876.
LE BUREAU DE GEORGE SAND
Bureau à étagères (on dit qu’elle écrivait 40 pages par jour ou par nuit) - Collections de fossiles, minéraux, papillons.
LA CHAMBRE DE GEORGE SAND de 1836 à 1867
Elle y reçut Balzac - Elle y travaillait de 11 h du soir à 6 h du matin - G. Sans a écrit plus de 40000 lettres. - La disposition et le décor ont été modifié - On conserve un morceau du papier de la chambre de Chopin
LE PARC
Deux cèdres plantés pour la naissance de Maurice (1823) et de Solange (1828) - Pavillon aménagé en 1828 (elle y recevait Jules Sandeau en 1838).
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VISITE DU CIMETIÈRE
La mère de George Sand mit au monde un enfant, qui mourut à l’âge de trois mois, en 1808. Dans sa douleur, après l’enterrement, elle s’imagina que l’enfant avait été enterré en état de léthargie, mais vivant.
Mon père combattit d'abord cette pensée, mais peu à peu elle le gagna aussi, et regardant à sa montre : « Il n'y a pas de temps à perdre, dit-il ; il faut que j'aille chercher cet enfant ; ne fais pas de bruit, ne réveillons personne, je te réponds que dans une heure tu l'auras. »
Il se lève, s'habille, ouvre doucement les portes, va prendre une bêche et court au cimetière, qui touche à notre maison et qu'un mur sépare du jardin ; il approche de la terre fraîchement remuée et commence à creuser. Il faisait sombre, et mon père n'avait pas pris de lanterne. Il ne put voir assez clair pour distinguer la bière qu'il découvrait, et ce ne fut que quand il l'eut débarrassée en entier, étonné de la longueur de son travail, qu'il la reconnut trop grande pour être celle de l'enfant. C'était celle d'un homme de notre village qui était mort peu de jours auparavant. Il fallut creuser à côté, et là, en effet, il retrouva le petit cercueil. Mais, en travaillant à le retirer, il appuya fortement le pied sur la bière du pauvre paysan, et cette bière, entraînée par le vide plus profond qu'il avait fait à côté, se dressa devant lui, le frappa à l'épaule et le fit tomber dans la fosse. Il a dit ensuite à ma mère qu'il avait éprouvé un instant de terreur et d'angoisse inexprimable en se trouvant poussé par ce mort, et renversé dans la terre sur la dépouille de son fils. Il était brave, on le sait de reste, et il n'avait aucun genre de superstition. Pourtant il eut un mouvement de terreur, et une sueur froide lui vint au front. Huit jours après, il devait prendre place à côté du paysan, dans cette même terre qu'il avait soulevée pour en arracher le corps de son fils.
Il recouvra vite son sang-froid, et répara si bien le désordre que personne ne s'en aperçut jamais. Il rapporta le petit cercueil à ma mère et l'ouvrit avec empressement. Le pauvre enfant était bien mort, mais ma mère se plut à lui faire elle-même une dernière toilette. On avait profité de son premier abattement pour l'en empêcher. Maintenant, exaltée et comme ranimée par ses larmes, elle frotta de parfums ce petit cadavre, elle l'enveloppa de son plus beau linge et le replaça dans son berceau pour se donner la douloureuse illusion de le regarder dormir encore.
Elle le garda ainsi caché et enfermé dans sa chambre toute la journée du lendemain, mais la nuit suivante, toute vaine espérance étant dissipée, mon père écrivit avec soin le nom de l'enfant et la date de sa naissance et de sa mort sur un papier qu'il plaça entre deux vitres et qu'il ferma avec de la cire à cacheter tout autour.
Étranges précautions qui furent prises avec une apparence de sang-froid, sous l'empire d'une douleur exaltée. L'inscription ainsi placée dans le cercueil, ma mère couvrit l'enfant de feuilles de roses, et le cercueil fut recloué et porté dans le jardin, à l'endroit que ma mère cultivait elle-même, et enseveli au pied du vieux poirier. (Histoire de ma vie, I, 590)
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En 1821, la veille de l’enterrement de sa grand-mère, son précepteur Deschartres persuade la jeune fille d’aller la nuit dans le cimetière pour ouvrir le cercueil de son père mort depuis 13 ans, prendre le squelette et lui donner un baiser.
Dans la nuit, Deschartres vint m'appeler; il était fort exalté et me dit d'une voix brève : «Avez-vous du courage ? Ne pensez-vous pas qu'il faut rendre aux morts un culte plus tendre encore que celui des prières et des larmes ? Ne croyez-vous pas que de là-haut ils nous voient et sont touchés de la fidélité de nos regrets ? Si vous pensez toujours ainsi, venez avec moi.»
Il était environ une heure du matin. Il faisait une nuit claire et froide. Le verglas, venu par-dessus la neige, rendait la marche si difficile, que, pour traverser la cour et entrer dans le cimetière qui y touche, nous tombâmes plusieurs fois.
Soyez calme, me dit Deschartres toujours exalté sous une apparence de sang-froid étrange. Vous allez voir celui qui fut votre père. Nous approchâmes de la fosse ouverte pour recevoir ma grand-mère. Sous un petit caveau, formé de pierres brutes, était un cercueil que l'autre devait rejoindre dans quelques heures.
J'ai voulu voir cela, dit Deschartres, et surveiller les ouvriers qui ont ouvert cette fosse dans la journée. Le cercueil de votre père est encore intact ; seulement les clous étaient tombés. Quand j'ai été seul, j'ai voulu soulever le couvercle. J'ai vu le squelette. La tête s'était détachée d'elle-même. Je l'ai soulevée, je l'ai baisée. J'en ai éprouvé un si grand soulagement, moi qui n'ai pu recevoir son dernier baiser, que je me suis dit que vous ne l'aviez peut-être pas reçu non plus. Demain cette fosse sera fermée. On ne la rouvrira sans doute plus que pour vous. Il faut y descendre, il faut baiser cette relique. Ce sera un souvenir pour toute votre vie. Quelque jour, il faudra écrire l'histoire de votre père, ne fût-ce que pour le faire aimer à vos enfants, qui ne l'auront pas connu. Donnez maintenant à celui que vous avez connu à peine vous-même, et qui vous aimait tant, une marque d'amour et de respect. Je vous dis que là où il est maintenant, il vous verra et vous bénira.
J'étais assez émue et exaltée moi-même pour trouver tout simple ce que me disait mon pauvre précepteur. Je n’y éprouvai aucune répugnance, je n'y trouvai aucune bizarrerie, j'aurais blâmé et regretté qu'ayant conçu cette pensée il ne l'eût pas exécutée. Nous descendîmes dans la fosse et je fis religieusement l'acte de dévotion dont il me donna l'exemple.
Ne parlons de cela à personne, me dit-il, toujours calme en apparence, après avoir refermé le cercueil et sortant avec moi du cimetière : on croirait que nous sommes fous, et pourtant nous ne le sommes pas, n'est-il pas vrai ?
Non certes, répondis-je avec conviction. […]
Dans la journée qui suivit cette nuit d'une étrange solennité, nous conduisîmes ensemble la dépouille de la mère auprès de celle du fils. Tous nos amis y vinrent et tous les habitants du village y assistèrent. Mais le bruit les figures hébétées, les batailles des mendiants qui, pressés de recevoir la distribution d'usage, nous poussaient jusque dans la fosse pour se trouver les premiers à la portée de l'aumône, les compliments de condoléance, les airs de compassion fausse ou vraie, les pleurs bruyants et les banales exclamations de quelques serviteurs bien intentionnés, enfin tout ce qui est de forme et de regret extérieur me fut pénible et me parut irréligieux. J'étais impatiente que tout ce monde fût parti. Je savais un gré infini à Deschartres de m'avoir amenée là, dans la nuit, pour rendre à cette tombe un hommage grave et profond. (Histoire de ma vie, I, 1106)
LA COMTESSE D’AGOULT
Dans ses Mémoires, elle parle de son séjour à Nohant : promenades au bord de l’Indre, randonnées à cheval dans les matins de juin, nuits passées sur la terrasse à écouter le piano de Liszt. Elle fait le portrait de Maurice (“qui sera l’homme du bon sens, de la règle, des vertus commodes”) et de Solange (“dont la vie sera pleine de luttes et de combats”). En quittant Nohant, le 24 juillet, elle écrira : « Mon séjour à Nohant a été bon… J’y ai trouvé l’amitié, l’oubli du mal et la paix du coeur. »
«La nuit était chaude et calme. Les derniers bruits humains s’étaient depuis longtemps éteints dans l’espace. La nature semblait prendre possession d’elle-même et se réjouir de l’absence de l’homme, en envoyant au ciel toutes ses voix et tous ses parfums… La famille était réunie sur la terrasse. Quelques-uns rêvaient, d’autres, en plus petit nombre, pensaient. Ceux qui ne rêvaient ni ne pensaient parlaient… Mais tout à coup il n’y eut plus ni rêverie, ni parole, ni pensée ; le silence se fit sur nos lèvres et le recueillement descendit dans nos coeurs. Le Maître venait de se mettre au piano. Un accord puissant nous était venu, porté sur les airs…»
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BALZAC
En 1838, Balzac, qui séjournait à Frapesle, près d’Issoudun, chez Zulma Carraud, vint passer trois jours à Nohant. Il en rapporta l’idée de son roman Béatrix (1839), dans lequel Félicité des Touches est George Sand, le compositeur Conti Franz Liszt et Beatrix de Rochefide Marie d’Agoult.
«J’ai abordé le château de Nohant le samedi gras, vers les sept heures et demie du soir et j’ai trouvé le camarade Gorge Sand dans sa robe de chambre, fumant un cigare après le dîner, au coin du feu dans une immense chambre solitaire. Elle avait de jolies pantoufles jaunes ornées d’effilés, des bas coquets et un pantalon rouge. Voilà pour le moral. Au physique, elle avait doublé son menton comme un chanoine. Elle n’a pas un seul cheveu blanc malgré ses effroyables malheurs : son teint bistre n’a pas varié ; ses beaux yeux sont tout aussi éclatants, elle a l’air tout aussi bête quand elle pense, car, comme je lui ai écrit après l’avoir bien étudiée, toute sa physionomie est dans l’oeil… Elle se couche à six heures du matin et se lève à midi ; moi, je me couche à six heures du soir et je me lève à midi… Elle est excellente mère, adorée de ses enfants ; mais elle met sa fille Solange en petit garçon et ce n’est pas bien… Je n’ai pas été à Nohant impunément. J’en ai rapporté un énorme vice : elle m’a fait fumer.»
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AUGUSTE CHARPENTIER
Le peintre Charpentier est venu à Nohant pour faire le portrait de George Sand (qui est aujourd’hui au musée Carnavalet). Il écrit à sa tante :
« Ma chère tante, je suis encore tout émerveillé de cette célèbre Mme Sand. Le public ne la connaît pas du tout, et tout ce que l'on veut bien lui prêter ne sont que d'abominables calomnies. Mme Sand est la meilleure mère de famille et la femme la plus excellente que l'on puisse imaginer. [...] C'est la plus admirable tête que l'on puisse voir, et je ne suis pas encore revenu de ma première impression. Je commence son portrait demain seulement, j'ai voulu avant passer une journée pour étudier son admirable personne. [...] On mène ici l'existence la plus heureuse et la plus libre possible. Tout le monde se lève quand bon lui semble parce qu'on ne se réunit pas pour déjeuner. A 7, 8 heures du matin un domestique vient vous allumer un énorme feu et vous demande ce que vous désirez pour déjeuner, chacun est servi chez soi. Après le déjeuner on travaille ou on se rend mutuellement visite ou on fait une partie de billard pour se reposer. Dans le courant de la journée Mme Sand reste chez elle à travailler, elle ne reçoit personne. A 5 heures, la cloche sonne, on s'habille, et tout le monde se trouve réuni pour dîner, alors de ce moment on vit en famille, on passe au salon et là, fume la cigarette qui veut. Mme Sand en montre l'exemple. Mais tout cela le plus noblement possible. C'est depuis ces deux soirées que j'ai pu admirer cette femme si belle et si remarquable à qui on ne donnerait pas plus de vingt-huit ans. Les deux enfants sont magnifiques et remplis de moyens. A 11 heures on se retire, et chacun trouve rentrant dans sa chambre un superbe feu, sa couverture faite, des verres d'eau sucrée, etc., et enfin tout le luxe d'un véritable château. Voici en gros, ma chère tante, la vie intérieure et journalière que l'on passe dans le château de Nohant. »
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DELACROIX
Delacroix a séjourné à Nohant du 4 juin au 2 juillet 1842.
«Le lieu est très agrable…; quand on n’est pas réuni pour dîner, déjeuner, jouer au billard ou se promener, on est dans sa chambre à sa goberger sur un canapé. Par instants, par la fenêtre ouverte sur le jardin, il vous arrive des bouffées de la musique de Chopin qui travaille de son côté ; cela se mêle au chant des rossignols et à l’odeur des rosiers.»
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ELISA FOURNIER
Cette jeune femme a passé à Nohant la soirée du 9 juillet 1846.
Quelle soirée nous avons passée, chère mère ! Au milieu de ces impressions délicieuses, je te regrettais plus que jamais, car tu eusses été bien heureuse d'entendre comme nous l'admirable talent de Chopin, il a été d'une complaisance infinie, il était monté à la musique, et il n'a cessé que vers minuit de nous faire passer à son gré par toutes les émotions heureuses ou tristes, gaies ou sérieuses, suivant qu'il les éprouvait lui-même. Je n'ai de ma vie entendu un talent comme celui-là ; c'est prodigieux de simplicité, de douceur, de bonté et d'esprit. Il nous a joué dans ce dernier genre la charge d'un opéra de Bellini, qui nous a fait rire à nous tordre, tant il y avait de finesse d'observation et de spirituelle moquerie du style et des habitudes musicales de Bellini ; puis une prière des Polonais dans la détresse, qui nous arrachait des larmes ; puis une étude sur le bruit du tocsin, qui faisait frissonner ; puis une marche funèbre, si grave, si sombre, si douloureuse, que nos cœurs se gonflaient, que notre poitrine se serrait et qu'on n'entendait, au milieu de notre silence, que le bruit de quelques soupirs mal contenus par une émotion trop profonde pour être dominée. Enfin sortant de cette inspiration douloureuse et rappelé à lui même après un moment de repos par quelques notes chantées par Mme George, il nous a fait entendre de jolis airs d'une danse appelée la bourrée, qui est tout à fait commune dans le pays et dont les motifs recherchés avec soin par lui, forment un recueil précieux, plein de grâce et de naïveté. Enfin il a terminé cette longue et trop heureuse séance par un tour de force dont je n'avais nulle idée. Il a imité sur le piano les petites musiques qu'on enferme dans des tabatières, des tableaux, etc., et cela avec une vérité telle que si nous n'avions pas été dans le même appartement que lui, nous n'aurions jamais pu croire que ce fût un piano qui résonnait sous ses doigts. Tout ce perlé, cette finesse, cette rapidité des petites touches d'acier qui fait vibrer un cylindre imperceptible était rendu avec une délicatesse sans pareille, puis tout à coup une cadence sans fin et si faible qu'on l'entendait à peine se faisait entendre et était instantanément interrompue par la machine qui probablement avait quelque chose de dérangé. Il nous a joué un de ces airs, la tyrolienne, je crois, dont une note manquait au cylindre et toujours cette note accrochait chaque fois qu'elle eût dû être jouée...
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THEOPHILE GAUTIER (d’après les Goncourt)
Ah! mais, à propos, Gautier, vous revenez de Nohant, de chez Madame Sand, est-ce amusant ?
Comme un couvent des Frères Moraves. Je suis arrivé le soir. C’est loin du chemin de fer. On a mis ma malle dans un buisson. Je suis entré par la ferme, au milieu de chiens qui me faisaient une peur… On m’a fait dîner. La nourriture est bonne, mais il y a trop de gibier et de poulet. Moi, ça ne me va pas… Là étaient Marchal le peintre, Madame Calamatta, Alexandre Dumas fils…
Et quelle est la vie à Nohant ?
On déjeune à dix heures. Au dernier coup, quand l’aiguille est sur l’heure, chacun se met à table. Madame Sand arrive avec un air de somnambule, et reste endormie tout le déjeuner… Après le déjeuner, on va dans le jardin. On joue au “cochonnet”, ça la ranime. Elle s’assied et se met à causer. On cause généralement, à cette heure, des choses de prononciation : par exemple, sur la prononciation d’«ailleurs» et «meilleur». La cauderie affriolante toutefois, ce sont les plaisanteries stercoraires.
Bah!
Mais, par exemple, pas le plus petit mot sur le rapport des sexes. Je croix qu’on vous flanquerait à la porte si vous y faisiez la moindre allusion… A trois heures, Madame sand remonte faire de la copie jusqu’à six heures. On dîne, seulement on dîne un peu vite, pour laisser le temps de dîner à Marie Caillot. C’est la bonne de la maison, une petite Fadette que Madame Sand a prise dans le pays, pour jouer les pièces de son théâtre, et qui vient au salon, le soir.
Après dîner, Madame Sand fait des patiences sans dire un mot, jusqu’à minuit… Par exemple, le second jour, j’ai commencé à dire que si l’on ne parlait pas littérature, je m’en allais… Ah! littérature… ils semblaient revebir tous de l’autre monde !… Il faut vous dire que, pour le moment, il n’y a qu’une chose dont on s’occupe là-bas : la minéralogie. Chacun a son marteau, on ne sort pas sans… J’ai donc déclaré que Rousseau était le plus mauvais écrivain de la langue française, et cela nous a fait une discussion avec Madame Sand jusqu’à une heure du matin…
Tout de même, Manceau lui a joliment machiné ce Nohant pour la copie. Elle ne peut s’asseoir dans une pièce sans qu’il surgisse des plumes, de l’encre bleue, du papier à cigarettes, du tabac turc et du papier à lettres rayé. Et elle en use. Car vous n’ignorez pas qu’elle retravaille à minuit jusqu’à quatre heures… Enfin vous savez ce qui lui est arrivé. Quelque chose de monstrueux ! Un jour, elle finit un roman à une heure du matin… et elle en recommence un autre dans la nuit… La copie est une fonction chez Madame Sand…
Au reste, on est très bien chez elle. Par exemple, c’est un service silencieux. Il ya dans le corridor une boîte qui a deux compartiments : l’un est destiné aux lettres pour la poste, l’autre aux lettres pour la maison. Dans ce dernier, on écrit tout ce dont on a besoin, en indiquant son nom et sa chambre. J’ai eu besoin d’un peigne. J’ai écrit : «M. Gautier, telle “chambre” et ma demande. Le lendemain à six heures, j’avais trente peignes à choisir». (Jules et Edmond de Goncourt, Journal, II, 116-118.)
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ALEXANDRE DUMAS FILS
« Il est midi, l’heure où l’on voit tout ! Regardez cette femme qui descend les marches de son perron. Elle a les cheveux grisonnants sous son petit chapeau de paille ; elle est toute seule, elle se promène au soleil, doucement ; elle contemple son horizon vulgaire ; elle écoute les bruits vagues de la nature ; elle s’amuse à suivre de l’oeil les nuées… Elle cause avec le jardinier ; elle se penche pour respirer ses fleurs, qu’elle se garde bien de cueillir ; elle s’arrête, elle écoute ! Quoi ? Elle n’en sait rien elle-même ! Quelque chose qui n’est pas encore et qui sera un jour. Elle s’assied sur son banc de pierre. Elle ne bouge plus. La voilà fondue dans l’immensité, la voilà plante, étoile, brise, océan, âme ! Elle se souvient ! Elle devine ! Tout ce qu’on entend au milieu des flots, elle l’entend sous son dôme de lilas, et les oiseaux, et les tempêtes, et tout ce qui chante et tout ce qui pleure, et tout ce qui rit. Elle va errer, regarder, écouter ainsi, sans bien savoir ce qu’elle accomplit, somnambule de jour, et, à mesure que l’ombre gagnera la plaine, comme ces plantes qui se sont imprégnées du matin au soir de rosée et de rayons, de pluie et de soleil, et qui ne s’ouvrent et n’exhalent leurs parfums que la nuit , la nuit, cette femme restituera au monde de l’âme et de l’esprit tout ce qu’elle a reçu du monde matériel et visible ; car cette femme, elle pense comme Montaigne, elle rêve comme Ossian, elle écrit comme Jean-Jacques. » (Préface du Fils Naturel)
Les soirs d'hiver à Nohant pour la petite Aurore
Je me souviens que, dans les soirs d’hiver, ma mère nous lisait tantôt du Berquin, tantôt les Veillées du château, par madame de Genlis, et tantôt d’autres fragments de livres à notre portée, mais dont je ne me souviens plus. J’écoutais d’abord attentivement. J’étais assise aux pieds de ma mère, devant le feu, et il y avait entre le feu et moi un vieux écran à pieds garni de taffetas vert. Je voyais un peu le feu à travers ce taffetas usé, et il y produisait de petites étoiles dont j’augmentais le rayonnement en clignant les yeux. Alors peu à peu je perdais le sens des phrases que lisait ma mère ; sa voix me jetait dans une sorte d’assoupissement moral, où il m’était impossible de suivre une idée. Des images se dessinaient devant moi et venaient se fixer sur l’écran vert. C’étaient des bois, des prairies, des rivières, des villes d’une architecture bizarre et gigantesque, comme j’en vois encore souvent en songe ; des palais enchantés avec des jardins comme il n’y en a pas, avec des milliers d’oiseaux d’azur d’or et de pourpre, qui voltigeaient sur les fleurs et qui se laissaient prendre comme les roses se laissent cueillir. Il y avait des roses vertes, noires, violettes, des roses bleues surtout. Il paraît que la rose bleue a été longtemps le rêve de Balzac. Elle était aussi le mien dans mon enfance, car les enfants, comme les poètes, sont amoureux de ce qui n’existe pas. Je voyais aussi des bosquets illuminés, des jets d’eau, des profondeurs mystérieuses, des ponts chinois, des arbres couverts de fruits d’or et de pierreries. Enfin, tout le monde fantastique de mes contes devenait sensible, évident, et je m’y perdais avec délices. Je fermais les yeux, et je le voyais encore ; mais quand je les rouvrais, ce n’était que sur l’écran que je pouvais le retrouver. Je ne sais quel travail de mon cerveau avait fixé là cette vision plutôt qu’ailleurs ; mais il est certain que j’ai contemplé sur cet écran vert des merveilles inouïes. Un jour ces apparitions devinrent si complètes que j’en fus comme effrayée et que je demandai à ma mère si elle ne les voyait pas. Je prétendais qu’il y avait de grandes montagnes bleues sur l’écran, et elle me secoua sur ses genoux en chantant pour me ramener à moi-même.
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Confection d'une grotte dans le parc
Il y a dans notre enclos un petit bois planté de charmilles, d’érables, de frênes, de tilleuls et de lilas. Ma mère choisit un endroit où une allée tournante conduit à une sorte d’impasse. Elle pratiqua, avec l’aide d’Hippolyte, de ma bonne, d’Ursule et de moi, un petit sentier dans le fourré, qui était alors fort épais. Ce sentier fut bordé de violettes, de primevères et de pervenches qui, depuis ce temps-là, ont tellement prospéré qu’elles ont envahi presque tout le bois. L’impasse devint donc un petit nid où un banc fut établi sous les lilas et les aubépines, et l’on allait étudier et répéter là ses lecons pendant le beau temps. Ma mère y portait son ouvrage, et nous y portions nos jeux, surtout nos pierres et nos briques pour construire des maisons, et nous donnions à ces édifices, Ursule et moi, des noms pompeux. C’était le château de la fée, c’était le palais de la Belle au bois dormant, etc. Voyant que nous ne venions pas à bout de réaliser nos rêves dans ces constructions grossières, ma mère quitta un jour son ouvrage et se mit de la partie. « Otez-moi, nous dit-elle, vos vilaines pierres à chaux et vos briques cassées. Allez me chercher des pierres bien couvertes de mousse, des cailloux roses, verts, des coquillages, et que tout cela soit joli, ou bien je ne m’en mêle pas. »
Voilà notre imagination allumée. Il s’agit de ne rien rapporter qui ne soit joli, et nous nous mettons à la recherche de ces trésors que jusque-là nous avions foulés aux pieds sans les connaître. Que de discussions avec Ursule pour savoir si cette mousse est assez veloutée, si ces pierres ont une forme heureuse, si ces cailloux sont assez brillants ! D’abord tout nous avait paru bon, mais bientôt la comparaison s’établit, les différences nous frappèrent, et peu à peu rien ne nous paraissait plus digne de notre constrution nouvelle. Il fallut que la bonne nous conduisît à la rivière pour y trouver les beaux cailloux d’émeraude, de lapis et de corail qui brillent sous les eaux basses et courantes. Mais, à mesure qu’ils sèchent hors de leur lit, ils perdent leurs vives couleurs, et c’était une déception nouvelle. Nous les replongions cent fois dans l’eau pour en ranimer l’éclat. Il y a dans nos terrains des quartz superbes, et une quantité d’ammonites et de pétrifications antédiluviennes d’une grande beauté et d’une grande variété. Nous n’avions jamais fait attention à tout cela, et le moindre objet nous devenait une surprise, une découverte et une conquête.
Il y avait à la maison un âne, le meilleur âne que j’aie jamais connu. […] L’âne fut mis par nous en réquisition, et il rapportait chaque jour dans ses paniers une provision de pierres pour notre édifice. Ma mère choisissait les plus belles ou les plus bizarres et, quand les matériaux furent rassemblés, elle commença à bâtir devant nous avec ses petites mains fortes et diligentes, non pas une maison, non pas un château, mais une grotte en rocaille.
Une grotte ! nous n’avions aucune idée de cela. La nôtre n’atteignit guère que quatre ou cinq pieds de haut et deux ou trois de profondeur ; mais la dimension n’est rien pour les enfants, ils ont la faculté de voir en grand et, comme l’ouvrage dura quelques jours, pendant quelques jours nous crûmes que notre rocaille allait s’élever jusqu’aux nues. Quand elle fut terminée, elle avait acquis dans notre cervelle les proportions que nous avions rêvées, et j’ai besoin de me rappeler qu’en montant sur ses premières assises, je pouvais en atteindre le sommet, j’ai besoin de voir le petit emplacement qu’elle occupait, et qui existe encore, pour ne pas me persuader encore aujourd’hui que c’était une caverne de montagne.
C’était du moins très joli je ne pourrai jamais me persuader le contraire. Ce n’étaient que cailloux choisis mariant leurs vives couleurs, pierres couvertes de mousses fines et soyeuses, coquillages superbes, festons de lierre au-dessus et gazons tout autour. Mais cela ne suffisait pas, il y fallait une source et une cascade ; car une grotte sans eau vive est un corps sans âme. Or il n’y avait pas le moindre filet d’eau dans le petit bois. Mais ma mère ne s’arrêtait pas pour si peu. Une grande terrine à fond d’émail vert qui servait aux savonnages fut enterrée jusqu’aux bords dans l’intérieur de la grotte, bordée de plantes et de fleurs qui cachaient la poterie, et remplie d’une eau limpide que nous avions grand soin de renouveler tous les jours. Mais la cascade ! nous la demandions avec ardeur. « Demain vous aurez la cascade, dit ma mère, mais vous n’irez pas voir la grotte avant que je vous fasse appeler ; car il faut que la fée s’en mêle, et votre curiosité pourrait la contrarier. »
Nous observâmes religieusement cette prescription et, à l’heure dite, ma mère vint nous chercher. Elle nous amena par le sentier en face de la grotte, nous défendit de regarder derrière et, me mettant une petite baguette dans la main, elle frappa trois fois dans les siennes, me recommandant de frapper en même temps de ma baguette le centre de la grotte, qui présentait alors un orifice garni d’un tuyau de sureau. Au troisième coup de baguette, l’eau se précipitant dans le tuyau fit irruption si abondamment que nous fûmes inondées, Ursule et moi, à notre grande satisfaction et en poussant des cris de joie délirante. Puis la cascade tombant de deux pieds de haut dans le bassin formé par la terrine offrit une nappe cristalline qui dura deux ou trois minutes et s’arrêta... lorsque toute l’eau du vase que ma bonne, cachée derrière la grotte, versait dans le tuyau de sureau fut épuisée, et que, débordant de la terrine, l’onde pure eut copieusement arrosé les fleurs plantées sur ses bords. L’illusion fut donc de courte durée, mais elle avait été complète, délicieuse, et je ne crois pas avoir éprouvé plus de surprise et d’admiration quand j’ai vu par la suite les grandes cataractes des Alpes et des Pyrénées.
Quand la grotte eut atteint son dernier degré de perfection, comme ma grand-mère ne l’avait pas encore vue, nous allâmes solennellement la prier de nous honorer de sa visite dans le petit bois, et nous disposâmes tout pour lui donner la surprise de la cascade. Nous nous imaginions qu’elle serait ravie, mais, soit qu’elle trouvât la chose trop puérile, soit qu’elle fût mal disposée pour ma mère ce jour-là, au lieu d’admirer notre chef-d’œuvre elle se moqua de nous, et la terrine servant de bassin (nous avions pourtant mis des petits poissons dedans pour lui faire fête) nous attira plus de railleries que d’éloges. Pour mon compte, j’en fus consternée ; car rien au monde ne me paraissait plus beau que notre grotte enchantée, et je souffrais réellement quand on s’efforçait de m’ôter une illusion. (Histoire de la Vie, I,630 )
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Espiègleries avec son demi-frère Hippolyte
J’avoue bien, malgré mon amitié pour mon frère, que c’était un enfant insupportable. Il ne songeait qu’à briser, à détruire, à taquiner, à jouer de mauvais tours à tout le monde. Un jour il lançait des tisons enflammés dans la cheminée, sous prétexte de sacrifier aux dieux infernaux, et il mettait le feu à la maison. Un autre jour il mettait de la poudre dans une grosse bûche pour qu’elle fît explosion dans le foyer et lançât le pot-au-feu au milieu de la cuisine. Il appelait cela étudier la théorie des volcans. Et puis il attachait une casserole à la queue des chiens et se plaisait à leur fuite désordonnée et à leurs cris d’épouvante à travers le jardin. Il mettait des sabots aux chats, c’est-à-dire qu’il leur engluait les quatre pieds dans des coquilles de noix et qu’il les lançait ainsi sur la glace ou sur les parquets, pour les voir glisser, tomber et retomber cent fois avec des jurements épouvantables. D’autres fois, il disait être Calchas, le grand prêtre des Grecs, et, sous prétexte de sacrifier Iphigénie sur la table de la cuisine, il prenait le couteau destiné à de moins illustres victimes, et s’évertuant à droite et à gauche, il blessait les autres ou lui-même.
Je prenais bien quelquefois un peu de part à ses méfaits, dans la mesure de mon tempérament, qui était moins fougueux. Un jour que nous avions vu tuer un cochon gras dans la basse-cour, Hippolyte s’imagina de traiter comme tels les concombres du jardin. Il leur introduisait une petite brochette de bois dans l’extrémité qui, selon lui, représentait le cou de l’animal ; puis, pressant du pied ces malheureux légumes, il en faisait sortir tout le jus. Ursule le recueillait dans un vieux pot à fleurs, pour faire le boudin, et j’allumais gravement un feu fictif à côté, pour faire griller le porc, c’est-à-dire le concombre, comme nous l’avions vu pratiquer au boucher. Ce jeu nous plut tellement, que, passant d’un concombre à un autre, choisissant d’abord les plus gras, et finissant par les moins rebondis, nous dévastâmes lestement une couche, objet des sollicitudes du jardinier. Je laisse à penser quelle fut sa douleur quand il vit cette scène de carnage. Hippolyte, au milieu des cadavres, ressemblait à Ajax immolant dans son délire les troupeaux de l’armée des Grecs. Le jardinier porta plainte, et nous fûmes punis ; mais cela ne fit pas revivre les concombres, et on n’en mangea pas cette année-là.
Un autre de nos méchants plaisirs était de faire ce que les enfants de notre village appellent des trompe-chien. C’est un trou que l’on remplit de terre légère délayée dans de l’eau. On le recouvre avec de petits bâtons sur lesquels on place des ardoises et une légère couche de terre ou de feuilles sèches et, quand ce piège est établi au milieu d’un chemin ou d’une allée de jardin, on guette les passants et on se cache dans les buissons pour les voir s’embourber, en vociférant contre les gamins abominables qui s’inventent de pareils tours. Pour peu que le trou soit profond, il y a de quoi se casser les jambes ; mais les nôtres n’offraient pas ce danger-là, ayant une assez grande surface. L’amusant c’était de voir la terreur du jardinier qui sentait la terre manquer sous ses pieds dans les plus beaux endroits de ses allées ratissées, et qui en avait pour une heure à réparer le dommage. Un beau jour Deschartres y fut pris. Il avait toujours de beaux bas à côtes, bien blancs, des culottes courtes et de jolies guêtres de nankin ; car il était vaniteux de son pied et de sa jambe ; il était d’une propreté extrême, et recherché dans sa chaussure. Avec cela, comme tous les pédants (c’est un signe caractéristique à quoi on peut les reconnaître à coup sûr, même quand ils ne font pas métier de pédagogues), il marchait toujours le jarret tendu et les pieds en dehors. Nous marchions derrière lui pour mieux jouir du coup d’œil. Tout d’un coup le sol s’affaisse et le voilà jusqu’à mi-jambe dans une glaise jaune admirablement préparée pour teindre ses bas. Hippolyte fit l’étonné, et toute la fureur de Deschartres dut retomber sur Ursule et sur moi ; mais nous ne le craignions guère, nous étions bien loin avant qu’il eût repêché ses souliers.
Comme Deschartres battait cruellement mon pauvre frère, et qu’il se contentait de dire des sottises aux petites filles, il était convenu entre Hippolyte, Ursule et moi que nous prendrions beaucoup de ces sortes de choses sur notre compte ; et même nous avions, pour mieux donner le change, une petite comédie tout arrangée et qui eut du succès pendant quelque temps. Hippolyte prenait l’initiative. « Voyez ces petites sottes ! criait-il aussitôt qu’il avait cassé une assiette ou fait crier un chien trop près de l’oreille de Deschartres, elles ne font que du mal ! Voulez-vous bien finir, mesdemoiselles ! » Et il se sauvait tandis que Deschartres, mettant le nez à la fenêtre, s’étonnait de ne pas voir les petites filles.
Un jour que Deschartres était allé vendre des bêtes à la foire, car l’agriculture et la régie de nos fermes l’occupaient en première ligne, Hippolyte, étant censé étudier sa leçon dans la chambre du grand homme, s’imagina de faire le grand homme tout de bon. Il endosse la grande veste de chasse, qui lui tombait sur les talons, il coiffe la casquette à soufflet, et le voilà qui se promène dans la chambre en long et en large, les pieds en dehors, les mains derrière le dos à la manière du pédagogue. Puis il s’étudie à imiter son langage, il s’approche du tableau noir, fait des figures avec de la craie, entame une démonstration, se fâche, bégaye, traite son élève d’ignorant crasse et de butor ; puis, satisfait de son talent d’imitation, il se met à la fenêtre et apostrophe le jardinier sur la manière dont il taille les arbres ; il le critique, le réprimande, l’injurie, le menace ; le tout dans le style de Deschartres et avec ses éclats de voix accoutumés. Soit que ce fût assez bien imité, soit la distance, le jardinier qui, dans tous les cas, était un garçon simple et crédule, y fut pris, et commença à répondre et à murmurer. Mais quelle fut sa stupeur quand il vit à quelques pas de lui le véritable Deschartres qui assistait à cette scène et ne perdait pas un des gestes ni une des paroles de son Sosie ! Deschartres aurait dû en rire, mais il ne supportait pas qu’on s’attaquât à sa personnalité, et, par malheur, Hippolyte ne le vit pas, caché qu’il était par les arbres. Deschartres, qui était rentré de la foire plus tôt qu’on ne l’attendait, monta sans bruit à sa chambre et en ouvrit brusquement la porte, au moment où l’espiègle disait d’une grosse voix à un Hippolyte supposé : « Vous ne travaillez pas, voilà une écriture de chat et une orthographe de crocheteur ! pim, pan ! voilà pour vos oreilles, animal que vous êtes ! »
En ce moment la scène fut double, et pendant que le faux Deschartres souffletait un Hippolyte imaginaire, le vrai Deschartres souffletait le véritable Hippolyte. (Histoire de ma Vie, I,702)
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Mme Charles de Bérenger du Gua, une amie de Mme Dupin, prétend transformer le parc de Nohant.
Mme de Bérenger était fort active et ne pouvait rester en place. Elle se croyait très habile à lever ou à rectifier le plan d’un jardin ou d’un parc, et elle n’eut pas plutôt vu notre vieux jardin régulier qu’elle se mit en tête de le transformer en jardin anglais : c’était une idée saugrenue, car, sur un terrain plat, ayant peu de vue et où les arbres sont très lents à pousser, ce qu’il y a de mieux à faire c’est de conserver précieusement ceux qui s’y trouvent, de planter pour l’avenir, de ne point ouvrir de clairières qui vous montrent la pauvreté des lignes environnantes ; c’est surtout, lorsqu’on a la route en face et tout près de la maison, de se renfermer autant que possible derrière des murs ou des charmilles pour être chez soi. Mais nos charmilles faisaient horreur à madame de Bérenger, nos carrés de fleurs et de légumes qui me paraissaient si beaux et si riants, elle les traitait de jardin de curé. Ma grand-mère, au sortir de la première crise de son mal, avait à peine recouvré la voix et l’ouïe que son amie lui demanda l’autorisation de mettre la cognée dans le petit bois et la pioche dans les allées. Ma grand-mère n’aimait pas le changement, mais elle avait la tête si faible en ce moment, et d’ailleurs madame de Bérenger exerçait sur elle une telle domination, qu’elle lui donna pleins pouvoirs.
Voilà donc cette bonne dame à l’œuvre ; elle mande une vingtaine d’ouvriers, et de sa fenêtre dirige l’abattage, élaguant ici, détruisant là, et cherchant toujours un point de vue qui ne se trouva jamais, parce que, si des fenêtres du premier étage de la maison la campagne est assez jolie, rien ne peut faire que, dans ce jardin, de plain-pied avec cette campagne, on ne la voie pas de niveau et sans étendue. Il aurait fallu exhausser de cinquante pieds le sol du jardin, et chaque ouverture pratiquée dans les massifs n’aboutissait qu’à nous faire jouir de la vue d’une grande plaine labourée. On élargissait la brèche, on abattait de bons vieux arbres qui n’en pouvaient mais ; madame de Bérenger traçait des lignes sur le papier, tendait de sa fenêtre des ficelles aux ouvriers, criait après eux, montait, descendait, retournait, s’impatientait et détruisait le peu d’ombrage que nous avions, sans nous faire rien gagner en échange. Enfin elle y renonça, Dieu merci, car elle eût pu faire table rase ; mais Deschartres lui observa que ma grand-mère, dès qu’elle serait en état de sortir et de voir par ses yeux, regretterait peut-être beaucoup ses vieilles charmilles.
Je fus très frappée de la manière dont cette dame parlait aux ouvriers. Elle était beaucoup trop illustre pour daigner s’enquérir de leurs noms et pour les interpeller en particulier. Cependant elle avait affaire de sa fenêtre à chacun d’eux tour à tour, et pour rien au monde elle ne leur eût dit : « Monsieur, ou mon ami, ou mon vieux », comme on dit, en Berry, quel que soit l’âge de l’être masculin auquel on s’adresse. Elle leur criait donc à tue-tête : « L’homme numéro 2 ! Écoutez, l’homme numéro 4 ! » Cela faisait grandement rire nos paysans narquois, et aucun ne se dérangeait ni ne tournait la tête de son côté. « Pardi ! se disaient-ils les uns aux autres en levant les épaules, nous sommes bien tous des hommes et nous ne pouvons pas deviner à qui elle en a, la femme ! » Il a fallu une trentaine d’années pour faire disparaître le dégât causé chez nous par madame de Bérenger, et pour refermer les brèches de ses points de vue. (Histoire de ma Vie, I, 749)
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Un autel à Corambé
Voici ce que j’avais imaginé. Je voulais élever un autel à Corambé. J’avais d’abord pensé à la grotte en rocaille qui subsistait encore, quoique ruinée et abandonnée ; mais le chemin en était trop connu et trop fréquenté. Le petit bois du jardin offrait alors certaines parties d’un fourré impénétrable. Les arbres encore jeunes n’avaient pas étouffé la végétation des aubépines et des troènes qui croissaient à leur pied, serrés comme les herbes d’une prairie. Dans ces massifs qui côtoyaient les allées de charmille, j’avais donc remarqué qu’il en était plusieurs où personne n’entrait jamais et où l’œil ne pouvait pénétrer durant la saison des feuilles. Je choisis le plus épais, je m’y frayai un passage et je cherchai dans le milieu un endroit convenable. Il s’y trouva, comme s’il m’eût attendue. Au centre du fourré s’élevaient trois beaux érables sortant d’un même pied, et la végétation des arbustes étouffés par leur ombrage s’arrondissait à l’entour pour former comme une petite salle de verdure. La terre était jonchée d’une mousse magnifique, et, de quelque côté qu’on portât les yeux, on ne pouvait rien distinguer dans l’interstice des broussailles à deux pas de soi. J’étais donc là aussi seule, aussi cachée qu’au fond d’une forêt vierge, tandis qu’à trente ou quarante pieds de moi couraient des allées sinueuses où l’on pouvait passer et repasser sans se douter de rien. Il s’agissait de décorer à mon gré le temple que je venais de découvrir. Pour cela je procédai comme ma mère me l’avait enseigné. Je me mis à la recherche des beaux cailloux, des coquillages variés, des plus fraîches mousses. J’élevai une sorte d’autel au pied de l’arbre principal, et au-dessus je suspendis une couronne de fleurs que des chapelets de coquilles roses et blanches faisaient descendre comme un lustre des branches de l’érable. Je coupai quelques broussailles, de manière à donner une forme régulière à la petite rotonde, et j’y entrelaçai du lierre et de la mousse de facon à former une sorte de colonnade de verdure avec des arcades, d’où pendaient d’autres petites couronnes, des nids d’oiseaux, de gros coquillages en guise de lampes, etc. Enfin je parvins à faire quelque chose qui me parut si joli que la tête m’en tournait et que j’en rêvais la nuit. Tout cela fut accompli avec les plus grandes précautions. On me voyait bien fureter dans le bois, chercher des nids et des coquillages, mais j’avais l’air de ne ramasser ces petites trouvailles que par désœuvrement et, quand j’en avais rempli mon tablier, j’attendais d’être bien seule pour pénétrer dans le taillis. Ce n’était pas sans peine et sans égratignures, car je ne voulais pas me frayer un passage qui pût me trahir, et chaque fois je m’introduisais par un côté différent, afin de ne pas laisser de traces en foulant un sentier et en brisant des arbrisseaux par des tentatives répétées.
Quand tout fut prêt, je pris possession de mon empire avec délices, et, m’asseyant sur la mousse, je me mis à rêver aux sacrifices que j’offrirais à la divinité de mon invention. Tuer des animaux ou seulement des insectes pour lui complaire me parut barbare et indigne de sa douceur idéale. Je m’avisai de faire tout le contraire, c’est-à-dire de rendre sur son autel la vie et la liberté à toutes les bêtes que je pourrais me procurer. Je me mis donc à la recherche des papillons, des lézards, des petites grenouilles vertes et des oiseaux ; ces derniers ne me manquaient pas, j’avais toujours une foule d’engins tendus de tous côtés, au moyen desquels j’en attrapais souvent. Liset en prenait dans les champs et me les apportait ; de sorte que, tant que dura mon culte mystérieux, je pus tous les jours délivrer, en l’honneur de Corambé, une hirondelle, un rouge-gorge, un chardonneret, voire un moineau franc. Les moindres offrandes, les papillons et les scarabées comptaient à peine. Je les mettais dans une boîte que je déposais sur l’autel et que j’ouvrais, après avoir invoqué le bon génie de la liberté et de la protection. Je crois que j’étais devenue un peu comme ce pauvre fou qui cherchait la tendresse. Je la demandais aux bois, aux plantes, au soleil, aux animaux, et à je ne sais quel être invisible qui n’existait que dans mes rêves.
Je n’étais plus assez enfant pour espérer de voir apparaître ce génie ; cependant, à mesure que je matériarisais pour amsi dire mon poème, je sentais mon imagination s’exalter singulièrement. J’étais également près de la dévotion et de l’idolâtrie, car mon idéal était aussi bien chrétien que païen, et il vint un moment où, en accourant le matin pour visiter mon temple, j’attachais malgré moi une idée superstitieuse au moindre dérangement. Si un merle avait gratté mon autel, si le pivert avait entaillé mon arbre, si quelque coquille s’était détachée du feston ou quelque fleur de la couronne, je voulais que, pendant la nuit, au clair de la lune, les nymphes ou les anges fussent venus danser et folâtrer en l’honneur de mon bon génie. Chaque jour je renouvelais toutes les fleurs et je faisais des anciennes couronnes un amas qui jonchait l’autel. Quand, par hasard, la fauvette ou le pinson auquel je donnais la volée, au lieu de fuir effarouché dans le taillis, montait sur l’arbre et s’y reposait un instant, j’étais ravie ; il me semblait que mon offrande avait été plus agréable encore que de coutume. J’avais là des rêveries délicieuses, et, tout en cherchant le merveilleux qui avait pour moi tant d’attrait, je commencais à trouver l’idée vague et le sentiment net d’une religion selon mon cœur.
Malheureusement (heureusement peut-être pour ma petite cervelle, qui n’était pas assez forte pour creuser ce problème), mon asile fut découvert. A force de me chercher, Liset arriva jusqu’à moi, et tout ébaubi à la vue de mon temple, il s’écria : «Ah! mam’selle, le joli petit reposoir de la Fête-Dieu!»
Il ne vit qu’un amusement dans mon mystère, et il voulut m’aider à l’embellir encore. Mais le charme était détruit. Du moment que d’autres pas que les miens eurent foulé ce sanctuaire, Corambé ne l’habita plus. Les dryades et les chérubins l’abandonnèrent, et il me sembla que mes cérémonies et mes sacrifices n’étaient plus qu’une puérilité que je n’avais pas prise moi-même au sérieux. Je détruisis le temple avec autant de soin que je l’avais édifié. Je creusai au pied de l’arbre et j’enterrai les guirlandes, les coquillages et tous les ornements champêtres sous les débris de l’autel. (Histoire de ma vie, I, 819 )
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Plaisirs dans la campagne autour de Nohant
Tout au milieu de mes rêvasseries sans fin et des chagrins de ma situation, je me développais extraordinairement. J’annonçais devoir être grande et robuste; de douze à treize ans, je grandis de trois pouces et j’acquis une force exceptionnelle pour mon âge et pour mon sexe. Mais j’en restai là, et mon développement s’arrêta au moment où il commence souvent pour les autres. Je ne dépassai pas la taille de ma mère, mais je fus toujours très forte, et capable de supporter des marches et des fatigues presque viriles.
Ma grand-mère, ayant enfin compris que je n’étais jamais malade que faute d’exercice et de grand air, avait pris le parti de me laisser courir, et, pourvu que je ne revinsse pas avec des déchirures à ma personne ou à mes vêtements, Rose m’abandonnait peu à peu à ma liberté physique. La nature me poussait par un besoin invincible à seconder le travail qu’elle opérait en moi et ces deux années, celles où je rêvai et pleurai pourtant le plus, furent aussi celles où je courus et où je m’agitai davantage. Mon corps et mon esprit se commandaient alternativement une inquiétude d’activité et une fièvre de contemplations, pour ainsi dire. Je dévorais les livres qu’on me mettait entre les mains, et puis tout à coup je sautais par la fenêtre du rez-de-chaussée, quand elle se trouvait plus près de moi que la porte, et j’allais m’ébattre dans le jardin ou dans la campagne, comme un poulain échappé. J’aimais la solitude de passion ; j’aimais la société des autres enfants avec une passion égale, j’avais partout des amis et des compagnons. Je savais dans quel champ, dans quel pré dans quel chemin je trouverais Fanchon, Pierrot, Liline, Rosette ou Sylvain. Nous faisions le ravage dans les fossés, sur les arbres, dans les ruisseaux. Nous gardions les troupeaux, c’est-à-dire que nous ne les gardions pas du tout et que, pendant que les chèvres et les moutons faisaient bonne chère dans les jeunes blés, nous formions des danses échevelées, ou bien nous goûtions sur l’herbe avec nos galettes, notre fromage et notre pain bis. On ne se gênait pas pour traire les chèvres et les brebis, voire les vaches et les juments quand elles n’étaient pas trop récalcitrantes. On faisait cuire des oiseaux ou des pommes de terre sous la cendre. Les poires et les pommes sauvages, les prunelles, les mûres de buisson, les racines, tout nous était régal. Mais c’était là qu’il ne fallait pas être surpris par Rose, car il m’était enjoint de ne pas manger hors des repas, et si elle arrivait, armée d’une houssine verte, elle frappait impartialement sur moi et sur mes complices.
Chaque saison amenait ses plaisirs. Dans le temps des foins, quelle joie que de se rouler sur le sommet du charroi, ou sur les miloches ! Toutes mes amies, tous mes petits camarades rustiques venaient glaner derrière les ouvriers dans nos prairies, et j’allais rapidement faire l’ouvrage de chacun d’eux, c’est-à-dire que, prenant leurs râteaux, j’entamais dans nos récoltes, et qu’en un tour de main je leur en donnais à chacun autant qu’il en pouvait emporter. Nos métayers faisaient la grimace, et je ne comprenais pas qu’ils n’eussent pas le même plaisir que moi à donner. Deschartres se fâchait ; il disait que je faisais de tous ces enfants des pillards qui me feraient repentir, un jour, de ma facilité à donner et à laisser prendre.
C’était la même chose en temps de moisson ; ce n’étaient plus des javelles qu’emportaient les enfants de la commune, c’étaient des gerbes. Les pauvresses de La Châtre venaient par bandes de quarante et cinquante. Chacune m’appelait pour suivre sa rège, c’est-à-dire pour tenir son sillon avec elle, car elles établissent entre elles une discipline et battent celle qui glane hors de sa ligne. Quand j’avais passé cinq minutes avec une glaneuse, comme je ne me gênais pas pour prendre à deux mains dans nos gerbes, elle avait gagné sa journée et lorsque Deschartres me grondait, je lui rappelais l’histoire de Ruth et de Booz. (Histoire de ma vie, I,823)
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La chasse à la saulnée
Quel plaisir, n’est-ce pas, de se sentir en famille, auprès d’un bon feu, dans ces longues soirées de campagne, où l’on s’appartient si bien les uns aux autres, où le temps même semble nous appartenir où la vie devient toute morale et tout intellectuelle en se retirant en nous-mêmes ?
L’hiver, ma grand-mère me permettait d’installer ma société dans la grande salle à manger, qu’un vieux poêle réchauffait au mieux. Ma société, c’était une vingtaine d’enfants de la commune qui apportaient là leurs saulnées. La saulnée est une ficelle incommensurable, toute garnie de crins disposés en nœuds coulants pour prendre les alouettes et menus oiseaux des champs en temps de neige. Une belle saulnée fait le tour d’un champ. On la roule sur des dévidoirs faits exprès, et on la tend avant le lever du jour dans les endroits propices. On balaie la neige tout le long du sillon, on y jette du grain, et, deux heures après, on y trouve les alouettes prises par centaines. Nous allions à cette récolte avec de grands sacs que l’âne rapportait pleins. Comme il y avait de graves contestations pour les partages, j’avais établi le régime de l’association, et l’on s’en trouva fort bien. Les saulnées ne peuvent servir plus de deux ou trois jours sans être regarnies de crins (car il s’en casse beaucoup dans les chaumes), et sans qu’on fasse le rebouclage, c’est-à-dire le nœud coulant à chaque crin dénoué. Nous convînmes donc que ce long et minutieux travail se ferait en commun, comme celui de l’installation des saulnées, qui exige aussi un balayage rapide et fatigant. On se partageait, sans compter et sans mesurer, la corde et le crin; le crin était surtout la denrée précieuse, et c’était en commun aussi qu’on en faisait la maraude: cela consistait à aller dans les prés et dans les étables arracher de la queue et de la crinière des chevaux tout ce que ces animaux voulaient bien nous en laisser prendre sans entrer en révolte. Aussi nous étions devenus bien adroits à ce métier-là, et nous arrivions à éclaircir la chevelure des poulains en liberté, sans nous laisser atteindre par les ruades les plus fantastiques. L’ouvrage se faisait entre nous tous avec une rapidité surprenante, et nous avons été jusqu’à regarnir deux ou trois cents brasses dans une soirée.
Après la chasse venait le triage. On mettait d’un côté les alouettes, de l’autre les oiseaux de moindre valeur. Nous prélevions pour notre régal du dimanche un certain choix, et l’un des enfants allait vendre le reste à la ville, après quoi je partageais l’argent entre eux tous. Ils étaient fort contents de cet arrangement, et il n’y avait plus de disputes et de méfiance entre eux. Tous les jours notre association recrutait de nouveaux adhérents, qui préféraient ce bon accord à leurs querelles et à leurs batailles. On ne pensait plus à se lever avant les autres pour aller dépouiller la saulnée des camarades, et la journée du dimanche était une véritable fête. Nous faisions nous-mêmes notre cuisine de volatiles. Rose était de bonne humeur ces jours-là, car elle était gaie et bonne fille quand elle n’était pas furibonde. La cuisinière faisait l’esprit fort à l’endroit de notre cuisine, le père Saint-Jean seul faisait la grimace et prétendait que la queue de son cheval blanc diminuait tous les jours. Nous le savions bien. (Histoire de ma vie, I,838)
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Retour du couvent
J’allai embrasser une dernière fois toutes mes chères amies du couvent. J’étais véritablement désespérée.
Nous arrivâmes à Nohant aux premiers jours du printemps de 1820, dans la grosse calèche bleue de ma grand-mère, et je retrouvai ma petite chambre livrée aux ouvriers qui en renouvelaient les papiers et les peintures ; car ma bonne maman commençait à trouver ma tenture de toile d’orange à grands ramages trop surannée pour mes jeunes yeux, et voulait les réjouir par une fraîche couleur lilas. Cependant mon lit à colonnes, en forme de corbillard, fut épargné, et les quatre plumets rongés des vers échappèrent encore au vandalisme du goût moderne.
On m’installa provisoirement dans le grand appartement de ma mère. Là, rien n’était changé, et je dormis délicieusement dans cet immense lit à grenades dorées qui me rappelait toutes les tendresses et toutes les rêveries de mon enfance.
Je vis enfin, pour la première fois depuis notre séparation décisive, le soleil entrer dans cette chambre déserte où j’avais tant pleuré. Les arbres étaient en fleur, les rossignols chantaient, et j’entendais au loin la classique et solennelle cantilène des laboureurs, qui résume et caractérise toute la poésie claire et tranquille du Berry. Mon réveil fut pourtant un indicible mélange de joie et de douleur. Il était déjà neuf heures du matin. Pour la première fois depuis trois ans, j’avais dormi la grasse matinée, sans entendre la cloche de l’angélus et la voix criarde de Marie-Josèphe m’arracher aux douceurs des derniers rêves. Je pouvais encore paresser une heure sans encourir aucune pénitence. Échapper à la règle, entrer dans la liberté, c’est une crise sans pareille dont ne jouissent pas à demi les âmes éprises de rêverie et de recueillement.
J’allai ouvrir ma fenêtre et retournai me mettre au lit. La senteur des plantes, la jeunesse, la vie, l’indépendance m’arrivaient par bouffées ; mais aussi le sentiment de l’avenir inconnu qui s’ouvrait devant moi m’accablait d’une inquiétude et d’une tristesse profondes. Je ne saurais à quoi attribuer cette désespérance maladive de l’esprit, si peu en rapport avec la fraîcheur des idées et la santé physique de l’adolescence. Je l’éprouvai si poignante que le souvenir très net m’en est resté après tant d’années, sans que je puisse retrouver clairement par quelle liaison d’idées, quels souvenirs de la veille, quelles appréhensions du lendemain, j’arrivai à répandre des larmes amères, en un moment où j’aurais dû reprendre avec transport possession du foyer paternel et de moi-même. Que de petits bonheurs, cependant, pour une pensionnaire hors de cage ! Au lieu du triste uniforme de serge amarante, une jolie femme de chambre m’apportait une fraîche robe de guingan rose. J’étais libre d’arranger mes cheveux à ma guise sans que madame Eugénie me vînt observer qu’il était indécent de se découvrir les tempes. Le déjeuner était relevé de toutes les friandises que ma grand-mère aimait et me prodiguait. Le jardin était un immense bouquet. Tous les domestiques, tous les paysans venaient me faire fête. J’embrassais toutes les bonnes femmes de l’endroit, qui me trouvaient fort embellie parce que j’étais devenue plus grossière, c’est-à-dire, dans leur langage, que j’avais pris de l’embonpoint. Le parler berrichon sonnait à mon oreille comme une musique aimée, et j’étais tout émerveillée qu’on ne m’adressât pas la parole avec le blaisement et le sifflement britanniques. Les grands chiens, mes vieux amis qui m’avaient grondée la veille au soir, me reconnaissaient et m’accablaient de caresses avec ces airs intelligents et naïfs qui semblent vous demander pardon d’avoir un instant manqué de mémoire.
Vers le soir, Deschartres, qui avait été à je ne sais plus quelle foire éloignée, arriva enfin, avec sa veste, ses grandes guêtres et sa casquette en soufflet. Il ne s’était pas encore avisé, le cher homme, que je dusse être changée et grandie depuis trois ans, et, tandis que je lui sautais au cou, il demandait où était Aurore. Il m’appelait mademoiselie, enfin, il fit comme mes chiens, il ne me reconnut qu’au bout d’un quart d’heure.
Tous mes anciens camarades d’enfance étaient aussi changés que moi. Liset était loué, comme on dit chez nous. Je ne le revis pas, il mourut peu de temps après. Cadet était devenu aide-valet de chambre. Il servait à table et disait naïvement à mademoiselle Julie, qui lui reprochait de casser toutes les carafes : « Je n’en ai cassé que sept la semaine dernière. » Fanchon était bergère chez nous. Marie Aucante était devenue la reine de beauté du village. Marie et Solange Croux étaient des jeunes filles charmantes. Pendant trois jours ma chambre ne désemplit pas des visites qui m’arrivaient. Ursule ne fut pas des dernières.
Mais, comme Deschartres, tout le monde m’appelait mademoiselle. Plusieurs étaient intimidés devant moi. Cela me fit sentir mon isolement. L’abîme de la hiérarchie sociale s’était creusé entre des enfants qui jusque-là s’étaient sentis égaux. Je n’y pouvais rien changer, on ne l’eût pas souffert. Je me pris à regretter davantage mes compagnes de couvent.
Pendant quelques jours ensuite, je fus tout au plaisir physique de courir les champs, de revoir la rivière, les plantes sauvages, les prés en fleur. L’exercice de marcher dans la campagne, dont j’avais perdu l’habitude, et l’air printanier me grisaient si bien, que je ne pensais plus et dormais de longues nuits avec délices ; mais bientôt l’inaction de l’esprit me pesa, et je songeai à occuper ces éternels loisirs qui m’étaient faits par l’indulgente gâterie de ma grand-mère.
J’éprouvai même le besoin de rentrer dans la règle, et je m’en tracai une dont je ne me départis pas tant que je fus seule et maîtresse de mes heures. Je me fis naïvement un tableau de l’emploi de ma journée. Je consacrais une heure à l’histoire, une au dessin, une à la musique, une à l’anglais, une à l’italien, etc. Mais le moment de m’instruire réellement un peu n’était pas encore venu. Au bout d’un mois je n’avais fait encore que résumer sur des cahiers ad hoc, mes petites études du couvent. (Histoire de ma vie, I,1015)
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Nohant transformé par Casimir
Je passai l’automne et l’hiver suivants à Nohant, tout occupée de Maurice. Au printemps de 1824, je fus prise d’un grand spleen dont je n’aurais pu dire la cause. Elle était dans tout et dans rien. Nohant était amélioré, mais bouleversé ; la maison avait changé d’habitudes, le jardin avait changé d’aspect. Il y avait plus d’ordre, moins d’abus dans la domesticité, les appartements étaient mieux tenus, les allées plus droites, l’enclos plus vaste ; on avait fait du feu avec les arbres morts, on avait tué les vieux chiens infirmes et malpropres, vendu les vieux chevaux hors de service, renouvelé toutes choses, en un mot. C’était mieux, à coup sûr. Tout cela d’ailleurs occupait et satisfaisait mon mari. J’approuvais tout et n’avais raisonnablement rien à regretter ; mais l’esprit a ses bizarreries. Quand cette transformation fut opérée, quand je ne vis plus le vieux Phanor s’emparer de la cheminée et mettre ses pattes crottées sur le tapis, quand on m’apprit que le vieux paon qui mangeait dans la main de ma grand-mère ne mangerait plus les fraises du jardin, quand je ne retrouvai plus les coins sombres et abandonnés où j’avais promené mes jeux d’enfant et les rêveries de mon adolescence, quand, en somme, un nouvel intérieur me parla d’un avenir où rien de mes joies et de mes douleurs passées n’allait entrer avec moi, je me troublai, et sans réflexion, sans conscience d’aucun mal présent, je me sentis écrasée d’un nouveau dégoût de la vie qui prit encore un caractère maladif. (Histoire de ma vie, II,38)
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Une soirée à Nohant avec Liszt et Marie d’Agoult (Arabella)
Ce soir-là, pendant que Franz jouait les mélodies les plus fantastiques de Schubert, la princesse se promenait dans l’ombre autour de la terrasse ; elle était vêtue d’une robe pâle, un grand voile blanc enveloppait sa tête et presque toute sa taille élancée. Elle marchait d’un pas mesuré qui semblait ne pas toucher le sable et décrivait un grand cercle coupé en deux par le rayon d’une lampe, autour de laquelle toutes les phalènes du jardin venaient danser des sarabandes délirantes. La lune se couchait derrière les grands tilleuls et dessinait dans l’air bleuâtre le spectre noir des sapins immobiles. Un calme profond régnait parmi les plantes, la brise était tombée mourante, épuisée sur les longues herbes aux premiers accords de l’instrument sublime. Le rossignol luttait encore, mais d’une voix timide et pâmée. Il s’était approché dans les ténèbres du feuillage et plaçait son point d’orgue extatique comme un excellent musicien qu’il est, dans le ton et dans la mesure.
Nous étions tous assis sur le perron, l’oreille attentive aux phrases tantôt charmantes, tantôt lugubres d’Erlkœnig, engourdis comme toute la nature dans une morne béatitude, nous ne pouvions détourner nos regards du cercle magnétique tracé devant nous par la muette sibylle au voile blanc. Elle se ralentit peu à peu lorsque l’artiste passa par une série de modulations étrangement tristes à la tendre mélodie Sey mir gegrüst.
Alors sa démarche prit le milieu entre l’andante et le maestoso, et tous ses mouvements avaient tant de grâce et d’harmonie qu’on eût dit que les sons sortaient d’elle comme d’une lyre vivante. Lorsqu’elle traversait lentement le rayon de la lampe, son voile blanc dessinait sur le fond noir du tableau des contours fins et déliés, tandis que le reste flottait vague et vaporeux dans le mystère de la nuit ; puis elle approchait de nous comme si elle eût voulu se poser sur le lilas blanc, mais insaisissable comme les ombres, elle s’effaçait lentement. Elle ne semblait pas s’enfoncer sous les voûtes obscures du feuillage. L’obscurité semblait la prendre et l’entraîner dans ses profondeurs en épaississant autour d’elle des rideaux de ténèbres. Au bout de la terrasse, elle était à peine visible, puis elle se perdait tout à fait dans les sapins et reparaissait tout à coup dans le rayon de la lampe comme une création spontanée de la flamme. Puis elle s’effaçait encore et flottait indécise et bleuâtre sur la clairière. Enfin elle vint s’asseoir sur une branche flexible qui ne plia pas plus que si elle eût porté un fantôme. Alors la musique cessa, comme si un lien mystérieux eût attaché la vie des sons à la vie de cette belle femme pâle qui semblait prête à s’envoler vers les régions de l’intarissable harmonie. Elle se leva, glissa par un inexplicable mouvement d’ascension vers le haut du perron et disparut dans la salle ténébreuse. Un instant après nous vîmes une vraie châtelaine du moyen âge traverser la salle voisine à la clarté des flambeaux. Sa chevelure blonde rayonnait comme une auréole d’or, et son voile blanc jeté sur ses épaules voltigeait comme un nuage dans le mouvement rapide et léger de sa démarche impérieuse. Les doigts errant sur le piano firent silence, les flambeaux s’éteignirent et la vision rentra dans la nuit. (Entretiens journaliers avec le très docte et très habile docteur Piffoël, professeur de botanique et de psychologie, II, 989)
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En juillet 1835, George Sand, après son procès, se retrouve seule à Nohant
J’eus donc à Nohant quelques beaux jours d’hiver, où je savourai pour la première fois depuis la mort de ma grand-mère les douceurs d’un recueillement que ne troublait plus aucune note discordante. J’avais, autant par économie que par justice, fait maison nette de tous les domestiques habitués à commander à ma place. Je ne gardai que le vieux jardinier de ma grand-mère, établi avec sa femme dans un pavillon au fond de la cour. J’étais donc absolument seule dans cette grande maison silencieuse. Je ne recevais même pas mes amis de La Châtre, afin de ne donner lieu à aucune amertume.
Il ne m’eût pas semblé de bon goût de pendre sitôt la crémaillère, comme on dit chez nous, et de paraître fêter bruyamment ma victoire. Ce fut donc une solitude absolue, et, une fois dans ma vie, j’ai habité Nohant à l’état de maison déserte. La maison déserte a longtemps été un de mes rêves. Jusqu’au jour où j’ai pu goûter sans alarmes les douceurs de la vie de famille, je me suis bercée de l’espoir de posséder dans quelque endroit ignoré une maison, fût-ce une ruine ou une chaumière où je pourrais de temps en temps disparaître et travailler sans être distraite par le son de la voix humaine.
Nohant fut donc en ce temps-là, c’est-à-dire en ce moment-là, car il fut court comme tous les pauvres petits repos de ma vie, un idéal pour ma fantaisie. Je m’amusai à le ranger, c’est-à-dire à le déranger moi-même. Je faisais disparaître tout ce qui me rappelait des souvenirs pénibles, et je disposais les vieux meubles comme je les avais vus placés dans mon enfance. La femme du jardinier n’entrait dans la maison que pour faire ma chambre et m’apporter mon dîner. Quand il était enlevé, je fermais toutes les portes donnant dehors et j’ouvrais toutes celles de l’intérieur. J’allumais beaucoup de bougies et je me promenais dans l’enfilade de grandes pièces du rez-de-chaussée, depuis le petit boudoir où je couchais toujours, jusqu’au grand salon illuminé en outre par un grand feu. Puis j’éteignais tout et marchant à la seule lueur du feu mourant de l’âtre je savourais l’émotion de cette obscurité mystérieuse et pleine de pensées mélancoliques, après avoir ressaisi les riants et doux souvenirs de mes jeunes années. Je m’amusais à me faire un peu peur en passant comme un fantôme devant les glaces ternies par le temps, et le bruit de mes pas dans ces pièces vides et sonores me faisait quelquefois tressaillir, comme si l’ombre de Deschartres se fût glissée derrière moi. (Histoire de ma vie, II, 376)
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A Nohant, le 6 novembre 1870
Me voilà revenue au nid. Je me suis échappée, ne voulant pas encore amener la famille ; je retournerai ce soir à La Châtre, et je reviendrai demain ici. J’en suis partie, il y a deux mois, par une chaleur écrasante, j’y reviens par un froid très vif. Tout s’est fait brutalement cette année. Pauvre vieux Nohant désert, silencieux, tu as l’air fâché de votre abandon. Mon chien ne me fait pas le moindre accueil, on dirait qu’il ne me reconnaît pas : que se passe-t-il dans sa tête ? Il a eu froid ces jours-ci, il me boude d’avoir tant tardé à revenir. Il se presse contre mon feu et ne veut pas me suivre au jardin. Est-ce que les chiens eux-mêmes ne caressent plus ceux qui les négligent ? Au fait, s’il est mécontent de moi, comment lui persuaderais-je qu’il ne doit pas l’être ? J’attise le feu, je lui donne un coussin et je vais me promener sans lui. Peut-être me pardonnera-t-il ?
Le jardin que j’ai laissé desséché a reverdi et refleuri comme s’il avait le temps de s’amuser avant les gelées. Il a repoussé des roses, des anémones d’automne, des mufliers panachés, des nigelles d’un bleu charmant, des soucis d’un jaune pourpre. Les plantes frileuses sont rangées dans leur chambre d’hiver. La volière est vide, la campagne muette. Y reviendrons-nous pour y rester ? La maison sera-t-elle bientôt un pauvre tas de ruines comme tant d’autres sanctuaires de famille qui croyaient durer autant que la famille ? Mes fleurs seront-elles piétinées par les grands chevaux du Mecklembourg? Mes vieux arbres seront-ils coupés pour chauffer les jolies pieds prussiens ? Le major Boum ou le caporal Schlag coucheront-ils dans mon lit après avoir jeté au vent mes herbiers et mes paperasses ? Eh bien ! Nohant à qui je viens dire bonjour, silence et recueillement où j’ai passé au moins cinquante ans de ma vie, je te dirai peut-être bientôt adieu pour toujours. En d’autres circonstances, c’eût été un adieu déchirant ; mais si tout succombe avec toi, le pays, les affections, l’avenir, je ne serai point lâche, je ne songerai ni à toi ni à moi en te quittant ! J’aurai tant des choses à pleurer !
«Assise au pied d’une colline dont les eaux de l’Indre viennent baigner le pied, entourée de riantes prairies qu’ombragent d’épais peupliers et de jardins où la rose et le dahlia se disputent tour à tour la prééminence, la ville de La Châtre est comptée à bon droit au nombre des plus agréables du département. Cachant son origine dans les ténèbres du Moyen Age, ce ne fut d’abord sans doute qu’un petit château sans importance, une étroite enceinte fortifiée, une de ces Châtres dont on rencontre à chaque pas sur notre sol les vestiges ou la dénomination. Mais le vieux quartier est pittoresque et conserve quelques-unes de ces maisons de bois de la Renaissance si élégantes et d’une si belle couleur.»
L'auberge de la Tête-Noire : En 1801, Maurice Dupin (23 ans) avait une maîtresse de 28 ans, Antoinette-Sophie-Victoire Delaborde; or celle-ci était venue rejoindre son amant à La Châtre où elle était descendue à l'auberge de la Tête-Noire. Cela fit le désespoir de Madame Dupin, la mère de Maurice. Alors Deschartres, le précepteur de Maurice, se rendit un matin à la Tête-Noire. Là, devant la résistance et l'impertinence de la jeune Sophie-Victoire, il fit appel aux représentants de l'autorité. Mais ceux-ci furent attendris par le spectacle de la belle "assise sur le bord de son lit, les bras nus et les cheveux épars". Maurice dut pourtant se séparer pour un temps de sa maîtresse, qu'il épousa le 5 juin 1804. Le 1er juillet, 25 jours plus tard, naissait Amantine-Aurore-Lucile…
L'accident du pont sur l'Indre : Le 16 septembre 1808, Maurice Dupin revenait en pleine nuit vers Nohant sur son cheval Leopardo. Mais, lancé au galop, "cent pas après le pont, au pied du treizième peuplier", il heurta un monceau de pierres et de gravats. Il tomba et se rompit les vertèbres du cou. On le transporta à l'auberge du Lion d'Argent où il mourut. C'est à la suite de ce drame que George Sand fut confiée à sa grand-mère…
L'église Saint-Germain : George Sand y fit sa première communion, non sans scrupules de conscience.
La maison de Jules Sandeau, sur la place du Marché : Jules Sandeau était à La Châtre en vacances chez son père, un modeste employé des Droits réunis. En 1830, Aurore Dudevant était mariée depuis 8 ans et elle fit, chez des amis, la connaissance de Jules Sandeau qui avait alors 19 ans; elle le disait "aimable et léger comme le colibri des savanes parfumées". Leur liaison dura jusqu'en mars 1833. Ce fut, entre autres, une collaboration littéraire d'où elle devait tirer son pseudonyme de George Sand.
La maison des Bourgoing, 1 rue des Pavillons : En 1836, George Sand plaide en séparation contre son mari Casimir. Pendant ce temps, elle abandonne Nohant pour résider à la Châtre chez ses amis Duteil, puis chez Rozanne Bourgoing (rue des Pavillons, près de la prison). Ce fut là, sur la terrasse aux roses, l'endroit où, selon elle, "elle se sentit le plus poète" : elle y écrivit en particulier la seconde version de Lélia; elle y écrivit aussi la neuvième lettre d'un voyageur au Malgache (le Malgache, c'est Jules Néraud, dont la maison était sur l'autre versant de la vallée). C'est à ce moment surtout qu'elle fait de longues promenades à pied, à La Rochaille, sur le chemin des Couperies (3 km au sud de la ville)…
Statue de George Sand et Musée George-Sand, dans l'ancien château.
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De nombreux romans de George Sand ont la Châtre pour cadre : Cora, André (les bas-quartiers, la ruelle des teinturiers et la maison de la place Laisnel-de-la-Salle), Mauprat (le couvent des Carmes et le château-prison où Bernard Mauprat est enfermé après le drame du bois de la Curat), Narcisse (la place de la Mairie), Les Beaux-Messieurs de Bois-Doré (le vieux pont sur l'Indre, rue du Maquis, qui est le témoin de la disparition du cadavre d'Alvimar, le coteau de la Rochaille où a lieu le duel entre d'Alvimar et le marquis de Bois-Doré).
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Présentation de La Châtre
Je dois dire que cette petite ville de La Châtre, malgré les travers et les défauts propres à la province, a toujours été remarquable pour la quantité de personnes très intelligentes et très instruites qui se sont produites dans sa population, tant bourgeoise que prolétaire. En masse on y est pourtant fort bête et fort méchant, parce qu’on y est soumis à ces préjugés, à ces intérêts et à ces vanités qui règnent partout, mais qui règnent plus naïvement et plus ouvertement dans les petites localités que dans les grandes. La bourgeoisie est aisée sans être opulente, elle n’a point de lutte à soutenir contre une noblesse arrogante, et rarement contre un prolétariat nécessiteux. Elle s’y développe donc dans un milieu très favorable pour l’intelligence, quoique trop calme pour le cœur et trop froid pour l’imagination.
Cité ancienne et affranchie anciennement, La Châtre est placée dans un vallon fertile et délicieux, qui s’ouvre tout entier aux regards quand on a gagné la lisière des plateaux environnants. Par la route de Châteauroux à peine a-t-on laissé derrière soi une chaumière au nom romantique, la Maison du diable, qu’on descend une longue chaussée bordée de peupliers, avec un ravin de vignes et de prairies à droite et à gauche, et de là on embrasse d’un coup d’œil la petite ville, sombre dans la verdure, dominée d’un côté par une vieille tour carrée qui fut le château seigneurial des Lombaud, et qui sert aujourd’hui de prison; de l’autre par un lourd clocher bien reluisant, dont la base, servant de porche à l’église, est un fort beau morceau d’architecture antique et massive.
On entre dans la ville par un vieux pont sur l’Indre, où un rustique assemblage de vieilles maisons et de vieux saules offre une composition pittoresque.
Mais avant de décrire cette ville, je me permettrai, sous forme d’apostrophe, une courte digression.
O mes chers compatriotes! pourquoi êtes-vous si malpropres? Je vous le reproche très sérieusement et avec quelque espoir de vous en corriger. Vous vivez dans le climat le plus sain, et au milieu de la population rustique de la vallée Noire, qui est d’une propreté exquise, et pourtant vous semblez vous plaire à faire de votre ville un cloaque infect, où l’on ne sait où poser le pied, et où vous respirez à toute heure des miasmes fétides, tandis que derrière l’enceinte de vos maisons fleurit la campagne embaumée, et qu’au-dessus de vos toits abaissés passe une masse d’air libre et pur, dont il semble que vous ayez horreur. Il est bien difficile d’assainir et d’entretenir propres des cités comme Lyon et Marseille ; mais La Châtre ! un groupe de maisonnettes jetées dans une oasis de prairies aromatiques et de vergers en fleurs ! Vraiment la dépravation, de l’odorat le cynisme de la vue, inhérents à la population des petites villes de l’intérieur, sont des vices que n’excuse nulle part la misère, et qu’ici la pauvreté ne peut pas même expliquer, puisque cette population est aisée, et que d’ailleurs les bourgeois les plus riches n’y ont, pas plus que les ouvriers les plus restreints, la pudeur de faire disparaître la souillure de leurs seuils inhospitaliers. Aucune observation des règlements de la plus simple police ne préoccupe apparemment les fonctionnaires municipaux. La chasteté pourtant l’exigerait aussi bien que la salubrité. La malpropreté est indécente, elle révèle dans les mœurs une absence de respect de soi-même, et dans l’esprit une habitude d’engourdissement honteux. Fi de La Châtre sous ce rapport ! […]
Sans cette affreuse malpropreté, La Châtre serait un séjour agréable. La plus belle rue, la rue Royale, est, en réalité, la plus laide ; elle est sans caractère. Mais le vieux quartier est pittoresque et conserve quelques-unes de ces maisons de bois de la Renaissance, si élégantes et d’une si belle couleur. La ville, jetée en pente, monte toujours vers la prison, et des rues étroites, qui serpentent entre des rangées de pignons inégaux envahis par la mousse et les pigeons, vont appuyer le flanc de l’antique cité à un ravin coupé à pic, au fond duquel l’Indre dessine ses frais méandres dans un paysage étroit mais ravissant. Ce côté-là est remarquable, et quand on sort de la ville par la promenade de l’abbaye, pour suivre le petit chemin sablonneux de la Renardière, on arrive aux Couperies, un des sites les plus délicieux du pays, au-delà duquel on peut se perdre dans un terrain miné par les eaux, déchiré de ravines charmantes, et semé d’accidents pittoresques. (Histoire de la vie, I, 158-161)
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Commérages contre George Sand
Voilà par quel concours de circonstances toutes naturelles j’arrivai à scandaliser effroyablement les commères mâles et femelles de la ville de La Châtre. A cette époque aucune femme du pays ne se permettait de monter à cheval, si ce n’est en croupe de son valet des champs. Le costume, non pas seulement de garçon pour les courses à pied, mais encore l’amazone et le chapeau rond étaient une abomination ; l’étude des os de mort, une profanation ; la chasse, une destruction, l’étude, une aberration, et mes relations enjouées et tranquilles avec des jeunes gens, fils des amis de mon père, que je n’avais pas cessé de traiter comme des camarades d’enfance, et que je voyais, du reste, fort rarement, mais à qui je donnais une poignée de main sans rougir et me troubler comme une dinde amoureuse, c’était de l’effronterie, de la dépravation, que sais-je ? Ma religion même fut un sujet de glose et de calomnie stupide. Était-il convenable d’être pieuse quand on se permettait des choses si étonnantes ? Cela n’était pas possible. Il y avait là-dessous quelque diablerie. Je me livrais aux sciences occultes. J’avais fait semblant une fois de communier, mais j’avais emporté l’hostie sainte dans mon mouchoir, on l’avait bien vu ! J’avais donné rendez-vous à Claudius et à ses frères, et nous en avions fait une cible ; nous l’avions traversée à coups de pistolet. Une autre fois j’étais entrée à cheval dans l’église, et le curé m’avait chassée au moment où je caracolais autourd du maître-autel. C’était depuis ce jour-là qu’on ne me voyait plus à la messe et que je n’approchais plus des sacrements. André, mon pauvre page rustique, n’était pas bien net dans tout cela. C’était ou mon amant, ou une espèce d’appariteur, dont je me servais dans mes conjurations. On ne pouvait rien lui faire avouer de mes pratiques secrètes ; mais j’allais la nuit dans le cimetière déterrer des cadavres avec Deschartres, je ne dormais jamais, je ne m’étais pas mise au lit depuis un an. Les pistolets chargés qu’André avait toujours dans les fontes de sa selle en m’accompagnant à cheval, et les deux grands chiens qui nous suivaient n’étaient pas non plus une chose bien naturelle. Nous avions tiré sur des paysans, et des enfants avaient été étranglés par ma chienne Velléda. Pourquoi non ? Ma férocité était bien connue. J’avais du plaisir à voir des bras cassés et des têtes fendues, et chaque fois qu’il y avait du sang à faire couler, Deschartres m’appelait pour m’en donner le divertissement.
Cela peut paraître exagéré. Je ne l’aurais pas cru moi-même, si, par la suite, je ne l’avais vu écrit. Il n’y a rien de plus bêtement méchant que l’habitant des petites villes. Il en est même divertissant, et quand ces folies m’étaient rapportées, j’en riais de bon cœur, ne me doutant guère qu’elles me causeraient plus tard de grands chagrins. (Histoire de ma vie, I,1082-1083)
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L’auberge de la Boutaille
Vis-à-vis de mes fenêtres, dans la rue étroite, montueuse et malpropre flottait de temps immémorial l’enseigne classique "A la Boutaille". Duteil, qui prétendait avoir appris à lire sur cette enseigne, disait que le jour où cette faute d’orthographe serait corrigée, il n’aurait plus qu’à mourir, parce que toute la physionomie du Berry serait changée.
L’auberge de la Boutaille était tenue par une vieille sibylle qui logeait à la nuit, et ce taudis était principalement affecté aux bateleurs ambulants, aux petits colporteurs suspects et aux montreurs d’animaux savants. Les marmottes, les chiens chorégraphes, les singes pelés et surtout les ours muselés tenaient cour plénière dans des caves dont les soupiraux donnaient sur la rue. Ces pauvres bêtes, harassées de la fatigue du voyage et rouées des coups inséparables de toute éducation classique, vivaient là en bonne intelligence une partie de la nuit ; mais, aux approches du jour, la faim ou l’ennui se faisant sentir, on commençait à s’agiter, à s’injurier et à grimper aux barreaux du soupirail pour gémir, grimacer ou maugréer de la façon la plus lugubre.
C’était le prélude de scènes très curieuses et que je me suis souvent divertie à surveiller à travers la fente de mes jalousies. L’hôtesse de la Boutaille, madame Gaudron, sachant très bien à quelles gens elle avait affaire, se levait la première et très mystérieusement pour surveiller le départ de ses hôtes. De leur côté, ceux-ci, préméditant de partir sans payer, faisaient leurs préparatifs à tâtons et l’un d’eux, descendant auprès des bêtes, les excitait pour les faire gronder, afin de couvrir le bruit furtif de la fuite des camarades. L’adresse et la ruse de ces bohémiens étaient merveilleuses ; je ne sais par quels trous de la serrure ils s’évadaient, mais en dépit de l’œil attentif et de l’oreille fine de la vieille, elle se trouvait très souvent en présence d’un gamin pleurard qui se disait abandonné avec les animaux par ses compagnons dénaturés et dans l’impossibilité de payer la dépense. Que faire ? Mettre ce bétail en fourrière et le nourrir jusqu’à ce que la police eût rattrapé les délinquants ? C’était là une mauvaise créance, et il fallait bien laisser partir la feinte victime avec les quadrupèdes affamés et menaçants, qui paraissaient peu disposés à se laisser appréhender au corps.
Quand la bande payait honnêtement son écot, la vieille avait un autre souci. Elle redoutait surtout ceux qui se conduisaient en gentilshommes et dédaignaient de marchander. Elle furetait alors autour de leurs paquets avec angoisse, comptait et recomptait ses couverts d’étain et ses guenilles. Le bât de l’âne, quand il y avait un âne, était surtout l’objet de son anxiété. Elle trouvait mille prétextes pour retenir cet âne, et au dernier moment elle passait adroitement ses mains sous le bât pour lui palper l’échine. Mais, en dépit de toutes ces précautions et de toutes ces alarmes, il se passait peu de jours sans qu’on l’entendit geindre sur ses pertes et maudire sa clientèle.
Quels beaux Decamps, quels fantastiques Callot j’ai vus là, aux rayons blafards de la lune ou aux pâles lueurs de l’aube d’hiver, quand la bise faisait claqueter l’enseigne séculaire, et que les bohémiens, blêmes comme des spectres, se mettaient en marche sur le pavé couvert de neige ! Tantôt c’était une femme bronzée, pittoresque sous ses guenilles sombres, portant dans ses bras un pauvre bel enfant rose, volé ou acheté sur les chemins, tantôt c’était le petit Savoyard beaucoup plus laid que son singe, et tantôt l’hercule de carrefour traînant dans une espèce de brouette sa femme et sa nombreuse progéniture. Il y avait de ces êtres effrayants ou hideux, et pourtant, par hasard, il s’y détachait quelquefois des figures plus intéressantes, des paillasses tristes et résignés comme celui qu’a idéalisé Frédérick Lemaître, de vieux artistes mendiants raclant du violon avec une sorte de maestria désordonnée, des petites filles gymnastes exténuées et livides, riant et chantant le printemps et l’amour au bras de leurs amoureux de quinze ans. Que de misère, que d’insouciance, que de larmes ou de chansons sur ces chemins poudreux ou glacés qui ne mènent pas même à l’hôpital ! (Histoire de ma vie, II,372)
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Pendant son procès, George Sand s’installe chez les Bourgoing à la fin mai 1835
Quoique je fusse choyée et heureuse autant que possible dans la famille de Duteil, j’y souffrais un peu du bruit des enfants, qui se levaient à l’heure où je commençais à m’endormir, et de la chaleur, que l’étroitesse de la rue et la petitesse de la maison rendaient accablante. Passer l’été dans une ville, c’est pour moi chose cruelle. Je n’avais pas seulement une pauvre petite branche de verdure à regarder. Rozane Bourgoing m’offrit une chambre chez elle, et il fut convenu que les deux familles se réuniraient tous les soirs.
M. et madame Bourgoing, avec une jeune sœur de Rozane qu’ils traitaient comme leur enfant, et qui était presque aussi belle que Rozanel, occupaient une jolie maison avec un jardinet perché en terrasse sur un précipice. C’était l’ancien rempart de la ville, et par là on voyait la campagne, on y était. L’Indre coulait, sombre et paisible, sous des rideaux d’arbres magnifiques et s’en allait, le long d’une vallée charmante, se perdre dans la verdure. Devant moi, sur l’autre rive, s’élevait la Rochaille, une colline semée de blocs diluviens et ombragée de noyers séculaires. La maisonnette blanche et les ajoupas de roseaux du Malgache s’apercevaient un peu plus loin, et à côté de nous la grande tour carrée de l’ancien château des Lombault dominait le paysage.
Notre jardinet, tout rempli de fleurs, nous régalait de senteurs délicieuses ; le bruit de la ville n’était pas trop près. Nous dînions dehors, le long d’un grand pignon couvert de chèvrefeuille, les pieds sur les dalles d’un petit péristyle où les violettes trouvaient moyen de se fourrer. Nos amis venaient prendre le café sur la balustrade de la terrasse, au chant des rossignols et au bruit des moulins de la rivière. Mes nuits étaient délicieuses. J’avais une grande chambre au rez-de-chaussée, meublée d’un petit lit de fer, d’une chaise et d’une table. Qand les amis étaient partis et les portes fermées, je pouvais, sans troubler le sommeil de personne, me promener dans le jardin escarpé comme une citadelle, travailler une heure, sortir et rentrer, compter les étoiles qui se couchent, saluer le soleil qui se lève, embrasser à la fois un large horizon et une vaste campagne, n’entendre que le chant des oiseaux ou le cri des chouettes, me croire enfin dans la maison déserte de mes rêves. C’est là que je refis la dernière partie de Lélia et que je l’augmentai d’un volume. C’est peut-être l’endroit où je me suis crue, à tort ou à raison, le plus poète. (Histoire de ma vie, II,383-384)
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La promenade des Couperies
"Les Couperies" sont un chemin ombragé entre la colline et la rivière (de la place de l’Abbaye prendre la rue Saint-Abdon et remonter le cours de l’Indre sur la rive gauche). Mais, d'après Georges Lubin, éditeur de Histoire de ma vie, "une auberge a remplacé le moulin, un cimetière de voitures enferraille de ses débris un bois de peupliers, un dépôt d’ordures répand ses puanteurs depuis la hauteur dominante.
“Quand on sort de la ville par la promenade de l’abbaye, pour suivre le petit chemin sablonneux de la Renardière, on arrive aux Couperies, un des sites les plus délicieux du pays, au-delà duquel on peut se perdre dans un terrain miné par les eaux, déchiré de ravines charmantes et semé d’accidents pittoresques” (Histoire de ma Vie, I, 161)
Dans la nouvelle Les Couperies elle transpose ses escapades avec son jeune amant Jules Sandeau : « Par un beau jour d’automne, je me promenais dans les environs d’une petite ville [La Châtre]. Je me hâtai de quitter les rues tortueuses et étroites de la ville, où aucun monument n’attirait la curiosité, où toutes les maisons inégales, disgracieuses et disparates semblaient se bouder entre elles et chercher à se tourner le dos. J’arrivai sur une petite esplanade plantée de beaux arbres [la place de l’Abbaye], d’où l’on découvrait un site pittoresque. »
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La promenade de la Rochaille
Jules Néraud (alors en voyage vers l’Afrique) possédait une maison à la sortie sud de La Châtre, au lieu dit “La Rochaille”, en face du chemin des Couperies, de l’autre côté de l’Indre. A cette époque, G. Sand était en procès de séparation avec son mari. Elle ne pouvait retourner à Nohant et le tribunal lui avait assigné un domicile chez ses amis Duteil à La Châtre, puis chez Roxane Bourgoing.
Six heures du matin. J'ai quitté ma chambre au jour naissant pour fuir la fatigue qui commençait à alourdir mes paupières. Depuis deux nuits j'ai, contre ma coutume, un sommeil pénible. Des rêves affreux me réveillent en sursaut. Mon système est de ne jamais rien combattre, et d'échapper à tout ; c’est la force des faibles. J'ai donc pris le parti de ne pas dormir tant que les fantômes guetteront mon chevet. J'ai passé mon panier à mon bras; j'y ai mis mon portefeuille, mon encrier, un morceau de pain et des cigarettes, et j'ai pris le chemin des Couperies. Me voici sur la hauteur culminante. La matinée est délicieuse, l'air est rempli du parfum des jeunes pommiers. Les prairies, rapidement inclinées sous mes pieds, se déroulent là-bas avec mollesse ; elles étendent dans le vallon leurs tapis que blanchit encore la rosée glacée du matin. Les arbres, qui pressent les rives de l'Indre, dessinent sur les prés des méandres d'un vert éclatant que le soleil commence à dorer au faîte. Je me suis assis sur la dernière pierre de la colline, et j'ai salué en face de moi, au revers du ravin, ta blanche maisonnette, ta pépinière et le toit moussu de ton ajoupa.
Pourquoi as-tu quitté cet heureux nid, et tes petits enfants, et ta vieille mère, et cette vallée charmante, et ton ami le Bohémien ? Hirondelle voyageuse, tu as été chercher en Afrique le printemps, qui n'arrivait pas assez vite à ton gré ? Ingrat ! ne fait-il pas toujours assez beau aux lieux où l'on est aimé ? Que fais-tu à cette heure ? Tu es levé sans doute ; tu es seul, sans un ami, sans un chien. Les arbres qui t'abritent n'ont pas été plantés par toi ; le sol que tu foules ne te doit pas les fleurs qui le parent. Peut-être supportes-tu les feux d'un soleil ardent, tandis que le froid d'un matin humide engourdit encore la main qui t'écrit. Sans doute tu ne devines pas que je suis là, veillant sur ta pépinière, sur tes terrasses, sur les trésors que tu délaisses ! Peut-être endormi au seuil d'une mosquée, crois-tu voir en songe les quatre petits murs blancs où tu as tant travaillé, tant étudié, tant rêvé, tant vieilli... Peut-être es-tu au sommet de l'Atlas... Ah ! ce mot seul efface toute la beauté du paysage que j'ai sous les yeux. Les jolis myosotis sur lesquels je suis assis, la haie d'aubépine qui s'accroche à mes cheveux, la rivière qui murmure à mes pieds sous son voile de vapeurs matinales, qu'est-ce que tout cela auprès de l'Atlas ? […] Et moi qui te reprochais tout à l'heure d'avoir pu quitter la Rochaille !
On vient d'ouvrir l'écluse de la rivière. Un bruit de cascade, qui me rappelle la continuelle harmonie des Alpes, s'élève dans le silence. Mille voix d'oiseaux s'éveillent à leur tour. Voici la cadence voluptueuse du rossignol ; là, dans le buisson, le trille moqueur de la fauvette ; là-haut, dans les airs, l'hymne de l’alouette ravie qui monte avec le soleil. L'astre magnifique boit les vapeurs de la vallée et plonge son rayon dans la rivière dont il écarte le voile brumeux. Le voilà qui s'empare de moi, de ma tête humide, de mon papier... Il me semble que j’écris sur une tablette de métal ardent... tout s'embrase, tout chante. Les coqs s'éveillent mutuellement et s’appellent d'une chaumière à l'autre ; la cloche de la ville sonne l’Angelus ; un paysan, qui recèpe sa vigne au-dessus de moi, pose ses outils et fait le signe de la croix… A genoux, Malgache ! où que tu sois, à genoux ! Prie pour ton frère qui prie pour toi.
Il doit être huit heures, le soleil est chaud, mais à l'ombre l'air est encore froid. Me voici au revers du rocher dans le plus profond du ravin. Je suis caché et abrité du vent comme dans une niche. Le soleil réchauffe mes pieds mouillés dans l'herbe. Je les ai posés nus sur la pierre tiède et saine, tandis que je déjeune pythagoriquement avec mon pain et l'eau du joli ruisseau qui chante sous les joncs à côté de moi.
Le sentier là-haut est maintenant couvert de villageois qul vont à la messe. J'attendrai, pour traverser les longues herbes du fond de la vallée, que le bon soleil les ait aspirées. Dans une heure j'y passerai à pied sec. La rivière s'est endormie hors de son lit. Le sentier est noyé sous une nappe d'argent. Nymphes, éveillez-vous, les faunes vont vous surprendre et s'enamourer.
Le soleil est en plein sur ma tête ; je me suis oublié au bord de la rivière sur l'arbre renversé qui sert de pont. L’eau courait si limpide sur son lit de cailloux bleus changeants ; il y avait autour des rochers de la rive tant et de si brillantes petites nageoires de poissons espiègles ; les demoiselles s'envolaient par myriades si transparentes et si diaprées que j'ai laissé courir mon esprit avec les insectes, avec l'onde et ses habitants. Que cette petite gorge est jolie avec sa bordure étroite d'herbe et de buisson, son torrent rapide et joyeux, avec sa profondeur mystérieuse et son horizon borné par les lignes douces des guérets aplanis ! comme la traîne est coquette et sinueuse ! comme le merle propre et lustré y court silencieusement devant moi à mesure que j'avance ! Je fais ma dernière station à la Roche-Éverard. Nous avons baptisé ainsi ce roc noir dans l'angle aigu duquel les pastours allument leur feu d'ajoncs en hiver.
Je suis entré dans ton jardin ; tes peupliers se portent bien, ta rivière est très haute. Mais cette maison déserte ces contrevents fermés, ces allées dépeuplées d'enfants cette brouette qui t'a sauvé de tant d'accès de spleen et qui est brisée dans un coin, tout cela est bien triste. J'ai été voir la chèvre; elle n'a voulu manger aucune des herbes que je lui offrais, elle bêlait tristement, j'ai pensé un instant qu'elle me demandait ce qu'était devenu son maître.
En remontant la Rochaille, j'ai pris par habitude le chemin de Nohant. Un instant j'ai oublié où j'allais; je voyais devant moi cette route qui monte en terrasse, et au sommet les tourelles blanches et la garenne de notre chevaleresque voisin, de notre loyal ami le châtelain d'Ars. Derrière cette colline, je ne voyais pas, mais je pressentais mon toit, les murs amis de mon enfance, les noyers de mon jardin, les cyprès de mes morts chéris. Je marchais vite et d’un pied léger ; j’allais comme dans un rêve, m’étonnant de ma longue absence, me hâtant d’arriver… (Lettres d’un Voyageur, lettre IX, Pléiade II, 874).
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En 1891, J. Renard est à La Châtre pour une affaire de famille chez le grand-père de sa femme, le père Morneau.
24 mai. Voyage à La Châtre, un pays dont George Sand est la Sainte Vierge. Elle y avait son boucher, son pâtissier, plus un coiffeur qu'elle emmenait à Nohant pour trente jours.
Elle est assise, George Sand, dans sa pose de Comédie-Française, en plein square. Le clerc boiteux qui nous conduit […] nous raconte que, le jour de l'inauguration de la statue de George Sand, Mme H. Clesinger, sa fille (Solange), vexée qu'on n'eût pas accepté le buste de son mari, le tenait à une fenêtre, en face de la foule, entouré de couronnes et de drapeaux. Il ajoute que les oeuvres de George Sand rapportent à ses héritiers de 40 à 50.000 francs par an, ce qui ne les empêche pas de laisser se perdre la propriété de Nohant et de faire couper des arbres historiques, des arbres sur l'écorce desquels, dit-il, George Sand avait certainement dû écrire quelque chose.
"En plein travail", dit Fouquier quand nous revenons, "George Sand était capable de se lever parce qu'elle avait besoin d'un homme. Elle faisait de la copie comme on fait des planches." Sa fille, Solange, était un type curieux encore. A la fois artiste, noceuse et femme d'ordre, elle disait à Fouquier, à six heures du matin, à la fin d'un bal : "Je m'en vais, parce que je veux voir ce que font mes servantes."
Le curé de Saint-Chartier
Comme la paroisse de Nohant n'avait plus de desservant, c'est à Saint-Chartier que George Sand alla au catéchisme et à la messe. Dans Histoire de ma Vie, elle fait un long portrait très pittoresque de l'abbé Augustin Pineau de Montpeyroux, qui fut curé de Saint-Chartier de 1803 à 1836 : "Un excellent homme, mais dépourvu de tout idéal religieux, qui jurait comme un dragon et buvait comme un templier". Pendant vingt ans, tous les dimanches, il venait dîner à Nohant après vêpres, chez celle qu'il appellait "l'Aurore", disant à Casimir : "Ma foi, monsieur, prenez-le comme vous voudrez, mais j'aime tendrement votre femme".
C'était un excellent homme que le vieux curé de Saint-Chartier, mais dépourvu de tout idéal religieux. Quoiqu'il eût un "de" devant son nom, je crois qu'il était paysan de naissance, ou bien, à force de vivre avec les paysans, il avait pris leurs façons et leur langage, à tel point qu'il pouvait les prêcher sans qu'ils perdissent un mot de son sermon ; ce qui eût été un bien si ses sermons eussent été un peu plus évangéliques ; mais il n'entretenait ses fidèles que d'affaires de ménage, et c'était avec un abandon plein de bonhomie qu'il leur disait en chaire : « Mes chers amis, voilà que je reçois un mandement de l'archevêque qui nous prescrit encore une procession. Monseigneur en parle bien à son aise ! Il a un beau carrosse pour porter Sa Grandeur, et un tas de personnages pour se donner du mal à sa place ; mais moi, me voilà vieux, et ce n'est pas une petite besogne que de vous ranger en ordre de procession. La plupart de vous n'entendent ni à hue ni à dia. Vous vous poussez, vous vous marchez sur les pieds, vous vous bousculez pour entrer ou sortir de l'église, et j'ai beau me mettre en colère, jurer après vous, vous ne m'écoutez point, et vous vous comportez comme des veaux dans une étable Il faut que je sois à tout dans ma paroisse et dans mon église. C'est moi qui suis obligé de faire toute la police, de gronder les enfants et de chasser les chiens. Or je suis las de toutes ces processions qui ne servent à rien du tout pour votre salut et pour le mien. Le temps est mauvais, les chemins sont gâtés, et si Monseigneur était obligé de patauger comme nous deux heures dans la boue avec la pluie sur le dos, il ne serait pas si friand de cérémonies. Ma foi, je n'ai pas envie de me déranger pour celle-là, et, si vous m'en croyez, vous resterez chacun chez vous... Oui-da, j'entends le père un tel qui me blâme, et voilà ma servante qui ne m'approuve point. Ecoutez, que ceux qui ne sont pas contents aillent... se promener. Vous en ferez ce que vous voudrez ; mais, quant à moi, je ne compte pas sortir dans les champs. Je vous ferai votre procession autour de l'église. C'est bien suffisant. Allons, allons, c'est entendu. Finissons cette messe, qui n'a duré que trop longtemps. »
J'ai entendu de mes deux oreilles plus de deux cents sermons dont celui-là est un spécimen très atténué, et dont les formes sont restées proverbiales dans nos paroisses, particulièrement la formule de la fin, qui était comme l'Amen de toutes ses prédications et admonestations paternelles.
Le jour où Hippolyte fit sa première communion, le curé l'avait invité à déjeuner après la messe. Comme ce gros garçon n'était pas très ferré sur son catéchisme, ma grand-mère, qui désirait que la première communion fût, comme elle le disait, une affaire bâclée, avait prié le curé d'user d'un peu d'indulgence, alléguant le peu de mémoire de l'enfant. M. le curé avait été indulgent en effet, et Hippolyte fut chargé de lui porter un petit cadeau, c'était douze bouteilles de vin muscat. On se mit à table et on déboucha la première bouteille. « Ma foi, fit le bon curé, voilà un petit vin blanc qui se laisse boire et qui ne doit pas porter à la tête comme le vin du cru ; c'est doux, c'est gentil, ça ne peut pas faire du mal. Buvez, mon garçon, mettez-vous là. Manette, appelez le sacristain, et nous goûterons la seconde bouteille quand la première sera finie. » La servante et le sacristain prirent place, et trouvèrent le vin fort gentil en effet. […] On passa au troisième et au quatrième feuillet du Bréviaire, comme disait le curé, c'est-à-dire aux autres bouteilles du panier, et insensiblement le communiant, le curé, la servante et le sacristain se trouvèrent si gais, puis si graves, puis si préoccupés, qu'on se sépara sans trop savoir comment. […]
Notre curé avait de bonnes qualités. Il était d'une franchise et d'une indépendance de caractère qui ne se rencontrent plus guère dans la hiérarchie ecclésiastique. […] L'archevêque étant venu donner la confirmation à Saint-Chartier et, déjeunant chez le curé avec tout son état-major, monseigneur voulut plaisanter son hôte, qui ne se laissa pas faire. « Vous avez quatre-vingt-deux ans, monsieur le curé, lui dit-il, c'est un bel âge! Oui-da, monseigneur, répliqua le curé, qui ne se faisait pas faute de quelques liaisons hasardées dans le discours, vous avez beau z'être archevêque, vous n'y viendrez peut-être point ! » L'observation du prélat voulait dire au fond : « Vous voilà si vieux que vous devez radoter, et il serait temps de céder la place à un plus jeune. » Et la réplique signifiait : « Je ne la céderai point que vous ne m'en chassiez, et nous verrons si vous oserez faire cette injure à mes cheveux blancs. » A ce même déjeuner, vers le dessert, comme l'archevêque devait venir dîner chez moi, le curé, apostrophant mon frère, qui était à côté de lui, et croyant lui parler tout bas, lui cria en vrai sourd qu'il était : « Ah çà emmenez-le donc et débarrassez-moi de tous ces grands messieurs-là, qui me font une dépense de tous les diables et qui mettent ma maison sens dessus dessous. J'en ai prou, et grandement plus qu'il ne faut pour savoir qu'ils mangent mes perdrix et mes poulets tout en se gaussant de moi. » […]
Ce vieux curé avait beaucoup d'amitié pour moi. J'avais quelque chose comme trente-cinq ans qu'il disait encore de moi : « L’Aurore est une enfant que j'ai toujours aimée. » Et il écrivait à mon mari, supposant apparemment qu'il pouvait lui donner de l'ombrage : « Ma foi, monsieur, prenez-le comme vous voudrez, mais j'aime tendrement votre femme. »
Le fait est qu'il agissait tout à fait paternellement avec moi. Pendant vingt ans, il n'a pas manqué un dimanche de venir dîner avec moi après vêpres. Quelquefois j'allais le chercher en me promenant. Un jour je me fis mal au pied en marchant, et je n'aurais su comment revenir, car dans ce temps-là il ne fallait pas parler de voitures dans les chemins de Saint-Chartier, si le curé ne m'eût offert de me prendre en croupe sur sa jument ; mais j'aurais mieux fait de prendre en croupe le curé, car il était si vieux alors, qu'il s'endormait au mouvement du cheval. Je rêvassais en regardant la campagne, lorsque je m'apercus que la bête, après avoir progressivement ralenti son allure, s'était arrêtée pour brouter, et que le curé ronflait de tout son cœur. Heureusement l'habitude l'avait rendu solide cavalier, même dans son sommeil ; je jouai du talon, et la jument qui savait son chemin, nous conduisit à bon port, malgré qu'elle eût la bride sur le cou.
Après le dîner, où il mangeait et buvait copieusement, il se rendormait au coin du feu, et de ses ronflements faisait trembler les vitres. Puis il s'éveillait et me demandait un petit air de clavecin ou d'épinette ; il ne pouvait pas dire piano, l'expression lui semblant trop nouvelle. A mesure qu'il vieillissait, il n'entendait plus les basses. Les notes aiguës de l'instrument lui chatouillaient encore un peu le tympan. Un jour il me dit : « Je n'entends plus rien du tout. Allons ! me voilà vieux ! » Pauvre homme ! il y avait longtemps qu'il l'était. Et pourtant il montait encore à cheval à dix heures du soir, et s'en retournait en plein hiver à son presbytère sans vouloir être accompagné. Quelques heures avant de mourir, il dit au domestique que j'avais envoyé savoir de ses nouvelles : « Dites à l'Aurore qu'elle ne m'envoie plus rien, je n'ai plus besoin de rien ; et dites-lui aussi que je l'aime bien, ainsi que ses enfants. » (Histoire de ma vie, I, 694-701)
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Promenades à âne vers Saint-Chartier
Les promenades à âne nous mettaient toujours en grande joie; nous allions à la messe tous les dimanches sur ce patriarche des roussins, et nous portions notre déjeuner, pour le manger après la messe, dans le vieux château de Saint-Chartier qui touche à l'église. Ce château était gardé par une vieille femme qui nous recevait dans les vastes salles abandonnées du vieux manoir, et ma mère prenait plaisir à y passer une partie de la journée. Ce qui me frappait le plus, c'était l'apparence fantastique de la vieille femme, qui était pourtant une véritable paysanne, mais qui ne tenait aucun compte des dimanches, et filait sa quenouille ce jour-là avec autant d'activité que dans la semaine, bien que l'observation du chômage soit une des plus rigoureuses habitudes du paysan de la vallée Noire. Cette vieille aurait-elle servi quelque seigneur de village voltairien et philosophe? Je ne sais. J'ai oublié son nom, mais non l'aspect imposant du château tel qu'il a été encore plusieurs années après cette époque. C'était un redoutable manoir, bien entier et très habitable, quoique dégarni de meubles. Il y avait des salles immenses, des cheminées colossales et des oubliettes que je me rappelle parfaitement. Ce château est célèbre dans l'histoire du pays. Il était le plus fort de la province, et longtemps il servit de résidence aux princes du bas Berry. Il a été assiégé par Philippe Auguste en personne, et plus tard il fut encore occupé par les Anglais, et repris sur eux à l'époque des guerres de Charles VII. C'est un grand carré flanqué de quatre tours énormes. Le propriétaire, lassé de l'entretenir, voulut l'abattre pour vendre les matériaux. On réussit à enlever la charpente et à effondrer toutes les cloisons et murailles intérieures. Mais on ne put entamer les tours, bâties en ciment romain, et les cheminées furent impossibles à déraciner. Elles sont encore debout, élevant leurs longs tuyaux à quarante pieds dans les airs, sans que jamais, depuis trente ans, la tempête ou la gelée en ait détaché une seule brique. En somme, c'est une ruine magnifique et qui bravera le temps et les hommes pendant bien des siècles encore. La base est de construction romaine, le corps de l'édifice est des premiers temps de la féodalité. C'était un voyage alors que d'aller à Saint-Chartier. Les chemins étaient impraticables pendant neuf mois de l'année. Il fallait aller par des sentiers de prairies, ou se risquer avec le pauvre âne, qui resta plus d'une fois planté dans la glaise avec son fardeau. Aujourd'hui une route superbe, bordée de beaux arbres, nous y mène en un quart d'heure. Mais le château me faisait une bien plus vive impression alors qu'il fallait plus de peine pour y arriver. (Histoire de ma Vie, I, 635).
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Le roman Les Maîtres sonneurs (1853)
Comme beaucoup de paysans berrichons, George Sand était intriguée par les joueurs de cornemuse, ces gens qui passaient leur vie dans les fêtes et qui, disait-on, apprenaient leur art en secret dans les bois. Elle a donc imaginé qu'ils étaient constitués en associations secrètes et qu'ils pratiquaient l'initiation dans les souterrains du château de Saint-Chartier. Le héros des Maîtres Sonneurs, Joset, est un pauvre enfant un peu simplet ("ébervigé") qui va s'ouvrir à la musique grâce à la rencontre qu'il fait de sonneurs du Bourbonnais dans la forêt de Saint-Chartier, près d'un énorme chêne. Instruit par le bourbonnais Huriel, Joset va devenir un grand joueur de cornemuse. Mais il fallait, s’il voulait pouvoir jouer dans les villages, qu’il se fasse admettre dans la confrérie des sonneurs berrichons. Pour cela, il devait subir une initiation assez dabolique dans les souterrains du château. Pour cela, les sonneurs lui ont donné rendez-vous à minuit près de la porte du cimetière. Mais son ami Tiennet, inquiet, surveille les alentours.
Ma poursuite ne fut pas longue. L'auberge était dans la rue qui descend à la rivière et qui est aujourd'hui route postale sur Issoudun. Dans ce temps-là, c'était un petit casse-cou étroit et mal pavé, bordé de vieilles maisons à pignons pointus et à croisillons de pierre. La dernière de ces maisons a été démolie l'an passé. De la rivière, qui arrosait le mur en contre-bas de l'auberge du Bœuf couronné, on montait, raid comme pique, à la place, qui était, comme aujourd'hui, cette longue chaussee raboteuse plantée d'arbres, bordée à gauche par des maisons fort anciennes, à droite par le grand fossé, alors rempli d'eau, et la grande muraille alors bien entière du château. Au bout, l’église finit la place, et deux ruelles descendent l'une à la cure, l'autre le long du cimetière. C'est par celle-là que tournèrent les cornemuseux. Ils avaient environ une bonne portée de fusil en avance sur moi, c'est-à-dire le temps de suivre la ruelle qui longe le cimetière, et de déboucher dans la campagne, par la poterne de la tour des Anglais, à moins qu’ils ne fissent choix de s’arrêter en ce lieu, ce qui n’était guère commode, car le sentier, serré à droite par le fossé du château, et de l’autre côté par le talus du cimelière, ne pouvait laisser passer qu’une personne à la fois.
Quand je jugeai qu'ils devaient avoir gagné la poterne, je tournai l’angle du château par une arcade qui, dans ce temps-là, donnait passage aux piétons sous une galerie servant au seigneurs pour se rendre à l'église paroissiale.
Je me trouvai seul dans cette ruelle, où, passé soleil couchant, aucun chrétien ne se risquait jamais, tant pour ce qu’elle côtoyait le cimetière que parce que le flanc nord du château était mal renommé. On parlait de je ne sais combien de personnes noyées dans le fossé du temps de la guerre des Anglais, et mêmement on jurait d’y avoir entendu siffler la cocadrille dans les temps d’épidémie.
Vous savez que la cocadrille est une manière de lézard qui paraît tantôt réduit pas plus gros que le petit doigt, tantôt gonflé, par le corps, à la taille d'un bœuf et long de cinq à six aunes. Cette bête, que je n'ai jamais vue, et dont je ne vous garantis point l'existence, est réputée vomir un venin qui empoisonne l'air et amène la peste.
Encore que je n'y crusse pas beaucoup, je ne m'amusai point dans ce passage, où le grand mur du château et les gros arbres du cimetière ne laissaient guère percer la clarté du ciel. Je marchai vite, sans trop regarder à droite ni à gauche, et sortis par la poterne des Anglais, dont il ne reste pas aujourd'hui pierre sur pierre.
Mais là, malgré que la nuit fût belle et la lune levée, je ne vis, ni auprès ni au loin, trace des dix-huit personnes que je suivais. Je questionnai tous les alentours, j'avisai jusque dans la maison du père Bégneux, qui était la seule habitation où ils auraient pu entrer. On y dormait bien tranquillement, et, soit dans les sentiers, soit dans le découvert, il n’y avait ni bruit, ni trace, ni aucune apparence de personne vivante.
J’augurai donc que la sonnerie mécreante était entrée dans le cimetière pour y faire quelque mauvaise conjuration, et, sans en avoir nulle envie, mais résolu à tout risquer, je repassai la poterne et rentrai dans la maudite rouette aux Anglais, marchant doux, me serrant au talus dont je rasais quasiment les tombes, et ouvrant mes oreilles au moindre bruil que je pourrais surprendre.
J'entendis bien la chouette pleurer dans les donjons, et les couleuvres siffler dans l'eau noire du fossé ; mais ce fut tout. Les morts dormaient dans la terre aussi tranquilles que des vivants dans leurs lits. Je pris courage pour grimper le talus et donner un coup d'œil dans le champ du repos. J'y vis tout en ordre, et de mes sonneurs pas plus de nouvelles que s'ils n'y fussent jamais passés.
Je fis le tour du châleau. Il était bien fermé et, comme il était environ les dix heures, maîtres et serviteurs y dormaient comme des pierres.
Alors je retournai au Boeuf couronné, ne pouvant m'imaginer ce qu'étaient devenus les sonneurs, mais voulant faire cacher mes camarades dans la ruelle au Anglais, puisque, de là, nous verrions bien ce qui arriverait à Joseph, à l'heure du rendez-vous donné à la porte du cimetière. […]
Nous vîmes bientôt arriver Joseph, marchant sans y voir, et conduit par Carnat. Ils venaient sur nous, mais quittèrent le sentier à une vingtaine de pas. Carnat fit descendre Joseph jusqu'au bord du fossé, et nous pensâmes qu'il l'y voulait faire noyer. Aussi étions-nous déjà sur nos jambes et prêts à empêcher cette traîtrise, lorsque nous vîmes que tous deux entraient dans l'eau, qui n'était point creuse en cet endroit, et gagnaient une arcade basse, au pied de la grande muraille du château, qui baignait dans le fossé. Ils y entrèrent, et ceci m’expliqua par où les autres avaient disparu quand je les avais si bien cherchés.
Il s'agissait de faire comme eux, et ça ne me paraissait guère malaisé ; mais j’eus bien de la peine à y décider mes compagnons. Ils avaient ouï dire que les souterrains du château s'étendaient sous la campagne jusqu'à Déols, qui est à environ neuf lieues, et qu'une personne qui n'en connaîtrait pas les détours ne s'y pourrait jamais retrouver.
Je fus obligé de leur dire que je les connaissais très bien, encore que je n'y eusse jamais mis le pied, et que je n’eusse aucune idée si c’était des celliers pour le vin, ou une ville sous terre, comme aucuns le prétendaient.
Je marchais le premier, sans voir seulement où je posais mes pieds, tâtant les murs qui faisaient un passage très étroit et où il ne fallait guère lever la tête pour rencontrer la voûte.
Nous avancions comme cela depuis un bon moment, quand il se fit, au-dessous de nous, un vacarme comme si c’était quarante tonnerres roulant dans les cavernes du diable. […]
Bientôt une clarté trouble me fit voir que je débouchais dans un grand caveau rond qui avait trois ou quatre sorties noires comme la gueule de l'enfer. Je m'étonnai de voir clair ou peu s'en faut dans un endroit voûté où ne se trouvait aucun luminaire, et, en me baissant, je reconnus que cette lueur venait du dessous et perçait le sol où je marchais. J'observai aussi que ce sol se renflait en voûte sous mes pieds, et, craignant qu'il ne fût point solide, je m'avisai de plusieurs crevasses où, en me couchant par terre, je collai ma vue bien commodément et vis tout ce qui se passait dans un autre caveau rond, placé juste au-dessous de celui où j'étais.
C'était, comme j'ai su après, un ancien cachot, attenant à celui de la grande oubliette dont la bouche se voyait encore, il n'y a pas trente ans, dans les salles hautes du château. Je m'en doutais bien, à voir les débris d'ossements qu'on y avait dressés en manière d'épouvantail, avec des cierges de résine plantés dans des crânes au fond de l'enceinte.
Les plaisanteries des sonneurs de Saint-Chartier risquent alors de mal tourner. Joseph est blessé et il faut l’intervention de Tiennet pour le tirer de là.
Finalement Joseph deviendra sonneur. Mais, au cours d’une tournée dans le Morvan, il sera assassiné par des rivaux jaloux de lui.
Il y a dans notre vallée un joli moulin qu’on appelle Angibault, dont je ne connais pas le meunier, mais dont j’ai connu le propriétaire. C’était un vieux monsieur qui, depuis sa liaison à Paris avec M. de Robespierre (il l’appelait toujours ainsi), avait laissé croître autour de ses écluses tout ce qui avait voulu pousser : l’aune et la ronce, le chêne et le roseau. La rivière, abandonnée à son caprice, s’était creusé, dans le sable et dans l’herbe, un réseau de petits torrents qu’aux jours d’été, dans les eaux basses, les plantes fontinales couvraient de leurs touffes vigoureuses. Mais le vieux monsieur est mort ; la cognée a fait sa besogne ; il y avait bien des fagots à tailler, bien des planches à scier dans cette forêt vierge en miniature. Il y reste encore quelques beaux arbres, des eaux courantes, un petit bassin assez frais, et quelques buissons de ces ronces gigantesques qui sont les lianes de nos climats. Mais ce coin de paradis sauvage que mes enfants et moi avions découvert en 1844, avec des cris de surprise et de joie, n’est plus qu’un joli endroit comme tant d’autres. (préface du Meunier d'Angibault)
C’est l’époque où G. Sand adhère aux idées de Pierre Leroux : elle rêve d’égalité entre les hommes, elle estime que la richesse est un obstacle à la fraternité et que les fortunes doivent donc être redistribuées afin que les ouvriers puissent être propriétaires de leurs instruments de travail.
Ce socialisme en quelque sorte viscéral s’exprime dans une de ses lettres à Flaubert : « Je plains l’humanité. Je la voudrais bonne, parce que je ne peux pas m’abstraire d’elle, parce qu’elle est moi, parce que le mal qu’elle se fait me frappe au coeur, parce que sa honte me fait rougir, parce que ses crimes me tordent le ventre, parce que je ne peux comprendre les paradis au ciel ni sur la terre pour moi toute seule… »
George Sand avait réussi à convertir aux idées communistes le meunier d’Angibault, Charles Yvernault (modèle de Grand-Louis dans le roman). C’était un homme sympathique selon les uns, très dangereux selon les autres. Suspect en 1848, il faillit être arrêté en 1852 et dut s’enfuir pour échapper à la surveillance de la sûreté générale. Il fut dévoué à George Sand jusqu’à sa mort.
Résumé du roman :
La comtesse Marcelle de Blanchemont, une riche et jolie veuve, songe à épouser un jeune homme pauvre, Henri Lémor, lequel refuse ce mariage à cause de son idéal socialiste d’égalité et de mépris de l’aristocratie. Pour fuir la tentation, il se réfugie au moulin d’Angibault, où il travaille avec Grand-Louis, le meunier. La comtesse comprend mal son attitude, mais l’exemple de son fermier, Bricolin, qui fait le malheur de ses filles à cause de son avarice, l'amène à prendre conscience des méfaits de la richesse. Aussi se dépouille-t-elle de sa fortune et ne fréquente-elle plus que les pauvres, afin d’être digne de Lémor, qu’elle épousera. De même Rose, la cadette de Bricolin, pourra épouser le meunier Grand-Louis que son père lui refusait. C'est dans le moulin d’Angibault que Mme de Blanchemont, avec son fils Edouard, va découvrir le mode de vie qui convient à sa nature et à ses goûts modestes et égalitaires.
Fatiguée d'un long voyage de quatre-vingts lieues fait très rapidement, et surtout de la course en patache qui en avait été pour ainsi dire le bouquet, la belle Parisienne eût volontiers dormi la grasse matinée ; mais à peine l'aube eut-elle paru que le chant des coqs, le tic-tac du moulin, la grosse voix du meunier et tous les bruits du travail rustique la forcèrent de renoncer à un plus long repos. D'ailleurs, Édouard qui n'était pas fatigué le moins du monde et que l'air de la campagne stimulait déjà, commençait à gambader sur son lit. Malgré tout le tapage du dehors, Suzette, couchée dans la même chambre, dormait si profondément que Marcelle se fit conscience de la réveiller. Commençant donc le genre de vie nouveau qu'elle avait résolu d'embrasser, elle se leva et s'habilla sans l'aide de sa femme de chambre, fit elle-même avec un plaisir extrême la toilette de son fils, et sortit pour aller souhaiter le bonjour à ses hôtes. Elle ne trouva que le garçon de moulin et la petite servante, qui lui dirent que le maître et la maîtresse venaient d'aller au bout du pré pour s'occuper du déjeuner. Curieuse de savoir en quoi consistaient ces préparatifs, Marcelle franchit le pont rustique qui servait en même temps de pelle au réservoir du moulin et, laissant sur sa droite une belle plantation de jeunes peupliers, elle traversa la prairie en longeant le cours de la rivière, ou plutôt du ruisseau, qui, toujours plein jusqu'aux bords et rasant l'herbe fleurie, n'a guère en cet endroit plus de dix pieds de large. Ce mince cours d'eau est pourtant d'une grande force, et aux abords du moulin il forme un bassin assez considérable, immobile, profond et uni comme une glace, où se reflètent les vieux saules et les toits moussus de l'habitation. Marcelle contempla ce site paisible et charmant, qui parlait à son coeur sans qu'elle sût pourquoi. Elle en avait vu de plus beaux ; mais il est des lieux qui nous disposent à je ne sais quel attendrissement invincible, et où il semble que la destinée nous attire pour nous y faire accepter des joies, des tristesses ou des devoirs.
Quand Marcelle pénétra dans les vastes bosquets où elle comptait trouver ses hôtes, elle crut entrer dans une forêt vierge. C'était une suite de terrains minés et bouleversés par les eaux, couverts de la plus épaisse végétation. On voyait que la petite rivière faisait là de grands ravages à la saison des pluies. Des aunes, des hêtres et des trembles magnifiques à demi renversés, et laissant à découvert leurs énormes racines sur le sable humide, semblables à des serpents et à des hydres entrelacés, se penchaient les uns sur les autres dans un orgueilleux désordre. La rivière, divisée en nombreux filets, découpait, suivant son caprice, plusieurs enceintes de verdure sur un gazon couvert de rosée, s’entrecroisaient des festons de ronces vigoureuses, et cent variétés d'herbes sauvages hautes comme des buissons et abandonnées à la grâce incomparable de leur libre croissance. Jamais jardin anglais ne pourrait imiter ce luxe de la nature, ces masses si heureusement groupées, ces bassins nombreux que la rivière s'est creusés elle-même dans le sable et dans les fleurs, ces berceaux qui se rejoignent sur les courants, ces accidents heureux du terrain, ces digues rompus, ces pieux épars que la mousse dévore et qui semblent avoir été jetés là pour compléter la beauté du décor. Marcelle resta plongée dans une sorte de ravissement, et, sans le petit Édouard qui courait comme un faon échappé, avide d'imprimer le premier la trace de ses pieds mignons sur les sables fraîchement déposés au rivage, elle se fût oubliée longtemps. Mais la crainte de le voir tomber dans l'eau réveilla sa sollicitude ; et, s'attachant à ses pas, courant après lui, et s'enfonçant de plus en plus dans ce désert enchanté, elle croyait faire un de ces rêves où la nature nous apparaît si complète dans sa beauté qu'on peut dire avoir vu parfois, en songe, le paradis terrestre.
Enfin le meunier et sa mère se montrèrent sur l'autre rive, l'un jetant l'épervier et pêchant des truites, l'autre trayant sa vache.
Ah ! ah ! ma petite dame, déjà levée ! dit le farinier. Vous voyez, nous nous occupions de vous. Voilà la vieille mère qui se tourmente de n'avoir rien de bon à vous servir ; mais moi je dis que vous vous contenterez de notre bon coeur. Nous ne sommes ni cuisiniers ni aubergistes, mais quand on a bon appétit d'un côté et bonne volonté de l’autre…
Vous me traitez cent fois trop bien, mes braves gens, répondit Marcelle en se hasardant sur la planche qui servait de pont, avec Édouard dans ses bras, pour aller les rejoindre ; jamais je n'ai passé une si bonne nuit, jamais je n'ai vu une aussi belle matinée que chez vous. Les belles truites que vous prenez là, monsieur le meunier! Et vous, la mère, le beau lait blanc et crémeux ! Vous me gâtez, et je ne sais comment vous remercier.
Nous sommes assez remerciés si vous êtes contente, dit la vieille en souriant. Nous ne voyons jamais du si beau monde que vous, et nous ne connaissons pas beaucoup les compliments ; mais nous voyons bien que vous êtes une personne honnête et sans exigence. Allons, venez à la maison, la galette sera bientôt cuite, et le petit doit aimer les fraises. Nous avons un bout de jardin où il s’amusera à les cueillir lui-même.
Vous êtes si bons, et votre pays est si beau, que je voudrais passer ma vie ici, dit Marcelle avec abandon.
Vrai ? dit le meunier en souriant avec bonhomie ; eh ! si le cœur vous en dit… Vous voyez bien, mère, que notre pays n'est pas si laid que vous croyez. Quand je vous dis, moi, qu'une personne riche pourrait s'y trouver bien !
Oui ! dit la meunière, à condition d'y bâtir un château, et encore ce serait un château bien mal placé.
Est-il possible que vous vous déplaisiez ici ? reprit Marcelle étonnée.
Oh ! moi, je ne m’y déplais pas, répondit la vieille. J'y ai passé ma vie et j'y mourrai, s'il plaît à Dieu. J’ai eu le temps de m’y habituer, depuis soixante et quinze ans que j’y règne ; et, d’ailleurs, on est bien forcé de se contenter du pays qu’on a. Mais vous, Madame, s’il vous fallait passer l’hiver ici, vous ne diriez pas que le pays est beau. Quand les grandes eaux couvrent tous nos prés et que nous ne pouvons plus même sortir dans notre cour, non, non, ça n’est pas joli !
Bah! bah! les femmes s’effraient toujours, dit le Grand Louis. Vous savez bien que les eaux n’emporteront pas la maison, et que le moulin est bien garanti. Et puis, quand le mauvais temps vient, il faut bien le prendre comme il est. Tout l’hiver, vous demandez l’été, mère, et tant que dure l’été, vous ne songez qu’à vous inquiéter de l’hiver qui viendra. Moi, je vous dis qu’on pourrait vivre ici heureux et sans souci.
Sarzay est une ancienne cité gauloise et gallo-romaine. Au début du VIIe siècle, il y eut une forteresse sur la voie de Bourges à Argenton, qui fut détruite à la fin du VIIIe siècle et devint un repaire de brigands. Elle fut reconstruite à partir du XIIe siècle par les Templiers. Ce fut un vaste ensemble de cinq hectares avec 38 tours et 4 ponts-levis. Le donjon repose sur quatre sous-sols d’environ 12 mètres.
Du XIVe au XVIIIe, Sarzay a appartenu à la famille de Barbançois. En 1651, la seigneurie a été érigée en marquisat, avec construction du portail d’entrée du donjon et construction du portail d’entrée de la ferme.
En 1720, le château a été vendu à Louis Charles de Laporte, seigneur du Magnet et de Presles, qui le transforma en exploitation, agricole (pour cette raison, en 1793, on détruisit la muraille, mais le donjon fut épargné). La ferme date de 1815.
En 1836, Sarzay a été acheté par le marquis de Nicolay (c’est la marquise de Nicolay qui recevait George Sand). Le régisseur du marquis s’appelait Journeault. Son arrière-petit-fils, Emile Journeault, acheta le château en 1908.
George Sand s'est inspirée de Sarzay dans Le Meunier d'Angibault. Dans le roman, il s'agit du château dont a hérité la comtesse Marcelle de Blanchemont à la mort de son mari. "Ce château, abandonné depuis plus de cent ans à l’usage des fermiers, n’était même plus habité par eux, parce qu’il menaçait ruine et qu’il eût fallu de trop grandes dépenses pour le réparer." Le régisseur, Bricolin, s'occupe du domaine; il vit avec sa mère, sa femme, sa fille Rose et une autre fille qu’un amour contrarié a rendue folle.
La comtesse, elle, aime Henri Lémor, un simple ouvrier aux idées "socialistes" qui s'est installé au moulin d'Angibault. Pour être digne de lui, elle décide de se débarrasser de ses biens et de mener, avec son fils Edouard, une vie simple et rustique. Donc elle vend le château au fernier Bricolin, qui le convoitait depuis longtemps. A la fin, Rose, la fille de Bricolin, épousera le meunier d’Angibault et Marcelle de Blanchemont épousera Lémor. Les deux familles vivront au bord de la Vauvre dans “une petite maison bien propre avec du chaume dessus et des pampres verts tout autour”, mettant tous leurs biens en commun, car “le tien et le mien entre amis sont des énormités comme deux et deux font cinq”. Le château sera incendié par la jeune folle qui périra dans la chapelle.
En remontant le cours de la Vauvre, et après avoir gravi un mamelon assez raide, on se trouve sur le tré ou terrier, c’est-à-dire le tertre de Blanchemont. C’est une belle pelouse ombragée de vieux arbres, et dominant un site charmant, non pas des plus étendus de la Vallée-Noire, mais frais, mélancolique et d’un aspect assez sauvage, à cause de la rareté des habitations dont on aperçoit à peine les toits de chaume ou de tuile brune au milieu des arbres.
Une pauvre église et les maisonnettes du hameau entourent ce tertre incliné vers la rivière, qui fait en cet endroit de gracieux détours. De là un large chemin raboteux conduit au château situé un peu en arrière au-dessous du tertre, au milieu des champs de blé. On rentre en plaine, on perd de vue les beaux horizons bleus du Berri et de la Marche. Il faut monter aux seconds étages du château pour les retrouver.
Ce château n’a jamais été d’une grande défense : les murs n’ont pas plus de cinq à six pieds d’épaisseur en bas, les tours élancées sont encorbellées. Il date de la fin des guerres de la féodalité. Cependant la petitesse des portes, la rareté des fenêtres, et les nombreux débris de murailles et de tourelles qui lui servaient d’enceinte, signalent un temps de méfiance où l’on se mettait encore à l’abri d’un coup de main. C’est un castel assez élégant, un carré long renfermant à tous les étages une seule grande pièce, avec quatre tours contenant de plus petites chambres aux angles, et une autre tour sur la face de derrière servant de cage à l’unique escalier. La chapelle est isolée par la destruction des anciens communs ; les fossés sont comblés en partie, les tourelles d’enceinte sont tronquées à la moitié, et l’étang qui baignait jadis le château du côté du nord est devenu une jolie prairie oblongue, avec une petite source au milieu.
Mais l’aspect encore pittoresque du vieux château ne frappa d’abord que secondairement l’attention de l’héritière de Blanchemont. Le meunier, en l’aidant à descendre de voiture, la dirigeait vers ce qu’il appelait le château neuf et les vastes dépendances de la ferme, situées au pied du manoir antique et bordant une très grande cour fermée d’un côté par un mur crénelé, de l’autre par une haie et un fossé plein d’eau bourbeuse. Rien de plus triste et de plus déplaisant que cette demeure des riches fermiers. Le château neuf n’est qu’une grande maison de paysan, bâtie, il y a peut-être cinquante ans, avec les débris des fortifications. Cependant les murs solides, fraîchement recrépis, et la toiture en tuiles neuves d’un rouge criard, annonçaient de récentes réparations. Ce rajeunissement extérieur jurait avec la vétusté des autres bâtiments d’exploitation et la malpropreté insigne de la cour. Ces bâtiments sombres, et offrant des traces d’ancienne architecture, mais solides et bien entretenus, formaient un développement de granges et d’étables d’un seul tenant qui faisait l’orgueil des fermiers et l’admiration de tous les agriculteurs du pays. Mais cette enceinte, si utile à l’industrie argicole, et si commode pour l’emménagement du bétail et de la récolte, enfermait les regards et la pensée dans un espace triste, prosaïque et d’une saleté repoussante. D’énormes monceaux de fumier enfoncés dans leurs fosses carrées en pierres de taille, et s’élevant encore à dix ou douze pieds de hauteur, laissaient échapper des ruisseaux immondes qu’on faisait écouler à dessein en toute liberté vers les terrains inférieurs pour réchauffer les légumes du potager. Ces provisions d’engrais, richesse favorite du cultivateur, charment sa vue et font glorieusement palpiter son coeur satisfait, lorsqu’un confrère vient les contempler avec l’admiration de l’envie. Dans les petites exploitations rustiques, ces détails n’offensent pourtant ni les yeux ni l’esprit de l’artiste. Leur désordre, l’encombrement des instruments aratoires, la verdure qui vient tout encadrer, le cachent ou les relèvent ; mais sur une grande échelle et sur un terrain vaste, rien de plus déplaisant que cet horizon d’immondices. Des nuées de dindons, d’oies et de canards se chargent d’empêcher qu’on puisse mettre le pied avec sécurité sur un endroit épargné par l’écoulement des fumerioux (les tas de fumier). Le terrain, inégal et pelé, est traversé par une voie pavée, qui en cet instant, n’était pas plus praticable que le reste. Les débris de la vieille toiture du château neuf étant restés épars sur le sol, on marchait littéralement sur un champ de tuiles brisées. Il y avait pourtant près de six mois que le travail des couvreurs était terminé ; mais ces réparations étaient à la charge du propriétaire, tandis que le soin d’enlever 1e déchet et de nettoyer la cour regardait le fermier. Il se promettait donc de le faire quand les occupations de l’été auraient cessé et que ses serviteurs pourraient s’en charger. D’une part, il y avait le motif d’économiser quelques journées d’ouvrier ; de l’autre, cette profonde apathie du Berrichon, qui laisse toujours quelque chose d’inachevé, comme si, après un effort, l’activité épuisée demandait un repos indispensable et les délices de la négligence avant la fin de la tâche.
Le château de Briantes (au sud-est de La Châtre) est celui du marquis de Bois-Doré dans Les Beaux Messieurs de Bois-Doré:
“A dix minutes de chemin du château, la plaine s’abaisse tout d’un coup et vous conduit, en pentes adoucies, vers un étroit vallon bien ombragé. Le castel lui-même ne se voit que dans on est dessus, comme on dit dans le pays, et le mot est juste, car le clocheton ardoisé de sa plus haute tour s’élève fort peu au-dessus du plateau, et quand, de la plaine, on le voit briller au soleil couchant, on dirait d’une mince lanterne dorée posée sur le bord du ravin.”
Le manoir avait vue immédiatement sur un petit étang, d'où un large fossé sortait pour y rentrer, après avoir fait le tour des bâtiments, lesquels consistaient en un massif d'architecture de plusieurs époques :
1° Un pavillon tout neuf, blanc, fluet, couvert d'ardoises, grand luxe dans un pays où l'on employait alors tout au plus la tuile, et couronné de deux mansardes à tympans festonnés et ornés de boules ;
2° Un autre pavillon, déjà très ancien, mais bien restauré, avec toit de mairain [tuilage en bois de chêne], et ressemblant à la forme de certains chalets suisses. Ce logis, qui contenait les cuisines, les offices et les chambres d'amis, offrait la disposition sauvage des vieux temps d'alarme. Il n'avait pas de porte extérieure, on n'y pénétrait que par les autres bâtiments; ses fenêtres donnaient sur le préau, et sa façade, tournée sur la campagne, avait pour tous huis deux petits trous carrés, placés dans le gable comme deux petits yeux méfiants sur une face muette ;
3° Une tour prismatique à porte ogivale, délicatement travaillée, ladite tour à toit d'ardoises, également quinquagone et surmontée d'un clocheton à épi et à girouette très élancée. Cette tour contenait l'unique escalier du manoir et reliait le vieux logis et le logis neuf.
A ce massif tenaient d'autres constructions basses pour les domestiques de l'intérieur, logés sur le bord du fossé.
Le préau, avec son puits au milieu, était fermé par le manoir, l'étang, un autre logis à un seul étage, orné aussi de mansardes à boules de pierre, et destiné aux écuries, gens de suite et équipages de chasse ; enfin, par la tour d'entrée, moins belle et moins grande que celle de la Motte-Seuilly, mais soutenue d'un mur de défense percé de meurtrières à fauconneaux, pour le balayage des abords du pont.
Cette chétive fortification était suffisante, en raison de la double enceinte des fossés : le premier, autour du préau, large, profond, à eau courante ; le second, autour de la basse-cour, marécageux, mais garni de bonnes murailles.
Entre les deux enceintes, à la droite du pont, s'étendait le jardin, assez vaste, clos de murs élevés et de fossés bien tenus ; à gauche, le mail, le chenil, le verger, la ferme et la prairie avec le pigeonnier seigneurial, la héronnière et la fauconnerie ; vaste enclos s'étendant jusqu'aux maisons du bourg, qui, presque toutes, étaient la propriété du marquis.
Le bourg était fortifié, et, en quelques endroits, la base massive de ses petites murailles datait, dit-on, du temps de César.
En comparant l'exiguïté du manoir avec l'étendue du domaine, avec le riche mobilier entassé dans les appartements et avec le habitudes luxueuses du seigneur, M. d'Alvimar se demanda la raison de ce contraste ; et, comme il n'était guère enclin à la bienveillance, il en conclut que le marquis cachait peut-être sa fortune, non par avarice, mais parce que la source de cette fortune n'était pas bien claire.
Il ne se trompait pas précisément.
Le marquis avait cela de commun avec un grand nombre de gentilshommes de son temps, qu'il s'était enrichi sans trop de scrupule dans les troubles civils, aux dépens des riches abbayes, et au moyen des contributions de guerre, des droits de conquête et de la contrebande du sel.
Le pillage était, à cette époque, une sorte de droit des gens, à preuve la réclamation de M. d'Arquian, se plaignant légalement d'avoir eu son château brûlé par M. de la Châtre, « contrairement à tous usages de guerre, car du bris et saccage de ses meubles, il n'en eût point seulement parlé. »
Quant à la contrebande du sel, il eût été difficile de trouver, au commencement du XVIIe siècle, un noble de nos provinces qui regardât comme une injure la qualification de gentilhomme faux saulnier.
L'opulence dont M. de Bois-Doré faisait, du reste, bon usage par sa libéralité et sa charité inépuisable, n'était donc pas un mystère dans le petit pays de la Châtre ; mais il évitait sagement d'attirer sur lui, par une vaste demeure et par un état de maison trop splendide, l'attention du gouvernement de la province.
Il savait bien que les tyranneaux qui se partageaient les deniers de la France n'eussent pas manqué de prétextes, soi-disant légaux, pour lui faire rendre gorge.
D'Alvimar parcourut les jardins, création comique de son hôte, et dont il était certainement plus vain que de ses plus beaux faits d'armes. Il avait, sur une médiocre étendue de terrain, prétendu réaliser les jardins d'lsaure, tels qu'ils sont décrits dans l'Astrée. […] D'Alvimar, voulant se faire une idée du pays environnant, traversa le hameau, qui se composait d'une centaine de feux, et qui est littéralement situé dans un trou. Il en est ainsi de beaucoup de ces vieilles localités. Quand elles ne sont pas assez fortes pour percher, fières et menaçantes, sur les hauteurs escarpées, elles semblent se cacher à dessein dans le creux des vallons, comme pour échapper à la vue des bandes de maraudeurs.
Cet endroit est, au reste, un des plus jolis du bas Berry. Les chemins de gravier qui y aboutissent sont bons et propres en toute saison. Deux jolis petits ruisseaux lui font une défense naturelle qui put être mise à profit jadis pour le camp de César.
Un de ces ruisseaux alimentait les fossés du château ; l'autre, au-dessous du village, traversait deux petits étangs.
L'Indre, qui coule à trois pas de là, reçoit ces eaux courantes et les emmène le long d'une étroite vallée coupée de chemins creux, ombragés et parsemés de terrains vagues et incultes d'un aspect sauvage.
Il ne faut pas chercher la grandeur, mais la grâce dans ce petit désert, où les beaux terrains vierges, les buissons, les folles herbes, les genêts, les bruyères et les châtaigniers vous enferment de toutes parts.
Sur les bords de l’Indre, qui devient tout à fait ruisseau à mesure qu’on remonte vers sa source, les fleurs sauvages croissent avec une abondance réjouissante à voir. Le ruisselet tranquille et clair adéchité tous les terrains qui gênaient sa marche et formé des îlots de verdure où les arbres poussent avec vigueur. Trop serrés pour être imposants, ils étendent sur l’eau une voûte de feuillage.
Autour du hameau, le sol est fertile. De magnifiques noyers et une quantité d’arbres fruitiers de haute taille en font un nid de verdure.
Cette description du château est un embellissement romanesque de la réalité. Certes on retrouve les deux corps de bâtiments réunis par une tour prismatique ; mais il n’y eut jamais ni étang, ni double enceinte de fossés, ni tour pour défendre le petit pont accédant au préau, ni “mur de défense percé de meurtrières à fauconneaux”. Jardins, vergers, mail, chenil, ferme, pigeonnier, héronnière et fauconnerie sont également sortis de l’imagination de la romancière.
Entre Châteauroux et Nohant recommence une espèce de Sologne qui se prolonge jusqu'à l'entrée de la vallée Noire. C'est beaucoup moins pauvre et moins laid que la Sologne, surtout aujourd'hui que presque tous les abords de la route sont cultivés. D'ailleurs le terrain a quelque mouvement, et derrière les grandes nappes de bruyère on retrouve presque partout les horizons bleus des terres fertiles au centre desquelles s'étend ce petit désert. Le voisinage de ces terres combat l'insalubrité des landes, et si la végétation et le bétail y sont plus pâles et plus maigres que dans notre vallée, du moins ne sont-ils pas mourants comme dans les pays stériles d'une grande étendue. Ce désert, car il est à peine semé de quelques fermes et de quelques chaumières aujourd'hui, et à l'époque de mon récit il n'en comptait pas une seule, est appelé dans le pays la Brande. Vers l'extrémité qui regarde Châteauroux est une bourgade qu'on appelle Ardentes. Est-ce à cause des forges qui y existaient déjà du temps des Romains ? et les landes environnantes étaient-elles alors couvertes de forêts qu'on aurait peu à peu brûlées pour la consommation de ces forges ? Ces deux noms le feraient croire. A moins encore qu'un vaste incendie n'ait dévoré jadis et les bois et la bourgade.
Quoi qu'il en soit, la Brande était encore, au temps dont je parle, un cloaque impraticable et un sol complètement abandonné. Il n'y avait point de route tracée ou plutôt il y en avait cent, chaque charrette ou patache essayant de se frayer une voie plus sûre et plus facile que les autres dans la saison des pluies. Il y en avait bien une qui s'appelait la route, mais, outre que c'était la plus gâtée, elle n'était pas facile à suivre au milieu de toutes celles qui la croisaient. On s'y perdait continuellement, et c'est ce qui nous arriva.
Arrivés à Châteauroux, où cessait à cette époque toute espèce de diligences, nous déjeunâmes che M. Duboisdouin, un vieux et excellent ami de ma grandmère. […] Il nous fit une réception charmante, nous retint longtemps à table, nous promena dans son enclos où il ne nous fit grâce ni d'une violette ni d'un abricotier en fleur, si bien que le jour tombait lorsque nous montâmes dans une patache de louage, conduite par un gamin de douze ou treize ans, et traînée par une pauvre haridelle très efflanquée.
Je crois bien que notre automédon n'avait jamais traversé la Brande, car lorsqu'il se trouva à la nuit close dans ce labyrinthe de chemins tourmentés, de flaques d'eau et de fougères immenses, le désespoir le prit, et, abandonnant son cheval à son propre instinct, il nous promena au hasard pendant cinq heures dans le désert.
Je disais tout à l'heure qu'il n'y avait alors aucune habitation dans la Brande. Je me trompais, il y en avait une, et c'était le point de concours qu'il s'agissait de trouver dans la perspective, pour se diriger ensuite sur la vallée Noire avec quelque chance de succès. On appelait cette maisonnette la maison du Jardinier, parce qu'elle était occupée par un ancien jardinier du Magnier, romantique château situé à une lieue de là, à la lisière de la Brande et de la vallée Noire, mais dans une autre direction que celle de Nohant.
Or la nuit était sombre, et nous avions beau chercher cette introuvable maison du Jardinier, nous n'en approchions pas ; ma mère avait une peur affreuse que nous ne fussions tombés dans la direction et dans le voisinage des bois de Saint-Aoust, qu'elle redoutait fort, parce que, dans sa pensée, l'idée des voleurs était infailliblement associée à celle des bois, n'eussent-ils eu qu'un arpent d'étendue. Le danger n'était pas là. Outre qu'il n'y a jamais eu de brigands dans notre pays, le peu de voyageurs qui fréquentaient alors les chemins perdus de la Brande ne leur aurait pas promis une riche existence. Le véritable danger était de verser et de rester dans quelque trou. Heureusement celui que nous rencontrâmes vers le minuit était à sec, il était profond, et nous échouâmes dans le sable si complètement. que rien ne put décider le cheval à nous en tirer. (Histoire de ma vie, I, 686).
Cette scène vécue a inspiré à George Sand plusieurs scènes romancées, par exemple la patache de Mme de Blanchemont dans le marécage, dans Le Meunier d’Angibault.
A 21 ans, Maurice Dupin avait eu un enfant, Hippolyte Chatiron, d’une jeune servante attachée au service de la maison de Nohant. La grand-mère de George Sand (Marie-Aurore de Saxe) parce qu’elle avait lu J.-J. Rousseau décida d’élever l’enfant illégitime qui fut le compagnon de jeux de George Sand. Plus tard, cet Hippolyte séduisit et épousa une demoiselle Emilie de Villeneuve, qui hérita de la terre de Montgivray (le ménage Chatiron eut une fille, Léontine, quatre mois après le mariage).
Après la mort d’Hippolyte Chatiron (à 49 ans, en 1848), le château de Montgivray appartint à Solange Sand et à son mari, le sculpteur Clésinger, qu’elle avait épousé le 20 mai 1847.
George Sand parle souvent de ce demi-frère dans Histoire de ma vie :
Mon frère était revenu habiter le Berry. Il était fixé dans la terre de Montgivray, dont sa femme avait hérité, à une demi-lieue de nous. Mon pauvre Hippolyte s’était si étrangement et si follement conduit envers moi que le bouder un peu n’eût pas été trop sévère ; mais je ne pouvais bouder sa femme, qui avait toujours été parfaite pour moi, et sa fille, que je chérissais comme si elle eût été mienne, l’ayant élevée en partie avec les mêmes soins que j’avais eus pour Maurice. D’ailleurs mon frère, quand il reconnaissait ses torts, s’accusait si entièrement, si drôlement, si énergiquement, disant mille naïvetés spirituelles tout en jurant et pleurant avec effusion que mon ressentiment était tombé au bout d’une heure. D’un autre que lui, le passé eût été inexcusable, et avec lui l’avenir ne devait pas tarder à redevenir intolérable ; mais qu’y faire ? C’était lui ! C’était le compagnon de mes premières années ; c’était le bâtard né heureux, c’est-à-dire l’enfant gâté de chez nous. […] Son entrain, sa gaieté intarissable, l’originalité de ses saillies, ses effusions enthousiastes et naïves pour le génie de Chopin, sa déférence constamment respectueuse envers lui seul, même dans l’inévitable et terrible après-boire, trouvèrent grâce auprès de l’artiste éminemment aristocratique. […] Tour à tour occupé de ses intérêts matériels avec une inquiétude fiévreuse, et absorbé par la malheureuse passion du vin du cru, si répandue chez les campagnards berrichons que s’en abstenir à un certain âge est presque un fait excpetionnel, il diminua plus qu’il n’augmenta le bien-être de sa famille et se vit souvent tourmenté de dettes dont il noyait le souci dans l’ivresse. Dès l’âge de trente ans, il entra avec acharnement dans un système de suicide où son caractère se dénatura, où ses facultés s’éteignirent, où son coeur même s’aigrit et où son corps survécut de quelques années à son âme.
Dans Mouny-Robin, George Sand évoque les bords de l’Indre à Montgivray :
C’est un paysage tout à fait doux à l’oeil et à la pensée. Ce sont d’étroites prairies bordées de saules, d’aulnes, de frênes et de peupliers. Quelques chaumières éparses ; l’Indre, ruisseau profond et silencieux, qui se déroule comme une couleuvre endormie dans l’herbe et que les arbres pressés sur chaque rive ensevelissent mystérieusement sous leur ombre immobile… quelques moulins échelonnés sur la rivière, avec les nappes de leurs écluses bouillonnantes et leurs jolies ponts rustiques que vous ne franchiriez peut-être pas sans un peu d’émotion…
Dans son premier roman, Valentine (1832), George Sand s'inspira de la fête champêtre du 1er-Mai à laquelle elle assista souvent.
Le 1er mai est, pour les habitants de la Vallée Noire, un jour de déplacement et de fête. A l'extrémité du vallon […] se tient une de ces fêtes champêtres qui, en tous pays, attirent et réunissent tous les habitants des environs, depuis le sous-préfet du département jusqu’à la jolie grisette qui a plissé, la veille, le jabot administratif ; depuis la noble châtelaine jusqu’au petit pâtour (c’est le mot du pays) qui nourrit sa chèvre et son mouton aux dépens des haies seigneuriales. Tout cela mange sur l’herbe, danse sur l’herbe, avec plus ou moins d’appétit, plus ou moins de plaisir ; tout cela vient pour se montrer en calèche ou sur un âne, en cornette ou en chapeau de paille d’Italie, en sabots de bois de peuplier ou en souliers de satin turc, en robe de soie ou en jupe de droguet. C’est un beau jour pour les jolies filles, un jour de haute et basse justice pour la beauté, quand, à la lumière inévitable du plein soleil, les grâces un peu problématiques des salons sont appelées au concours vis-à-vis des fraîches santés, des éclatantes jeunesses du village ; alors que l’aréopage masculin est composé de juges de tout rang, et que les parties sont en présence au son du violon, à travers la poussière, sous le feu des regards. Bien des triomphes équitables, bien des réparations méritées, bien des jugements longtemps en litige signalent, dans les annales de la coquetterie, le jour de la fête champêtre, et le 1er mai était là, comme partout, un grand sujet de rivalité secrète entre les dames de la ville voisine et les paysannes endimanchées de la Vallée Noire.
George Sand y est venue en 1843 pour y installer l’écrivain socialiste Pierre Leroux qui y resta jusqu’en 1848. Il y tint un atelier d’imprimerie et y publia De l’Egalité et de la ploutocratie (1848). George Sand décrit la région de Boussac dans Promenades autour d’une village.
La ville de Boussac, formant, avec le bourg du même nom, une population de dix-huit à dix-neuf cents âmes, peut être considérée comme une des plus chétives et des plus laides sous-préfectures du centre. Ce n’est pourtant pas l’avis du narrateur de cette histoire. Jeté sur des collines abruptes, le long de la Petite-Creuse, au confluent d’un autre ruisseau rapide, Boussac offre un assemblage de maisons, de rochers, de torrents, de rues mal agencées, et de chemins escarpés, qui lui donnent une physionomie très pittoresque. Un poète, un artiste pourrait parfaitement y vivre sans se déshonorer, et préférer infiniment cette résidence à l’orgueilleuse ville de Châteauroux, qui a palais préfectoral, routes royales, théâtre, promenades, équipages, pays plat, et physionomie analogue. Bourges, dans un pays plus triste encore, a ses magnifiques monuments, son austère physionomie historique, ses jardins déserts, ses beaux clairs de lune sur les pignons aigus de ses maisons du moyen âge, ses grandes rues où l’herbe ronge le pavé, et ses longues nuits silencieuses qui commencent presque au coucher du soleil. C’est bien l’antique métropole des Aquitaines, une ville de chanoines et de magistrats, la plus oubliée, la plus aristocratique des cités mortes de leur belle mort. Guéret est trop isolé des montagnes qui l’entourent, et n’a rien en lui qui compense l’éloignement de ce décor naturel. L’eau y est belle et claire ; voilà tout. La Châtre n’a que son vallon plantureux derrière le faubourg ; Neuvy, son église byzantine qu’on a trop badigeonnée, et son vieux pont qu’on va détruire sans respect pour une relique du temps passé. Boussac a le bon goût de se lier si bien au sol qu’on y peut faire une belle étude de paysage à chaque pas en pleine rue. Mais il se passera bien du temps avant que les citadins de nos provinces comprennent que la végétation, la perspective, le mouvement du terrain, le bruit du torrent et les masses granitiques font partie essentielle de la beauté des villes qui ne peuvent prétendre a briller par leurs monuments.
Il y a cependant un monument à Boussac ; c’est le château d’origine romaine que Jean de Brosse, le fameux maréchal de Boussac, fit reconstruire en 1400 à la mode de son temps. Il est irrégulier, gracieux et coquet dans sa simplicité. Cependant les murs ont dix pieds d’épaisseur, et dès qu’on franchit le seuil, on trouve que l’intérieur a la mauvaise mine de tous ces grands brigands du moyen âge que nous voyons dans nos provinces dresser encore fièrement la tête sur toutes les hauteurs.
Ce château est moitié à la ville et moitié à la campagne. La cour et la façade armoriée regardent la ville ; mais l’autre face plonge avec le roc perpendiculaire qui la porte jusqu’au lit de la Petite-Creuse, et domine un site admirable, le cours sinueux du torrent encaissé dans les rochers, d’immenses prairies semées de châtaigniers, un vaste horizon, une profondeur à donner des vertiges. Le château, avec ses fortifications, ferme la ville de ce côté-là. Les fortifications subsistent encore, la ville ne les a pas franchies, et la dernière dame de Boussac, mère du jeune baron Guillaume de Boussac, passait de son jardin dans la campagne, ou de sa cour dans la ville, à volonté. […]
La plus belle décoration du salon était sans contredit ces curieuses tapisseries énigmatiques que l’on voit encore aujourd’hui dans le château de Boussac, et que l’on suppose avoir été apportées d’Orient par Zizime ct avoir décoré la tour de Bourganeuf durant sa longue captivité. Je les crois d’Aubusson, et j’ai toute une histoire là-dessus qui trouvera sa place ailleurs. Il est à peu près certain qu’elles ont charmé les ennuis de l’illustre infidèle dans sa prison, et qu’elles sont revenues à celui qui les avait fait faire ad hoc, Pierre d’Aubusson, seigneur de Boussac, grand-maître de Rhodes. Les costumes sont de la fin du XVe siècle. Ces tableaux ouvragés sont des chefs-d’oeuvre, et, si je ne me trompe, une page historique fort curieuse. (Jeanne)
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Les tapisseries de Boussac
Boussac est un précipice encore plus accusé que Sainte-Sévère. Le château est encore mieux situé sur les rocs perpendiculaires qui bordent le cours de la petite Creuse. Ce castel, fort bien conservé, est un joli monument du Moyen Age et renferme des tapisseries qui mériteraient l’attention et les recherches d’un antiquaire.
J’ignore si quelque indigène s’est donné le soin de découvrir ce que représentent ou ce que signifient ces remarquables travaux ouvragés, longtemps abandonnés aux rats, ternis par les siècles, et que l’on répare maintenant à Aubusson avec succès. Sur huit larges panneaux qui remplissent deux vastes salles (affectées au local de la sous-préfecture), on voit le portrait d’une femme, la même partout, évidemment ; jeune, mince, longue, blonde et jolie ; vêtue de huit costumes différents, tous à la mode de la fin du XVe siècle. C’est la plus piquante collection des modes patriciennes de l’époque qui subsiste peut-être en France : habit du matin, habit de chasse, habit de bal, habit de gala et de cour, etc. Les détails les plus coquets, les recherches les plus élégantes y sont minutieusement indiqués. C’est toute la vie d’une merveilleuse de ce temps-là. Ces tapisseries, d’un beau travail de haute lisse, sont aussi une œuvre de peinture fort précieuse, et il serait à souhaiter que l’administration des Beaux-Arts en fît faire des copies peintes avec exactitude pour enrichir nos collections nationales, si nécessaires aux travaux modernes des artistes.
Je dis des copies, parce que je ne suis pas partisan de l’accaparement un peu arbitraire, dans les capitales, des richesses d’art éparses sur le sol des provinces. J’aime à voir ces monuments en leur lieu, comme un couronnement nécessaire à la physionomie historique des pays et des villes. Il faut l’air de la campagne de Grenade aux fresques de l’Alhambra. Il faut celui de Nîmes à la Maison Carrée. Il faut de même l’entourage des roches et des torrents au château féodal de Boussac ; et l’effigie des belles châtelaines est là dans son cadre naturel.
Ces tapisseries attestent une grande habileté de fabrication et un grand goût mêlés à un grand savoir naïf chez l’artiste inconnu qui en a tracé le dessin et indiqué les couleurs. Le pli, le mat et les lustrés des étoffes, la manière, ce qu’on appellerait aujourd’hui le chic dans la coupe des vêtements, le brillant des agrafes de pierreries, et jusqu’à la transparence de la gaze, y sont rendus avec une conscience et une facilité dont les outrages du temps et de l’abandon n’ont pu triompher.
Dans plusieurs de ces panneaux, une belle jeune enfant, aussi longue et ténue dans son grand corsage et sa robe en gaine que la dame châtelaine, vêtue plus simplement, mais avec plus de goût peut-être, est représentée à ses côtés, lui tendant ici l’aiguière et le bassin d’or, là un panier de fleurs ou des bijoux, ailleurs l’oiseau favori. Dans un de ces tableaux, la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque main de grandes licornes blanches qui l’encadrent comme deux supports d’armoiries. Ailleurs, ces licornes, debout, portent à leurs côtés des lances avec leur étendard. Ailleurs encore, la dame est sur un trône fort riche, et il y a quelque chose d’asiatique dans les ornements de son dais et de sa parure splendide.
Mais voici ce qui a donné lieu à plus d’un commentaire : le croissant est semé à profusion sur les étendards, sur le bois des lances d’azur, sur les rideaux, les baldaquins et tous les accessoires du portrait. La licorne et le croissant sont les attributs gigantesques de cette créature fine, calme et charmante. Or, voici la tradition.
Ces tapisseries viennent, on l’affirme, de la tour de Bourganeuf, où elles décoraient l’appartement du malheureux Zizim ; il en aurait fait présent au seigneur de Boussac, Pierre d’Aubusson, lorsqu’il quitta la prison pour aller mourir empoisonné par Alexandre VI.
On a longtemps cru que ces tapisseries étaient turques. On a reconnu récemment qu’elles avaient été fabriquées à Aubusson, où on les répare maintenant. Selon les uns, le portrait de cette belle serait celui d’une esclave adorée dont Zizim aurait été forcé de se séparer en fuyant à Rhodes ; selon un de nos amis, qui est, en même temps, une des illustrations de notre province (M. de la Touche), ce serait le portrait d’une dame de Blanchefort, nièce de Pierre d’Aubusson, qui aurait inspiré à Zizim une passion assez vive, mais qui aurait échoué dans la tentative de convertir le héros musulman au christianisme. Cette dernière version est acceptable, et voici comment j’expliquerais le fait : lesdites tentures, au lieu d’être apportées d’Orient et léguées par Zizim à Pierre d’Aubusson, auraient été fabriquées à Aubusson par l’ordre de ce dernier, et offertes à Zizim en présent pour décorer les murs de sa prison, d’où elles seraient revenues, comme un héritage naturel, prendre place au château de Boussac. Pierre d’Aubusson, grand maître de Rhodes, était très porté pour la religion, comme chacun sait (ce qui ne l’empêcha pas de trahir d’une manière infâme la confiance de Bajazet) ; on sait aussi qu’il fit de grandes tentatives pour lui faire abandonner la foi de ses pères. Peut-être espéra-t-il que son amour pour la demoiselle de Blanchefort opérerait ce miracle. Peut-être lui envoya-t-il la représentation répétée de cette jeune beauté dans toutes les séductions de sa parure, et entourée du croissant en signe d’union future avec l’infidèle, s’il consentait au baptême. Placer ainsi sous les yeux d’un prisonnier, d’un prince musulman privé de femmes, l’image de l’objet désiré, pour l’amener à la foi, serait d’une politique tout à fait conforme à l’esprit jésuitique. Si je ne craignais d’impatienter mon lecteur, je lui dirais tout ce que je vois dans le rapprochement ou l’éloignement des licornes (symboles de virginité farouche, comme on sait) de la figure principale. La dame, gardée d’abord par ces deux animaux terribles, se montre peu à peu placée sous leur défense, à mesure que les croissants et le pavillon turc lui sont amenés par eux. Le vase et l’aiguière qu’on lui présente ensuite ne sont-ils pas destinés au baptême que l’infidèle recevra de ses blanches mains ? Et, lorsqu’elle s’assied sur le trône avec une sorte de turban royal au front, n’est-elle pas la promesse d’hyménée, le gage de l’appui qu’on assurait à Zizim pour lui faire recouvrer son trône, s’il embrassait le christianisme, et s’il consentait à marcher contre les Turcs à la tête d’une armée chrétienne ? Peut-être aussi cette beauté est-elle la personnification de la France. Cependant, c’est un portrait, un portrait toujours identique, malgré ses diverses attitudes et ses divers ajustements. Je ne demanderais, maintenant que je suis sur la trace de cette explication, qu’un quart d’heure d’examen nouveau desdites tentures pour trouver, dans le commentaire des détails que ma mémoire omet ou amplifie à mon insu, une solution tout aussi absurde qu’on pourrait l’attendre d’un antiquaire de profession.
Car, après tout, le croissant n’a rien d’essentiellement turc, et on le trouve sur les écussons d’une foule de familles nobles en France. La famille des Villelune, aujourd’hui éteinte, et qui a possédé grand nombre de fiefs en Berry, avait des croissants pour blason. Ainsi nous avons cherché, et il reste à trouver : c’est le dernier mot à des questions bien plus graves. (Le Berry)
La Mare au Diable (1846), résumé :
Germain est un jeune laboureur resté veuf avec trois enfants. Sur les instances de son beau-père, il doit aller rencontrer un femme qu’il pourrait épouser. Il se met en route en compagnie d’un de ses enfants et d’une jeune paysanne pauvre, Marie, qui doit se rendre chez ses futurs patrons. Partis de Belair (Nohant), Germain, Marie et le petit Pierre passent à Corlay, à l'auberge du Point-du-Jour chez la mère Rebec (qui leur sert "une omelette de bonne mine, du pain bis et du vin clairet), et il se dirigent vers Fourche. Mais un orage les contraint à se réfugier dans le bois de Chanteloube (près du château du Magnet) et ils s’égarent près de la mare au Diable. La nuit passée auprès d’un grand feu favorise les confidences. Marie, comprenant que Germain l’aime, se dérobe néanmoins à cause de leur différence d’âge et de condition. Lorsque, bientôt, Germain aura été déçu par la frivolité de la femme qu’il devait épouser, lorsque Marie aura dû se soustraire aux avances de son nouveau patron, ils se retrouveront dans leur village et s’avoueront leurs sentiments réciproques.
La page qui évoque la nuit passée près de la mare au Diable crée une atmosphère paisible, recueillie, où les deux personnages, près de l’enfant endormi, semblent nourris de la sérénité des choses :
“Enfin, vers minuit, le brouillard se dissipa, et Germain put voir les étoiles briller à travers les arbres. La lune se dégagea aussi des vapeurs qui la couvraient et commença à semer des diamants sur la mousse humide. Le tronc des chênes restait dans une majestueuse obscurité; mais, un peu plus loin, les tiges blanches des bouleaux semblaient une rangée de fantômes dans leurs suaires. Le feu se reflétait dans la mare; et les grenouilles, commençant à s'y habituer, hasardaient quelques notes grêles et timides; les branches anguleuses des vieux arbres, hérissées de pâles lichens, s'étendaient et s'entrecroisaient comme de grands bras décharnés sur la tête de nos voyageurs; c'était un bel endroit, mais si désert et si triste que Germain se mit à chanter.”
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Le château du Magnet, près de la mare au Diable, est un "romantique château situé à la lisière de la Brande et de la vallée Noire" (Histoire de ma Vie, I, 685). Il a appartenu au comte de Chabrillan qui y amena sa maîtresse Céleste Mogador, qui, sous l'Empire, était la reine du cancan au bal Mabille et à la Grande-Chaumière. C'est elle qui lança la mode du mot "chic" (parmi ses cavaliers au cancan il y avait Pomaré, Rigolboche et Chicard et elle excitait ce dernier en criant "Chic! Chic! Chicard!"). Elle se fit épouser, devint comtesse, et vint s'ennuyer au Magnet où elle passait son temps à chevaucher dans la campagne. Elle écrivit ses mémoires qui scandalisèrent la famille de Chabrillan.
De Montipouret, on a une vue sur la Vallée Noire, "un abîme de sombre verdure" (Meunier d'Angibault).
A l’époque de George Sand, la route La Châtre-Châteauroux serpentait le long de l’Indre (voir Nanon) et traversait la “brande” où la patache de Mme de Blanchemont entre dans un marécage (Le Meunier d’Angibault).
L’auberge "Au point du jour" (en bas de Corlay) est celle où s’arrêtent Germain et Marie dans La Mare au diable (1846).
Au nord de Montipouret, près de Fourche (hameau de la veuve Guérin), dans le bois de Chanteloube (près du Magnet) se trouve la mare au Diable.
Dans François le Champi, François, qui est placé dans une ferme près d’Aigurande, apprend la mort de Cadet Blanchet, le meunier d’Angibault. Il se mit en route pour aller au moulin. Il prit la route de La Châtre et continua par celle de Châteauroux. Il la quitta vers la côte et la croix du Plessys, tourna vers l’ouest par le chemin de Presles, descendit jusqu’à l’Indre par le communal, traversa sur la passerelle et, suivant la Vauvre, remonta jusqu’au moulin Cormouer.
“Il arriva sans culbute à la passerelle. Il laissa Montipouret sur sa gauche, non sans dire un beau bonjour au gros vieux clocher qui est l’ami à tout le monde, car c’est toujours lui qui se montre le premier à ceux qui reviennent au pays et qui les tire d’embarras quand ils sont en faux chemin. Pour ce qui est des chemins, je ne leur veux point de mal, tant ils sont riants, verdissants et réjouissants à voir dans le temps chaud. Il y en a où l’on n’attrape point de coups de soleil. Mais ceux-là sont les plus traîtres, parce qu’ils pourraient bien vous mener à Rome quand on croirait aller à Angibault. Heureusement que le bon clocher de Montipouret n’est pas chiche de se montrer, et qu’il n’y a pas une éclaircie où il ne passe le bout de son chapeau reluisant pour vous dire si vous tournez en bise ou en galerne. Mais le champi n’avait besoin de vigie pour se conduire. Il connaissait si bien toutes les traînes, tous les bouts de sac, toutes les coursières, toutes les traques et traquettes, et jusqu’aux échaliers des bouchures, qu’en pleine nuit il aurait passé aussi droit qu’un pigeon dans le ciel, par le plus court chemin sur terre.” (François le Champi, ch. XV)
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A Montipouret, George Sand a un ami, Blaise Duplomb, et son fils Adolphe, dit Hydrogène, apprenti pharmacien. Le 11 mars 1829, elle alla, sur sa jument Colette, leur rendre visite avec son frère. Elle y rencontra son ami Duteil, gendre de Monsieur Blaise, sa femme Rose et sa soeur Caroline.
A travers le fouillis des branches, je découvrais un des sites les plus mélancoliques et les plus doux de notre vallée, les eaux frissonnantes de la Vauvre avec ses buissons de presle, ses prés coupés d'arbres et ses petits moulins d'où s'échappent de minces filets de fumée bleue. Pas un seul village, pas de clocher, pas de maison bourgeoise, pas de ruines, pas de routes, rien que des sentiers encaissés et bordés d'épine, des troupeaux blancs sur des prés verts, des ponts de bois sur la rivière, des oies devisant gravement sur le sable des rives, des horizons fermés d'arbres, rien pour le peintre, rien pour le chroniqueur; et, sur tout ce paysage positivement simple et sans intérêt, planait pourtant je ne sais quelle poésie qui se sent et ne peut guère se traduire. Est-ce le sentiment de l'isolement intellectuel? Peut-être. On peut marcher ici du matin à la nuit sans rencontrer une trace de civilisation. Le pays est pourtant cultivé partout et plus habité qu'il ne le paraît, les nombreuses chaumières cachant leurs toits bas et incolores sous les arbres ou dans les plis du terrain. Mais la pensée d'aucun des êtres qui sont là ne franchit les limites de son petit domaine. Le paysan est tellement identifié à la nature qu'il n'en dérange pas la tranquille solennité et qu'il ne semble point peupler la solitude. Le sentiment qui s'empare de nous autres liseurs, quand nous pénétrons dans ces retraites bocagères, est celui-ci : le repos dans l'oubli. Et, ne t'en déplaise, si c'est une pensée égoïste, elle est diablement douce et salubre. […]
Je ne veux pas te priver du récit de cette mémorable journée d’hier ; tu nous avais prédit que nous déjeunerions chez M. Blaise avec des coquilles d’œuf, pas même avec des coquilles de noix, vu que ça se brûle et que l’avare modèle ne laisse rien perdre. Eh bien, nous avons pantagruéliquement banqueté. Il est vrai que la chose n’a rien coûté à notre hôte. Hydrogène, en nous invitant à déjeuner sur l’herbe en pleine Vallée-Noire, dans les prairies de son joli papa, avait tout prévu et tout envoyé chez lui. D’autre part, les convives appartenant à la famille avaient tous porté quelque chose, café, dessert, sucre, etc.
Nous sommes arrivés, mon frère et moi, comme le dernier des quatre-z-officiers de Malbrouck, c’est-à-dire ne portant rien, qu’un terrible appétit excité par une longue course équestre dans des chemins endiablés et l’air piquant de la saison.
Comme nous entrions au galop dans la cour il faut toujours se payer une belle entrée , le premier objet agréable qui frappa nos regards, entre un tas de fumier et une paire de bœufs crottés jusqu’à l’échine, fut celle que nous avons baptisée « Rose-du-Bengale ». Elle avait les manches retroussées jusqu’au coude et fouettait une crème dans une écuelle de terre. Après elle, nous apparut Caroline au long nez, à l’œil noir, au teint vermeil. Rondelette et mieux que jolie, charmante ; elle remuait, au seuil de la maison, une casserole d’où s’exhalait un doux parfum d’oignon et de graisse chaude.
Alors apparut Hydrogène, qui ne tenait rien que ses mains au bout de ses bras, mais en les laissant pendre d’une si étrange façon que je crus, à les voir si molles et si flottantes, qu’il secouait une paire de gants.
« Dieu vous bénisse ! s’écrièrent-ils d’une commune voix. Nous avons cru que vous aviez oublié le rendez-vous .
J’avais trop faim pour l’oublier, répondis-je en sautant sur le pavé, qui n’était pas très propre et d’où je fis jaillir je ne sais quel liquide noir à la figure de mes hôtes.
Bah ! dit Hydrogène en s’essuyant, à la campagne ! »
J’embrassai ces dames qui sentaient fort le ragoût, s’étant mises bravement à l’œuvre et dévouées au salut de tous :
« Vous êtes des anges, leur dis-je, et j’ai honte de ne savoir rien faire d’utile. Ne puis-je vous servir de marmiton ?
Et moi de sommelier ? dit mon frère.
Non, non, vous êtes les invités, lui répondit Rose-du-Bengale. […]
Je m’en fus promener dans le verger. C’est un endroit délicieux, où volaient déjà les coliades et où les grimpereaux tournaient gaiement autour des branches chargées de mousses humides. Un gazon court et encore jauni par les dernières gelées, descend en pente rapide vers le fond de la vallée où coule la Vauvre. Plantés en quinconce irrégulier, de vieux arbres à fruits, jadis taillés, aujourd’hui abandonnés à leur libre croissance, étendent et entrelacent leurs rameaux anguleux au point de départ, de manière à empêcher la circulation. Puis, tout à coup, ils se redressent et s’épanouissent en bouquets vigoureux qui bientôt formeront une voûte de fleurs.
Je m’assis sur un de ces troncs noueux, une pluie fine mouillait mes cheveux, qui se mirent à pendre en saules pleureurs, comme s’ils voulaient se mêler au travail printanier de la végétation. Le chant d’un coq rompait seul par moments le silence de la campagne encore engourdie à la surface. A travers le fouillis des branches, je découvrais un des sites les plus mélancoliques et les plus doux de notre vallée, les eaux frissonnantes de la Vauvre avec ses buissons de presle ( ), ses prés coupés d’arbres et ses petits moulins d’où s’échappent de minces filets de fumée bleue. Pas un seul village, pas de clocher, pas de maison bourgeoise, pas de ruines, pas de routes, rien que des sentiers encaissés et bordés d’épine, des troupeaux blancs sur des prés verts, des ponts de bois sur la rivière, des oies devisant gravement sur le sable des rives, des horizons fermés d’arbres, rien pour le peintre, rien pour le chroniqueur ; et, sur tout ce paysage positivement simple et sans intérêt, planait pourtant je ne sais quelle poésie qui se sent et ne peut guère se traduire. […]
Duteil nous appela pour le dîner. Il n’était plus question, à mon grand regret, de manger sur l’herbe. Il pleuvait tout de bon, et le couvert avait été mis dans une grande chambre à plafond bas, aux solives noircies, avec une seule petite fenêtre. L’obscurité me rend toujours triste et la pluie avait traversé facilement mon petit vêtement de drap léger.
Le repas fut copieux. Duteil s’était chargé des vins, et réussit à en faire boire à M. Blaise. Il le poussa même si vivement que l’avare finit par consentir à nous raconter ses campagnes, qui ne sont pas moins curieuses que sa personne. […] M. Blaise devenait expansif, mais, au dessert, apparurent certains pruneaux et certains fromages qu’il crut reconnaître comme siens et, subitement dégrisé, il quitta la table pour aller arrêter le pillage. Nous ne le revîmes plus.
La pluie avait cessé. On alla causer et s’ébattre au gué de la Vauvre, puis au moulin d’Angibault qui est une délicieuse oasis de verdure et de belles eaux courantes. Enfin, comme la nuit arrivait, on rentra pour monter à cheval et partir. Ma jument Colette était fort impatiente de rentrer chez elle. J’eus toutes les peines du monde à lui faire attendre que Rose et Caroline fussent hissées en croupe, l’une derrière son mari, l’autre derrière Hydrogène.
Nous étions venus sans nous tromper par le chemin de la mare verte, laquelle mare n’a rien de dangereux pour peu qu’on serre le buisson du bon côté. Hydrogène prétendit qu’à la nuit, il y avait du danger, et qu’il valait mieux gagner Montipouret par un chemin plus long. Comme il ne faisait pas nuit du tout, je pense bien que c’était un prétexte pour se montrer dans le bourg en belle compagnie et nous le suivîmes pour ne pas le contrarier.
Il est facile de se perdre dans cet entrecroisement de chemins creux de notre bocage, et nous marchâmes au petit trot pendant une demi-heure, croyant arriver à la grande route et n’arrivant point.
Enfin l’air plus vif nous fit connaître que nous n’étions plus dans la vallée, mais sur un plateau. Lequel ? Une nuit grise, opaque, uniforme, enveloppait tous les objets. Le chemin était plus large que de raison. Étions-nous sur un chemin ou sur une lande ?
« Nous sommes bel et bien perdus, dit Duteil. Cela devait arriver.
Allons donc ! répondit mon frère, se perdre aux environs de Montipouret, à une lieue de chez nous est-ce que c’est possible ? Marchons toujours, nous allons nous reconnaître.
Nous marchâmes deux grandes heures sans nous faire aucune idée du pays que nous parcourions, […] jusqu’à ce que le fer de ma Colette frappant sur un caillou en fit jaillir un éclair. D’autres éclairs dus à la même cause se produisirent sous les pieds des autres chevaux.
Ah ça ! dit mon frère, nous ne nous rapprochons pas du tout de chez nous. Nos chevaux battent le briquet sur des silex et nous devrions être depuis longtemps sur le calcaire.
Mais on ferre toute la route de Châteauroux avec des cailloux de rivière, répondit Duteil ; nous sommes sur la route postale.
Allons donc ! nous sommes sur les coteaux de la Chassaigne !
Non pas, reprit Hydrogène, nous descendons depuis une demi-heure. Je crois que nous retournons à Montipouret. »
Mon frère mit pied à terre et dit :
« Aïe ! nous sommes dans les échaussis jusqu’aux genoux.
Alors, reprit Duteil, nous traversons la chaume de Chavy?
Vous êtes fous, leur dis-je, ce que vous prenez pour des chardons, ce sont des créneaux. Nous sommes sur le haut des ruines de Saint-Chartier.
Pourquoi non ? dit Duteil, tout est illusion dans la vie, et l’imagination peut nous promener aussi commodément là qu’ailleurs.
Encore un quart d’heure de marche et de causerie lorsque je pris les devants, me fiant à l’instinct de ma Colette plus qu’aux notions de mes amis. La bonne créature s’arrêta, et par un mouvement que je connaissais bien, me demanda la permission de boire.
Qu’y a-t-il ? cria Duteil.
Il y a, lui dis-je, que nous sommes dans la rivière. Reste à savoir si c’est l’Indre, la Vauvre ou la Couarde.
J’avançai, mais Colette refusa d’aller plus avant. Le vent agitait la cime des aulnes et, devant nous, une ligne blanchâtre annonçait par un bruit frais et charmant, que nous marchions droit sur une écluse. Caroline riait, mais Rose commençait à avoir peur, à gronder Hydrogène et à craindre qu’il ne nous menât noyer.
Restez là, nous dit mon frère. Je vais explorer l’autre rive. Il s’enfonça dans les prairies humides et revint sans avoir trouvé d’issue.
Voulez-vous m’en croire ? leur dis-je. Mettons la bride sur le cou de nos chevaux et nous serons vite chez nous. Il y a longtemps que Colette m’avertit que nous tournons le dos à son gîte.
Colette étant reconnue comme la plus intelligente de nous tous, on me laissa prendre la tête. Elle s’enfonca dans un dédale de petits chemins couverts où je la laissai absolument libre de choisir, et, un quart d’heure après, galopant en liberté sur la route, nous entendions la voix de nos chiens saluant notre retour au bercail. (Voyage chez Monsieur Blaise, II, 557 sq.)
Dans les Beaux Messieurs de Bois-Doré, Lauriane de Beuvre habite au château de la Motte-Feuilly.
Le château de la Motte-Seuilly (c'est le nom qui a prévalu), encore debout et à peu près intact aujourd'hui, est un petit manoir composé d'une tour d'entrée hexagone toute féodale, d'un corps de logis tout nu percé de fenêtres très espacées, avec deux autres corps en retour, l'un desquels est flanqué d’un donjon. Dans le bâtiment de gauche, les écuries voûtées à fortes nervures, les cuisines et logements des gens de suite ; dans celui de droite, la chapelle à fenêtre ogivale, du temps de Louis XII, traverse au-dessus d'une courte galerie à air libre, que soutiennent deux piliers trapus, entourés de nervures en relief, comme de gros troncs étreints par des lianes.
Cette galerie conduit à la grande tour ou donjon, qui date, comme la tour d'entrée, du XIIe siècle. Elle contient des chambres rondes très sobrement mais très joliment ornées de colonnes engagées avec des socles à griffes. L'escalier, qui tourne dans une petite tour accotée à la grande, aboutit à une de ces antiques charpentes, savamment et hardiment agencées, qui sont encore des objets d'art.
Celle-ci porte, au centre de ses rayons, un cheval de bois ou chevalet, instrument de torture dont l'application fut encore froidement réglée par une ordonnance de 1670. Cette horrible machine date de la construction de l'édifice, car elle fait corps avec la charpente.
C'est dans ce manoir exigu, pauvre et morne, que la belle Charlotte d'Albret, femme du sinistre César Borgia, passa quinze ans et mourut, toute jeune encore, après une vie de douleur et de sainteté.
On sait que l'infâme cardinal, le bâtard du pape, l'incestueux, le déchauché, le sanguinaire, l'amant de sa sceur Lucrèce et l'assassin de son propre frère et rival, se débarrassa un jour des dignités de l'Eglise pour chercher femme et fortune en France.
Louis XII voulait rompre son propre mariage avec Jeanne, la fille de Louis XI, pour épouser Anne de Bretagne. Il lui fallait l'assentiment du pape. Il l'obtint moyennant qu'il donnerait le Valentinois et la main d'une princesse au bâtard, au cardinal condottiere.
Charlotte d'Albret, belle, érudite et pure, fut sacrifiée ; quelques mois après, délaissée et considérée comme veuve.
Elle acheta ce triste castel et vint y élever sa fille. Son unique plaisir au-dehors était d'aller voir à Bourges sa mystique compagne d'infortune, Jeanne de rance, la reine répudiée, devenue la bonne duchesse de Berry et la fondatrice de l'Annonciade.
Mais Jeanne mourut, et Charlotte, alors âgée de vingt-quatre ans, prit le deuil, qu'elle ne quitta plus, et ne sortit plus de la Motte-Seuilly jusqu'à sa propre mort, qui arriva neuf ans après, en 1514.
Son corps fut transporté à Bourges et enseveli auprès de celui de Jeanne, pour être, un demi-siècle plus tard, exhumé, profané et brûlé par les calvinistes, ainsi que celui de l'autre pauvre sainte. Son coeur reposa en paix un peu plus longtemps dans la chapelle rustique de la Motte-Seuilly, dans un joli monument que lui fit élever sa fille.
Mais, de cette triste destinée, aucun vestige terrestre ne devait être respecté. En l793, les paysans, reportant sur cette tombe la haine qu'ils avaient pour leur seigneur, brisèrent le mausolée, dont les élégants débris gisent épars aujourd'hui sur le pavé. La statue de Charlotte est dressée contre le mur, rompue en trois morceaux. L'église, abandonnée, s'affaisse sur elle-même. Le cceur de la victime était sans doute scellé dans quelque précieux coffret d'or ou d'argent: qu'est-il devenu ? Vendu peut-être à vil prix, peut-être bien seulement caché et enfoui par un retour de peur ou de dévotion, ce pauvre coeur gît peut-être encore dans quelque chaumière de village, à l'insu du nouvel occupant, sous la pierre du foyer ou sous l'épine de la haie.
Aujourd'hui, le castel, restauré, s'égaye un peu au soleil, que la disparition d'un grand pan de mur laisse entrer dans son préau sablé ; l'eau des anciens fossés, qu'alimente, je crois, une source voisine, coule en petite rivière assez gracieuse dans le jardin anglais, nouvellement dessiné.
L'if monstrueux, qui date du temps de Charlotte d'Albret, appuie ses vénérables segments affaissés sur des quartiers de roche pieusement disposés pour soutenir sa monumentale décrépitude. Quelques fleurs et un cygne solitaire jettent comme un sourire mélancolique autour du douloureux manoir.
L'horizon est toujours maussade, le paysage navrant, la tour sinistre, et pourtant notre siècle artiste aime ces demeures sombres, ces vieux nids désolés, fortes constructions d'un passé dur et amer que le peuple ne sait plus, qu'il ne comprenait déjà plus en 1793, puisqu'il brisait la tombe de l'humble Charlotte, et laissait debout le triomphant chevalet de la Motte-Seuilly.
Au temps où se passe notre récit, ce manoir, fermé de toutes parts, était à la fois plus lugubre et plus confortable qu'aujourd'hui. On vivait dans l'ombre froide de ces petites forteresses : donc, on savait s'arranger pour y vivre.
Les grandes cheminées, toutes revêtues de fonte dans l'intérieur de l'âtre, envoyaient une vive chaleur dans les vastes appartements. Les tentures étaient déjà remplacées, sur les murs, par des papiers feutrés d'une épaisseur et d'une beauté remarquables ; au lieu de nos jolis rideaux de perse qui frissonnent aux vents coulis des fenêtres, on avait les plis pesants des damas, ou, dans les habitations plus modestes, des étoles de bourre de soie qui duraient cinquante ans. Sur les carreaux de grès des corridors et des salles, on étendait des tapis de nouvelle fabrique qui étaient mélangés de laine, de coton, de lin et de chanvre.
On faisait de très beaux parquets marquetés, et, dans nos provinces du Centre, on mangeait dans la belle faïence de Nevers, tandis que les dressoirs étalaient ces bizarres gobelets de verre de couleur qui ne servaient qu'aux jours d'apparat, et qui représentaient des monuments, des plantes, des navires ou des animaux fantastiques.
Donc, malgré la médiocre apparence du corps de logis réservé aux appartements de maîtres (car déjà les seigneurs n'habitaient plus le faîte de leurs vieux donjons féodaux), M. d'Alvimar trouva un intérieur agréable, propre et d'une certaine élégance, qui sentait, sinon la richesse, du moins une aisance véritable.
Le château d’Ars a été construit non par Diane de Poitiers, mais par les seigneurs d'Ars au XVIe siècle (Louis d'Ars fut maître d'armes et ami de Bayard, lieutenant de la Compagnie des Ordonnances de Charles VIII, capitaine aux campagnes d'Italie, tué en 1525).
Charles-Jean-Baptiste Papet (1781-1861) était le fils de Jean-Baptiste Papet, un riche fermier. Il avait épousé Marguerite-Adèle Prévost († le 6 mars 1829). Ils habitaient au château d’Ars, commune de Lourouer-Saint-Laurent, tout près de La Châtre et de Nohant. Ils eurent deux enfants, Gustave et Hermance.
Silvain-Ange-Charles-Jean-Baptiste Gustave Papet était né au château d’Ars, le 22 février 1812 (il y mourut le 4 décembre 1892). Il fut un compagon de jeux de George Sand, qui avait huit ans de plus que lui: «Notre plus proche voisin habitait et habite encore un joli château de la Renaissance. Ce voisin, M. Papet, amenait sa femme et ses enfants passer la journée chez nous, et son fils Gustave était encore en robe quand nous fîmes connaissance.» (Histoire de ma vie, I, 734)
Aurore dut quitter son ami d’enfance quand, en 1817, elle fut mise dans un couvent. Gustave, lui, devait faire des études de médecine à Paris, revenant chez son pèreseulement pendant les vacances (il passera sa thèse à 26 ans, en 1838). Quand George Sand s’installa à Paris, en janvier 1831, elle y retrouva son jeune ami dans un petit club berrichon : «J’allai voir Duburau dans la pantomime. […] Gustave Papet, qui était le riche, le milord de notre association berrichonne, paya du sucre d’orge à tout le parterre et puis, comme nous sortions affamés, il emmena souper trois ou quatre d’entre nous aux Vendanges de Bourgogne. Tout à coup, il lui prit envie d’inviter Deburau, qu’il ne connaissait pas le moins du monde. Il rentre dans le théâtre, le trouve en train d’ôter son costume de Pierrot dans une cave qui lui servait de loge, le prend sous le bras et l’amène. Deburau fut charmant de manières. Il ne se laissa point tenter par la moindre pointe de champagne, craignant, disait-il, pour ses nerfs et ayant besoin du calme le plus complet pour son jeu.» (Histoire de ma vie, II, 136)
Charles Papet perdit sa femme en 1829. Il resta au château d’Ars. Sa fille Hermance fonda l’année suivante une école où elle vécut pieusement. Son fils Gustave poursuivit ses études de médecine à Paris.
C’est chez Papet que George Sand rencontra Jules Sandeau, qui fit un court et clandestin séjour au château d’Ars du 18 au 30 septembre 1831.
L’abbé Clément, dans ses "Souvenirs d’un curé de campagne" (La Quinzaine de juillet 1901), affirme qu’il tient de Gustave Papet la clef du pseudonyme de George Sand : selon lui, au cours d’un joyeux dîner des berrichons de Paris, alors qu’on devait, le lendemain, porter à l’imprimeur un petit roman écrit en collaboration par Aurore Dupin et Jules Sandeau, on aurait choisi comme prénom le saint du jour, Georges, et, comme nom, une abréviation de Sandeau. Ce qui est inexact, car, en 1831 et 1833, le roman Rose et Blanche parut signé “J. Sand”. C’est Indiana, auquel Sandeau n’avait pas participé, qui, en 1832, sera signé “George Sand”.
C’est encore chez Gustave Papet qu’en novembre 1834 elle retrouvera son ancien amant Jules Sandeau (Journal intime, p. 965).
Quand elle décida de partir en Italie, en 1833, George Sand confia son fils Maurice, qui était pensionnaire au lycée Henri IV, à Gustave Papet : «Il est d’une obligeance extrême, il est doux, tranquille, gai, il aime les enfants et n’a aucune habitude de jeune homme qui soit d’un mauvais exemple pour eux.»
En 1834, lorsque, après son équipée avec Musset et ses amours avec Pagello, George Sand revint à Nohant, tous ses amis vinrent l’y rejoindre, dont Gustave Papet, toujours étudiant.
En avril 1835, elle fit connaissance avec l’avocat Michel qui, à Bourges, dirigeait la Revue du Cher : «Il m’a promis de me faire guillotiner à la première occasion», écrit-elle à Gustave Papet.
Au moment où George Sand songea à se séparer officiellement de son mari, «mon ami d’enfance Gustave Papet vint me voir ; le lui racontai l’aventure et nous partîmes ensemble pour Châteauroux.» Ils allèrent consulter Rollinat, puis, à Bourges, l’avocat Louis-Chrysostome Michel, qui était alors en prison. (Histoire de ma vie, 370-371).
En mai 1836, sa Lettre au Malgache fait allusion aux Papet : "En remontant la Rochaille, j'ai pris par habitude le chemin de Nohant. Un instant j'ai oublié où j'allais; je voyais devant moi cette route qui monte en terrasses et au sommet les tourelles blanches et la garenne de notre chevaleresque voisin, de notre loyal ami le châtelain d'Ars [Jean-Baptiste Papet]. Derrière cette colline, je pressentais mon toit, les murs amis de mon enfance, les noyers de mon jardin, les cyprès de mes morts chéris."
En janvier 1836, au moment du procès en séparation, parmi les dix-sept témoins appelés à déposer contre Casimir, est cité «Gustave Papet, étudiant en médecine, château d’Ars, 23 ans». Papet apporta son témoignage sur un modeste détail, qu’on voulait rendre significatif : «Il y avait un jour à Nohant nombreuse réunion à dîner. Mme Dudevant, se plaignant à André que les serviettes étaient sales, en demandait d’autres ; André regarda M. Dudevant, qui lui défendit de le faire.» Bien qu’il n’y ait jamais assisté, Papet reprit aussi un témoignage qui parlait de beuveries organisées par Casimir à Nohant. Enfin, il rapporta une scène «désagréable» entre les deux époux: le 19 octobre 1835, Casimir aurait menacé de mettre à la porte sa femme et son fils. “Je suis chez moi”, aurait répondu George Sand. “Si tu ne te tais pas, je vais te foutre une gifle”, aurait répliqué Casimir qui aurait été chercher un fusil, qu’il fallut lui arracher.
En juillet 1837, quand George Sand dut aller à Paris au chevet de sa mère, Mme Dupin, elle laissa Maurice au château d’Ars, chez Charles Papet, qui était veuf ; Solange reste à Nohant avec Mlle Rollinat, qui faisait son éducation. (Histoire de ma vie, p. 393)
En juin 1839, à Nohant, au retour du voyage à Majorque, Chopin était indisposé et Maurice tomba malade. Gustave Papet, qui venait de passer sa thèse de médecine, s’occupa de Maurice : «Mon ami Papet, qui est excellent médecin et qui, en raison de sa fortune, exerce la médecine gratis pour ses amis et pour les pauvres, prit sur lui de changer radicalement son régime.» (Histoire de ma vie, p.425) Il s’occupa aussi de Chopin, pour lequel il fut «un médecin éclairé et affectueux». (Histoire de ma vie, 431)
Comme tous les autres amis de George Sand, qu’elle voulait rallier au communisme, Papet avait subi son influence. Quand elle voulut fonder un journal, l’Éclaireur de l’Indre, en 1844, Papet, le «cher vieux» l’encouragea.
La soeur de Gustave, Hermance Papet, d’une santé délicate, habitait dans une école dirigée par des religieuses, qu’elle avait fondée vers 1830 dans une ancienne commanderie de Templiers. Elle inspira à George Sand son roman Narcisse (1859), dans lequel Hermance Papet est Mlle d’Estorade, le château d’Estorade étant le château d’Ars.
Charles Papet mourut en 1861, âgé de 80 ans. En 1861, Jules Sandeau revint au château d'où il rapporta "des impressions de désillusion, de mélancolie et de tristesse".
A la mort de son amie, en 1876, Gustave Papet, qui avait alors 64 ans, s’opposa à Maurice qui voulait un enterrement civil et dit à Solange: «S’il y a un enterrement civil, ni moi ni ma famille n’y viendrons».
George Sand a placé un épisode des Beaux Messieurs de Bois-Doré dans ce château d'Ars.
A deux lieues de Boussac, à travers des sentiers de sable fin semé de rochers, et souvent perdus dans la bruyère, on arrive aux pierres Jomâtres, ou Jo-math, comme disent nos savants, ou Jomares, comme disent les rustiques. C’est un véritable cromlech gaulois, dont j’ai peut-être beaucoup trop parlé dans un roman intitulé Jeanne, mais que l’on peut toujours explorer avec intérêt, qu’on soit artiste ou savant. Le lieu est austère, découvert et imposant, sous un ciel vaste et jeté au sein d’une nature pâle et dépouillée qui a un grand cachet de solitude et de tristesse. (Le Berry, Boussac)
Dans les montagnes de la Creuse, en tirant vers le Bourbonnais et le pays de Combraille, au milieu du site le plus pauvre, le plus triste, le plus désert qui soit en France, le plus inconnu aux industriels et aux artistes, vous voudrez bien remarquer, si vous y passez jamais, une colline haute et nue, couronnée de quelques roches qui ne frapperaient guère votre attention sans l’avertissement que je vais vous donner. Gravissez cette colline ; votre cheval vous portera, sans grand effort, jusqu’à son sommet ; et là, vous examinerez ces roches diposées dans un certain ordre mystérieux, et assises, par masses énormes, sur de moindres pierres où elles se tiennent depuis une trentaine de siècles dans un équilibre inaltérable. Une seule s’est laissée choir sous les coups des premières populations chrétiennes, ou sous l’effort du vent d’hiver qui gronde avec persistance autour de ces collines dépouillées de leurs antiques forêts. Les chênes prophétiques ont a jamais disparu de cette contrée, et les druidesses n’y trouveraient plus un rameau de gui sacré pour parer l’autel d’Hésus.
Ces blocs posés comme des champignons gigantesques sur leur étroite base, ce sont les menhirs, les dolmens, les cromlechs des anciens Gaulois, vestiges de temples cyclopéens d’où le culte de la force semblait bannir par principe le culte du beau ; tables monstrueuses où les dieux barbares venaient se rassasier de chair humaine, et s’enivrer du sang des victimes ; autels effroyables où l’on égorgeait les prisonniers et les esclaves pour apaiser de farouches divinités. Des cuvettes et des cannelures creusées dans les angles de ces blocs semblent révéler leur abominable usage, et avoir servi à faire couler le sang. Il y a un groupe plus formidable que les autres, qui enferme une étroite enceinte. C’était peut-être là le sanctuaire de l’oracle, la demeure mystérieuse du prêtre. Aujourd’hui ce n’est, au premier coup d’œil, qu’un jeu de la nature, un de ces refuges que la rencontre de quelques roches offre au voyageur ou au pâtre. De longues herbes ont recouvert la trace des antiques bûchers, les jolies fleurs sauvages des terrains de bruyères enveloppent le socle des funestes autels, et, à peu de distance, une petite fontaine froide comme la glace et d’un goût saumâtre, comme la plupart de celles du pays Marchois, se cache sous des buissons rongés par la dent des boucs. Ce lieu sinistre, sans grandeur, sans beauté, mais rempli d’un sentiment d’abandon et de désolation, on l’appelle les Pierres Jomâtres. (Jeanne)
C'est au Pont de la Beauce, sur l’Indre, au droit de Nohant, vers Sarzay, que George Sand a eu la tentation de se suicider.
Ma religion me faisait pourtant regarder le suicide comme un crime. Aussi je vainquis cette menace de délire. Je m’abstins de m’approcher de l’eau, et le phénomène nerveux, car je ne puis définir autrement la chose, était si prononcé, que je ne touchais pas seulement à la margelle d’un puits sans un tressaillement fort pénible à diriger en sens contraire.
Je m’en croyais pourtant guérie, lorsque, allant voir un malade avec Deschartres, nous nous trouvâmes tous deux à cheval au bord de l’Indre. «Faites attention, me dit-il, ne se doutant pas de ma monomanie, marchez derrière moi ; le gué est très dangereux. A deux pas de nous, sur la droite, il y a vingt pieds d’eau.
J’aimerais mieux ne point y passer, lui répondis-je, saisie tout à coup d’une grande méfiance de moi-même. Allez seul, je ferai un détour et vous rejoindrai par le pont du moulin.»
Deschartres se moqua de moi. « Depuis quand êtes-vous peureuse ? me dit-il, c’est absurde. Nous avons passé cent fois dans des endroits pires, et vous n’y songiez pas. Allons, allons ! le temps nous presse. Il nous faut être rentrés à cinq heures pour faire dîner votre bonne maman. »
Je me trouvai bien ridicule en effet, et je le suivis. Mais au beau milieu du gué, le vertige de la mort s’empare de moi, mon cœur bondit, ma vue se trouble, j’entends le oui fatal gronder dans mes oreilles, je pousse brusquement mon cheval à droite, et me voilà dans l’eau profonde, saisie d’un rire nerveux et d’une joie délirante.
Si Colette n’eût été la meilleure bête du monde, j’étais débarrassée de la vie et fort innocemment, cette fois, car aucune réflexion ne m’était venue ; mais Colette, au lieu de se noyer, se mit à nager tranquillement et à m’emporter vers la rive ; Deschartres faisait des cris affreux qui me réveillèrent. Déjà il s’élançait à ma poursuite. Je vis que, mal monté et maladroit, il allait se noyer. Je lui criai d’être tranquille et ne m’occupai plus que de me bien tenir. Il n’est pas aisé de ne pas quitter un cheval qui nage. L’eau vous soulève, et votre propre poids submerge l’animal à chaque instant ; mais j’étais bien légère, et Colette avait un courage et une vigueur peu communs. La plus grande difficulté fut pour aborder. La rive était trop escarpée. Il y eut un moment d’anxiété terrible pour mon pauvre Deschartres ; mais il ne perdit pas la tête et me cria de m’accrocher à un têteau de saule qui se trouvait à ma portée, et de laisser noyer la bête. Je réussis à m’en séparer et à me mettre en sûreté ; mais quand je vis les efforts désespérés de ma pauvre Coiette pour franchir le talus, j’oubliai tout à fait ma situation, et, entraînée une minute auparavant à ma propre perte, je me désolai de celle de mon cheval, que je n’avais pas prévue. J’allais me rejeter à l’eau pour essayer, bien inutilement sans doute, de le sauver, quand Deschartres vint m’arracher de là, et Colette eut l’esprit de revenir vers le gué où était restée l’autre jument. (Histoire de ma Vie, I, 1096-1097).
En remontant l’Indre jusque vers les hauteurs où elle cache sa source, on arrive à Sainte-Sévère, ancienne ville bâtie en précipice sur le versant rapide au fond duquel coule la rivière. Jusqu’à nos jours, il était presque courageux de descendre la rue principale et de traverser le gué. A présent, routes et ponts se hâtent de rendre la circulation facile et sûre aux sybarites de la nouvelle génération. Sainte-Sévère est illustre dans les annales du Berry et dans celles de la France ; c’est la dernière place de guerre qui fut arrachée aux Anglais sur notre ancien sol. Ils y soutinrent un assaut terrible, où le brave Duguesclin, aidé de ses bons hommes d’armes et des rudes gars de l’endroit, les battit en brèche avec fureur. Ils furent forcés promptement de se rendre et d’évacuer la forteresse, qui élève encore ses ruines formidables et le squelette de sa grande tour sur un roc escarpé. Nous l’avons vue entière et fendue de haut en bas par une grande lézarde garnie de lierre ; monument glorieux pour le pays, et superbe pour les peintres. Mais, durant l’avant-dernier hiver, la moitié de la tour fendue s’écroula tout à coup avec un fracas épouvantable, qui fut entendu à plusieurs lieues de distance. Telle qu’elle est maintenant, cette moitié de tour est encore belle et menaçante pour l’imagination ; mais, comme elle est trop menacante en réalité pour les habitations voisines, et surtout pour le nouveau château bâti au pied, il est probable qu’avant peu, soit par la main des hommes, soit par celle du temps, elle aura entièrement disparu. On a longtemps conservé dans l’église de Sainte-Sévère le dernier étendard arraché aux Anglais. Nous ignorons s’il y est encore ; on nous a dit qu’il était conservé au château par M. le comte de Vilaines, dont le nouveau parc, jeté en pente abrupte sur le flanc du ravin, est une promenade admirable.
La fille des rois d’Aquitaine, sainte Sévère, y installa un couvent (la cité s’appelait Villa Nova). La forteresse venait d’être reconstruite lorsque, en 1372, Bertrand de Duguesclin la reprit aux Anglais, faisant pendre, sur la montagne de Monte-à-Regret, les Français qui avaient combattu parmi les Anglais.
Le château de Sainte-Sévère est, dans Mauprat, le château du chevalier Hubert, père d'Edmée de Mauprat. Dans Les Maîtres Sonneurs, le grand Bûcheux y donne un concert en plein air.
«La forteresse… élève encore ses ruines formidables et le squelette de sa grande tour sur un roc escarpé… fendue de haut en bas par une grande lézarde garnie de lierre, monument curieux pour le pays et superbe pour les peintres… Le parc jeté en pente abrupte sur le flanc du ravin est une promenade admirable…» (“Un coin de la Marche et du Berry”, dans l’Illustration du 3 juillet 1847)
«C’est bien beau, le parc de Sainte-Sévère ! Il y a un coin de rochers et de vieux pans de murs couverts de lierre, tombant dans un ravin avec une véritable majesté. C’est triste, c’est un site d’hiver.» (lettre à Ernest Périgois, 20 décembre 1856)
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L'action du roman Mauprat se situe autour de Sainte-Sévère :
La tour Gazeau, au milieu des bois de la Curat, est un vestige d’un manoir du XIIIe siècle qui appartenait au XVIIIe siècle à Jean de Bigu, qui vendit le fief de la tour en 1771. C'est là que, dans le roman, séjourne bonhomme Patience : «A trois lieues de la Roche-Mauprat, en tirant vers le fromental, vous devez avoir vu, au milieu des bois, une vieille tour isolée, célèbre par la mort tragique d’un prisonnier que le bourreau, étant en tournée, trouva bon de pendre, il y a une centaine d’années, sans autres formes de procès, pour complaire à un certain Mauprat, son seigneur.»
Bernard de Mauprat peu à peu se civilise au contact de sa cousine Edmée. L’amour-passion, qui a pris naissance en lui au cours d’une nuit tragique, cède peu à peu la place à l’amour-tendresse. Le voici seul dans la nuit dans le parc du château de Sainte-Sévère :
«J’errai dans le parc, en proie à mille incertitudes, et je gagnai la campagne sans m’en apercevoir. La nuit était magnifique. La pleine lune versait des flots de sa lumière sereine sur les guérets altérés par la chaleur du jour. Les plantes flétries se relevaient sur leur tige, chaque feuille semblait aspirer par tous ses pores l’humide fraîcheur de la nuit. Je ressentais aussi cette douce influence ; mon coeur battait avec force, mais avec régularité. J’étais inondé d’une vague espérance, l’image d’Edmée flottait devant moi sur les sentiers des prairies et n’excitait plus ces douloureux transports, ces fougueuses aspirations qui m’avaient dévoré. Je traversais un lieu découvert où quelques massifs de jeunes arbres coupaient çà et là les verts steppes des pâturages. De grands boeufs d’un blond clair, agenouillés sur l’herbe courte, immobiles, paraissaient plongés dans de paisibles contemplations. Des collines adoucies montaient vers l’horizon… Pour la première fois de ma vie, je sentis les beautés voluptueuses et les émanation sublimes de la nuit. J’étais pénétré de je ne sais quel bien-être inconnu ; il me semblait que, pour la première fois aussi, je voyais la lune, les coteaux et les prairies. Je me souvenais d’avoir entendu dire à Edmée qu’il n’y avait pas de plus beau spectacle que celui de la nature, et je m’étonnais de ne pas l’avoir su jusque-là.»
Le "bois de Vavray" est près de Corlay, au nord-est.
Le 20 octobre 1835, après le dernier "orage conjugal" avant la rupture, George Sand y vint avec ses enfants.
«Je pris un petit cheval et un mauvais cabriolet; il n'y avait pas de domestique à mes ordres; je mis mes deux enfants dans ce modeste véhicule, et je les menai dans le bois de Vavray, un endroit charmant alors, d'où assis, sur la mousse, à l'ombre des vieux chênes, on embrassait de l'oeil les horizons mélancoliques et profonds de la vallée Noire. Il faisait un temps superbe. Maurice m’avait aidée à dételer le petit cheval qui paissait à côté de nous. Un doux soleil d’automne faisait resplendir les bruyères. Armés de couteaux et de paniers, nous faisions une récolte de mousses et de jungermannes que le Malgache m’avait demandé de prendre là, au hasard, pour sa collection, n’ayant pas, lui, m’écrivait-il, le temps d’aller si loin pour explorer la localité. Nous prenions donc de tout sans choisir, et mes enfants, l’un qui n’avait pas vu passer la tempête domestique de la veille, l’autre qui, grâce à l’insouciance de son âge, l’avait déjà oubliée, couraient, criaient et riaient à travers le taillis. C’était une gaieté, une joie, une ardeur de recherches qui me rappelaient le temps heureux où j’avais couru ainsi à côté de ma mère pour l’embellissement de nos petites grottes. Hélas! vingt ans plus tard, j’ai eu à mes côtés un autre enfant rayonnant de force, de bonheur et de beauté, bondissant sur la mousse des bois et la ramssant dans les plis de sa robe comme avait fait sa mère, comme j’avais fait moi-même, dans les mêmes lieux, dans les mêmes jeux, dans les mêmes rêves d’or et de fées! Et cet enfant-là repose à présent entre ma grand-mère et mon père!» (Histoire de ma vie, II, 369).
Cette église Saint-Martin avait été désaffectée à la Révolution et elle n’était plus qu’une grange ouverte à tous vents lorsqu’elle fut rendue au culte.
Le 15 octobre 1849 y fut nommé l’abbé Jean-Baptiste Périgaud qui, dès son arrivée, constata, sous l’enduit des murs, la présence de fresques de la première moitié du XIIe siècle. Aussitôt, il se mit à les dégager, et George Sand s’intéressa à ce travail. Et comme la conservation des fresques exigeait des travaux immédiats, elle se mit en campagne pour obtenir le classement de l’église, aidée par le maire de Vicq, Félix Aulard, qui était l’un de ses familiers.
Elle écrivit en particulier à Jean-Baptiste Lassus, l’architecte chargé de la restauration de la Sainte-Chapelle, le 8 décembre 1849. Grâce à l’intervention de Mérimée, qui avait la fonction d’Inspecteur Général des Monuments Historiques depuis 1834, le classement fut obtenu très rapidement, le 18 janvier 1850.
NOHANT

















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